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Redécouvrir qui je suis pour Lui ...

26 Février 2020, 12:01pm

Publié par Grégoire.

Redécouvrir qui je suis pour Lui ...

 

Quelle différence entre le jeûne chrétien, la prière, l'aumône, et ces mêmes actes qui existent dans d’autres traditions religieuses ?

 

Ce qui fait la particularité de la vie chrétienne, c’est de vivre en premier de l’initiative actuelle de Dieu pour nous.

 

Dieu qui vient à moi pour se dire et se donner en personne en se révélant. Pour nous donner de vivre de Lui, de ce qu’il est. Ce n’est donc pas d'abord un combat contre le péché, mais chercher à laisser Dieu lui-même s’emparer de nous, de notre vie, de notre chair, de notre temps, de nos pauvretés.

 

C’est quelqu'un : Jésus donné personnellement, substantiellement, gratuitement ! C’est donc ce don personnel d’amour que je dois m’efforcer d’inscrire dans tout ce que je suis ! Il y a là un choix qui nous est remis : pour vivre de la personne de Jésus qui se livre à moi, qui veut tout vivre avec moi, de l’intérieur, comme un ami, je coopère et m’efforce de Le recevoir en lui donnant tout : mon temps (la prière), ce qui me permet de vivre (le jeûne) et mes biens matériels: l’aumône : puisque le prochain est une terre sacrée, lieu de sa présence.

 

Déjà le Père, dans la genèse, impose comme un jeûne apparemment inutile à Adam et Eve : «vous pouvez manger de tout, mais de ce fruit, non…! » et, à chaque reprise de son alliance, il ne réclame pas d’abord que l'on raisonne ou pense, mais que l’on se donne soi-même, dans un don gratuit, excessif : « prend ton fils Isaac et va le sacrifier », « tuez l'agneau, mettez-en sur les portes, mangez en hâte » ou une attitude de dépouillement: le peuple d'Israël au désert, Jonas et ses cendres à Ninive, Isaïe marchant dans le désert, David jeunant devant son fils mourant, … etc.

 

Et par cela, le Père ne réclame pas ces gestes pour d’abord nous purifier, ou nous faire grandir ou nous faire nous reconnaitre ‘pêcheurs’, non ! C’est d’abord pour que son don s’inscrive et s’empare de notre vie ! Ces gestes sont d’abord la marque de Dieu qui est amour, don inconditionnel et total ! Ces gestes sont de petits moyens pour nous mettre personnellement en attente de son passage : La Pâque, passage de Dieu ! 

 

 

Le carême c’est inscrire et rendre manifeste ce don qui nous est fait, un don qui est de trop,  actuel, une attraction substantielle que seul les pauvres et ceux qui ont soif d’être aimés peuvent recevoir !

 

Et ces sacrifices gratuits, un peu inutiles, qui nous coûtent, c’est pour qu’on inscrive, qu’on s’approprie dans tout ce que l’on est, la vie de Fils qui nous est donnée à vivre ; c’est pour redécouvrir notre noblesse divine : Je suis fils de Dieu par son don ! Peut importe ma misère ! Que toute notre personne soit prise par ce don divin qui dépasse tout ce qu’on peut penser ; ces moyens sont donc pour nous la manière de vivre de ce don qui réclame qu’on se quitte, et d’ouvrir les yeux sur Qui je suis pour le Père !  Car je ne suis pas ce que je fais, ou pense ou acquiert, je suis ce que je reçois de Lui !

 

Et c’est ce que dit Jésus : ton aumône, ta prière, ton jeûne, c’est pour être mobilisé d’une façon unique et personnelle; c'est pour ‘voir' et ‘toucher’ celui qui t’est toujours présent : ton Père qui est là dans le secret… Le carême c’est pour vivre de Celui qui est toujours là et qui m’attend… C’est pour ouvrir les yeux sur la profondeur de notre vie, sur sa vraie réalité… c’est de quitter les apparences, ce qu’on a compris du réel -qui nous emprisonne parce que c’est encore nous la mesure- et de tout vivre avec lui, de l’intérieur ; c’est pour être possédé par Celui qui veut être notre secret et connu comme tel.

 

Le carême c’est donc ce don qui veut tout prendre en nous, et qui veut nous faire vivre à sa taille, à la hauteur de ce qu’est notre Père ; Et ces ‘sacrifices’, ces ‘rites’, c’est pour toucher cela avec notre corps, avec notre sensibilité, avec toute notre personne. L’amour réclame de s’éprouver, or, Celui qui est là, c’est Celui qui est pur don, un don qui ne peut pas se dire. Il est un silence substantiel, une présence totale.

 

Le carême c’est donc pour nous libérer de nous-même, de notre auto-satisfaction, de tout nos jugements, spécialement sur nous-mêmes, de cette tendance maléfique de tout regarder selon les résultats, ou de façon binaire, manichéenne, puritaine, pharisienne; pour nous donner de voir comme le Père nous regarde !

 

C’est Jésus à la Croix qui, acceptant de passer pour un séducteur, un abuseur, nous révèle la bonté inconditionnelle du Père qui a permis nos misères pour avoir enfin un espace où descendre en nous.

 

C’est donc, ultimement, pour que Jésus nous apprenne à dire : « Abba, Papa, Père » dans tout ces lieux en nous où nous sommes morts, moisis, perdus, et ainsi vivre de cette présence secrète de Celui qui ne me quitte jamais, de Celui qui a assumé toute notre vie et qui jamais ne nous accuse ! 

 

Grégoire.

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Comment certains osent encore se faire prêcheur de vertu ??

22 Février 2020, 12:24pm

Publié par Grégoire.

Comment certains osent encore se faire prêcheur de vertu ??

 

" J'ai connu un homme qui a donné vingt ans de sa vie à une étourdie, qui lui a tout sacrifié, ses amitiés, son travail, la décence même de sa vie, et qui reconnut un soir qu'il ne l'avait jamais aimée.

Il s'ennuyait, voilà tout, il s’ennuyait comme la plupart des gens. Il s'était donc créé de toutes pièces une vie de complications et de drames. Il faut que quelque chose arrive, voilà l'explication de la plupart des engagements humains.

 

 

Ce qui m’intéresse c’est d’être un homme. Qui, après cela, pourrait attendre de [moi] des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir.

La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts [la vérité et la liberté], péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ?

 

Albert Camus, La chute.

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L'homme moderne, un éboueur de l'argent !

15 Février 2020, 02:33am

Publié par Grégoire.

L'homme moderne, un éboueur de l'argent !

il vous arrive de prendre le train ?

Dans la gare beaucoup d’hommes d’affaires, vous les reconnaissez de loin à leur visage qui manque, le même homme à des milliers d’exemplaires, le même homme jeune, vieilli dans sa parole, embaumé dans son avenir.

Le train arrive c’est un de ces trains rapides inventés par les hommes d’affaires pour leur convenance personnelle, une ligne droite de train clair, une main de vent froid qui égalise les champs et les vide de leur ride, de leurs accents, de leur nerfs. Des champs désertés des regards des hommes, des bas morceaux de terre jetés aux chiens de la vitesse. le paysage n’est plus rien ce qui fait qu’on le traverse vite;

devant ce rien de paysage vous prenez connaissance de l’homme fabriqué en série, de l’homme absent: il va de Paris à Tokyo de Tokyo à New York. Il va partout sur la terre électrique comme un cadavre répandu dans sa mort. Il prend des trains qui vont de rien à rien.

Dans sa précipitation il amène le vide. Si souvent qu’il parle il n’entend que lui- même, si loin qu’il aille il ne trouve que lui-même, il tache de gris tout ce qu’il traverse, il dort dans ce qu’il voit, en le voyant vous découvrez l’homme qui éteint toute les différences, l’homme qui a une place dans le monde, l’homme utile et persuadé de son utilité, qui affirme en prenant la voix de Dieu le Père, qui essaye de forcer les chemins du ciel, qui veut accélérer chimiquement les battements du cœur, qui veut tout tout de suite, les applaudissements avant même d'avoir commencé l’effort, aussi à l’aise dans l’industrie que dans la morale, dans ses amours que dans ses comptes, il est là préposé à l’argent comme dans certaines tribus ces personnes intouchables voués aux commerces des morts, il est là comme un éboueur de l’argent.

Et puis il y a l’homme merveilleusement, parfaitement inutile, ce n’est pas lui qui invente la brouette, les cartes bancaires, ou les bas de nylon, il n’ajoute ni n’enlève rien au monde : IL LE QUITTE ! il pousse devant lui le troupeau de ses pensées.

Christian Bobin

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L'homme moderne, ce genre d’homme qui peut tout faire, n’étant personne...

13 Février 2020, 02:31am

Publié par Grégoire.

L'homme moderne, ce genre d’homme qui peut tout faire, n’étant personne...

"Le monde industriel c’est le monde tout entier, une fable noire pour enfants, une mauvaise insomnie dans le jour. 

La présence de l’argent y est considérable, autant que celle de Dieu dans les sociétés primitives.
Elle irradie de la même façon. Elle gouverne le mouvement des pensées comme celui des visages...

 

Ils sont là comme des éboueurs de l’argent, comme des esclaves d’un nouveau genre, des esclaves millionnaires. 
Ils ordonnent, ils décident, ils tranchent. 


Ils parlent beaucoup.
La parole est leur matière première. Ils parlent beaucoup mais ce n’est jamais une parole personnelle.
Ils parlent suivant ce qu’ils font, suivant une idée générale de ce qu’il y a à faire dans la vie, une idée apprise.

 

Ce sont les hommes du sérieux, les hommes sans ombre. 
L’éclat de l’argent égalise leurs traits.

On dirait le même homme à chaque fois, la même absence hautaine, la même ruine de toute aventure personnelle, singulière."

 

Christian Bobin

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La vraie passion du XXe siècle, c’est la servitude !

11 Février 2020, 22:11pm

Publié par Grégoire.

La vraie passion du XXe siècle, c’est la servitude !

UNE DÉNONCIATION DES TOTALITARISMES

 

L’homme révolté pourrait être Albert Camus, qui réagit contre les « crimes logiques », ceux prémédités de manière massive (il parle de 70 millions de morts) au nom d’une « philosophie qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges ».

On comprend bien, et il le dit, qu’il s’agit des idéologies du XXe siècle, mues par l’absurde, la négation et le nihilisme. Mais pour mieux saisir les fondements de ces idéologies, il faut remonter bien en amont.

 

Après avoir défini la notion de révolte, distincte de celle du ressentiment, Albert Camus montre que :

Le problème de la révolte semble ne prendre de sens précis qu’à l’intérieur de la pensée occidentale. On pourrait être plus explicite encore en remarquant, avec Scheller, que l’esprit de révolte s’exprime difficilement dans les sociétés où les inégalités sont très grandes (régime des castes hindoues) ou, au contraire, dans celles où l’égalité est absolue (certaines sociétés primitives).

En société, l’esprit de révolte n’est possible que dans les groupes où une égalité théorique recouvre de grandes inégalités de fait. Le problème de la révolte n’a donc de sens qu’à l’intérieur de notre société occidentale.

On pourrait être tenté alors d’affirmer qu’il est relatif au développement de l’individualisme si les remarques précédentes ne nous avaient mis en garde contre cette conclusion.

Quelques pages auparavant, Albert Camus montre que l’on peut se révolter au spectacle de l’oppression des autres ; ce qui n’est d’ailleurs pas contradictoire avec le sens que donne par exemple Alain Laurent à l’individualisme. C’est, finalement, le passage du sacré des sociétés traditionnelles aux valeurs de liberté et de conscience élargie de l’espèce humaine et des droits de l’individu qui induisent cette apparition du sentiment de révolte.

 

 

DIFFÉRENTES FORMES DE RÉVOLTE

 

Une fois le terme défini, Albert Camus passe ensuite en revue, à travers des analyses complexes et absolument remarquables, les différents types de révolte (métaphysique, historique, vis-à-vis de l’art, et dans son rapport au meurtre ou au terrorisme).

Tour à tour, il dresse ainsi un panorama éloquent et complexe de la révolte contre Dieu, la négation de celui-ci, le nihilisme, les fondements de la pensée révolutionnaire de 1792, les régicides et déicides, en distinguant poésie révoltée et révolte historique dans son prolongement de la réflexion philosophique, comme dans une vague montante et allant s’amplifiant, jusqu’à atteindre des sommets de turpitude et de turbulence extrême, avec son lot de contradictions ultimes.

 

Des analyses qui permettent de mieux comprendre la pensée révolutionnaire du XXe siècle, inspirée entre autres par la pensée hégélienne. Ainsi, sous l’assaut de la pensée révoltée, la divinité de l’Homme en vient à remplacer la religion traditionnelle, au nom de principes d’abord, puis de faits.

 

Si l’on peut s’interroger sur la sorte de fascination, voire d’admiration, que semble éprouver Albert Camus à l’égard des terroristes de la fin du XIXe siècle, que l’on pourrait presque qualifier, sinon de romantiques, du moins d’idéalistes et d’âmes tourmentées accomplissant leurs actes au nom de principes qu’ils considèrent justes, notre auteur n’éprouve pas la même indulgence à l’égard des révolutionnaires, qui n’ont plus rien d’humain et ne répondent plus à aucun principe, ce qui n’en fait plus des révoltés.

Au terrorisme individuel, œuvre parfois de « meurtriers délicats », pour lesquels une vie a encore un prix, succède un terrorisme d’État, basé sur un régime de terreur et écrasant les libertés, au nom de la liberté (reléguée à un horizon indéfini, voire illusoire).

 

UNE CRITIQUE DES IDÉOLOGIES MARXISTES ET RÉVOLUTIONNAIRES

 

Aux récriminations à l’égard d’Hitler succède une critique absolument brillante de Marx, des marxistes et des révolutionnaires, qui se sont fourvoyés dans des erreurs tant au regard de l’économie (en ce domaine, la compréhension d’Albert Camus, basée sur l’observation et les faits, est tout à fait prodigieuse) que de la science.

À une démarche se voulant scientifique (le socialisme scientifique), Albert Camus oppose une fin de non-recevoir et la qualifie plutôt de scientiste, apportant une démonstration très intéressante (cf. pages 260 à 280 environ). De là l’échec de la « prophétie » théorisée par Karl Marx. Ce qui fait dire à Albert Camus :

On ne s’étonnera donc pas que, pour rendre le marxisme scientifique, et maintenir cette fiction, utile au siècle de la science, il a fallu au préalable rendre la science marxiste, par la terreur.

Rappelons que l’ouvrage date de 1951. Des analyses très clairvoyantes et courageuses pour l’époque, et dont beaucoup aujourd’hui seraient incapables.

Ainsi, les stratégies établies par Lénine, loin d’aboutir à l’accomplissement de la liberté, que recherchaient les révoltés, conduisent à ce que « la vraie passion du XXe siècle, c’est la servitude« .

En effet, À la fin, quand l’Empire affranchira l’espèce entière, la liberté régnera sur des troupeaux d’esclaves, qui, du moins, seront libres par rapport à Dieu et, en général, à toute transcendance.

 

À cette fin, l’individualisme est nié et remplacé par la propagande ou la polémique, qui sont deux sortes de monologue.

 

L’abstraction, propre au monde des forces et du calcul, a remplacé les vraies passions qui sont du domaine de la chair et de l’irrationnel. Le ticket substitué au pain, l’amour et l’amitié soumis à la doctrine, le destin au plan, le châtiment appelé norme, et la production substituée à la création vivante, décrivent assez bien cette Europe décharnée, peuplée de fantômes, victorieux ou asservis, de la puissance.

 

UNE LOURDE DÉCEPTION

 

En fin de compte, la déception d’Albert Camus est immense à l’égard de ce qu’est devenu le sentiment de révolte. À peine l’Homme était-il délivré des contraintes religieuses, qu’il était parvenu à abattre, qu’il s’en inventait de nouvelles, bien plus terrifiantes et « intolérables ». La vertu, de « charitable » devient « policière » et, « pour le salut de l’Homme, d’ignobles bûchers s’élèvent ».

Les sources de la vie et de la création semblent taries. La peur fige une Europe peuplée de fantômes et de machines. Entre deux hécatombes, les échafauds s’installent au fond des souterrains. Des tortionnaires humanistes y célèbrent leur nouveau culte dans le silence. Quel cri les troublerait ? Les poètes eux-mêmes, devant le meurtre de leur frère, déclarent fièrement qu’ils ont Les mains propres […]

Dans les temps anciens, le sang du meurtre provoquait au moins une horreur sacrée ; il sanctifiait ainsi le prix de la vie. La vraie condamnation de cette époque est de donner à penser au contraire qu’elle n’est pas assez sanglante.

