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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

divers

Tâche surhumaine ?

17 Avril 2020, 17:44pm

Publié par Grégoire.

Tâche surhumaine ?

"Notre tâche d'homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l'angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c'est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout" .

Albert Camus, L’Été

La plus grande puissance du monde, c'est le sourire. C'est du sourire que nous vivons, comme c'est de l'absence du sourire que nous mourons. Là où il n'y a pas de sourire, la vie s'éteint. Où il y a le sourire, la vie prospère. 
Il est clair que si le sourire vous est offert et qu'il rencontre un visage fermé, il ne peut plus rien. Si on ne répond pas à cette intimité, rien ne se passe.
Autant le sourire est puissant s'il est reçu, autant il ne peut rien s'il rencontre un visage fermé. 
Gardez cette image du sourire qui est la seule image véritable de la Puissance divine. Vous comprendrez que Dieu soit à la fois la source de toute vie et qu'il soit le Dieu crucifié.

Si vous êtes le sourire de Dieu, si ce sourire accueille quiconque entrouvre votre porte, la vie renaîtra.

Maurice Zundel

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« En Inde, le confinement le plus gigantesque et le plus punitif de la planète »

8 Avril 2020, 08:12am

Publié par Grégoire.

« En Inde, le confinement le plus gigantesque et le plus punitif de la planète »

Tribune.

 

Qui peut utiliser aujourd’hui l’expression « devenu viral » sans l’ombre d’un frisson ? Qui peut encore regarder un objet – poignée de porte, carton d’emballage, cabas rempli de légumes – sans l’imaginer grouillant de ces blobs invisibles, ni morts ni vivants, pourvus de ventouses prêtes à s’agripper à nos poumons ? Qui peut penser embrasser un étranger, sauter dans un bus, envoyer son enfant à l’école sans éprouver de la peur ? Ou envisager un plaisir ordinaire sans peser le risque dont il s’accompagne ?

 

Qui de nous ne s’intitule du jour au lendemain épidémiologiste, virologiste, statisticien et prophète ? Quel scientifique, quel médecin ne prie sans se l’avouer qu’un miracle se produise ? Quel prêtre ne s’en remet à la science, serait-ce secrètement ? Et au même moment, alors que le virus se répand, qui ne serait transporté par le crescendo des chants d’oiseaux dans les villes, la danse des paons aux carrefours de bitume, le silence des cieux ?

 

 

A l’heure où j’écris, le nombre de cas détectés dans le monde frôle dangereusement le million. Près de 50 000 personnes sont décédées de la maladie. Des projections suggèrent qu’elles seront des centaines de milliers, peut-être plus. Le virus s’est déplacé librement le long des voies du commerce et du capital mondialisés, et la terrible maladie qu’il a propagée dans son sillage a confiné les humains à l’intérieur de leurs frontières, de leurs villes et de leurs foyers.

 

« Les mandarins qui gèrent l’épidémie aiment à parler de guerre (…) Pourtant, s’il s’agissait réellement de guerre, qui mieux que les Etats-Unis y eût été préparé ? »

 

Contrairement au flux du capital, ce virus ne cherche pas le profit, mais la prolifération. Ce faisant, il a renversé par inadvertance, dans une certaine mesure, le sens du courant. Il se joue des contrôles d’immigration, de la biométrie, de la surveillance numérique et de toute sorte d’analyse de données. Il a frappé le plus durement – jusqu’ici, du moins – les nations les plus riches et les plus puissantes, forçant le moteur du capitalisme à un arrêt brutal. Temporaire, peut-être, mais assez long pour que nous puissions soumettre les composants du système à l’examen et en dresser une évaluation avant de décider si nous voulons contribuer à sa réparation ou en chercher un meilleur.

 

 

Les mandarins qui gèrent l’épidémie aiment à parler de guerre. Ils font même du terme un usage littéral et non métaphorique. Pourtant, s’il s’agissait réellement de guerre, qui mieux que les Etats-Unis y eût été préparé ? Si, au lieu de masques et de gants, leurs soldats avaient eu besoin de bombes surpuissantes, de sous-marins, d’avions de chasse et de têtes nucléaires, aurait-on assisté à une pénurie ?

 

Nuit après nuit, aux antipodes de l’Amérique, nous sommes plusieurs à regarder la diffusion des annonces à la presse du gouverneur de New York, Andrew Cuomo, avec une fascination difficile à expliquer. Nous suivons les statistiques, nous entendons parler d’hôpitaux états-uniens submergés, d’infirmières sous-payées et surmenées qui en sont réduites à se fabriquer des équipements de protection dans des sacs-poubelles et de vieux imperméables, prenant tous les risques pour secourir les malades. D’Etats forcés de se disputer des respirateurs aux enchères, de médecins acculés au dilemme de choisir entre les patients qui en seront équipés et ceux qu’ils devront laisser mourir. Et nous nous écrions en nous-mêmes : « Mon dieu, l’Amérique, c’est ça ! »

 

La tragédie est là, au présent, épique. Elle se déroule sous nos yeux dans sa réalité. Mais elle n’est pas nouvelle. C’est le déraillement d’un train qui roule en vacillant sur les rails depuis des années. Qui n’a gardé en tête les vidéos où l’on voit des malades, encore vêtus de leur seule chemise d’hôpital, postérieur à l’air, jetés discrètement à la rue ?

 

Aux Etats-Unis, les portes des hôpitaux sont trop souvent fermées aux citoyens les plus démunis, quels que soient le stade de leur maladie et l’étendue de leur souffrance. Du moins en était-il ainsi, car aujourd’hui, à l’ère du virus, la pathologie d’un individu pauvre est susceptible d’affecter la santé de toute une société prospère. Et pourtant, encore aujourd’hui, on considère comme déplacée, jusque dans son propre parti, la candidature à la Maison-Blanche du sénateur Bernie Sanders, qui défendait infatigablement dans sa campagne l’accès à la santé pour tous.

 

L’Inde, entre caste et capitalisme

 

Et que dire de l’Inde, mon pays, mon pays pauvre et riche, suspendu quelque part entre féodalisme et fondamentalisme religieux, castes et capitalisme, gouverné par des nationalistes hindous d’extrême droite ?

 

En décembre [2019], tandis qu’en Chine le virus faisait irruption, le gouvernement de l’Inde était aux prises avec le soulèvement de centaines de milliers de ses concitoyens protestant contre la loi sur la citoyenneté, éhontément discriminatoire, qu’il venait de promulguer après son adoption par le Parlement.

 

Le premier cas de Covid-19 détecté en Inde a été annoncé le 30 janvier, quelques jours après que l’invité d’honneur de la parade du Jour de la République, Jair Bolsonaro [le président brésilien], dévorateur de la forêt amazonienne, négateur du Covid-19, a quitté Delhi.

