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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

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Notre Dame

17 Avril 2019, 14:30pm

Publié par Grégoire.

Notre Dame

Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle.

Sans doute ce phare étrange allait éveiller au loin le bûcheron des collines de Bicêtre, épouvanté de voir chanceler sur ses bruyères l’ombre gigantesque des tours de Notre-Dame.

Victor Hugo, Notre-Dame de Paris

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Les grands prêtres du moralisme .. (2)

11 Avril 2019, 03:18am

Publié par Grégoire.

Les grands prêtres du moralisme .. (2)

Cette peur d’être rejeté, de ne pas être accepté ou reconnu, en cache une autre : celle de se montrer tels que nous sommes, vulnérables, imparfaits et fêlés. De fait, on accepte pas d’être fragile, vulnérable. Et, on rejette nos vulnérabilités parce qu’on refuse de ne pas tout maîtriser. Accepter d’être imparfait, ce serait reconnaitre -consciemment ou non- que quelque part on est raté. Or ceci réclame en fait un très grand courage. Celui que les nouveaux-nés ont naturellement. Celui que notre éducation lisse nous fait perdre. Le courage c’est –pour faire simple- pouvoir se montrer tel qu’on est, sans masque ni façade. Sans convention ni désir de plaire. Le courageux, c’est d’abord celui qui n’a pas peur d'être imparfait et fêlé. Accepter d’être vulnérable c’est arrêter de contrôler et de prévoir, de courir après ce qu’on pense qu’on devrait être, ou de chercher à correspondre à ce qu’on croit que les autres attendent de nous. C’est enfin arrêter de croire que les lézardes de l’autre sont pires que les miennes. Ultimement, c’est arrêter de croire que Dieu punit nos fautes ! Que nos fautes, nos erreurs l’affectent quelque part. Elles n’affectent que nous, et Dieu les permet pour qu’enfin il y ait un lieu où l’on soit obligé de le laisser faire. Et enfin, c’est arrêter de refuser que Dieu, la Vie, la nature, permettent ce chemin pour nous entraîner dans quelque chose que nous ne maitrisons pas ! Le refus de nos vulnérabilités -ou vouloir en guérir, pouvoir les supporter, ou même en comprendre le sens- c’est juste le refus, souvent caché, de celui qui en fait veut être la source totale de lui-même; c’est juste quelqu’un qui refusant toute dépendance, se fait son propre Dieu. C’est la racine de tout fanatisme religieux, extrémisme politique ou talibanisme doctrinal.

Accepter d’être vulnérable c'est donc réapprendre constamment à se recevoir tel qu’on se découvre : en chemin. En devenir. En quête constante. Accepter qu’on ne sait pas tout. Donc qu’on puisse se tromper. Que l’autre puisse se tromper. Seul moyen pour arrêter de hurler et de commencer à écouter. Seule manière d’arrêter nos projets tyranniques d’efficacité impitoyable sur nous-mêmes et devenir un peu doux, de cette douceur du père qui accepte de marcher au rythme -lent- de son enfant. 

Mais la vraie cause de nos projections narcissiques c’est la honte qui nous ronge. Ces marécages de l’âme comme disent les disciples de Jung. La honte c’est cette attention excessive aux critiques extérieures. Le frein à main qui coupe tout élan ou renouveau, c’est cette petite voix intérieure qui en nous critique ou râle en fonction d’un idéal religieux, politique ou écologique. On devient esclave d’une idée, d’un principe, d’un but qu’on se donne. Le résultat? C’est trop souvent un double blindage intérieur qui nous oblige à vivre dans l’image constante que l’on essaye de se donner à soi-même et surtout aux autres. Et alors ? Bah, bienvenue dans le monde parfait des bisounours intolérants : bisounours en façade, intolérant en fait, où on devient spectateur d’une vie qu’on ne vit plus, refusant toute lutte, toute contradiction, toute merdouille. La honte c’est : « désolé, là, dans ce lieu précis de ma vie, je suis une erreur ». Et elle entraîne la pire des culpabilités -qu’on refoule- et tout ce qu’on fait devient une justification pour compenser cette plaie, cette lèpre qu’on s’est interdit d’avoir. Le monde nous interdit d’être faillibles. Encore plus le caté: « tu prendras la ferme résolution de ne plus recommencer » et si je recommence ? Non, c’est interdit! Nous sommes pour beaucoup formatés type école de commerce. Faut savoir se vendre. Être efficace ! Faut qu’on puisse compter sur nous ! Ne pas pouvoir tout faire est un manque de responsabilité ! Faut être un gagnant ! Et on nous enfonce dans ce manque culpabilisant de résultats en nous disant : « tu veux de l’aide ? »  Ou encore « c’est pas grave, tu vas bien y arriver ». Bref, nous sommes réduits à des devoirs inaccessibles concurrencés par des qualités infinies que nous sommes supposés avoir : c’est une camisole de force permanente. De la sainteté héroïque. Des vertus de martyrs. De la connerie en boîte, désespérante et culpabilisante. Tant que la foi -et d’abord la vie humaine- ne sera pas une quête pauvre, toujours à reprendre, jamais possédée, elle engendrera des monstres laïcs à plusieurs têtes. L’athéisme totalitaire, le capitalisme sauvage, un petit-fils de l’Eglise. Qui l’eût cru ?

« Dieu ne fait rien. Ce serait là son métier : ne rien faire. C’est un métier très difficile, il y a très peu de gens qui sauraient bien le faire. Dieu, lui, fait cela très bien. De temps en temps pour se reposer, il s’arrête de ne rien faire : alors il fait des bouquets : il cueille toutes les lumières du monde, même celle des orages et des encriers, il en fait des bouquets mais ne sait à qui les offrir. Ou bien il met un coquillage tout contre son oreille et il écoute des musiques, toutes les musiques du monde, longtemps il écoute et c’est comme un  flocon dedans son cœur, un tourment d’écume, le premier âge de la mer, l’immensité de la mer dedans son cœur et Dieu se met à rire et Dieu se met à pleurer, parce que rire ou pleurer, pour Dieu c’est pareil, parce que Dieu est un peu  fou, un peu bizarre. Et si on lui demande ce qu’il a, il dit qu’il ne sait pas, qu’il ne sait rien, qu’il a tout oublié le long des chemins, et qu’il a perdu la tête, perdu son ombre, qu’il ne sait plus son nom. Et puis il rit, et puis il pleure, et il s’en va et il s’en vient, et c’est le jour, puis c’est la nuit, et puis voilà, c’est toujours comme ça, toujours, chaque jour.* »

Grégoire Plus. Pérégrination d'un cherchant-Dieu.

*Christian Bobin.

 

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Les grands prêtres du moralisme...

9 Avril 2019, 05:07am

Publié par Grégoire.

Les grands prêtres du moralisme...

Comme dans les anciens pays du bloc de l’est, on trouve sur les places des grandes villes Cubaines, ou sur des panneaux d’affichage, des statues et des effigies à la gloire du régime. Les Fidel, Che, Raoul, ou encore Hugo Chavez trônent sur des autels laïcs offerts en vénération au bon peuple. En dessous, des exhortations à l’héroïsme, à la fidélité à la révolution, à la lutte pour la victoire etc. La sainteté communiste quoi. Ceci n’est pas sans rappeler les statues qui trônent encore dans nos églises, avec leur physique kitsch de demi-dieu, revêtus d’une perfection idéale, vainqueur d’épreuves inaccessibles au commun des mortels, exaltant un angélisme culpabilisant pour les petits et désespérant au possible ! Ce discours encore très en vogue d’une sainteté héroïque, d’une tension vers la perfection, d’une sainte horreur du péché, d’une application parfaite de la loi comme modèle de salut reste toujours les soubassements de l’éducation chrétienne en général, et de ses avatars communistes ou fascistes en particulier. Au moins inconsciemment. De fait, nos sociétés occidentales sont basées sur ce modèle-là. Un pharisaïsme qui ne dit pas son nom. Mai 68 –avec ses excès que l’on connait- n’a rien pu faire pour déboulonner ces idoles. Les médias se sont même fait les relais du Dieu gendarme perfectionniste. Ils absolvent ou condamnent. Ils pointent le bouc émissaire qu’il faut chasser ou le juste ignoré. Ils décident du bien et du mal. Et surtout, ils sont ces nouveaux grands prêtres d’un moralisme toujours aussi monstrueux. Celui de l’hypertolérance chez eux. Celui d’une pureté morale extérieure chez les chrétiens.

Cette exigence de résultat ‘moral’ dans le monde chrétien est relativement nouvelle. Une des principale luttes de la vie chrétienne a permis son arrivée.  En effet, la lumière de l’Evangile n’est jamais acquise. Elle est bien trop humaine pour l’homme. Elle exige d’être constamment redécouverte puisque ce n’est ni un message, ni des valeurs, ni des règles, ni une morale, mais… une personne. Ni synthèse, ni catéchisme, ni formule aucune ne peuvent dire ce don qui pour nous est toujours de trop. Or, certains ont voulu ne plus à avoir à toujours tout redécouvrir. A être toujours dépassé. C’est vrai, c’est pénible cette exigence évangélique de rester comme des petits enfants. Ou mieux, à devenir même comme des embryons dans le sein de leur mère. On a tout de même un peu d’autonomie et de prudence. C’est au XIVe siècle, que nous sommes passés d’une mendicité face à un mystère qui nous dépasse à quelque chose qu’on a décidé comme évident et pour lequel il fallut trouver des arguments convaincants. Evolution d’une certitude vécue dans la nuit à un désir d’évidence qui devait être quasi visible. D’où très vite, un refus de la diversité des chemins. Conséquence immédiate : l’autre, celui qui ne pense ou n’agit pas comme moi est devenu le mécréant. Le païen. Le fils du diable quoi. J'ai raison. Tu as tort. Ferme-la. Point final. Et c’est devenu la politique de nos jours. Il n'y a plus aucune vision. Il n'y a plus de débat. Il n'y a que la recherche d'un coupable à blâmer. L’Inquisition inventée par l’Eglise, a été dépassée par les pays totalitaires, mais reprise aussi d’une manière soft et subtile mais non moins puissante par nos démocraties médiatiques.

Dans tous les cas il y a la même paresse d’avoir à tout repenser tout le temps, et la peur d’avouer qu’on ne sait pas. La peur de reconnaître qu’on cherche ou qu’on puisse se tromper. Et derrière cela, agit cette violence communautaire qui détruit nos vies d'une façon incompréhensible : le refus de notre solitude, de notre néant, et l’image de nous-mêmes qui se cristallise  dans cette peur liés à la honte, à la peur d’être seul, de n’être pas accepté et reconnu. De fait, les seules personnes qui n'éprouvent pas de honte sont celles qui sont incapables d'empathie, insensibles, enfermées en elle-mêmes, ou celles qui ont conquis leur solitude. Celles-là ne dépendent plus de l’opinion des autres, ou de ce qu’elles font. Cette pression du regard extérieur existe au plus haut point chez les catholiques. Une rumeur, un petit ragot, oh pour rien, comme ça, avec l’air de ne pas y toucher. Et par derrière, des jugements d’une violence inouïe. Des mises à l’écart. Des mises à l’index. Et des critiques en veux-tu en voilà. Il n’y a souvent pas pire tribunal que des sorties de messes dominicales.

Grégoire Plus.

 

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L’art, c’est la contemplation.

5 Avril 2019, 10:34am

Publié par Grégoire.

L’art, c’est la contemplation.

L’on recherche l’utilité dans la vie moderne : l’on s’efforce d’améliorer matériellement l’existence : la science invente tous les jours de nouveaux procédés pour alimenter, vêtir ou transporter les hommes : elle fabrique économiquement de mauvais produits pour donner au plus grand nombre des jouissances frelatées : il est vrai qu’elle apporte aussi des perfectionnements réels à la satisfaction de tous nos besoins.

Mais l’esprit, mais la pensée, mais le rêve, il n’en est plus question. L’art est mort.

L’art, c’est la contemplation. C’est le plaisir de l’esprit qui pénètre la nature et qui y devine l’esprit dont elle est elle-même animée. C’est la joie de l’intelligence qui voit clair dans l’univers et qui le recrée en l’illuminant de conscience. L’art, c’est la plus sublime mission de l’homme puisque c’est l’existence de la pensée qui cherche à comprendre le monde et à le faire comprendre.

Mais aujourd’hui l’humanité croit pouvoir se passer d’art. Elle ne veut plus méditer, contempler, rêver ; elle veut jouir  physiquement. Les hautes et les profondes vérités lui sont indifférentes : il lui suffit de contenter ses appétits corporels. L’humanité présente est bestiale : elle n’a que faire des artistes.

L’art c’est encore le goût. C’est sur tous les objets que façonne un artiste, le reflet de son cœur. C’est le sourire de l’âme humaine sur la maison et sur le mobilier. C’est le charme de la pensée et du sentiment incorporé à tout ce qui sert aux hommes (…)

Le caractère, c’est la vérité intense d’un spectacle naturel quelconque, beau ou laid : et même c’est ce qu’on pourrait appeler une vérité double : car c’est celle du dedans traduite par celle du dehors ; c’est l’âme, le sentiment, l’idée, qu’expriment les traits d’un visage, les gestes et les actions d’un être humain, les tons d’un ciel, la ligne d’un horizon.

Est laid dans l’art ce qui est faux, ce qui est artificiel, ce qui cherche à être joli ou beau au lieu d’être expressif, ce qui est mièvre et précieux, ce qui sourit sans motif, ce qui se manière sans raison, ce qui se cambre et se carre sans cause, tout ce qui est sans âme et sans vérité, tout ce qui n’est que parade de beauté ou de grâce, tout ce qui ment.

Quand un artiste, dans l’intention d’embellir la nature, ajoute du vert au printemps, du rose à l’aurore, du pourpre à de jeunes lèvres, il crée de la laideur parce qu’il ment.

Quand il atténue la grimace de la douleur, l’avachissement de la vieillesse, la hideur de la perversité, quand il arrange la nature, quand il la gaze, la déguise, la tempère pour plaire au public ignorant, il crée de la laideur, parce qu’il a peur de la vérité.

Pour l’artiste digne de ce nom, tout est beau dans la nature, parce que ses yeux, acceptant intrépidement toute vérité extérieure, y lisent sans peine, comme à livre ouvert, toute vérité intérieure.

Il n’a qu’à regarder un visage humain pour déchiffrer une âme ; aucun trait ne le  trompe, l’hypocrisie est pour lui aussi transparente que la sincérité ; l’inclinaison d’un front, le moindre froncement de sourcils, la fuite d’un regard lui révèle les secrets d’un cœur.

 

Auguste Rodin, L’Art.

 

 

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Les femmes et Dieu (II)

31 Mars 2019, 20:24pm

Publié par Grégoire.

Les femmes et Dieu (II)

 «Nous ne devons pas avoir peur de la bonté, et même pas non plus de la tendresse » François, Pape.

Ayant grandi dans la patrie de la sainte de Lisieux, j’ai fait mien depuis longtemps ces passages que tous ses dévots répètent sans souvent rien comprendre de leur sublime insolence : « dans le cœur de l’Eglise, ma mère, je serais l’amour ». Ah oui, rien que ça ? Oui, pas seulement quelqu’un qui aime, mais l’amour lui-même ! Maintenant qu’elle a été diagnostiquée plus grande sainte des temps modernes on lit ces mots sans broncher, mais à l’époque où elle les écrit, c’était sinon insolent, du moins culotté !  C’est à cause de son sens de l’amour qui nous prend tout entier qu’elle se compare à Marie Madeleine « Voyez la Madeleine : elle en a consommé des hommes, jusqu'à rencontrer "à hauteur de cavalier", celui qui a su parler à son coeur. Et alors, mort ou vivant, elle ne le lâche plus… » rappelant que si elle n’avait pas été attirée au Carmel elle en aurait sûrement consommés plus que Marie Madeleine…*

Sacrée bonne femme qui d’une tout autre manière rappelle l’orgueil insolent de la pucelle d’Orléans qui tint tête à ce Cauchon, évêque de Lisieux, clamant à chaque début des jours de son procès : « je viens de Dieu et j’y retourne ». Manière de lui faire savoir : « bas les pattes mon coco, tu touches à moi, tu touches à Dieu ! » Malheureusement, ce Cauchon devait avoir autant de crainte de Dieu qu’une truie de se salir… C’est toujours la pauvreté d’esprit et le sens des femmes qui a fait défaut chez les hommes d’Eglise. Ou peut-être est-ce le même manque ? C’est certain que devant ce que Dieu a proclamé être son chef-d’œuvre, la raison masculine préfère souvent rester dans sa pusillanimité que de s’avouer ignorant. Faut pas charrier après tout, on était quand même là avant elles ! Eternel orgueil du droit d’aînesse ! Pourtant c’est trop souvent d’elles que viennent les plus profondes lumières : par exemple cette lettre que devrait apprendre chaque personne se réclamant de l’évangile et dont certains psychiatres admirent la finesse d’intelligence : « plus on est faible, sans vertus ni désirs, plus on est propre aux opérations de cet amour consumant et transformant...  il faut consentir à rester toujours pauvre et sans force, et voilà le difficile, car le véritable pauvre d'esprit, où le trouver ? (Pas) parmi les grandes âmes, mais bien loin, c'est-à-dire dans la bassesse, dans le néant... Ce qui plaît au bon Dieu, c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde... Voilà mon seul trésor …». Bref, aimer simplement ses nullités et attendre d’être de plus en plus faible ! Pas très sexy ! Pourtant source de joie. Et, parce que ces lieux où on n’est plus capable de coopérer sont en nous les vraies portes ouvertes à l’action de l’Invisible : « toute notre vie n’est faite que d’échecs et ces échecs sont des carreaux cassés par où l’air entre ». Et enfin, y-a-t-il autre chose que l’amour qui mette à nu nos fragilités et vulnérabilités et qui nous rendent donc évangéliques ? « Vous tous qui m’écoutez, moi je vous dis : aimez ! » 

C’est certainement la première conversion que le monde attend -inconsciemment- de l’Eglise. Spécialement au pays de Nabilla et de ‘ses anges’.  Mais, peut-être faudrait-il que l’on arrête de seulement écouter les femmes que Dieu envoie, pour enfin les laisser nous prendre la main et nous montrer le chemin ? « Pour aller là où tu ne sais pas il faut passer par où tu ne sais pas » disait St Jean de la Croix

 

Grégoire Plus.

 

* "Cette femme (Marie Madeleine) a toujours exaspéré certaines catégories de gens. Aujourd’hui, elle exaspère les puritains, les intellectuels et les exégètes, comme jadis elle a exaspéré les pharisiens et, parmi les apôtres, Judas. Elle est trop grande, elle est trop près du Christ, elle comprend trop bien tout, elle aime trop, elle ne dit rien pourtant ou presque, mais elle offusque, elle scandalise. D’ailleurs, elle ne scandalise pas que les pharisiens ou les prêtres, par dessus tout elle porte sur les nerfs des médiocres. Elle voit grand, elle aime grand, elle ne frappe qu’aux portes dont le marteau est à hauteur de cavaliers » RL BRUCKBERGER, Histoire de Jésus-Christ, Paris 1965 p. 565 

 

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Les femmes de Dieu.

