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Les migrants : quoi entre un accueil généreusement naïf et la peur d'une conquête religieuse par ces arrivées massives ?

12 Octobre 2018, 02:55am

Publié par Grégoire.

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La pléthorite abrutissante zappogène autocentrée et stressante

8 Octobre 2018, 02:33am

Publié par Grégoire.

La pléthorite abrutissante zappogène autocentrée et stressante

 

Nous avons souligné combien nous fonctionnons sur les modes du bougisme, de l'hyperactivité et de l'hyperconsommation, Les conséquences négatives sont largement démontrées. Non seulement elles se manifestent dès à présent, mais elles amendent l'avenir de nos sociétés. Elles sont économiques, écologiques et sociales ; mais pas seulement. Elles fragilisent aussi et mettent en danger notre vie intérieure. Car ces modes de vie contribuent à fragiliser cet équilibre esprit-âme-corps, à rompre l'unité de cet axe par la dispersion et l'épuisement qu'ils entraînent.

La logique de perturbateurs/ distracteurs/ déviateurs de l'orientation naturelle de l'âme, telle que nous la proposent les Sages du désert, reste à cet égard très éclairante. À ce stade, et à l'instar des perturbateurs endocriniens qui modifient notre homéostasie biologique intime, nous pouvons utiliser aujourd'hui le terme de «perturbateurs de notre intériorité». Christophe André parle de «psychotoxiques». 

Au XXIe siècle, ce sont le bruit, les images, la publicité, la multiplication des plans à la télévision, le marketing, la surabondance matérielle, l'érotisation massive des relations, l'hypervalorisation du narcissisme, les démesures financières, les appels téléphoniques et sms incessants, la dictature de la disponibilité permanente, la dispersion digitale, les renforcements narcissiques, Nous sommes saturés de bruits et de paroles. Nous en sommes envahis dans les rues, supermarchés, le métro par l'omniprésence des messages publicitaires et des chansons. 

Dans nos foyers -tous sommes inondés d'informations voire de verbiages par le biais de la télévision, de la radio et d'Internet. Le monde est celui d’un flux continu d'informations, de désirs et de consommation. Comme dit Barak Obama devant des étudiants : « Avec les Ipod et les ipad, les Xbox et les Playstations, l'information devient une distraction, une diversion, plutôt qu'un moyen d'autonomisation. » Un ancien stratège de Google, James Williams, résume la situation en ciblant les géants d'Internet comme responsables de «la forme la plus importante, standardisée et centralisée de contrôle de l'attention dans l'histoire de l'humanité ».

Il n'y a pas que certaines espèces animales qui sont en voie d'extinction. L'accès au silence et à l'écoute aussi. C'est ce que démontre le bioacousticien américain Gordon Hempton, fondateur et vice-président de One Square Inch of Silence. Depuis 35 ans, il répertorie les zones de notre planète encore à l'abri des nuisanceS sonores humaines. Selon ses recherches, à peine une cinquantaine d'endroits restent intouchés par des bruits de nature humaine, comme le bruit des avions de la production industrielle ou des autoroutes. 

L'Organisation Mondiale de la Santé place la pollution sonore au deuxième rang des menaces sur la santé publique, après la pollution de l'air. Aujourd'hui, les espaces de silence se sont réduits comme peau de chagrin. On parle partout et tout le temps. Il n'y a plus de moments d'interruption silencieuse, en particulier chez les plus jeunes. Mais ne nous y trompons pas, l'ennemi du silence, ce n'est pas seulement le bruit, c'est aussi la peur du silence. La connexion permanente, l'incessant flux de paroles imposé par les nouvelles technologies, la dépendance au téléphone portable, conduisent à le redouter. On se force parfois à parler pour éviter les « blancs ». Mais où est le problème ? Parfois, on n'a rien à dire. C'est un fait, et ce n'est pas un mal. Et parler pour ne rien dire peut, au contraire, revenir à noyer des paroles qui elles ont de l'importance. Pourtant, le silence est cet état dans lequel nous faisons retour sur nous-mêmes, nous approfondissons notre être ; un état dans lequel nous  méditons, rêvons, créons, réfléchissons, pleurons, prions. 

Alain Corbin, dans un ouvrage nécessaire, distingue plusieurs types de silence. Le silence absolu est d'abord religieux, c'est celui décrit par Bossuet, au XVIIe siècle, qui revient sans cesse sur la grandeur et la nécessité du silence pour entendre la voix de Dieu, Ensuite, les romantiques du 19e siècle, en consacrant l'âme sensible, ont loué les silences de la nature, du désert et des mers, de la montagne et de la campagne. Cette quête silencieuse demeure, à la marge, dans notre société contemporaine, avec, par exemple, la pratique des retraites en monastère, celle des randonnées solitaires en pleine nature ou encore de la méditation. Et enfin le silence de l'amour, si magnifiquement dépeint par le dramaturge Maurice Maeterlinck:  « Ce que vous vous rappellerez avant tout d'un être aimé profondément, ce ne sont pas les paroles qu'il a dites ou les gestes qu'il a faits, mais les silences que vous avez vécus ensemble ; car c'est la qualité de ces silences qui seule a révélé la qualité de votre amour et de vos âmes. »

Nos modes de vie altèrent en profondeur notre perception du temps. Nicole Aubert, sociologue et psychologue, professeur émérite à l'ESCP Europe, démontre comment la métaphore traditionnelle du temps qui passe et s'écoule a succédé depuis peu à celle d'un temps qui se comprime et s'accélère, d'un temps qui nous échappe sans cesse et dont le manque nous obsède. L'avènement de la communication instantanée et la dictature du temps réel et du fameux « ASAP » sont en train de changer radicalement notre culture temporelle. L'urgence a envahi nos vies : il nous faut réagir « dans l'instant », sans plus avoir le temps de différencier l'essentiel de l'accessoire. D'une certaine façon, même notre temps libre est considéré comme un temps de travail par la pression de la société de consommation et du marketing, Le temps devient donc un défi permanent voire un adversaire, On ressent de plus en plus le besoin de le ralentir, Et il y a là quelque chose de paradoxal : nous en avons beaucoup plus que nos aïeuls et pourtant avons le sentiment aigu d'en manquer toujours.

La multiplication des opportunités de relations, de d'informations et de connaissances est en voyages, réalité source d'angoisse. Elle nous entretient dans l'illusion que tout est possible, alors que dans le meilleur des cas, on ne peut en réaliser à chaque instant qu'une seule. Nous sommes poussés volontairement au zapping permanent.

Christophe André résume ces effets collatéraux de la modernité en quatre points : externalité, pléthore, vitesse et interruption. Autrement dit éloignement de notre intériorité, surabondance, fonctionnement en mode réactionnel permanent et discontinuité.

Avec des mots crus, le cardinal Sarah souligne les  effets de ces perturbateurs sur notre vie intérieure : « Le monde moderne transforme celui qui écoute en un être inférieur. Avec une funeste arrogance, la modernité exalte l'homme ivre d'images et de slogans bruyants, tuant l'homme intérieur [...l. Dans les prisons lumineuses du monde moderne, l'homme s'éloigne de lui-même. II est rivé à l'éphémère, de plus en plus loin de l’essentiel. »

Tous ces perturbateurs diminuent nos capacités intellectuelles, affectives et physiques. Ils nous tournent vers du futile, du superficiel et de l'inutile, flattant notre animalité, flétrissant notre humanité. Christophe André estime, avec un humour sérieux, que nous sommes en train de devenir des « imbéciles  impulsifs » atteint d'une maladie grave : la pléthorite abrutissante zappogène autocentrée et stressante. Ce mode d'être-au-monde appauvrit la réflexion, nous rend instables, handicapés de l'introspection, incapables d'être dans la non-action. Ils nous carencent en calme, en continuité, en lenteur, en neutralité visuelle ou sonore. Comme leurs homologues endocriniens, les perturbateurs de l'intériorité s'accumulent silencieusement dans nos âmes. Ils accomplissent en nous, lentement mais sûrement, leur œuvre délétère rompant notre unité et notre alignement corps-âme-esprit. Un Père du désert l'avait dit « ce qui est immodéré et à contretemps ne dure pas et est plus nuisible qu'utile. »

Jean Guilhem Xerri, Prenez soin de votre âme. petit traité d'écologie intérieure, p337-342.

 

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L'hyperconnexion, une addiction et perte de contrôle de sa vie..?

6 Octobre 2018, 00:51am

Publié par Grégoire.

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Les féeries de la vie ordinaire ne se donnent qu'à celui qui ne cherche rien....

14 Septembre 2018, 01:40am

Publié par Grégoire.

Les féeries de la vie ordinaire ne se donnent qu'à celui qui ne cherche rien....

"Le monde nous habitue à des expériences très grossières, pour des raisons mercantiles on force le bruit, les couleurs, les images, on force l’énergie, la vitalité devient mauvaise, la volonté se durcit.

À l’opposé, on peut faire des expériences d’une incroyable finesse. Les anges passeraient là mais sans ressembler à l’imagerie habituelle ou à la peinture très belle d’un Fra Angelico. Ce sont les moments où notre cœur a une délicatesse de dentelle de Bruges, où l’on sent quelque chose d’aussi délicat et étrangement invincible. C’est ainsi que je les vois aujourd’hui."

Bobin (entretien)

 

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La fragilité, la lenteur, le temps perdu... nous attendent craintifs..

4 Septembre 2018, 01:26am

Publié par Grégoire.

La fragilité, la lenteur, le temps perdu... nous attendent craintifs..

" Cette société que l’on dit molle, éteinte, consensuelle, est en guerre. Elle est en guerre contre les plus faibles et donc contre le meilleur d’elle-même. Cette guerre est menée contre les pauvres, les enfants, les amoureux, les femmes, les vieillards.
Le discours sur l’exclusion participe de cette guerre, par sa gentillesse qui est le contraire de la bonté. La gentillesse est une des premières vertus du commerce, une des règles de base dans la représentation : pour gagner le portefeuille, calmer les cœurs, flatter les enfants et les chiens et tout ce qui passe à portée de mains. La bonté est l’inverse de cette politique là. On n’y vend rien, on n’y achète rien. On apprend à y nommer ce qui est réel dans cette vie et à résister au nom de cette chose réelle.
On n’y parle pas de SDF, on y parle de pauvres - et mieux encore : on ne parle pas des pauvres en général, on n’est pas dans l’attendrissement sociologique des catégories. On parle de celui-ci, puis de celui-là, puis de cet autre encore.Ce qui est « exclu » de nos sociétés, c’est ce qui en est le centre, le meilleur : le rire des enfants, le songe des amants, la patience des misérables, le génie des mères.
Parler d’exclus c’est donc se tromper de mot. Quand ce qui est exclu est au centre, au cœur, alors il ne faut pas parler d’exclusion, terme bien trop flou pour décrire un cœur qui a cessé de battre. Il ne s’agit pas d’inclure les pauvres dans une société morte, il s’agit de faire revenir le sang dans le tout de cette société. Il faut un « traitement » non seulement « social » mais politique et spirituel : quelque chose entre résurrection et insurrection."

Christian Bobin

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L'énigme de la personne dans sa chair, son développement affectif..

2 Septembre 2018, 01:00am

Publié par Grégoire.

Quelle lumière sur la croissance et le développement de la personne dans son corps, son affectivité, sa sexualité...? Face aux psycho-rigide d'un développement 'naturel' normatif et volontariste et les tenants d'une révolte absolue contre tout ordre établi des choses, héritage naturel ou conventions sociales, quelle lumière l'expérience nous donne-t-elle, et quel lumière salutaire le Christ veut-il ? 

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L’éternité reçue

25 Août 2018, 00:34am

Publié par Grégoire.

L’éternité reçue
Le fil rouge qui traverse ce livre tient en quelques lignes. La mort est inéluctable, mais c’est la vie qui est première. Comment alors y donner sens à la mort? Les «petites morts» qui jalonnent la vie – échecs, maladies, limites de toutes sortes – peuvent être le lieu d’une croissance, d’un surplus de vie, d’une ouverture à un réel qui nous dépasse. Et la mort, par laquelle notre vie s’achève, peut alors être comprise comme le franchissement de la limite ultime, au-delà de laquelle nous pouvons recevoir ce que Dieu seul peut donner: la vie en plénitude.
 
Cependant, résumer ainsi le propos de l’auteur, c’est perdre la riche réflexion à travers laquelle il nous conduit. Essayons de voir comment, en quatre étapes, il propose «une autre lecture de notre finitude». La démarche de Martin Steffens est philosophique, inspirée par la phénoménologie, mais elle est aussi éclairée par la foi en un Dieu-amour. Il cite ou évoque de nombreux auteurs, en particulier Simone Weil, dont les intuitions trouvent chez lui un large écho.
 
Vivre d’abord
 
Un constat, au départ: «La mort est pour la vie chose impossible, certes, mais elle est. Nous n’avons d’autre choix que d’apprendre ce que nous pouvons en faire». Aussi, pour pouvoir dire quelque chose de la mort, il faut «vivre d’abord», mais sans évacuer cette «impossibilité» de la mort. Dans la première partie du livre, Martin Steffens évoque diverses attitudes possibles face à la mort, et il en montre les limites. La sagesse «stoïcienne» des philosophes pas plus que la «sagesse de camomille (…) que les hommes concoctent pour obtenir, dès cette vie, un sommeil (…) pour s’habituer à mourir et laisser pénétrer la mort au cœur de la vie» ne sont une vraie réponse. Car, «de même que justifier le mal, c’est contaminer le bien, de même tenter de comprendre la mort, cela ne se peut sans prendre le risque de contaminer la vie».
 
Aux consolations un peu faciles de certains discours pieux, il faut préférer la douleur révoltée de Rachel, «qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée» (Jr 31,15 et Mt 2,18). Martin Steffens récuse également les pensées qui voient dans la mort d’une personne une sorte de mécanisme «naturel», qui s’inscrit dans un «Tout» cohérent. «Puisque ce n’est jamais une partie du Tout qui meurt, mais toi, lui, moi, alors toute mort est unique (…) La mort révèle le caractère insubstituable de la personne. A la lettre, chaque mort est inconsolable».
 
Mourir parfois
 
Ayant ainsi «marché à reculons» devant diverses manières insatisfaisantes d’expliquer ou comprendre la mort, Martin Steffens fait vers elle «un premier pas qui [est] celui d’un vivantOr, ce que le vivant va rencontrer, bien avant la mort qui le tuera, ce sont des ‘petites morts’, épreuves et blessures. Le paradoxe étant que, plus il est vivant, moins les épreuves lui seront épargnées». Dans cette deuxième étape, l’auteur se demande ce que l’homme, qui est «fait pour la vie» peut faire de ces «petites morts», en repérant, dans notre vie, «ces épreuves qui, n’étant certes pas encore la mort, ont d’elle le trait distinctif d’être ‘comme une chose impossible’».
 
Cet impossible, nous le rencontrons d’abord dans le rapport à autrui et, en particulier, dans l’amour. «Quand, par exemple, j’aime un être de toute ma force, je le veux pour moi (…) tout entier… mais l’absorption de cet être par l’amour que je lui porte serait aussi sa négation (…) Aimer, c’est en même temps aspirer et renoncer à posséder». De sorte que la relation avec l’être aimé est sans cesse, bien qu’inconsciemment, «travaillée par le deuil de sa perte».
 
C’est aussi dans notre rapport au monde que nous sommes mis face à nos «petites morts». Ainsi «le désir de faire de sa vie quelque chose rencontrera l’imprévu qui, indésirable et inconnaissable comme tel, est pourtant déjà inscrit dans le projet». En effet, le réel «résiste à ce qu’on veut en faire». Cette limite se manifeste de manière particulièrement évidente dans le projet politique. Enfin, le rapport à soi-même n’échappe pas à ses limites. L’auteur cite ici le mystique rhénan Angelus Silesius qui écrit: «Ce que je suis, je ne le sais pas. Ce que je sais, je ne le suis pas».
 
Ainsi, l’homme est confronté à de continuels renoncements, à des contradictions, à des obstacles, qui sont autant de «petites morts». «La question n’est pas de savoir comment [les] éviter, mais ce qu’on peut en faire…». Car ces impossibilités auxquelles se heurte notre désir sont «l’occasion d’une plus grande ouverture de la vie au réel». Mais la Modernité, dont nous sommes partie prenante, ne voit en la vie qu’une lutte pour l’existence, une affirmation de soi. Au contraire, «l’usage de la contradiction» nous fait percevoir qu’il y a dans notre vie plus que ce que nous nous efforçons d’y enfermer.
 
Nous ne sommes pas tout, et en prendre conscience est «un bienfait». Faire l’expérience de la beauté, par exemple, est consentir à se laisser traverser par plus grand que soi, «à recevoir, mais sans jamais pouvoir posséder ce qu’on a reçu». Ou, dans un autre registre, «patienter au cœur de la souffrance – ce qui ne signifie pas se rendre insensible à elle –, c’est faire dans le ‘moi’ une incise pour qu’il lui arrive autre chose que soir ».
 
Mourir
 
Nos «petites morts» sont donc l’occasion de s’ouvrir à un réel que nous ne comprenons pas mais que nous pouvons apprendre à aimer. Alors, «la mort n’est-elle pas aussi, elle surtout, l’avènement à une vie d’autant plus parfaitement donnée qu’elle sera plus radicalement déprise d’elle-même?» Prendre ce chemin, c’est, pour Martin Steffens, «posséder par la dépossession», car «on ne reçoit que ce qui ne nous appartient pas». Evoquant Maître Eckhart, il ajoute: «Si donc, d'une part, aimer c'est laisser être une chose pour elle, ou bien savoir que la jouissance que j'ai d’elle ne m’est jamais ni acquise ni due; si d'autre part mourir, c'est être empêché de toute jouissance et laisser le monde aller sans moi; alors peut-être y a-t-il un lien entre l'amour et cette mort ultime qui nous enlèvera tout».
 
Mourir serait donc être vide pour tout recevoir, «posséder la totalité de l’objet aimé, parce qu’on le reçoit d’ailleurs». Les petits renoncements, les petites morts, sont de «petites grâces» qui nous préparent au dessaisissement total, qui sera une «grâce parfaite». «Quand ma vie ne m’appartiendra plus, elle pourra m’être absolument redonnée. Je pourrai ressusciter (…) je serai pour Dieu l’occasion de faire de moi ce qu’Il veut. Or, ce que Dieu veut, c’est ce qu’Il est. Et ce qu’Il est, c’est la Vie».
 
Ressusciter
 
Accueillir la résurrection comme une promesse, c’est aussi découvrir que l’éternité commence «à l’instant où nous commençons de distinguer ce qui, en notre vie ne mourra pas». Mais en quoi consistera notre résurrection? On peut d’abord dire ce qu’elle ne sera pas: «ni un commencement absolu, ni la parfaite continuité de la vie présente, ni l’advenue d’un monde totalement différent de notre ici-bas». Martin Steffens développe alors ce qui constitue la partie la plus originale de l’ouvrage. Pour lui, le «jugement» par lequel s’inaugure la résurrection n’est autre que le «récit que Dieu fera de la vie que, par ma mort, je lui ai remise». Cette mort, il l’a accueillie comme un cri que je lui adresse. Alors, «me ferait-il ressurgir de la mort si c’était seulement pour mettre au jour mes secrets minables?» Car le jugement de Dieu est un jugement de salut. Il sera «rencontre de moi-même à travers l’écoute de Celui qui me sauve».
 