Mais le parti au pouvoir avait un agenda bien trop chargé en février pour y réserver une place au virus. Il y avait la visite officielle de Donald Trump, prévue la dernière semaine du mois. On avait appâté le président des Etats-Unis avec la promesse d’un public de 1 million de spectateurs dans un stade de l’Etat du Gujarat. Tout cela nécessitait de l’argent et beaucoup de temps. Ensuite venaient les élections législatives de Delhi, perdues d’avance pour le Bharatiya Janata Party [BJP, au pouvoir], à moins qu’il ne passe à la vitesse supérieure, ce qu’il a fait en déchaînant une campagne nationaliste haineuse, dominée par la menace de recourir à la violence physique et d’abattre les « traîtres ».

 

Il n’en a pas moins perdu. Il a donc fallu infliger un châtiment aux musulmans de Delhi, à qui l’on imputait l’humiliation de la défaite. Des bandes armées de miliciens hindous soutenues par la police ont attaqué les musulmans des quartiers ouvriers du nord-est de Delhi. Maisons, boutiques, mosquées et écoles ont été incendiées. Les musulmans, qui s’étaient attendus à cet assaut, ont répliqué. Plus de cinquante individus, musulmans et hindous, ont été tués. Des milliers de personnes ont trouvé refuge dans les cimetières avoisinants. On extirpait encore des cadavres mutilés du réseau d’égouts putrides à ciel ouvert le jour où les autorités gouvernementales ont tenu leur première réunion sur le coronavirus, le jour où la plupart des Indiens ont découvert l’existence d’un nouveau produit : le désinfectant pour les mains.

 

 

Le mois de mars a été bien rempli, lui aussi. Les deux premières semaines ont été consacrées à renverser le Parti du Congrès au pouvoir dans l’Etat de l’Inde centrale du Madhya Pradesh, afin de le remplacer par un gouvernement BJP. Le 11 mars, l’OMS a haussé le développement du Covid-19 du niveau d’épidémie à celui de pandémie. Le 13, le ministère indien de la santé déclarait que le coronavirus ne représentait pas une « urgence sanitaire ».

 

« “Distanciation sociale”, concept aisément assimilable par une société rompue aux pratiques de la caste »

Enfin, le 19 mars, le premier ministre, Narendra Modi, s’est adressé à la nation. Il n’avait pas beaucoup planché sur ses dossiers, calquant ses stratégies sur celles de la France et de l’Italie. Il a parlé de la nécessaire « distanciation sociale » (concept aisément assimilable par une société rompue aux pratiques de la caste) et appelé la population à respecter un « couvre-feu populaire » le 22 mars.

 

Au lieu d’informer les gens des mesures qu’allait prendre son gouvernement pour faire face à la crise, il leur a demandé de sortir sur leurs balcons, de sonner des clochettes et de taper sur des ustensiles de cuisine pour rendre hommage aux soignants. Il n’a pas mentionné le fait que l’Inde avait continué jusqu’alors à exporter du matériel de protection et des équipements respiratoires au lieu de les conserver pour le personnel de santé des hôpitaux et d’autres structures.

 

« Les méthodes de Narendra Modi donnent vraiment l’impression que le premier ministre de l’Inde voit les citoyens de son pays comme une force hostile »

 

Sans surprise, la requête de Narendra Modi a soulevé l’enthousiasme. On a assisté à des marches de percussions domestiques, à des danses traditionnelles, à des processions. Peu de distanciation sociale. Les jours suivants, on a vu des hommes sauter à pieds joints dans des barils de bouse sacrée et des partisans du BJP organiser des fêtes arrosées à l’urine de vache. Afin de ne pas se trouver en reste, maintes associations musulmanes ont déclaré que le Tout-Puissant était la réponse au virus et appelé les croyants à s’assembler en grand nombre dans les mosquées.

 

Le 24 mars à 20 heures, Modi est passé à la télévision pour annoncer qu’à partir de minuit, l’Inde tout entière entrait en confinement. Les marchés seraient fermés. Tous les moyens de transport publics et privés étaient interdits. Cette décision, a-t-il ajouté, il ne la prenait pas seulement en tant que premier ministre, mais en tant qu’aîné de la famille que nous formons.

Qui d’autre, sans consulter le gouvernement de chacun des Etats qui allaient devoir en affronter les conséquences, aurait pu décider qu’une nation d’un milliard trois cent quatre-vingts millions d’habitants allait être confinée sous quatre heures sans la moindre préparation ? Ses méthodes donnent vraiment l’impression que le premier ministre de l’Inde voit les citoyens de son pays comme une force hostile qu’il est nécessaire de prendre en embuscade, par surprise, et à laquelle il ne saurait être question de faire confiance.

 

 

 

 

Ainsi nous sommes-nous retrouvés confinés. De nombreux professionnels de la santé et épidémiologistes ont applaudi cette mesure. Ils ont peut-être raison en théorie. Mais nul doute qu’aucun d’entre eux n’aurait pu donner son aval au manque calamiteux d’anticipation et à l’impréparation qui ont changé le confinement le plus gigantesque et le plus punitif du globe en l’opposé exact de ce qu’il est censé accomplir.

Le grand amateur de spectacles a créé le plus formidable de tous les spectacles.

 

Insensibilité à toute souffrance

 

Sous les yeux effarés du monde, l’Inde a révélé son aspect le plus honteux, son système social inégalitaire, brutal, structurel. Son indifférence et son insensibilité à toute souffrance. Le confinement a agi à la façon d’une réaction chimique mettant d’un seul coup en lumière des éléments cachés. Tandis que boutiques, restaurants, usines et chantiers fermaient leurs portes et que les classes aisées se claquemuraient dans leurs colonies résidentielles encloses, nos villes et nos mégapoles se sont mises à rejeter leurs ouvriers et travailleurs migrants comme autant d’excédents indésirables.

 

Des millions de personnes appauvries, affamées, assoiffées, congédiées, pour un grand nombre d’entre elles, par leurs employeurs et propriétaires, jeunes et vieux, hommes, femmes, enfants, malades, aveugles, handicapés n’ayant plus nulle part où aller, sans moyen de transport public en vue, entamèrent une longue marche de retour vers leurs villages. Ils ont marché des jours durant à destination de Badaun, Agra, Azamgarh, Aligarh, Lucknow, Gorakhpur – à des centaines de kilomètres de leur point de départ. Certains d’entre eux sont morts en cours de route.

 

En rentrant chez eux, ils savaient pouvoir s’attendre à y mourir lentement de faim. Peut-être même se savaient-ils porteurs potentiels du virus, susceptibles de contaminer leur famille, leurs parents et leurs grands-parents une fois arrivés, mais ils avaient désespérément besoin d’un semblant de toit, de relations familières et de dignité aussi bien que de nourriture, sinon d’amour.

