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Le Christ, un nouveau régime...

26 Septembre 2017, 03:02am

Publié par Grégoire.

Le Christ, un nouveau régime...

Le premier miracle de Jésus fut œnologique, quand, poussé par sa mère à la fin d’un repas de mariage déjà visiblement bien arrosé, il changea l’eau en vin, avant de multiplier pains et poissons pour une foule affamée au cours d’un pique-nique géant. Des noces de Cana à l’auberge des pèlerins d’Emmaüs, sa vie est une succession de repas, avant que, né dans une mangeoire, il ne devienne repas lui-même pour ses disciples, et leur propose de manger son corps et de boire son sang, sous forme de pain et de vin. À première vue, malgré quelques allusions au veau gras et à l’agneau pascal, le christianisme semble avoir davantage contribué à alimenter l’étal des poissonniers, des boulangers et des viticulteurs que celui des bouchers. Cependant il fit aussi leur fortune – et, parfois même, leur infortune…

Si Jésus a multiplié les poissons en son temps, il contribue plutôt à multiplier les brochettes aujourd’hui. Car le christianisme, contrairement au judaïsme dont il est issu, et à l’islam, plus récent, demeure la seule des trois religions monothéistes à ne faire référence ni au pur ni à l’impur, et à ne comporter, à l’origine en tout cas, ni interdit alimentaire ni instructions sur la façon d’abattre les animaux. Sans Jésus, on ignorerait tout du chateaubriand-béarnaise dans le 11e arrondissement et des rillettes en Pays-de-la-Loire.

Pourtant lui-même n’y touchait pas. Jésus était juif, comme sa mère et comme ses disciples, et respectait la loi juive en matière de nourriture. Il mangeait cachère. Et de si bon appétit que ses adversaires le traitèrent un jour de glouton… Il utilise un âne comme chauffage d’appoint pour son berceau, ou comme monture plus tard, mais il ne lui viendrait jamais à l’idée d’en faire du saucisson, et s’il peut envoyer quelques démons migrer dans des pourceaux, il n’en fait jamais griller. Son entourage non plus. Malgré quelques relations contestables pour un bon Juif, comme avec une hérétique, la Samaritaine, un collabo collecteur d’impôts et même un centurion de l’armée d’occupation romaine, ou encore ce malfaiteur, crucifié avec lui, auquel il promet le paradis, la plupart du temps il s’exprime dans des synagogues et affirme qu’il ne veut pas abolir la Torah mais l’accomplir.

À sa façon. Que ses copains ne comprennent pas toujours. Et même très rarement. Jésus passe son temps à faire et à dire des trucs bizarres, qui les laissent pantois. Il tient cela de son Père. Quand on lui reproche, par exemple, de ne pas respecter la tradition en ne se lavant pas les mains avant les repas, il répond : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche de l’homme qui le souille, mais seulement ce qui en sort ». Phrase étrange, qui introduit le verset préféré des enfants dans tous les évangiles (mais que leurs mères s’obstinent, depuis deux mille ans, à ne pas entendre) : « Manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur. »
Et comme Pierre, qui a tendance à mettre les pieds dans le plat, demande, au nom des autres, des explications, Jésus les traite tous d’andouilles : « Vous aussi, vous êtes encore sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas que ce qui entre par la bouche passe dans les entrailles et aboutit aux lieux d’aisance ? Mais ce qui sort de la bouche vient du cœur, et c’est cela qui souille l’homme. C’est du cœur que viennent pensées mauvaises, meurtres, adultères, fornications, vols, faux témoignages, blasphèmes. C’est tout cela qui souille l’homme ; mais manger sans se laver les mains, cela ne souille pas l’homme. »

En affirmant que ce qu’il mangeait ne rendait pas l’homme impur, Jésus venait de faire passer les lois alimentaires juives à la casserole, mais à l’époque personne ne le comprit davantage que nos mères, qui nous obligeaient toujours à nous laver les mains avant le déjeuner… Ses disciples, qui étaient juifs, continuèrent à observer les prescriptions alimentaires juives, et cette révolution passa inaperçue de son vivant.

Quinze ans après sa mort, au contraire, elle se retrouva au centre du débat, provoquant la tenue du tout premier concile, à Jérusalem, en 49. Question : les nombreux croyants d’origine non-juive qui rejoignaient les disciples de Jésus et suivaient leur enseignement devaient-ils aussi suivre les six cent treize lois juives ? Et, en tout premier lieu, la plus douloureuse, qui n’a rien de culinaire, se faire circoncire, perspective peu réjouissante pour des adultes, malgré l’exemple encourageant d’Abraham, qui le fut à l’âge de quatre-vingt-dix ans… Pierre, l’apôtre des Juifs, et Paul, l’apôtre des non-juifs, soutinrent tous les deux que non.