Après avoir longtemps cru qu’il pourrait lutter contre Dieu avec l’humanité entière, l’esprit européen s’aperçoit donc qu’il lui faut aussi, s’il ne veut pas mourir, lutter contre les hommes […]

La révolte, détournée de ses origines et cyniquement travestie, oscille à tous les niveaux entre le sacrifice et le meurtre. Sa justice qu’elle espérait distributive est devenue sommaire. Le royaume de la grâce a été vaincu, mais celui de la justice s’effondre aussi. L’Europe meurt de cette déception. Sa révolte plaidait pour l’innocence humaine et la voilà raidie contre sa propre culpabilité.

 

L’HOMME DOIT-IL RENONCER À SE RÉVOLTER ?

 

Pour finir, Albert Camus se demande donc s’il faut renoncer à toute révolte, acceptant les injustices, conduisant à un « lâche conformisme ». Mais il est un fait, selon lui, que nous ne sommes plus véritablement dans un monde révolté, la révolte étant devenue « l’alibi de nouveaux tyrans ».

Et, « en logique, conclut-il, on doit répondre que meurtre et révolte sont contradictoires ».

Cependant, il ne semble pas délégitimer complètement le meurtre, puisqu’il le justifie « par exception », le vrai révolté devant accepter sa propre mort et sacrifice en contrepartie, au nom de la liberté totale qu’il défend et de sa protestation justement contre la mort (Albert Camus évoque différents cas, en particulier celui des frères Karamazov, mais aussi par exemple (même s’il y insiste beaucoup moins) de personnages emblématiques tels que Charlotte Corday)

 

Un essai, en définitive, particulièrement ardu, qui nécessite une bonne culture à la fois littéraire et historique. Un ouvrage qui révèle pleinement la puissance intellectuelle d’Albert Camus, absolument éblouissante. Une lecture à aborder avec une solide volonté et une grande détermination, et qui a aussi le mérite de permettre de mieux comprendre la pensée de l’auteur, ainsi que ce qui se cache derrière ses romans.

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Bivouac

1 Février 2020, 02:45am

Publié par Grégoire.

Bivouac

 

Le soleil soulevait chaque matin le couvercle du jour d’une lame orangée, trahissant d’un reflet sa venue dans le miroir de l’horizon opposé, éclairant du halo de sa lampe frontale sa destination.

 

pastedGraphic.png  Le désert tendait alors comme une supplication ses vieilles paumes ridées vers l’uniforme bleu du ciel. Comme un mendiant, guettant l’aumône. Comme un enfant pris en faute, pierres en mains, devant le vitrail céleste. Comme un calice tendu, attendant l’eau. Le ciel indifférent pouvait y lire ses lignes de vie comme autant de vaguelettes échouées.

 

 

 

 

Au bord des gueltas, des tessons de vases de sable et d’argile devenues coupelles hérissées retenaient quelques herbes sèches, vestiges de bouquets oubliés. C’est ici que le soleil a choisi de s’immoler depuis des milliers d’années, déversant chaque jour sa pâleur dans les mains ouvertes du désert, s’éclaboussant chaque soir sur leur pourtour.

 

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Au front des touaregs quelques grains de sable trahissaient l’échange de prières à peine enfouies. Le feu du bivouac se nourrissait du bois sec ramassé dans la journée. La paume du désert continuait d’accueillir le feu, léchant la paume de nos mains en couvercle. Dès la tombée du jour nous tendions le remerciement de nos mains, à l’image du désert tendant la supplication des siennes.

D’une branchette, un touareg décapita lentement la tête enflammée du feu, la déposant de côté. Sur l’emplacement de cendres et de braises, il enfouit avec précaution une dernière prière, soleil modelé dans la pâte. Une heure plus tard la résonnance d’un bâton sur la cendre sableuse révélait la cuisson du pain. Le soleil blafard était devenu pleine lune dorée, relevée de ses cendres.

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Quelques minutes plus tard la taguela s’émiettait en étoiles entre les doigts des touaregs. Lié d’un fil d’or de thé nous mangions alors quelques étoiles nées d’une pleine lune surgie des sables et d’un soleil reposant dans ses braises. L’homme et les astres partageaient alors leurs éclats.

 

 


Nous mangeons l’univers à même le sable. Demain les passereaux du désert en picoreront les miettes et sauront le chanter en un ruissellement bondissant aux failles des rochers.

Aux creux des mains ouvertes du désert, le ciel endeuillé de sa nuit, plus compatissant s’approchait, écarquillant ses milliards d’yeux. Discrètement, en cachette du jour, il déposait une fine cape d’humidité sur les élytres dépliées des scarabées, leur offrant une journée de vie à venir. A chaque espèce de quoi survivre jusqu’au drapé du prochain soir jeté sur le jour. Au reste végétal du désert une caresse de consolation, larme bue. Aux pierres, le craquement de l’érosion thermique, fêlure libérant l’ombre.

 

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La nuit couvre d’un fragile voile protecteur la vie du désert. Un lait caillé d’étoiles égouttait sa clarté dans le tamis d’un linceul mité, prêt à céder. De temps en temps quelques étoiles le traversaient, filantes. D’autres, plus hardies, bravaient la distance de sécurité, s’écartant du sillage du vaisseau fantôme.

 

De sa main d’enfant joueur le vent saisissait un brin d’herbe, unique rayon d’un astre s’ignorant et d’un coup de compas traçait les notes d’une nocturne à interpréter. Un orchestre d’insectes répétait sa partition, croisant leurs textes.

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D’autres nuits les sillons circulaires deviennent planètes autour desquels les scarabées tracent des voies lactées. De minuscules voies ferrées désaffectées, des chemins de traverses, des impasses sur l’immensité, des carrefours de rencontres, d’improbables frontières cartographient une géographie éphémère.

 

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Nous dormons à même le sable sur l’oreiller de nos songes que nous oublierons là. Un renard des sables viendra s’y rouler, en souvenir d’un temps où des princes questionnaient leur sagesse.
Au matin, tout ce qui vit dissimulé a écrit sur le sable son requiem ou sa ligne de vie et peut rêver du prochain lever de nuit.

Jean-François Debargue
(crédit photos 3-4-5 : Luc Feillée)

 

 

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Des morts on ne dit que du bien..

26 Janvier 2020, 07:31am

Publié par Grégoire.

Des morts on ne dit que du bien..

 

 

C'est une antique sagesse : " des morts, il ne faut dire que du bien". Et si jamais on ne trouve aucun mérite aux trépassés qui se présentent assez régulièrement à nous, alors on se maintient dans le silence. C'est l'attitude qui convient le mieux à tout homme en toutes circonstances et sous toutes les latitudes : fermer sa gueule est le début de la sagesse. Se taire devant la mort, les Romains l'ont hérité des Grecs. Au VIe siècle avant l'ère commune, Chilon de Sparte, l'un des Sept sages, priait déjà ses contemporains de ne point médire des défunts.

 

Evidemment, vous me rétorquerez qu'il est quand même des morts qui abusent, morts célèbres, morts infâmes, et que, ma petite dame, on a encore le droit, nom de Dieu, de dire du mal d'Hitler, de Staline, de Pol Pot ou Pinochet. Sauf que non. Le monsieur Hitler, c'est de son vivant qu'il fallait le critiquer et le combattre. Il fallait être René Capitant pour le faire (lire d'urgence le recueil de ses textes anti-nazis, "Face au nazisme" paru en 2004 aux Presses universitaires de Strasbourg). Vouer Hitler aux gémonies aujourd'hui part certainement d'une bonne intention ; cela accuse seulement un léger retard de quatre-vingt-six ans. Arriver en retard reste un crime aux yeux des Grecs, eux qui nous ont appris le καιρός, le temps du moment opportun. 
 

Médire des morts est, de très loin, la forme la plus absolue de lâcheté humaine. C'est une activité à laquelle se livrent quelques souffreteux dont le courage les limite à provoquer en duel des hommes qui plus jamais n'auront les moyens de venir au Pré-aux-Clercs. "De mortuis nil nisi bonum." Ne dites pas du mal des morts. Ce sont les vivants, si tant est qu'ils soient critiquables, qui attendent vos critiques.

 

 

 

« Des morts on ne dit que du bien ». En grec : « τὸν τεθνηκóτα μὴ κακολογεῖν ». lat.« de mortuis nihil nisi bonum » 

Chilon de Sparte, l’un des sept sages présocratique, -600 av JC.

 

 

Les Grecs ont consacrés en lettres d'or, à Delphes, trois des maximes de Chilon de Sparte, que voici : "Connais-toi toi-même ; Ne désire rien de trop ; La misère est la compagne des dettes et des procès. » (Pline l'Ancien, Hist. Nat., VII, 32)

 

 

"Si les morts ne reviennent pas, c'est peut-être qu'ils ont trouvé une merveille plus grande que toute leur vie passée. "

Christian Bobin, La lumière du monde.

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Sympathie pour le diable

21 Janvier 2020, 11:09am

Publié par Grégoire.

Ce diable est une drogue dont on ne peut se défaire. La vie des gens heureux paraît ensuite si fade.

Ce diable est une drogue dont on ne peut se défaire. La vie des gens heureux paraît ensuite si fade.

 

 

Il fait froid, il n’y a ni électricité ni eau courante. Surtout, dès que l’on sort dans la rue, ou même que l’on s’approche d’une fenêtre, on est à la merci d’un tireur embusqué. Pourquoi alors venir s’enfermer dans une ville quotidiennement bombardée, sans avoir été conscrit, sans être né dans le camp des assiégés ? Sympathie pour le diable voudrait percer ce mystère, mettant en scène les dernières semaines du séjour de Paul Marchand, journaliste français, à Sarajevo, pendant le premier hiver du siège de la ville par les forces serbes.

 

 

 

 

Entre portrait du reporter de guerre en gloire et réflexion sur la place d’un observateur en enfer, ce premier long-métrage du réalisateur canadien Guillaume de Fontenay cherche avec opiniâtreté la juste distance face à son fascinant sujet, des réponses convaincantes aux interrogations légitimes que suscite le scénario. A l’image de la vanité du travail des journalistes, qui n’ont jamais mis fin à une guerre, le travail du cinéaste reste inabouti, mais après tout, de prestigieux aînés l’ont précédé dans cette impasse – Oliver Stone ou Michael Winterbottom.

 

 

Sympathie pour le diable a été tourné en hiver, à Sarajevo, dans des couleurs froides, en un format qui inspire la claustrophobie, le 4:3 des images télévisées de l’époque. Dans les rues dévastées de la ville, on reconnaît la voiture de Paul Marchand : non seulement elle arbore les lettres « TV » mais aussi un autocollant qui proclame l’immortalité du conducteur. Et la silhouette de Paul Marchand est tout aussi identifiable, bonnet de marin enfoncé sur la tête, cigare cubain au bec. On dirait qu’il a accordé à sa mise le soin qu’une costumière mettrait à définir un personnage de cinéma.

 

 

Avec un photographe (Vincent Rottiers), avec ses collègues américains et européens, il cavale de charnier en barrages de miliciens, recevant en cours de film le renfort de Boba (Ella Rumpf), une jeune Serbe qui a choisi de rester à Sarajevo. Elle l’aide à passer les lignes, il l’aide à survivre au dénuement quotidien. Cette routine périlleuse et absurde (dès les premières séquences, l’indifférence du monde à ce qui se passe à Sarajevo est établie) est entrecoupée de heurts entre le protagoniste et ses collègues : refusant de faire un pas en arrière pour mieux voir, Paul Marchand défend un engagement qui le conduit non seulement à aider les nécessiteux, mais à choisir, en actions, son camp dans le conflit en cours.

 

 

Tout, dans la mise en scène, dans le jeu fiévreux, teinté de dandysme, de Niels Schneider, veut amener le spectateur à se rendre aux arguments de Paul Marchand. On peut prendre tel quel ce plaidoyer pour un journalisme d’aventure, exercé comme un sport de l’extrême, puisque la voix qui le porte est séduisante. Mais au lieu de l’inscrire dans une dialectique fructueuse, qui s’interrogerait entre autres sur la place que s’arrogent les journalistes dans la vie (et la mort) de ceux qu’ils observent, qui sont ici à peine représentés, Sympathie pour le diable emprunte la voie du thriller. La trajectoire du héros prend le pas sur le tragique de l’histoire.

 

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/26/paul-marchand-reporter-en-guerre_6020502_3210.html

 

 

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« Une société sans oubli est une société tyrannique »

14 Janvier 2020, 02:21am

Publié par Grégoire.

« Une société sans oubli est une société tyrannique »
"La prescription interdit à l’homme mortel de conserver une haine immortelle". Homère.

 

 

C’est un mot que les amoureux des droits de l’homme, jadis, chérissaient, mais qui suscite aujourd’hui de fortes réserves chez ceux qui s’en réclament. Par un étrange mouvement de balancier, la prescription, qui était autrefois considérée comme un pilier incontournable des droits de la défense, est devenue, aux yeux de certains militants contre les violences sexuelles, une entrave intolérable à l’œuvre de justice : dans l’affaire Polanski comme dans celle du père Preynat, elle est perçue comme « un abandon par la justice de ses devoirs, un signe d’indifférence envers les victimes et un manquement au devoir de mémoire », résume l’avocat Jean Danet dans la revue Archives de politique criminelle (n° 28, 2006).

 

La prescription, qui interdit au procureur de la République de poursuivre un délinquant au-delà d’un délai fixé par la loi, vient du latin praescribere – tracer, par un acte écrit, une limite dans le temps. Comme l’amnistie ou la grâce, elle appartient à la grammaire de l’oubli. « La prescription suspend automatiquement le cours de la justice au bout d’un certain temps, souligne Mathieu Soula, professeur d’histoire du droit à l’université Paris-Nanterre. Elle est distincte de la grâce, qui est un geste personnel de pardon émanant d’un souverain ou un président, mais aussi de l’amnistie, qui consiste à effacer volontairement certaines infractions par la loi. »

 

L’emportement d’une société tout entière

 

Parce qu’elle garantit, au terme de longues années, l’oubli du crime, la prescription est aujourd’hui accusée d’être l’alliée voire la complice des délinquants – au point que certaines associations de victimes plaident en faveur de l’imprescriptibilité de la délinquance sexuelle. Cette idée qui aurait été spontanément associée, il y a quelques années, à la droite, voire à l’extrême droite, séduit une figure de la gauche comme Ariane Ascaride. « Pourquoi y aurait-il prescription ?, s’insurgeait l’actrice, le 22 novembre, sur France Inter, en évoquant la délinquance sexuelle. Je ne suis pas d’accord. Il ne faut pas qu’il y ait prescription, c’est tout ! »

L’emportement d’Ariane Ascaride est celui d’une société tout entière. « Depuis une trentaine d’années, un mouvement d’opinion très puissant cherche à faire mémoire en remettant en cause les délais, voire le principe de la prescription », observe le magistrat Denis Salas, président de l’Association française pour l’histoire de la justice. Au fil des ans, ce mouvement a fini par déplacer les frontières légales de l’oubli. « S’il est une tendance essentielle à relever en droit comparé, en France comme dans le monde entier, c’est le recul de la prescription », résumait en 2018 le magistrat Jean-Paul Jean dans la revue Histoire de la justice.

 

En 2017, le législateur a en effet doublé les délais de prescription inscrits en 1808 dans le code d’instruction criminelle de Napoléon : le procureur peut désormais poursuivre les délits pendant six, et non plus trois ans ; les crimes pendant vingt, et non plus dix ans. A cette réduction générale de la prescription, s’est ajoutée une foule d’« exceptions en tous genres », selon le mot de l’avocat Jean-Pierre Choquet. Pour protéger la parole des mineurs, les viols peuvent ainsi être poursuivis trente ans après la majorité de la victime : un enfant agressé peut porter plainte jusqu’à l’âge de 48 ans.

 

Cette refonte du calendrier de l’oubli a permis au législateur de définir une nouvelle échelle de gravité du crime : en allongeant la prescription de la délinquance sexuelle, il a placé ces infractions au sommet de la hiérarchie du mal. « La force symbolique du droit permet de réagencer les catégories de l’excusable et de l’inexcusable, souligne le juriste Mathieu Soula. Au cours des dernières décennies, le législateur a installé les infractions sexuelles sur les mineurs au bord de l’inoubliable : ce geste politique permet de proclamer haut et fort que la défense de l’enfance structure désormais notre ordre social. »

 

« Empilement indigeste d’exceptions »

 

Les exceptions sont cependant devenues si nombreuses que les juristes rivalisent de métaphores pour décrire le capharnaüm de la prescription : le magistrat Christian Guéry le compare à un cauchemar de Kafka, le professeur de droit Michel Véron à la cour chaotique du roi Pétaud – expression qui a inspiré le terme de « pétaudière ».