 

En chemin, certains ont été brutalement frappés et humiliés par la police chargée de faire respecter scrupuleusement le couvre-feu. Des jeunes hommes ont été forcés à s’accroupir et à avancer en sautillant comme des grenouilles sur la route. Un groupe, arrêté aux environs de Bareilly, a été rassemblé et aspergé collectivement de désinfectant chimique au tuyau d’arrosage. Quelques jours plus tard, inquiet à l’idée que cette population puisse répandre le virus dans les campagnes, le gouvernement a donné l’ordre de fermer les frontières interétatiques, y compris aux piétons, et ceux qui marchaient depuis si longtemps ont été obligés de rebrousser chemin vers des camps dans les villes qu’ils avaient été forcés de quitter.

 

 

 

 

 

Pour certains des plus âgés, la situation rappelait la Partition, ce transfert de populations qui a eu lieu en 1947 quand la division de l’Inde britannique a donné naissance au Pakistan. A la différence près que l’exode de 2020 n’était pas une affaire de religions, mais de divisions de classes. Il ne s’agissait pas pour autant des citoyens les plus pauvres. Ils avaient (du moins jusqu’alors) un travail à la ville et un foyer où retourner.

 

Quant aux sans-emploi, aux sans-abri et aux désespérés, ils étaient restés là où ils étaient, dans les villes comme dans les villages où une profonde détresse allait se creusant depuis longtemps, bien avant que survienne cette tragédie. Tout au long de cette période horrible, Amit Shah, le ministre de l’intérieur, est resté totalement absent de la scène publique.

 

« Les voies principales peuvent bien être vides, les pauvres sont enfermés dans des espaces exigus à l’intérieur de bidonvilles et de baraquements »

 

Quand la marche a commencé au départ de Delhi, je suis partie en voiture, munie d’un laissez-passer délivré par un magazine dans lequel j’écris souvent, pour Ghazipur, à la frontière entre le territoire de Delhi et l’Uttar Pradesh.

 

C’était une vision biblique. Ou peut-être pas. La Bible n’aurait su connaître de telles multitudes. Le confinement destiné à assurer la distanciation sociale a eu le résultat inverse : la contiguïté physique à une échelle inconcevable.

 

Le même phénomène se produit dans les villes grandes et petites de l’Inde. Les voies principales peuvent bien être vides, les pauvres sont enfermés dans des espaces exigus à l’intérieur de bidonvilles et de baraquements.

 

 

 

Le virus inquiétait chacun des marcheurs à qui j’ai parlé. Mais il était moins préoccupant, moins présent dans leurs vies que le manque de travail, la faim et la violence policière qui les guettaient. J’ai parlé à un grand nombre de personnes ce jour-là, y compris à un groupe de musulmans qui avaient réchappé à peine quelques semaines plus tôt au pogrom anti-musulman. Les paroles de l’un d’entre eux m’ont particulièrement troublée. C’était un charpentier du nom de Ramjeet, qui avait prévu de marcher jusqu’à Gorakhpur, près de la frontière népalaise.

 

« Peut-être que quand Modiji a décidé ça, personne ne lui avait parlé de nous. Peut-être qu’il ne sait pas ce que nous vivons », m’a-t-il dit. Par « nous », il faut entendre environ 460 millions de personnes.

 

Un narcissisme dérangeant

 

En Inde (tout comme aux Etats-Unis), les gouvernements des Etats ont fait preuve de plus de cœur et de compréhension dans cette crise. Syndicats, citoyens, collectifs distribuent nourriture et rations d’urgence. Le gouvernement central a été lent à réagir à leurs demandes désespérées d’aide financière. Il s’avère que le Fonds de secours national manque d’argent disponible. A sa place, les dons des bonnes volontés se déversent dans les caisses passablement opaques du PM-CARES, le nouveau fonds attaché à la personne du premier ministre. Des repas préemballés à l’effigie de Modi ont fait leur apparition, tandis que le premier ministre partage ses vidéos de yoga nidra [yoga du sommeil, NDT] dans lesquelles un avatar à tête de Modi et au corps de rêve exécute des postures pour aider ceux qui le regardent à combattre le stress de l’isolement.

 

Ce narcissisme est profondément dérangeant. Peut-être Modi devrait-il inclure à ses asanas une posture « requête » par laquelle il en appellerait au premier ministre français pour qu’il annule le très embarrassant contrat signé pour l’achat de chasseurs Rafale, dégageant ainsi 7,8 milliards d’euros pour venir en aide d’urgence à quelques millions d’affamés. Nul doute que les Français se montreraient compréhensifs.

 

 

 

 

Tandis que l’on entre dans la deuxième semaine de confinement, les chaînes d’approvisionnement sont rompues, les médicaments et les fournitures essentielles se raréfient. Des milliers de camionneurs sont immobilisés le long des autoroutes, avec un accès limité à la nourriture et à l’eau potable. Les récoltes prêtes à être moissonnées pourrissent sur pied. La crise économique est là, la crise politique se poursuit.

 

Les médias grand public ont attelé le Covid-19 à la campagne anti-musulmane venimeuse qu’ils mènent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le Tablighi Jamaat, une association qui a tenu une réunion à Delhi avant le confinement, est montré du doigt et étiqueté « super-contaminateur », qualificatif par lequel on entend stigmatiser et diaboliser les musulmans. La tonalité générale suggère que ce sont les musulmans qui ont inventé le virus pour le propager délibérément dans une forme de djihad.

 

Les hôpitaux incapables de faire face

 

La crise du Covid-19 reste à venir. Ou pas. Nous n’en savons rien. Si et quand elle éclatera, nous pouvons être sûrs qu’elle sera traitée avec tous les préjugés de religion, de caste et de classe intacts et bien en place.

 

Aujourd’hui (2 avril), en Inde, il y a près de 2 000 cas confirmés et 58 morts. Ces chiffres sont probablement inexacts, étant donné le nombre dramatiquement bas de tests effectués. L’opinion des experts connaît des variations vertigineuses. Certains prédisent des millions de morts, d’autres beaucoup moins. Nous ne connaîtrons peut-être jamais les courbes de la crise, même lorsqu’elle nous frappera de plein fouet. La seule chose que nous savons, c’est que la ruée vers les hôpitaux n’a pas encore commencé.

 

Les hôpitaux et les dispensaires sont incapables de faire face au million, ou presque, d’enfants qui meurent chaque année de diarrhée et de dénutrition, aux centaines de milliers de tuberculeux (un quart des cas mondiaux), à la vaste population de mal-nourris et d’anémiques, vulnérables à toutes sortes d’affections mineures qui, dans leurs cas, se révèlent mortelles. Il leur sera impossible d’affronter une crise du même ordre de gravité que celle à laquelle sont confrontés aujourd’hui l’Europe et les Etats-Unis.

 

Tous les soins sont plus ou moins suspendus, moyens et personnel des hôpitaux ayant été mis au service de la lutte contre le virus. Le centre de traumatologie du légendaire All India Institute of Medical Sciences (AIIMS) de Delhi a fermé, les centaines de patients cancéreux connus sous le nom de « réfugiés du cancer » qui vivent sur les trottoirs devant l’énorme hôpital en sont chassés comme du bétail.