25 Mars 2019, 12:45pm

Publié par Grégoire.

Les femmes de Dieu.

Pérégrinations d'un cherchant-Dieu.. suite.

 

Messe chez les MC’s ou sœurs de Mère Teresa. J’aime bien ces filles que j’ai longuement fréquentées aux Philippines, en Papouasie, en Inde… dévouées aux plus pauvres d’entre les pauvres. Impressionnantes. Je reconnais dans leurs yeux une certaine tristesse liée à leur formation un peu trop volontariste et, surtout, à cette peur de l’affectivité humaine qu’on leur a trop souvent inculquée. Chez elles, très peu de manifestations d’affection à travers des gestes. Une maladie occidentale qu’on a exportée chez ces filles venues souvent de pays pauvres, mais pourtant riches de gestes et de tendresse. « Ça pourrait tellement vite déraper » m’avait-on dit. Ah oui ? Et après ? Vaut-il mieux prendre le risque de déraper ou bien de terminer avec un cœur sec comme un manche à balai ? Thomas d’Aquin n’avait-il pas clamé en son temps : « l’Esprit saint n’aime que ceux qui aiment ! » L’amour n’est-il pas au cœur de l’Evangile ? Et on s’en méfie encore ? Parce qu’on veut tout maîtriser et que, manque de chance, l’amour nous échappe ? Il est à la fois le lieu précis de la surabondance, de l’excès, toujours de trop et en même temps ce qui nous laisse pauvre, démuni. Mais surtout, si « il n'y a pas de connaissance en dehors de l'amour… (mais surtout) il y a quelque chose de plus terrible que la mort : une vie sans amour » . Pourquoi cette méfiance maladive vis à vis de nos sentiments ?  de notre affectivité ? Est-ce parce que l’amour est toujours inchoatif, imparfait, blessant, avide, possessif, mêlé de passion et d’instinct animal…? Et que le primat de l’intelligence rationnelle, celle qui veut se faire mesure, rend tout débordement, toute souffrance insupportables…? Bizarre que le chemin que le Christ propose soit celui d’un amour crucifiant, et qu’encore plus bizarrement on appelle encore cela « LA Passion ». 

Ce n’est peut-être pas pour rien que l’évangile ait été en fait d’abord communiqué à une femme, Marie. C’est peut-être pour cela que l’évangile de Jean est à la fois le plus profond et aussi le plus historique. Parce que c’est l’évangile de Marie. Et les hommes s’en sont emparés. La femme, n’est-elle pas celle qui éveille l’amour et le renouvelle ? Pour ce faire elle peut-être aussi une grande manipulatrice. Toujours un peu dans les extrêmes. Alors que les hommes sont plutôt des extrémistes dans leur médiocrité… Mais alors, la parole du Christ pouvait-elle être gardée dans son intention première par des hommes ? « je prétends que la première voix féminine du monde, le premier homme à avoir parlé d'une voix féminine, c'était Jésus-Christ. La tendresse, les valeurs de tendresse, de compassion, d'amour, sont des valeurs féminines et, la première fois, elles ont été prononcées par un homme qui était Jésus. Or il y a beaucoup de féministes qui rejettent ces caractéristiques que je considère comme féminines. En réalité, on s'est toujours étonné du fait qu'un agnostique comme moi soit tellement attaché au personnage de Jésus. Ce que je vois dans Jésus, dans le Christ et dans le christianisme, en dépit du fait qu'il est tombé entre les mains masculines, devenues sanglantes et toujours sanglantes par définition, ce que j'entends dans la voix de Jésus, c'est la voix de la féminité en dehors de toute question de religion et en dehors de toute question d'appartenance catholique que je puis avoir techniquement. (…) si on me demande de dire quel a été le sens de ma vie, je répondrai toujours - et c'est encore vraiment bizarre pour un homme qui n'a jamais mis les pieds dans une église autrement que dans un but artistique - que cela a été la parole du Christ dans ce qu'elle a de féminin, dans ce qu'elle constitue pour moi l'incarnation même de la féminité. Je pense que si le christianisme n'était pas tombé entre les mains des hommes, mais entre les mains des femmes, on aurait eu aujourd'hui une toute autre vie, une toute autre société, une toute autre civilisation.*» 

Face aux soeurs, je me désole que ces femmes, qui déjà ont offert leur capacité de jouir physiquement, d’être mère, de recevoir la tendresse de leurs enfants, s’interdisent de prendre une main, d’embrasser un homme, de recevoir un geste de tendresse, un baiser. Jusqu’à quand le refus de toute incarnation, de tout geste ? Jusqu’à quand la manifestation dans la chair de nos affections humaines sera-t-elle liée à un interdit culpabilisant pour des consacrés ? Puisqu’on sait que les rejets sont pires que certaines déviances qu’on essaye de prévenir ? Jusqu’à quand cette peur manichéenne de ces parties du corps que l’on cache parce qu’on ne sait pas quoi en faire, alors que l’on se gave l’esprit de nourriture malsaine ou débile dans des curiosités puériles, des conversations mondaines ou en surfant désespérément sur le web… ? 

Grégoire Plus.

*Romain Gary.

 

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Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

23 Mars 2019, 01:44am

Publié par Grégoire.

Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

L’historien Pierre Chaunu a montré combien l’excessive ‘spiritualisation’ des théologiens de la fin du moyen-âge a engendré un retour de bâton matérialiste et faussement libérateur au temps de la dite Renaissance, qui s’est épanoui et a fleuri avec la Réforme, puis la Révolution française et l’athéisme des Lumières. Descartes en est le trop clair exemple ; lui qui -et c’est une bêtise qui n’a pas beaucoup d’égale dans l’histoire de la pensée- voulut prouver mathématiquement que Dieu existe, d’une manière telle qu’après lui plus personne ne soit athée. On a tendance à oublier que ce généreux monsieur était d’abord un théologien, qui comme chacun sait, cherche la certitude de la foi et non l’évidence de l’expérience. Ensuite, le raisonnement mathématique ne fait que déduire des choses qui y sont déjà présentes. Bref, juste la pétition de principe qui a abouti à l’effet inverse : un refus généralisé de la question de Dieu. 

Ensuite, la formalisation morale des mœurs, la culpabilisation à outrance de la chair et le faux renouveau spirituel au XIXe dérivé de certaines formes du jansénisme catholique ou des doctrines puritaines protestantes a donné naissance aux idéologies matérialistes du XXe siècle, des systèmes totalitaires ou du capitalisme fondu dans l’eau tiède démocratique qui perdure aujourd’hui. L’exaltation de l’esprit pour lui-même –sous couvert d’élévation spirituelle- a appelé des vengeances sans concession de la matière : « Pas de race plus inhumaine sous le soleil que celle qui croit représenter le Bien. Pour donner à la vie son goût le plus amer, il suffit donc de la remettre entre les mains des bien-pensants. » 

Voilà pourquoi, sans jeter la pierre sur des personnes en particulier, je ne veux pas être l’héritier de monstruosités dont les plus pauvres payent aujourd’hui encore, et terriblement, les conséquences. Le mal entre souvent dans nos vies sous des airs faussement spirituels, modestement, l’air de rien, on pourrait presque dire : avec un humble sourire. Le mal s’insinue dans l’air comme de l’eau sous une porte. D’abord presque rien. Juste un peu d’humidité. Celle du bon sens raisonnable, de la prudence des gens dits normaux. C’est étonnant que peu s’inquiètent des non-compétences ou des discours faussement spirituels de leur clergé. Le défaut le plus flagrant est souvent une paresse savamment organisée de ceux qui n’ayant pas de profession officielle, finissent par ne pas travailler beaucoup. Oh, ils sont occupés, croyez le bien. Mais, le papillonnage et l’activisme ne sont pas pour autant du travail. Et si le manque de labeur était la vraie plaie des institutions de croyants ? Les grandes idéologies du XXe siècle tournent autour de la question du travail. Et c’était déjà un des lieux de remise en cause de l’ancien régime. Avant d’enseigner, le Christ avait bossé 30 ans comme charpentier. Pourquoi ? Et ceux censés le représenter ou parler en son nom n’auraient qu’à lire des livres pieux ? « Qui veut faire l’ange fait la bête » soulignait Aristote. Alors, jusqu’à quand cet esprit étriqué qui voudrait qu’on se sauve en annihilant toute passion ou déviance morale dans un stoïcisme névrotique? Jusqu’à quand nos idées vont tenir lieu de réel auquel notre corps doit se soumettre ? D’où vient qu’aujourd’hui le corps est réduit à n’être qu’une machine, insupportable lorsqu’elle nous empêche d’atteindre ces canons idéaux qu’on nous vend ou des perfections spirituelles in-atteignables ? D’où vient cette tension d’être des propriétaires acharnés de notre autonomie, cette compulsion à s’auto-regarder comme des tours de contrôles permanentes, et cela, spécialement chez ceux qui désirent le ciel ? Quel est le grand labeur qui nous fera accepter que notre corps n’est pas du maîtrisable, que la matière oblige à l’abandon et que notre vie nous échappe ? Quand aurons-nous fait assez d’œuvres pour toucher que notre vie n’en n’est pas une ? Enfin, et surtout, que certains prélats ne le vivent pas est une chose, mais enseigner en chaire des tyrannies morales parce qu’on ne s’est jamais retroussé les manches, engendre des refoulements, des tsunamis spirituels, des séismes civilisationnels des plus terribles. Là, il n’y a pas de pitié pour ces faux prophètes ! « Malheur à vous qui avez enlevé la clef de la science ! Vous-même n’y êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer vous les en avez empêchés ! ».

L’ordination à Santa Clara en dit long sur cette Église qui, malgré son environnement plus que défavorable, est loin d’être martyre dans son Institution. Des séminaristes en soutanes romaines noires impeccables, cheveux gominés, un embonpoint à faire pâlir des femmes enceintes ; une liturgie plastique et longue dans une cathédrale aux bondieuseries d’un goût douteux : d’un kitsch dévotionnel, imposant des Jésus crucifiés tordus délicatement dans une nudité d'hortensia pâle ou de lilas crémeux, et, décortiqués aux genoux et aux épaules, d'identiques plaies vineuses pour faire pleurer, ou encore, des saintes vierges en robes de premières communiantes, ‘genre italien’ disent les marchands de glace. Devant cela je préfère d’habitude aller prier devant un nu de Botticelli, du Titien ou d’Ingres ou devant le baiser de Rodin. Là, au moins, il y a de l’incarnation ! De la chair ! Pas des trucs de fiottes. La procession s’élance. Tous bien propres et bien rangés. Un troupeau d’oies ! On sent de loin ceux qui cherchent à se placer et à faire carrière, me glisse un prêtre qui connaît bien le français et vit dans une pauvreté des plus sommaires ! J’aime bien ce prêtre. Aucun signe distinctif sur lui sinon un large sourire. Et un je ne sais quoi de bonté sans limite transpire de son visage. Une tendresse paternelle qui n’effraierait pas des oiseaux. Des yeux pétillants d’enfants. Tout ça respire l’évangile : le souci des personnes, le respect des chemins et des interrogations, et une disponibilité sans concession. Son temps ne lui appartient plus. On sent un homme prêt à faire l’effort de tout redécouvrir chaque matin. Ne pas avoir de frigo doit aider à ne pas faire de conserves spirituelles. Par contre, j’ai dû louper ce passage de l’Evangile où il est dit qu’il faut faire carrière. Comme celui où Jésus réclame d’être à cheval sur la liturgie, de ne pas exercer son intelligence ou d’obéir comme un cadavre à l’Institution… Où est le Christ délinquant spirituel qui s’est dressé contre les grands prêtres trop sûrs d’eux-mêmes ? « Comment pouvez-vous croire vous qui recevez votre gloire les uns des autres ? (…) Si vous reconnaissiez être aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais vous dites : ‘nous voyons’ ! Eh bien, votre péché demeure ! » Il faut de l’ordre et des chorales qui chantent bien. On demande aux chrétiens d’être gentils, souriants et de donner à la quête. Point. De souriants crétins quoi. 

Ceci explique en partie le non-rebondissement de l’Eglise-Institution au passage de Jean-Paul II en 1998. Le vieux Lion polonais qui s’était payé plusieurs fois la barbe de Fidel sans retour de bâton, avait obtenu des jours de congé pour les cubains : Noël et le vendredi saint. Mais le Cardinal de la Havane, Jaimé Ortega, a choisi ensuite de continuer à faire profil bas face au régime. Il a, pour sa défense, été emprisonné et envoyé en camp de travail forcé en 1966, peu après son ordination. La visite de Benoit XVI fut un pétard mouillé. Pour subsister, l’Institution s’est faite distante, mais huileuse et tiède. Leur soumission au régime ? La docilité du bétail trop châtié, trop puni, qui redoute les coups. Bon mais mollo, qu’aurais-je fait à leur place ? Et puis, qui a dit que l’Institution allait nous sauver ? Ou que l’Institution c’était l’Eglise ? « La partie principale c’est le tout » dit Thomas d’Aquin. Et la partie principale, dans l’Eglise, ce sont les cherchants, les criants vers Dieu, les brûlants, les pauvres et les misérables. Ceux qui ne peuvent plus croire en eux-mêmes. Ce sont eux les saints cachés, les martyrs, les broyés, les petits, ceux qui n’ont pas assez de qualités pour être curés ou du moins prélats. Ce sont eux qui ont la foi. Ce sont eux qui sauvent Cuba. Les autres, ils ont parfois la foi, mais ils ont surtout leur soutane. Ils ont la foi, oui, le temps d’un sermon. Et puis, ils sont occupés à tellement d’autres choses… Et d’abord, vous en connaissez beaucoup d’évêques ou de prélats qui sont saints ? Mis à part les martyrs qui ont été, dirons-nous, un peu forcés, combien de saints parmi les prélats issus du goutte à goutte du quotidien… ?

Grégoire Plus.

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Impuissance ...

21 Mars 2019, 02:02am

Publié par Grégoire.

Impuissance ...

« Des milliers de livres ont été écrits pour indiquer comment lutter contre le mal, pour définir ce que sont le bien et le mal. Mais le triste en tout cela est le fait suivant, et il est incontestable : là où se lève l’aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule. Non seulement les hommes, mais même Dieu n’a pas le pouvoir de réduire le mal sur la terre. Une voie a été ouïe à Rama, Rachel pleure ses enfants ; et elle ne veut pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus. Et il lui importe peu à la mère qui a perdu ses enfants, ce que les sages estiment être le bien et le mal…J’ai pu voir en action la force implacable de l’idée de bien social qui est née dans notre pays. Cette belle et grande idée tuait sans pitié les uns, brisait la vie des autres, séparait les femmes et les maris, arrachait les pères à leur enfants… néanmoins, “Il existe, à côté de ce grand bien si terrible, la bonté humaine dans la vie de tous les jours…Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoins, sans idéologie…C’est la bonté de l’ermite qui réchauffa un serpent sur son sein. C’est la bonté qui épargne la tarentule qui vient de piquer un enfant. Une bonté aveugle, insensée, nuisible!…Elle est, cette bonté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme,…le  point le plus haut qu’ait atteint l’esprit humain… Sa force réside dans le silence du cœur de l’homme…la bonté est forte tant qu’elle est sans force… Le secret de (son) immortalité est dans son impuissance… »

Vassily Grossman, Vie et destin. éd. l'Age d'Homme. 1983. 820 pages.

 

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Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

19 Mars 2019, 01:56am

Publié par Grégoire.

Pérégrinations d'un cherchant-Dieu

Névrose Ecclésiastique.

 

12 août. Ordination à Santa Clara. Arturo, l’évêque, est un homme simple et bon. Il vient de perdre un nouveau prêtre envoyé se former à Rome. Les froufrou de la cité -dite Sainte- séduisent les mulâtres, telles les verroteries rutilantes des conquistadors offertes aux indiens réduits ensuite en esclaves. 

Cet évêque est une exception. Aucun trait commun avec ceux que je peux connaitre, qui sont facilement timorés ou tyranniques, en tout cas, trop souvent moralistes avec un petit coté dictateur. Un de leur grand sport est de chercher des poux dans les histoires de mœurs de ceux qu’ils administrent, comme si l’évangile était d’abord une histoire de morale et d’interdit sexuel. Combien de personnes l’Institution a-t-elle égarées en réduisant la plus grande nouvelle que l’humanité ait entendue à des règles intenables d’infaillibilité morale ? Depuis quand le salut proposé par le Christ n’est en fait qu’une histoire de slip ? On a beau dire, mais les plus obsédés des hommes ne sont pas nécessairement ceux qui font la une des journaux ou qui se font surprendre dans un Sofitel ! Ah oui mais, « pas vu pas pris » ! Sans faire de généralité, chez nous, la race de ceux qui ne savent qu’affirmer en prenant la voix de Dieu le Père –et leurs rejetons laïcs parfois plus catholiques que le pape- avancent en laissant derrière eux une bave qui stérilise tout ; L’habitude de sermons déteint sur leur prise de parole : ces messieurs font la leçon. Pire, avec les meilleures intentions, en défendant les petits, ils enseignent la prétention trop facile d’être du côté du Bien, de s’être fait seuls propriétaires et interprètes du message du Christ. Et cette assurance de la robe donne l’impression d’une arrogance facile, celle de la bonne conscience pharisaïque satisfaite d’elle-même. Les discours-fleuves de Fidel Castro sont à leur image et à leur ressemblance. On sait où il a été formé. Ou déformé.

Comment en est-on arrivé là ? Je n’ai pas de réponse toute faite. J’ai toujours reçu les premières paroles du Christ, après son curieux silence de 30 ans -question marketing c’est pas pro, surtout si on a un ‘message’ à faire passer, un business à démarrer…- comme une invitation à ne jamais cesser de chercher la lumière : « que cherchez-vous ? Venez et voyez.» Jamais de réthorique, de volonté de convaincre ou d’abus de pouvoir. Dans la droite ligne de Socrate : interrogation et expérience par soi-même. Respect absolu du chemin de l’autre. Comment ne pas entendre alors que les coup d’éclats moralisants engendrent très souvent des réactions virulentes mais saines, d’hommes et de femmes qui refusent cette mise sous tutelle de leur intelligence et de leur bon sens ?