 

« Depuis quelques années, cet empilement indigeste d’exceptions nous a fait perdre de vue la raison d’être de la prescription, regrette Carole Hardouin-Le Goff, maître de conférences en droit privé à l’université Paris-II-Panthéon-Assas. Nous refusons de l’abolir mais nous faisons tout pour l’empêcher d’advenir : nous avons oublié le rôle salutaire et salvateur de l’oubli. »

 

Si la justice est mémoire – le procès consigne le souvenir du crime, le casier judiciaire celui de la condamnation –, elle ne peut en effet se concevoir sans éclipses.

 

« Le système de la vengeance privée et la justice privée ont longtemps permis à la victime, parfois même à ses descendants, de poursuivre l’agresseur jusqu’à la fin des temps, poursuit la juriste Carole Hardouin-Le Goff. L’Etat de droit a mis un terme à ce cycle infini de la vengeance : si le trouble engendré par l’infraction a disparu, si le climat social s’est apaisé, il n’y a aucune raison de rouvrir les plaies en déclenchant l’action pénale. Le droit répressif moderne est un droit raisonné : il n’est pas là pour punir à tout-va. Une société sans oubli est une société tyrannique. » 

 

Le pouvoir de devenir meilleur

 

Au nom de cette philosophie, le juriste et homme de lettres italien Cesare Beccaria (1738-1794) défendait au XVIIIe siècle le principe de la prescription – même s’il la réservait alors aux délits « ignorés et peu considérables ». « Il faut fixer un temps après lequel le coupable, assez puni par son exil volontaire, peut reparaître sans craindre de nouveaux châtiments. En effet, l’obscurité qui a enveloppé longtemps le délit diminue de beaucoup la nécessité de l’exemple et permet de rendre au citoyen son état et ses droits, avec le pouvoir de devenir meilleur. » Un siècle plus tard, le jurisconsulte Faustin Hélie (1799-1884) proposait d’étendre la prescription aux infractions les plus graves. « Le temps amène l’oubli et la miséricorde, et la peine trop longtemps attendue prend quelque chose de cruel, et même d’injuste. »

 

Plus près de nous, le doyen Jean Carbonnier (1908-2003) aimait, lui aussi, célébrer les vertus de la prescription. Si l’oubli est encadré, il ne met pas en péril l’ordre social, affirmait-il en 1969 dans Flexible droit. « C’est défigurer la réalité humaine qui s’exprime dans les systèmes juridiques modernes que de n’en retenir qu’un besoin d’ordre, de régularité, partant de ponctuelle et totale effectivité des règles de droit. » Au bout d’un certain temps, il n’est plus temps, résume Denis Salas : il faut que la société respire. « La fatigue de trop punir creuse les sommeils de la justice, estime-t-il. Dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli (Seuil, 2000), Paul Ricœur souligne très justement que la société ne peut pas être en colère contre elle-même en permanence. »

 

A cet éloge de l’apaisement du temps, se sont ajoutées, pour justifier la prescription, des considérations procédurales. Certains ont affirmé que le dépérissement des preuves et la fragilité des témoignages pouvaient, dans un procès trop tardif, engendrer des erreurs judiciaires. D’autres ont souligné que la prescription permettait de sanctionner la négligence du ministère public, qui n’avait pas su exercer les poursuites en temps et en heure. D’autres, enfin, ont estimé que le temps passant, la personnalité du délinquant changeait, voire qu’il purgeait, avec les années, une peine « naturelle » nourrie par le remords et la crainte d’être démasqué.

Parce que la justice a toujours été pensée en relation étroite avec l’oubli, la prescription est très ancienne : elle apparaît pour la première fois, dans le droit romain, au début de notre ère. Sous le règne d’Auguste, la loi julia de adulteriis (en 18 ou 17 avant Jésus-Christ) instaure ainsi une prescription pour certains delicta carnalia (« délits de la chair ») comme l’adultère. En France, au Moyen Age, la prescription relève plus des coutumes que de la loi – même si la charte d’Aigues-Mortes, renouvelée par Saint Louis en 1246, interdit à la justice d’enquêter sur un crime après une période de dix ans.

 

Il faut attendre la Révolution pour que le principe de la prescription figure dans la loi. « Cette idée qui imprègne le droit de l’Ancien Régime est inscrite pour la première fois dans le code pénal de 1791, raconte le juriste Mathieu Soula. Les révolutionnaires estiment alors que la justice doit assurer la stabilité de l’ordre politique et social, mais qu’elle doit aussi être la gardienne des libertés individuelles. La prescription permet de protéger les citoyens des poursuites ad vitam aeternam : c’est une manière de limiter l’action de l’Etat. Les révolutionnaires veulent éviter que la justice exerce une emprise sans fin sur les individus. »

 

Une vingtaine d’années plus tard, le code d’instruction criminelle de Napoléon (1808) consacre un chapitre entier à la prescription. « La paix sociale semble demander que la vindicte publique ne demeure pas irrévocablement armée et agissante, qu’elle se calme et s’arrête dans certains cas, après un cours de temps plus ou moins long selon les circonstances, estime, en 1808, le rapporteur Louvet en soulignant les bienfaits du temps, ce « grand modérateur des choses humaines ». « De là vient, Messieurs, que les peuples les plus renommés par leur sagesse ont, en général, et après un temps donné, consacré l’oubli des injures dont la répression appartient à la loi. »

 

Une quête permanente du souvenir

 

Ces considérations paraissent aujourd’hui bien lointaines. Eloge du devoir de mémoire, multiplication des journées commémoratives, organisation de marches blanches : nous vivons, affirme la juriste Carole Hardouin-Le Goff, dans un monde « hypermnésique ». « Nos sociétés se mobilisent autour d’une quête permanente du souvenir : elles considèrent, notamment dans le domaine de la justice, que la mémoire est vertueuse et l’oubli détestable, estime-t-elle. C’est dans ce contexte que l’espace public a ouvert grand ses portes aux résurgences de la mémoire : les victimes y prennent de plus en plus souvent la parole. Elles affichent leur histoire, elles suscitent la compassion, elles deviennent des icônes. »

 

La prise de parole des victimes est le fruit d’une petite révolution : depuis le milieu du XXe siècle, la justice accorde de plus en plus de place à cette figure longtemps négligée du droit pénal. « Le procès était jadis centré sur l’accusé et la défense de l’ordre social, constate Mathieu Soula. Mais depuis une quarantaine d’années, l’Etat, en France comme dans beaucoup de pays occidentaux, a été confronté à une demande de reconnaissance émanant des victimes. Il a donc voulu construire une justice plus conforme aux aspirations sociales. Aujourd’hui, elles peuvent se porter partie civile, prendre un avocat, avoir accès au dossier et demander des investigations. »

 

 

Pour le magistrat Denis Salas, ce sacre de la victime est lié à l’avènement de la « société des individus ». « Notre époque est caractérisée par une attention à ce que le sociologue et historien Pierre Rosanvallon appelle la “particularité souffrante”. Aujourd’hui, le crime ne se réduit pas à sa matérialité : les magistrats qui jugent un braqueur s’intéressent autant, voire plus, à la dévastation psychique de l’employé qu’au montant du butin. Selon Rosanvallon, cette valeur accordée à la souffrance de chacun est le signe d’une mutation de la société démocratique : aujourd’hui, la solidarité est à la fois un principe d’organisation sociale et une promesse d’attention à la vulnérabilité des individus. »

 

Cette nouvelle donne a bouleversé le débat sur l’oubli judiciaire. Les victimes contestent en effet les vertus apaisantes du temps invoquées, depuis le XVIIIe siècle, par les partisans de la prescription : nombre d’entre elles racontent au contraire la permanence du traumatisme, la lenteur de la guérison, l’impossibilité de l’oubli. « Elles remettent en cause le sens traditionnel de la prescription : pour elles, le temps attise la souffrance au lieu de la calmer, constate Denis Salas. Voyez les affaires de prêtres pédophiles : le fait que l’autorité chargée de la protection des enfants ait assuré l’impunité au criminel a souillé plus encore les victimes. Avec les années, le scandale, loin de s’atténuer, s’est finalement accru. »

 

La question de l’imprescriptibilité

 

Les victimes accusent en outre la prescription d’entraver leur droit au procès. Parce que l’amnésie, la culpabilité, la peur, la sidération ou la honte freinent l’émergence de la parole, beaucoup de femmes et d’enfants violés trouvent porte close lorsqu’ils se tournent vers la justice car les délais de prescription sont dépassés. Une situation d’autant plus inacceptable que les progrès de la police scientifique permettent aujourd’hui de conserver les preuves pendant de très longues années. Au nom de la protection des victimes, certaines associations demandent donc que les crimes et les délits sexuels deviennent imprescriptibles : l’agresseur pourrait, dans ce cas, être poursuivi jusqu’à sa mort.

 

Si nul ne conteste que les victimes de délinquants sexuels ont besoin de temps pour énoncer le crime, cette demande laisse bien des avocats perplexes. Beaucoup craignent en effet que l’imprescriptibilité, en bousculant la savante horlogerie du procès pénal, finisse par menacer les droits de la défense. Le droit pénal français, soulignent-ils, a mis longtemps à se défaire de son héritage inquisitorial et policier : en prolongeant indéfiniment les procédures, le législateur pourrait mettre en péril le droit de l’accusé à un procès « équitable » dans un délai « raisonnable », selon les termes de la Convention européenne des droits de l’homme de 1950.

 

« La justice pénale ne doit pas devenir le bras armé des victimes, résume Carole Hardouin-Le Goff, auteure de L’Oubli de l’infraction (LGDJ, 2008). Elle est au service de la société tout entière. »

 

Bien des juristes mettent en outre en garde contre la symbolique de cette nouvelle morale politique. Aucun d’entre eux ne nie l’horreur des agressions sexuelles, tous se félicitent de la prise de parole salutaire des victimes, mais beaucoup redoutent que l’imprescriptibilité fasse des violeurs des condamnés à part. « Une catégorie criminelle échapperait désormais au droit commun de l’oubli, souligne le juriste Mathieu Soula. Les délinquants sexuels seraient donc considérés à jamais, non pas comme des condamnés qui peuvent un jour se racheter, mais comme des monstres incorrigibles et inamendables – comme si, en matière de viols ou d’attouchements, le temps ne pouvait en aucun cas faire son œuvre. »

 

L’exception du crime contre l’humanité

 

Une seule infraction échappe aujourd’hui à l’implacable loi de l’oubli : le crime contre l’humanité. En vertu d’une loi adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale en 1964, il a été solennellement déclaré imprescriptible par « nature ». Les coupables ne se contentent en effet pas d’assassiner, de déporter ou d’asservir leurs semblables : ils nient leur humanité en les excluant à jamais de la communauté des hommes. « L’imprescriptibilité a forgé un ordre commun autour de la condamnation de ce crime situé loin, très loin, au-dessus de tous les autres », précise Mathieu Soula.

 

Si la délinquance sexuelle échappait à la prescription, elle serait, elle aussi, consacrée par cette « atemporalité » qui permet de penser « un exceptionnel voué à ne jamais pouvoir devenir normal », selon le mot de l’historienne Sophie Wahnich. Les viols et les agressions sexuelles s’installeraient au sommet de la hiérarchie du mal aux côtés des déportations de masse de la seconde guerre mondiale et des génocides du XXe siècle. Ce compagnonnage quelque peu étrange ne choque pas la présidente de l’Association nationale pour la reconnaissance des victimes, Marie-Ange Le Boulaire-Verrecchia : il ne faut pas, estime-t-elle, créer une « échelle de valeurs » entre les crimes contre l’humanité et les autres.

 

Cette profession de foi méconnaît cependant le sens même de l’imprescriptibilité. « Les agressions sexuelles, aussi abjectes soient-elles, sont des atteintes à la personne, constate Carole Hardouin-Le Goff. Les crimes contre l’humanité sont en revanche des atteintes à l’espèce humaine, ce qui est très différent : les victimes des génocides sont déportées, violées ou exterminées parce que leurs oppresseurs contestent leur appartenance même à l’humanité. C’est pour cette raison que ces crimes qui s’inscrivent à jamais dans la mémoire collective ont un régime de prescription singulier. » Cette distinction n’enlève rien à l’horreur des crimes sexuels : elle énonce simplement que les criminels contre l’humanité sont des ennemis, non seulement des victimes, mais aussi du genre humain.

 

Anne Chemin

 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/01/10/la-prescription-ou-les-limites-de-l-oubli_6025372_3232.html

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La présomption d'innocence

11 Janvier 2020, 13:50pm

Publié par Grégoire.

La présomption d'innocence

Concrètement, ça veut dire quoi, la présomption d'innocence ?

A dire vrai, il est difficile de répondre sans tomber dans le trou commun des slogans juridiques. Le premier qui claque au vent des apparences: l'accusé n'a pas à prouver son innocence, c'est aux accusateurs de démontrer sa culpabilité; s'ils échouent, le doute doit alors profiter. L'idée qui fonde ce principe, dit "du fardeau de la preuve", repose sur le constat évident qu'en supposant l'autre coupable, il n'est pas utile de rechercher des preuves.

Le respect de la présomption d'innocence, c'est, d'abord et avant tout, un état d'esprit, une manière de voir l'autre, sur qui pèse le poids d'un soupçon. C'est toute une culture qui part en guerre contre le péché originel, la tare paranoïaque, le petit plaisir d'imaginer l'autre pire que soi. Le respect de la présomption d'innocence exige un certain degré d'évolution psychique, un effort vers le haut, difficile d'accès quotidien pour le commun des mortels. Il suffit, pour s'en convaincre, de voir la jouissance que nous avons tous à "déguster" du mal les uns des autres, à nous faire de la chirurgie esthétique de l'âme sur la peau de nos semblables, nos frères, en médisance. On dit tous du mal de tout le monde; on prend un plaisir d'impuissant à écouter les humoristes salariés déblatérer haineusement sur les uns et les autres: aucune présomption d'innocence dans la vie de tous les jours.

Le flic, le juge, le journaliste, qui croit penser juste en pensant bassement, qui voit du coupable partout, est un univers totalitaire à lui tout seul, duquel il jette sur l'autre, comme un filet, son fiel de suspicion certaine. J'ai rencontré, chez nombre de policiers et de magistrats, cette propension perverse puisée, peut-être, dans le désabusement de l'activité professionnelle, dans les failles narcissiques de l'inconscient, dans la haine de soi-même, à voir le coupable partout, à exprimer dans la rigidité la vanité du fonctionnaire qui croit détenir la vérité; c'est la "méchanceté du rachitique".

Gilbert Collard, avocat, Dérives judiciaires, p. 149-150.

 

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La crainte du très-bas

25 Décembre 2019, 12:20pm

Publié par Grégoire.

La crainte du très-bas

« Aucune divinité, nul autre qu’un envieux ne se réjouit de mon impuissance et de ma peine, et nul autre ne tient pour vertu nos larmes, nos sanglots, notre peur, et toutes ces manifestations qui sont le signe d’une impuissance de l’âme. » Spinoza a toujours décapé ma conception trop étriquée de Dieu. Mais de là à intégrer cette liberté d’esprit dans la vie, il y a un pas que je n’ai jamais franchi. Le bonheur me fait peur, le plaisir m’est souvent un tantinet suspect et, quand tout va bien, je m’attends presque toujours à ce qu’une tuile me tombe sur la gueule. En bref, je crois servir Dieu uniquement en serrant les dents et en traversant les épreuves tant bien que mal.