 

Des gens tomberont malades et mourront chez eux. Nous ne connaîtrons peut-être jamais l’histoire de chacun d’eux. Sans doute n’entreront-ils même pas dans les statistiques. Notre seul espoir est que l’hypothèse de scientifiques (qui fait débat) selon laquelle le virus aime le froid se confirme. Jamais peuple n’a souhaité aussi ardemment et avec autant d’irrationalité un été torride et impitoyable.

 

« Nos pensées se précipitent encore dans un va-et-vient, rêvant d’un retour à la normale, tentant de raccorder le futur au passé, de les recoudre ensemble, refusant d’admettre la rupture »

 

Quelle est cette chose qui nous arrive ? Un virus, certes. En tant que tel, il ne constitue ni ne véhicule aucun message moral. Mais c’est aussi, indubitablement, plus qu’un virus. Certains croient qu’il s’agit de l’instrument de Dieu par lequel Il nous rappelle à la raison. Pour d’autres, c’est le fruit d’une conspiration de la Chine pour prendre le contrôle du monde.

 

Quoi qu’il en soit, le coronavirus a mis les puissants à genoux et le monde à l’arrêt comme rien d’autre n’aurait su le faire. Nos pensées se précipitent encore dans un va-et-vient, rêvant d’un retour à la normale, tentant de raccorder le futur au passé, de les recoudre ensemble, refusant d’admettre la rupture. Or la rupture existe bel et bien. Et au milieu de ce terrible désespoir, elle nous offre une chance de repenser la machine à achever le monde que nous avons construite pour nous-mêmes. Rien ne serait pire qu’un retour à la normalité. Au cours de l’histoire, les pandémies ont forcé les humains à rompre avec le passé et à réinventer leur univers. En cela, la pandémie actuelle n’est pas différente des précédentes. C’est un portail entre le monde d’hier et le prochain.

 

Nous pouvons choisir d’en franchir le seuil en traînant derrière nous les dépouilles de nos préjugés et de notre haine, notre cupidité, nos banques de données et nos idées défuntes, nos rivières mortes et nos ciels enfumés. Ou nous pouvons l’enjamber d’un pas léger, avec un bagage minimal, prêts à imaginer un autre monde. Et prêts à nous battre pour lui.

Traduit de l’anglais par Irène Margit.

 

© Arundhati Roy 2020. Ce texte a été publié pour la première fois dans le « Financial Times ».
Il est publié, en France, par « Le Monde », et fera l’objet d’une parution numérique dans la collection « Tracts de crise » des éditions Gallimard.

 

Arundhati Roy, écrivaine et militante indienne, est l’auteure, entre autres, des romans « Le Dieu des Petits Riens » (Gallimard, 1997) et « Le Ministère du Bonheur Suprême » (Gallimard, 2018), ainsi que de plusieurs essais politiquement engagés, dont « Au-devant des périls. La Marche en avant de la nation ­hindoue », texte sur Narendra Modi paru le 19 mars ­(Gallimard, « Tracts », 64 p., 3,90 € ; numérique 3,50 €).

 

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La crainte du très-bas

7 Avril 2020, 00:19am

Publié par Grégoire.

La crainte du très-bas

 

«Aucune divinité, nul autre qu’un envieux ne se réjouit de mon impuissance et de ma peine, et nul autre ne tient pour vertu nos larmes, nos sanglots, notre peur, et toutes ces manifestations qui sont le signe d’une impuissance de l’âme. » Spinoza a toujours décapé ma conception trop étriquée de Dieu. Mais de là à intégrer cette liberté d’esprit dans la vie, il y a un pas que je n’ai jamais franchi. Le bonheur me fait peur, le plaisir m’est souvent un tantinet suspect et, quand tout va bien, je m’attends presque toujours à ce qu’une tuile me tombe sur la gueule. En bref, je crois servir Dieu uniquement en serrant les dents et en traversant les épreuves tant bien que mal.


Il y a peu, je séjournais dans un monastère près de Jérusalem. Une fois par jour, je me promenais accompagné d’un moine qui me prêchait une retraite sur mesure. Il a eu l’audace de me comparer à Dieu, suggérant que lui comme moi étions toujours pris pour un autre. Et que dans cette fragilité, je pouvais me rapprocher du très-bas – pour le dire avec les mots de Christian Bobin. Pour la première fois, je me suis découvert un point commun avec le divin créateur. Il n’était pas un potentat inflexible ni un juge intransigeant, mais un être infiniment proche. Peut-être est-ce là son absolue transcendance. Être si proche et d’une manière telle qu’elle dépasse toutes catégories et pulvérise l’entendement. Tandis que nous nous baladions sur les collines de Sion, je m’ouvrais à lui de la peur d’être jugé, de ma culpabilité à être heureux. Auparavant, j’avais entendu à la messe du matin une expression qui me terrorisait: la crainte de Dieu. Je n’avais pas encore compris que la crainte signifie le respect et la confiance en Dieu qui précisément congédient toute peur. Et mon jeune frère de dire: « La crainte de Dieu, c’est ne pas prendre Dieu pour un con. »


Dès lors, une conversion a vu le jour. J’ai perdu peu à peu cette illusion que le Roi du Ciel et de la Terre va me rattraper au contour pour m’infliger mille supplices si je défaille. La crainte de Dieu, c’est l’émerveillement devant ce qui me dépasse et ce que je veux figer. Je prends Dieu pour un idiot lorsque je joue un rôle devant lui, quand, tels Adam et Ève, je dissimule mes travers pour faire le beau. Je le crois imbécile lorsque je pense qu’il épie chacun de mes actes, qu’il cherche en moi la faille et qu’il désire à tout prix me punir. Dès lors, la crainte de Dieu, c’est cesser de l’enfermer dans une psychologie à dix sous, dans mes névroses. Depuis, je crains de ne réduire le Père Céleste autant qu’autrui. Je crains de m’enliser dans des rôles. Mais loin de me terrifier, cette crainte m’allège et me pousse à laisser là toute affectation.


À côté de ce frère, j’ai appris à ne pas avoir peur de Dieu ni de soi, à découvrir véritablement ce que je suis, à voir que je dépasse largement toutes ces blessures psychologiques. Dieu est neuf à chaque instant, comme mon prochain et moi d’ailleurs.Souvent, à cause de mon insistance, de mes petits manquements, j’avais peur de décevoir le frère. Sa réponse m’aide encore: « Tu ne peux pas, quoi que tu fasses, me décevoir. » L’idolâtrie, c’est peut-être avoir l’outrecuidance de croire pouvoir décevoir Dieu, le fâcher. La crainte de Dieu, c’est peut-être quitter la peur d’être jugé comme je juge. Depuis mon retour, je veux nourrir et transmettre cette crainte de Dieu à ma famille, à mes enfants. Comment? En jugeant moins et en montrant à mes proches un amour inconditionnel

 

Alexandre Jollien 

 

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Certains ont une âme et ne le savent pas, d'autres l'ont perdue, échangée contre un plat de lentilles et des applaudissements.