Refermons le livre sur ce que nous dit l’auteur du regard nouveau que nous ouvre la résurrection: «Quand alors on sera définitivement libéré de cette peur de perdre, quand devant soi il n’y aura plus que la vie reçue en Dieu, on prendra doucement le temps d’y regarder de plus près: ces liens invisibles qu’on appelle amitié, amour, affection, confiance, on verra comme ils soutenaient discrètement le monde. On s’émerveillera. Voyant enfin à l’endroit ce qu’on voit ici-bas à l’envers, on s’étonnera: malgré tout le mal qu’on introduit dans le monde, comme tout cela est bien fait!»
 
Fiodor

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Franchir un talus

23 Août 2018, 00:33am

Publié par Grégoire.

Franchir un talus

 J’ai ouvert cette page blanche. J’y ai vu au bord de la marge un mot échappé d’un petit troupeau de phrases, telle une brebis  broutant goulûment l’herbe des talus. La brebis ne s’éloigne que pour un meilleur ; dans cette échappée belle  le plus souvent de courte durée, il faut concentrer un appétit de vie dont seule une brebis est capable.

 Les bergers savent  qu’elle doit « trouver sa vie » dans chaque journée de pâturage. L’herbe du talus est bien plus que de la cellulose quotidienne, c’est déjà  deux pieds en dehors du monde autorisé et la tête dans un paradis de graminées et de fleurs. Cet instant, cet endroit, cet instant dans l’endroit, c’est la 24eme minute du Requiem de Fauré, ce passage prophétique de l’Agnus Dei à Lux Aeterna.

 Nous ne nous échappons pas assez, nous n’osons pas suffisamment nous approcher du talus, nous ne trouvons pas tous les jours nos vies dans chaque journée. Et surtout pas suffisamment «une vie de talus ».

 Le talus est une frontière, un chemin de contrebande, une petite crête qu’il faut suivre chaque jour. En le longeant on lui trouve des ruptures ; d’une coulée braconnière discrète au passage charretier officialisé d’une barrière. Les talus, comme les frontières ont une histoire. On les a tenus, comme des tranchées, on s’y est abrité, on s’y est reposé, embrassé, parfois. La brebis se régale de cette mémoire de tiges et de pétales, parfois protégée de quelques ronces. En échange de quoi parfois, quelques brins de laine en gage donnés.

 Et de l’autre côté, l’herbe y est forcément meilleure. Juste le temps qu’il faut pour se rendre compte qu’après tout, non… Au-delà du talus, le plus souvent, la déception…

C’est la simple démarcation du talus, qui suscite l’imagination, la volonté d’aller plus loin, la transgression, la joie piégée qu’on respire dans l’air au passage des cols.

 

Un mirage de quelques  dizaines de centimètres

de flores et de senteurs nouvelles, découvert par une meneuse

ou un mot d’ordre aventurier que rejoindra dans une grégarité bêlante le troupeau

ou la piétaille des mots, pour peu qu’un berger-poète soit lui-même perdu sur un talus, en marge de ses pensées.

 

Jf Debargue (Procédures & modes d’emploi-inédit)

                                 

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« Le cléricalisme est une composante de la crise des abus sexuels dans l’Église »

18 Août 2018, 11:02am

Publié par Grégoire.

« Le cléricalisme est une composante de la crise des abus sexuels dans l’Église »

Le Père Stéphane Joulain, psychothérapeute, décrypte le cléricalisme, régulièrement dénoncé par le pape François, et qui a conduit les diocèses de Pennsylvanie à nier et à dissimuler pendant des années des crimes commis par des prêtres.

Spécialisé dans le traitement des abus sexuels, ce père blanc a suivi en thérapie près de 200 pédophiles et donne dans différents pays de nombreuses formations en matière d’éducation et de prévention.

 

La Croix: Le cléricalisme, que le pape François ne cesse de pourfendre depuis le début de son pontificat, est-il en cause dans la faillite de l’Église catholique en Pennsylvanie?

Père Stéphane Joulain: Oui, c’est une de ses composantes. Comme tous les groupes sociaux, les prêtres partagent une même culture, avec ses codes, ses valeurs. Le cléricalisme commence lorsque cette culture cléricale dérive en corporatisme: lorsque les prêtres s’accordent des privilèges, et lorsque la protection des intérêts de leur groupe prend le pas sur celle de l’intégrité physique et psychologique des enfants.

Ce que dénonce le pape, ce sont ces prêtres qui mettent leur pouvoir et leur autorité à leur profit, qui se reconnaissent une sorte de supériorité en tant que pasteurs les mettant sur un piédestal. Lorsque l’on commence à se sentir spécial, on est vite tenté de s’accorder des privilèges spéciaux… Or, pour le pape, c’est l’inverse: l’autorité et le pouvoir ne sont confiés par l’Église à ses pasteurs que pour qu’ils se mettent au service de la communauté, jusqu’à « connaître l’odeur de leurs brebis ».

Le problème ne vient-il pas aussi des laïcs et de l’autorité qu’ils reconnaissent aux prêtres?

S. J.De fait, le cléricalisme ne peut s’instaurer que s’il est imposé par des prêtres et accepté par les laïcs. Traditionnellement, les prêtres jouissent d’une forme de respectabilité liée à la conviction, entretenue chez les fidèles, qu’ils travaillent à leur sainteté. Mais ce respect ne vaut que pour les prêtres dans leur ensemble, pas individuellement.

Considérer que, parce que l’on a été ordonné, on a droit à une forme de révérence est une erreur, dont certains n’hésitent pas à abuser… La culture d’un pays, son histoire jouent un rôle là-dedans: aux États-Unis, mais aussi en Afrique où je travaille en ce moment, les laïcs sont dans une grande soumission aux prêtres. Certains fidèles – cités dans le rapport – racontent que lorsqu’un prêtre venait chez eux, c’est comme si Dieu lui-même entrait…

Comment bien comprendre le sacrement de l’ordre dont on dit qu’il « configure » le prêtre au Christ?

S. J.: La transformation « ontologique » de la personne par le sacrement de l’ordre est une formule à manier avec prudence. D’abord parce que cette transformation n’est pas biologique: les désirs qui étaient présents avant restent présents après: il ne s’agit pas, pour les prêtres, de nier leur humanité.

Par le sacrement de l’ordre, le prêtre s’ouvre à la présence du Christ pour devenir à son tour un signe de sa présence; pas un autre Christ. Et pour comprendre cette « spécificité » du prêtre, il suffit de revenir à l’Évangile: « Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir », dit Jésus (Matthieu, 20-28).

Comment faire pour lutter contre le cléricalisme?

S. J.Comme toujours, il faut allier prévention, sanction et éducation. Pour prévenir, la première chose à faire est d’encadrer le pouvoir des clercs, de les obliger à rendre des comptes sur la manière dont ils font usage de leur autorité. Un pouvoir qui n’est pas encadré devient dictatorial et le risque est encore accru quand il est d’origine divine.

La convocation des évêques chiliens à Rome, l’acceptation par le pape de la démission de certains d’entre eux mais aussi du cardinal McCarrick, archevêque émérite de Washington, sont des signes forts qui montrent que cette autorité que leur confie l’Église ne les rend pas intouchables.

Quant aux sanctions, il est évident qu’un évêque doit réagir dès qu’il est alerté et ne pas se contenter d’attendre ou de déplacer le prêtre. À mes yeux, c’est une erreur que de créer des centres de traitement spéciaux pour les prêtres auteurs d’abus sexuels car on entretient le symptôme: ils doivent être traités comme les autres délinquants sexuels.

Enfin, les futurs prêtres doivent être éduqués à une bonne gestion de leur sexualité et de leur autorité. L’idéal serait que tout ceci s’appuie aussi sur un travail théologique, en ecclésiologie – comment l’Église se perçoit-elle: comme un corps parfait ou comme une communauté humaine qui essaie d’être fidèle à l’appel de son Seigneur? –, en théologie morale, etc.

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner, La Croix.

https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Monde/Le-clericalisme-composante-crise-abus-sexuels-lEglise-2018-08-17-1200962394

 

https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Monde/Abus-sexuels-la-conversion-spirituelle-ne-suffit-plus-2018-08-17-1200962388?id_folder=1200819732&from_univers=lacroix&position=0

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 A genoux 

17 Août 2018, 00:51am

Publié par Grégoire.

  A genoux 

-Elle dessine avec un charbon de bois sur le mur extérieur de la pièce. Petite fille à genoux dans la poussière, elle marque les contours de son ombre puis finit par poser sur la frêle silhouette un petit coeur et une grosse tête de monstre triste. La Belle et la Bête perdues dans le décor minimaliste d’un camp de réfugiés, sans château, sans royaume. Petite fille à genoux devant la bête, devant sa vie d’otage. Pour toute signature j’ai vu ses doigts charbonneux dessiner à leur tour sous ses yeux noirs une piste de suie qu’une caravane de larmes traversait. 

-Maigre sur des jambes de coton tordues, une serviette sale autour du cou, il bave ; c’est son unique langage, adressé à sa seule solitude. De place en place il jette son amarre liquide, agenouillé tel un petit priant. Passager d’une barque dérivant avec pour seules rames ses jambes tordues et un gouvernail perdu, il peut avoir cinq à six ans et va sans succès d’un groupe d’enfants à un groupe d’adultes. Il pleure rarement mais quand il pleure c’est jour et nuit, jusqu’à l’épuisement. Le reste du temps par le coin de son sourire s’échappe une salive sans fin. Chaque jour une fuite dans sa tête s’essore dans la sècheresse d’un camp oublié. 

Les milliers d’enfants nés depuis trois générations dans les camps sahraouis ont quelque chose de plus. Parce qu’ils n’ont rien. Sortis du ventre de mères anémiées pour le ventre vide du désert, passant d’une apesanteur insouciante à une gravité suffocante, nés reclus, nés exclus, mis à genoux parce que nés là. Une part de liberté non confisquée vogue encore au fond de leurs yeux noirs, un mélange de reproche, d’interrogation, de colère aussi. 

Dès qu’ils sont en âge de se mettre debout ils apprennent qu’ils ne sont pas d’où ils sont nés. Qu’ils sont fils de nuages aux semelles de vent. Et que les nuages ne vivent pas à genoux. 

Leur seul bien est de le savoir. Et de le transmettre. A d’autres qu’à leurs enfants… 

Jean-François Debargue 

Août 2018 

 

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Notre corps : pour faire quoi et pour être qui ?

15 Août 2018, 00:34am

Publié par Grégoire.

Nous rêvons nos vies et brodons des histoires aux franges de nos désirs, nos corps eux sont là au présent, silencieux, innocents et disponibles. Et s'ils étaient le chemin vers ce que nous sommes, voués à l'aventure de la rencontre d'autrui ... et pourquoi pas de Dieu ?

https://parvis-avignon.fr/

https://twitter.com/parvisavignon

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Ile aux Moines : entre autel et planches, Frère Grégoire bouscule les codes de l'Eglise

10 Août 2018, 16:26pm

Publié par Grégoire.

Ile aux Moines : entre autel et planches, Frère Grégoire bouscule les codes de l'Eglise

A midi, il célèbre la messe. Le soir venu, il revêt ses habits de comédien. En quête du pourquoi de la vie, de la mort ou du mal, Frère Grégoire, vicaire de l'Ile-aux-Moines, bouscule avec succès le formalisme dans l'Église. 
 

Par SANDRA FERRER/ AFP

Publié le 10/08/2018 à 14:31 Mis à jour le 10/08/2018 à 14:34

Cheveux bouclés, nez droit, lèvres charnues, menton volontaire: le prêtre semble tout droit venu de la Grèce antique. La sérénité qu'il dégage est de celle des kalos kagathos, ces athlètes représentant le citoyen grec beau de corps et sain d'esprit. De nos jours, on dirait de lui que c'est un beau gosse. Vêtu d'un bermuda beige, d'une chemise noire en lin et de sandales, c'est en vélo qu'il arrive en ce début d'août caniculaire à l'église de la petite île du Golfe du Morbihan où il dit la messe.

 

"Si tous les curés étaient comme lui, il y aurait plus de monde dans les églises"

"Il m'a ramené à l'Église, comme il ramène beaucoup de gens", assure Ponové Saliga, originaire de Nouvelle-Calédonie. "Ses sermons sont extraordinaires. Il sort du carcan et puis on rigole", enchaîne Maurice Bellego, son mari, natif de l'île. "Il est de son temps, vivant, naturel. Si tous les curés étaient comme lui, il y aurait plus de monde dans les églises", poursuit ce non-croyant. 

 

De la messe à la scène

La célébration eucharistique terminée, Frère Grégoire enfourche à nouveau son vélo pour revenir au presbytère, où, le soir venu, il joue les textes du poète, romancier et essayiste Christian Bobin, chaque année un nouveau qu'il prépare longuement. Car si l'homme a décidé sa vocation religieuse il y a 23 ans, il n'est acteur que depuis 2012. "Je me suis formé avec un ami comédien", explique-t-il, savourant un tartare, avant une courte sieste et un bain de mer.

 

De l'ennui des études à l'Église   

Grégoire Plus naît en 1971 à Lisieux, d'un père graphiste et d'une mère au foyer. Avec ses sept frères et sœurs, il reçoit une éducation catholique classique qui forge son caractère "rebelle".  A l'école il s'ennuie, et à 14 ans est envoyé en internat. Après le bac, il étudie les relations internationales, sort, voyage, mais s'ennuie encore. Alors qu'il

prépare des concours de la fonction publique dans le calme de la communauté Saint-Jean --qu'il fréquentait étant enfant-- il est frappé par "l'extrême liberté" des frères qu'il y côtoie. 

 

Enseignement de la philosophie

Avide de la "lumière" qui "éclaire les questions existentielles", ce "cherchant-Dieu", comme il se définit, décide de "tout lâcher", alors qu'il n'a jamais imaginé devenir un jour prêtre. "Je suis assez rebelle par rapport au formalisme dans le monde chrétien qui détourne les gens de Dieu", explique-t-il. Six ans plus tard, il prononce ses vœux perpétuels.

Il va étudier la philosophie qu'il enseignera pendant une dizaine d'années en France, Pologne, Allemagne, Etats-Unis, Philippines et Malaisie, dans des universités, séminaires ou congrégations.

 

Découverte de "l'Homme-joie" de Christian Bobin

Puis, dans un aéroport, il y a six ans, il découvre l'oeuvre de Christian Bobin et son "Homme-joie". Il remplace alors ses cours de philo par des seuls en scène, au festival d'Avignon notamment, et depuis un an à l'Ile-aux-Moines. "La seule tristesse qui se rencontre dans cette vie vient de notre incapacité de la recevoir sans l'assombrir par le sentiment que quelque chose en elle nous est dû. Rien ne nous est dû dans cette vie, pas même l'innocence d'un ciel bleu", déclame le religieux à la lumière d'une bougie, sa voix entrecoupée de silences méditatifs. 

 

  

Des textes qui parlent à tout le monde

Dans la petite salle à manger du presbytère aménagée en théâtre, une vingtaine de personnes, jeunes et moins jeunes, boivent ses paroles. "On peut rester dix ans célibataire dans un mariage, on peut parler des heures sans dire un mot, on peut coucher avec la terre entière et rester vierge", enchaîne le comédien, pieds nus, dans une mise en scène épurée intitulée: "Cette vie merveilleusement perdue à chaque seconde qui va". Les textes de l'auteur du "Très-Bas" "parlent à tout le monde", assure le comédien, reconnaissant se cacher derrière les mots du poète. 

Annie Bourgoin, 71 ans, sort "bouleversée" par l'"incroyable profondeur"qui se dégage du comédien qu'elle dit vouloir désormais voir lors d'une messe à l'église ou sur une plage, où il a également l'habitude de célébrer. L'Ile-aux-Moines, où n'aurait en réalité jamais vécu aucun moine, porte enfin bien son nom.

 

https://www.lexpress.fr/actualites/1/styles/entre-autel-et-planches-frere-gregoire-bouscule-les-codes-de-l-eglise_2030272.html

https://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/morbihan/ile-aux-moines-entre-autel-planches-frere-gregoire-bouscule-codes-eglise-1524770.html

 

 

QUESTIONS AU FRERE GREGOIRE PLUS

interview du Journal La Savoie.

 

1/Comment devient-on moine et ensuite comédien ?

 

Je vais vous faire un aveu: je ne sais pas ce que c’est un moine… D’abord, on ne devient pas moine comme on devient boulanger ou médecin ! Puisque c’est se cacher pour vivre de l’attraction d’une personne complètement cachée -Jésus- et se laisser toujours plus prendre par lui. ça prends donc des formes extrêmement diverses. 

Et le comédien, c’est tout sauf jouer un rôle ! C’est être porteur d’une parole qui nous dépasse, que moi je redécouvre de plus en plus en la disant, et la ‘vivre’ en étant le plus vrai, le plus simple possible; cela suppose donc de l’avoir mangé et d’avoir été porté par elle longtemps. C’est pour moi être allaité par une parole vivante, qui vient nous façonner de l’intérieur, qui imprime sa vie propre et qui rejoint nécessairement notre vie la plus intime… 

 

2/ Etre moine suppose un lourd accès au silence, avec la nécessité de la prière et du retrait, un peu l’inverse justement du comédien qui lui doit faire face à un public en s’exposant ?

 

Oui, mais le silence n’est pas nécessairement matériel : c’est d’abord une question d’amour : il faut beaucoup aimer pour être silencieux et se laisser rencontrer par le Tout-Autre; comme pour le comédien : il ne quitte pas son intériorité ni son silence intérieur en donnant son texte; c’est pour cela qu’on peut très bien en fait « jouer un rôle » dans son monastère ou sur scène si on est pas pris par un amour fervent, un amour d’enfant, actuel, qui nous creuse, qui nous blesse et qui fait que même sur scène on n’est pas quitté par celui qui mystérieusement qui nous attire de partout.

 

3/ Dans quelles circonstances avez-vous rencontré l’œuvre de Christian Bobin. Et pourquoi justement cet auteur ?

 

Après des années d’enseignement de la philo à l’étranger, je cherchais des paroles adaptées aux français qui ont un esprit extrêmement critique et corrosif : on a des opinions sur tout ! Et même chez les cathos et le clergé ! Et ça, ça tue la rencontre avec l’autre, ça fait de nous en apparences des petits morts incapables de s’étonner… 

En achetant par hasard « l’homme-joie » de Christian B, j’ai été porté et comme sentie une guérison intérieure qui se faisait par rapport à cet esprit intempestif de jugement; Et je vois de plus en plus combien Christian a porté et touché ce qu’il y a de plus humain en nous : l’émerveillement, la lenteur, l’esprit d’enfance, se laisser déborder par le réel, en côtoyant et en ne fuyant pas le banal de nos journées et les expériences les plus rudes: la mort d’un ami, la maladie d’un parent. Christian est un lutteur qui nous lègue un trésor inestimable qui devrait beaucoup contribuer à la guérison de notre pays….