Il y a peu, je séjournais dans un monastère près de Jérusalem. Une fois par jour, je me promenais accompagné d’un moine qui me prêchait une retraite sur mesure. Il a eu l’audace de me comparer à Dieu, suggérant que lui comme moi étions toujours pris pour un autre. Et que dans cette fragilité, je pouvais me rapprocher du très-bas – pour le dire avec les mots de Christian Bobin. Pour la première fois, je me suis découvert un point commun avec le divin créateur. Il n’était pas un potentat inflexible ni un juge intransigeant, mais un être infiniment proche. Peut-être est-ce là son absolue transcendance. Être si proche et d’une manière telle qu’elle dépasse toutes catégories et pulvérise l’entendement. Tandis que nous nous baladions sur les collines de Sion, je m’ouvrais à lui de la peur d’être jugé, de ma culpabilité à être heureux. Auparavant, j’avais entendu à la messe du matin une expression qui me terrorisait : la crainte de Dieu. Je n’avais pas encore compris que la crainte signifie le respect et la confiance en Dieu qui précisément congédient toute peur. Et mon jeune frère de dire : « La crainte de Dieu, c’est ne pas prendre Dieu pour un con. »


Dès lors, une conversion a vu le jour. J’ai perdu peu à peu cette illusion que le Roi du Ciel et de la Terre va me rattraper au contour pour m’infliger mille supplices si je défaille. La crainte de Dieu, c’est l’émerveillement devant ce qui me dépasse et ce que je veux figer. Je prends Dieu pour un idiot lorsque je joue un rôle devant lui, quand, tels Adam et Ève, je dissimule mes travers pour faire le beau. Je le crois imbécile lorsque je pense qu’il épie chacun de mes actes, qu’il cherche en moi la faille et qu’il désire à tout prix me punir. Dès lors, la crainte de Dieu, c’est cesser de l’enfermer dans une psychologie à dix sous, dans mes névroses. Depuis, je crains de ne réduire le Père Céleste autant qu’autrui. Je crains de m’enliser dans des rôles. Mais loin de me terrifier, cette crainte m’allège et me pousse à laisser là toute affectation.


À côté de ce frère, j’ai appris à ne pas avoir peur de Dieu ni de soi, à découvrir véritablement ce que je suis, à voir que je dépasse largement toutes ces blessures psychologiques. Dieu est neuf à chaque instant, comme mon prochain et moi d’ailleurs.Souvent, à cause de mon insistance, de mes petits manquements, j’avais peur de décevoir le frère. Sa réponse m’aide encore : « Tu ne peux pas, quoi que tu fasses, me décevoir. » L’idolâtrie, c’est peut-être avoir l’outrecuidance de croire pouvoir décevoir Dieu, le fâcher. La crainte de Dieu, c’est peut-être quitter la peur d’être jugé comme je juge. Depuis mon retour, je veux nourrir et transmettre cette crainte de Dieu à ma famille, à mes enfants. Comment ? En jugeant moins et en montrant à mes proches un amour inconditionnel

 

Alexandre Jollien

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" La crèche est la seule véritable révolution qui donne espoir et dignité aux non désirés, aux marginalisés : la révolution de l’amour, la révolution de la tendresse. »

24 Décembre 2019, 12:01pm

Publié par Grégoire.

 

 

" J'éprouve de la méfiance vis-à-vis d'un imaginaire un peu trop chaleureux, romantique, "sucré". Noël n'est pas une jolie histoire, un joli rêve.

A Noël, je vois venir à ma rencontre un nouveau-né qui, déjà, est mon maître. Un enfant qui va me donner à manger comme on donne à manger à un nourrisson. Un enfant qui va m'apprendre des vérités élémentaires et pourtant tellement essentielles.

Il va m'apprendre que d'un côté il y a les stratégies, les calculs, la force la puissance, l'argent, la jalousie. Et que, de l'autre, il y a l'attention à l'autre, l'oubli de soi, le don, l'ouverture, la bonté.

A Noël arrive un enfant qui va nous rendre la vie impossible, mais sans cet impossible, il n'y a rien."

Christian Bobin.

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Comment dire que la force n'est pas tout, en tout cas rien qui vaille, ou qu'elle ne vaut qu'au service de la faiblesse et de l'amour ?

22 Décembre 2019, 02:22am

Publié par Grégoire.

Comment dire que la force n'est pas tout, en tout cas rien qui vaille, ou qu'elle ne vaut qu'au service de la faiblesse et de l'amour ?

Les saisons sont plus anciennes que les religions. C'est le rythme premier, celui de la nature, moins immédiat que l'alternance du jour et de la nuit, mais aussi prégnant, aussi indépendant de notre volonté, et qu'il faut suivre de gré ou de force. C'était vrai déjà pour les chasseurs-cueilleurs, durant le Paléolithique, et plus encore pour les agriculteurs, après la révolution néolithique, il y a quelque dix mille ans. Labourer, semer, désherber, récolter... Les travaux et les jours, comme disait Hésiode, sont gouvernés par le climat, donc (ultimement et bien avant qu'on ne le sache) par le mouvement de la Terre autour du Soleil et l'inclinaison de son axe de rotation. Les deux solstices, d'hiver ou d'été, le marquent spectaculairement : ce sont les jours les plus courts (vers le 21 décembre dans l'hémisphère nord) ou les plus longs (vers le 21 juin) de l'année. Et qui ne préfère la Saint-Jean, ses soirées interminables et douces, ses joies faciles, sa sensualité à fleur de peau, cette exultation de toute la nature ? Le solstice d'hiver est plus sombre, plus sévère, plus inquiétant ! Le froid, la pluie ou la neige, le vent ou le brouillard, des journées si courtes, comme rongées matin et soir par cette nuit qui n'en finit pas... Et si le printemps allait ne jamais venir ? 

C'est alors qu'il est beau d'espérer, ou plutôt d'avoir confiance. « Il n'y pas d'espoir sans crainte », disait Spinoza. Espérer le printemps, cela supposerait qu'on craigne qu'il ne vienne pas. Et ce fut le cas, peut-être, pour les premiers humains, tremblant et priant dans le froid. Ce ne l'est plus pour nous : nous savons bien que le printemps, beau ou pas, sera là dans trois mois, et l'été dans six... Nos peurs se sont déplacées, donc nos espérances aussi. Mais ce n'est pas un hasard si les chrétiens, après tant d'autres, ont fait du solstice d'hiver la fête de l'espérance et de la confiance réunies (c'est ce qu'on appelle la foi) : parce que c'est au plus froid de l'année qu'on a le plus besoin de croire au retour des beaux jours, ce que la nature nous promet en effet, voire au triomphe définitif de la lumière sur l'obscurité, ce que seules les religions annoncent, et que Dieu seul, s'il existe, peut garantir... 

Ces fêtes du solstice sont de tous les pays, de tous les temps, de toutes les religions. La singularité de Noël, donc du christianisme, est ailleurs : dans la célébration non d'un dieu tout-puissant mais d'un enfant nu, dans une étable. Quoi de plus faible qu'un nouveau-né, quoi de plus fragile, quoi de plus démuni ? Comment mieux signifier que la force n'est pas tout, ou plutôt qu'elle n'est rien, en tout cas rien qui vaille, ou qu'elle ne vaut qu'au service de la faiblesse et de l'amour ? Ce dieu-là, le plus faible de tous les dieux, et qui finira sur une croix (quoi de plus faible qu'un innocent supplicié ?), est le seul qui me touche. C'est le dieu le plus humain, et pour cela le plus divin. Zeus, Mithra ou Odin, à côté, sont dérisoires ou effrayants, et souvent les deux à la fois. Dieux de la foudre ou du Soleil, des armées ou des prêtres, de la force et de la gloire, de la peur et des sacrifices... Le premier bébé venu nous en apprend plus : parce que nous n'avons rien à en craindre, rien à en espérer, sauf pour lui-même, parce qu'il a besoin de nous, parce que nous n'avons aucun droit sur lui, juste des devoirs, à commencer par celui de le protéger, de le respecter, de l'aimer, si nous en sommes capables. Il n'est pas étonnant, au fond, que Noël soit devenu la fête des enfants. Hélas ! pourquoi fallait-il qu'elle devînt celle de la consommation, du mensonge (le Père Noël) et des cadeaux ? C'était passer de l'enfant-dieu à l'enfant-roi (exigeant, insatiable, tyrannique), de la crèche au supermarché, des Rois mages au vieillard postiche et bedonnant. On a les superstitions que l'on mérite. 

André Comte Sponville.

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Traversé

18 Décembre 2019, 10:52am

Publié par Grégoire.

Traversé

 

Djanet, Tassili n’ajjer, novembre 2019.

 

Imaginer une forêt de pierres en plein désert, mots jetés sur une page de sable par un Dieu amoureux et poète. Des troncs pétrifiés en mégalithes plantés dans le sable. Une forêt de conte que le souverain d’un royaume aurait minéralisé comme d’immortels visiteurs du soir. Chacun de ces arbres est un penseur silencieux auquel le temps et son érosion ont donné des profils fantastiques. Dans quelques failles on peut voir danser leurs pensées.

 

 

Certains portent ensemble ou séparément, dans un équilibre fragile et une fuite immobile, des baluchons semblant tombés du bleu du ciel, d’autres pleurent des larmes de pierres roulant à leurs pieds, certains se soutiennent dans un écroulement mêlé. Dans chacun bat un cœur que passent remonter des moula-moula et autres petits passereaux du désert. Je me suis couché au pied d’un de ces migrants pétrifiés, fuyant dans un de ces cauchemars où la course se fige. Au loin, une armée au garde à vous met en joue la voie lactée. Quelqu’un là-haut a détaché d’un coup de serpe lunaire le manteau d’étoiles. Dans cet infiniment grand, naviguant aux étoiles, l’infiniment petit sort alors inscrire son histoire et déplier ses cartes dans les grains du sable. Dans un décor de clairière sableuse, des corps abandonnés caressés d’absolu, statues grattant l’azur sourd de prières muettes.

 

J’ai vu tant de pierres dressées dans la hamada de Tindouf, de l’autre côté du désert, autour des camps sahraouis. Les pépinières d’âmes semées deviennent elles à leur tour forêts de pierre ?

 

 

Le ciel est d’un bleu de faïence profondément innocent, d’un bleu qui regarde ailleurs. Il a pourtant dû pleuvoir des pierres. Autour de chacune d’elles, un trou dans le sable semble l’attester. De quelle table céleste sont elles tombées, de quelle nappe ont-elles été secouées ? Qui a refermé cette porte qu’effleurent quelques motifs nuageux et dans laquelle un œil de bœuf laisse entrevoir l’omniprésence d’un œil de feu. Nos esprits encombrés cherchent des comparaisons pour exprimer l’indicible du simplement beau.

 

 

 

Quelques herbes pliées sous le souffle du vent sont devenues compas, dessinant sur le sable des cercles à brins levés. Un insecte, sans doute attiré par la marionnette végétale, s’est trouvé enfermé dans cette prison circulaire à ciel ouvert et y a tracé une folle cartographie de mers et de continents. Les prisons élaborent les rêves, les voyages, cette part de nous en liberté conditionnelle. Sur ses pointes de saphir une danseuse chorégraphie son ballet et grave dans les sillons le chant du vent. Certaines de ces herbes, trop sèches, ont fini par se couper à la base et à s’envoler, laissant des cercles parfaits et anonymes, pupilles regardant les nôtres, comme des points d’interrogation au bout de phrases effacées. Danses de vie, en cercles circonscris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au loin, à flanc de sable et de pierre, des tombeaux millénaires dessinent leurs motifs de serrures, priant le ciel d’en accorder les clefs. Compas réclamant compassion.

De quelles âmes les herbes sèches sont-elles les scribes ? De quelles prières tremblantes le vent les agite elles, fragiles aiguilles affolées de sismographe, petits derviches tourneurs de clefs ?

Danses de mort, en cercles circonscris.

 

 

L’espace et le temps, dans l’infiniment vaste et l’infiniment petit, dans la pérennité et l’éphémère, dans le silence tumultueux des dunes et des pierres, gravent et effacent dans un même mouvement imperceptible et perpétue, dans l’érosion du grès ou l’ondulation des barkanes sableuses l’histoire minérale, végétale, animale.

Le désert est le testament de Dieu. Un testament vivant, sans cesse modifié. Nos empreintes sont ses dernières volontés dans la mémoire des sables, paraphes boiteux de nos pas ou trace d’un front y déposant sa prière.

 

 

 

Pourquoi, gavés d’images, courir et s’ébahir devant des traces ocrées parfois difficilement discernables ou des gravures taillées sur la pierre ? Entre gavé et gravé, il manque l’r.

L’air de l’enfant curieux d’un trésor à trouver, l’air soufflé en buée sur nos yeux pour en éclaircir la vision. L’air respirable, tout simplement, celui qui va nous manquer, parce que nous ne gravons plus l’essentiel pour nous gaver de superflu.

 

Une trainée vue de loin sur la roche est parfois une veine qui fait palpiter les nôtres de la même façon que l’image peinte ou gravée qu’on finit par voir, « là juste devant tes yeux » après d’interminables secondes de recherche. En les découvrant enfin, nos yeux basculent en nous, révulsés dans la conversion. Ces peintures ou ces gravures ont la modernité d’un temps millénaire qui bouscule nos idées reçues.

 

Comment ces hommes ont-ils été retenus par la roche d’où ils semblent vouloir s’extraire ?  Comment ces coureurs de fond ont-ils pu transformer les mètres en années, l’espace en temps ? Comment ces véritables artistes ont-ils su s’arrêter à l’essentiel d’une vie quotidienne tout en croquant une esquisse divine ?

 

 

 

Scènes de chasse, d’élevage, de nomadisme, de regards timides ou de mains effleurées, éternelles. Nous avons depuis inventé puis chassé et expatrié nos Dieux dans des livres sacrés, la religion, le culte et les symboles, le cléricalisme. Les hommes d’il y a 10 000 ans ignoraient en être simplement habités, lorsque leurs mains traçaient ou gravaient des larmes aux yeux des vaches ou de minuscules danseurs étonnants et émouvants. Savaient ils qu’ils convertiraient nos yeux à voir cette part divine en nous reléguée ?

 

 

Autour du cercle d’une case ou d’une caverne ronde comme une terre où dorment des enfants et que veillent des mères assises, une autre personne en garde l’entrée. Autour, quelques vieillards appuyés sur des bâtons sont assistés de personnes marchant à leur côté. Dans un troisième horizon, femmes et hommes courent en « grand jetés », pour assurer la vie. Ronds concentriques dans la mémoire d’une eau évaporée. Quelle image de nous demain ?

 

 

 

 

 

 

On croit traverser le désert. C’est lui qui vous traverse.

 

Son immensité s’infiltre par les yeux, son infiniment petit pénètre en vent de sable par les pores de la peau. Une part d’inexpliqué s’installe en vous, une page oubliée mais qui vous appartient, qui va vous revenir, comme un nom, sur le bout de la langue.

 

Vous devenez un voyageur troué, à jamais irréparable. Une érosion vous transforme, des graffitis apparaissent à vos frontons, des pigments sur vos mains, votre équilibre défie les lois. Vous devenez le bivouac d’une nuit d’étoiles, ce minuscule point sur l’horizon d’où le soleil choisira de surgir, cette arche sous laquelle son ombre passera, cette guelta qui se baigne dans votre reflet, cette figurine nomade oxydée qui danse l’éternité.

 

 

 

 

Jean-François Debargue

 

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Survivre au pays du mensonge, grâce au seul pouvoir de la poésie. Anna Akhmatova, une voix libre sous la terreur

13 Décembre 2019, 16:03pm

Publié par Grégoire.

La poète russe Anna Akhmatova.

La poète russe Anna Akhmatova.

La grande poétesse russe s’est confiée, de 1938 à 1966, à l’écrivaine Lydia Tchoukovskaïa. « Entretiens avec Anna Akhmatova » est un témoignage magnifique sur l’URSS – et sur la capacité de résistance de la littérature.

 

 

Survivre au pays du mensonge, grâce au seul pouvoir de la poésie. Telle est sans doute la leçon intemporelle que nous offre la rencontre entre deux femmes, Anna Akhmatova (1889-1966), joyau de la poésie russe moderne, et l’écrivaine Lydia Tchoukovskaïa (1907-1996). Du récit de leur conver­sation continuée, de 1938 à 1966, cette ­dernière a tiré un journal exceptionnel d’émotion et d’intelligence.

 

 

Leurs chemins se croisent alors qu’elles partagent un sort commun à l’époque, la détention de leurs proches. Liova, le fils ­qu’Akhmatova a eu de son mari, le poète Nicolaï Goumiliov (lui-même fusillé en 1921), vient d’être arrêté, tout comme le mari de Lydia Tchoukovskaïa, Matveï Bronstein, dont elle finit par comprendre qu’il est tombé sous les balles de la Grande Terreur. En 1937, alors que le chaos sanglant frappe à l’aveugle l’intelligentsia ­urbaine, une relation asymétrique s’instaure entre Akhmatova, figure emblématique de la littérature de l’« âge d’argent » d’avant 1914, peinte par Modigliani, laissée en vie et en liberté par le régime soviétique mais interdite de publication jusqu’en 1940, et Tchoukovskaïa, son admiratrice.