16 Octobre 2019, 23:39pm

Publié par Grégoire.

Certains ont une âme et ne le savent pas,  d'autres l'ont perdue, échangée contre un plat de lentilles et des applaudissements.

Plus il y a d'images moins on voit, les images qui nous reviennent en force c'est nous-mêmes qu'ils les avons conçues pendant notre sommeil de ce que nous appelons la vie et qui n'en est pas une en réalité, je crois que ces images nous rendent aveugles.


Il faut apprendre à s'éloigner un tout petit peu de soi, quitter les mauvais singes des soucis qui sautent sur vos épaules tout le temps, et tout d'un coup vous n'êtes plus là, vous êtes un pur regard.


Christian Bobin

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Les femmes et Dieu (II)

31 Mars 2019, 20:24pm

Publié par Grégoire.

Les femmes et Dieu (II)

 «Nous ne devons pas avoir peur de la bonté, et même pas non plus de la tendresse » François, Pape.

Ayant grandi dans la patrie de la sainte de Lisieux, j’ai fait mien depuis longtemps ces passages que tous ses dévots répètent sans souvent rien comprendre de leur sublime insolence : « dans le cœur de l’Eglise, ma mère, je serais l’amour ». Ah oui, rien que ça ? Oui, pas seulement quelqu’un qui aime, mais l’amour lui-même ! Maintenant qu’elle a été diagnostiquée plus grande sainte des temps modernes on lit ces mots sans broncher, mais à l’époque où elle les écrit, c’était sinon insolent, du moins culotté !  C’est à cause de son sens de l’amour qui nous prend tout entier qu’elle se compare à Marie Madeleine « Voyez la Madeleine : elle en a consommé des hommes, jusqu'à rencontrer "à hauteur de cavalier", celui qui a su parler à son coeur. Et alors, mort ou vivant, elle ne le lâche plus… » rappelant que si elle n’avait pas été attirée au Carmel elle en aurait sûrement consommés plus que Marie Madeleine…*

Sacrée bonne femme qui d’une tout autre manière rappelle l’orgueil insolent de la pucelle d’Orléans qui tint tête à ce Cauchon, évêque de Lisieux, clamant à chaque début des jours de son procès : « je viens de Dieu et j’y retourne ». Manière de lui faire savoir : « bas les pattes mon coco, tu touches à moi, tu touches à Dieu ! » Malheureusement, ce Cauchon devait avoir autant de crainte de Dieu qu’une truie de se salir… C’est toujours la pauvreté d’esprit et le sens des femmes qui a fait défaut chez les hommes d’Eglise. Ou peut-être est-ce le même manque ? C’est certain que devant ce que Dieu a proclamé être son chef-d’œuvre, la raison masculine préfère souvent rester dans sa pusillanimité que de s’avouer ignorant. Faut pas charrier après tout, on était quand même là avant elles ! Eternel orgueil du droit d’aînesse ! Pourtant c’est trop souvent d’elles que viennent les plus profondes lumières : par exemple cette lettre que devrait apprendre chaque personne se réclamant de l’évangile et dont certains psychiatres admirent la finesse d’intelligence : « plus on est faible, sans vertus ni désirs, plus on est propre aux opérations de cet amour consumant et transformant...  il faut consentir à rester toujours pauvre et sans force, et voilà le difficile, car le véritable pauvre d'esprit, où le trouver ? (Pas) parmi les grandes âmes, mais bien loin, c'est-à-dire dans la bassesse, dans le néant... Ce qui plaît au bon Dieu, c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde... Voilà mon seul trésor …». Bref, aimer simplement ses nullités et attendre d’être de plus en plus faible ! Pas très sexy ! Pourtant source de joie. Et, parce que ces lieux où on n’est plus capable de coopérer sont en nous les vraies portes ouvertes à l’action de l’Invisible : « toute notre vie n’est faite que d’échecs et ces échecs sont des carreaux cassés par où l’air entre ». Et enfin, y-a-t-il autre chose que l’amour qui mette à nu nos fragilités et vulnérabilités et qui nous rendent donc évangéliques ? « Vous tous qui m’écoutez, moi je vous dis : aimez ! » 

C’est certainement la première conversion que le monde attend -inconsciemment- de l’Eglise. Spécialement au pays de Nabilla et de ‘ses anges’.  Mais, peut-être faudrait-il que l’on arrête de seulement écouter les femmes que Dieu envoie, pour enfin les laisser nous prendre la main et nous montrer le chemin ? « Pour aller là où tu ne sais pas il faut passer par où tu ne sais pas » disait St Jean de la Croix

 

Grégoire Plus.

 

* "Cette femme (Marie Madeleine) a toujours exaspéré certaines catégories de gens. Aujourd’hui, elle exaspère les puritains, les intellectuels et les exégètes, comme jadis elle a exaspéré les pharisiens et, parmi les apôtres, Judas. Elle est trop grande, elle est trop près du Christ, elle comprend trop bien tout, elle aime trop, elle ne dit rien pourtant ou presque, mais elle offusque, elle scandalise. D’ailleurs, elle ne scandalise pas que les pharisiens ou les prêtres, par dessus tout elle porte sur les nerfs des médiocres. Elle voit grand, elle aime grand, elle ne frappe qu’aux portes dont le marteau est à hauteur de cavaliers » RL BRUCKBERGER, Histoire de Jésus-Christ, Paris 1965 p. 565 

 

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Impuissance ...

21 Mars 2019, 02:02am

Publié par Grégoire.

Impuissance ...

« Des milliers de livres ont été écrits pour indiquer comment lutter contre le mal, pour définir ce que sont le bien et le mal. Mais le triste en tout cela est le fait suivant, et il est incontestable : là où se lève l’aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule. Non seulement les hommes, mais même Dieu n’a pas le pouvoir de réduire le mal sur la terre. Une voie a été ouïe à Rama, Rachel pleure ses enfants ; et elle ne veut pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus. Et il lui importe peu à la mère qui a perdu ses enfants, ce que les sages estiment être le bien et le mal…J’ai pu voir en action la force implacable de l’idée de bien social qui est née dans notre pays. Cette belle et grande idée tuait sans pitié les uns, brisait la vie des autres, séparait les femmes et les maris, arrachait les pères à leur enfants… néanmoins, “Il existe, à côté de ce grand bien si terrible, la bonté humaine dans la vie de tous les jours…Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoins, sans idéologie…C’est la bonté de l’ermite qui réchauffa un serpent sur son sein. C’est la bonté qui épargne la tarentule qui vient de piquer un enfant. Une bonté aveugle, insensée, nuisible!…Elle est, cette bonté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme,…le  point le plus haut qu’ait atteint l’esprit humain… Sa force réside dans le silence du cœur de l’homme…la bonté est forte tant qu’elle est sans force… Le secret de (son) immortalité est dans son impuissance… »

Vassily Grossman, Vie et destin. éd. l'Age d'Homme. 1983. 820 pages.