« Jamais l’humanité n’avait entendu ces paroles : “Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés… Aimez vos ennemis…” Qu’apporta à l’humanité cette doctrine de paix et d’amour? Les tortures de l’Inquisition, la lutte contre les hérésies, la guerre entre les protestants et les catholiques… Telle est la destinée terrible, qui laisse l’esprit  en cendres, de la doctrine la plus humaine de l’humanité… ». Pire même, c’est une tradition dans l’Eglise catholique de se faire les ardents défenseurs de la loi, de l’application du droit canon, d’excommunier, et tout compte fait, de ne pas trop abuser de la miséricorde. Or, quand on se prétend chrétien, comment peut-on mettre des limites au pardon ? Qu’il soit difficile à donner est une chose, mais l’avoir remplacé par une application pointilleuse de la loi est juste monstrueux. Ce primat de la loi sur les personnes se retrouve de manière trop criante dans les régimes totalitaires. Car leur source est bien chez ceux qui devaient être les plus charitables des hommes ! Ils passent leur temps à faire des signes de croix -signe de Celui qui, innocent, a pris la place de tous sans rien dire- mais eux s’en servent trop souvent pour crucifier avec bruit et fracas ceux qui ne sont pas selon leur conception ! C’est vrai, c’est trop dangereux de faire une confiance absolue à l’homme ! Dieu s’est évidemment trompé clame le grand inquisiteur de Dostoïevski. Dieu est évidement fou de ne pas vouloir éduquer l’homme, et de l’avoir ‘puni’ en se donnant encore plus à lui, en silence, sans rien exiger en retour ! Et comment le Christ a-t-il pu manquer autant de respect du sacré en se laissant toucher et prendre par des gens qui ne devaient pas s’être confessé, qui n’étaient pas en règle…? 

Comment des hommes dits ‘de Dieu’ peuvent-ils ramener ceux qui leur sont confiés à ce qu’ils ont compris de ce qui les dépasse ? Qu’un homme puisse être médiocre. Soit. Qu’il se fasse sa propre mesure. Passons. Mais un homme dit ‘de Dieu’ ? Un prélat, une éminence, un « mon père » ? Si le désir le plus profond d’une personne est de dévoiler d’où il vient, sa vraie source, celle-ci lui échappe toujours. Cela exige de constamment faire l’effort de dépasser ce qu’il peut en avoir compris. La seule préoccupation de l’homme consacré à Celui qui est sa source ne devrait-il pas être de maintenir éveillé en lui une quête permanente ? D’où les monstruosités du cléricalisme –quand l’autorité spirituelle est transformée en pouvoir ou domination temporelle- et les manques de confiance dans l’intelligence des personnes. Elles ont eu des effets politiques que nous mesurons peu aujourd’hui. Pourtant certains retours de bâtons et les différentes persécutions anticléricales auraient dû nous mettre la puce à l’oreille.  (...)

Grégoire Plus.

 

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Pérégrination d'un cherchant-Dieu

17 Mars 2019, 11:47am

Publié par Grégoire.

Pérégrination d'un cherchant-Dieu

Parti un mois à Cuba en 2014, je me suis retrouvé avec le handicap de ne pouvoir dialoguer. Je n’avais pas appris l’espagnol à l’école. Internet étant peu disponible, le téléphone n’en parlons pas, je me retrouvais vite comme enfermé dans une solitude nouvelle. Je me suis mis à écrire. Assez vite du reste. Je n’en avais pas le projet. C’était plus, je crois, pour pouvoir parler à quelqu’un. Un peu comme Robinson. Ce livre a été mon Vendredi.

 

 

Cuba, pays athée ?

Place de la révolution : le Che trône sur un immeuble froid. Une architecture stalinienne. Du béton gris qui fait écho à l’uniforme vert métallique des Castro et des F.A.R. (Forces Armées Révolutionnaires), au pouvoir depuis 1959. Des fous sanguinaires ? Non, non, des croyants. Kundera en Tchécoslovaquie l’avait très bien compris : « Ceux qui pensent que les régimes communistes sont exclusivement la création de criminels laissent dans l’ombre une vérité fondamentale : les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis. » Un gouvernement religieux, messianique, investi d’une mission divine. Ces apôtres, fervents nostalgiques du paradis, n’ont pas eu d’ambition moindre que de l’établir sur terre ! Dévouant leur vie à cette cause et y faisant entrer tout un peuple, ils s’y sont donné sans relâche, tels des missionnaires quittant tout dans un don incomparable d’eux-mêmes. Le paradis en marche, ils sont devenus des liturgistes obséquieux, des canonistes rigoristes, de grands théologiens de cette foi ignorée alors de tous. Cette nouvelle religion a fait des cubains les dignes héritiers des vertus évangéliques de pauvreté, d’obéissance et d’amour du parti. Un peuple uni vénérant son messie vivant et pour lequel tout est mis en commun. Ici, tous sont égaux. Sauf certains, qui sont plus égaux que les autres.

Vraiment, des croyants ? Ce système mis en place n’est de fait pas sans rappeler les débuts de l’église Calviniste, à Genève par exemple, où la surveillance policière de la vie individuelle était si forte que certains y ont reconnu un des fondements des totalitarismes modernes ! Ce que l’Inquisition avait timidement ébauché, les puritains l’avaient réalisé : ils ont poussé la religiosité dans des extrêmes idéologiques et pratiques jamais atteint jusque là: pureté morale excessive, fidélité sans faille à la communauté, application de la doctrine à la lettre, recherche active des hérétiques et autres associés du diable… De même, la théologie puritaine se focalisa sur la relecture de certains points de l’Evangile délaissant le reste comme des enfants absorbés par une mouche et oubliant l’assiette sous leurs yeux. La richesse devint ainsi le vrai danger ; et s’il était insensé de la rechercher pour elle-même, il devint moralement coupable de s’y attacher. Le marxisme-léninisme en fera son beurre. De même, pour les puritains, l’intention de la providence voulait la division du travail. Adam Smith -fils de calviniste- souligna combien la spécialisation devait permettre le développement de l’habileté et l’accroissement de la quantité de la production, servant ainsi le bien général. Le bien commun est en effet, pour les calvinistes, le sommet de la charité. Rechercher un bien personnel revient à idolâtrer la créature. Digne héritier de l’idéalisme de Platon. Le philosophe Grec fut le premier a formaliser le communisme des biens, des femmes et des enfants. Enfin, dans leur conception, Dieu avait voulu expressément la pauvreté pour certains afin d’éviter qu’ils ne soient tentés et qu’ils ne perdent leur obéissance religieuse. Il fallait donc maintenir ces masses dans la pauvreté pour suivre la volonté divine. Prenez cette doctrine, remplacez Dieu par l’Etat-providence-omniprésent, seul dispensateur de lumière, surveillant ses fidèles avec l’instinct d’une mère capricieuse désirant que ses enfants entrent tous dans les ordres, et vous avez… El paradisio del Cuba ! Un état religieux, croyant dans son inspiration divine, avec son messie vivant, son inquisition efficace, sa curie bien huilée, ses liturgies ferventes, son haut clergé, ses sacristains, ses enfants de chœur, ses cours de catéchisme, ses prisons pour hérétiques… Alors, ce régime dit athée, est-ce en fait une secte ou bien, mieux encore, un enfant bâtard de ceux qui se veulent la grande famille des rachetés mais qui vivent trop souvent comme des parfaits à qui on ne peut rien reprocher ? 

Bref, je viens de débarquer dans une prison à ciel ouvert. Les touristes qui ont pris l’avion avec moi la visiteront dans des bus air-con comme on visite le zoo de Thoiry. Ils en garderont quelques photos cartes postales, des odeurs de Rhum et de cigares mélangées aux images des atrocités en Irak, à une pub pour shampoing et au dernier bulletin météo. Certains iront même me soutenir ou plutôt m’expliquer –au cours de repas dans des restaurants exclusivement réservés pour étrangers- qu’en fait, les cubains ne sont pas si mal lotis : quasi-gratuité des soins, de l’éducation et de la culture etc…

Bien lotis les cubains ? Pétard, mais qu’est-ce que ça peut-être con un touriste ! Ça ose vraiment tout comme dirait Audiard! Et l’avènement du tourisme de masse leur donne un semblant de justification : « une industrie qui prend les gens comme ils sont, individualisés, atomisés, incultes, pas curieux, désirant vivre dans le régime de la distraction, au sens pascalien du terme, c'est-à-dire le désir d'être hors de soi. Le tourisme contemporain est l'accomplissement du divertissement pascalien, c'est-à-dire le désir d'être hors de soi plutôt que celui de s'accomplir. Promener sa Game boy à 10 000 kilomètre de la maison, si ce n'est pas s'oublier, qu'est-ce c’est ? » D’autant que plus ils se croient instruits avec leur guide en poche, plus ils éprouvent le besoin d’emmerder le monde. La connerie a ceci de différent de la maladie que quand on est con, ce sont les autres que ça indispose. Une société complètement corrompue où tout ce qui est gratuit implique des compensations en nature : est-ce être bien lotis? Même les animaux dans nos zoos sont mieux nourris et en plus tous les jours, ils ont des médecins et sont protégés de la pluie, eux. Des gens qui ne peuvent se nourrir de viande parfois qu’une à deux fois par semaine, qui logent dans des immeubles terriblement dégradés, et dans une promiscuité effarante, qui se battent pour du pain, qui vivent dans la peur de la dénonciation, et qui -pour certains- laissent leurs enfants se prostituer… bien lotis? Sans commentaire.

Grégoire Plus.

 

 

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Mririda n’Aït Attik, la poétesse qui hante la vallée de Tassaout

22 Février 2019, 06:46am

Publié par Grégoire.

Mririda n’Aït Attik, la poétesse qui hante la vallée de Tassaout

Au cœur de la vallée de Tassaout, début du XXe siècle, une femme en avance sur son temps chantait parfaitement des textes qu’elle ne savait pourtant écrire. De par son mode de vie libéré des chaînes sociétales et religieuses de l’époque, son existence dérangeait, à tel point que les traces de sa vie furent quasiment effacées.

 

Dans le Haut-Atlas et aux confins de la vallée de Tassaout, une femme secoua les normes sociétales et vécut librement au début du XXe siècle. Grande oratrice dotée d’une voix hors-pair, Mririda n’Aït Attik leva tous les défis auxquels elle fut confrontée quotidiennement, y compris son illettrisme. Elle devint ensuite un symbole de la poésie chantée dans toute une région, même si sa vie ne fut pas des plus heureuses.

Dans la vallée de Tassaout, peu de gens donnaient de la valeur aux idées de Mririda, mais rien de l’empêcha de porter ses convictions. Elle défendit bec et ongles l’émancipation de ses concitoyennes, se dressa contre l’hégémonie du Protectorat et celle des caïds, puis veilla, sans le savoir véritablement, à garder en vie un précieux patrimoine oral. Pourtant, cette femme vécut et finit sa vie dans un grand anonymat, à tel point que ni son vrai prénom, ni sa date de naissance, ni sa tombe ne furent connus des chercheurs.

Née pour être une femme libre

La poétesse aurait vu le jour à la fin du XIXe siècle dans le village Megdaz et vécut à Azilal. Très jeune, elle apprenait les textes qu’elle entendait les chanteurs répéter lors des veillées d’Ahouach, avant de commencer à les reprendre dans les années 1920. Ses poésies orales étaient un véritable réquisitoire contre la soumission dans toutes les sphères, fussent-elles de la vie publique ou même privée. Ainsi, elle se dressa contre l’aliénation des pouvoirs locaux, à qui elle reprochait d’être à la merci de la présence française au Maroc, tout en s’opposant à l’institution du mariage traditionnel.

 

Des poèmes de Mririda indiquèrent alors que celle-ci menait délibérément une vie de courtisane qu’elle assumait pleinement, choisissant ainsi une certaine autonomie aux contraintes de la vie conjugale qui cantonnait ses semblables au travail ménager et à la reproduction. Elle chanta ainsi sa liberté :

Pauvre jeune homme naïf, cesse de me harceler!
Je suis venue au pays pour revoir mes parents,
Non pour chercher un mari – Dieu m’en préserve –
Et je retournerai bientôt à Azilal, si Dieu veut…
Mes faveurs d’un soir t’ont tellement affolé
Quand, sans rire, tu m’invites à devenir ta femme (…)
Qu’as-tu donc à m’offrir contre ma liberté ?

Révélée aux générations d’après grâce à un enseignant

Lorsqu’ils ne la percevaient pas comme une honte à la réputation de la vallée, les habitants de sa région l’enfermaient dans l’image d’une femme marginale, aux «mœurs légères», ou même dangereuse, bien qu’elle monnaya ses services en tant que prostituée à plusieurs hommes. Mais parmi tous, un seul l’écoutait attentivement et la côtoya sans en avoir peur. Il s’agit de l’instituteur français René Euloge, grâce à qui les chants de la tanddamt* furent documentés et inspirèrent ensuite d’autres artistes.

Dans son livre «Femmes politiques au Maroc d’hier et d’aujourd’hui», la chercheuse Osire Glacier rappela que l’enseignant qui travaillait à Demnate fit la connaissance de Mririda à travers un goum. Ce dernier l’avait emmené prendre un thé chez la jeune femme, au cœur du quartier réservé de Taqqat qui était prisé par les tirailleurs comme par les spahis. Il lui promit qu’il ferait «une rencontre mémorable», et elle le fut à plusieurs égards. Envoûté par la courtisane, l’enseignant «apprécia la poésie que Mririda chantât pour lui», jusqu’à vouloir percer le mystère derrière ces paroles chantées avec beaucoup de sensualité. Sa curiosité le poussa à apprendre le tachelhit (dialecte amazigh local) et il ne fut que séduit davantage par l’aura de sa nouvelle égérie.

En effet, René Euloge vivait dans la région au moment où le Maroc connaissait ses premières années de protectorat français (1912 – 1956). Les voyageurs coloniaux étaient nombreux à affluer dans plusieurs régions, notamment dans l’Atlas. Ils venaient dans le cadre de missions jésuites, militaires, scientifiques ou éducatives, à l’image de ce Français qui était là initialement pour enseigner la langue française aux habitants locaux.

S’il manquait quelque chose à une femme aussi libre, au verbe incisif mais illettrée, c’était bien sa capacité à conserver une trace écrite de ses chants, et par extension, de ses convictions très modernes par rapport à son époque. René Euloge combla cette lacune en lui épargnant de tomber dans l'oubli. En 1927, il enregistra ses chants, puis les écrivit en les traduisant vers le français.

Un livre pour immortaliser Mririda

René Euloge côtoya Mririda n’Aït Attik jusqu’à sa disparition, entre les années 1940 et 1950. Pendant toutes ces années, elle chantait tandis qu’il retranscrivait. A Azilal, il prenait également des photos de la jeune femme, mais plus tard, il quitta la ville. A son retour vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, il perdit la trace de la poétesse qu’il chercha vainement. En effet, l’enseignant sillonna Tassaout, les souks d’Azilal, interrogea la population locale, ses proches et ses voisins, mais personne ne donna d’indices sur sa vie.

A la fin des années 1950, l’homme ne retrouva toujours pas la tanddamt qui l'avait marqué à jamais. Il apprit par l’une de ses amies qu’elle aurait quitté la région pour vivre avec un ancien goumier. D’autres sources historiques évoquèrent une disparition mystérieuse, d’autant plus que ses derniers contemporains encore en vie dirent ne rien savoir sur elle. De plus, aucun lieu indiquant sa tombe ne fut découvert.

Quant à l’enseignant, il lui consacra un livre pour compiler en français sa poésie orale. Intitulé «Les chants de Tassaout», l’ouvrage fut constitué de près de 120 textes de Mririda. On y apprit notamment que cette dernière avait été répudiée par son premier et dernier époux et qu’elle raconta cet épisode dans l’un de ses chants, avant d’être «reniée par les siens à cause de ses mœurs dissolues et choquantes», selon les termes de René Euloge.

«Suite à cette expérience conjugale, Mririda comprit que le mariage était un contrat social qui aliénait les femmes, car il les déposséda de leur liberté personnelle (…) Bien qu’illettrée, elle perçut avec clarté les dynamiques sociales qui pérennisaient les structures patriarcales et elle refusa d’y adhérer.»  Osire Glacier

C’est probablement son audace dont résultât un certain déni dans sa région natale qui ne l’érigea pas au rang de figure de proue de l’émancipation féminine depuis le temps, bien qu’elle l’incarnât avec brio au regard d’historiens. Son œuvre, conservée grâce à René Euloge, inspira même le septième art marocain. En 2012, Lahcen Zinoun réalisa le film «Femme écrite» en s’inspirant de la vie de Mririda.

* Poétesse en amazigh

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L'homme qui maîtrisait le temps

16 Février 2019, 01:09am

Publié par Grégoire.

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Ressemeler l'âme

4 Février 2019, 03:06am

Publié par Grégoire.

Ressemeler l'âme

Seul, il avait appris l’arabe et la réparation des chaussures ne sachant rien ni de l’un, ni de l’autre. Aurais-je été capable un beau jour de prendre la décision de m’asseoir au coin d’une rue, déposant mes propres chaussures devant moi, comme un faux client en attendant qu’une vraie première personne s’arrête et me confie les siennes ? Ses pauvres chaussures pointées devant lui réclamaient du travail, pour ne pas avoir à tendre une main faisant l’aumône. Sa santé ne lui permettait plus de travailler dans les palmeraies où les chantiers de construction. Ce travail se situait dans un rapport financier médian entre les chantiers à 1000 dinars la journée sans garantie de paiement et les différentes formes de mendicité pouvant rapporter de 1500 à 3000 dinars, selon les différents niveaux de handicap, enfant compris…

Il connaissait la valeur des chaussures pour avoir économisé les siennes, chaussant ses mains sur des centaines de kilomètres de migration. Il avait appris que les cadavres croisés dans le désert pouvaient s’en passer. Qu’il valait mieux être va-nu-pieds au paradis que non ou mal chaussé sur cette terre. Il savait donc que le premier signe de richesse est d’être chaussé.  Alors, au bout de cette ruelle, il était prêt à mettre ses mains au service des pieds des autres.

Lorsque j’étais enfant, je vivais dans un pays où l’on réparait encore les chaussures en prenant le temps d’écouter ceux qui étaient dedans. On confiait au cordonnier son intimité pédestre, comme à un médecin, expliquant ce qui n’allait pas. Aujourd’hui on remmène ses vieilles savates dans un cercueil en carton neuf, celui où patientaient les remplaçantes désormais exhibées.

Peu à peu les mains d’Yliès se couvraient d’une semelle de corne crevassée. Comme si des milliers de pas, d’innombrables trajets et courses aventureuses, petit à petit suivaient les lignes de vie de ses mains et les courbes de déclivité de ses empreintes. Son travail réclamait toute son attention. Redonner vie aux vieux cuirs, aux plastiques, aux caoutchoucs, à toutes sortes de similis justifiait aux yeux de tous sa présence.

Au bout de la rue le monde se faisait ressemeler, coller, recoudre avec un simple pied de fer, un petit marteau, quelques aiguilles. A l’autre extrémité de cette petite rue, un pédiatre puis un dentiste, puis un médecin. Que des réparateurs…Au bout de cette chaîne, Yliès renvoyait sur ses deux pieds chacun dans la grand-rue du monde. Parfois marcher mieux, aller un peu plus loin, ressemelle l’âme…

Un matin l’absence d’Yliès marqua l’angle de la rue. On avait presque oublié que les chaussures et ceux qui les occupent sont faits pour circuler et que la réparation n’est qu’une sédentarité passagère. La carte de ses mains dessinée par l’usure de milliers de pas était devenue lisible. Le nomade avait repris ses chaussures pour la grand-rue du monde…

Jean-François Debargue

 

« Toute personne à le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un état. » (Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, art. 13)

 

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Que faire des cons ?