 

4/ Les mots de l’écrivain sont-ils toujours compatibles avec la Parole de Dieu ou bien encore avec les Evangiles. Est-ce toujours une affaire de foi, ou d’interprétation ?

 

La Parole de Dieu étant aussi large que Dieu, étant une parole de feu et en aucun cas une morale ou du prêchi-prêcha; les mots de Christian sont pour moi une disposition incroyable à cette rencontre avec nous-même, avec le quotidien, avec l’ami, avec la mort dans lesquels Celui qu’on appelle Dieu -mais qui a des milliers de noms- se cache… Dieu c’est d’abord une question d’attention à ce qui est, c’est une question de quitter les wagons de nos projets pour se laisser rencontrer par Celui qui est l’ordinaire et le rien, le silence et la solitude, le rire  atomique d’un vieillard et le regard fixe d’un nouveau né qui nous dévisage sans pudeur un peu étonné de nous voir là….

 

5/ Vous m’avez dit un jour que Christian Bobin, était un mystique. Mais qu’est-ce qu’un mystique au fond ? Quelqu’un d’éprouvé ?

 

Définir un mystique, c’est un peu comme vouloir mettre la main sur le chant d’un oiseau, le rire d’un bébé… hmmm… c’est quelqu’un qui fréquente tellement Dieu dans la splendeur des jours sans histoires qu’il a finit par lui ressembler : il est devenu aussi frais qu’un nouveau-né, un amoureux, un hyper-vulnérable, un trop sensible, un écoutant, un doux, un naïf, un lent, un patient, un clown, bref tout sauf quelqu’un de sérieux ou qui vivrait avec un rétroviseur permanent sur lui-même ! C’est quelqu’un qui se laisse déborder par le réel, envahir par lui jusqu’à si noyer d’extase !

 

6/ Plus spécifiquement qu’est-ce que signifie pour vous croire en Dieu aujourd’hui ?

Croire en Dieu s’est mendier tout les jours à Celui qui est là, caché, de venir me dire qu’il est là, de venir me dire qui je suis pour lui, de venir me prendre dans tout ce que je vis, c’est de lui remettre très simplement tout mes échecs, tout mes murs, c’est me laisser rencontrer et rechercher par Lui sans que je ne puisse jamais mettre là main sur lui ou sa lumière ! c’est, comment dire, une espèce d’abandon confiant qui passe par le fait de prendre la main de celui qui est sur le même chemin que moi, celle de Christian par exemple.

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Sand men

30 Juin 2018, 01:04am

Publié par Grégoire.

Sand men

Neculai, Aurel et Raj ont tous quitté leurs maisons en Roumanie pour la même raison - chercher une vie meilleure pour leur famille. Maintenant, en Grande-Bretagne, avec leurs proches qui dépendent d'eux, ils survivent en créant des sculptures de sable dans les rues de Londres. Ils essaient de trouver l'espoir dans les épreuves qu'ils endurent, tandis que les pensées sur l'avenir de leurs enfants les aident à continuer.

 

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La révolution philanthropique est en marche

14 Juin 2018, 00:49am

Publié par Grégoire.

La révolution philanthropique est en marche

Le serial entrepreneur Alexandre Mars, autoproclamé «activiste du bien social», croit fermement en l’avènement d’une nouvelle ère où le partage deviendrait la norme. Explications 

Pour Alexandre Mars, il ne fait aucun doute: le XXIe siècle sera social ou ne sera pas. Ce quadragénaire français, devenu millionnaire après avoir créé et revendu de nombreuses entreprises aux Etats-Unis, se consacre aujourd’hui pleinement à sa start-up philanthropique baptisée Epic. Il en est convaincu, «la révolution du partage» est en marche, pour reprendre le titre de l’ouvrage qu’il publie aujourd’hui pour donner encore plus de voix à son combat olympien pour une plus grande justice sociale. Chimérique? Interview.

Le Temps: Votre mouvement s’est donné pour mission de faire le lien entre donateurs et associations de terrain, est-ce à dire qu’il y a plus de volonté philanthropique qu’on ne le pense?

Alexandre Mars: On voit une évolution réelle ces dernières années, une volonté, une quête de sens de plus en plus partagée. On ne parle pas d’un nombre limité de philanthropes, mais on s’est rendu compte que de nombreuses personnes aimeraient en faire plus, mais avaient de vraies barrières pour le faire. La première difficulté que l’on a pu observer, c’est que la plupart des gens ne savent pas comment s’y prendre concrètement. Ils ne savent pas quelle organisation choisir, et où les fonds iront exactement. Parfois aussi, ils n’ont pas totalement confiance. On a créé Epic pour les accompagner précisément dans leur démarche, parce que la volonté est là aujourd’hui.

Pour vous, cette nouvelle donne est une affaire de génération. En quoi les «millennials» sont-ils différents sur ces questions?

Les générations précédentes s’intéressaient avant tout au «moi», à ses propres objectifs, à sa carrière, toutes ces choses qui relevaient de notre nombril, de notre vision personnelle. Et puis la génération qui arrive veut clairement inscrire son histoire dans une optique plus large, elle a d’autres rêves, d’autres ambitions. Aujourd’hui, c’est une génération entière qui ne veut plus uniquement voir le succès à travers le nombre de zéros qu’elle aura sur son compte en banque, mais souhaite participer, être active pour une meilleure justice sociale. C’est très nouveau.

Mais d’où viendrait ce changement subit de mentalité?

Pour être franc, je n’ai pas la réponse exacte. Mais ce qui est sûr, c’est que cela a à voir avec ce que nous voyons tous les jours, toutes ces inégalités que nous ne pouvons plus ignorer. Pour ma génération, il y a dix ou vingt ans, la pauvreté, c’était quelque chose de bien lointain, en Afrique ou ailleurs. La télévision était le seul support pour voir cette misère. Aujourd’hui, la pauvreté est arrivée au bas de nos immeubles, elle est là continuellement. Il n’y a quasiment pas une ville où l’on n’observe pas cette misère sociale. De plus, ces jeunes générations ne se contentent plus non plus des médias, elles vont chercher l’information, voir des choses que le grand public ne voit pas forcément. Cela les façonne. Ils sont alors de plus en plus nombreux à ne plus vouloir accepter cet état de fait.

Mais quel peut être l’impact réel de cette prise de conscience sur la société?

Je pense que ces jeunes de moins de 30 ans vont pousser beaucoup de gens, leurs parents, mais aussi leurs employeurs, à penser différemment. Chacun peut agir. En exigeant de travailler dans une entreprise qui fait sens, ou en refusant de consommer des produits d’une marque qui ne fait qu’exploiter la misère sociale au lieu de contribuer à l’éradiquer.

N’est-ce pas un peu utopique?

Non, parce qu’il y a des solutions concrètes et totalement indolores qui peuvent très simplement être mises en place. Nous voulons que le don devienne la norme, qu’il devienne simple et systématique, qu’on ait l’option de donner au moins une fois par jour. Je pense notamment à l’arrondi en caisse (au supermarché, au cinéma, etc.) ou sur salaire. Le don doit être l’affaire de tout le monde, et pas simplement d’un nombre limité de riches philanthropes. Les dirigeants de L’Oréal France, par exemple, viennent de proposer à tous leurs salariés de donner l’arrondi sur leur salaire, soit les petits centimes après la virgule sur leur feuille de paie. Et l’employeur abonde à chaque fois. Tout le monde au sein de l’entreprise est alors engagé dans une vision collective. Et la chose intéressante, c’est qu’ils peuvent voter pour choisir l’organisation sociale qu’ils souhaitent soutenir. Un vote universel, où la personne au bas de l’échelle aura la même voix que le grand patron.

Pour vous, justement, le changement doit venir du monde des entreprises. Pourtant, business et charité ne semblent pas vraiment liés…

Vous avez raison si on regarde le monde d’hier. La différence majeure aujourd’hui, c’est que si les entreprises ne font que des profits sans intégrer ces sujets de justice sociale, elles vont avoir de plus en plus de difficulté pour embaucher. Nous, on le voit aujourd’hui, la deuxième question qu’on pose dans un entretien d’embauche, chez Nestlé ou ailleurs, ce n’est plus la taille du bureau ou est-ce que mon bureau donne sur le lac ou la rue. Ça, c’étaient les questions autocentrées d’avant. La nouvelle question de la génération d’aujourd’hui, celle en tout cas qui peut se permettre de choisir son boulot, ce sera plutôt: «Quelle est votre action sociale?» Et si la réponse ne va pas dans le même sens que ce qu’espère cette génération, elle n’ira pas bosser pour eux. Et à terme, elle n’achètera plus leurs produits. Parce que c’est sa manière d’être activiste.

A vos yeux, le partage n’est plus seulement une question de solidarité, mais vous écrivez «notre seule voie de salut»; en quoi y aurait-il urgence?

Parce que nous ne pouvons pas continuer ainsi. A un moment ou un autre, les réserves que nous avions vont vraiment s’arrêter. D’ici à 2025, 50% des emplois qui existent aujourd’hui n’existeront plus, cela signifie que les problèmes que nous avons aujourd’hui ne risquent pas de s’atténuer. Il y a de plus en plus de gens qui vont être laissés sur le bord de la route, parce que leurs emplois vont globalement ne plus exister… On peut parler de solidarité, mais est-ce qu’il ne s’agit pas tout simplement du nouvel entrepreneuriat? C’est très darwinien, en fait. Nous en sommes persuadés: si le monde de l’entreprise n’évolue pas en se réinventant, il aura de plus en plus de mal à rester performant…

A lire:

Alexandre Mars, «La révolution du partage», Ed. Flammarion, 224 p.

https://www.letemps.ch/culture/revolution-philanthropique-marche

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Facebook est comme un prêtre qui écouterait les confessions de 2 milliards d'individus, sauf que la plupart n'ont pas conscience d'être à confesse.

12 Juin 2018, 00:28am

Publié par Grégoire.

«Beaucoup de ficelles invisibles dans la tech nous agitent comme des marionnettes»

«Beaucoup de ficelles invisibles dans la tech nous agitent comme des marionnettes»

INTERVIEW - Ancien ingénieur de Google, Tristan Harris dénonce les pratiques de son ancien employeur et des grands groupes de la Silicon Valley. Il exhorte les chefs d'États et citoyens à exercer un contre-pouvoir contre leur influence nocive.

Tristan Harris verse calmement du lait de soja dans son expresso, avant de descendre une à une les entreprises de la Silicon Valley et leurs pratiques. Cet ancien ingénieur employé de Google, spécialiste en éthique en technologies, alerte depuis plusieurs années le monde des technologies sur les dérives qu'il a contribué à créer. Avec un certain succès. Son initiative «déconnexionniste» Time Well Spent a fait de lui un speaker remarqué et invité par les PDG de la tech. Désormais, il vise les citoyens. À l'occasion de sa tournée européenne, des couloirs de Bruxelles à l'Elysée, en passant par le MAIF Social Club. Le Figaro l'a rencontré.

LE FIGARO. - Pourquoi êtes-vous parti en guerre contre les réseaux sociaux et les géants du Web?

Tristan HARRIS. - Ces entreprises sont devenues les acteurs les plus puissants au monde, plus que les États. Nous sommes 2 milliards à être sur Facebook, soit davantage de fidèles qu'en compte le christianisme. 1,5 milliard sur YouTube chaque mois, soit plus de fidèles qu'en compte l'Islam. Et à partir du moment où nous éteignons l'alarme de nos smartphones - que nous consultons en moyenne 150 fois par jour - nos pensées vont être perturbées par des pensées que nous n'avons pas choisies, mais que les entreprises technologiques nous soumettent. En ouvrant Instagram, on observe que ses amis se sont amusés sans vous. Cette idée ne vous serait jamais venue sans qu'un acteur des technologies ne l'ait faite advenir.

» LIRE AUSSI - RGPD: premières plaintes contre les géants du Web en France et en Europe

» VOIR AUSSI - La méthode pour voir tout ce que Facebook sait sur vous

En quoi est-ce si grave?

Les réseaux sociaux finissent par construire une réalité sociale alternative. Cela pose des problèmes de santé publique, notamment chez les plus jeunes qui sont sans cesse soumis à des images de leurs amis montrés sous leur meilleur jour et ont une vision déformée de la normalité. Cela pose aussi des problèmes de polarisation: les réseaux sociaux ont tendance à mettre en avant les comportements extrêmes, ce qui pose un troisième problème, cette fois-ci démocratique, car cela influence l'opinion. La question relève enfin de l'antitrust: ces entreprises ont un pouvoir inégalable avec toutes les données qu'elles manipulent chaque jour.

Non seulement Facebook sait quelle photo de votre ex-petite amie vous regardez sur Instagram, mais aussi quels messages vous écrivez sur WhatsApp.

Les concepteurs de ces technologies sont-ils conscients d'exercer un tel pouvoir?

Non! Il y a beaucoup de personnes qui ont une conscience dans la Silicon Valley et s'inquiètent des conséquences de leur travail. Mais si on y réfléchit bien, quand on a entre 20 et 30 ans, qu'on est un jeune ingénieur qui n'a jamais rien fait d'autre que coder et qu'on débarque chez Google, on pense avant tout à toutes les choses incroyables que l'on peut réaliser avec son travail. Pas aux instabilités géopolitiques que ces outils peuvent permettre de créer. Les employés de ces grandes entreprises ne réalisent pas leur pouvoir.

N'est-ce pas la faute d'une culture d'entreprise qui déresponsabilise ses employés?

Ces entreprises font en sorte que les employés n'aient pas une image «globale» de l'impact de leur travail. Je pense que des comparaisons historiques peuvent être faites avec des régimes autoritaires. J'ai beaucoup étudié le fonctionnement des cultes et j'y vois aussi des similitudes. Quand Facebook répète sans cesse cette devise, «nous aidons le monde à être plus connecté», cela devient performatif et on ne voit plus que cela.

Les employés de Facebook sont payés très cher pour ne pas se poser de questions.

De la même façon, ils ne parlent pas d'un problème d'addiction aux technologies mais d'«engagement». Et ils ne disent pas à leurs ingénieurs de concevoir des outils de manipulation des esprits mais des outils pour «augmenter l'engagement sur de la publicité ciblée», car aucun ne voudrait travailler pour eux sinon. Pour reprendre l'écrivain Upton Sinclair, vous ne pouvez pas demander à des gens de se poser des questions quand leur salaire dépend du fait de ne pas se les poser. Et les employés de Facebook sont payés très cher pour ne pas se poser de questions.

N'avez-vous pas l'impression d'utiliser une rhétorique de la peur parfois exagérée à l'égard des technologies?

Je suis d'accord avec ceux qui me critiquent pour défendre un modèle de la peur! (rires) Parce que fondamentalement, je m'intéresse à la question du pouvoir, et qu'il y a une sorte de vérité dérangeante dans la Silicon Valley. Plusieurs PDG comme Eric Schmidt (ex-Google) ou Mark Zuckerberg (Facebook) ont déclaré que la vie privée était morte. Aujourd'hui, avec une intelligence artificielle entraînée, je peux en effet établir votre profil psychologique en étudiant vos clics, vous identifier à travers votre géolocalisation dans moins de cinq lieux, mesurer votre taux de stress ou d'excitation avec la reconnaissance faciale. Nous allons vivre dans un monde où de plus en plus de technologies vont intercepter des signaux de ce que nous pensons avant même que nous n'ayons conscience de le penser, et nous manipuler.

Avez-vous l'impression que vos idées sont entendues par le grand public?

Les gens n'ont pas conscience de l'ampleur de ce que l'on peut déjà faire avec de la publicité ciblée. Il est facile de se dire que nous sommes informés ou éduqués, et que cela ne nous arrive pas à nous, plus malins que les autres. Je veux éveiller les consciences là-dessus: absolument tout le monde, sans exception, est influencé par des ressorts qu'il ne voit pas. Exactement comme dans les tours de magie.

Comment cela fonctionne-t-il concrètement?

«Absolument tout le monde, sans exception, est influencé par des ressorts qu'il ne voit pas».

Il y a beaucoup de «dark patterns» (des design douteux) dans les technologies, c'est-à-dire des ficelles invisibles qui nous agitent comme des marionnettes. Elles reposent sur la captation d'attention par les biais cognitifs, l'excitation... Par exemple, nous vérifions sans cesse les notifications des téléphones en espérant y voir leurs jolies couleurs vives, nous scrollons car il y a toujours de la nouveauté, nous regardons la prochaine vidéo YouTube car elle est bien suggérée... *

Imaginons maintenant que vous vouliez quitter Facebook: pour vous garder, Facebook pourrait envoyer une notification à l'un de vos amis qui a pris une photo de vous, et lui demander «Veux-tu taguer cette personne?». En général, cette question s'assortit d'un gros bouton bleu marqué «OUI» pour que l'ami clique dessus. Il suffit ensuite à Facebook de vous envoyer un mail pour vous dire «Tel ami vous a tagué sur telle photo» et cela vous incite à revenir. Toute l'industrie de la tech utilise ces ressorts.

N'est-ce pas seulement une certaine élite qui peut savoir comment échapper à ce type de manipulation?

Complètement, et c'est bien pour cela que nous voulons forcer les entreprises à changer directement leurs pratiques pour le plus grand nombre. Nous ne pouvons pas souhaiter un monde où seulement 1% de personnes savent comment paramétrer leur téléphone en noir&blanc pour ne plus être autant sollicité par les boutons rouges des notifications, ou savent comment régler leurs paramètres. Nous devons faire en sorte que le design de l'attention soit vertueux par défaut, que les modèles économiques de ces entreprises reposent moins sur le temps passé. Google vient de le faire et cela établit un précédent qui pourrait pousser Apple à faire de même.

Facebook est comme un prêtre qui écouterait les confessions de 2 milliards d'individus, sauf que la plupart n'ont pas conscience d'être à confesse.

Peut-on vraiment avoir confiance quand ces entreprises prétendent nous guérir de l'addiction ou des manipulations qu'elles ont elles-mêmes créées?

Pour moi, c'est le rôle de Facebook de veiller à ce qu'une élection ne soit pas manipulée, et le rôle de Google de restreindre notre addiction. Pour autant, nous ne devons pas les croire sur parole, car ils ont toujours un pouvoir considérable. Facebook est comme un prêtre qui écouterait les confessions de 2 milliards d'individus, sauf que la plupart ne savent même pas qu'ils passent à confesse! Non seulement ils savent quelle photo de votre ex-petite amie vous regardez sur Instagram, mais aussi quels messages vous écrivez sur WhatsApp. Avec leurs traceurs sur plus d'un tiers des sites internet, ils savent que vous songez à changer d'assureur avant même que vous ayez franchi le cap. Ils savent aussi ce que vous allez voter. Et ils vendent ce savoir à des marques pour qu'au confessionnal, on vous suggère telle ou telle action. Je ne dis pas que Facebook et son confessionnal virtuel ne devraient pas exister, mais je dis qu'il ne devrait pas avoir un modèle économique qui ait autant de pouvoir. L'Europe va sombrer si nous ne changeons pas ce système.