 

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Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

19 Mars 2019, 01:56am

Publié par Grégoire.

Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

Névrose Ecclésiastique.

 

12 août. Ordination à Santa Clara. Arturo, l’évêque, est un homme simple et bon. Il vient de perdre un nouveau prêtre envoyé se former à Rome. Les froufrou de la cité -dite Sainte- séduisent les mulâtres, telles les verroteries rutilantes des conquistadors offertes aux indiens réduits ensuite en esclaves. 

Cet évêque est une exception. Aucun trait commun avec ceux que je peux connaitre, qui sont facilement timorés ou tyranniques, en tout cas, trop souvent moralistes avec un petit coté dictateur. Un de leur grand sport est de chercher des poux dans les histoires de mœurs de ceux qu’ils administrent, comme si l’évangile était d’abord une histoire de morale et d’interdit sexuel. Combien de personnes l’Institution a-t-elle égarées en réduisant la plus grande nouvelle que l’humanité ait entendue à des règles intenables d’infaillibilité morale ? Depuis quand le salut proposé par le Christ n’est en fait qu’une histoire de slip ? On a beau dire, mais les plus obsédés des hommes ne sont pas nécessairement ceux qui font la une des journaux ou qui se font surprendre dans un Sofitel ! Ah oui mais, « pas vu pas pris » ! Sans faire de généralité, chez nous, la race de ceux qui ne savent qu’affirmer en prenant la voix de Dieu le Père –et leurs rejetons laïcs parfois plus catholiques que le pape- avancent en laissant derrière eux une bave qui stérilise tout ; L’habitude de sermons déteint sur leur prise de parole : ces messieurs font la leçon. Pire, avec les meilleures intentions, en défendant les petits, ils enseignent la prétention trop facile d’être du côté du Bien, de s’être fait seuls propriétaires et interprètes du message du Christ. Et cette assurance de la robe donne l’impression d’une arrogance facile, celle de la bonne conscience pharisaïque satisfaite d’elle-même. Les discours-fleuves de Fidel Castro sont à leur image et à leur ressemblance. On sait où il a été formé. Ou déformé.

Comment en est-on arrivé là ? Je n’ai pas de réponse toute faite. J’ai toujours reçu les premières paroles du Christ, après son curieux silence de 30 ans -question marketing c’est pas pro, surtout si on a un ‘message’ à faire passer, un business à démarrer…- comme une invitation à ne jamais cesser de chercher la lumière : « que cherchez-vous ? Venez et voyez.» Jamais de réthorique, de volonté de convaincre ou d’abus de pouvoir. Dans la droite ligne de Socrate : interrogation et expérience par soi-même. Respect absolu du chemin de l’autre. Comment ne pas entendre alors que les coup d’éclats moralisants engendrent très souvent des réactions virulentes mais saines, d’hommes et de femmes qui refusent cette mise sous tutelle de leur intelligence et de leur bon sens ?

« Jamais l’humanité n’avait entendu ces paroles : “Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés… Aimez vos ennemis…” Qu’apporta à l’humanité cette doctrine de paix et d’amour? Les tortures de l’Inquisition, la lutte contre les hérésies, la guerre entre les protestants et les catholiques… Telle est la destinée terrible, qui laisse l’esprit  en cendres, de la doctrine la plus humaine de l’humanité… ». Pire même, c’est une tradition dans l’Eglise catholique de se faire les ardents défenseurs de la loi, de l’application du droit canon, d’excommunier, et tout compte fait, de ne pas trop abuser de la miséricorde. Or, quand on se prétend chrétien, comment peut-on mettre des limites au pardon ? Qu’il soit difficile à donner est une chose, mais l’avoir remplacé par une application pointilleuse de la loi est juste monstrueux. Ce primat de la loi sur les personnes se retrouve de manière trop criante dans les régimes totalitaires. Car leur source est bien chez ceux qui devaient être les plus charitables des hommes ! Ils passent leur temps à faire des signes de croix -signe de Celui qui, innocent, a pris la place de tous sans rien dire- mais eux s’en servent trop souvent pour crucifier avec bruit et fracas ceux qui ne sont pas selon leur conception ! C’est vrai, c’est trop dangereux de faire une confiance absolue à l’homme ! Dieu s’est évidemment trompé clame le grand inquisiteur de Dostoïevski. Dieu est évidement fou de ne pas vouloir éduquer l’homme, et de l’avoir ‘puni’ en se donnant encore plus à lui, en silence, sans rien exiger en retour ! Et comment le Christ a-t-il pu manquer autant de respect du sacré en se laissant toucher et prendre par des gens qui ne devaient pas s’être confessé, qui n’étaient pas en règle…? 

Comment des hommes dits ‘de Dieu’ peuvent-ils ramener ceux qui leur sont confiés à ce qu’ils ont compris de ce qui les dépasse ? Qu’un homme puisse être médiocre. Soit. Qu’il se fasse sa propre mesure. Passons. Mais un homme dit ‘de Dieu’ ? Un prélat, une éminence, un « mon père » ? Si le désir le plus profond d’une personne est de dévoiler d’où il vient, sa vraie source, celle-ci lui échappe toujours. Cela exige de constamment faire l’effort de dépasser ce qu’il peut en avoir compris. La seule préoccupation de l’homme consacré à Celui qui est sa source ne devrait-il pas être de maintenir éveillé en lui une quête permanente ? D’où les monstruosités du cléricalisme –quand l’autorité spirituelle est transformée en pouvoir ou domination temporelle- et les manques de confiance dans l’intelligence des personnes. Elles ont eu des effets politiques que nous mesurons peu aujourd’hui. Pourtant certains retours de bâtons et les différentes persécutions anticléricales auraient dû nous mettre la puce à l’oreille.  (...)

Grégoire Plus.

 

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Pérégrination d'un cherchant-Dieu

17 Mars 2019, 11:47am

Publié par Grégoire.

Pérégrination d'un cherchant-Dieu

Parti un mois à Cuba en 2014, je me suis retrouvé avec le handicap de ne pouvoir dialoguer. Je n’avais pas appris l’espagnol à l’école. Internet étant peu disponible, le téléphone n’en parlons pas, je me retrouvais vite comme enfermé dans une solitude nouvelle. Je me suis mis à écrire. Assez vite du reste. Je n’en avais pas le projet. C’était plus, je crois, pour pouvoir parler à quelqu’un. Un peu comme Robinson. Ce livre a été mon Vendredi.

 

 

Cuba, pays athée ?