29 Janvier 2019, 02:47am

Publié par Grégoire.

Que faire des cons ?

Si les philosophes n’ont jamais pris au sérieux le problème que l’on va affronter ici, c’est qu’ils se sont principalement consacrés, avec raison, à faire l’expérience des pouvoirs de l’intelligence. Leur extraordinaire tentative pour comprendre et explorer les différentes modalités de ce que signifie « comprendre » n’a bien sûr pas entièrement négligé l’existence de la connerie – précisément parce que, même dans l’approche la plus vague, l’intelligence des choses et la connerie sont par définition en proportion inverse : on ne commence à comprendre que dans la mesure où l’on cesse d’être con. Mais pour cette raison, les philosophes n’ont pu donner de leur adversaire que des définitions presque toutes négatives, qui supposent toujours qu’on adopte leur point de vue, celui d’une personne au moins théoriquement intelligente. Sans faire une grande histoire philosophique de la connerie, il suffit de rappeler qu’ils ont vu en elle un obstacle à la connaissance, ou à l’accomplissement moral, ou à la saine discussion, ou à la vie en commun, sous les formes de ce que les uns et les autres ont appelé l’opinion, les préjugés, l’orgueil, la superstition, l’intolérance, les passions, le dogmatisme, le pédantisme, le nihilisme, etc. Ce faisant, ils ont contribué à éclairer la connerie, bien sûr, sous de nombreux aspects. Mais parce qu’ils l’ont toujours excessivement intellectualisée – ce qui était bien naturel de la part des maîtres du concept – il leur a été impossible de l’affronter par l’angle sous lequel elle constitue un authentique problème.

Pour dire les choses simplement, le problème n’est pas la connerie, ce sont les cons. En effet, quelle que soit la définition que l’on choisit de la connerie, on aboutit à la même conclusion : par tous les moyens possibles et imaginables, par toutes les forces humaines et non humaines, la connerie doit absolument – ou plutôt, dans la mesure du possible – être combattue et anéantie. Stultitia delenda est, cette formule latine exprime une haine salutaire, une haine sauvage, sans limite et sans merci pour la connerie : elle doit être détruite. Mais les cons ? Les cons réels, c’est-à-dire celles et ceux qui encombrent notre quotidien, qu’on croise dans les transports, qu’on fréquente tous les jours au travail, celles et ceux avec qui l’on vit et qui se trouvent (hélas !) jusque parmi notre famille – et même, oui, parmi les êtres qui ont partagé un bout de notre chemin, amis, amours, et qui révèlent un jour un visage abominable… Ces cons-là ! Qui dirait qu’on doit les anéantir ? Personne, à part peut-être les pires des cons, ne veut sérieusement en venir là.

Les cons forment donc un problème bien plus délicat et bien plus important, d’un point de vue philosophique, que la connerie elle-même. Leur existence de béotiens stupides et souvent agressifs constitue un problème théorique extrêmement complexe, car il est de forme circulaire. En effet, lorsque vous êtes confrontés à un con ou à une conne, quelque chose se met immédiatement en place, apte à vous faire déchoir de votre propre intelligence (j’emploie le mot en son sens le plus large d’une disposition à comprendre). Bien entendu, je n’irai jamais jusqu’à insulter ni mes lecteurs ni mes lectrices ; mais vous devez admettre qu’à partir du moment où vous identifiez vous-mêmes un con ou une conne, vous ne vous trouvez plus en face de quelqu’un, mais dans une situation où votre propre effort pour comprendre se trouve fortement entravé. L’une des principales caractéristiques de la connerie – d’où l’importance d’employer sa désignation argotique – est qu’elle absorbe en quelque sorte votre capacité d’analyse et, par une étrange propriété, vous contraint toujours à parler sa langue, à entrer dans son jeu, bref, à vous retrouver sur son terrain. Il s’agit d’un piège si difficile à déjouer que, pour y être confronté sous mon propre toit, ayant la chance (heureusement provisoire) de vivre en colocation avec l’un d’eux, j’ai résolu d’interrompre mes travaux universitaires les plus difficiles pour rendre ce service à moi-même et aux autres : éclairer cette difficulté, parmi les plus grandes de toutes, et, si possible, nous en sortir.

Mais avant d’entrer dans le détail des problèmes que posent les cons, que je juge aussi sérieux que les problèmes les plus sérieux que les philosophes aient traités, je dois avertir d’une chose : ce livre aborde la connerie de fait et non de droit. Autrement dit, j’ai pleinement conscience qu’en tant que problème moral, politique et social, la connerie doit avant tout être prévenue. Nous devons mettre en place des manières d’organiser la vie en commun qui soient les plus capables d’empêcher les jeunes humains de devenir de parfaits cons – d’autant que quel que soit leur milieu d’origine, ils sont souvent eux-mêmes filles et fils de cons. Là est l’urgence. Mais les efforts que nous consacrons à améliorer à grande échelle le développement de l’intelligence ne doivent pas masquer leurs propres limites : non seulement la mise en oeuvre et l’efficacité des dispositifs anti-cons dépendent d’un très grand nombre de facteurs, mais aucune société n’existera jamais sans qu’au moins une partie de la population – ne serait-ce même qu’une seule personne – soit considérée par au moins une autre partie de la population – même par un seul de ses membres – comme exceptionnellement douée en termes de connerie. En ce sens, bien que la connerie soit soluble en droit et que les efforts déployés contre elle par les sciences humaines et les gens de bonne volonté soient pertinents et légitimes, elle existera toujours dans les faits.

Ainsi, il faut l’admettre sans délai : même dans le meilleur des mondes et avec la meilleure volonté possible, vous ferez toujours et nécessairement la rencontre de cons. D’ailleurs, cela ne vient pas seulement du fait qu’il en reste toujours, malgré les changements historiques ; car la connerie est tout sauf statique. Elle se distingue par une résistance très spécifique que les cons opposent aveuglément à tout ce qu’on veut faire pour améliorer une situation quelconque – y compris la leur. Toujours, donc, dans une vigoureuse opposition à vos efforts, ils voudront noyer vos arguments dans des ratiocinations sans fin, étouffer votre bienveillance par les menaces, votre douceur par des violences, et l’intérêt commun dans un aveuglement qui sape les bases mêmes de leur propre intérêt individuel. En ce sens, la connerie n’est pas seulement une sorte de résidu incompressible de l’évolution humaine, au contraire, elle est l’un des principaux moteurs de l’Histoire, une force qui – malgré ou plutôt grâce à son aveuglement – a remporté une grande partie des luttes du passé et en remportera beaucoup à l’avenir. Pour résumer la permanence insurmontable de cette force, on conviendra donc de ceci : les cons s’obstinent.

Cette particularité a l’inconvénient de couper court aux solutions les plus simples. Car l’obstination des cons signifie qu’il n’y a aucun sens à plaider la tolérance face à l’intolérance, l’esprit éclairé face à la superstition, l’ouverture d’esprit face aux préjugés, etc. Les grandes déclarations et les bons sentiments ne servent qu’à faire plaisir à celui ou à celle qui parlent, et ce plaisir est encore une manière pour la connerie d’absorber son adversaire, de le reprendre dans ses filets et d’entraver, encore et toujours, son effort pour comprendre.

Pour toutes ces raisons, il est structurellement impossible de se réconcilier avec les cons, car ils ne le souhaitent pas eux-mêmes ; il nous faudra décidément apprendre à faire avec. Mais comment ? Comment, à partir de l’aveu douloureux que les cons existent de fait, et qu’ils existent même nécessairement, depuis toujours et pour toujours, pouvons-nous trouver les moyens – à un moment où il est toujours déjà trop tard pour tout travail de prévention – de faire avec ?

Si je savais la réponse au moment où je pose la question, je serais de leur nombre. Mais j’ai sous le coude un petit plan, un peu de méthode et une longue expérience de l’abstraction ; voyons ensemble si la philosophie peut trouver des solutions claires à ce problème urgent.

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Pour l'amour de Bethléem : ma ville emmurée

12 Janvier 2019, 01:54am

Publié par Grégoire.

Pour l'amour de Bethléem : ma ville emmurée

Casque jaune vissé sur la tête, elle avance d’un pas décidé dans les rues désertes et sombres de la petite ville italienne de Norcia, au centre de la péninsule, durement frappée par un violent tremblement de terre quelques semaines plus tôt. En ce mois de décembre, le froid est mordant.

De part et d’autre de la voie, les vitrines des commerces laissent entrevoir les chaises renversées, des objets éparpillés sur le sol. Arrivée sur la place centrale de la commune, considérée comme l’un des plus jolis bourgs du pays, Vera Baboun stoppe net, visiblement émue. Sous ses yeux, la place Saint-Benoît semble un champ de ruines. De la basilique médiévale, il ne reste que la façade.

Sa vie bascule en septembre 1990, trois ans après le début de l’Intifada

« Cette ville a été éprouvée, comme l’est la mienne, je ne pouvais pas repartir chez moi sans manifester ma proximité dans la souffrance des Italiens frappés par cette tragédie. » Chez elle, c’est Bethléem, ville palestinienne dont elle est maire depuis 2012, loin de l’Italie où elle est en déplacement ce jour-là à l’invitation de la mairie d’Assise, liée par un jumelage à sa ville.

Des épreuves, cette femme, vêtue sobrement, coiffée et maquillée avec soin, en a aussi traversé avant de devenir la première femme à occuper ce poste, comme elle le raconte dans son livre Pour l’amour de Bethléem. Ma ville emmurée, écrit avec Philippe Demenet et paru chez Bayard en novembre (1).

En septembre 1990, trois ans après le début de l’Intifada, le soulèvement palestinien contre Israël (2), sa vie bascule. Vera se souvient de cette nuit du 19 septembre comme si c’était hier. « Ils ont frappé à minuit quinze. » Plusieurs soldats israéliens en armes sont à la porte. « Ils ont réclamé mon mari, par son nom, Johnny », explique-t-elle. « Je leur ai simplement demandé de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller mes enfants : je ne voulais pas qu’ils restent avec cette image, qui les aurait traumatisés à vie. »

« Lorsqu’ils ont fermé la porte de notre petit appartement, j’ai dit à mon mari, qu’ils emmenaient, comme c’est l’usage en arabe : que Dieu te garde, poursuit-elle. Je n’avais aucune idée de ce qui était en train de se passer. »

« Quelque chose s’était brisé dans son regard »

Johnny incarcéré pour faits de résistance – non violente, elle tient à le préciser –, la jeune femme de 26 ans se retrouve seule avec trois enfants en bas âge, et sans nouvelles de lui pendant plusieurs semaines.

Un jour, alors que les soldats repassent chez elle pour récupérer une clé dans le garage automobile que dirigeait son mari, ils lui proposent, comme une faveur, de venir le voir. « Il attendait, menotté dans une voiture un peu plus haut. Je l’ai vu par la fenêtre. Ses yeux étaient toujours aussi bleus et aussi beaux, mais quelque chose s’était brisé dans son regard. »

Désemparée, Vera sait qu’elle ne peut pas baisser les bras. Alors qu’elle cherche un emploi pour subvenir aux besoins de sa famille, on lui propose d’enseigner l’anglais à l’université de Bethléem qui vient de rouvrir après avoir été fermée durant la « guerre des pierres ». Bientôt, elle se rend compte que ce salaire ne peut suffire, et pour parvenir à un poste plus important, décide de commencer un master à l’Université hébraïque de Jérusalem.

« Les bénédictions et les grâces se cachent au cœur des souffrances »

« Vous imaginez ? En pleine Intifada, une Palestinienne se rendant à Jérusalem pour des études dans un établissement israélien ! », lance-t-elle l’index levé, comme étonnée de sa propre audace. D’où lui est venue cette force ? « J’ai cru en moi, même quand j’étais la seule à le faire. »

Ces trois années séparées de son mari seront fondatrices. Un jour, alors qu’elle revient avec ses enfants d’une visite à la prison, Vera se souvient d’une phrase entendue des années auparavant, dans une homélie prononcée par un prêtre à Sainte-Catherine, l’église latine adjacente à la basilique de la Nativité. « Les bénédictions et les grâces se cachent au cœur des souffrances. » Elle en fera sa devise.

À sa sortie de prison, Johnny souffre de plusieurs problèmes de santé, liés au stress et aux conditions de détention. Mais le couple se soutiendra encore plusieurs années dans la maladie – Vera subira elle aussi une importante opération – et dans l’éducation des enfants – deux autres naîtront entre-temps –, jusqu’à sa mort, en 2007. La douleur est vive. Mais là encore, elle ne peut abandonner. « Je lui dois bien ça ; Johnny a tant donné pour sa famille et pour son pays… »

« Les pires des murs, ce sont ceux que nous intériorisons »

Aujourd’hui, de son bureau, elle contemple au quotidien la place de la Mangeoire, où se trouve la basilique qui abrite le lieu identifié comme celui de la naissance du Christ. « J’y puise mon courage, l’envie de continuer de me battre pour Bethléem et pour la Palestine, dit-elle. Ici, c’est tous les jours Noël, car nous vivons avec ce mystère de l’Incarnation sous notre regard en permanence, mais chaque jour porte aussi son lot de difficultés. »

Encerclée par le mur de séparation érigé par Israël à partir de 2002 et cernée par de nombreuses colonies, la ville souffre de l’étranglement économique, entraînant chômage et exil. « Les pires des murs, clame-t-elle pourtant, ce sont ceux que nous intériorisons. »

Résister. Encore et toujours. Y compris contre « la haine qui pourrait naître dans son peuple ». Comme un leitmotiv, ce mot revient dans la vie de cette femme aux traits énergiques, où apparaissent ponctuellement des expressions de douceur.

Femme, chrétienne, palestinienne

« Nous sommes un peuple résilient, mais cela ne doit pas se transformer en acceptation d’une situation injuste. » Elle poursuit : « Il faut nous aimer nous-mêmes, aimer nos corps, que l’occupation voudrait contraindre, aimer nos bras, nos jambes, nos voix, tout ce qui nous constitue. »

Femme, chrétienne, palestinienne. Femme dans un monde où le pouvoir appartient aux hommes, chrétienne dans une ville à majorité musulmane, Palestinienne et donc citoyenne d’un pays occupé : autant d’identités qui auraient pu l’enfermer, à l’image de ce mur « qui défigure nos collines ».

Avant de partir pour Norcia, Vera Baboun a voulu saluer les clarisses. Après s’être entretenue avec elles au parloir, elle passe dans l’église Sainte-Claire, qui conserve notamment le célèbre crucifix de saint Damien, celui qui, selon la tradition, s’adressa au « Poverello » pour lui demander de « rebâtir sa maison en ruines ».

« Ma famille est toujours passée avant ma vie professionnelle »

Même si le temps presse, elle veut se recueillir quelques instants. Elle tombe à genoux. La femme orientale, la foi chevillée au corps, prend le dessus. « C’est dans la Croix que je me ressource, sans elle, il n’y a pas de salut. »

Peu après, en voiture sur les routes vallonnées de l’Ombrie, elle évoque sa famille. « J’ai élevé mes enfants et je crois ne m’être pas trop mal débrouillée », sourit-elle, malicieuse, en évoquant ses trois filles et ses deux garçons. « Ma famille est toujours passée avant ma vie professionnelle, sans cela, rien n’a de sens, mais maintenant qu’ils sont adultes, je peux servir dans une autre mission. »

Une mission qu’elle n’aurait jamais envisagée. Devenue directrice d’un établissement scolaire après la mort de son mari, Vera Baboun se rapproche du Fatah, le parti du président Mahmoud Abbas, dont elle apprécie « les efforts diplomatiques » pour défendre la cause palestinienne, ayant abouti à la reconnaissance d’un État par l’ONU en 2012.

Faire entendre sa voix

Mais quelle n’est pas sa surprise lorsqu’elle reçoit une lettre lui demandant de représenter cette formation politique aux élections municipales ! En dépit des réticences initiales de sa famille, elle relève le défi, mène campagne et remporte la victoire, il y a maintenant quatre ans.

« Toute ma vie a été un apprentissage pour construire mon langage, faire entendre ma voix, afin de pouvoir m’exprimer librement et d’être actrice dans la société. »

Fière, elle porte son histoire en bandoulière, mais attend d’« être jugée sur son action politique, pas sur ce qu’elle représente ». « Je n’ai pas la prétention de changer les choses, précise cette battante, mais je veux être un facteur de changement. »

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coups de cœur

Un auteur : Toni Morrison

« Au cours de mes études en littérature anglophone, l’auteur qui m’a le plus rejointe a été sans aucun doute l’Afro-Américaine Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993. Dans son roman Beloved, chaque mot me touche au cœur. Elle parle d’esclavage et de libération, de conscience de soi, de son corps, de féminité et de voix qui ne se laissent pas étouffer.

C’est grâce à elle que j’ai souhaité me spécialiser en littérature afro-américaine puis, plus tard, que j’ai voulu mener des recherches universitaires sur le genre, pour que les étudiantes palestiniennes puissent devenir elles aussi maîtresses de leurs voix et de leurs choix. »

Un paysage : la mer

« J’aime la mer, où qu’elle se trouve. J’aime l’odeur de l’air marin, et m’asseoir au bord de l’eau. À Bethléem, les côtes ne sont pas loin à vol d’oiseau, mais la situation les fait paraître inaccessibles. La mer, c’est l’ouverture vers le large, c’est un symbole de liberté. »

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bio express

1964. Naissance à Bethléem dans une famille catholique.

1990. Son mari, Johnny, est arrêté par Israël pour résistance. Elle commence à travailler comme professeur d’anglais à l’université de Bethléem un mois plus tard.

1993. Johnny Baboun sort de prison, grandement affaibli.

1995. Vera obtient son master en littérature américaine.

2000. Début de la deuxième Intifada. Vera est élue assistante du doyen des étudiants de l’université de Bethléem.

2010. Devient directrice d’un établissement scolaire de Bethléem.

2012. Victoire aux élections municipales de Bethléem sous les couleurs du Fatah.

2013. Lance les travaux de restauration de la basilique de la Nativité, inscrite la même année au patrimoine mondial de l’Unesco.

2014. En tant que maire, elle accueille le pape François lors de son voyage apostolique 
en Terre sainte.

Marie Malzac

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Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -6-

10 Janvier 2019, 02:14am

Publié par Grégoire.

Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -6-

Il y a un quart de siècle, naissait l'Organisation des nations unies, qui portait les espoirs de l'humanité. Hélas ! dans un monde immoral, elle est devenue immorale. Ce n'est pas une organisation de nations unies, mais une organisation de gouvernements unis, où tous les gouvernements sont égaux : ceux qui ont été élus librement, ceux qui ont été imposés par la force et ceux qui se sont emparé du pouvoir par les armes. S'appuyant sur une majorité mercenaire, l'ONU protège jalousement la liberté de certains pays et néglige souverainement celle des autres. 