Vous avez justement rencontré le président Emmanuel Macron, vous êtes allé à Bruxelles... Avez-vous l'impression que les pouvoirs publics soient sensibles à votre alerte?

Je pense qu'Emmanuel Macron réussit très bien à manœuvrer subtilement, entre d'un côté le fait d'encourager les technologies et de vanter la France auprès des géants, tout en étant très protecteur. Maintenant, nous ne sommes pas entrés dans les détails sensibles et je ne suis pas sûr que les entreprises présentes [au sommet Tech for Good organisé à l'Élysée, NDLR] étaient vraiment investies pour aborder les questions difficiles. Mais je suis heureux que nous ayons l'Europe pour mettre la pression sur le secteur de la tech, car nous ne pouvons plus compter sur les États-Unis. Nous dépendons de vous et nous comptons sur vous, car votre pression marche.

http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2018/05/31/32001-20180531ARTFIG00004-tristan-harris-beaucoup-de-ficelles-invisibles-dans-la-tech-nous-agitent-comme-des-marionnettes.php

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Si nous attendons du monde qu'il nous anime, de la matière qu'elle nous porte et nous console, il nous reste plus qu'à mourir à petit feu.

7 Juin 2018, 22:33pm

Publié par Grégoire.

Si nous attendons du monde qu'il nous anime, de la matière qu'elle nous porte et nous console, il nous reste plus qu'à mourir à petit feu.

"Je ne suis pas sur terre pour me ménager afin de mourir plus confortablement..." 
JR Huguenin.

« Cette vitesse vertigineuse à laquelle le monde court vers l'avenir s'accompagne d'une absence de contrôle sur la direction de marche. Dans ce voyage à l'aveugle du passager, on a réussi à escamoter entièrement la question essentielle, celle de la destination, et à la remplacer par celle du confort matériel à l'intérieur du véhicule. »

Romain Gary

 

" Depuis ce jour où je décidai de me brûler à la vie pour retrouver le feu, je regardai le monde à travers le prisme du désir. Je suis partie dans le désert, dans un monastère de brousse, sur les routes le jour, dans certains lieux de plaisir de nuit. J’ai cherché à comprendre le mystère de cette force qui nous pousse à nous dépasser malgré tout, contre tout. Je n’ai rien trouvé de définitif, j’ai juste appris peu à peu à vivre de désir.»

Blanche de Richemont.

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Négocier avec un monde absent

6 Juin 2018, 02:00am

Publié par Grégoire.

Négocier avec un monde absent

Il aurait été plus simple et rassurant de classer cet homme comme « simple d’esprit » dans tout autre contexte. Mais j’ai été témoin de sa négociation, en silence, avec l’énergie du désespoir. 

L’homme sans âge faisait le troisième thé. Juste avant il alignait comme un enfant des petits cailloux dans le sable, collier d’années perdues, les retournant entre ses doigts comme des grains de chapelets, noyaux de prières stériles. Puis du plat de la main il les enterra au Sahara et aspergea le sable d’eau, offrant aux petits verres la surface durcie d’un plateau. De temps en temps, il suspend son geste, semble écouter et repose l’or moussu.

Puis il remue les lèvres en silence, attrape ce silence et de ses doigts le transforme en langue des signes pour un auditoire invisible et sourd. Étonné, j'ai écouté puis discrètement cherché des yeux ceux qu'il voyait. Nous ne sommes que deux, mais il prépare six verres. Avec attention il écoute l’absence de réponse aux questions que ses mains posent. Le plomb pesant du silence en échange d’une survie passant d’une année à l’autre, d’un verre à l’autre, combat inégal, négociation injuste du plomb contre l'écume.

J’observe à travers ses gestes le monde qui est le sien et que je ne vois pas. A qui donc parlent ses mains ? Dans ce même monde d’oubli et d’invisibilité on prie aussi un Dieu caché dans cette immensité, osant le murmure interrogatif d’un abandon dans l’affirmation de paroles rituelles et quand on ne prie pas ce Dieu vient la litanie verbeuse et boisée des discours ressassés. Quand il est affamé de justice divine ou humaine, l’espoir se nourrit de mensonges. Les invités aussi restent muets à l’offrande du thé et au discours de ses mains.

Le temps s’écoule d’un verre à l’autre sans trouver preneur. Comme l’ennui recouvrant le temps, la mousse s’installe, dominante. J’ai appris à partager l’ennui chez les Sahraouis. L’ennui est le frère poussiéreux avec lequel jouent les enfants ; l’ennui c’est la couverture dans laquelle tous s’enroulent pour étouffer pendant quelques heures, le temps et ce lieu, donnés par erreur ; l’ennui, c’est ce sang épais et douceâtre qui remplace peu à peu le votre, jusqu’à devenir ce caillot coagulant d’un accord unilatéral qui vous délivre enfin. Venu pour cultiver des jardins, j’y ai d’avantage cultivé l’ennui. Quelques larmes suffisent, en plein désert, pour qu’il germe. L’ennui des oubliés, l’ennui des assistés, l’ennui des désespérés. Lorsqu’il est trop envahissant, on fait le thé ; on coiffe alors l’ennui d’un chèche de mousse.

Nous partageons le dernier thé, doux comme la mort, puis il se lève, refusant l’offre d’un maigre repas. Je le vois sur la piste, sans voix poursuivant les invisibles de ses gestes. Ici, dans les camps, on ne négocie plus l’espoir avec un monde absent, on négocie juste avec le temps, le temps qu’il reste à vivre. 

Jean-françois Debargue Mai 2018

 

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Que reste-t-il d'une vie ?

4 Juin 2018, 02:24am

Publié par Grégoire.

Que reste-t-il d'une vie ?

Le désert m'a menée à ma fenêtre. II ne s'agit plus ici de vivre en apnée en attendant le week-end ou les vacances. Il ne s'agit plus de retrouver le sourire, un billet d'avion entre les mains ; mais de vivre chaque jour le grand voyage. Elle est peut-être là la véritable aventure: savoir partir en voyage par la fenêtre, Peter Pan emmène ses amis au pays imaginaire en passant par la fenêtre, car elle est la porte des rêves. 

Un homme qui vivait entre quatre murs sans ouverture avait dessiné une fenêtre sur l'un d'eux. Il n'a pas subi l'isolement, il a créé un passage pour partir en voyage. Comme un troisième œil qui verrait avec les yeux de l’âme.

Quoi que nous vivions, où que nous soyons, nous pouvons vivre au grand air, nous pouvons revenir à la source, retrouver les forces et le souffle qui nous manquent. C'est très simple, il suffit pour cela d'ouvrir sa fenêtre et de rester assis face à elle sans rien faire, juste sentir l'air du soir sur sa peau et laisser l'esprit vagabonder pendant que le corps se relâche. S'offrir la chance de ne rien donner, rien espérer, juste être là, gratuitement. À l'image de ces journées d'attente dans le désert contre lesquelles on peste avant de comprendre enfin que c'était une grande chance d'être obligé de vivre ces heures qui n'attendent rien de nous.

Si nous sommes à bout de force, n'attendons pas la fin de la semaine, une échappée belle nous espère là, tous les jours, sous nos yeux, par la fenêtre.

 

"Qu'est-ce qui reste dans une vie ? Est-ce que ce sont toutes nos préoccupations avec un millier de choses futiles? Non, Mais il y a des moments privilégiés où on est comme... comme un cri pur, où on est comme un grand regard qui s'ouvre, sur rien peut-être, ce qui est la seule chose existante. Ces moments-là, ils brillent. C'est la seule chose qui reste de nos vingt, trente, quarante ans de vie." 

Et si l'on partait dans le désert justement pour ressentir le choc d'un regard qui s'ouvre sur ce qui brille au coeur du silence? Et si l'on partait pour toucher l'infini ? Pour effleurer cet absolu qui sous-tend toute chose.

La liberté serait d'atteindre cet essentiel en regardant par la fenêtre afin que la joie soit à portée de main. N'est-elle pas l'oasis de tous les déserts intérieurs que nous traversons? N'est-elle pas notre seule aspiration derrière les couches de nos devoirs, nos aspirations, nos amours ? Nos rêves d ailleurs ne dévoilent-ils pas l'espoir secret de trouver un peu de joie sur terre ?

 

Blanche de Richemont.

auteur de : Eloge du désert, Eloge du désir, Pourquoi pas le silence, les passions interdites...

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Les enfants qui s'en sortiront le mieux dans la vie sont ceux qui ont le moins accès aux écrans...

10 Avril 2018, 11:42am

Publié par Grégoire.

Pour le Docteur Anne-Lise Ducanda, membre du "collectif surexposition écrans", et invitée ce mercredi de Bourdin Direct, protéger les jeunes enfants des écrans de smartphones ou de tablettes est un "impératif de santé publique".

C'est une alerte pour le moins inquiétante qu'a lancée ce mercredi dans Bourdin Direct le Docteur Anne-Lise Ducanda, médecin de PMI (Protection maternelle et infantile) dans l’Essonne, et membre du "collectif surexposition écrans". "Il faut protéger vos enfants et les éloigner des écrans!". Un "impératif de santé publique", selon elle.

Mon fils a été trop exposé aux écrans, il souffre aujourd'hui de troubles autistiques

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Réchauffement climatique... « La thèse officielle.. Une foutaise ? »

18 Janvier 2018, 03:23am

Publié par Grégoire.

Réchauffement climatique... « La thèse officielle.. Une foutaise ? »

Spécialiste reconnu des avalanches, le Suisse Werner Munter planche nuit et jour depuis trois ans sur le réchauffement climatique. Et, pour lui, l’homme n’y est pour rien!

Il y a une semaine, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) pointait une nouvelle fois d’un doigt accusateur l’homme et le CO2 qu’il produit comme principaux coupables du réchauffement climatique. Pour Werner Munter, spécialiste mondialement reconnu des avalanches, qui se penche compulsivement sur le phénomène depuis trois ans, «ces gens sont des imbéciles qui répètent en boucle des bêtises, le savent et sont payés pour!» Le Bernois nous a longuement reçus dans son appartement d’Arolla (VS) pour étayer ces accusations entre une tranche de viande séchée et deux verres de Cornalin. Son diagnostic climatosceptique, loin d’être celui d’un hurluberlu, est partagé par d’éminents scientifiques dont deux Prix Nobel. Il nous l’explique.

Vous affirmez que l’homme n’a rien à voir avec le réchauffement. Pourquoi?

Précisons tout d’abord que je ne conteste pas le réchauffement lui-même. Je l’ai d’ailleurs constaté en tant que guide de montagne en voyant les glaciers reculer. Celui qui nous fait face par exemple a perdu 100 m depuis que j’ai acheté cet appart en 1989. En 2005, le pilier Bonatti des Drus s’est effondré à cause du réchauffement du permafrost. Ce que je remets en cause, ce sont les causes de ce réchauffement. Elles n’ont rien à voir avec l’homme ou avec le CO2 comme on nous le serine. Je suis arrivé à cette conclusion pour trois raisons.

Quelles sont ces raisons?

La première, c’est tout simplement l’analyse des données climatiques reconstituées sur des millions d’années. Rien que dans les 10 000 dernières années, il y a eu cinq pics de températures comparables à celui que nous vivons. Ces optima correspondent à des cycles naturels. Au Moyen Age, il était par exemple possible d’aller en vallée d’Aoste depuis Arolla avec les troupeaux car le glacier n’existait plus. Lors des deux premiers optima, le Sahara était une savane avec des lacs, des arbres et des éléphants. Avant cela, pendant des centaines de milliers d’années, il a fait plus chaud qu’aujourd’hui. Et parfois jusqu’à 7 degrés plus chaud! Or le GIEC se concentre sur les 150 dernières années. Autant dire qu’il regarde autour de son nombril. Les reconstructions paléoclimatiques montrent aussi que, pendant des centaines de millions d’années, il n’y a pas eu de corrélations entre le CO2 dans l’atmosphère et la température sur terre.

Votre second argument?

La concentration de CO2 – qui est soit dit en passant un gaz vital et non pas un poison – dans l’atmosphère est négligeable. Il y en a un peu moins de 0,5‰ dans l’atmosphère, et au maximum 5% de cette quantité est imputable à l’homme. Pour un million de molécules d’air, il y a seulement 20 molécules de CO2 produites par l’homme. Et chaque année, notre industrialisation rajoute 4 molécules de CO2 pour chaque million de molécules d’air, mais la moitié est absorbée par les océans et les plantes. Et on veut nous faire croire que cette infime proportion due à l’homme est une catastrophe? J’ai beaucoup de peine à le croire (rires).

Pourquoi dès lors la thèse officielle fait quasi consensus? Vos collègues scientifiques ne sont pas tous des imbéciles!

Ces théories visent à nous culpabiliser. Quand des scientifiques comme ceux du GIEC disent qu’ils veulent sauver la planète, je dis qu’ils ne sont pas crédibles. Ils mentent pour préserver des intérêts économiques dont les leurs. Car il y a tout un business derrière la lutte contre le réchauffement. Il y a une volonté de faire peur aux gens par exemple en dramatisant la montée des océans, alors que ceux-ci ne s’élèvent que de 2 à 3 mm par an! C’est aussi une manipulation intellectuelle de parler de CO2 en tonnes plutôt qu’en proportion. Des tonnes, ça impressionne, mais rappelons que l’atmosphère pèse 5 000 000 000 000 000 tonnes!

Votre dernier argument est que la thèse officielle contredit les lois de la physique. C’est-à-dire?

Celle de la thermodynamique en particulier. Pour faire simple: la terre fait 15° en moyenne. L’atmosphère censément polluée de CO2 est grosso modo à -30° à 10 km d’altitude. Qu’elle réchauffe la Terre qui est bien plus chaude qu’elle est une aberration. La thermodynamique nous dit que la chaleur va toujours vers le froid et jamais dans le sens inverse, ce que correspond à notre expérience quotidienne.

Alors au final, comment expliquez-vous ce fichu réchauffement?

Je n’ai pas de réponse car trop de facteurs entrent en jeu. Par contre, j’ai des hypothèses. Je soupçonne par exemple les variations de l’intensité du rayonnement solaire – qui répondent à des cycles – de jouer un rôle central, tout comme les processus nucléaires complexes et méconnus qui sont à l’œuvre au centre de notre Terre. Quoi qu’il en soit, c’est de l’arrogance de croire qu’en 150 ans d’industrialisation nous avons changé le climat. La nature est bien plus forte que l’homme, nous ne sommes pas les maîtres de la Terre!

https://mobile2.lematin.ch/articles/19748787

 

 

PORTRAIT

Il aime aller à contre-courant

Werner Munter, 73 ans, reconnaît en riant être un «obsessionnel». Quand il s’attaque à un sujet, le résident d’Arolla (VS) va au fond des choses. Ses petits carnets couverts de notes et de graphiques impeccables l’attestent.

Deux décennies durant, ce guide de montagne et philosophe de formation a étudié les avalanches en autodidacte, soutenu à 120% – financièrement notamment – par feu sa femme adorée. Ses thèses en la matière, longtemps considérées comme marginales, font désormais références.

Ce Bernois un peu ours et très soixante-huitard qui côtoya Cohn-Bendit à sa grande époque, ne cache pas son «plaisir d’aller à contre-courant» quand cela lui semble justifié. C’est le cas avec ses thèses sur le réchauffement climatique ou, plus prosaïquement, lorsqu’il dégomme la populaire Patrouille des Glaciers.

Laquelle passe sous ses fenêtres cette semaine: «Je suis contre! Cette course casse la sauvagerie de la montagne et donne l’illusion qu’elle peut se dompter sans connaissance et avec un sac de 10 litres sur le dos!»

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Bono : " Je crois que c’est dans l’obscurité que nous apprenons à voir la lumière."

16 Janvier 2018, 04:56am

Publié par Grégoire.

Bono : " Je crois que c’est dans l’obscurité que nous apprenons à voir la lumière."
Leader de U2, Bono s’est confié au co-fondateur de Rolling Stone, Jann Wenner, au sujet de son groupe, du monde dans lequel nous vivons et de ce que taquiner la mort de près lui a appris

1985. Peu de temps après que la tornade U2 se soit abattue sur les États-Unis, Rolling Stone le proclamait « groupe des années 80 ». Trente ans et seize couvertures plus tard, le magazine entretient une relation privilégiée avec les Irlandais. Quelques semaines après la sortie du tonitruant Songs of ExperienceJann S. Wenner s’est entretenu avec celui qui, au fil des interviews, est devenu un ami proche, Bono. De la musique à la politique, en passant par la religion, le chanteur s’est laissé aller à toutes sortes de confidences.

 

Tu viens de terminer la tournée « Joshua Tree ». La nostalgie est quelque chose que U2 a toujours voulu éviter, alors à quoi cela ressemblait-il d’aller jouer un vieil album tous les soirs?

On a choisit de faire comme si nous venions tout juste de sortir l’album The Joshua Tree. Il n’y avait donc pas de vieux films super 8 ou quoi que ce soit d’autre pour rappeler la vieille époque. Nous avons senti que la force de cet album était qu’il avait un sens, et peut être même plus maintenant qu’auparavant. C’était le concept et c’est allé en crescendo. Nous avons terminé à Sao Paulo, quatre soirs, devant près de 300 000 personnes. Mais pour être honnête – et je devrais probablement l’être dans cette interview – je ne m’en suis pas encore remis. J’ai certes exploré de nouvelles façons de chanter mais je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de sortir et de découvrir des lieux, dans les villes où on jouait, ce que j’aime vraiment faire habituellement. Se remettre à fond dans les chansons a été une épreuve, plus que je ne le pensais. Elles sont très exigeantes sur le plan émotionnel. Elles demandent beaucoup de franchise, d’honnêteté. Et puis on préparait déjà Songs of Experience. Toute cette promotion demande beaucoup plus de travail que je ne le pensais, mais si vous croyez à vos chansons, vous devez les présenter et les défendre.

C’est une sorte de tour de magie, de se rendre compte que tous les problèmes que nous voyons dans le monde extérieur sont juste des manifestations de ce que nous portons à l’intérieur de nous.

Comment as-tu envisagé « Songs of Experience » par rapport à « Songs of Innocence », l’album qui lui fait écho sorti en 2014?

C’est une sorte de tour de magie, de se rendre compte que tous les problèmes que nous voyons dans le monde extérieur sont juste des manifestations de ce que nous portons à l’intérieur de nous, dans nos mondes intérieurs.Le plus bel enfoiré, le pire trou du cul, le plus sexiste, égoïste, méchant, rusé que nous puissions être… tous ces personnages que vous allez voir dans votre miroir. Et c’est là que le travail de transformation doit commencer. N’est-ce pas ce que l’expérience nous apprend ? J’avais l’idée de faire parler le ‘jeune moi’ au ‘vieux moi’ depuis un certain temps. C’est un artifice dramatique intéressant. [Il y a quelques années] J’étais à une exposition des photographies d’Anton Corbijn à Amsterdam, et quelqu’un m’a demandé ce que je pourrais dire à cette photo : « Je pense que c’était une photo de moi à l’âge de 22 ans. Et puis la personne m’a demandé ce que le ‘jeune moi’ dirait à son aîné. J’étais un peu nerveux. Je n’étais pas sûr. J’ai pris cette hésitation comme un indice que peut-être je n’étais pas à l’aise avec la personne que je suis maintenant. Je commençais à réaliser que j’avais perdu une partie de cette fureur.