 

D’abord diffusés par samizdat (manuscrits transmis clandestinement), ces ­Entretiens ont partiellement paru chez ­Albin Michel, dès 1980, en version ­française. Mais la troisième partie, ­concernant la période 1963-1966, était ­demeurée inédite, ainsi que les Cahiers de Tachkent, ville où les deux femmes se replient pendant la guerre. Le Bruit du temps propose donc une édition enfin intégrale, assortie des notes précieuses dues à la traductrice Sophie Benech, qui complètent les éclaircissements de Lydia Tchoukovskaïa elle-même. Outre un panorama de la littérature russe du temps, les centaines d’entrées en forme de saynètes dévoilent la complexité d’une amitié passionnée, quelquefois orageuse. Malgré une estime réciproque, Akhmatova et Tchoukovskaïa se brouillent de 1942 à 1952, pour une raison inexpliquée.

 

Ces conversations entre proscrites, qui ne survivent que d’expédients ou de traductions, sont imprégnées par l’atmosphère étouffante propre au monde soviétique : « C’était un temps où seuls les morts souriaient,/ Contents d’avoir trouvé la paix… », résume Akhmatova. Face aux exécutions décidées par quotas, sur les bases les plus arbitraires, face aux arrestations de parents, destinées à tenir en respect la moindre velléité d’opposition, « les gens avaient tout simplement cessé d’être sensibles au principe de causalité », constate Tchoukovskaïa.

 

La dictature communiste inculque à la population « une léthargie obtenue à force de dressage », « une peur qui devait durer une vie entière ». Le lecteur d’aujourd’hui trouvera aussi dans ces pages un tableau très précis de la vie quotidienne et intime ; il peut se figurer la pénurie, la souffrance y compris physique, sous la tyrannie stalinienne et poststalinienne – malgré la très relative accalmie provoquée par le « dégel » khrouchtchévien (1953-1964).

 

« Portrait d’Anna Akhmatova », de Nathan Altman (1914). Musée russe, Saint-Pertersbourg. 

 

Comment relever un tant soit peu la tête dans un pays « dépossédé de sa littérature et de son histoire », quand Akhmatova elle-même se voit contrainte, en 1950, pour sauver son fils, Liova, une nouvelle fois incarcéré, de publier Gloire à la paix, une adresse à Staline ? Comment, quand on est poète, exhumer l’horreur réelle sous les euphémismes qui pullulent à l’envi dans l’univers soviétique : « Sciences récréatives », « Fonds littéraire », « Maison de la création », « dix ans de camp avec interdiction de correspondance » ?

 

Les discussions retranscrites ici offrent un vrai manuel de survie. Les deux amies codent toute allusion politique de références littéraires ou artistiques. Alexandre Pouchkine (1799-1837), dont Akhmatova est une spécialiste, sert ainsi de cryptogramme aux poèmes inspirés par la Terreur, Requiem ou Poème sans héros, tout comme le tsar Nicolas Ier (1796-1855) renvoie discrètement aux autocrates modernes.

 

Akhmatova compose la nuit et récite ses vers le lendemain à Tchoukovskaïa. Instantanément, celle-ci les retient tandis qu’Akhmatova brûle les notes avec ses cigarettes. Sept à onze amis sûrs sont métamorphosés en livres vivants, en attendant que l’étau se desserre et que les « temps nouveaux » de la période Krouchtchev, qui se révéleront bien décevants, permettent quand même de sortir quelques plaquettes, dûment filtrées par la censure.

 

Longtemps avant que le numérique atrophie la mémoire, ce récit nous rappelle un temps où la littérature se faisait par cœur ; on découvre comment pouvait s’élaborer une contre-histoire de l’oppression, dans un pays où ingénieurs, chauffeurs de taxi ou paysans connaissaient les vers d’Akhmatova. L’Etat aura beau adopter deux résolutions contre elle, en 1925 et en 1946, « la conscience que même dans la misère, dans le ­malheur et dans la souffrance, elle était la poésie, que c’était elle la vraie grandeur et non le pouvoir qui l’humiliait, cette conscience lui donnait la force de supporter la pauvreté, les humiliations et le malheur ».

 

Akhmatova compose la nuit et récite ses vers le lendemain à Tchoukovskaïa. Instantanément, celle-ci les retient tandis qu’Akhmatova brûle les notes avec ses cigarette.

 

Dans ce journal, véritable anthologie de la grande poésie russe du XXe siècle grâce aux innombrables citations, Akhmatova se voit souvent campée en impératrice byzantine sans couronne, exploiteuse à l’occasion, conciliant en une seule personne « l’orgueil et la vulnérabilité ». Elle sait pourtant montrer de la compassion pour d’autres désastres que les siens. En 1940, depuis Leningrad, elle évoque Paris sous une botte, allemande cette fois : « Mais le fils ne reconnaît pas sa mère,/ Le petit-fils se détourne en pleurant,/ Et les têtes s’inclinent plus bas./ La lune oscille comme un balancier. Eh bien, voilà quel ­silence s’abat/ Aujourd’hui sur Paris occupé. »

Elle se passionne pour l’histoire, pour la littérature étrangère. Elle ­confie avoir lu six fois Ulysse, de Joyce (malgré son côté « pornographique », dit-elle), s’intéresse à Faulkner, à Leopardi et même à Thérèse Desqueyroux, de Mauriac (qui, selon elle, sonne faux)… Elle accueille à bras ouverts les ­premiers poètes et écrivains de la génération dissidente, Joseph Brodsky ou Alexandre Soljenitsyne, qui la fréquentent à la fin de son existence.

 

 

« Venez me voir le plus vite possible », martèle Anna tout au long du livre à son amie, pas seulement pour transmettre des plaintes ou son indignation, mais aussi pour échanger potins et anecdotes. Et Lydia de s’exécuter, sur la glace de Léningrad ou sous la canicule ouzbèke. Parfois elle explose, quand Akhmatova, jamais avare de jugements tranchés, dénigre Tchekhov ou Anna Karénine, juge raté Le Docteur ­Jivago, de son ami Boris Pasternak (Gallimard, 1958), contraint de renoncer à son prix Nobel en 1958. La description, par Lydia Tchoukovskaïa, de l’enterrement de celui-ci, manifestation muette de protestation contre le Kremlin, le 2 juin 1960, est l’un des sommets de ce livre incroyablement riche. Car, ces Entretiens le montrent, la poésie écrit l’histoire autant qu’elle peut en être la victime.

 

La couverture du livre reproduit un portrait d’Anna Akhmatova par Modigliani.

 

 

EXTRAIT

 

« [21 décembre 1962] Nous évoquons un sujet de conversation qui est sur toutes les lèvres : (…) le fait que Khrouchtchev aurait dit que Staline n’était pas dépourvu de ­mérites. On a pu vivre sous Staline (nous l’avons fait), on a pu écouter et lire les louanges de Staline (nous n’avons rien fait d’autre pendant trente ans). Mais l’idée de supporter le moindre éloge de lui main­tenant, après tout ce qui s’est passé, c’est devenu impensable. C’est une injure à des millions d’êtres humains, vivants et morts. – C’est aussi intolérable que la « répétition » par laquelle nous sommes déjà passés, a dit Anna Andreïvna [Akhmatova], au moment où, en 1948-1949, on s’est mis à arrêter de nouveau ceux qui étaient revenus après l’année 1937. Vous vous souvenez ? Je sais qu’il y a eu beaucoup de suicides parmi ceux qui s’attendaient à une nouvelle arrestation. Les gens ne pouvaient supporter d’être arrêtés une deuxième fois. Allons-nous supporter, nous, qu’on se remette à encenser Staline ? Après la divulgation de ses instructions sur la torture ? »

Entretiens avec Anna Akhmatova, page 740

 

 

« Entretiens avec Anna Akhmatova » (Zapiski ob Anna Akhmatovoy), de Lydia Tchoukovskaïa, traduit du russe par Lucile Nivat, Geneviève Leibrich et Sophie Benech, édité par Sophie Benech, Le Bruit du temps, 1 248 p., 39 €.

 

https://www.lemonde.fr/critique-litteraire/article/2019/12/11/anna-akhmatova-une-voix-libre-sous-la-terreur_6022516_5473203.html

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La joie libère ?

14 Novembre 2019, 12:08pm

Publié par Grégoire.

La joie libère ?

 

Alexandre Jollien : Les stoïciens avaient coutume de distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend guère. Cette distinction en apparence banale est à revisiter chaque jour pour repérer ses failles, ses ressources, et avancer. S'abandonner à l'instant, c'est s'épuiser tout entier, se donner complètement au moment. En cela, les enfants sont des maîtres : quand ils pleurent, ils pleurent ; quand ils rient, ils rient. En somme, s'abandonner à l'instant, c'est mourir et renaître à chaque seconde. La résignation et le fatalisme participent de l'immobilisme. L'abandon, c'est plutôt refuser de refuser le réel...

Mais s'abandonner, "lâcher prise", ne serait-ce pas un exercice plus facile pour celui qui n'a rien, ou presque rien, que pour celui que la vie a bien servi ? 

Je me méfie de l'expression "lâcher prise". Quand on va mal, lâcher prise, c'est encore une exigence supplémentaire, quand la vie est déjà excessivement exigeante. Il s'agirait selon moi de lâcher même le lâcher-prise... Je constate, il est vrai, qu'à l'institut pour personnes handicapées où j'ai vécu je goûtais davantage l'abandon et la joie, car, justement, je n'avais rien à perdre. Aujourd'hui que la vie m'a un peu mieux gâté, je crains de perdre mes proches, mes amis, ma santé. L'exercice, l'ascèse, ce serait de laisser être l'existence, la peur, les laisser passer sans même vouloir m'en débarrasser. Lutter farouchement contre une émotion perturbatrice lui confère une énergie folle qui la nourrit.

Si cette vie, précisément, vous avait "bien servi", auriez-vous pu être ce quasi-bouddhiste que vous êtes devenu ? 

Je pense que la souffrance de n'être pas comme les autres m'a contraint à revenir à l'essentiel, à bien m'entourer et à pratiquer une ascèse. Cependant, j'ose espérer qu'il ne faut pas obligatoirement être dans la misère pour s'orienter vers une voie spirituelle. Je constate aussi que, quand la vie me sourit, j'ai tendance à lever le pied et à m'éloigner un tout petit peu de cette ascèse. Mon existence se déroule comme si je devais être en pleine mer et dans la tempête pour véritablement commencer à apprendre à nager.

Vous écrivez : "Conquérir la joie est le but de ma vie"... Mais de quelle joie parle-t-on lorsqu'on est, comme vous, un "handicapé"? 

La joie est un abandon au réel tel qu'il se propose. Je ne distinguerai pas diamétralement la joie de la personne handicapée de celle d'un individu en bonne santé. Cependant, la joie, pour moi, est essentiellement liée à la liberté intérieure. Elle annonce, comme le disait Bergson, que la vie gagne du terrain. En ce sens, le handicap, les moqueries qu'il déclenche peuvent me donner l'occasion d'évaluer ma petite liberté intérieure et de la nourrir un tant soit peu.

A ce propos, vous citez souvent le "soutra du diamant", attribué à Bouddha, qui affirme en substance, et de manière fort énigmatique : "Bouddha n'est pas Bouddha, et c'est pour cela que je l'appelle Bouddha"... 

Je me réjouis de lire ces paroles que je me répète à loisir, et qui résument l'ascèse que j'essaie de développer. Dans un bus plein à craquer, sous les moqueries, je me dis effectivement : "Alexandre n'est pas Alexandre, c'est pourquoi je l'appelle Alexandre." Devant la difficulté du quotidien, je me répète : "La souffrance n'est pas la souffrance, c'est pourquoi je l'appelle la souffrance." Cela me guérit et me sauve. C'est proprement génial : à la fois, la souffrance n'est absolument pas niée - ce ne serait que pure maltraitance - et, dans le même temps, on ne se fixe pas en elle. C'est le principe de la non-fixation : dès que je me fige dans une image de moi-même, dès que je m'arrête ou que je me braque sur un sentiment, je souffre. Aussi, la phrase du "soutra du diamant" opère comme un outil et m'invite à vivre renouvelé à chaque instant.

Pardon, mais pour en rester à un aphorisme zen que vous citez volontiers : "Que peut faire le renard pour ne plus être un renard ?" 

Voilà un koan[ndlr : une courte phrase utilisée dans les écoles zen pour la méditation] qui m'a bouleversé. Un renard ne peut rien faire pour être autre chose qu'un renard. Je ne puis rien faire pour être autre que qui je suis. Pourtant, du matin au soir, je m'évertue à vouloir me changer, à vouloir être quelqu'un d'autre, à jouer un personnage, à tenir mon rang. Pour moi, la joie, l'abandon, c'est précisément cela : être pleinement ce que nous sommes, être pleinement humains, faillibles, vulnérables. Paradoxalement, c'est cela qui nous conduit au progrès. Plus j'essaie d'être quelqu'un d'autre, moins je me donne la chance d'exister librement.

Ce qui donne une force particulière à votre discours, c'est qu'on se dit : "Si Alexandre Jollien, avec son infirmité, trouve de la joie à être ce qu'il est, comment pourrais-je moins faire, moi qui ai la chance d'avoir plus de chance que lui ?" 

La suprême chance, c'est de savoir faire avec sa malchance. Pour ce faire, il s'agit d'être bien entouré et, à mes yeux, de pratiquer une voie spirituelle. Mon grand problème a été d'idéaliser les autres et de faire le raisonnement inverse. Les autres, les personnes en bonne santé, me disais-je, ont tout pour être heureuses... Mais ma joie est avant tout un mode d'être...

Comment vous y prenez-vous, chaque matin, pour "bien faire et vous tenir en joie" - puisque tel est le programme spinoziste auquel vous vous conformez ? 

Depuis peu, notamment grâce au film "Intouchables", j'ai pris conscience que j'avais besoin d'aide pour les actes quotidiens. J'ai fini par comprendre que le handicap risquait, à long terme, de m'épuiser. Aussi, un assistant de vie vient tous les matins me donner un coup de main et nous avons établi un protocole de "mise en route". La première chose, avant les étirements, la douche et l'habillement, c'est accomplir une bonne action. Se décentrer, faire du bien. J'y vois une merveilleuse façon de démarrer la journée. Et de telles actions colorent tous les actes qui suivent. Dans le protocole, il y a aussi l'invitation à se détacher d'un objet par jour. Voilà qui est très concret, mais qui montre assez bien que la joie procède surtout du dépouillement, et non de l'accumulation.

On vous sent proche du bouddhisme, avec quelques lignes de fuite vers le christianisme et le spinozisme... Ce syncrétisme peut, a priori, paraître déconcertant... 

Je suis fondamentalement chrétien, mon coeur prie, et la personne de Jésus l'emporterait s'il fallait à tout prix "choisir son camp". Dans le même temps, il se trouve que la pratique du zazen m'aide à découvrir un esprit plus vaste et une joie qui sont déjà là, au fond du fond. Je ne parlerai pas de syncrétisme. J'essaie de suivre les pas du Christ. Et, paradoxalement, l'étude des textes bouddhiques et la méditation me conduisent au silence de la prière. Je crois qu'il y a des différences massives entre le bouddhisme et le christianisme ainsi que de fécondes convergences. Je renonce à établir des hiérarchies. Les deux voies peuvent nous conduire vers de très hauts sommets. Concrètement, la pratique du zen m'invite à mettre bas les idoles, à quitter peu à peu les repères, les catégories mentales qui entravent la liberté. Mais, d'emblée, la pratique du zen m'interdit de m'y installer et j'entends : "Le Christ n'est pas le Christ, c'est pourquoi je l'appelle le Christ." Plus je lis les soutras, plus l'Evangile me nourrit et plus je goûte à la transcendance, qui est insaisissable.

Comme saint François d'Assise, il vous arrive d'interpeller votre corps en le désignant par l'expression "Frère Ane"... Que voulez-vous dire ? 

Oui, j'aime à appeler mon corps Frère Ane. Mais j'avoue que je mets plutôt l'accent sur le mot "frère". La formule de saint François me paraît très douce, paradoxalement. Au fond, je commence à voir que le corps est un compagnon de route, que ses désirs, ses pulsions, ses besoins résistent parfois à la volonté, et tant mieux, finalement. Depuis, j'écoute Frère Ane...