À la suite d'un vote servile, elle a refusé d'entendre les appels - sanglots, cris, suppliques - d'humbles individus ordinaires. Une bien petite chose pour une si grande organisation. L'ONU n'a déployé aucun effort pour faire de l'adoption de la Déclaration des droits de l'homme - son meilleur texte en vingt-cinq ans - la condition pour être admis en son sein. Elle a ainsi trahi ces humbles gens placées à la merci de gouvernements qu'ils n'ont pas choisis. 

Il semblerait que la physionomie du monde contemporain dépende, en fin de compte, des savants. Tous les progrès techniques de l'humanité sont entre leurs mains. Il semblerait donc que l'avenir du monde devrait dépendre de la bonne volonté des savants, et non de celle des hommes politiqués. D'autant plus que certains exemples ont montré tout ce dont ils sont capables, quand ils conjuguent leurs efforts. Eh bien ! non : les savants n'ont manifesté aucune volonté de devenir une force importante et indépendante de l'humanité. Ils consacrent des congrès entiers à ignorer les malheurs des autres. Il vaut mieux rester sagement dans les limites de la science. L'esprit de Munich a étendu ses ailes démoralisantes sur eux. 

Quels sont donc exactement la place et le rôle de l'écrivain dans ce monde cruel, déchiré et sur le point de se détruire lui-même ? Après tout, nous n'avons rien à voir avec le lancement des fusées. Nous ne poussons même pas la plus petite des voitures à bras. Nous sommes méprisés par ceux qui respectent seulement le pouvoir matériel. N'est-il pas naturel que nous aussi, nous nous retirions du jeu, que nous perdions la foi dans la pérennité de la bonté, de l'indivisibilité de la vérité, pour nous contenter de faire part au monde de nos réflexions amères et détachées : comme l'humanité est devenue désespérément corrompue, comme les hommes ont dégénéré, et comme il est devenu difficile, pour des âmes nobles et raffinées, de vivre parmi eux ! 

Mais nous n'avons même pas recours à cette échappatoire. Quand on a épousé le monde, on ne peut plus lui échapper. Un écrivain n'est pas le juge indifférent de ses compatriotes et de ses contemporains. Il est le complice de tout le mai commis dans son pays ou par ses compatriotes. Si les tanks de son pays ont inondé de sang les rues d'une capitale étrangère, alors les taches brunes, marqueront son visage pour toujours. Si, par une nuit fatale, on a étrangle son ami endormi et confiant, les paumes de ses mains porteront les traces de la corde. Si ses jeunes concitoyens, proclamant joyeusement la supériorité de la dépravation sur le travail honnête, s'adonnent à la drogue, leur haleine fétide se mêlera à la sienne. 

Aurons-nous la témérité de prétendre que nous ne sommes pas responsables des maux que connaît le monde d'aujourd'hui ? 

Et, pourtant, je suis réconforté par le sentiment que la littérature mondiale est comme un seul cœur géant, qui bat au rythme des soucis et des drames de notre monde, même s'ils sont ressentis et exprimés différemment en ses quatre coins. 

Au-delà des littératures nationales vieilles comme le monde, l'idée d'une littérature mondiale qui serait Comme une anthologie des sommets des littératures nationales et la somme de leurs influences réciproques a toujours existé, même dans le passé. Mais il y a toujours eu un décalage dans le temps. Lecteurs et auteurs ne pouvaient connaître les œuvres des écrivains d'une autre languie qu'après un certain délai, parfois après des siècles. De sorte que les influences réciproques étaient, elles aussi, retardées, et que l'anthologie des littératures nationales ne se révélait qu'aux générations futures. 

Aujourd'hui, le contact entre les écrivains d'un pays et les écrivains ou les lecteurs d'un autre est presque instantané. J'en ai fait personnellement l'expérience. Ceux de mes livres qui - hélas ! - n'ont pas été publiés dans mon pays ont trouvé une audience immédiate dans le monde entier, malgré des traductions hâtives et souvent imparfaites. Des écrivains occidentaux comme Heinrich Böll ont entrepris de les analyser. Au cours de ces dernières années, alors que mon travail et ma liberté ne se sont pas écroulés, mais, contrairement aux lots de la gravité, sont restés suspendus en l'air, rattachés à rien, sinon à la toile d'araignée invisible d'un public sympathisant, alors j'ai découvert, avec une immense gratitude, un soutien inattendu : celui de la fraternité des écrivains internationaux.

 

Pour mon cinquantième anniversaire, j'ai eu la surprise de recevoir les vœux de célèbres hommes de lettres occidentaux. Aucune pression sur moi ne fut plus ignorée. Au cours des semaines dangereuses où je fus exclu de. l'Union des écrivains, le, mur dressé par les auteurs les plus éminents du monde m'a protégé contre des persécutions plus graves. Des écrivains et des artistes norvégiens me préparaient un asile, pour le cas où l'on me forcerait à l'exil, comme on m'en menaçait. Finalement ce n'est pas le pays où je vis et ou j'écris qui a proposé mon nom pour le prix Nobel, mais François Mauriac et ses collègues. Et, plus tard, toutes les associations d'écrivains m'ont soutenu. 

J'ai ainsi compris et senti que la littérature mondiale n'est plus une anthologie abstraite ni un vague concept inventé par les historiens de la littérature, mais un corps et un esprit vivants, reflétant l'unité grandissante de l'humanité. Les frontières des États sont encore portées au rouge par les fils électriques et les tirs des mitrailleuses, et de nombreux ministres de l'Intérieur considèrent encore la littérature comme « une affaire de politique intérieure » relevant de leur juridiction. Les manchettes des journaux proclament encore : « Pas le droit d'interférer dans nos affaires intérieures ! » Alors qu'il n'y a plus d'« affaires intérieures » sur notre terre surpeuplée et que le salut de l'humanité dépend de ce que chacun fasse siennes les affaires d'autrui, de ce que les peuples de l'Est aient un intérêt vital pour ce qu'on pense à l'Ouest, de ce que les peuples de l'Ouest aient un intérêt vital pour ce qui se passe à l'Est. 

La littérature, un des instruments les plus sensibles de l'être humain, a été la première à détecter ce sentiment d'unité grandissante du monde et à le faire sien. 

Aussi, je me tourne avec confiance vers le monde littéraire d'aujourd'hui, vers ces centaines d'amis que je ne connais pas et que je ne verrai peut-être jamais. 

Mes amis. Essayons d'être utiles si nous pouvons servir à quoi que ce soit. Qui donc, depuis les temps immémoriaux, a constitué une force d'union, et non de division, dans nos pays déchirés par les partis, les mouvements, les castes, les groupes ? Voilà, en substance, le rôle des écrivains : ils expriment à travers leur langue maternelle la force principale d'unité d'un pays, de la terre qu'occupe son peuple, et, au mieux, de son esprit national. 

Je crois que la littérature mondiale, dans ces temps troublés, est capable d'aider l'humanité à se voir telle qu'elle est, en dépit de l'endoctrinement et des préjugés des hommes et des partis. La littérature mondiale est capable de communiquer une expérience condensée d'un pays à un autre afin que nous ne soyons plus divisés et déconcertés, que nos différentes échelles de valeurs puissent coïncider ; et, surtout, que le citoyen d'un pays puisse lire de façon concise et véridique l'Histoire d'un autre et la vivre avec une telle force et un tel réalisme douloureux qu'il lui soit ainsi épargné de commettre les mêmes erreurs cruelles. 

Peut-être que, de cette façon, nous, les artistes, nous pourrons développer en nous un champ de vision capable d'embrasser lé monde entier : en observant, comme tout être humain, ce qui se passe tout près,, autour de nous, et en y introduisant ce qui se passe dans le reste du monde. Nous établirons ainsi des relations à l'échelle mondiale. 

Et qui, sinon nous, les écrivains, pourra porter un jugement sur nos gouvernements défaillants (dans certains États, c'est la façon la plus facile de gagner son pain, occupation de tout homme qui n'est pas un paresseux), et aussi sur le peuple, lui-même, sur sa lâche humiliation, sur sa faiblesse satisfaite ? Qui pourra porter un jugement sur les écarts inconsidérés de la jeunesse et sur les jeunes pirates qui brandissent leurs couteaux ? 

On nous dira : que peut la littérature contre la ruée sauvage de la violence ? Mais n'oublions pas que la violence ne vit pas seule, qu'elle est incapable de vivre seule : elle est intimement associée, par le plus étroit des liens naturels, au mensonge. La violence trouve son seul refuge dans le mensonge, et le mensonge son seul soutien dans la violence. Tout homme qui a choisi la violence comme moyen doit inexorablement choisir le mensonge comme règle. 

Au début, la violence agit à ciel ouvert, et même avec orgueil. Mais, dès qu'elle se renforce, qu'elle est fermement établie, elle sent l'air se raréfier autour d'elle et elle ne peut survivre sans pénétrer dans un brouillard de mensonges, les déguisant sous des paroles doucereuses. Elle ne tranche pas toujours, pas forcément, les gorges ; le plus souvent, elle exige seulement un acte d'allégeance au mensonge, une complicité. 

Et le simple acte de courage d'un homme simple est de refuser le mensonge. Que le monde s'y adonne, qu'il en fasse même sa loi - mais sans moi. 

Les écrivains et les artistes peuvent faire davantage. Ils peuvent vaincre le mensonge. Dans le combat contre le mensonge, l'art a toujours gagné, et il gagnera toujours, ouvertement, irréfutablement, dans le monde entier. Le mensonge peut résister à beaucoup de choses. Pas à l'art. 

Et dès que le mensonge sera confondu, la violence apparaîtra dans sa nudité et dans sa laideur. Et la violence, alors, s'effondrera. 

C'est pourquoi, mes amis, je pense que nous pouvons aider le monde en cette heure brûlante. Non en nous donnant pour excuse de ne pas être armés, non en nous adonnant à une vie futile, mais en partant en guerre. 

Les Russes aiment les proverbes qui ont trait à la vérité. Ceux-ci expriment de façon constante et parfois frappante la dure expérience de leur pays : « Une parole de vérité pèse plus que le monde entier. » 

Fin du texte


ALEXANDRE SOLJENITSYNE LE CRI. article publié dans la revue L’EXPRESS.

 

[1]    Administration centrale des camps de travail obligatoire.

 

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Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -5-

8 Janvier 2019, 02:10am

Publié par Grégoire.

Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -5-

En plusieurs occasions et dans divers pays, on a assisté à des débats animés, passionnés, subtils, sur la question de savoir si l'artiste doit être libre de vivre pour lui-même ou s'il doit toujours avoir à l'esprit ses devoirs envers la société et s'il doit toujours se mettre à son service. Le discours d'Albert Camus, à l'occasion de la remise de son prix Nobel, est un des plus brillants qui aient été prononcés à ce sujet, et je suis heureux de souscrire à ses conclusions. En fait, depuis plusieurs décennies, la littérature russe s'est gardée de se perdre dans une attitude contemplative, elle a évité les spéculations frivoles. Je n'ai pas honte d'avoir respecté cette tradition, du mieux que j'ai pu. L'idée qu'un écrivain peut faire beaucoup Pour la société où il vit et que c'est un devoir pour lui de le faire est depuis longtemps familière à la littérature russe.

Ne violons pas le droit de l'artiste d'exprimer exclusivement son expérience et Sa vie, intérieure, sans se soucier de ce qui se passe dans le monde extérieur. N'exigeons rien de lui, mais demandons-lui, supplions-le, encourageons-le. Cela, nous pouvons le faire. 

Après tout, il ne peut cultiver lui-même qu'une partie de son talent : pour la plus grande part, il lui est insufflé à la naissance, comme un produit fini. Et ce don impose des responsabilités à son libre arbitre. 

Partons du principe que l'artiste ne doit rien à personne. Néanmoins, il est pénible de voir comment, en se retirant dans sa tour d'ivoire ou dans le monde de ses fantasmes, il risque d'abandonner le monde réel aux mains de mercenaires, de nullités, sinon de fous. 

Notre XXe siècle a prouvé qu'il était plus cruel que les siècles précédents, et sa première moitié n'a pas encore effacé ses horreurs. Notre monde est toujours déchiré par les passions de l'âge des cavernes : la cupidité, l'envie, l'emportement, la haine, qui, au cours des ans, ont acquis de nouveaux noms respectables, comme la lutte des classes, l'action des masses, le conflit racial, le combat syndical. Le refus primitif de tout compromis est devenu. un principe et l'orthodoxie est considérée comme une vertu. Elle exige des millions de sacrifices par une guerre civile incessante. Elle essaie de nous convaincre a grands coups de tambour que les concepts universels de bonté et de justice n'existent pas, qu'ils sont relatifs et changeants. D'où la règle : « Fais toujours ce qui est le plus profitable pour ton parti ». Dès qu'un groupe perçoit l'occasion de s'emparer d'un morceau, même superflu, même immérité, il l'arrache sur-le-champ, et tant pis si toute la société doit s'écrouler. 

Vue du dehors, l'amplitude des soubresauts de la société occidentale approche de la limite au-delà de laquelle le système perdra l'équilibre et s'effondrera. La violence, de moins en moins embarrassée par les restrictions imposées par des siècles de légalité, embrase le monde entier, se souciant peu de savoir que l'Histoire a démontré maintes fois son caractère stérile. Bien plus, ce n’est pas seulement la force brute qui triomphe au-dehors, mais sa justification enthousiaste. 

Le monde est emporté par la conviction cynique que la force peut tout, la justice rien. Les démons de Dostoïevski -apparemment, les produits du ; cauchemar d'un provincial au siècle dernier - rampent à travers le monde sous nos yeux, contaminant des contrées où l'on ne pouvait même pas les imaginer. 

À travers les enlèvements, les actes de piraterie, les explosions et les incendies de ces dernières années, ils manifestent leur volonté d'ébranler et de détruire la civilisation. Et ils pourraient bien y parvenir. 

Les jeunes, à un âge où ils n'ont d'autre expérience que sexuelle, où ils n'ont pas encore des années de souffrance et de compréhension derrière eux, répètent avec jubilation les erreurs de la Russie dépravée du XIXe siècle, en ayant l'impression de découvrir quelque chose de nouveau. Ils applaudissent aux derniers actes de vandalisme des Gardes rouges chinois et les donnent joyeusement en exemple. Avec une méconnaissance totale de l'essence millénaire de l'humanité, avec la confiance naïve de cœurs sans expérience, ils crient : « Chassons ces gouvernements d'oppresseurs, cruels et avides ! Les nouveaux (c'est-à-dire nous), après avoir déposé les fusils et les grenades, seront justes et indulgents. » 

Ce sera le contraire. Mais ceux qui ont vécu et qui savent, ceux qui pourraient s'opposer à ces jeunes ? Beaucoup n'osent pas. Ils gobent même n'importe quoi pour ne pas paraître « conservateurs ». Encore un de ces phénomènes russes du XIXe siècle que Dostoïevski appelait être esclave des dupes progressistes. 

L'esprit de Munich ne s'est certainement pas estompé dans le passé : ce n'était pas une simple péripétie. Je me risquerais même à dire que l'esprit de Munich domine le XXe siècle. 

Un monde civilisé et timide n'a rien trouvé d'autre a opposer à la renaissance brutale et à visage découvert de la barbarie, que des sourires et des concessions. L'esprit de Munich est une maladie de la volonté chez les peuples nantis. Un état d'âme permanent chez ceux qui se sont abandonnés à la poursuite de la prospérité à tout prix, ceux pour qui le bien-être matériel est devenu le but principal de leur vie sur terre. Ces gens-là - et il y en a beaucoup dans le monde aujourd'hui - ont choisi la passivité et la reculade, afin de prolonger un peu leur train-train quotidien, afin d'éluder la difficulté aujourd'hui. Et demain, vous verrez, tout ira bien. Mais rien n'ira bien. Le prix de la lâcheté est toujours le mal. Nous ne récolterons la victoire que si nous avons le courage de faire des sacrifices. 

 Et, par-dessus tout cela, nous sommes menacés de destruction parce que notre monde, physiquement tendu et comprimé, n'a pas le droit de communier spirituellement. Les molécules de la connaissance et de là sympathie n'ont pas le droit de sauter d'une moitié dans l'autre. Voilà un danger évident : l'interdiction de l'échange d'informations entre les différentes parties de la planète. L'histoire contemporaine sait que l'interdiction de l'information rend toute signature d'accords internationaux illusoire. Dans un monde clos, il ne coûte rien d'interpréter n'importe quel accord à sa façon. Ou même, plus simplement, de l'ignorer complètement, comme S'il n'avait jamais existé (Orwell a compris cela admirablement), Un monde clos est peuplé, non pas de Terriens, mais d'un corps expéditionnaire de Martiens, qui ne savent rien de sensé sur le reste de la planète et qui sont prêts à l'écraser avec la conviction sacrée d'être des « libérateurs ». 

ALEXANDRE SOLJENITSYNE LE CRI. article publié dans la revue L’EXPRESS.

 

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Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -4-

6 Janvier 2019, 02:02am

Publié par Grégoire.

Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -4-

Cependant, nous ne pouvons reprocher à la vision humaine cette dualité, cette incompréhension ahurissante de la peine d'un autre homme éloigné, car l'homme est ainsi fait. Mais, pour l'ensemble de l'humanité, unie en un seul bloc, cette incompréhension mutuelle présente la menace d'une destruction imminente et brutale. Un monde, une humanité ne peuvent exister en face de six, de quatre ou même de deux échelles de valeurs : nous serions déchirés par cette disparité de rythmes, cette dualité de vibrations. 

Si un homme avec deux coeurs n'est pas fait pour ce monde, nous ne pouvons pas non plus vivre avec cette dualité sur une même Terre. 

Alors, qui coordonnera ces échelles de valeurs ? Et comment ? Qui créera pour l'humanité un seul système d'interprétation, valable pour le bien et le mal, pour ce qui est supportable et pour ce qui ne l'est pas ? Qui fera clairement comprendre à l'humanité ce qui est une souffrance réellement intolérable et ce qui n'est qu'une égratignure superficielle ? Qui orientera la colère des hommes contre ce qui est le plus terrible, et non plus contre ce qui est le plus proche ? Qui réussira à transposer une telle compréhension au-delà des limites de son expérience personnelle ? Qui réussira à faire comprendre à une créature humaine fanatique et bornée les joies et les peines de ses frères lointains, à lui faire comprendre ce dont il n'a lui-même aucune notion ? 

Propagande, contrainte, preuves scientifiques, tout est inutile. Mais il existe heureusement un moyen de le faire dans ce monde : l'art, la littérature. 