Mais maintenant, il semble que tu sois entièrement différent. Il me semble que les choses sont plus claires pour toi, que tu as beaucoup appris.

J’hésite moins à prendre des risques sur des questions politiques ou sociales. Quand je suis devenu militant, les gens me disaient: «Ah, vraiment?» Mais, ils ont fini par accepter cette idée. Puis j’ai commencé à m’intéresser au commerce et aux mécanismes qui pouvaient faire sortir les gens de la pauvreté et les mener à la prospérité. Et puis, quelques personnes ont dit: « Vous ne pouvez pas vraiment faire cela, n’est-ce pas? » J’ai répondu : «Mais si vous êtes un artiste, vous devez le faire !» Nous avons eu cette conversation plusieurs fois ensemble au fil du temps : que peut faire l’artiste? Qu’est-ce que l’artiste n’a pas le droit de faire, et y a-t-il des limites? Maintenant, je dirais à mon ‘jeune moi’: «Expérimente plus et ne laisse pas les gens t’enfermer dans une case. Il n’y a aucune corde que tu ne puisses pas ajouter à ton arc si tu sens qu’elle fait partie de ta vie.» Nous avons hérité, de la culture qui a émergé des années 60 et 70, l’idée que les artistes étaient en quelque sorte au-dessus de la mêlée, ou devraient être au-dessus de la mêlée.

Qu’ils ont une excuse pour ne rien faire…

J’avais donc une excuse pour ne rien faire. Mais, je savais que des gens qui ont un job à plein temps peuvent avoir autant de valeur que les artistes, peut-être même plus. Et qu’il y a plus de trous du cul au mètre carré parmi nous, les artistes.Je me souviens d’avoir rencontré Björk, et elle m’a dit qu’en Islande, réaliser une chaise était loin d’être une tâche facile. Comme si une chanson n’était pas plus importante qu’une chaise. Et j’ai pensé : « Et bien, en fonction de la chaise, les Irlandais savent que cela est vrai. » Donc, si cela est vrai, alors arrêtez avec ces conneries de dire qu’un artiste est une personne au-dessus des autres .

© Danny Noth

Ce nouveau disque parle du thème de la survie. La survie du monde et de notre système politique. Mais parlons de ta propre survie. En plein enregistrement, tu as vécu une expérience de mort imminente. Dis-moi ce qui s’est passé.

Eh bien… je veux dire… je ne veux pas en parler.

Je comprends. J’ai eu ma propre expérience de mort imminente récemment. Les gens veulent me poser des questions sur ma santé et j’hésite à en parler. Pourquoi est-ce que je ressens ça? Ai-je honte? Est-ce de la faiblesse que j’essaie de dissimuler?

C’est juste que. . . les gens vivent des « moments d’extinction » dans leur vie, qu’ils soient psychologiques ou physiques. Et, pour moi, c’était un moment d’extinction physique, mais je pense que je me suis épargné tout le mélodrame. Je veux parler de cette question d’une manière qui permette aux gens de combler eux-mêmes le vide de ce qu’ils ont vécu, vous voyez? C’est une chose d’en parler dans magazine comme Rolling Stone, mais quand cela arriv e à votre tabloïd local, c’est vraiment horrible. Cela devient la question que tout le monde se pose.

Alors parlons-en de façon subliminale… cette question est centrale dans cet album.

Oui… Il y avait cette apocalypse politique qui se passait en Europe et en Amérique, et elle faisait parfaitement écho avec ce qui se passait dans ma propre vie. Et j’ai pris une pluie de coups au fil des années.Vous avez des signes avant-coureurs, et ensuite vous réalisez que vous n’êtes pas un tank, comme le dit [sa femme] Ali. The Edge dit de moi que je considère mon corps comme une nuisance.

En 2000, tu as eu une alerte au cancer de la gorge, n’est-ce pas?

Non, c’était juste un check-up. Un spécialiste voulait faire une biopsie, ce qui aurait été un risque pour mes cordes vocales – et ça s’est bien passé.

ll y a quelques années, je t’ai rendu visite à l’hôpital et ton bras était emberlificoté dans une sorte de structure qui ressemblait au George Washington Bridge…

Après mon accident de vélo, j’avais prétendu que c’était un accident de voiture….

Cela avait l’air grave, et puis il y a eu ce dernier incident. Cela fait beaucoup d’expériences avec la mort.

Il y a quelque chose de tragi-comique avec un accident de vélo dans Central Park – ce n’est pas exactement du James Dean. Mais la chose qui m’a secoué, c’est que je ne m’en souvenais pas. C’était l’amnésie totale. Je ne sais pas comment cela est arrivée. J’étais très mal à l’aise avec cela mais ce nouvel incident m’a tout simplement mis à terre. C’était comme on me disait «Tu as bien entendu le message?»

Tu fais l’album et tout à coup tu as dû faire face à ce problème de santé. Comment cela a-t-il affecté l’album et ta vision de l’album?

Et bien, curieusement, la mortalité devait être un thème de l’album de toute façon parce que c’est un sujet qui n’est pas souvent couvert. Et tu ne peux pas écrire Songs of Experiencesans écrire sur ce thème. Et j’ai eu quelques-uns de ces ‘chocs dans le système’, appelons-les comme ça, dans ma vie. Comme mon accident de vélo ou ma blessure au dos. De toute façon, la mortalité aurait été l’un des thèmes de l’album. Mais, je ne voulais juste pas être un expert en la matière. J’ai rencontré ce poète nommé Brendan Kenelly. Je le connais depuis des années. c’est un poète incroyable. Et il m’a dit: «Bono, si tu veux aller à à la source de l’écriture, imagine que tu es mort.» Il n’y a pas d’ego, il n’y a pas de vanité, pas de crainte à avoir de froisser quelqu’un. C’est un excellent conseil. Je ne voulais juste pas le vivre autrement que par une expérience mentale. Je ne voulais l’apprendre à la dure.

Alors comment l’idée du thème de la mortalité est venue ?

Gavin Friday, un de mes amis de Cerrarwood Road [à Dublin], a écrit l’une de mes chansons préférées. Elle s’appelle “The Last Song I’ll Ever Sing,” (« La dernière chanson que je chanterai »), à propos de ce personnage à Dublin, quand nous étions enfants, qu’on appelait le Diceman, qui est mort à 42 ans, cinq ans après qu’on lui ait diagnostiqué le VIH. Je me suis rendu compte seulement récemment que “Love Is All We Have Left” (« l’amour est tout ce qui nous reste ») est ma tentative d’écrire cette chanson.

Peux-tu être plus précis? Quelles chansons ont été écrites directement à partir de ton expérience de mort imminente?

Ce n’est pas tant une chanson comme…

Que l’atmosphère de la chanson ?

Je pense… Par exemple : The Showman – c’est une chanson légère, une chanson amusante, et c’est devenu une chanson très importante. Ne pas céder à la mélancolie est la chose la plus importante si vous voulez vous sortir de n’importe quel recoin dans lequel vous vous êtes fourré. Les Irlandais, nous sommes des putains de champions du monde à ce niveau là; c’est notre caractéristique nationale la moins intéressante. Et je n’ai jamais voulu m’abandonner à ça, alors le punk rock, le tempo de certaines chansons, est soudainement devenu très important.Mais le second couplet est la clé, et il porte la meilleure phrase de l’album :It is what it is, it is not what it seems/This screwed up stuff is the stuff of dreams/I got just enough low self-esteem to get me to where I want to go.(C’est ce que c’est, ce n’est pas ce qu’il semble / Ce truc bousillé, c’est du domaine du rêve/ J’ai juste assez de piètre estime de moi-même pour me mener là où je veux aller)Je voudrais pouvoir dire que c’est de moi, mais c’est Jimmy Lovine qui l’a dit. Un de mes amis l’a dénigré et j’ai dit: «Oh, tu es un peu fragile là, Jimmy?» Et Jimmy s’est retourné et a dit: « J’ai juste assez de piètre estime de soi pour me mener où je veux aller. »

Les artistes sont des personnes très fragiles. Gavin Friday, avait une phrase pour moi il y a des années: «L’insécurité est la meilleure sécurité pour un interprète.»

Cela ressemble à une évaluation réaliste toi et tes conneries….

Les artistes sont des personnes très fragiles. Gavin Friday, avait une phrase pour moi il y a des années: «L’insécurité est la meilleure sécurité pour un interprète.» Un interprète a besoin de savoir ce qui se passe dans la salle et de la sentir, et tu ne sens pas la salle si tu es normal, si tu es entier. Si tu as une grande estime de toi-même, tu ne seras pas vulnérable aux opinions des autres, à l’amour, aux applaudissements et à l’approbation des autres.

Cet incident a totalement enrichi l’album – pourtant – parle moi d’une expérience !

Mais n’est-ce pas génial? Je pensais que l’expérience serait plus contemplative, et elle l’a été en parti, mais le cœur de l’album est le courage et le punk. Il y a une sorte de jeunesse dedans. Beaucoup de tempos sont rapides. Et certaines paroles sont des plus drôles, je pense. « Dinosaur wonders why he still walks the Earth. » (Le dinosaure se demande pourquoi il marche encore sur la Terre.) Je veux dire, j’ai écrit cette phrase sur moi-même.

Être un dinosaure ?

Oui, bien sûr, mais alors j’ai commencé à réfléchir à ce qui se passe dans le monde. Et je me suis dit : « On mon dieu, la démocratie, cette chose avec laquelle j’ai grandi avec toute ma vie. . . elle est vraiment en danger d’extinction. »

Dans une interview que nous avons faite ensemble en 2005, tu as dit ceci: « Notre définition de l’art est de briser le sternum, c’est certain. Juste de la chirurgie à cœur ouvert. Je souhaite qu’il y ait un moyen plus facile, mais les gens veulent du sang, et je suis l’un d’entre eux.« 

La vie et la mort et l’art … toutes ces entreprises sanglantes.

Je crois que c’est dans l’obscurité que nous apprenons à voir la lumière.

Comment ta foi t’a aidé à traverser ces épreuves?

La personne qui a le mieux écrit sur l’amour dans l’ère chrétienne était Paul de Tarse, qui est devenu Saint Paul. Il écrit cette ode à l’amour, que tout le monde connait de sa lettre aux Corinthiens: L’amour est patient, il est plein de bonté…. il croit tout, il espère tout, il supporte tout ».  On l’entend dans beaucoup de mariages. Comment pouvez-vous écrire ces choses quand vous êtes au plus bas ? Je ne l’ai pas fait. Je n’ai pas cherché au fond de moi même. Je vois quelqu’un comme Paul, qui était en prison et en écrivait ces lettres d’amour et je pense : « Comment cela est possible? C’est incroyable. » Maintenant, cela ne le guérit pas de tout, de ce qu’il pense des femmes ou des homosexuels ou quoi que ce soit d’autre, mais dans son contexte, il a une vision incroyablement transcendante de l’amour. Et je crois que c’est dans l’obscurité que nous a prenons à voir la lumière. C’est là que nous voyons le plus clair en nous-mêmes – quand il n’y a pas de lumière.Tu m’as posé des questions sur ma foi. J’avais un sentiment d’étouffement. Je suis un chanteur, et tout ce que je fais viens de l’air. L’endurance, ça vient de l’air. Et dans ce processus, je sentais que j’étais en train de suffoquer. C’est la chose la plus effrayante qui pouvait m’arriver car j’avais très mal. Demande à Ali. Elle a dit que je n’aurais même pas remarqué si on m’avait planté un couteau dans le dos. J’aurais juste dit « Huh, qu’est-ce que c’est? » Mais cette fois, l’année dernière, je me sentais très seul et très effrayé et incapable de parler ou d’expliquer ma peur parce que j’étais en quelque sorte …

Quand tu avais l’impression de suffoquer?

Oui. Mais, tu sais, les gens ont des choses tellement pires à gérer, donc c’est une autre raison pour ne pas en parler. Tu fais affront à toutes les personnes qui, tu le sais, n’ont jamais réussi à s’en sortir ou n’ont pas la chance d’avoir accès à des soins médicaux !

As-tu l’impression que tu as eu de la chance?

D’avoir eu de la chance ? Putain, je suis l’homme le plus chanceux sur Terre. Je ne pensais pas que j’avais peur de partir si rapidement. Je pensais que ce serait gênant parce que j’ai quelques albums à faire et les enfants à voir grandir et cette belle femme et mes amis et tout ça. Mais je n’étais pas ce genre de mec. Et puis soudain tu es ce genre de mec. Et tu penses: Je ne veux pas partir ici et maintenant. Il y a tellement plus à faire. Et je suis béni. La grâce et des gens vraiment intelligents m’ont aidé à m’en sortir, et ma foi est forte. Je lisais les Psaumes de David tout le temps. Ils sont incroyables. C’est le premier bluesman, qui criait à Dieu: «Pourquoi est-ce que cela m’est arrivé?» Mais il y a aussi de l’honnêteté là-dedans. . . . Et, bien sûr, il ressemblait à Elvis. Si tu regardes la sculpture de Michel-Ange, tu ne penses pas que David ressemble à Elvis ?

Dans «Lights of Home», tu écris: «Je ne serais pas ici parce que je devrais être mort. je vois les lumières devant moi. Je crois que mes meilleurs jours sont devant, je peux voir des lumières devant moi. Oh, Jésus, si je suis toujours ton ami, que diable as-tu pour moi?

Il y a une référence à l’un de mes chansons préférées de Dylan, » Señor Señor ». Dans cette chanson, il rencontre un ange et il continue cette promenade avec lui. J’ai toujours imaginé que c’était l’ange de la mort.

 

Dans ta chanson, tu demandes : « Jésus, qu’est-ce que tu me réserves? » Eh bien, que penses-tu qu’il te réserve?

Il y a une libération incroyable dans le lâcher prise. Je pensais que je l’avais déjà fait, mais ce qui s’est passé a été un pas de plus vers la vérité. Vous savez, les gens de foi peuvent être très agaçants. Comme quand les gens aux Grammys remercient Dieu pour une chanson et vous pensez, « Dieu, c’est une chanson de merde. Ne donnez pas de crédit à Dieu pour celle-là – vous devriez le prendre vous-même! « . Je suis sûr que je l’ai fait moi-même. Et quelqu’un dit: «Je la tiens directement de la bouche de Dieu!» Et vous pensez: «Waou, Dieu n’a aucun goût! »

Ce n’est pas un très bon parolier !

C’est le moins que l’on puisse dire ! Il faut faire gaffe à ce genre de chose, mais si vous voulez savoir ce que j’ai retenu de tout ça, j’ai compris qu’il était bon d’essayer de s’accorder du temps pour réfléchir à demain. Je ne veux pas vous la jouer religieux, du coup tu m’excuseras, mais si ça t’intéresse, voilà ce sur quoi j’ai médité aujourd’hui. Je partage cela avec toi car c’est beau et que ça peut te faire sourire. Il s’agit du Psaume 18. Il fait partie de ceux que l’écrivain Eugene Petersen a traduit en langage moderne. Ça donne quelque chose comme : «Dieu a fait de ma vie un tout. Après que je me sois repris, il m’a accordé une nouvelle chance. Les voies du Seigneur me sont claires maintenant. Je ne prends pas sa présence pour acquise. Je scrute le moindre de ses actes. J’essaye de ne plus me laisser abuser. Je suis de nouveau entier, et je vais attention au chemin de vie que j’emprunte. Dieu a réécrit ma vie lorsque je lui ai ouvert le livre de mon cœur. » N’est-ce pas magnifique ?

En effet. Parle-moi davantage du thème de l’amour dans cet album. Il débute avec « Love Is All We Have Left »

Ça va me prendre du temps pour répondre à tes questions, mais je vais y arriver. J’avais une sorte de Frank Sinatra à l’esprit. Ça a quelque chose de comique, pourtant ça vous brise le cœur. C’est une tragi-comédie. Je pensais qu’il serait intéressant d’écrire une chanson du point de vue d’une personne qui n’en chanterait peut-être aucune autre. C’était l’une des choses que je me suis demandé en travaillant sur cet album : «Si je n’avais qu’une chose à dire, qu’est-ce que ce serait ? Si l’amour est tout ce qu’il nous reste, je m’en contenterais.» Avec cet album, je voulais que le jeune Bono puisse avoir l’occasion de s’en prendre au vieux Bono. Une voix s’élève dans « Love Is All We Have Left » : [chante« Tu es à l’autre bout de la lorgnette / Sept milliards d’étoiles dans ses yeux / Tant d’étoiles, tant de façons de voir / Hey, il fait bon d’être en vie. » C’est le ‘toi innocent’ en train de rassurer le ‘toi expérimenté’. Je suis désormais en paix avec le zélote que j’ai été. Et je pense que ce jeune zélote ne désavouerait pas ce que je suis devenu. Il aurait peut-être eu plus de choses à dire quant au chemin que j’ai emprunté.

Tu ne fais pas que chanter des chansons d’amour. Il s’agit de véritables méditations sur son pouvoir.

C’est probablement notre sujet de prédilection en tant que groupe. Quand on y pense, ça n’était pas chose facile pour un jeune homme que de chanter «Pride (In the Name of Love)». Quant à savoir de quel amour il s’agit, notre langue a beau être riche, elle se limite au seul mot «amour». Pourtant, il en existe bien d’autres…

Qu’en est-il de la chanson «Ordinary Love» ?

C’est l’amour dépourvu de romantisme. L’amour que les gens créent, les compromis qu’ils font pour rester ensemble. C’est ce que Yeats appelait « la passion froide ». J’aime l’idée que les relations les plus fortes sont les plus froides.

Plus que de l’amour, c’est la volonté quotidienne de tolérer et d’accepter l’autre, ce qui demande plus de patience et moins de passion.

Exactement. Ali et moi sommes probablement plus amoureux aujourd’hui que quand nous nous sommes rencontrés. On accorde peu de crédit à cette capacité que des couples peuvent avoir à dépasser leurs problèmes et rester ensemble, mais c’est le sujet d’«Ordinary Love». J’aimerais qu’écrire des chansons d’amour demeure quelque chose d’intéressant. Ça n’a rien à voir avec les centaines de milliers de chansons sur la passion et la perte de soi dans son couple. Ne serait-il pas plus intéressant d’écrire des chansons sur l’amour froid et mesuré?

«Landlady» est une formidable chanson d’amour sur ton couple et ce que tu dois à Ali.