Comment parvenez-vous à vous vacciner contre la colère, l'injustice, la mauvaise foi, l'imposture, et contre ce que les Pères de l'Eglise nomment le "mystère d'iniquité"? 

En laissant passer tout ça. En voyant aussi que je suis capable du pire comme du meilleur. Il est des attitudes très concrètes. Sans jouer aux vierges effarouchées, il suffit parfois de s'écarter des dangers, de détourner l'oreille des langues perfides, de se divertir un peu quand la colère ou la tristesse occupent le centre de la vie. Bref, de petites tactiques plus que des remèdes de cheval. Et, plus que tout, je crois que c'est la joie qui nous libère. Ce ne sont pas la privation et le renoncement qui mènent à la joie, mais c'est la joie qui conduit au détachement et qui aide à demeurer libre sans se laisser happer par les passions tristes.

https://www.lepoint.fr/chroniques/jollien-seule-la-joie-nous-libere-30-08-2012-1504569_2.php

 

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Ceux qui ne font rien, ce sont eux, les courageux.

3 Octobre 2019, 15:16pm

Publié par Grégoire.

Ceux qui ne font rien, ce sont eux, les courageux.

Quel regard portez-vous sur la politique et ceux qui la font exister?

FABRICE LUCHINI. - Je n’ai pas de grande légitimité pour porter un regard sur tout et je ne veux pas «poujadiser» en les prenant de haut, non, ou en les méprisant, surtout pas. Comment ne pas reconnaître, par exemple, le dévouement fabuleux des maires? Je ne les méprise pas du tout, mais, comment dire, je les trouve impressionnants de vitalité. Je ne pourrai jamais avoir leur vie pour une simple raison: ils n’ont pas le droit de flotter. Je ne les vois pas prendre le temps d’écouter Bach le matin. Tout cela est étranger à ma personnalité. Et puis, ils s’intéressent au réel, ils ont envie d’aider les gens, ils veulent changer le monde. C’est admirable mais, pour moi, c’est inaccessible. Quand je pense à leur existence, les mauvais jours, il m’arrive de songer à Sacha Guitry dans Faisons un rêve. On lui demande «Vous êtes avocat?», et il répond: «Oui, oui je suis avocat mais je n’exerce pas: je n’arrive pas à m’intéresser au problème des autres.» Il faut évidemment entendre tout ça avec la voix et le ton sublimes de Guitry.

 

Ils défendent des idées…

La question des militants me fascine. J’ai posé cette question à Olivier Besancenot. Il était sur le quai d’une gare. Je lui ai dit: «J’ai une question à te poser: pourquoi Krivine?» Pourquoi un homme cultivé, qui a traversé le gauchisme, qui a vécu la trahison des socialistes modérés, continue à croire cinquante ans après que la seule solution à l’existence, c’est l’appropriation des moyens de production par la classe ouvrière? Je n’ai pas d’opinion sur le fond, mais je reste fasciné par la constance de Krivine.

 

Les hommes de pouvoir vous impressionnent-ils?

Bien sûr. Ils ont un charisme qui les réunit tous: de Giscard à Hollande, de Chirac à Macron, en passant par Sarkozy. Ils sont comme les grandes stars: à la seconde où ils te disent bonjour, tu es choisi, tu es élu. Aucune frontière. Aucune distance entre ce qu’ils sont et ce que tu es. Tu es des leurs. Leur aisance communicative frise le génie. Tu n’es pas moins qu’eux. Comme avec Johnny Hallyday. Je me souviens d’après-midi avec lui. On discutait: il me parlait des rôtissoires. Il faut savoir qu’à ce moment-là, il regardait toute la nuit le «Téléachat». Il me disait: «Tu sais, comme je ne peux pas aller dans les magasins j’achète via le “Téléachat”. Notamment des rôtissoires.» Il en avait acheté une centaine et il en offrait à ses copains. «Est-ce que tu aimes les rôtissoires?» Il me demandait ça d’un coup. Le surgissement de cette question avait quelque chose de troublant: «Tu aimes bien les rôtissoires, toi?»

 

Qu’est-ce qui anime, selon vous, les hommes politiques?

Je n’ai pas de réponse précise… Peut-être la volonté de toute-puissance? Le divertissement pascalien, certainement. Je discutais cet été avec François-Xavier Bellamy justement de Pascal, ce moraliste génial. Nous parlions de l’idée selon laquelle les rois ont un métier merveilleux parce que des centaines de gens passent leur temps à leur faire oublier leur humaine condition. Pascal dit vrai: les hommes politiques n’ont plus aucun problème métaphysique. Ils bossent de 7 heures à 23 heures. Pas de place pour le tourment.

 

Il faut reconnaître qu’ils ne comptent pas leur temps...

C’est leur privilège. Ce ne sont pas les grands travailleurs qu’il faut aider mais les oisifs. Ceux qui ne font rien, ce sont eux, les courageux. Affronter l’absurdité de la vie face à aucune insertion sociale, c’est inouï. Le héros métaphysique, ce n’est pas Mark Zuckerberg, c’est celui qui est confronté à la retraite. La grande référence de l’homme de droite, c’est celui qui dit: «Moi, j’ai beaucoup bossé.» C’est méritoire mais, en fin de compte, c’est assez simple! Ce qui est épouvantable, c’est de ne pas être occupé. La retraite (et le mot le dit), c’est se retirer du monde, c’est une sorte de leçon de ténèbres. «Vieillir, c’est la dépression, me disait un psychanalyste, tu peux toujours demander à ta femme de 85 ans de s’habiller en Jamaïcaine dans un Club Méditerranée avec des colliers de fleurs, ça n’enlève pas le problème: c’est bientôt la fin.» Et quelle admirable endurance ont les êtres humains! C’est une leçon absolue.

 

Si vous ne parvenez pas à être de gauche, vous êtes donc de droite?

Je suis assez flottant idéologiquement, mais je n’ai pas le mythe du gagnant. J’ai rencontré des gagnants (ils étaient souvent de gauche): j’étais accablé de leur pauvreté. Quand je suis à l’île de Ré et que je vois plein de gens du CAC 40, je mesure leur misère intérieure. Je préfère la nuit lire le journal de Cioran. Il a presque tout raté, Cioran, mais sa culture est absolument immense. Il connaît tout, Cioran: le christianisme, l’hindouisme, le bouddhisme, le tantrisme. Les gens du CAC 40, comme les politiques, n’ont plus le temps de ne rien connaître.

 

Suivez-vous la campagne des élections municipales à Paris?

Au tout début de la campagne de Cédric Villani, vu mon tempérament pessimiste, j’ai eu peur pour lui. À cause de la cravate, peut-être, une lavallière. Je craignais que les gens pensent comme Nietzsche: «Méfiez-vous des hommes pittoresques.» Quand Villani a surgi, moi qui ne suis pas un fin interprète de tout ça, je me suis interrogé: «La lavallière passera-t-elle?» C’était un peu comme quand, lors d’un dîner avec Édouard Balladur, j’ai vu son loden, le teckel… Je me suis dit: «Aïe! Aïe! Aïe! Ça va pas être facile.» Balladur était très fin et très intelligent, mais ça n’a manifestement pas marché. À cause sans doute du loden, ou du teckel, ou des deux. Puis la médaille des mathématiques, chez Villani, m’a impressionné. D’autant que je hais cette matière: c’est à cause d’elle que je me suis fait renvoyer de l’école. Après, ce sont les cheveux qui m’ont étonné chez lui. Tout m’a étonné jusqu’au moment de la danse. Parce qu’il a dansé. Vous vous souvenez du questionnement de Nietzsche: quand je vois un homme, un écrivain, la première chose qui me traverse l’esprit, dit le philosophe, se résume en une question: «Sait-il marcher?» Mieux: «Sait-il danser?» Villani, on ne peut pas dire qu’il danse mal, mais on ne peut pas dire qu’il danse bien. Il est peut-être en train de créer une nouvelle grille de la danse. Et là, je me dis que tout est possible…

 

Que pensez-vous d’Anne Hidalgo?

Il faut dire toute notre sidération pour cette femme, maire de Paris, qui est parvenue, à certains moments de la journée, à immobiliser un million de voitures. Ce n’est pas rien, quand même, un million de voitures! D’autant qu’elle les immobilise avec une absence de révolte de l’homme à la voiture. C’est quand même très fort. L’homme à la voiture est un agneau avec Hidalgo alors que l’homme à la voiture, avant, était un agressif, un couillu. L’homme à la voiture la ramenait avec sa grosse bagnole mais l’homme à la voiture aujourd’hui ne dit plus rien. L’homme à la voiture est éteint. L’homme à la voiture désormais a peur, les rares fois où il avance. Il se dit qu’il peut écraser deux piétons, cinq trottinettes et une dizaine de vélos. L’homme à la voiture a été émasculé. Il ne se révolte pas. Il vient de sa banlieue, il attend des heures entières, il repart, mais il ne dit rien. Il se tait, il n’a plus droit à la parole puisqu’il n’habite pas à Paris. Il n’a pas un appartement à 12.000 euros le mètre carré. Il est éteint socialement, psychiquement, spirituellement. On l’a écrabouillé.

 

Il regarde passer les vélos?

C’est ça, le prodige d’Anne Hidalgo. Elle est parvenue à provoquer une transmutation des valeurs en changeant la nature de ceux qui créent le chaos. C’est-à-dire que le bruit, l’agressivité, la méchanceté ne sont plus du côté de la voiture. Ils ont basculé du côté du deux-roues! On ne parle pas assez de la méchanceté des deux-roues. Il y a trente ou quarante ans, le deux-roues, c’était la continuité de la vie en Italie, c’était la possibilité d’être Nanni Moretti sur son Vespa. L’homme du deux-roues n’avait pas besoin d’agresser au feu rouge, parce qu’il savait qu’il ne serait jamais pris dans aucun embouteillage, il n’y avait donc aucune raison de paniquer. Maintenant, le deux-roues fait un départ fulgurant, bruyant, hystérique quand le feu devient vert. Il n’a plus aucune poésie. Autrefois, le deux-roues, c’était Vacances romaines, Audrey Hepburn. Les deux-roues nous disaient: «Nous n’appartenons pas à ce monde, nous sommes libérés de toute entrave.» Le deux-roues, c’était avoir le visage dans le vent. Aujourd’hui, les conducteurs ont leur portable dans chacune des oreilles, écrasé entre leur casque et leur tête. Observez les deux-roues et vous comprendrez le siècle que nous traversons.

 

Vous pratiquez le deux-roues?

Depuis quarante ans. Quand j’étais coursier, la plus belle période de ma vie (c’était il y a très longtemps), je traversais la place Saint-Augustin avec ma mobylette bleue, mon panier Labiche dans lequel je transportais des salades hawaïennes, des bœufs bourguignons. Je faisais quinze adresses et quand, vers 9 heures, l’air était plus frais, on sentait qu’on n’était pas loin du Havre, pas loin d’Honfleur, on sentait qu’il y avait de la Manche et un peu d’Océan. Ma mère me disait: «Plus je sens que tu as bonne mine, plus je t’encourage à rouler comme ça dans Paris.» Le temps depuis a passé et cette ville est de moins en moins habitable, elle est devenue tragiquement visitable.

 

En quoi le personnage que vous interprétez dans le film Alice et le maire vous ressemble-t-il?

Je dis dans ce film des choses qui sont à l’opposé de ce que je pense. Je ne suis pas progressiste et, même quand on me parle de progrès, je me méfie. Je ne suis pas socialiste non plus et, quand on m’en parle, je pense souvent comme Flaubert quand il était accablé par les leçons de socialisme de George Sand, et qu’il lui répondait: «J’ai l’entendement obtus pour les idées peu claires. Je retourne chez les Bédouins, ils sont libres.» Mais cela n’a rien à voir avec le jeu d’acteur.

Ce personnage est au cœur d’une crise existentielle. Il veut se nourrir dans la tradition philosophique. Il a toujours eu des idées et là, il n’a plus aucune idée. Il est énigmatique. Mais, pour jouer ce rôle, je me suis contenté de suivre le texte admirablement écrit par Nicolas Pariser. En réalité, nous sommes des mystiques du texte pour que le texte n’existe plus au moment où le gars dit: «Moteur!»

 

Mais vous incarnez parfaitement ce maire…

On incarne grâce à la structure écrite. C’est véritablement le travail du texte qui fait que je n’ai aucun besoin de penser l’état psychologique du maire. Il ne faut jamais travailler en psychologisant. Je n’ai rien intellectualisé. Il fallait, avec cette merveilleuse Anaïs Demoustier, respirer le texte. Ce serait une catastrophe de penser son rôle. On ne doit pas être trop informé sur le personnage. Les informations rendent malicieux, rendent intelligent: deux choses impossibles dans notre métier.

 

C’est un film très écrit.

Comme Guitry, comme Pagnol, comme Rohmer, Nicolas Pariser, le metteur en scène, offre des dialogues d’une précision absolue, d’une drôlerie efficace. Les gens rient beaucoup. Vous me direz que tout le monde rit tout le temps aujourd’hui, mais je crois que, devant ce film, les spectateurs ne ricanent pas, j’oserais même dire que leur rire est franc et qu’il est fin.

 

La structure porte l’acteur comme au théâtre…

Je prépare un spectacle pour le mois de novembre, en plus des Écrivains parlent d’argent, un spectacle sur les portraits qui s’appellera Conversation. Dans le spectacle, Jean Cau sera central, mais on entendra Rimbaud, Baudelaire, Philippe Lançon et, pour le portrait de Molière, j’ai cherché longtemps sans trouver. Et puis quelque chose s’est imposé: Alceste et Philinte ; c’est eux, Molière.

 

Pourquoi le portrait?

Le portrait, c’est ce qui m’intéresse le plus dans la littérature. Il révèle la vérité que les êtres dissimulent toute leur existence. «Je ne m’intéresse plus aux hommes, à leurs opinions, c’est leur trognon qui m’intéresse, écrit Céline à Emmanuel Berl. Pas ce qu’ils disent, mais ce qu’ils sont. La chose l’homme en soi c’est presque toujours le contraire de ce qu’il raconte mais c’est là que je trouve ma musique dans les êtres malgré eux. Pas dans l’angle qu’ils me présentent. Je les viole.» Les journalistes, les politiques regardent les choses dans l’angle qu’on leur présente. L’observateur littéraire est un ramasseur de croquis. «Nous avons cueilli quelques croquis pour votre album vorace», dit Baudelaire.

 

Pourquoi Jean Cau?

Le hasard peut être un peu la grâce. Jean Cau, pour la légende, c’est l’ancien assistant de Jean-Paul Sartre qui abandonne sa famille et qui rejoint Le Figaro Magazine et Paris Match. Un vieux con, Jean Cau? Un Saint-Simon contemporain et je n’exagère pas.

 

Que cherche un comédien?

«Pour être comédien il faut se montrer, dit Jouvet. C’est d’abord un plaisir de vanité pure et de présomption téméraire qui dure parfois jusqu’à la mort. Mais un jour, tu t’aperçois que pour vraiment exister, il faut se dépersonnaliser. Si tu veux être toi-même, il faut abandonner toute ton identité.» Pour être soi-même, il faut s’oublier et, surtout, surtout, abdiquer l’intelligence. Si quand tu joues Alceste tu arrives avec ta colère moderne, immédiate, psychologique, ta petite colère en quelque sorte provoquée par un taxi, les impôts ou autre chose de bien médiocre, tu dévoieras le texte et on n’entendra plus rien. La colère d’Alceste est universelle, elle n’est pas psychologique.

 

Êtes-vous nostalgique?

Tout a été dit là-dessus: certains disent que c’est un péché et d’autres une merveilleuse matière à création. Sur tout ça, on ne peut constater qu’une chose: le génie prophétique de Philippe Muray. Avec lui, toute l’époque a été photographiée, analysée et est devenue un prétexte à rire. Il a vu la glisse comme idéal, l’infantéisme, l’enfant-roi comme morale, l’empire du Bien, le tourisme de masse comme anéantissement de toute réalité des pays dans leur mystère: «Elle est morte un matin sur l’île de Tralâlâ, des mains d’un islamiste anciennement franciscain, prétendu insurgé et supposé mutin qui la viola deux fois puis la décapita…» La ville comme parc d’attractions. Les cataclysmes. Le festif comme unique réalité qui détruit toute la richesse du réel.

 

Les cataclysmes?