Les artistes peuvent accomplir ce miracle. Ils peuvent surmonter cette faiblesse caractéristique de l'homme qui n'apprend que de sa propre expérience tandis que l'expérience des autres ne le touche pas. L'art transmet d'un homme à l'autre, pendant leur bref séjour sur la Terre, tout le poids d'une très longue et inhabituelle expérience, avec ses fardeaux, ses couleurs, la sève de sa vie : il la recrée dans notre chair et nous permet d'en prendre possession, comme si elle était nôtre. 

Plus encore, les pays et les continents répètent les fautes des autres avec des intervalles de parfois plusieurs siècles. 

Dans ce cas, tout devrait être clair. Mais non. Ce que certaines nations ont déjà rejeté est brusquement découvert par d'autres, qui le considèrent comme le dernier cri. Là encore, le seul substitut à l'expérience que nous n'avons pu acquérir est l'art, la littérature. Ceux-ci possèdent un merveilleux pouvoir : au-delà des différences de langues, de coutumes, de structures sociales, ils peuvent transmettre l'expérience de toute une nation à une autre. Ils peuvent faire connaître à une nation novice la pénible épreuve d'une autre s’étendant sur des dizaines d'années, lui évitant ainsi de suivre une route inutile, ou erronée, ou même désastreuse, abrégeant ainsi les sinuosités de l'histoire de l'humanité. 

La littérature transmet encore l'expérience d'une autre façon : d'une génération à l'autre. Elle préserve ainsi son histoire et ranime sa flamme sous une forme pure de toute déformation ou calomnie. C'est ainsi que la littérature, avec le langage, protège l'âme d'une nation. 

Il était de bon ton, récemment, de parier du nivellement des nations, de la disparition des différentes races dans le creuset de la civilisation contemporaine. Je ne suis pas d'accord avec cette opinion. La disparition des nations ne nous appauvrirait pas moins que si tous les hommes devenaient semblables, avec une seule personnalité et un seul visage. Les nations sont la richesse de l'humanité, ses personnalités collectives : la plus infime d'entre elles a sa coloration particulière et porte en elle un reflet particulier de l'intention divine. 

Mais malheur au pays dont la littérature est menacée par l'intervention du pouvoir ! Car il ne s'agit plus là seulement d'une violation du « droit d'écrire », c'est l'étouffement du coeur d'une nation, la destruction de sa mémoire. La nation cesse d'être attentive à elle-même, elle est dépossédée de son unité spirituelle, et, en dépit d'un langage supposé commun, ses citoyens cessent brusquement de se comprendre les uns les autres. 

Des générations silencieuses vieillissent et meurent sans s'être adressé la parole. 

Quand des écrivains comme Evguéni Zamiatine - enterrés vivants pour le reste de leur vie - sont condamnés à créer en silence jusqu'à leur mort, sans entendre jamais l'écho des mots qu'ils ont écrits, alors ce n'est plus seulement une tragédie personnelle, c'est le martyre d'une nation tout entière. 

Et même, dans certains cas - lorsqu'il résulte d'un tel silence que l'ensemble des faits historiques cesse d'être compris - c'est un danger pour l'ensemble de l'humanité. 

ALEXANDRE SOLJENITSYNE LE CRI. article publié dans la revue L’EXPRESS

 

 

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Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -3-

4 Janvier 2019, 01:56am

Publié par Grégoire.

Le Cri : « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. » -3-

Lorsque, enfin, la pression se fut atténuée et que notre horizon se fut graduellement agrandi, à travers une fente minuscule, nous vîmes apparaître ce qu'était « le monde entier ». Et à notre stupéfaction, nous découvrîmes que ce n'était pas du tout ce que nous attendions, ce que nous espérions, c'est-à-dire un monde qui ne vivrait pas « par cela » et qui ne conduirait pas « à cela ». C'était un monde qui pouvait s'écrier, à la vue d'un bourbeux marécage : « Oh ! la jolie petite mare », ou, devant de lourds carcans : « Oh ! le charmant collier », un monde où certains versaient d'inconsolables larmes et d'autres dansaient au rythme d'une musique légère. 

Comment cela a-t-il pu se produire ? Pourquoi cette faille ? Étions-nous insensibles ? Le monde était-il insensible ? Ou était-ce dû aux différences de langage ? Pourquoi les êtres humains ne peuvent-ils entendre, ce que disent distinctement les autres ? Les mots cessent d'avoir un sens et coulent comme l'eau, sans goût, sans couleur, sans odeur, sans laisser de trace. 

Et, au cours des années, au fur et à mesure que je comprenais cela, changeaient la construction, le contenu et le ton de mon discours, ce discours que je prononce aujourd'hui. Il a maintenant peu de points communs avec le plan, initial, conçu au cours des soirées glaciales des camps. 

Depuis les temps immémoriaux, l'homme a été ainsi fait que sa vision du monde, tant qu'elle ne lui est pas imposée par l'hypnose, ses motivations et son échelle des valeurs, ses actes et ses intentions sont déterminés par son expérience personnelle et collective de la vie. 

Comme le dit un proverbe russe : « Ne crois pas ton frère, mais crois plutôt ton oeil, même s'il louche. » C'est le moyen le plus sûr de comprendre le monde qui nous entoure et le comportement des hommes qui y vivent. Pendant ces longues périodes où notre monde était plongé dans le mystère et la barbarie, avant qu'il ait été rapetissé par les moyens de communication, avant qu'il ait été transformé en un unique bloc aux pulsations convulsives, les hommes, se fondant sur l'expérience, apprirent à se gouverner dans le cadre de leurs communautés, de leurs sociétés et, finalement, de leurs territoires nationaux. À cette époque, il était possible aux êtres humains de discerner et d'admettre une échelle de valeurs commune, de faire la distinction entre ce qui était considéré comme normal, ou incroyable, ou cruel, ou ce qui dépassait les limites de la perversité, ou ce qu'était la loyauté, ou, au contraire, la tromperie. 

Et bien que ces peuples disséminés aient mené des vies très différentes, que leurs valeurs sociales fussent souvent en violent désaccord, de même que leurs systèmes de poids et mesures ne coïncidaient pas, ces, contradictions ne surprenaient que d'occasionnels voyageurs, n'étaient signalées dans les récits que comme des sujets d'étonnement et ne présentaient aucun danger pour l'humanité, qui n'était pas encore unifiée. 

Mais au cours des dernières décennies, imperceptiblement mais rapidement, l'humanité est devenue une seule entité -source à la fois de confiance et de danger - de sorte que les chocs et les embrasements de l'une de ses parties sont immédiatement transmis aux autres, détruisant parfois une immunité nécessaire. L'humanité est devenue une, mais pas aussi fermement que les communautés ou même les nations, pas grâce à des années d’expérience mutuelle, ni parce qu'elle a appris à voir avec un seul oeil, même s'il louche, ni parce qu'elle utilise le même langage, mais en enjambant toutes les barrières grâce à la radio et à l'imprimerie. Une avalanche d'événements s'abat sur nous et, en une minute, la moitié du monde en est informée. 

Mais l'étalon qui permettrait de mesurer ces événements et de les évaluer en fonction des lois qui régissent des régions peu connues du globe n'est pas et ne peut pas se trouver sur les ondes ou dans les colonnes de journaux. Car ces échelles de valeur ont été mûries et assimilées pendant trop d'années, dans des conditions trop particulières, dans les communautés et les sociétés, pour qu'elles puissent être échangées à travers l'éther. Dans les diverses parties du monde, les hommes appliquent leurs propres références aux événements, et ils les jugent, avec entêtement et confiance, en fonction d'elles, et non selon celles des autres. 

S'il n'existe pas tellement d'échelles de valeurs différentes dans le monde, on en dénombre au moins quelques-unes : une pour les événements proches, une pour les événements éloignés, une pour les vieilles sociétés, une autre pour les jeunes. Les peuples malheureux en ont une, les peuples heureux une autre. Les sons discordants et grinçants de ces diverses échelles nous abasourdissent et nous étourdissent, et, sans être toujours douloureux, ils nous empêchent d'entendre les autres dont nous nous tenons éloignés, comme nous le ferions de la démence ou de l'illusion, pour ne juger en toute confiance le monde entier que d'après nos propres valeurs. 

C'est pourquoi nous considérons comme le, plus important, le plus pénible et le moins supportable ce qui est le plus proche de nous. Tout ce qui est loin, tout ce qui ne menace pas de nous envahir à l'instant et de franchir le seuil de notre porte même avec ses gémissements pathétiques, ses cris étouffés, ses vies détruites, ses millions de victimes - tout cela, nous le considérons comme parfaitement supportable et tolérable. 

 Dans une partie du monde, il n'y a pas si longtemps, des persécutions semblables à celles de la Rome antique ont condamné des centaines de milliers de chrétiens silencieux à donner leur vie pour leur foi en Dieu. Dans l'autre hémisphère, un fou (il n'est sûrement pas le seul) se hâte de traverser l'océan pour nous délivrer de la religion, en frappant le grand prêtre d'une lame. Son acte a été calculé pour frapper chacun d'entre nous en fonction de son échelle de valeurs personnelle. 

Ce qui paraît de loin, selon une certaine échelle de valeurs, une liberté enviable et florissante, est ressenti sur place, et selon des valeurs différentes, comme une contrainte insupportable, déchaînant la colère et les émeutes. Ce qui, dans une partie du monde, peut représenter un rêve d'incroyable prospérité peut exaspérer les hommes dans une autre et être considéré comme une exploitation sauvage, appelant la grève immédiate. Les échelles de valeurs sont aussi différentes Pour les catastrophes naturelles : une inondation qui emporte des centaines de milliers de vies humaines a moins de signification pour nous qu'un accident au coin de la rue. 

Il en est de même pour les insultes personnelles : un sourire ironique ou un simple geste de renvoi est parfois humiliant, alors qu'à d'autres moments des brutalités physiques sont pardonnées, comme s'il s'agissait d'une mauvaise plaisanterie. 

Il en est de même pour les châtiments : pour les uns, un mois de prison, ou une interdiction de séjour, ou l'isolement dans une cellule avec du pain et du lait pour toute nourriture, frappe l'imagination et emplit les colonnes des journaux d'articles furieux. Tandis que, pour d'autres, des peines de vingt-cinq ans de prison, des cellules dont les murs sont givrés de glace et où les prisonniers n'ont que leurs sous-vêtements, des asiles de fous pour les gens sains d'esprit, d'innombrables gens qui, pour les raisons mystérieuses, s'obstinent à fuir et sont abattus, aux frontières, tout cela est courant et parfaitement accepté. 

Notre esprit est tout à fait en paix quand il s'agit de cette partie exotique du monde dont nous ne savons pratiquement rien, dont nous ne recevons même pas d'informations, à l'exception des supputations superficielles et déjà dépassées de quelques correspondants. 

 

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel 1970, Le Cri, article publié dans la revue L’EXPRESS.

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« Je suis juste amoureux de la vie au plus haut point »

3 Janvier 2019, 15:37pm

Publié par Grégoire.

« Je suis juste amoureux de la vie au plus haut point »

Depuis quatre décennies, Christian Bobin réenchante le monde par la magie de sa poésie. Encore bouleversés par la lecture de sa « Nuit du cœur », nous l’avons rencontré au seuil de cette nouvelle année.

 

Il ne reçoit plus trop chez lui, dans sa maison-datcha des environs boisés du Creusot. Avec le temps et la notoriété, on croit savoir pourquoi. Christian Bobin ne refuse pas les visites. Mais l’auteur mythique du Très bas, traduit aujourd’hui en quarante langues et célébré partout dans le monde – Iran et Japon en tête – comme un des derniers grands poètes vivants, demeure une terre sauvage qui a besoin d’ombre et de solitude pour produire sa lumière.

La solitude est son bain de décantation. Elle lui évite de se perdre dans le carnaval du monde. Elle cloue aussi le bec à ses derniers détracteurs, ceux qui n’en démordent pas (Ah ! Bobin l’embobineur, Ah ! Bobin le petit chantre des bonheurs minuscules, des jours sans gloire, du grand dénuement, etc.). C’est donc dans les salons de son éditeur, Gallimard, que la rencontre a lieu. Il vous met à l’aise tout de suite. « Ne vous souciez donc pas du temps imparti... on ne va même pas compter. » On est tout de même dans ses petits souliers. On ne veut pas le bombarder de questions, ni remplir le silence à tout prix... De toute manière, il n’est pas homme à se laisser tenir la bride courte. Il se tient concentré, en face de vous, ses deux mains de jardinier enserrant délicatement une petite bouteille d’eau, l’œil vif aux reflets mordorés, le débit lent, la pensée affûtée, la voix chaude et calme éclatant de temps en temps en une immense détonation de rire.

 

 

On pense au personnage de Dostoïevski, le prince Mychkine, ce frêle roseau de bonté et de lucidité – ou à l’anti-héros d’Ordet, le chef-d’œuvre de Dreyer, l’autre fol en Christ à la présence magnétique. « Ne nous y trompons pas, Bobin est un lutteur. Depuis quarante ans, il lutte », nous avait soufflé auparavant Frère Grégoire Plus, ce religieux de la Communauté Saint-Jean qui propose des spectacles poétiques inspirés de l’œuvre de Bobin. Contre quoi lutte-t-il donc, ce poète-né, cet écorché de la première heure ? Contre l’engourdissement de l’âme, contre l’absence d’étonnement, contre l’esprit de sérieux et de convoitise, contre un nihilisme ravageur, contre le soleil noir de sa propre mélancolie, qu’il a la pudeur de taire.

 

« Sous le front bombé comme une ogive d’obus, ardoit une âme opiniâtre », pointe Dominique Pagnier, son dernier biographe en date. « Sa première illumination de lecteur fut “Le Joueur de flûte de Hamelin” », confie de son côté la vibrante Lydie Dattas qui le connaît bien... Tout un symbole : le musicien vengeur du conte de Grimm – qui châtie des habitants trop avares en envoûtant leurs enfants – est l’incarnation du poète rejeté...

 

 

Bobin le christique n’est pas l’homme lisse que certains croient. Sa poésie cristalline parle à tous, mais transperce et bouscule. Ne possède-t-elle pas ce pouvoir transfigurant de toute vraie poésie ? Et si au fond, la révolution poétique (et spirituelle) des poètes, qui appelle un renouveau intérieur et s’élabore loin des barricades, était la seule qui vaille, dans un monde à bout de souffle et d’utopies, désenchanté et sans repères, qui semble sonner le glas du politique ? Entretien.

L’écriture est l’ange gardien de la vie, dites-vous...

Il est, je crois, impossible de traverser cette vie sans passer par des zones de ténèbres et sans avoir un moment le cœur serré, mais l’écriture réplique à ces ténèbres... Ce que j’appelle l’écriture est un combat à mener pour que la vie continue et qu’elle soit respectée, aimée et accompagnée jusque dans les heures les plus graves.

La poésie est-elle un chant, un acte de résistance ou la capacité de soulever le voile des apparences ?

Je vais proposer deux définitions, inventées dans l’instant de la conversation. Une première, triviale : la poésie est ce qui décrasse l’âme pour lui permettre de respirer à nouveau, ce qui la nettoie des cendres retombantes du monde et de ses images, dont la finalité profonde n’est peut-être que de nous emmener à désespérer. Elle ouvre les fenêtres et fait entrer tout l’océan de la vie. Autre définition : la poésie est l’ultime chance de faire revenir dans la volière de la page tous ces oiseaux que notre espèce a commencé à détruire et avec eux les chants secrets de la vie. La poésie est le fracas d’une parole vivante, le surgissement d’un imprévu bienveillant, ce qui ne supporte pas la répétition. Peut-on modifier un poème de Rimbaud, Verlaine, Marceline Desbordes-Valmore ou Jean Grosjean ?

La simple lecture d’un poème, dans la solitude et le silence quasiment parfait d’une maison, reconstruit déjà le monde entier. De même qu’une personne effectuant avec cœur et honnêteté son travail empêche le monde de se déchirer comme un vieux drap. La femme de chambre, à Conques, était un poème vivant...

La poésie est aussi le refuge de la vie intérieure, que le monde moderne n’aime pas...

Ce qu’on appelle « le monde » est une très ancienne tentative de destruction des âmes : destruction de la pudeur, du silence, de la solitude, de tout ce qui fait germer l’amour. La légère différence, c’est que le monde moderne est très proche d’arriver à ses fins par le raffinement de ses technologies et par l’invasion qu’elles font de notre intériorité. Peut-être avez-vous remarqué que le rythme des voix publiques s’accélère. On a commencé à défaire la lenteur qui permet aux mots les plus forts de venir. On confond aussi la spontanéité et la liberté. La spontanéité est ce que la mode et l’air du temps ont déposé en nous et qui n’est pas nous-mêmes. La liberté demande un creusement, c’est une matière amoureuse et sauvage. Elle jaillit certes comme une source mais après un long temps de cheminement souterrain.

Venons-en à votre dernier et éblouissant ouvrage, La Nuit du cœur. Que s’est-il passé exactement à Conques, entre vous et Dieu ?

Je dirais plutôt, peut-être, entre moi et moi. On parle toujours trop vite de Dieu, et du coup cela le fait s’enfuir... Ce qui me gêne dans les discours religieux, c’est qu’ils soient bien sages, bien ordonnés. La fraîcheur des étoiles, le silence enfantin de ma chambre, à peine rayé par une chorale réunie dans l’abbatiale, les vitraux, le plomb de la gouttière au bord de la fenêtre mansardée, la fatigue du voyage peut-être, tout s’est précipité en seul point de fusion, presque d’explosion silencieuse, un accident nucléaire à l’intérieur de la poitrine. J’ai vu la splendeur de la vie qui nous est donnée à chacun, qui que l’on soit, où que l’on soit. Pas la peine de faire des études pour cela : il suffit d’éprouver la bonté paradoxale de cette main qui donne et qui reprend. Il suffit de deviner que cette histoire dans laquelle chacun de nous est embarqué a un sens, malgré absolument tout.

Êtes-vous tout à fait normal ? !

Je ne suis pas en permanence dans le voisinage de l’invisible ! Il m’arrive de me perdre, de m’engourdir, beaucoup. Je suis juste amoureux de cette vie au plus haut point, et quand je retrouve cette vie, les retrouvailles sont toujours surprenantes, imprévisibles... c’est pour cela que j’écris : pour partager une sorte de révélation qui me dépasse, pour n’en pas souffrir aussi.

 « Le septième ange a versé son bol dans l’air. Alors du sanctuaire, une voix forte a dit : “Ça y est.” » Pourquoi ce verset de l’Apocalypse (XVI, 17) en incipit ?

J’ai ouvert l’Apocalypse et j’ai choisi les premières lignes sur lesquelles mon œil est tombé, dans une traduction du poète Jean Grosjean dont j’aime la rudesse et la simplicité. Les paroles les plus importantes dans la vie sont toujours dites d’une manière bousculée. Devant le tombeau de son ami Lazare, le Christ dit : « Sors de là » avec force, presque comme on dit à un enfant bêtisier : « Arrête ça ! » De même pour le « ça y est » de l’ange, qui mettra fin à l’égarement et à l’ensevelissement de nos cœurs. Enfin, quelque chose se passe ! Enfin, quelque chose va commencer. C’est ce que j’ai ressenti en écrivant. Je ne peux pas m’en expliquer.