Mon foyer est tout pour moi. J’ai encore du mal à y croire car j’ai passé ma vie sur les canapés, voire le sol de mes amis, avant de prendre la poudre d’escampette et monter un groupe de rock. Ça m’a pris du temps avant de me fixer. J’ai quitté le domicile familial probablement la semaine qui a suivi la mort de ma mère [quand Bono avait quatorze ans]. J’habitais toujours au 10 Cedarwood Road physiquement, mais mon esprit était ailleurs. «This Is Where You Can Reach Me Now» aborde cette prise de conscience que le groupe était devenu ma nouvelle famille. Ça m’a pris pas mal de temps mais j’ai fini par trouver ma place. La seule manière dont je pouvais exprimer ça, c’était avec une pointe d’humour. Une des phrases de «Landlady» a un petit quelque chose de Bob Dylan : «Je ne saurai jamais ce que les poètes crève-la-faim ont enduré, car quand j’étais fauché tu payais toujours les factures». J’ai appris beaucoup de Dylan au cours des années, à commencer par le fait que tu as besoin d’avoir recours à l’humour pour aborder les sujets les plus durs. Sans déconner ! Et c’est pour ça que je suis si fier de cet album. Il y a pas mal de morceaux agressifs, mais il y a aussi «Blackout» et la phrase « le dinosaure se demande pourquoi il est encore sur Terre ». C’est plutôt drôle, comme «Landlady». C’est pour ça que cette chanson fonctionne aussi bien. Elle est assez drôle et pleine d’humilité pour ne pas être pénible.

Peut-on parler davantage de «Summer of Love», qui aborde la question des réfugiés syriens. D’où vient-elle musicalement parlant ?

Un des gars qui travaille avec Ryan Tedder a écrit de charmants accords de guitare. Dans l’excitation, Edge a ajouté «Oh, si vous voulez un truc, il suffit de le demander. C’est comme avec le hip-hop. Il suffit de le sampler. Ou de le rejouer. » C’était plutôt libérateur pour lui. Ça faisait aussi partie de l’esprit de cet album. On pouvait se permettre de se pencher sur des sujets qu’on abordait pas auparavant. On avait cette superbe mélodie, une sorte d’ode aux Beach Boys et aux Mamas and the Papas, puis on a trouvé notre sujet : la côte ouest de la Syrie. Et non la côte ouest de l’Irlande ou de la Californie, comme beaucoup l’on écrit.

Aujourd’hui, les charts sont dominés par des groupes plus jeunes. La majeure partie des artistes figurant au Top 40 font du hip-hop ou de la pop. Le rock n’est plus au centre de notre culture. Quelle est la place de U2 ?

Les dés sont quelque peu pipés. Aujourd’hui, le streaming fonctionne grâce à la publicité. Et ça, c’est très jeune et très pop. C’est un système dominé par le nombre de lectures, mais ça n’est pas représentatif de l’importance d’un artiste. Lorsque l’on passe de la publicité à un abonnement, ça devient intéressant. Les artistes qui vous poussent à vous abonner ont plus de valeur.

Les artistes qui sont liés à vous et à votre vie, eux, valent un abonnement.

Les artistes pour lesquels on est prêt à payer ?

Un adolescent doit écouter le chanteur du moment au moins une centaine de fois chaque jour. C’est un coup de cœur passager. Dans un an, il n’aura plus d’importance. Les artistes qui sont liés à vous et à votre vie, eux, valent un abonnement. En réalité, on s’apprête à assister à une révolution dans la manière dont les artistes et leurs fans interagissent. Prenez Chance the Rapper. Il a une belle âme et une plume affutée, mais aucune maison de disque. Il se débrouille seul et a suffisamment de succès pour faire don d’un million de dollars au département de l’éducation de la ville de Chicago. Mais si votre musique est sur Apple ou Spotify, vous pouvez toucher les gens directement. Les labels sont là pour vous conseiller, vous aider à gérer votre groupe, votre marque, vos jaquettes ou encore vos clips vidéo. On assiste à une véritable transition, et elle a desservi pas mal d’artistes. Je savais que les gens se feraient à Spotify, mais un grand nombre de mes amis se plaignaient de m’avoir cru car ils jugeaient ne pas toucher assez. Je leur avais dit que les choses changeraient une fois que la machine se mettrait réellement en branle. Ça va être long mais ça va se faire. Et ça va être douloureux. Il ne fait pas bon d’être Cole Porter en ce moment.

Tu observes un retour sur investissement avec Spotify ?

Petit à petit… Mais si les labels ne redistribuent pas ce que leur verse Spotify, les artistes vont se passer d’eux et mettre leur musique directement en ligne.

Où est-ce que U2 se situe dans tout ça ?

On a offert notre dernier album, ou plutôt Apple a offert notre dernier album à ses clients. C’était très généreux, selon moi. Mais l’album qui le précédait, No Line on the Horizonétait plus adulte. Il ne correspondait pas aux consommateurs de musique en streaming. Donc on s’y met tout juste.

On observe un retour aux années 50 et à la prévalence des chansons sur les albums. Et comment est-ce qu’on s’en sort ? En faisant de meilleures chansons.

Tu dirais donc que la musique que vous faites maintenant se prête davantage au streaming ?

Totalement. Ce qui est intéressant, c’est qu’on observe un retour aux années 50 et à la prévalence des chansons sur les albums. Et comment est-ce qu’on s’en sort ? En faisant de meilleures chansons. Et en étant assez humble pour admettre que l’on devait réapprendre à écrire des chansons. C’est d’ailleurs pour ça qu’Edge et moi on s’est lancé dans Turn of the Dark, une comédie musicale inspirée de Spider-Man. On voulait toucher du doigt le style de Rogers et Hammerstein, car un grand nombre des classiques de la musique américaine trouvent leur origine dans la comédie musicale. On a demandé à Paul McCartney d’où lui était venu tous ces accords dans les chansons qu’il a composé avec les Beatles, et il nous a répondu : « Vous savez, on était un groupe de rock, mais pour jouer dans de bonnes salles, on a du en passer par des mariages. Des trucs un peu chics. Du coup, on a dû se mettre à Gershwin et tout ces trucs là. » Je n’en savais rien. «Note à moi-même : se mettre à la comédie musicale. Il faut qu’on creuse ça.» Je dirais qu’à mi-chemin de la composition de Songs of Innocence, on a commencé à aborder l’écriture de chansons de manière plus traditionnelle. Ce qui fait que les mélodies de nos nouvelles chansons s’entendent de partout. Quand une chanson est bonne, elle traverse les murs.

Comment découvres-tu de nouvelles musiques ?

Le groupe écoute tout le temps de la musique, et il y a aussi mes enfants. Jordan est plutôt snob. Dans le genre indé. Eve est plus branchée hip-hop. Elijah est dans un groupe, et il a des opinions très arrêtes quant à la musique, mais il ne fait aucune distinction entre disons les Who et les Killers. Ou Nirvana et Royal Blood. Ce n’est pas une question de génération pour lui. Ce qui compte c’est la mélodie et ce qu’elle lui fait ressentir. Il croit dans un renouveau du rock.

Je crois que la musique s’est féminisée. Ça a des bons côtés, mais le hip-hop est le seul exutoire disponible pour les jeunes hommes aujourd’hui – et ça ce n’est pas une bonne chose

Toi aussi ?

Je crois que la musique s’est féminisée. Ça a des bons côtés, mais le hip-hop est le seul exutoire disponible pour les jeunes hommes aujourd’hui – et ça ce n’est pas une bonne chose. Lorsque j’avais seize ans, j’avais pas mal de colère en moi. Il faut l’employer à bon escient, que ce soit avec des guitares ou une boîte à rythme – je m’en fiche. Le principal c’est que ça bouge, sinon c’est mort. Au final, le rock c’est quoi ? La rage est au cœur du rock. Prenez les Who ou Pearl Jam, ils ont du succès parce qu’ils sont habités par cette rage.

Tu penses donc qu’il y a encore une place pour le rock…

Il fera son grand retour.

Tu es d’accord avec Eli ?

A son avis, si cette révolution ne se produit pas, il faudra qu’on l’entame.

Quel est le public de U2, selon toi ? Il y a quelques années, tu me disais que tu ressentais le besoin d’attirer un public plus jeune, de partir en tournée dans les universités…

Notre petite expérimentation avec Apple a pas mal aidé dans ce sens. Larry [Mullen Jr.] était plutôt sceptique à ce sujet. Ce n’est que plus tard qu’il m’a dit : «Derrière ma batterie, je peux voir ce que vous ne voyez pas. Et notre public est plus jeune.» Je lui ai demandé comment est-ce qu’il pouvait savoir que ça avait un rapport avec Apple. Il m’a répondu : «Parce que les gens ne connaissent pas les paroles de ‘Beautiful Day’ mais ils connaissent celles de ‘Every Breaking Wave’. » Prends cet album, c’est formidable qu’il passe à la radio. Il n’y a pas un seul autre artiste de ma génération qui soit autant diffusé en radio. Tu en connais d’autres ?

Non. Pas Bruce, ni les Stones…

Tu connais la chanson «Girls in Their Summer Clothes» que Bruce a écrit en 2007 ? Quand je l’ai entendu, je me suis demandé pourquoi elle n’était pas plus diffusée sur les ondes. J’en ai parlé à un fan de Bruce récemment. Je lui ai demandé s’il connaissait cette chanson. « C’est une chanson d’une intelligence rare au sujet du vieillissement. De l’expérience. » Il ne la connaissait pas. Ce genre de chansons peut passer totalement inaperçu. C’est pour ça que U2 se défonce toujours comme s’il s’agissait de notre premier album.

Comment mesureras-tu le succès de Songs of Experience? 

J’aimerais que certains des morceaux deviennent des tubes. Que lors de nos concerts, les gens ne se demandent pas ce que c’est ou s’ils devraient aller aux toilettes à ce moment là.

Sur quels morceaux mises-tu ?

Je sais que «You’re the Best Thing About Me” en fera partie. Ainsi que «Get Out of Your Own Way”. La plus connue pourrait aussi être “Love Is Bigger Than Anything In Its Way”, mais c’est peut-être ce que les radios nous disent. Ça pourrait être «The Showman», quelque chose de plus inattendu, ou «Red Flag Day», «Summer of Love»… Je ne sais vraiment pas.

Qu’est-ce qui est le plus dur dans le fait d’incarner U2 en 2017 ?

Faire l’unanimité.

Par exemple ?

Certaines personnes se demandent – à raison – pourquoi voudrait-on que nos chansons passent à la radio ? En ce qui nous concerne, si l’on croit en nos chansons, on doit s’assurer que les gens les écoutent. On ne fait pas ça pour l’argent. Notre groupe pourrait se reposer sur ce qu’on a déjà sorti pour le reste de notre vie, mais je leur demande de s’impliquer au maximum dans l’enregistrement de ces nouveaux morceaux. On se donne à fond comme quand on était jeunes. Sauf qu’on n’est plus jeunes.

Tu as donc toujours autant d’ambition…

Je suis assujetti aux chansons. Si l’on se donne à ce point, il faut aller jusqu’au bout. Je ne sais pas si ça durera indéfiniment, mais pour l’instant quelles chansons ! En venant ici, on a entendu «You’re the Best Thing About Me” à la radio. Sur une autre station, j’ai entendu «Bullet the Blue Sky». Un trajet de trente ans en somme.

Que pense le reste du groupe des nouvelles chansons ?

Je dirais qu’Edge n’a jamais autant voulu faire partie d’un groupe. Je pense que les deux derniers albums lui ont rappelé que les points forts de U2 étaient les mélodies gigantesques et les idées claires. C’est de là qu’on vient. La mélodie de «The Best Thing» représentait un retour aux sources pour lui. J’appelais ça de la Motown punk, mais j’étais le punk et il était clairement la Motown. Adam [Clayton] sample le passé pour le distiller au présent, comme un artiste postmoderne. Ou Warhol. Certaines chansons donnent l’impression qu’il les a empruntées à quelqu’un d’autre. Adam nous voit comme des œuvres d’art. Je ne suis pas sûr de ce que Larry pense de l’album. Il a adoré la tournée, mais lui et moi sommes les plus difficiles quand il s’agit d’enregistrer.

Par le passé, tu as déclaré que vous candidatiez au poste de meilleur groupe du monde. C’est toujours le cas ?

Quand tu vois que cet amuseur de chanteur, tu connais la réponse. On doit attirer l’attention, et les petites phrases que je peux lancer comme « on candidate à nouveau au poste de meilleur groupe du monde », c’est pour embêter ou pour faire parler.

C’est aussi pour te faire un peu mousser, non ?

C’est vrai. Mais on a passé les dix premières années de la vie du groupe à nous dire : « Et si on ne foutait pas tout en l’air, comme les autres ? Est-ce que ça ne serait pas super si on restait ensemble pendant les trente prochaines années ? » C’était dingue. On a près de quarante ans de carrière derrière nous et je pense que la seule manière de concevoir un truc comme ça c’est de se demander ce que les Clash aurait fait aujourd’hui. Ça aurait été intéressant de voir ce qu’ils auraient donnés. Le fait que les Stones soient toujours ensemble est une sorte de miracle.

Une partie de l’album est consacré à l’humilité. Comment fait-on pour rester humble dans ta position, surtout à l’époque de la surmédiatisation ?

Il y a une différence entre humilité et insécurité. En tant qu’artiste, il m’arrive de manquer d’assurance. C’est de l’insécurité. L’humilité c’est différent. Etre humble signifie être conscient de la place que l’on occupe dans l’univers et comprendre que jouer un rôle mineur dans la vie des autres ne pose aucun problème. Je n’en suis pas encore là. La grandeur d’âme vient à celui qui ne la cherche pas. C’est mal barré quand on est un artiste. Pendant un temps, je pensais que mon insécurité était de l’humilité, parce que je n’en fais pas des tonnes et je traite tout le monde avec respect. Mais ce n’est plus le cas. Je pense simplement qu’il s’agissait de bonnes manières. Lorsque je suis sur scène, je fais toujours face à cet autre moi, cette ombre. Je dois encore travailler sur moi pour faire réellement preuve d’humilité.

C’est un combat que tu mènes constamment.

Je crois. J’espère que tu ne m’as jamais perçu comme arrogant.

Pas que je me souvienne.

J’essaye de ne pas l’être.

Quel regard portes-tu sur la crise des réfugiés en Europe ?

Pourrait-on prendre un peu de recul avant de se lancer là-dedans ? En Occident, l’égalité et la justice ont presque toujours été maîtres-mots. Ça a parfois été dur, mais le monde semblait bien engagé dans cette voie.

Ça me rappelle cette fameuse citation de Martin Luther King.

«L’arc de l’univers moral est long, mais il tend vers la justice.» On a tous les deux grandi dans un monde où les choses allaient en s’améliorant, malgré toutes les difficultés qu’on a dû affronter. C’est en grande partie dû au fait qu’au terme de la Seconde Guerre Mondiale, il était clair qu’on avait le pouvoir d’annihiler toute vie sur Terre. Cette choquante réalisation a tout changé. Ça a affecté Giacometti et Picasso. C’est à ce moment que le rock’n’roll est né. Après les dernières élections présidentielles, les gens se sont trouvés accablés de chagrin. Avec le Brexit, les Européens comprennent ce sentiment. J’ai d’abord pensé que les gens en faisaient trop. Pourquoi des personnes rationnelles agissaient comme si quelqu’un venait de mourir ? C’est une élection. Les choses rentreront dans l’ordre. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que quelque chose était bien mort. L’innocence. Toute une génération qui avait grandi en pensant que l’humanité évoluait vers davantage d’égalité et de justice venait de réaliser que ça n’était peut-être pas le cas. On devait se secouer et ne pas prendre tout ça pour acquis. Les primates existaient bien avant la démocratie, et ce gars dont on ne doit pas prononcer le nom n’est qu’un autre de ces primates. Ça nous a réveillé. Même en Europe les gens ont laissé derrière eux les affres du fascisme. Personne ne se souvient du fascisme ou de ce que Staline et Mao nommaient communisme. On revient en arrière. Notre présent est devenu notre passé. C’est terrifiant. L’autre est redevenu une menace… Mais pour en revenir à ta question, en Europe les gens craignent pour la pérennité de leurs modes de vie, ainsi que leur homogénéité culturelle. C’est cette peur qui les pousse à bâtir des murs autours de ce qu’ils pensent être leur Europe. Le plus honteux c’est que l’on a encore des traces de l’accueil chaleureux que les premiers migrants syriens ont reçus de la part des Allemands. Des gens apportaient spontanément des chaussures et des vêtements aux enfants. Il s’agissait de bonté à l’état brut. Soudainement, Angela Merkel devenait non pas la tête, mais le cœur de l’Europe… Et ensuite, que s’est-il passé ? La droite allemande s’est réveillée et les manifestations se sont multipliées. Si Le Pen avait remporté les élections françaises, l’Union Européenne aurait été menacée. L’un des plus grands héritages de la Seconde Guerre Mondiale aurait été réduit à néant.

Au final, Le Pen a gagné l’élection américaine.

En effet.

L’Amérique a souvent été le lieu d’affrontements moraux colossaux. Elle s’en est toujours plus ou moins sortie. Que penses-tu qu’il va se passer cette fois-ci ? Est-ce que tu vois la démocratie comme un dinosaure ?

Comme je l’ai déjà dit, les primates ont la mainmise sur notre environnement. La démocratie n’est pas l’habitat naturel des Homo Sapiens. La démocratie est un concept remarquable qui repose presque entièrement sur une presse forte. En ça, les «fake news» n’ont rien de fausses menaces. Le problème ce n’est pas que le primate est malin, ça c’est acquis, mais serait-il possible qu’il soit très malin ? La gauche et la droite devraient apprendre de cette absurdité. On ne devrait pas attendre qu’une star de télé-réalité soulève les foules. On doit tous faire un effort pour comprendre d’où vient ce mécontentement qui l’a propulsé au sommet.

En tant qu’activiste, tu as souvent travaillé main dans la main avec des politiciens. Est-ce le cas en ce moment ?

J’ai vite compris qu’il me serait impossible de travailler avec ce président car on ne peut pas lui faire confiance. J’ai donc pris rendez-vous avec Mike Pence. Il s’est engagé dans la lutte contre le sida par le passé. J’ai donc pensé que je pourrais travailler avec lui, mais ça c’était au début. Le congrès est le seul à agir pour empêcher les réductions budgétaires intempestives.

Peux-tu m’en dire plus au sujet de ta récente rencontre avec George W. Bush ?

Je crois qu’en quittant le Bureau Ovale, il était bien plus humble qu’en y entrant. Lorsque je lui ai rendu visite dans son ranch, je l’ai trouvé très calme. Il n’a pas fait beaucoup de discours depuis, mais il a beaucoup peint. Je suis convaincu que voir les blessés de retour des fronts les plus récents le peine beaucoup. Ce sont ces gens qu’il peint. Laura et ses deux filles sont très fières de ce que l’Amérique a accompli dans la lutte contre le sida. On a travaillé ensemble sur ce dossier. Condoleezza Rice et le chef de cabinet de Bush, Josh Bolten, mérite également les honneurs. Près de vingt millions de vies ont été épargnées, dans une guerre qui en avait fauché trente-cinq millions. C’est autant que la moitié des victimes de la Seconde Guerre Mondiale. Je ne suis pas sûr que les gens comprennent à quel point notre combat a changé les choses. Peu importe son affiliation politique, ce qui compte c’est d’agir.

Que dirais-tu aux gens qui ont perdu espoir ?