Il y a vingt-cinq ans, je vais déjeuner avec Michel Bouquet. On entre dans un restaurant en haut de la rue Caulaincourt qui s’appelle La Terrasse… «Quand on arrive vers ces heures-là, écrit Céline, en haut du pont Caulaincourt on aperçoit les premières lumières de Rancy. C’est sur l’autre bord Rancy.» La femme qui nous accueille nous dit: «Fumeur ou non-fumeur?» Bouquet me regarde et me dit: «Tchernobyl vient de nous éclater à la gueule et elle nous demande si c’est fumeur ou non-fumeur.»

 

Quid du réchauffement climatique?

On pourrait considérer que par sa prodigieuse formule «L’Occident s’achève en bermuda», Muray évoquait sans le savoir le réchauffement climatique. Je n’ai pas envie de jouer les Cassandre mais, dans le Midi, il n’y a plus d’eau ; à Paris, il n’a pas plu pendant trois mois, mais tout le monde est content d’être en tongs au mois d’octobre. Les gens sont à la fois écolos et fous de bonheur d’avoir le cul à l’air jusqu’à fin novembre. Tout cela est fascinant.

 

L’éternel été vous angoisse?

Cette formule idiote qu’on entend maintenant: «Bel été!», «J’espère que vous avez passé un bel été.» Pourquoi tout d’un coup dans les mails, les SMS, tout le monde s’est mis à dire «Bel été»? Les gens auront-ils le courage de dire en janvier «Bel hiver»? Personne ne dit jamais «Bel hiver» ! «Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres/Adieu, vive clarté de nos étés trop courts/J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres/Le bois retentissant sur le pavé des cours/J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe… C’était hier l’été ; voici l’automne!» Vous préférez «Bel automne» ou Baudelaire? Moi, j’ai choisi mon camp.

 

http://www.lefigaro.fr/vox/culture/baudelaire-hidalgo-le-pouvoir-l-argent-fabrice-luchini-se-confie-au-figaro-magazine-20190927

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y a-t-il une issue lumineuse à l'actuel effondrement de la condition humaine ?

21 Septembre 2019, 18:29pm

Publié par Grégoire.

y a-t-il une issue lumineuse à l'actuel effondrement de la condition humaine ?

La question posée par Bobin est celle-ci : y a-t-il une issue lumineuse à l'actuel effondrement de la condition humaine ? Sa réponse est oui, et c'est ce qui fascine. Oui, parce qu'il est du devoir de chacun de faire pousser un arbre jusqu'au bord du gouffre. Dans Éclat du solitaire, Bobin relève que le mot « manne » — cette nourriture tombée du ciel pour nourrir les Hébreux dans leur exode — signifie originellement un étonnement : « Qu'est-ce que c'est que ça ? » N'oublions pas que cet aliment, dit la légende, descend du ciel, donc ne doit rien au monde : telle sera, toujours, la première réponse des doctes au surgissement d'une parole qui semble n'appartenir en rien à leur socle culturel ou religieux : le « qu'est-ce que c'est que ça ? » est le doigt de l'Inquisiteur désignant ce qu'il ne peut entendre car tout en lui  habitudes, coutumes, rationalités, croyances — refuse de le comprendre. Telle fut, longtemps, la réponse  trop hâtive des lettrés aux livres de Bobin. Cette dureté dans la réception de l'œuvre la fortifia, accentua paradoxalement sa singularité, tout en l'épurant.

Dans ce camp de concentration qu'est le monde (Robert Antelme), tel un oiseau perché sur des fils barbelés, Bobin persiste à chanter malgré la nuit grandissante. Aujourd'hui, sa persévérance force l'admiration. Ceux qui s'étaient éloignés à l'approche du Très-Bas s'approchent à nouveau pour l'entendre. Devant les blessures infligées à la nature par les hommes, ceux qui raillaient hier son François d'Assise ne  peuvent que reconnaître la lucidité visionnaire de Bobin. Ce Cahier fait apparaître les nœuds de vérité qui trament cette œuvre vivace, où semble se réfugier tout ce qui reste de profondément humain. Il est la dernière étoile visible de cette Constellation des Poètes dont le fourmillement lumineux forme depuis toujours le terreau des pensées et des rêves, et sans laquelle la terre ne serait qu'un caillou sans vie.
 
Cahiers de l'Herne.

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Qu'est-ce que nous aimons dans ceux que nous aimons ?

7 Septembre 2019, 01:02am

Publié par Grégoire.

Qu'est-ce que nous aimons dans ceux que nous aimons ?

Qu'est-ce que nous aimons dans ceux que nous aimons ? Nous croyons les aimer eux-mêmes, mais qu'est-ce que c'est : ‘eux-mêmes’ ? Où s'arrête la personne, ses contours, ses limites, où commence ce qui en elle est bien plus qu'elle, la douleur dans sa voix, l'innocence dans ses yeux ?

Christian Bobin.

 

 

La vérité la plus profonde d'une personne n'est pas ce qu'elle fait, ou ses actes, bons ou mauvais. Elle est dans ce que nous ne pouvons pas faire. Elle est dans l'accueil de ce qui est et qui s'impose à nous. C'est ce qui est, qui existe et qui n'est pas nous, qui nous renouvelle et nous fait naitre à nous-même ! 

La vérité de notre personne implique donc une conversion du regard : contempler c'est voir ! C'est à dire, ne jamais aborder le réel, l'autre ou soi-même à partir de ce que nous en connaissons déjà, à partir du passé, ou encore à partir de nos compétences ou de nos choix. On ne nait à nous-même, que dans la mesure où on laisse ce qui existe nous déborder, nous faire naitre à autre chose que nous, que ce que nous pensons, rêvons ou désirons...

Autrement, nous nous empêchons d'aller plus loin que nous même. Nos rêves, aussi grand soient-ils, sont rien à coté de ce qui existe. Et on sait combien nos rêves peuvent nous tyranniser, nous faire rester relatifs à nous-mêmes et tuer un lien d'amour, faire avorter un lien personnel qui, lui, nous oblige à nous quitter nous-mêmes... Pourquoi ? parce que nos rêves, nos projets sont nos bébés, ils sont notre prolongement, on les maitrise, on voit leur fruit, ils nous ennoblissent. L'autre, en nous attirant nous appauvrit, nous rend vulnérable, relatif et fragile. Et ça, c'est insupportable pour quelqu'un qui fait de soi-même, sa fin, son but. 

Seul l'autre dans sa bonté personnelle nous permet de nous quitter nous-mêmes et nous ouvrir au Tout-Autre. 

Grégoire Plus.

 

 

Je voudrais arriver à la mort aussi frais qu'un bébé, et mourir avec cet étonnement des bébés qu'on sort de l'eau. L'émerveillement crée en nous un appel d'air. L'éternel s'y engouffre à la vitesse de la lumière dans un espace soudain vidé de tout... » 

Christian Bobin. 

 

 

 

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Quel sens a tout ce que tu fais ?

28 Août 2019, 09:14am

Publié par Grégoire.

Quel sens a tout ce que tu fais ?

«La vie en occident est devenue longue et stupide. Elle n’a plus de sens, elle n’est souvent qu’une suite d’émotions mises bout à bout. Tout est source d’angoisse, plus rien n’a de sens. On est même face à un abîme de non-sens. La ‘liberté’ de penser comme on veut et le sur-développement des techniques ont fait de nous des errants ! On n’est plus occupé qu’à gérer son capital santé ou à entretenir son confort. La seule liberté que nous ayons gagnée est le choix de notre lieu de vacance!  

On est arrivé à une totale insignifiance de notre vie. Nos actes n’ont plus aucuns liens entre eux. On passe son temps à se fuir. Transportant avec soi ce rapport univoque à un monde plat et source d’ennui, on se réfugie dans ses petits plaisirs. Et tous les jours on a la même image insignifiante et monotone d’un même jour universel.

L’homme déchoit à sa vocation. ‘Rester jeune’ devient le sens de sa vie : avoir tous les jours 15 ans. Bientôt, le bonheur sera de ne jamais être né ! Et on façonne sa conscience en évitant l’absurde, l’ennui et l’angoisse en remplissant ses heures creuses par l’industrie des loisirs, qui agissent sous forme de stimuli saturant les sens. […]

On a abolie le temps, le sujet et l’espace par un réseau sans centre : internet. Le langage n’est plus qu’une estimation numérique gratuite : 60%, 90%... car le chiffre est devenu le garant du réel. Ou encore un pure outil : depuis l’ONU, le SIDA, jusqu'à soi-même qui n’est plus qu’une ADN. On est entré dans une pensée on ne peut plus binaire du ‘j’aime, j’aime pas’.

Avant on distinguait l’homme de l’animal par la raison. Maintenant on distingue l’homme de la machine par ses désirs individuels et ses comportements pulsionnels : on s’éclate, on craque pour…, on zappe… Tout est anticipé et manipulé : on se personnalise avec des produits vendus à des millions d’exemplaires. L’homme est devenu un souriant crétin. »

Olivier Rey. Itinéraire de l’égarement.

 

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La joie signale que nos vies sont tournées vers plus grand que nous

24 Août 2019, 09:47am

Publié par Grégoire.

La joie signale que nos vies sont tournées vers plus grand que nous

Quelles sont les nuances de la joie ?

Emmanuel Godo : Il y a beaucoup de couleurs de la joie, parce que la joie est liée à l’inattendu. Elle n’a pas nécessairement de signes avant-coureurs. Ce qui la caractérise, c’est une sorte d’allégresse qui vient d’un allégement des choses. Sans nier la dureté de l’existence ni les lourdeurs de ce que nous vivons parfois, quelque chose s’y rappelle à nous de plus fondamental. Comme si un voile tout à coup se déchirait ou s’entrouvrait vers une sorte de patrie première. Quand la joie apparaît, je sens que j’appartiens à ce dont elle me parle. Les problèmes momentanément s’évaporent dans une forme de confiance dans la vie qui se signale à moi comme si c’était la première fois.

Ce qui provoque la joie peut être un « presque rien », comme dirait Jankélévitch : un visage, un paysage, une musique… Il n’y a pas d’habitude dans la joie. Tout y est événement.

Dans votre livre (1), vous évoquez des lieux de la joie – la maison de votre enfance – et des temps de la joie – comme les nuits…

E.G. : Chacun a son paysage intérieur de la joie, lié aux lieux et aux moments où nous avons été heureux. La maison de mon enfance en fait partie, parce qu’elle fut le lieu premier d’une confiance dans la vie. Quant aux nuits, j’aime évoquer leur « étrange joie ». Je sais que la nuit peut être violente, dure, qu’elle exacerbe le sentiment de solitude, le malaise, le mal-être. Elle peut être un miroir grossissant de nos angoisses. Pourtant, la nuit, l’esprit se met à l’écoute de notre condition la plus fondamentale. J’y ressens la joie d’être comme le premier homme. Dans la nuit, nous retrouvons notre nudité la plus élémentaire, en deçà de notre savoir et de notre culture. Tout est à reconstruire, comme si nous n’étions étayés par rien ou presque. Dans la nuit, je ressens que notre chair est faite pour une paix très heureuse.

L’enfance fut pour vous un temps de joie, mais déchiré par la mort de votre père. Diriez-vous que l’enfance a, en dépit du malheur possible, une accointance particulière avec la joie ?

E.G. : Oui, tout à fait. De ce point de vue, l’enfance n’est pas un âge ou un temps. Elle n’appartient pas au passé. C’est le feu premier. Nous en gardons la braise.

Le lien de l’enfant à la joie est lié au fait qu’il n’est pas façonné par la société, par son utilitarisme, son pragmatisme. Il est un être essentiellement poétique, même s’il existe des enfants immédiatement happés par le social dont la part de poésie est amoindrie. L’enfant est un être poétique et spirituel. Il veut de la grandeur, qu’il va parfois trouver dans des choses très simples. Il a besoin d’aventure, de contemplation, de tout ce qui ne s’achète pas, ne se possède pas. Il voit où est l’aliment dont nous avons besoin.

La mort de mon père a été la grande césure de mon enfance. Ce fut très douloureux, mais c’est une blessure qui, avec le temps, s’est transformée en quelque chose de très paisible. Mon père m’a appris énormément à travers la mort, sa mort. Je sais désormais qu’on vit avec elle et que la présence des morts en nous peut finir par être heureuse.

Vous avez écrit un précédent livre sur la tristesse. Quelle est l’émotion contraire de la joie ? La tristesse, la mélancolie, la colère ?

E.G. : Pour moi, le contraire de la joie, c’est plutôt l’indifférence. Quand je suis triste, je peux avoir l’impression que j’éprouve le contraire de la joie, mais en réalité la tristesse peut se transformer en joie. Il y a des passages entre ces deux émotions.

La mélancolie, sauf si elle est maladive, est plutôt une sorte d’aiguillon. Elle vient nous signaler que l’aliment que nous donnons à notre soif fondamentale n’est pas tout à fait le bon. La mélancolie n’attend qu’une chose, c’est de s’effacer devant la joie.

Quant à la colère, il me semble que la joie peut être colérique quand elle dit non aux simulacres de la joie. Aujourd’hui, nous sommes dans une société de l’euphorie factice, où on nous vend du bien-être en nous disant que c’est cela être heureux… La joie n’est pas antinomique avec la colère. Que serait une joie qui ne se sentirait pas intimement blessée par le malheur du monde, par le martyr de l’enfant, par l’injustice, par l’arrogance des puissants ?

Iriez-vous jusqu’à dire que la joie est-elle une émotion mal aimée de notre époque ?

E. G. : La joie ne se vend pas, elle ne s’achète pas. Elle est donc un trublion dans notre société marchande. Une force perturbatrice. Par ailleurs, dans le milieu littéraire qui est le mien, on a plutôt tendance à valoriser la mélancolie, les émotions négatives qui paraissent plus intéressantes. Au cours de mes études littéraires, on m’a seriné que c’est le malheur qui est intelligent, l’incapacité à être, la perversion, la subversion, la séduction… Quand ça claudique, quand ça ne va pas…

Je crois, au contraire, que la joie est le défi littéraire par excellence, parce qu’on ne peut que très difficilement la nommer. C’est pour cela, à mon avis, que les grands diseurs de la joie sont les poètes. Nous en avons aujourd’hui de magnifiques en France – Guy Goffette, Christophe Langlois, Jean-Pierre Lemaire, Dominique Pagnier, Richard Rognet, Jean-Marc Sourdillon… On ne les lit pas assez.

Aujourd’hui, je perçois un anti-christianisme latent autour de la joie. On va préférer parler de bien-être et de bonheur, qui sont compatibles avec une sorte d’irénisme et avec la société marchande. Parler de la joie avec une minuscule, c’est s’acheminer vers la Joie avec une majuscule. Et cela dérange…

Vous évoquez la « grande joie », celle qui traverse l’épreuve, la mort, l’absence… Cette « grande joie » est-elle encore une émotion ?

E.G. : Elle est très paisible en tout cas, et très paradoxale. C’est une paix, mais une paix qui aurait envie de déborder. Cette grande joie se dit, se chante, se célèbre, mais son foyer est extrêmement apaisé. C’est un feu paisible.

Que nous indique-t-elle ?

E.G. : Il me semble que cette grande joie est une gratitude, une reconnaissance pour ce qui m’est donné à vivre. Ce « merci » inclut les blessures, les bosses, les temps faibles que comporte toute vie. Nous ne pouvons pas faire l’économie de la mort, de l’abandon, de la disparition. On peut rêver à 20 ans de glisser sur la vie et de passer entre les gouttes du malheur, mais c’est une sorte d’utopie. On voudrait rester dans ce que j’appelle « la joie qui n’est pas encore la joie ». Une joie écervelée, imprévoyante, souverainement détachée. La joie de Musset, de Prévert, de Trenet… Cette joie qui ne sait pas qu’elle est un avant-goût, un balbutiement, un tâtonnement de la joie. C’est une naïveté, pour laquelle j’ai de la tendresse car cette joie naissante a sa saveur propre. Il ne faudrait pas l’engloutir trop vite dans la célébration de plus haut qu’elle. Elle est la première façon qu’un cœur a de s’ouvrir…

La grande joie, je la crois portée par l’envie de remercier. Elle nous fait entendre un tutoiement fondamental, qui nous constitue. Elle nous dit que notre première personne n’est pas le « je » mais le « tu ». Le croyant peut l’appeler Dieu, mais un incroyant peut, sans le nommer, avoir la prescience que la vie est mystérieusement ouverte.