Place de la révolution : le Che trône sur un immeuble froid. Une architecture stalinienne. Du béton gris qui fait écho à l’uniforme vert métallique des Castro et des F.A.R. (Forces Armées Révolutionnaires), au pouvoir depuis 1959. Des fous sanguinaires ? Non, non, des croyants. Kundera en Tchécoslovaquie l’avait très bien compris : « Ceux qui pensent que les régimes communistes sont exclusivement la création de criminels laissent dans l’ombre une vérité fondamentale : les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis. » Un gouvernement religieux, messianique, investi d’une mission divine. Ces apôtres, fervents nostalgiques du paradis, n’ont pas eu d’ambition moindre que de l’établir sur terre ! Dévouant leur vie à cette cause et y faisant entrer tout un peuple, ils s’y sont donné sans relâche, tels des missionnaires quittant tout dans un don incomparable d’eux-mêmes. Le paradis en marche, ils sont devenus des liturgistes obséquieux, des canonistes rigoristes, de grands théologiens de cette foi ignorée alors de tous. Cette nouvelle religion a fait des cubains les dignes héritiers des vertus évangéliques de pauvreté, d’obéissance et d’amour du parti. Un peuple uni vénérant son messie vivant et pour lequel tout est mis en commun. Ici, tous sont égaux. Sauf certains, qui sont plus égaux que les autres.

Vraiment, des croyants ? Ce système mis en place n’est de fait pas sans rappeler les débuts de l’église Calviniste, à Genève par exemple, où la surveillance policière de la vie individuelle était si forte que certains y ont reconnu un des fondements des totalitarismes modernes ! Ce que l’Inquisition avait timidement ébauché, les puritains l’avaient réalisé : ils ont poussé la religiosité dans des extrêmes idéologiques et pratiques jamais atteint jusque là: pureté morale excessive, fidélité sans faille à la communauté, application de la doctrine à la lettre, recherche active des hérétiques et autres associés du diable… De même, la théologie puritaine se focalisa sur la relecture de certains points de l’Evangile délaissant le reste comme des enfants absorbés par une mouche et oubliant l’assiette sous leurs yeux. La richesse devint ainsi le vrai danger ; et s’il était insensé de la rechercher pour elle-même, il devint moralement coupable de s’y attacher. Le marxisme-léninisme en fera son beurre. De même, pour les puritains, l’intention de la providence voulait la division du travail. Adam Smith -fils de calviniste- souligna combien la spécialisation devait permettre le développement de l’habileté et l’accroissement de la quantité de la production, servant ainsi le bien général. Le bien commun est en effet, pour les calvinistes, le sommet de la charité. Rechercher un bien personnel revient à idolâtrer la créature. Digne héritier de l’idéalisme de Platon. Le philosophe Grec fut le premier a formaliser le communisme des biens, des femmes et des enfants. Enfin, dans leur conception, Dieu avait voulu expressément la pauvreté pour certains afin d’éviter qu’ils ne soient tentés et qu’ils ne perdent leur obéissance religieuse. Il fallait donc maintenir ces masses dans la pauvreté pour suivre la volonté divine. Prenez cette doctrine, remplacez Dieu par l’Etat-providence-omniprésent, seul dispensateur de lumière, surveillant ses fidèles avec l’instinct d’une mère capricieuse désirant que ses enfants entrent tous dans les ordres, et vous avez… El paradisio del Cuba ! Un état religieux, croyant dans son inspiration divine, avec son messie vivant, son inquisition efficace, sa curie bien huilée, ses liturgies ferventes, son haut clergé, ses sacristains, ses enfants de chœur, ses cours de catéchisme, ses prisons pour hérétiques… Alors, ce régime dit athée, est-ce en fait une secte ou bien, mieux encore, un enfant bâtard de ceux qui se veulent la grande famille des rachetés mais qui vivent trop souvent comme des parfaits à qui on ne peut rien reprocher ? 

Bref, je viens de débarquer dans une prison à ciel ouvert. Les touristes qui ont pris l’avion avec moi la visiteront dans des bus air-con comme on visite le zoo de Thoiry. Ils en garderont quelques photos cartes postales, des odeurs de Rhum et de cigares mélangées aux images des atrocités en Irak, à une pub pour shampoing et au dernier bulletin météo. Certains iront même me soutenir ou plutôt m’expliquer –au cours de repas dans des restaurants exclusivement réservés pour étrangers- qu’en fait, les cubains ne sont pas si mal lotis : quasi-gratuité des soins, de l’éducation et de la culture etc…

Bien lotis les cubains ? Pétard, mais qu’est-ce que ça peut-être con un touriste ! Ça ose vraiment tout comme dirait Audiard! Et l’avènement du tourisme de masse leur donne un semblant de justification : « une industrie qui prend les gens comme ils sont, individualisés, atomisés, incultes, pas curieux, désirant vivre dans le régime de la distraction, au sens pascalien du terme, c'est-à-dire le désir d'être hors de soi. Le tourisme contemporain est l'accomplissement du divertissement pascalien, c'est-à-dire le désir d'être hors de soi plutôt que celui de s'accomplir. Promener sa Game boy à 10 000 kilomètre de la maison, si ce n'est pas s'oublier, qu'est-ce c’est ? » D’autant que plus ils se croient instruits avec leur guide en poche, plus ils éprouvent le besoin d’emmerder le monde. La connerie a ceci de différent de la maladie que quand on est con, ce sont les autres que ça indispose. Une société complètement corrompue où tout ce qui est gratuit implique des compensations en nature : est-ce être bien lotis? Même les animaux dans nos zoos sont mieux nourris et en plus tous les jours, ils ont des médecins et sont protégés de la pluie, eux. Des gens qui ne peuvent se nourrir de viande parfois qu’une à deux fois par semaine, qui logent dans des immeubles terriblement dégradés, et dans une promiscuité effarante, qui se battent pour du pain, qui vivent dans la peur de la dénonciation, et qui -pour certains- laissent leurs enfants se prostituer… bien lotis? Sans commentaire.

Grégoire Plus.

 

 

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L'homme qui maîtrisait le temps

16 Février 2019, 01:09am

Publié par Grégoire.

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Que faire des cons ?

29 Janvier 2019, 02:47am

Publié par Grégoire.

Que faire des cons ?

Si les philosophes n’ont jamais pris au sérieux le problème que l’on va affronter ici, c’est qu’ils se sont principalement consacrés, avec raison, à faire l’expérience des pouvoirs de l’intelligence. Leur extraordinaire tentative pour comprendre et explorer les différentes modalités de ce que signifie « comprendre » n’a bien sûr pas entièrement négligé l’existence de la connerie – précisément parce que, même dans l’approche la plus vague, l’intelligence des choses et la connerie sont par définition en proportion inverse : on ne commence à comprendre que dans la mesure où l’on cesse d’être con. Mais pour cette raison, les philosophes n’ont pu donner de leur adversaire que des définitions presque toutes négatives, qui supposent toujours qu’on adopte leur point de vue, celui d’une personne au moins théoriquement intelligente. Sans faire une grande histoire philosophique de la connerie, il suffit de rappeler qu’ils ont vu en elle un obstacle à la connaissance, ou à l’accomplissement moral, ou à la saine discussion, ou à la vie en commun, sous les formes de ce que les uns et les autres ont appelé l’opinion, les préjugés, l’orgueil, la superstition, l’intolérance, les passions, le dogmatisme, le pédantisme, le nihilisme, etc. Ce faisant, ils ont contribué à éclairer la connerie, bien sûr, sous de nombreux aspects. Mais parce qu’ils l’ont toujours excessivement intellectualisée – ce qui était bien naturel de la part des maîtres du concept – il leur a été impossible de l’affronter par l’angle sous lequel elle constitue un authentique problème.