Il y en a toujours, c’est certain. Il faut juste s’en saisir. On vit probablement les temps les plus difficiles depuis la présidence Nixon. Ça nuit certainement à l’image de l’Amérique, et les Républicains le savent. Les Démocrates aussi. On sait très bien que certains ont tablé sur la célébrité de ce gars pour faire bouger les choses. Ils le regretteront. Avant de m’en prendre à lui pendant les primaires, j’ai appelé plusieurs de mes amis républicains et je leur ai dit : «Je ne peux pas me taire alors que votre parti – et peut-être le pays – est en train de tomber entre les mains de ce type. L’Amérique est probablement la meilleure idée que le monde ait jamais eue, celle-ci sera sûrement la pire.»

Dans “American Soul”, tu avances que l’Amérique est “un rêve que le monde possède« 

Oui, c’est sur cet album. L’Irlande est un pays formidable. La France et la Grande-Bretagne aussi, mais ce ne sont pas des idées. L’Amérique est une idée, et c’est une excellente idée. Le monde tient à cette idée. On souhaite qu’elle réussisse, et c’est pour ça qu’on se montre odieux envers vous. On a besoin que vous soyez au top, aujourd’hui plus que jamais.

 

Est-ce que tu peux m’en dire plus à propos de la ONE Campaign, qui lutte contre la pauvreté. Où en es-tu avec ça, et à quel point es-tu impliqué ?

On compte près de neuf millions de membres aujourd’hui. Plus de trois millions d’entre eux se trouvent en Afrique. J’espère que les voix qui s’élèvent au sud de l’équateur motiveront celles au nord. J’espère ne plus avoir à m’impliquer dans ce genre de campagne à l’avenir. C’est un organisme de plus en plus indépendant d’ailleurs. Notre campagne principale en ce moment s’appelle Poverty Is Sexist (La pauvreté est sexiste) Et il y en a une autre qui s’appelle Girls Count (Les filles comptent). Environ 130 millions de femmes / filles ne peuvent pas aller à l’école alors qu’elles en ont envie. Je travaille plus en arrière-plan. Et c’est très bien comme cela. J’essaie de rendre mon leadership plus stratégique. Si je suis appelé pour des réunions, j’irai. Nous faisons campagne pour la transparence dans le secteur minier et l’industrie extractive. Je suis fier de tout ce travail. On n’en parle pas beaucoup, mais c’est aussi important que de lutter contre le VIH / SIDA. La plus grande cause de mortalité dans les pays en développement n’est pas une maladie – c’est la corruption.

Comment luttez-vous contre la corruption?

ONE a fait campagne pour une règle exigeant que chaque société minière inscrite à la Bourse de New York déclare combien elle paie pour ses contrats miniers. Parce que si ces arrangements ne sont pas transparents, alors il est facile pour les gouvernements locaux de jouer avec ces chiffres, et on parle de très gros chiffres. Il existe un nouveau Proverbe africain, et je ne l’invente pas, qui dit: Priez que nous ne découvrions pas de pétrole. Parce cela fait venir des personnes néfastes en ville. S’il y a un antidote contre la corruption, s’il y a un vaccin, c »est la transparence.Il faut tout faire sortir au grand jour.

Dans quelle mesure es-tu impliqué? Est-ce que tu essaies de te mettre en retrait ?

Je ne me retire pas du tout. Je suis encore très impliqué, mais je pense que c’est sain que l’organisation n’ait pas à compter sur moi. Nous avons des gens brillants. Notre nouveau patron, Gayle Smith, a dirigé les développements du président Obama et il est une véritable force vive – nous le surnommons, Gayle Force. On pourrait penser que pendant les tournées, ça serait plus calme, mais en fait nous rencontrons des leaders partout où nous nous trouvons. Quand U2 a joué à Paris, je suis allé voir Macron et [son épouse] Brigitte.

Macron a un esprit vif et inspirant, et une arme secrète : sa femme

Comment était-il ?

C’était très gentil de sa part de me recevoir. Il vient d’être élu à la tête de l’un des gouvernements les plus puissants du monde. J’ai été vraiment surpris par son humilité de me recevoir dans son bureau si sympathiquement. Il a un esprit vif et inspirant, et une arme secrète : sa femme, qui était au courant du travail de ONE pour l’éducation des jeunes filles dans les pays en développement… Éduquer, ce n’est pas facile et c’est cher. Nous avons parlé de son engagement à faire en sorte que la France consacre 0,7% de son RNB [revenu national brut] à l’aide au développement, l’APD. Et, il a accepté d’y consacrer 0,55% d’ici 2022, chose qui n’avait pas été rendue publique avant cette réunion. C’était une super réunion. Mais, ce qui était impressionnant chez lui, c’est qu’il n’était pas concentré sur les chiffres. Il était concentré sur le fait d’être efficace. Il a dit: « Vous nous faites tenir notre promesse. Nous sommes heureux de tenir notre promesse. Vous devez vous assurer que les Français puissent vérifier les résultats associés à leur contribution financière. Parce que nous voulons soutenir le combat contre l’extrême pauvreté. »  Maintenant, aurais-je pu avoir cette réunion si notre tournée ne venait pas dans un stade près de chez vous? Peut-être, parce Macronest plus curieux et intéressé que la plupart des autres leaders, mais la plupart des autres, la réponse serait non.Tout le boucan médiatique que notre cirque fait en arrivant en ville rend les gens impatients de monter une réunion. En Amérique, nous avons eu autant de Républicains que de Démocrates qui nous ont rendu visite de cette dernière tournée. Ce n’est pas une blague. Les sénateurs, les membres du Congrès, même si nous avons un moment dans le spectacle où nous nous en prenons à l’homme dont on ne doit pas prononcer le nom.

Vous avez été associé à Aung San Suu Kyi, la dirigeante de facto du Myanmar, dont vous avez préconisé la libération quand elle était prisonnière politique. Maintenant, elle semble, au mieux, rester les bras croisés pendant que son pays commet ce qui semble être un nettoyage ethnique. Quelle est ton opinion sur ce qui se passe là-bas?

C’est très difficile, et j’ai un peu la nausée à ce sujet là. Je me suis vraiment senti mal parce que je ne peux pas vraiment croire ce que les preuves semblent montrer. Mais, il y a un nettoyage ethnique. Ça se passe vraiment, et elle doit démissionner parce qu’elle sait que c’est en train d’arriver. Je suis sûr qu’elle a beaucoup de bonnes raisons, qu’elle seule connait, de ne pas se retirer. Peut-être qu’elle ne veut pas laisser le pays à l’armée. Mais, elle l’a déjà fait de toute façon, si les images que nous voyons sont réelles. Les droits de l’homme et les vies en train d’être brulés dans l’État de Rakhine sont plus importants qu’une unité du pays sans eux.

Tu penses qu’elle devrait démissionner?

Elle devrait, ou au moins, s’exprimer plus. Et, si les gens ne l’écoutent pas, alors elle devrait démissionner. Tout cela est vraiment troublant. J’en suis encore tout chamboulé, en réalité.

C’est étonnamment brutal…

Est-ce que nous projetons sur les gens que nous voulons qu’ils soient? Nous trouvons quelqu’un que nous aimons, et nous nous disons qu’il existe une personne meilleure que nous. Plus capable que nous. Dont la moralité nous surpasse. Nous leur donnons toutes ces qualités. Nous faisons cela avec les gens. Je pense que c’est ce que j’ai fait. Les gens ont leur propre idée de vous, ils projettent ce qu’ils veulent voir sur vous. Peut-être qu’elle a toujours été une politicienne. Elle n’était pas une sainte. Elle n’était pas une sorte de sauveur. Peut-être que nous avions toujours eu tort, et nous devons juste accepter que nous avions tort. Ou peut-être que quelque chose de terrible lui est arrivé que nous ne ignorons.

Je persiste à croire que grâce à la sagesse, à l’expérience, on peut-être retrouver son innocence d’une manière ou d’une autre.

Tu as fait la tournée « Joshua Tree », sorti un nouveau disque, et maintenant tu te prépares à repartir pour une nouvelle tournée au printemps. Quelles sont tes pensées maintenant que l’année se termine? Quelques dernières paroles de sagesse?

Je persiste à croire que grâce à la sagesse, à l’expérience, on peut-être retrouver son innocence d’une manière ou d’une autre. Je veux être joueur. Je veux être expérimental. Je veux continuer à faire avancer l’écriture de chansons, quelque chose que je crois que nous avions laissé de côté pendant un moment. Je veux être utile. C’est la prière de notre famille, comme tu le sais savez. Ce n’est pas la prière la plus grandiose. C’est juste que nous sommes disponibles pour travailler. C’est la prière de U2. Nous voulons être utiles, mais nous voulons changer le monde. Et nous voulons nous amuser en même temps. Quel est le problème avec ça?

Traduit par Alma ROTA et Jessica SAVAL

https://www.rollingstone.fr/exclusif-bono-interview-rolling-stone/

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« LES BOLCHEVIKS PENSAIENT LE MONDE COMME UNE BABYLONE CORROMPUE » la Maison éternelle de Yuri Slezkine

6 Janvier 2018, 02:11am

Publié par Grégoire.

le projet fou du communisme, cette volonté d’annuler le réel afin de créer de toutes pièces un « homme nouveau »

le projet fou du communisme, cette volonté d’annuler le réel afin de créer de toutes pièces un « homme nouveau »

Le lecteur pénètre dans la Maison éternelle comme dans un monde en soi, qui retrace à la fois la biographie de bolcheviks devenus des élites soviétiques dans la Maison du Gouvernement, construite en 1931 au bord de la Moskova, et la saga de la révolution russe, son idéalisme, son millénarisme et son échec. Avec un détour par le Siècle juif (2009, La Découverte), l’historien américain d’origine russe Yuri Slezkine a mis vingt ans à écrire ce livre total, foisonnant, basé sur une documentation prolifique et relatée comme un roman fourmillant de détails. Entretien.

Comment avez-vous eu l’idée de ce livre ?

J’ai écrit, il y a de nombreuses années, un article intitulé «L’Union soviétique est un appartement communautaire». C’était une métaphore pour l’Union soviétique. L’histoire d’un appartement communautaire et de ses habitants m’a semblé intéressante. C’est un lieu avec différentes familles qui partagent une cuisine, une salle de bains, le type d’appartement dans lequel j’ai grandi, comme beaucoup d’autres. Cela aurait été un travail d’historien, mais conçu comme un roman. Le problème n’était pas côté roman mais côté histoire : j’ai compris que je ne pourrais pas retrouver la trace de la majeure partie des habitants d’un même appartement. Je suis passé d’un appartement à un autre, puis à un bâtiment pour atterrir dans le plus grand immeuble de l’Union soviétique. Mon sujet de départ impliquait plusieurs étrangers rassemblés sous le même toit dans un espace réduit et j’ai terminé avec une énorme population, membres de l’élite pour la plupart, élevés tous ensemble dans la même foi.

Quand avez-vous décidé de choisir la Maison du Gouvernement ?

En 1997. Je savais que je disposerais de beaucoup d’éléments. Il y a un roman de Iouri Trifonov, la Maison du quai, paru en 1976 en Union soviétique. Tous les gens qui l’ont lu à l’époque voient ce bâtiment comme une sorte de symbole. Mon projet était de faire quelque chose de très différent, parce que ce texte est de la fiction. Je travaille sur l’histoire mais je vois aussi cela comme un travail de littérature.

Pensiez-vous faire une histoire du bolchevisme ?

J’ai réalisé que j’étais effectivement en train d’écrire sur le bolchevisme. Parler d’un appartement communautaire consistait aussi en un récit sur la révolution russe à travers plusieurs histoires de familles.

Votre première partie compte 400 pages sur les prémices de cette maison…

Mon plan originel était de contenir l’histoire dans un bâtiment, avec sa construction, et de la peupler avec des habitants et leurs familles, puis de les regarder mourir. Ce devait être un livre facile à lire. Mais ce qui leur est arrivé à l’intérieur du bâtiment, aux familles, à la révolution, ne pouvait pas être compris à moins de commencer plus tôt, au tournant du siècle, quand de jeunes garçons et de jeunes filles se convertissaient au socialisme. C’est pourquoi ce prologue n’a cessé de croître pour devenir ce qu’il est.

Comment avez-vous travaillé ?

Il y a un petit musée dans ce bâtiment, avec quelques dons d’anciens résidents. Mais l’essentiel vient des archives institutionnelles. J’ai aussi interviewé 60 personnes, majoritairement des femmes qui y ont habité et qui m’ont parfois montré leurs papiers de famille, des lettres, des photographies… Ce sont les documents les plus intéressants. Je savais bien sûr que je n’allais pas écrire sur la totalité des résidents des 505 appartements. J’ai beaucoup compulsé pour choisir mes personnages.

Etait-ce important d’avoir des gens représentatifs d’un mouvement de l’histoire ?

Je voulais avoir une représentation équitable de l’histoire et des différentes facettes de la vie soviétique, caractéristiques de différentes sortes de gens, même s’ils étaient tous de la même génération. Encore une fois, mon idée était de faire comprendre pourquoi ces gens ont été tués et de faire ressentir l’étendue de la tragédie. J’avais besoin de les appréhender d’abord comme des idéalistes, mais aussi comme des meurtriers de masse, des administrateurs compétents, des écrivains prolifiques… Et plus je pensais à la révolution, et aux gens qui la représentaient, plus je pensais à un texte épique. C’était moins un roman historique qu’un texte épique, couvrant la vie humaine, les histoires de familles liées les unes aux autres et à des événements plus largement historiques.

La littérature était-elle à ce point capitale dans la vie des bolcheviks ?

La littérature était extrêmement importante, elle arrivait en seconde place après la révolution. Ils passaient beaucoup de temps à lire des romans russes et occidentaux du XIXe siècle. La majeure partie de ce qu’ils avaient lu en prison était de la fiction reliée à la révolution et au marxisme. La littérature produite dans l’Union soviétique à cette époque tendait à mythologiser la vie soviétique. Platonov, par exemple, a décrit la construction de la Maison du Gouvernement, de la «maison éternelle»comme il l’appelle, qui est pour lui une métaphore de la construction du socialisme. La littérature est partout, leur vie est impossible à comprendre sans cela. Et jusqu’à un certain degré, la littérature est la raison pour laquelle le bolchevisme a échoué, pourquoi les pères ont échoué à transmettre leur foi aux enfants.

Pourquoi ?

Ces gens ont été arrêtés, condamnés pour trahison. Certains avaient des doutes sur le fait de vivre dans le bâtiment le plus prestigieux de l’Union soviétique, dans une forteresse séparée du reste du pays. Nombre d’entre eux se sont sentis coupables parce que l’accomplissement de la prophétie avait été reporté. Le fait que ce ne soit pas advenu et le fait de vivre d’une manière qu’ils n’avaient pas anticipée les poussaient à se sentir coupables. C’était peut-être en partie de leur faute.

Quand les gens me posent des questions sur le fait d’avoir grandi sans religion en Union soviétique, je réponds que de la religion, j’en ai eu. Il y avait ce que j’appelle «la religion Pouchkine». Les habitants de la Maison du Gouvernement ont reconstruit tout le système éducatif soviétique non pas autour de Marx, Lénine ou Staline, mais de Pouchkine et Tolstoï. C’est ironique, mais la culture reçue par les enfants de bolcheviks était majoritairement littéraire. C’était d’une importance énorme dans leur vie. Ils se servaient de la littérature pour imaginer leur présent et leur futur.

La thèse du bolchevisme comme secte millénariste n’est pas nouvelle, mais c’est une ligne forte de votre livre…

J’ai adopté une vue plus large. Je n’argumente pas sur le fait que le communisme était quelque part la continuation d’une tradition religieuse russe. Je rejette le concept de religion parce que cela pousse à diviser le monde en croyances, religieuses ou pas. J’ai découvert que mes personnages, dans leurs écrits, utilisaient le mot «foi» tout le temps. Ils pensent l’histoire comme un mouvement. Quand ils parlent de leur parti politique, ils le qualifient eux-mêmes de parti «d’un nouveau type». Ils pensaient le monde dont ils avaient hérité comme une Babylone corrompue, un monde d’injustice, d’inégalités, de ténèbres. Ils voyaient leur révolution comme une destruction violente du vieux monde et de ses fondations. Peu importe que ce soit religieux ou pas. C’est proche des premiers chrétiens, des mormons, et de ceux qui ont commis des suicides de masse… c’est un très vieux phénomène.

Je ne dis pas que le bolchevisme est comme les autres, mais il appartient à la même classe, dont la définition la plus brève serait «un mouvement dont les membres croient en la destruction totale de l’ordre existant dans leur vie». Les bolcheviks ont pris le pouvoir à Babylone dans le temps de leur vie. Dans la même vie, vous avez l’accomplissement incroyable de la prophétie. Mais toutes les prophéties millénaristes échouent. Les bolcheviks ont été remarquablement victorieux au début et remarquablement tragiques après avoir trébuché.

Pourquoi ne perçoit-on guère Staline dans votre livre ?

Lénine était infaillible. Lénine était un vrai prophète. Il n’a pas uniquement rêvé, il a mené son peuple, comme Moïse, à la terre promise. Staline était son héritier légitime. Il a incarné le parti. Il n’est pas dans l’histoire que je raconte parce qu’il n’était pas un sujet de l’agonie intérieure dont ont souffert mes personnages et dont ils sont morts. Si vous pensez à la majorité des romans historiques, de Victor Hugo à Walter Scott, les grands héros existent habituellement hors de la scène. Et les personnages principaux sont de plus petites gens.

Mais c’est une histoire sanglante. N’est-il pas tentant de commenter ?

Je voulais que les personnages et les événements parlent d’eux-mêmes. J’essaye de suggérer différentes manières de comprendre, mais je laisse le lecteur décider. Par exemple, l’un de mes personnages, Mironov, était exécuteur professionnel. Il se considérait comme un idéaliste révolutionnaire, mais il est aussi celui qui a lancé la grande terreur et organisé le meurtre de familles entières. C’est une sorte de monstre. Un jour, il ne veut pas aller travailler et le téléphone n’arrête pas de sonner, jusqu’à ce que la police secrète vienne le chercher. Avant de se rendre, il a marché pendant sept heures dans la nuit, sous la neige. Il sera torturé et tué, comme d’autres gens à cause de lui. Je n’ai pas à dire au lecteur si c’est une punition suffisante ou pas. C’est là.

J’ai deux épigraphes : un de Georges Perec, extrait de la Vie mode d’emploi, et le second de Faust, qui est très important pour mon histoire et la vie de ces gens. Il est sur la difficulté de juger et sur le diable. Vous savez, Méphistophélès se plaint qu’il est devenu très difficile de se saisir des âmes et de les garder…

Frédérique Roussel

http://next.liberation.fr/livres/2017/12/27/yuri-slezkine-les-bolcheviks-pensaient-le-monde-comme-une-babylone-corrompue_1619175

Yuri Slezkine La Maison éternelle, une saga de la révolution russe Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bruno Gendre, Pascale Haas, Christophe Jaquet et Charlotte Nordmann. La Découverte, 1 296 pp., 27 €.

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Chaque jour, la meute médiatique réclame son lot d'accusations..

4 Janvier 2018, 04:34am

Publié par Grégoire.

Chaque jour, la meute médiatique réclame son lot d'accusations..