Nos vies sont tournées, comme des héliotropes, vers plus grand que nous. La joie prend conscience de cela. Elle le signale. Elle est la jubilation de l’offrande. Je suis reconnaissant, non pas seulement d’avoir reçu, mais d’être moi-même l’offrande.

https://www.la-croix.com/Culture/joie-signale-vies-sont-tournees-vers-grand-nous-2019-08-23-1201042644?fbclid=IwAR2u6vFBMpHNLtBbR1rNw8mGXC1jwItfipIxPsw2ucT7XavIMI1msI05nlI

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Les mots de la vie intérieure

• Emmanuel Godo est né en 1965 à Chaumont-en-Vexin (Oise). Il vit à Lille et enseigne la littérature en classes préparatoires au lycée Henri IV à Paris.

• Il a publié de nombreux ouvrages, de la poésie (Je n’ai jamais voyagé, 2018, Gallimard), des essais (Léon Bloy, écrivain légendaire, 2017, Cerf) et des fictions (Les Trois vies de l’écrivain Mort-Debout, Busclats, 2018 ; Conversation avenue de France, Paris 13e, entre Michel Houellebecq écrivain et Évagre le Pontique moine du désert, Cerf, à paraître en octobre 2019).

Pour les éditions Salvator, il s’est engagé dans une trilogie : Ne fuis pas ta tristesse (2017), Mais quel visage a ta joie ? (2018) et un essai sur l’amour et la mort (à paraître).

• Chrétien, protestant luthéro-réformé, Emmanuel Godo écrit avec «la conviction que face à la négation programmée de l’homme, il n’y a qu’une urgence : réinventer la vie intérieure ».

 

(1) Mais quel visage a ta joie ?, Salvator, 190p., 18 €.

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Quitte ton pays, ta parenté, la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai...

7 Juillet 2019, 00:50am

Publié par Grégoire.

Quitte ton pays, ta parenté, la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai...

Le sanctuaire vers lequel il se dirige doit devenir par excellence "la tente de la rencontre", comme la Bible appelle le tabernacle de l’alliance. (…)

Vécu comme une célébration de sa foi, le pèlerinage est pour le chrétien une manifestation cultuelle à accomplir en fidélité à la tradition, avec un sentiment religieux intense et comme accomplissement de son existence pascale. La dynamique propre au pèlerinage révèle avec clarté certaines étapes que le pèlerinage rejoint, et qui deviennent un paradigme de toute sa vie de foi : le départ rend évidente sa décision d’aller jusqu’au but et de rejoindre les objectifs spirituels de sa vocation baptismale ; le chemin le conduit à la solidarité avec ses frères et à la préparation nécessaire pour la rencontre avec son Seigneur ; la visite au Sanctuaire l’invite à l’écoute de la Parole de Dieu et à la célébration sacramentelle ; le retour, enfin, lui rappelle sa mission dans le monde, comme témoin du salut et constructeur de paix. (…)

Le but vers lequel tend l’itinéraire parcourut par le pèlerin est tout d’abord la tente de la rencontre avec Dieu. (…) Dans le pèlerinage, l’homme reconnaît que "par sa naissance il est appelé au dialogue avec Dieu", et à travers celui-ci il est donc aidé à redécouvrir que, pour "rester dans l’intimité de Dieu", le chemin qui lui est offert est le Christ, le Verbe fait chair. L’itinéraire du pèlerin chrétien doit révéler ce "point essentiel qui différencie le christianisme des autres religions". Dans son ensemble, le pèlerinage doit manifester "que pour l’homme le Créateur n’est pas une puissance anonyme et éloignée : il est le Père", et nous sommes tous ses fils, frères dans le Christ Seigneur. (…)

Le pèlerinage conduit à la tente de la rencontre avec la Parole de Dieu. Les moments du pèlerinage, en raison des circonstances qui les suscitent, des buts qu’ils poursuivent, de leur proximité des nécessités et des joies quotidiennes, sont déjà un terrain favorable à l’accueil de la Parole de Dieu dans les cœurs ; ainsi la Parole devient force de la foi, aliment spirituel, source pure et éternelle de vie spirituelle. (…)

Le pèlerinage conduit ensuite à la tente de la rencontre avec l’Eglise, "assemblée de ceux que la Parole de Dieu convoque pour former le Peuple de Dieu et qui, nourris du Corps du Christ, deviennent eux-mêmes Corps du Christ"(…) Lorsqu’il est entrepris par une communauté paroissiale, par un groupe ecclésial, par une assemblée diocésaine ou par des regroupements plus vastes, le pèlerinage devient un signe de la vie ecclésiale. (…)

Le sanctuaire est également la tente de la rencontre dans la réconciliation. En effet, c’est là que la conscience du pèlerin est ébranlée ; c’est là qu’il confesse ses péchés, c’est là qu’il est pardonné et qu’il pardonne, c’est là qu’il devient une créature nouvelle à travers le sacrement de la réconciliation, c’est là qu’il éprouve la grâce et la miséricorde divines.(…)

Le but du pèlerinage doit être la tente de la rencontre eucharistique avec le Christ. Si la Bible est par excellence le livre du pèlerin, l’Eucharistie en est le pain qui le soutient sur son chemin, comme ce fut le cas pour Elie qui marchait vers l’Horeb. ). La réconciliation avec Dieu et avec les frères débouche sur la célébration eucharistique.

On comprend alors également pourquoi le pèlerinage est aussi la tente de la rencontre avec la charité. Une charité qui est tout d’abord celle de Dieu, qui nous a aimés le premier en envoyant son Fils dans le monde. Cet amour ne se manifeste pas seulement à travers le don du Christ comme victime expiatoire de nos péchés (163), mais également à travers les signes miraculeux qui rétablissent et qui consolent, comme le Christ le fit au cours de son pèlerinage terrestre et comme cela se renouvelle dans l’histoire des sanctuaires.
(…)

Enfin, le pèlerinage est très souvent la voie pour entrer dans la tente de la rencontre avec Marie, la Mère du Seigneur. Marie, en qui se retrouvent le pèlerinage du Verbe vers l’humanité et le pèlerinage de foi de l’humanité, est "celle qui avance dans le pèlerinage de la foi" (181), devenant l’"Etoile de l’évangélisation" sur le chemin de toute l’Eglise.

In. Le pèlerinage dans le grand Jubilé de l’An 2000, Jean Paul II, Cité du Vatican, 25 avril 1998

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Seigneur mon Dieu, ne sachant pas où je vais, je Te ferai donc confiance, toujours

4 Juillet 2019, 05:29am

Publié par Grégoire.

Seigneur mon Dieu, ne sachant pas où je vais, je Te ferai donc confiance, toujours

« Comme Dieu est proche de nous, lorsque, reconnaissant et acceptant notre petitesse, nous jetons en Lui tous nos soucis ! Contre toute attente humaine, Il nous soutient lorsque nous en avons besoin et nous aide à faire ce qui semblait impossible. Nous apprenons alors à connaître Sa présence, non telle qu'on la trouve dans des considérations abstraites, déguisées sous nos propres oripeaux, mais telle qu'on la trouve dans le vide d'une espérance qui peut toucher au désespoir. Car on atteint l'espérance parfaite au bord du désespoir lorsque, au lieu de tomber dans l'abîme, on se retrouve marchant dans les airs. L'espérance est perpétuellement sur le point de se changer en désespoir, mais au moment de la crise suprême la force de Dieu est tout à coup rendue parfaite par notre infirmité. Ainsi apprenons-nous à attendre Sa miséricorde d'autant plus calmement qu'il y a plus de danger, à Le chercher paisiblement dans les périls, certains qu'Il ne peut nous manquer, même si nous sommes réprimandés par les justes et rejetés par ceux qui prétendent posséder manifestement Son amour. Ainsi soit-il. » 

 

Thomas Merton (1915-1968)

 

 Dans le silence profond s'élève le chant infini, joyeux, inexprimable, le chant secret que la sagesse murmure à l'âme solitaire. C'est le chant du Seigneur et la sienne: le chant unique et irremplaçable que chaque âme murmure seule avec l'Esprit inconnu, assis sur le seuil de son être, là où son existence s'ouvre sur l'abîme de la liberté de Dieu, qui n'a ni nom, ni limites. C'est le chant que chacun de nous doit chanter, le chant de grâce que Dieu a composé Lui-même afin de le chanter avec nous. C'est le chant de Sa miséricorde à notre égard, qui ne sera jamais chanté si nous ne l'écoutons pas. Car si nous ne nous unissons pas à Dieu pour chanter ce chant, nous ne serons jamais pleinement réels, car c'est le chant de notre propre vie, jaillissant comme un torrent, du cœur même de l'amour créateur et rédempteur de Dieu. Or le chant que chaque homme chante en secret avec l'Esprit de Dieu se mêle aussi, en secret, aux notes inaudibles de tous les autres chants. Les voix de tous ceux qui aiment Dieu, les vivants et les morts, ceux qui sont sur terre, ceux qui souffrent dans un lieu d'épreuve, ceux qui ont atteint le lieu de la victoire et du repos: toutes ces voix forment un chœur immense dont la musique ne s'entend que dans le plus profond silence, parce qu'il est plus silencieux que le silence même. Ainsi soit-il.

Thomas Merton (1915-1968)

 

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Redécouvrir ma source, Celui qui est, là, pour moi...

30 Juin 2019, 10:50am

Publié par Grégoire.

Redécouvrir ma source, Celui qui est, là, pour moi...

Découvrir le sens de notre personne, notre identité personnelle, implique nécessairement de dévoiler -pour nous-même- Celui que les traditions religieuses appellent communément ‘Dieu’; c’est à dire dévoiler Celui qui est La Réalité, en poussant jusqu'au bout, et de manière actuelle, ce qui fait notre personne dans son sommet, cet état d’émerveillement, d’étonnement, de sortie de soi, de  contemplation de Celui qui est présent à tout : « Si l’intelligence est quelque chose de divin en l’homme, la vie selon l’intelligence est également divine comparée à la vie humaine. Il ne faut donc pas écouter ceux qui conseillent à l’homme, parce qu’il est homme, de borner sa pensée aux choses humaines, et, mortel, aux choses mortelles, mais l’homme doit, dans la mesure du possible, s’immortaliser, et tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui ; car même si cette partie est petite par sa masse, par sa puissance et sa valeur elle dépasse de beaucoup tout le reste. On peut même penser que chaque homme s’identifie avec cette partie même, puisqu’elle est la partie fondamentale de son être, et la meilleure... » Aristote. Ethique à Nicomaque Livre X, chap 7.

Nous sommes en attente constante de toucher et par bref moments Celui qui nous dépasse, qui n'est extérieur à rien, qui est présent à tout ce qui est, plus réel que ce que nous en voyons ou ressentons : « Il est et, il ne peut pas ne pas être » dit Parménide. « Je suis Celui qui est » est-il-dit à Moïse. 

Ce toucher, c’est ‘voir comme l’oiseau de nuit perce l’obscurité et discerne une présence’ « de même que les yeux de l’oiseau de nuit sont aveuglés par la lumière du jour, de même notre intelligence est aveuglée par ce qui est le plus réel. » Aristote. Métaphysique. Livre a.

C’est une erreur terrible que de faire de la dimension religieuse la fin ultime de la personne humaine, c.a.d l’adoration, le sens du ‘sacré’, et ainsi de mettre la personne à une distance quasi infranchissable face au « Tout-autre », et de ne plus voir que sa « Majesté », sa « Toute-puissance » : c’est, là encore, le mettre relatif à nous, à notre mode humain. L’adoration, la liturgie, la louange, les chants, les temples, etc… sont des dispositions, un conditionnement, quelque chose de l'ordre de la manifestation extérieure, souvent communautaire, qui oriente il est vrai, dispose, mais qui, jamais n'est une fin, jamais ce pour quoi nous sommes faits.

Seul ce qui est vécu et choisi personnellement comme ce qui est là pour moi, peut réaliser ce que nous sommes le plus profondément. C’est pour cela que nombre de nos contemporains se sont détournés de l’aspect religieux, liturgiques, normatif, formel… Ils attendent quelque chose de plus profond que ce qui est communautaire, que ce qui relève du ‘troupeau’..  Notre monde en cela, à cette qualité d'attente, de rencontrer ou découvrir Celui qui va les nourrir, les reposer : connaitre et aimer personnellement Celui qui est ma source. C’est moi face à ma source. Découvrir que je suis par lui, quelque chose de Lui, que je ne suis pas sans qu'il pense actuellement à moi. On ne peut donc là rester spectateur, ou en rester à un niveau communautaire : c’est éminemment personnel !

Et cela commence avant la foi, avant la révélation chrétienne. La personne humaine est, dans ce qu’elle a d’ultime, dans son sommet, naturellement faite pour connaitre et aimer sa Source. Et chacun selon le chemin qui est le sien. Elle ne peut avoir de vrai repos qu’en Lui. Quand je le découvre, Lui pour moi. Avant cela, on ne se repose encore qu’en soi-même’. Et cela, c’est naturel mais cela ne pousse pas en nous « naturellement » : cela réclame le plus grand des efforts, de sacrifier ce qui peut être immédiatement un repos légitime. Sacrifier, autrement dit, je rends sacré en immolant, en offrant ce qu’il y a de légitimement humain, pour exercer, dévoiler ce qu’il y a de divin en moi, ce qui en moi est le plus moi-même et lié à ma source.

La Foi, la révélation chrétienne, nous fait entrer dans l’amitié du Fils lui-même, dans ce que Dieu vit de l’intérieur. La grâce chrétienne n’est pas donnée en proportion de la nature humaine, c’est un don excessivement gratuit, qui nous met à la hauteur de Dieu, à sa taille.. 

Mais, avant ça, déjà naturellement, toute personne humaine à la capacité et le désir de vivre de ce lien natif, premier, avec sa Source, qui est plus fort que celui d’un enfant pour sa mère. Car si l’enfant se sépare de sa mère, nous ne sommes jamais séparé de Celui qui nous porte dans notre existence. Là est notre  repos.

fr. Grégoire

 

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L'Esprit consolateur

7 Juin 2019, 01:27am

Publié par Grégoire.

L'Esprit consolateur

Ô Esprit-Saint, Paraclet, Père des pauvres, Consolateur des affligés, Sanctificateur des âmes,  J'espère en votre bonté. Je vous aime, ô Dieu d'amour ! Je vous aime plus que toutes les choses de ce monde ; je vous aime de toutes mes affections, parce que vous êtes une bonté infinie qui mérite seule tous les amours. Je vous offre mon cœur, tout froid qu'il est, et je vous supplie d'y faire entrer un rayon de votre lumière et une étincelle de votre feu, pour y fondre la glace si dure. Vous êtes un feu, allumez en moi le feu de votre amour ; Vous êtes une lumière, éclairez-moi en me faisant connaître les choses éternelles ; Vous êtes une colombe, donnez-moi des mœurs pures ; Vous êtes un souffle plein de douceur, dissipez les orages que soulèvent en moi les passions ; Vous êtes une langue, enseignez-moi la manière de Vous louer sans cesse ; Vous êtes une nuée, couvrez-moi de l'ombre de votre protection...

L'Esprit dit "saint", Celui que nous envoie le Père et Jésus, est LE consolateur, le père des pauvres, l'amour pur, l'amour don, l'amour consolation... 

le don de l’Esprit Saint c’est Dieu qui nous adapte à Lui : Dieu qui vient nous mettre à son rythme, à sa taille, qui nous fait vivre sa vie ‘par nous-mêmes’ ! Plus rien alors ne nous est plus connaturel !

L’Esprit Saint c’est comme un feu qui transforme tout en feu, c’est comme un tremblement de terre qui fait que tout est apparemment détruit, c’est cette morsure intérieure qui nous fait de nous ces enfants qui, dans le désert, crient leur Père !

L’Esprit Saint c’est, en Dieu, le don le plus secret, ‘l’amour de l’amour’, ce qui ne se partage pas. Et c’est celui-là qui nous est donné. Il est Celui qui nous fait aimer, pâtir, être relatifs volontairement, qui nous fait nous quitter pour nous faire pure réceptivité, des agneaux, des victimes offertes, des cris de soifs, témoins de Jésus à la Croix qui ne vit plus que de la bonté du Père qui l’attire, et qui pour cela offre ceux qui lui sont le plus cher !

Ce qui fait dire à St Thomas que l’Esprit St n’aime que ceux qui aiment ! En cela il est le Père des pauvres : en nous attirant, Il est source en nous de ces états de totale gratuité et pauvreté ! L’amour fait que l’on est dépossédé de nous-mêmes, de nos attributs, de nos qualités, de nos biens humains, de nos amitiés, de nos statuts, de nos rôles aussi spirituels soient-ils... et qui nous fait être possédés par Celui qui nous aime, mais sans rien en posséder…

fr Grégoire.

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