Diane Gautret

https://www.famillechretienne.fr/culture-loisirs/litterature/christian-bobin-je-suis-juste-amoureux-de-la-vie-au-plus-haut-point-246880

Grégoire Plus : Le Frère qui murmure du Bobin

Ce religieux propose des spectacles poétiques à partir de textes de Christian Bobin. Histoire d’une aventure extraordinaire.

Théâtre à domicile

Grégoire Plus propose, de fin janvier à fin février, ses 3 derniers seul-en-scène à partir des textes de Bobin : Cette vie merveilleusement perdue à chaque seconde qui va ; Splendeurs infracassables des jours sans histoires ; Louise Amour ; ou une lecture à la bougie : Le Christ, délinquant spirituel. Du théâtre sur mesure, à partir de 20 personnes (contribution au chapeau) 1h30 de pur bonheur. 07 86 55 67 62 ; www.quecherchezvous.fr

On croirait toucher les étoiles. Dans une grande pièce à vivre, sous les toits de Paris, à quelques encablures de la Bastille, un public disparate est assis sur des chaises qui ont vécu. Soudain, un air tendre de musique latino remplit l’espace et un homme en costume de lin apparaît... « Nous ne cherchons tous qu’une seule chose, la douceur d’un amour sans déclin, entrer dans la lumière d’un regard aimant... » Ce soir-là, Frère Grégoire Plus, religieux de la Communauté Saint-Jean, présente chez des particuliers son dernier seul-en-scène, créé à partir de textes de Christian Bobin.

Le prêtre-comédien n’est déjà plus un jeune premier. Voilà maintenant six ans que ce créatif au regard de braise est dispensé de vie communautaire pour se consacrer pleinement à sa mission très spéciale : « Faire rayonner la parole de Christian Bobin », dans laquelle il discerne une vraie « disposition évangélique ». Rattaché au diocèse de Vannes et résidant à l’Île-aux-Moines quand il n’est pas en tournée, ce religieux peu conventionnel a enseigné pendant dix ans la philosophie dans le monde entier, et s’est occupé d’enfants des rues en Lituanie, avant de monter ces spectacles poétiques à la saveur incomparable. Des spectacles de coloration différente chaque fois, réservant de véritables instants de grâce.

Un peu après la représentation, un verre de vin à la main, le religieux qui voyage incognito tente d’en analyser le succès... « Ces soirées répondent à un désir de contemplation, de gratuité et de délicatesse, dans une société ultra-cartésienne qui cloisonne, soupèse, juge... » L’art est un lieu de médiation entre Dieu et les hommes, il en est convaincu. « La parole de Bobin est un nectar. Elle parle à tous, laboure les âmes, sans prononcer le nom même de Dieu, par peur de se l’arroger. La grâce du Christ est au-delà de la grâce sacramentelle. » Des passerelles entre chrétiens et mouvance new age peuvent ainsi s’établir. Il lit ce mail tout frais reçu d’une spectatrice bouleversée : « J’ai retrouvé dans l’éclat de rire d’hier la petite fille émerveillée devenue aujourd’hui vieille dame indigne. Oui, l’âme est éprouvée à chaque seconde, à chaque ouverture de l’œil du cœur, qui passe de la solitude de la nuit aux éclats aveuglants des mondanités [...]. C’est par les fêlures de l’intelligence que la lumière passera... » De tels fruits, il en compte en pagaille.

Converti par Bobin !

Et soudain, il s’esclaffe : « La découverte de Bobin m’a converti, moi, religieux et prêtre ! Lorsque j’ai lu L’Homme-Joie, j'étais en Pologne. C’était en février, le ciel était bas, il pleuvait, la nourriture était mauvaise, l’eau rouillée... Une illumination ! Bobin a réveillé en moi une soif contemplative et ouvert une nouvelle quête de lumière, complémentaire de ma formation religieuse. » Depuis, Frère Grégoire a rencontré plusieurs fois le célèbre poète,  à Avignon et chez lui ; une amitié est née entre eux. « Que restera-t-il de notre vie ? lancent-ils en chœur. Notre contemplation : le temps passé à ne rien faire qu’à regarder par la fenêtre les papillons qui volent... le temps nécessaire pour le levain de l’esprit, le temps qui ne s’efface jamais. »

Diane Gautret

https://www.famillechretienne.fr/culture-loisirs/litterature/gregoire-plus-le-frere-qui-murmure-du-bobin-246882

 

Christian Bobin : la bonté rebelle

ARTICLE | 29/12/2001 | Numéro 1250 | Par Stéphane Klein

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A rebours de l'affreux désenchantement contemporain, l'écrivain du Creusot continue d'espérer la lumière.
 

 

 

Les éditions Gallimard offrent aux admirateurs de Christian Bobin un beau triplé poétique. L'écrivain du Creusot fait son apparition en poche avec L'Enchantement simple. Une petite fille de 4 ans, petite étoile humaine, Hélène, nous y guide, à travers la nuit angoissante du monde, apportant sa réponse pleine de bonté et de mystère "aux cruautés inextricables de la vie".

Paraissent simultanément en collection "Blanche", un recueil de paroles réveillées, recueillies sous le titre La Lumière du monde, ainsi qu'un nouvel essai, Ressusciter. Ces deux derniers ouvrages semblent marquer un tournant dans l'œuvre du Bourguignon. Il y a dans le style, dégagé du voile de bons sentiments fédérateurs qui l'opacifiaient parfois, plus de fermeté et de feu, moins d'esthétisme.

 

Ressusciter s'écarte des précédents essais : à mi-chemin entre la poésie contemplative en prose et le recueil d'aphorismes inspirés (Le Très Bas, Autoportrait au radiateur), c'est une très pure confession de joie par-delà le deuil. L'espérance de Bobin y sort de l'ornière des mots et "bondit sur l'éternel comme sur une proie de choix". Comme dans La Plus Que Vive, bien que plus sereinement, il évoque un être cher décédé, son propre père, souffrant de la maladie d'Alzheimer depuis de nombreuses années. Le texte entier, dans son apparente incohérence, se relie au souvenir de ce père disparu.

 

Un regard brillant et perdu dans la pénombre d'une maison de repos, un sourire énigmatique de malade dans la nuit bleutée d'un hôpital, une photo d'enfance en barboteuse, une main posée sur la lame froide d'un marbre funéraire, viennent ponctuer les contemplations fusionnelles de Bobin et ses fulgurances visionnaires. Son émotion orpheline trace comme un sillon d'espérance dans le livre, depuis la maladie du père, l'impasse de la tombe, jusqu'au sourire de qui, par-delà la mort, se tient debout à ses côtés, souriant, pour l'éternité.

Dans ce contexte proprement "résurrectionnel", les "petites fleurs de l'hortensia", les "tourterelles à collier noir" autant que les pensées sur "l'air du temps, devenu irrespirable", emberlificotées avec tendresse au fil des pages, réinvestissent comme dans un tremblement le champ du réel, loin, très loin de toute sensiblerie présumée.

Si l'on a pu reprocher, non sans raison, à l'auteur de la Souveraineté du vide, de La Part manquante, ou de Isabelle Bruges, une certaine forme de tristesse répétitive, voire de mièvrerie, les entretiens de La Lumière du monde désamorceront définitivement ce reproche.

Vivant modestement depuis cinquante ans au Creusot (sorte d'étoile noire couverte de suie dans l'imaginaire des gens), Bobin conservait une part vaguement hallucinée, engourdie pour certains. Or, c'est en polémiste brillant et plus qu'éveillé qu'il apparaît dans ces échanges avec la poétesse Lydie Dattas. Il y est énergique - "La littérature que j'aime est faite par des braconniers qui traquent le réel" -, parfois tranchant et excessif - "La folie de Proust, de Balzac et de Flaubert est de se vouloir les maîtres de leur propre écriture" -, mais le plus souvent enthousiaste et percutant dans sa charge contre "l'humanisme et le gentil moralisme dans lequel les philosophies et les religions ronronnent..."

Le dernier chapitre, "Le Paradis de la mort", est une diatribe brillante et enlevée contre l'emprisonnement de l'âme, le nihilisme, contre une religion qui serait devenue une sorte de nourriture fade.

En un temps où l'on fait du malheur une chose littéraire qui est très bien portée, Bobin veut que son œuvre n'ajoute pas au chaos, mais qu'elle serve. Finalement, écrire comme une rébellion de bonté, en attendant la résurrection, écrire pour demeurer capable de voir, d'espérer la lumière à travers tout et ne pas céder à l'affreux désenchantement contemporain. ?

Stéphane Klein

L'Enchantement simple et autres textes, Gallimard, coll. "Poésie", 176 p., 35,49 F (5,41 E).

La Lumière du monde, propos réveillés et recueillis par Lydie Dattas, Gallimard, coll. "Blanche", 176 p., 84,95 F (12,95 E).

Ressusciter, Gallimard, coll. "Blanche", 174 p., 84,95 F (12,95 E).

https://www.famillechretienne.fr/contenu/archives/archive/christian-bobin-la-bonte-rebelle-33470

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LE CRI : " L'art vaincra toujours le mensonge et la violence " -2-

2 Janvier 2019, 01:53am

Publié par Grégoire.

LE CRI :  " L'art vaincra toujours le mensonge et la violence " -2-

On ne peut donner un nom à toutes choses, car certaines choses nous entraînent bien au-delà des mots. L’art peut même enflammer une âme glacée plongée dans les ténèbres, et l'élever à une expérience spirituelle. Grâce à l'art, il nous arrive d'avoir des révélations, même vagues et brèves, qu'aucun raisonnement, si serré soit-il, ne pourrait faire naître. 

Comme cette petite glace des contes de fées dans laquelle on ne se voit pas soi-même, mais où, pendant une brève seconde, on voit l'inaccessible, où aucun homme ne peut aller, ni avec ses jambes ni avec ses ailes. Et l'âme seule exhale sa plainte... 

Un jour, Dostoïevski a laissé échapper cette énigmatique remarque : « La beauté sauvera le monde. » Qu'est-ce que cela veut dire ? Pendant longtemps, j'ai pensé que ce n'étaient que des mots. Comment était-ce possible ? Quand donc, au cours de notre sanglante Histoire, la beauté a-t-elle sauvé quiconque de quoi que ce soit ? Ennobli, exalté, oui. Mais qui a été sauvé ? 

Il existe, toutefois, une certaine particularité dans l'essence même de la beauté et dans la nature même de l'art : la conviction profonde qu'entraîne une vraie oeuvre d'art est absolument irréfutable, et elle contraint même le coeur le plus hostile à se soumettre. On peut parfaitement composer un discours politique apparemment bien fait, écrire un article convaincant, concevoir un programme social ou un système philosophique, en partant d'une erreur ou d'un mensonge. Dans ce cas, ce qui est caché ou déformé n'apparaît pas immédiatement. 

Un discours, un article ou un programme exactement contraire et un système philosophique construit d'une façon entièrement différente rallieront l'opposition. Et ils sont tout aussi bien construits, tout aussi convaincants. Ce qui explique à la fois la confiance et la défiance qu'ils provoquent. 

Mais une oeuvre d'art porte en soi sa propre confirmation. Si la pensée est artificielle ou exagérée, elle ne supporte pas d'être portée en images. Tout s'écroule, semble pâle et terne, et ne convainc personne. En revanche, les oeuvres d'art qui ont cherché la vérité profonde et nous la présentent comme une force vivante s'emparent de nous et s'imposent à nous, et personne, jamais, même dans les âges à venir, ne pourra les réfuter. 

Ainsi cette ancienne trinité que composent la vérité, la bonté et la beauté n'est peut-être pas simplement une formule vide et flétrie, comme nous le pensions aux jours de notre jeunesse présomptueuse et matérialiste. Si les cimes de ces trois arbres convergent, comme le soutiennent les humanistes, mais si les deux troncs trop ostensibles et trop droits que sont la vérité et la bonté sont écrasés, coupés, étouffés, alors peut-être surgira le fantastique, l'imprévisible, l'inattendu, et les branches de l'arbre de beauté perceront et s'épanouiront exactement au même endroit et rempliront ainsi la mission des trois à la fois. 

Alors, la remarque dé Dostoïevski « La beauté sauvera le monde » ne serait plus une phrase en l'air, mais une prophétie. Après tout, il est vrai qu'il eut des illuminations fantastiques. Et, dans ce cas, l'art, la littérature peuvent vraiment contribuer à sauver notre monde. C'est la compréhension qu'au cours des années j'ai pu acquérir en cette matière que je voudrais essayer de vous exposer aujourd'hui. 

Pour accéder à cette tribune d'où est lu le discours du prix Nobel, où peu d'écrivains sont invités, occasion unique dans leur vie, je ne me suis pas contenté de monter trois ou quatre marches, j'en ai gravi des centaines et des milliers, raides, abruptes, glacées, émergeant de l'obscurité et du froid, où ce fut mon sort de survivre, tandis que d'autres - peut-être plus doués et plus forts que moi - périssaient. Je n'en ai rencontré que quelques-uns sur la multitude des Îles du Gulag [1]. Écrasé sous la surveillance policière, je n'ai pu parler à tous, je n'ai eu de nouvelles que de quelques-uns. Pour les autres, j'ai deviné. Ceux qui ont été engloutis dans ce gouffre, alors qu'ils s'étaient déjà fait un nom, sont au moins connus. Mais combien ont pu en revenir ? Toute une littérature nationale est enfouie là, plongée dans l'oubli, non, seulement sans une pierre tombale, mais sans vêtements, nue, avec seulement un numéro. La littérature russe n'a jamais cessé d'être, mais, du dehors, elle semble une terre en friche. Là où devrait s'élever une calme forêt ne subsistent, après cette coupe dramatique, que deux ou trois arbres épargnés par hasard. 

Et si je suis ici aujourd'hui, accompagne par les ombres de ceux qui sont tombés, le front baissé pour laisser passer devant moi, à cette place, ceux qui la méritèrent avant moi, comment moi, devant vous, puis-je deviner et exprimer ce qu'ils auraient voulu vous dire ? 

Cette obligation pèse sur nous depuis longtemps, et nous l'avons comprise. Comme le dit Wladimir Soloviev : « Même dans nos chaînes, nous devons nous-mêmes boucler le cercle que les dieux ont tracé pour nous. » Souvent, dans le grouillement pénible des camps, dans les colonnes de prisonniers, lorsque les guirlandes de lanternes percent les ténèbres des frimas nocturnes, jaillissaient au-dedans de nous les mots que nous aurions voulu crier au monde, si le monde extérieur avait pu nous entendre. 

À ce moment-là, tout semblait clair, ce que notre ambassadeur devait dire et comment le monde réagirait aussitôt. Notre horizon embrassait distinctement les choses matérielles et les mouvements spirituels, et le monde indivisible ne présentait pour moi aucun défaut. Ces idées ne venaient pas des livres. Elles étaient nées au cours de conversations avec ceux qui sont morts aujourd'hui, dans les cellules des prisons et autour des feux. C'est de cette existence-là qu'elles sont nées et c'est à l'épreuve de cette vie-là qu'elles ont été soumises. 

 

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel 1970, Le Cri, article publié dans la revue L’EXPRESS.

 

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LE CRI : " L'art vaincra toujours le mensonge et la violence "

31 Décembre 2018, 01:46am

Publié par Grégoire.

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel 1970, n'a pas la parole. Alors, il crie. « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. »

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel 1970, n'a pas la parole. Alors, il crie. « L'art vaincra toujours le mensonge et la violence. »

Comme le sauvage intrigué qui a ramassé un étrange objet – venu de l'océan ? dégagé des sables ou tombé du ciel ? - aux courbes compliquées et qui luit d'abord faiblement pour lancer ensuite de vifs éclats, de même qu'il le tourne d'un côté puis de l'autre, puis le retourne, essayant de découvrir ce qu'il peut en faire, s'efforçant de lui trouver une utilisation terrestre qui soit à sa portée, mais ne pouvant imaginer qu'il puisse avoir une plus haute fonction. 

Ainsi sommes-nous, tenant l'art entre nos mains, convaincus d'en être les maîtres : nous avons l'audace de le diriger, de le renouveler, de le réformer ; nous le vendons pour de l'argent, l'utilisons pour nous attirer les faveurs du pouvoir, le transformons parfois en amusement - jusqu'aux chansons populaires et aux boîtes de nuit - ou, à d'autres moments, le brandissons comme une arme - carotte ou bâton - pour les besoins éphémères de la politique ou de mesquins idéaux sociaux. Mais l'art n'est pas souillé par nos efforts, pas plus qu'il ne s'écarte de sa vraie nature, car, à chaque occasion et pour chaque application, il nous révèle un peu de son feu interne et secret.

Pourrons-nous jamais, percevoir cette lumière dans sa plénitude. ? Qui aura l'audace de dire qu'il a pu définir les limites de l'art et qu'il en a recensé toutes les facettes ? Dans le passé, il est probablement arrivé que quelqu'un l'ait compris et nous l'ait fait savoir, mais nous ne nous en sommes pas contentés longtemps : nous avons écouté, puis nous avons oublié, et nous avons éparpillé cette connaissance de-ci, de-là, pressés comme d'habitude d'échanger ce que nous avions pourtant de meilleur, pour quelque chose de nouveau. Et lorsqu'on nous redit cette vérité ancienne, nous ne nous souvenons 'même plus que nous la possédions déjà. 

L'artiste se considère comme le créateur d'un monde spirituel qui lui est propre : il porte sur ses épaules la responsabilité de créer ce monde, de le peupler et d'en assumer l'entière responsabilité. Mais il est écrasé sous ce fardeau, car un génie mortel n'est pas en mesure de supporter une telle charge. De même que l'homme, après s'être déclaré le centre de la vie, n'a pas réussi à construire un système spirituel équilibré. Et fi l'infortune s'abat sur lui, il en rejette le blâme sur l'éternel manque d'harmonie du monde, sur la complexité des âmes brisées du temps présent, ou sur la stupidité du public. 

D'autres artistes, reconnaissant l'existence d'une puissance supérieure, travaillent avec enthousiasme comme d'humbles apprentis sous le regard de Dieu. Mais alors, leur responsabilité : face à tout ce qu'ils écrivent ou peignent, et face aux âmes qui reçoivent leur message, est plus astreignante que jamais. En revanche, ils ne sont plus les créateurs de ce monde ni ne le dirigent. Pour eux, le doute n'est plus possible : l'artiste a seulement alors une conscience plus aiguë que celle des autres de l'harmonie du monde, de sa beauté et de sa laideur, de l'apport de l'homme, qu'il doit transmettre intelligemment aux autres. Et dans le malheur, et même au plus profond de la détresse de l'existence, dénuement, prison ou maladie, sa certitude d'une permanente harmonie ne l'abandonne jamais. 