L'affaire Weinstein a provoqué un élan formidable, une nécessaire prise de conscience -que seul un salaud ou un fou oserait discutailler. Mais tandis que, peu à peu, une parole se libère et que des monstres paient pour leurs actes, d'autres paroles s'étouffent et une toute autre espèce de monstre semble s'être libérée. Difficile de m'exprimer dans un désert consensuel. Peur de commettre des maladresses. Peur d'offenser des femmes, proches ou inconnues, en posant de simples questions. Fatigue aussi, d'avance, de la cohorte des haineux cuirassés de mauvaise foi, des phrases sorties de leur contexte, de ce cirque numérique d'où l'on ne sort que sali, simplifié, estropié. Ces questions qui me taraudent, ces inquiétudes qui me traversent depuis maintenant plusieurs semaines, nombre d'amies à moi les expriment en privé. Sauf que c'est moi -un homme- qui m'apprête à les transcrire. Moi et cette (fausse) réputation de gars très content d'en être un, moi et mes dix casseroles de plaisanteries douteuses que la toile saucissonna pour mieux les recycler. Bref, terrain délicat. Tout à perdre, rien à gagner. Si ce n'est de se sentir libre. Libre de se tromper. Un peu. Beaucoup. Peu importe. Dans un couple, tout sauf le silence, dit-on. Or on vit tous en couple avec notre conscience.

 

Il se trouve qu'avant-hier, je reçois sur Facebook le message d'une journaliste que je connais un peu et qui, par ailleurs, a toute ma sympathie. Elle travaille pour le site d'un célèbre magazine et me demande, sans sourciller, si je n'aurais pas "en magasin quelques infos croustillantes concernant des agressions sexuelles commises dans le milieu du showbiz". C'est la troisième journaliste à me poser cette question. Je lui réponds que "non, des types lourds, il y en a, oui, des producteurs un peu foireux obligés –croient-ils- de faire miroiter des rôles pour draguer les nanas, oui, à la pelle, sans doute, mais des agressions, des tentatives de viols, que je sache, non, pardon, je suis vraiment navré de ne pouvoir vous rendre service!". Elle insiste, "Même pas un dérapage? Oh vous avez bien quelques noms...". Par curiosité, je lui demande ce qu'elle range dans la case "dérapage". "Je ne sais pas, m'explique-t-elle, vous avez plein de copines actrices, y en a bien une qu'un type connu aurait chauffée de façon insistante, ça va du pelotage de nichons à la grosse main au cul, des gestes déplacés, en boîte, quand vous sortez, des types qui proposent des partouzes...". Et elle de conclure, comme s'il s'agissait d'un échange d'autocollants dans une cour de récré: "Votre nom ne sera pas cité et je vous revaudrai ça... Réfléchissez, je vous en supplie, un seul nom me suffira".

 

"Un seul nom me suffira".

Je dois avouer qu'à ce moment-là, j'ai été pris d'un petit vertige, mêlant colère et inquiétude face au monde qu'elle dessinait.

 

"Chère X, à quoi jouez-vous exactement? S'agit-il pour vous d'un jeu? D'une chasse? Quel est le but? Libérer la parole des victimes d'agressions ou trafiquer du clic pour vos médias malades? Est-ce chipoter sur les vertus d'une parole libérée que de déplorer cette façon de tout mélanger avec une gourmandise obscène, prenant le risque de discréditer un combat salutaire et d'offenser les vraies victimes? Dans le même sac d'indignité: les agressions, les tentatives de viol et les dragues de lourdingues? Confondus: les traquenards de pervers et les soirées libertines, les prédateurs et les machistes? Sommes-nous prêts à salir l'honneur de gens dont le seul tort serait d'être pathétiques? Va-t-on judiciariser la nullité et la connerie? Dans votre boîte à "porcs" célèbres, sautant à pieds joints sur le traumatisme des victimes, pourquoi n'iriez-vous pas jusqu'à dénoncer les infidèles notoires (l'infidélité n'est-elle pas ressentie par la personne trompée comme un profond traumatisme)? Et, partant de là, non contents de nourrir une guerre des sexes apparemment fort lucrative, que fait-on des drogués, des acteurs tyranniques et des metteurs en scènes obsessionnels, ceux-là qui vexent leurs équipes, leurs assistants, leurs proches (et –qui sait- leur conjoint)? Et les radins, chère X? C'est minable d'être radin, non? Voulez-vous que je vous dresse la liste de celles et ceux qui se font gifler pour lâcher trois euros alors qu'ils gagnent un max?

 

Pardonnez ma colère mais je ne supporte plus cette curée moyenâgeuse qui, sous prétexte d'un monde plus sain -plus juste, plus respectueux, plus égalitaire, bref, meilleur- nous monte les uns contre les autres et nous transforme, sinon en gibier, du moins en braconnier de son voisin".

Après deux heures de silence, elle a fini par me répondre: "En gros, je suis d'accord avec vous. Mais c'est un cycle. C'est l'époque qui veut ça."

"C'est l'époque qui veut ça"...

Pour les milliers de pisse-froid qui m'intenteraient ce procès, je m'empresse de rappeler que j'applaudis à quatorze mains toutes celles dont la parole libérée a permis de libérer celles de nombreuses victimes anonymes, décourageant peut-être l'assaillant qui sommeille dans la caboche pervertie de petits et grand patrons tapis dans leur bureau. Ces femmes, je les soutiens avec d'autant plus de vigueur que certaines sont des amies et que je sais les supplices qu'elles ont pu endurer. Ni l'argent ni le pouvoir ne permet d'abuser du corps de quiconque sur cette terre. Un monde libre, c'est un monde où les femmes sauront que les hommes sauront qu'en tentant d'abuser d'elles ils seront punis. Un monde libre, c'est ce monde où les femmes devraient pouvoir refuser n'importe quelle proposition graveleuse sans que leur carrière professionnelle puisse en être affectée. C'est un monde où ma petite sœur, mes amies, ma fiancée et toutes les autres pourront se balader dans la tenue de leur choix sans qu'un connard s'arroge le droit de leur parler, de les regarder ou de les toucher comme si elles méritaient d'être traitées comme des jouets.

Un monde libre, c'est AUSSI un monde où on aurait le droit d'exprimer publiquement ses craintes quant aux dérives liberticides que semblent autoriser les combats de société. Il n'y a pas qu'un seul discours, jamais. Ceux qui le prétendent sont des tyrans. Et ce n'est ni regretter ni freiner la libération d'une parole que d'en proférer d'autres, pas "contre" mais "en plus". Or, éternel paradoxe de toute révolution, voilà que des tribunaux publics tendent à museler l'expression du moindre doute ou de la moindre réserve. Sous prétexte qu'elle a osé s'interroger sur les vertus de l'utilisation systématique du mot "porc" (terme employé, en d'autres temps, par d'effroyables personnages), voilà Catherine Deneuve, personnalité libre et combative s'il en est, traitée de "traîtresse rétrograde", "sourde aux souffrances des femmes". Y avait-il urgence à dispenser des leçons de féminisme à celle qui, mettant jadis sa popularité en jeu, participa à de nombreuses luttes en faveur du droit des femmes à disposer de leur corps? La question qu'elle pose n'a pourtant rien d'inique: la gravité supposée d'un acte -associée à la nécessité d'une dynamique de libération de la parole- autorisent-elles le piétinement de la présomption d'innocence- un principe longtemps défendu par ceux-là-même qui se prétendent progressistes? Faut-il vraiment se réjouir que les réseaux sociaux et les sites d'actualité soient devenus le vestibule des tribunaux d'assise? On répondra à cela que les cas de dénonciations nominatives sont marginaux et que, merde, après tout, on ne fait pas d'omelette sans casser quelques œufs. Sauf que les œufs, en l'occurrence, ont (parfois) une dignité, une femme (ou un mari) et des gosses.

La dérégulation absolue des médias, dont l'éthique a depuis longtemps péri sous les crampons de la course aux clics, l'omnipotence des réseaux sociaux (dont chacun sait qu'ils n'exaltent pas précisément la part la plus sage de nous-mêmes!) ne devraient-elles pas, au contraire, nous obliger à redoubler de vigilance quant aux principes de précaution? Chaque jour, la meute réclame son lot d'accusations (quelle que soit la gravité des actes dénoncés), puis hop, les médias improvisent un procès expéditif et, dans la foulée, c'est la mise au pilori, les médailles qu'on retire, la statue qu'on déboulonne, un honneur qu'on déchiquette. "Un seul nom me suffira" m'écrit cette journaliste. Est-ce vraiment ce monde-là qu'on souhaite léguer à nos bambins? Un monde où la vertu (privée, politique, financière) serait d'abord inspirée par la peur du lynchage numérique et de la délation publique, le tout encouragé par des médias ouvertement opportunistes?

Une fois de plus, que ce soit clair: il ne s'agit pas de tremper dans la même baignoire de honte l'horrible affaire Weinstein (fruit d'une enquête journalistique de fond, corroborée par divers témoignages aussi fiables qu'accablants) et le système nauséabond qu'elle semble avoir légitimé.

Et si on relisait "La tâche" de Philip Roth –qui, en 2000, dans le contexte de l'affaire Lewinsky– décrivait par le menu les conséquences funestes d'une chasse aux sorcières, fût-elle perpétrée au nom du "progrès moral"?

Et si on matait sur Netflix le documentaire consacré à Anthony Weiner, ce candidat à la mairie de New York que la meute conspua après que des médias ont diffusé quelques sextos échangés sur Facebook avec des inconnues?

Et si on revoyait "La chasse", le grand film de Vinterberg?

Et si on s'interrogeait deux secondes sur ce qui s'est passé mardi, lorsqu'un acteur a révélé –via le site Buzzfeed (organe qui est au Times ce que Morandini.com est au Monde)- qu'en 1986, après une soirée arrosée, Kevin Spacey avait tenté d'avoir des rapports avec lui? L'acteur en question n'avait que 14 ans et Spacey 26: on est d'accord, ça pue. Bourré ou pas, ça chlingue. Peut-être va-t-on apprendre demain que Spacey a agressé des dizaines de personnes. Mais faut-il vraiment se réjouir qu'il n'ait pas fallu 10h à Netflix pour annoncer la fin de la série House of Cards et moins de 24h à l'académie des Emmy Awards pour renoncer à lui remettre une statuette d'honneur?

Un monde libre, c'est d'abord un monde où un adulte ne cherche pas à se taper un adolescent, certes (quel taré dirait le contraire?), mais c'est aussi un monde où on ne condamne pas les gens sans enquête, sans procès, sur des déclarations balancées par un type vingt ans plus tard sur internet.

Justice expéditive. Peines lourdes et immédiates. Prononcées par ceux-là même qui, avant-hier, à d'autres procès, réclamaient l'analyse rigoureuse. Plus de dialogue, plus de débat: La guerre? Se résoudre à ce qu'un homme ne soit plus que le miroir des fautes qu'il a commises à un moment de sa vie? Le siffler, comme cette foule a sifflé Polanski lundi soir à Paris? Condamner ceux qui projettent les films qu'il a tournés? Vraiment? Qu'on réclame qu'il soit jugé est une chose, mais qu'on insulte ceux qui défendent son œuvre n'en est-elle pas une autre? Quand bien même mériterait-il de subir, quarante ans plus tard, les foudres de l'indignité, n'est-on pas libre de regarder les films, d'écouter les chansons ou de lire les livres d'hommes et de femmes ayant fait preuve d'un comportement abject? Vais-je cesser de me déhancher sur une chanson de Michael Jackson ou de Jim Morrison sous peine de me voir désigné comme complice des saloperies dont ils furent accusés? Va-t-on interdire une expo sur Jean Genet, accusé de pédophilie et de vol? Va-t-on nier le tournant littéraire que marqua "Le festin nu" de William Burroughs ou le "Voyage au bout de la nuit" de Céline, sachant que l'un tua sa femme d'une balle de revolver et que l'autre collabora à un régime génocidaire? Ne peut-on plus parler, creuser et réfléchir?

Je ne pense pas qu'habiter ce monde-là nous soit vraiment profitable. Je ne pense pas que toutes les femmes se reconnaissent dans ces méthodes. Ni qu'on se sente plus libre en se faisant ainsi la guerre. Du moins je m'interroge. Parce que j'en ai besoin. Et que j'en ai le droit.

À présent, lâchez-vous...

Nicolas Bedos, Auteur, acteur metteur en scène

http://www.huffingtonpost.fr/nicolas-bedos/un-seul-nom-me-suffira-quand-la-liberation-de-la-parole-vire-a-la-guerre-des-sexes_a_23262930/?ncid=fcbklnkfrhpmg00000001

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Il faut que la nuit s'épaississe, pour que les étoiles apparaissent !

31 Décembre 2017, 04:52am

Publié par Grégoire.

Il faut que la nuit s'épaississe, pour que les étoiles apparaissent !

Lorsque l’on gratte la façade que chacun affiche de soi-même, le constat est décapant : il y a notre personne apparente, qui joue son rôle d’aller bien et il y a l’enfant intérieur, écrasé par des exigences tyrannisantes. Cet enfant se voit dans ce monde qui crève la bouche ouverte : essayant de ne pas être englouti par le diktat du volontarisme ambiant, il se dope d’excès de biens matériels, d’overdose d’affectivité et d’hyper-connexion.

Parce que nous refusons de reconnaitre que nous ne sommes rien -ou pure gratuité- nous nous réduisons à ces excès bruyant de déterminations, ces rôles qui nous donnent une petite supériorité, ou faisons -par exemple- de la foi, une «quasi-évidence» qu’on doit matériellement annoncer comme ‘normale’, claire et certifiée conforme.

Et, on essaie de se rassurer par un narcissisme qui se révèle être un des vices les plus exaspérants aujourd’hui : la bonne conscience. Nous sommes tellement contents de nous. Tellement satisfait !

Qui d’entre-nous ne fait pas tout pour cacher sa pauvreté existentielle, son manque abyssal de lumière ? Or, refuser nos états natifs d’intranquilité revient à organiser un désespoir qui pollue le monde : « tu dois, y’a qu’à, faut qu’on » ! Car il nous est insupportable d’être existentiellement comme jeté dans ce monde ! Et nous refusons la vérité de notre personne : un être en état radical d’impuissance, d’incontrôle et pur mendiant.

Ces quêtes intempestives de résultats, ces courses à l’efficacité, obstruent et empêchent toutes possibilités pour la vrai Lumière, le vrai sens de nos jours, de jaillir de nos nuits et nous faire entrer dans autre chose que nous-mêmes. 

Quel est le témoignage que le monde attend ? Celui de gens qui « savent », rassurés et rassasiés, réduisant le mystère humain à des schémas à accomplir et qui ne transmettent en fait qu’eux-mêmes, ou de personnes qui vont jusqu’au bout de la reconnaissance de leur néant, d’êtres perdus, mais laissant alors jaillir malgré eux une Lumière qui les dépasse ?

Quand on est vraiment perdu, on ne sait plus ce qu’on attend… là seulement, on peut se laisser trouver, par Celui qui, désespérément, nous cherche dans cette vie impossible.

Grégoire.

 

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À Noël, regardez-vous le nombril !

29 Décembre 2017, 04:24am

Publié par Grégoire.

À Noël, regardez-vous le nombril !
Le narcissisme est devenu notre seconde peau. Tous les « moi je » personnels ou communautaires sont de mise. Chacun se replie, protégeant d’oripeaux victimaires son égocentrisme cabossé. Les chrétiens cultivent leur identité, leurs crèches, leurs avantages acquis et leur héritage résiduel. Les ronds se réfugient dans la dénonciation de la « grossophobie ». Les « racisés » s’enferment dans la « non-mixité militante », où ils se retrouveront portes closes, sans les autres, pour mieux dénoncer l’ostracisme dont ils seraient l’objet. Les je-ne-sais-quoi soupirent après leur « je-ne-sais-qu’isme » trop peu reconnu. On ne quitte plus son petit soi douillet et blessé.
 
À Noël, regardons-nous donc le nombril, comme tout le monde. Mais regardons mieux. D’un point de vue chrétien, en tout cas, en nous, il n’y a pas nous, notre petite personne, notre petite Église, notre petite secte politique, ethnique ou idéologique. En nous, il y a plus fort que nous, c’est le Dieu tout-puissant qui se fait tout-faible. Je ne dis rien là de très original. Je me contente de reprendre l’un des grands thèmes de la théologie depuis les Pères de l’Église jusqu’aux mystiques rhénans, ces génies de la foi médiévale. À Noël, quelque chose naît en nous. Ce quelque chose, c’est le Tout-Autre. C’est Jésus. Nous ne mettons pas un santon dans la crèche pour parfaire la déco ou parce que « c’est notre culture et notre fierté », nous devenons Dieu. C’est tout de même plus ambitieux. « Dans cette naissance, Dieu nous devient tellement nôtre que personne n’a jamais eu une si intime possession. Il est nôtre, cet enfant, tout à fait nôtre, nôtre plus que tout autre bien. Il naît à chaque instant et sans cesse en nous », écrivait le dominicain Jean Tauler, au XIVe siècle. Bref, il se passe quelque chose en nous qui vaut toute l’attention, tout l’or, l’encens et la myrrhe du monde. « Fais silence, et le Verbe de cette naissance en toi sera prononcé et tu pourras l’entendre », conseillait Tauler.
 
C’est donc en nous que ça se passe. Mais les choses se compliquent aussitôt. Car ce dedans, c’est un dehors. Le pape François, par exemple, ne cesse d’appeler à une Église « en sortie ». Il peut sembler bien dérangeant qu’il donne l’impression de parler plus souvent des autres que de son propre troupeau, comme s’il était le gardien de nos frères plus que de nos biens, ou comme s’il pouvait devenir le pasteur universel. Les Rohingyas, les migrants, les personnes traitées comme des « déchets »… la liste est longue, pénible, culpabilisante. On aimerait bien qu’il s’intéresse un peu à nous. À nos problèmes, qui sont urgents. À nos mérites, trop peu reconnus. Pourtant, le mouvement de soi vers l’autre est le mouvement même de l’Incarnation, le vrai miracle religieux du christianisme. Il fait l’universalité de cette confession et fonde à la fois son implication sociale et sa profondeur spirituelle.
 
Reprenons un instant le fil de la pensée de Tauler : « C’est en écoutant et en se taisant que l’on va au-devant du Verbe. Sors de toi-même, et il entrera. Plus tu sors, plus il entre. » À Noël, Marie et Joseph sont partis de chez eux. Vers eux viennent les bergers et les mages. Chacun se trouve appelé hors de son chez-soi égotique. C’est l’un des paradoxes les moins souvent soulignés de la plus familiale de toutes les fêtes, celle où, par excellence, on aime se retrouver autour du cercle le plus intime et le plus chaleureux. « Vide-toi afin de pouvoir être rempli. Sors afin de pouvoir entrer », disait déjà Augustin. Pour un peu, si j’osais, je vous souhaiterais de passer Noël dehors. Qui sait si Dieu ne va pas d’abord visiter ceux que nous avons oubliés dans la rue, le froid et la solitude ? Pour les mystiques en tout cas, les choses sont claires : Dieu ne peut emplir le cœur de ceux qui sont déjà tout pleins d’eux-mêmes.
 
Joyeux Noël à vous, et faites-vous l’âme libre !

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