Pierre, parce qu’il avait fait un songe peu ragoûtant : il avait vu une nappe couvrant la terre où grouillaient toutes sortes d’animaux impurs, à poils, plumes et écailles, et avait entendu une voix tonner : « Mange ! ». Alors qu’il protestait qu’il n’avait jamais rien mangé d’infect ni d’impur, la voix lui répondit : « Ce que Dieu a fait pur, ce n’est pas toi qui vas le déclarer impur ! » La scène se reproduisant trois fois, Pierre comprit que la table du paradis était ouverte à tous… Et Paul, rabbin, intellectuel, et apôtre des païens, éleva et clôtura le débat pour la raison que Jésus était venu sauver tous les hommes – d’abord les Juifs, certes, mais pas seulement eux –, et que désormais il n’y avait plus « ni Juif ni païen, ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. Et si vous appartenez au Christ, c’est vous qui êtes la descendance d’Abraham ; l’héritage que Dieu lui a promis, c’est à vous qu’il revient. » Exit la circoncision, vive un seul et même baptême pour tous ! La « circoncision du cœur ». Paul inaugure une religion « catholique », c’est-à-dire universelle, ou la foi remplace la Loi. « Le Christ nous a libérés pour que nous restions libres. » Vive la liberté, donc !

Le deuxième épisode est le célèbre incident d’Antioche, en Syrie, qui concerne directement la nourriture et « révèle combien la distinction entre les aliments purs et impurs était cruciale, et divisait profondément Juifs et païens aux premiers temps du christianisme », commente le pape Benoît XVI. Pierre, qui prenait ses repas indifféremment avec les uns ou avec les autres, à l’arrivée d’amis de Jacques, le « frère » de Jésus, se mit soudain à fuir les tables des païens… Fayotage ? Hypocrisie ? Paul lui vola dans les plumes : « Toi, tout juif que tu es, il t’arrive de suivre les coutumes des païens et non celles des Juifs ; alors, pourquoi forces-tu les païens à faire comme les Juifs ? » Pierre cherchait juste à ne pas les choquer, mais, pour Paul, son attitude constituait un risque grave de mauvaise interprétation du salut universel, offert aux uns comme aux autres.

Ils mettront chacun de l’eau dans leur vin, et Benoît xvi s’amuse à rappeler qu’en écrivant aux chrétiens de Rome, quelques années plus tard, Paul lui-même, se trouvant face à une situation analogue, demandera aux forts de ne pas manger de nourriture impure pour ne pas perdre ou scandaliser les faibles… « Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle. Pour une question de nourriture, ne détruis pas l’œuvre de Dieu. Tout est pur, certes, mais il est mal de manger quelque chose lorsqu’on est ainsi cause de chute. En effet, le Royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit saint. » Liberté et courtoisie seront donc notre devise. Plus tard on adopta le fameux dicton de saint Ambroise : « À Rome, fais comme les Romains. »

Au départ, tous les plats et toutes les recettes étaient donc autorisés… mais pas tout le temps ! Assez vite, les chrétiens, dont l’année liturgique se calait sur la vie de Jésus, pour en revivre les différentes étapes au cours de chaque année (gestation en automne, naissance en hiver, mort et résurrection au printemps, pentecôte en été), et en communion avec lui, par mortification et pour s’élever l’âme, jeûnèrent… Dès le concile de Nicée, en 325, on voit apparaître le terme de carême, signifiant les quarante jours où Jésus jeûna dans le désert, avant de commencer sa vie publique, comme autrefois les Hébreux de Moïse pendant quarante ans. L’idée et l’habitude s’en répandirent dans toute la chrétienté, variant selon les régions, certains orthodoxes renonçant même à toute nourriture d’origine animale pendant ce temps-là. Comme le vendredi, en commémoration du jour où Jésus était mort.

Jeûne et abstinence, ces termes nous sont encore familiers, même si nous en avons perdu l’habitude ; le jeûne consiste à ne faire qu’un repas par jour, au maximum, et l’abstinence porte sur la nature des aliments, la viande et les graisses animales étant interdites. Pendant les longs siècles où la séparation des pouvoirs était inconnue, cette institution fut fatale non seulement à quelques contrevenants, comme Clément Marot, qui se retrouva au cachot pour avoir mangé du lard en carême, – ce dont il tira un poème très amusant qui fit notre joie en classe de quatrième –, mais aussi à quelques bouchers… Même le plus populaire de nos rois, Henri iv, n’hésita pas à édicter carrément la peine de mort, prévue par le Parlement en 1595, contre les bouchers qui vendraient de la viande en carême – menace très politique visant, en fait, ses anciens coreligionnaires protestants, qui rejetaient alors cette pratique catholique…