L’irrationalité de l'art, ses éblouissants revirements, ses découvertes imprévisibles, l'influence explosive qu'il a sur les êtres humains, tout cela contient trop de magie pour être épuisé par la vision que l'artiste a du monde, par la conception qu'il a de son art ou par l'œuvre de ses mains indignes. 

Les archéologues n'ont pas découvert de traces d'existence humaine qui n'aient connu de forme artistique. Dès l'aube de l'humanité, nous avons reçu l'art de mains que nous avons été trop lents à reconnaître. Et nous avons été trop lents à nous demander : pourquoi avons-nous reçu ce don et qu'allons-nous en faire ? 

Ils se trompent, et ils se tromperont toujours ceux qui prophétisent que l'art va se désintégrer, et mourir. C'est nous qui mourrons, l'art est éternel. Serons-nous capables, même au jour de notre mort, d'en percevoir tous les aspects et toutes les possibilités ?

 

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel 1970, Le Cri, article publié dans la revue L’EXPRESS, Paris, no 1104, 4-11 septembre 1972

 

 

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L'homme moderne a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites, plaçant son orgueil dans l'extension illimitée des possibles, dans le fait de lever les obstacles, de vaincre les résistances - naturelles aussi bien que culturelles

7 Décembre 2018, 01:56am

Publié par Grégoire.

L'homme moderne a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites, plaçant son orgueil dans l'extension illimitée des possibles, dans le fait de lever les obstacles, de vaincre les résistances - naturelles aussi bien que culturelles
L'homme moderne a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites, plaçant son orgueil dans l'extension illimitée des possibles, dans le fait de lever les obstacles, de vaincre les résistances - naturelles aussi bien que culturelles

Née dans les années 1970, j'appartiens à la deuxième génération des lecteurs de Soljenitsyne. Une vie d'Ivan Denissovitch est publié en France en 1963, Le Pavillon des cancéreux en 1968, L'Archipel du Goulag en 1973 et Le discours d'Harvard, Le Déclin du courage, prononcé en 1978.

Je me permettrai d'évoquer ma propre expérience, non par plaisir narcissique, mais parce qu'elle ne me semble pas exclusive. Notre tâche à nous qui atteignions l'âge de la majorité, ou en approchions, avec la chute du mur de Berlin, n'était pas tant de nous délivrer des sortilèges du communisme que de répliquer à l'anthropologie progressiste qui façonnait nos sociétés depuis les années 1960-1970, dans laquelle nous avions grandi, selon laquelle nous avions été éduqués et à laquelle nous avions un temps adhéré. Mais nous commencions à en sentir dans notre chair, mais aussi aiguillonnés par des penseurs comme Alain Finkielkraut, à en sentir les failles. Nous aussi nous avions besoin d'un dégrisement idéologique mais les idoles que nous avions à briser étaient celles du progressisme, lequel s'obstinait à méconnaître, quand il ne criminalisait pas, les besoins fondamentaux de l'âme humaine: l'enracinement, l'inscription dans une histoire singulière, le droit des individus et des peuples à la continuité historique. L'idole par excellence de cette idéologie était la liberté, une liberté conçue comme déliaison. L'individu, postulait-on, serait d'autant plus libre, plus créatif, qu'il serait affranchi de toute tradition, allégé du fardeau du vieux monde. Alibi de la liberté au nom duquel les adultes renoncèrent à leur mission de transmission: l'enfant n'est plus escorté dans le monde où il entre, il y est jeté, selon le mot d'Hannah Arendt.

L'idole par excellence de l'idéologie progressiste était la liberté, une liberté conçue comme déliaison.

 

Tout à leur ivresse déconstructiviste, à leur conviction d'agir dans le sens du progrès, les progressistes étaient inaccessibles au doute. Et Soljenitsyne vint. Il était cette voix qui venait inquiéter les évidences du moment, ébranler la bonne conscience progressiste. Il venait dire à l'Occident que l'idée de l'homme dont il vivait était une idée dégradée et dégradante. Vous incarnez le monde libre? Assurément, mais ne vous enorgueillissez pas trop vite, vous n'en êtes pas pour autant quitte avec l'homme, l'homme en son humanité. L'être sorti de votre laboratoire est un homme mutilé, un homme qui a perdu son âme, «désarmé spirituellement», aussi désarmé, et c'est sur cette réalité que Soljenitsyne tentait d'ouvrir les yeux des Occidentaux, que l'homme soviétique. Bref l'interpellation du poète Saint-John Perse: «Et de l'homme lui-même, quand donc sera-t-il question? Quelqu'un au monde élèvera-t-il la voix? […] Car c'est de l'homme qu'il s'agit et de son renouement», revêtait, aurait dû revêtir, un caractère aussi impérieux pour nous, sociétés occidentales, que pour les nations placées sous le joug communiste. Et une voix s'élevait pour nous le rappeler.

Cette idée de l'homme cultivée, exaltée par l'Occident, prévient alors Soljenitsyne, débouchera fatalement, - si l'on persiste dans cette voie - sur une catastrophe anthropologique, civilisationnelle et environnementale. Ces trois causes, laisse-t-il entendre, l'homme, les civilisations, (le pluriel est important car il s'agit bien des civilisations chacune dans leur singularité) et la nature ont partie liée. L'avenir des civilisations, comme celui de la nature, dépende de cette chétive créature qu'est l'homme, et c'est lui qu'il faut d'abord revigorer, en lui rendant son âme en quelque sorte. En lui prouvant que non, il n'est pas réductible à cette idée si vile que l'Occident dit progressiste se forme de lui et cultive.

L'avenir des civilisations, comme celui de la nature, dépende de cette chétive créature qu'est l'homme.

Quand Soljenitsyne prononce son discours d'Harvard en 1978, où il développe avec le plus d'ardeur ces thèmes, nous ne sommes qu'au début du processus, quand on le lit, comme ce fut mon cas, dans les années 1990, et pour ne rien dire d'aujourd'hui, quarante ans plus tard, les ruines s'étant accumulées, la triple catastrophe annoncée par l'homme en exil, est pleinement accomplie. En effet, cette idéologie progressiste n'a pas formé des individus plus libres, elle n'a pas débouché sur une orgie créatrice, elle a libéré le vivant en l'homme, c'est-à-dire le consommateur, réclamant, incontinent, la satisfaction de ses appétits, de ses désirs érigés en droits. Elle a produit des êtres vides, des hollow men disait T.S. Eliott, des individus aplanis sur le présent, sans épaisseur temporelle, incarcérés dans la prison du présent, voués à la passion du bien-être, occupés au seul souci d'eux-mêmes. Indifférente à l'attachement des peuples à leur histoire, à leur identité, cette idéologie conduit à la disparition des civilisations dans leur unicité. Elle détruit enfin la nature.

Ainsi ce que je trouvais chez Soljenitsyne, ainsi que chez ses émules d'Europe centrale, Vaclav Havel, Jan Patocka, Leszek Kolakowski, étaient les bases d'une autre anthropologie. Ce qui rendait Soljenitsyne inaudible, odieux aux oreilles des progressistes était précisément ce qui me le rendit infiniment précieux.

C'est à la faveur de sa critique de la démocratie juridique ou de la vie juridique, selon la traduction que l'on adopte, que se dégage le plus puissamment l'idée de l'homme que Soljenitsyne oppose à l'anthropologie progressiste.

Qu'est-ce qu'une vie ou une démocratie juridique? Est-il nécessaire de le préciser, ce que l'auteur de L'Archipel appelle le mode de vie juridique, ce n'est évidemment pas l'État de droit, le règne et l'autorité de la loi, il faut être de très mauvaise foi pour lui intenter pareil procès. Il est on ne peut plus clair sur ce point: «Moi qui ai passé toute ma vie sous le communisme, j'affirme qu'une société où il n'existe pas de balance juridique impartiale est une chose horrible» (Harvard)

Ce que dénonce Soljenitsyne, ce sont des sociétés où le droit pénètre toutes les sphères de l'existence. Où il n'appartient plus qu'à la loi de régler les relations entre les hommes, le rapport aux choses, où tout problème doit recevoir sa solution juridique. Des sociétés où , par conséquent, le principe de limitation, de restriction est confié à la seule loi: tout ce qui n'est pas interdit est permis, disent en chœur les démocrates.

Tout ce qui n'est pas interdit est permis, disent en chœur les démocrates.

Dans ce type de société, chacun est ainsi occupé, absorbé à étendre son domaine, à «persévérer dans son être», à s'épanouir (ce mot tant goûté de nos pédagogues). Et ce, jusqu'à ce qu'il se heurte à une limite législative - toutefois que cette loi l'impatiente précisément parce qu'elle a l'audace de faire obstacle à sa marche en avant, à son expansion, soit il trouve le moyen de la contourner, de «louvoyer» dit Soljenitsyne, soit il se mobilise pour obtenir son abolition (les exemples abondent: que l'on pense à l'extension de la PMA aux femmes célibataires et aux couples de femmes ou à la GPA).

En quoi ce mode de vie, le «juridisme» des sociétés occidentales, est-il condamnable? Pourquoi Soljenitsyne aspire-t-il en aucune façon à voir la société russe libérée du joug communiste, s'y convertir?

La judiciarisation est une capitulation, une reddition signée avec l'homme en son humanité.

Ce mode de vie nous conduit à méconnaître, oublier que chacun de nous est à lui-même, pour lui-même, en lui-même, cette instance de limitation. Que l'homme n'est pas que ce vivant avide de s'étendre, de se répandre, qu'il est un être capable de tenir la bride à ses appétits, de se maîtriser, de se contrôler. «Un homme, ça s'empêche», disait Albert Camus, «ça» n'attend pas de la loi, seule, qu'elle le freine. Le principe de limitation est inscrit au cœur de l'homme et là est sa grandeur, sa noblesse. L'homme est une créature morale, spirituelle.

Avec la liberté, et pour temporiser cette liberté lui a été donnée la faculté de se contrôler, de se limiter. Léo Strauss parlait d'une «terreur sacrée» qui allait de pair avec la conscience de la liberté, une «sorte de pressentiment que tout n'est pas permis». «Nous pouvons appeler cette terreur sacrée, écrivait le philosophe, la conscience naturelle de l'homme», Et il avait la ferme conviction que «le frein est aussi naturel, aussi immédiat que la liberté.». Et c'est bien tout le tragique de la vie juridique que de poser un éteignoir sur cette conscience naturelle, de l'engourdir.

Il s'agit avec Soljenitsyne de penser la liberté comme auto-nomie, capacité à se donner soi-même des lois -les modernes, eux, ont joué la liberté contre l'autonomie - et comme responsabilité. C'est un thème qu'on retrouve chez tous les grands penseurs des totalitarismes, chez Hannah Arendt, Leo Strauss, chez les dissidents communistes,: Qu'est-ce qu'un citoyen? demande Vaclav Havel «Un être ouvert à la responsabilité pour le monde». Répondre de, répondre de ses actes, répondre de la civilisation unique, mortelle qui nous est confiée, répondre de ce que nous faisons et ce devant les morts, devant nos contemporains, et devant ceux qui viendront après nous - preuve que même en des temps sécularisés, une forme de transcendance peut être introduite.

Le principe de limitation est inscrit au cœur de l'homme et là est sa grandeur, sa noblesse.

 

Cette figure est une figure de l'homme autrement noble que celle d'un être qui n'admet pas d'autre loi que son appétit, en esclave asservi à ses désirs, qui ne se tient pour l'obligé de rien ni de personne.

Je tiens à insister sur un point car il me semble capital et fait toute l'originalité de la contribution de Soljenitsyne à cette pensée des limites: dans cette exhortation à l'auto-limitation, à l'auto-restriction, ce n'est pas seulement l'avenir de la planète qui est en jeu, mais aussi, mais d'abord, est-on tenté de dire, l'être de l'homme, l'homme en son humanité. «Une société, écrit-il, qui s'est installée sur le terrain de la loi, sans vouloir aller plus haut, n'utilise que faiblement les facultés les plus élevées de l'homme».

De fait, quand même la planète ne serait pas en jeu, qui ne peut se sentir meurtri par l'homme tel que nos sociétés nous en offrent le spectacle? C'est une question qui doit nous tarauder, quand on observe toutes les redditions signées avec la patience, l'attention - dispositions tout à la fois épistémologique et morales - avec l'effort intellectuel, avec la mémoire, avec la capacité d'apprendre par cœur, je ne peux m'empêcher de me demander: Que nous est-il arrivé pour en rabattre ainsi dans nos ambitions? Pour ne plus parier sur l'homme? C'est toute l'aberration de notre époque, on l'appareille techniquement, on insère des «puces» pour le rendre «performants» et d'un autre côté, on atrophie, en ne les formant plus, en ne les aiguillonnant plus, les nobles facultés dont il est naturellement doté.

On comprend que Soljenitsyne ne veuille pas avoir à choisir entre un régime sans balance juridique et «une société qui ne possède en tout et pour tout qu'une balance juridique» - cette dernière forme de société est une société qui n'est pas plus digne de l'homme.

Il est une leçon profonde à tirer de ce qui vient d'être dit: on ne saurait d'un côté chasser les voitures de la ville au nom de l'avenir de la planète et de l'autre, adopter l'écriture inclusive au mépris de l'héritage des siècles. Soit l'on restaure l'homme comme être capable de se limiter, en vertu de sa fidélité à quelque chose qui le dépasse, de se référer à autre chose qu'à lui-même, comme obligé du monde (naturel comme civilisationnel), soit c'est du pur divertissement, du pur affichage, voire de l'ingénierie sociale…

Cette capacité à se limiter soi-même est consubstantielle à l'homme.

Cette capacité à se limiter soi-même est consubstantielle à l'homme. Sa nature - et on doit insister sur ce mot de nature, car c'est en effet une donnée de son existence - est double. Tout n'est pas historique, tout n'est pas social, tout n'est pas construit en l'homme. Et c'est bien pourquoi, un homme réduit au consumériste est un être amputé, mutilé. Sa nature n'y trouve pas son compte. Et il est essentiel qu'il se montre rebelle à toutes les injonctions à l'adaptation au monde comme il est, comme il va. Hannah Arendt parlait d'une «dégradante obligation d'être de son temps», tendre l'oreille hier comme aujourd'hui aux paroles de Soljenitsyne, c'est s'armer contre l'abdication.

Les dispositions morales sont des dispositions fragiles qui demandent à être formées, cultivées, aiguillonnées. Et c'est bien l'avenir de ces affects moraux que sont la honte, l'honneur, le courage…qui est en jeu dans les sociétés occidentales.

Parmi les vérités humaines que l'expérience concentrationnaire a révélées à Soljenitsyne, il en est une décisive. La double postulation de l'homme, la co-présence en chacun de nous du bien et du mal. Contre le rousseauisme des progressistes qui postule un homme essentiellement bon et un mal d'origine exclusivement social, Soljenitsyne redécouvre la vérité de la doctrine du péché originel. Citons ces lignes remarquables de L'Archipel : «Que le lecteur referme ici le livre s'il en attend une accusation politique. Ah, si les choses étaient si simples, s'il y avait quelque part des hommes à l'âme noire se livrant perfidement à de noires actions et s'il s'agissait seulement de les distinguer des autres et de les supprimer! Mais la ligne de partage entre le bien et le mal passe par le cœur de chaque homme […] Au fil de la vie, cette ligne se déplace à l'intérieur du cœur, tantôt repoussée par la joie du mal, tantôt faisant place à l'éclosion du bien. Un seul et même homme peut se montrer très différent selon son âge et les situations où la vie le place. Tantôt il est plus près du diable. Tantôt des saints».

J'ai dit de l'homme qu'il était une créature spirituelle, morale, j'utilise à dessein ce mot de créature, il me semble fidèle à la pensée de Soljenitsyne car il dit bien la dépendance de l'homme à l'endroit de quelque chose qui n'est pas lui, il rappelle que l'homme n'est pas au fondement de lui-même, cause de soi - c'est la grande idole des progressistes, de leur hypertrophie de la volonté, de leur passion constructiviste - il ne s'est pas donné la vie ; le monde ne commence pas avec lui, il est précédé. Bref, ce mot de créature, dit sa finitude, et il n'est fortuit pas que la modernité l'ait congédié.

L'homme moderne a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites.

Car l'homme moderne tout au contraire a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites, il place son orgueil dans l'extension illimitée des possibles, dans le fait de lever les obstacles, de vaincre les résistances - naturelles aussi bien que culturelles. Il est entré en rébellion contre tout donné de l'existence. Et c'est par là que le projet moderne est compromis dans les totalitarismes qui ont fait du tout est possible, leur impératif. Lequel n'a prouvé qu'une chose, disait Arendt, que tout pouvait être détruit.

Dans sa critique du juridisme des sociétés contemporaines, Soljenitsyne formule une ultime et profonde critique, le mode de vie juridique produit des sociétés dévitalisées: «Le droit est trop froid et trop formel pour exercer sur la société une influence bénéfique. Lorsque toute la vie est pénétrée de rapports juridiques, il se crée une atmosphère de médiocrité morale qui asphyxie les meilleurs élans de l'homme». Composées d'individus sans âme - ce qui n'est pas sans lien avec le déclin du courage - une société réglée par le seul droit s'étiole. Les mœurs sont des principes de vie autrement dynamiques, elles sont «inspirées», selon le mot de Montesquieu quand les lois, elles, ne sont qu'«établies».

Soljenitsyne est de ceux qui nous ont permis de saisir la nouveauté des régimes totalitaires (avec un précédent dans l'épisode de la Terreur, mais sans atteindre à une même ampleur). La passion idéologique définit en effet en propre les totalitarismes: l'appréhension du réel à partir d'une Idée dont on dévide la logique et où les hommes sont réduits à du pur matériau que l'on façonne selon ce programme abstraitement défini, sans tenir le moindre compte des résistances que les hommes de chair et d'os opposent, fait le tragique et l'horreur de ces régimes. L'action politique conçue comme régénération des hommes ne peut qu'avoir des conséquences funestes.

Bérénice Levet est docteur en philosophie et professeur de philosophie au Centre Sèvres. Elle vient de faire paraître Libérons-nous du féminisme! aux éditions de l'Observatoire.

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/11/28/31001-20181128ARTFIG00248-berenice-levet-soljenitsyne-penseur-des-limites.php?utm_source=app&utm_medium=sms&utm_campaign=fr.playsoft.lefigarov3

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Ce sont des humains !

3 Décembre 2018, 01:57am

Publié par Grégoire.

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L'ego dans tous ses états

24 Octobre 2018, 03:02am

Publié par Grégoire.

L'ego dans tous ses états

Le 23 avril dernier, le Centre des Jeunes Dirigeants d’Entreprise de Rouen avait invité Samuel Rouvillois, titulaire d’un doctorat de philosophie, à leur parler de l’ego dans le monde de l’entreprise.

“L’ego, qu’il soit surdimensionné ou inexistant, est omniprésent dans notre vie !”

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