Pour dire les choses simplement, le problème n’est pas la connerie, ce sont les cons. En effet, quelle que soit la définition que l’on choisit de la connerie, on aboutit à la même conclusion : par tous les moyens possibles et imaginables, par toutes les forces humaines et non humaines, la connerie doit absolument – ou plutôt, dans la mesure du possible – être combattue et anéantie. Stultitia delenda est, cette formule latine exprime une haine salutaire, une haine sauvage, sans limite et sans merci pour la connerie : elle doit être détruite. Mais les cons ? Les cons réels, c’est-à-dire celles et ceux qui encombrent notre quotidien, qu’on croise dans les transports, qu’on fréquente tous les jours au travail, celles et ceux avec qui l’on vit et qui se trouvent (hélas !) jusque parmi notre famille – et même, oui, parmi les êtres qui ont partagé un bout de notre chemin, amis, amours, et qui révèlent un jour un visage abominable… Ces cons-là ! Qui dirait qu’on doit les anéantir ? Personne, à part peut-être les pires des cons, ne veut sérieusement en venir là.

Les cons forment donc un problème bien plus délicat et bien plus important, d’un point de vue philosophique, que la connerie elle-même. Leur existence de béotiens stupides et souvent agressifs constitue un problème théorique extrêmement complexe, car il est de forme circulaire. En effet, lorsque vous êtes confrontés à un con ou à une conne, quelque chose se met immédiatement en place, apte à vous faire déchoir de votre propre intelligence (j’emploie le mot en son sens le plus large d’une disposition à comprendre). Bien entendu, je n’irai jamais jusqu’à insulter ni mes lecteurs ni mes lectrices ; mais vous devez admettre qu’à partir du moment où vous identifiez vous-mêmes un con ou une conne, vous ne vous trouvez plus en face de quelqu’un, mais dans une situation où votre propre effort pour comprendre se trouve fortement entravé. L’une des principales caractéristiques de la connerie – d’où l’importance d’employer sa désignation argotique – est qu’elle absorbe en quelque sorte votre capacité d’analyse et, par une étrange propriété, vous contraint toujours à parler sa langue, à entrer dans son jeu, bref, à vous retrouver sur son terrain. Il s’agit d’un piège si difficile à déjouer que, pour y être confronté sous mon propre toit, ayant la chance (heureusement provisoire) de vivre en colocation avec l’un d’eux, j’ai résolu d’interrompre mes travaux universitaires les plus difficiles pour rendre ce service à moi-même et aux autres : éclairer cette difficulté, parmi les plus grandes de toutes, et, si possible, nous en sortir.

Mais avant d’entrer dans le détail des problèmes que posent les cons, que je juge aussi sérieux que les problèmes les plus sérieux que les philosophes aient traités, je dois avertir d’une chose : ce livre aborde la connerie de fait et non de droit. Autrement dit, j’ai pleinement conscience qu’en tant que problème moral, politique et social, la connerie doit avant tout être prévenue. Nous devons mettre en place des manières d’organiser la vie en commun qui soient les plus capables d’empêcher les jeunes humains de devenir de parfaits cons – d’autant que quel que soit leur milieu d’origine, ils sont souvent eux-mêmes filles et fils de cons. Là est l’urgence. Mais les efforts que nous consacrons à améliorer à grande échelle le développement de l’intelligence ne doivent pas masquer leurs propres limites : non seulement la mise en oeuvre et l’efficacité des dispositifs anti-cons dépendent d’un très grand nombre de facteurs, mais aucune société n’existera jamais sans qu’au moins une partie de la population – ne serait-ce même qu’une seule personne – soit considérée par au moins une autre partie de la population – même par un seul de ses membres – comme exceptionnellement douée en termes de connerie. En ce sens, bien que la connerie soit soluble en droit et que les efforts déployés contre elle par les sciences humaines et les gens de bonne volonté soient pertinents et légitimes, elle existera toujours dans les faits.

Ainsi, il faut l’admettre sans délai : même dans le meilleur des mondes et avec la meilleure volonté possible, vous ferez toujours et nécessairement la rencontre de cons. D’ailleurs, cela ne vient pas seulement du fait qu’il en reste toujours, malgré les changements historiques ; car la connerie est tout sauf statique. Elle se distingue par une résistance très spécifique que les cons opposent aveuglément à tout ce qu’on veut faire pour améliorer une situation quelconque – y compris la leur. Toujours, donc, dans une vigoureuse opposition à vos efforts, ils voudront noyer vos arguments dans des ratiocinations sans fin, étouffer votre bienveillance par les menaces, votre douceur par des violences, et l’intérêt commun dans un aveuglement qui sape les bases mêmes de leur propre intérêt individuel. En ce sens, la connerie n’est pas seulement une sorte de résidu incompressible de l’évolution humaine, au contraire, elle est l’un des principaux moteurs de l’Histoire, une force qui – malgré ou plutôt grâce à son aveuglement – a remporté une grande partie des luttes du passé et en remportera beaucoup à l’avenir. Pour résumer la permanence insurmontable de cette force, on conviendra donc de ceci : les cons s’obstinent.

Cette particularité a l’inconvénient de couper court aux solutions les plus simples. Car l’obstination des cons signifie qu’il n’y a aucun sens à plaider la tolérance face à l’intolérance, l’esprit éclairé face à la superstition, l’ouverture d’esprit face aux préjugés, etc. Les grandes déclarations et les bons sentiments ne servent qu’à faire plaisir à celui ou à celle qui parlent, et ce plaisir est encore une manière pour la connerie d’absorber son adversaire, de le reprendre dans ses filets et d’entraver, encore et toujours, son effort pour comprendre.

Pour toutes ces raisons, il est structurellement impossible de se réconcilier avec les cons, car ils ne le souhaitent pas eux-mêmes ; il nous faudra décidément apprendre à faire avec. Mais comment ? Comment, à partir de l’aveu douloureux que les cons existent de fait, et qu’ils existent même nécessairement, depuis toujours et pour toujours, pouvons-nous trouver les moyens – à un moment où il est toujours déjà trop tard pour tout travail de prévention – de faire avec ?

Si je savais la réponse au moment où je pose la question, je serais de leur nombre. Mais j’ai sous le coude un petit plan, un peu de méthode et une longue expérience de l’abstraction ; voyons ensemble si la philosophie peut trouver des solutions claires à ce problème urgent.

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Vous méritez de VOUS AIMER !

13 Décembre 2018, 01:28am

Publié par Grégoire.

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Sept visages de l'amour... plus un

14 Février 2015, 19:06pm

Publié par Les trois sagesses

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