Alexandre Dumas, dans son Dictionnaire de cuisine, saura trouver des mots assassins à ce sujet : « Quand le clergé fut devenu riche et puissant, son influence fit rendre sur l’abstinence les lois les plus rigoureuses, et tandis qu’il contentait sa sensualité en rompant l’uniformité des viandes par les poissons les plus exquis, que son insatiable cupidité entassait l’or en vendant des dispenses aux riches, le misérable qui n’avait pas d’or pour racheter son malheureux péché était pendu pour avoir mangé de la viande une fois en carême ; le boucher qui en avait vendu était fouetté et mis au carcan. » Pauvre garçon ! Il est vrai qu’il y eut de nombreux aménagements : Anne de Bretagne avait obtenu de racheter, par des aumônes, le droit de manger sur ses terres du beurre en carême, usage qui fut pratiqué aussi en Normandie – et finança la célèbre Tour de Beurre de la cathédrale de Rouen…

Cependant, le carême ne laissait pas aux bouchers de l’Ancien Régime comme seule alternative la prison ou le chômage car, parmi les poissons autorisés, se trouvaient, curieusement, quelques oiseaux…

Alors que les baleines et autres mammifères marins étaient interdits, pas en tant que tels, mais parce que leur chair présentait tous les caractères du « gras », (chair rouge, lard, graisse fondue), à l’inverse, des volatiles aquatiques, nourris de poissons, étaient admis dans la catégorie du maigre. Sans parler du castor, animal amphibie, fort prisé des moines… Qui était chair et qui était poisson ?
Comment s’y retrouver ?

On trouve dans les Mémoires de Madame Campan la solution à ce problème qui se posa à l’une des filles de Louis XV : « Madame Victoire n’était pas insensible à la bonne chère, mais elle avait les scrupules les plus religieux sur les plats qu’elle pouvait manger en temps de pénitence. Je la vis un jour très tourmentée de ses doutes sur un oiseau d’eau qu’on lui servait souvent pendant le carême. Il s’agissait de décider irrévocablement si cet oiseau était maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui se trouvait à son dîner : le prélat prit aussitôt le son de voix positif, l’attitude grave d’un juge en dernier ressort. Il répondit à la princesse qu’il avait été décidé qu’en un semblable doute, après avoir faire cuire l’oiseau, il fallait le piquer sur un plat d’argent très froid : que si le jus de l’animal se figeait dans l’espace d’un quart d’heure, l’animal était réputé gras ; que si le jus restait en huile, on pouvait le manger en tout temps sans inquiétude. Madame Victoire fit faire aussitôt l’épreuve, le jus ne se figea point ; ce fut une joie pour la princesse qui aimait beaucoup cette espèce de gibier. »

Très curieusement, c’est exactement la même technique, tirée du bulletin d’une paroisse famélique de Ménilmontant que Léon Bloy, éberlué, recopie, pendant le carême de mars 1910, dans son Journal : « Sous le nom de viande, il faut entendre la chair de tous les animaux à sang chaud qui naissent et vivent sur la terre. Pour les oiseaux aquatiques qui vivent moitié dans l’air et moitié dans l’eau, on n’admet généralement, les jours d’abstinence, que ceux dont le jus en refroidissant ne se coagule pas et reste huileux !!! [sic] » Après ces trois points d’exclamation, Bloy ajoute les noms de toutes ces bestioles, une trentaine, du vanneau huppé au canard morillon, et cet admirateur de Napoléon commente d’un : « Ô Cambronne ! …
Après cette liste de victuailles autorisées par la pénitence moderne, ce serait un blasphème de penser seulement à Dieu, mais je demande à tous les astres, silencieux témoins de l’hypocrisie humaine, si jamais on s’est foutu des pauvres comme ça ! »

Et Léon Bloy était fort catholique…

L’absurdité d’avoir rétabli des lois de pureté et d’impureté alimentaires particulièrement grotesques dans une religion qui n’était pas censée en comporter, l’hypocrisie qu’il pouvait y avoir à considérer un plateau de fruits de mer, un homard grillé ou un bar au sel comme des plats de pénitence, et la perte du sens originel de ce geste, qui consistait à se priver pour faire aumône aux pauvres, trouvèrent un écho à Rome dans les bouillonnements du dernier concile Vatican II, après lequel, en 1966, le pape Paul vi publia une Constitution apostolique sur la Pénitence (Poenitemini), qui modifia les règles élaborées pour le carême.

Les catholiques romains entre les âges de dix-huit et cinquante-neuf ans sont tenus de jeûner le mercredi des Cendres et le Vendredi Saint, et de s’abstenir de viande, mais les seuls vendredis de carême. L’abstinence est élargie à de nombreux aliments, dont le jus de viande, et le choix laissé à chacun de choisir de quoi il se priverait, et aux évêques locaux les œuvres de charité ou de piété à entreprendre pour leur communauté pendant ce temps-là.

Quand je suis allée en Californie, au printemps dernier, les catholiques avaient décidé, comme sacrifice de carême, de trier leurs ordures ménagères…

Une vraie révolution !

http://laregledujeu.org/2011/11/10/7689/le-christ-un-nouveau-regime/

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"Le Mock" : parler de littérature peut aussi être marrant

12 Septembre 2017, 03:55am

Publié par Grégoire.

"Le Mock" est une chaîne youtube qui propose des vidéos décryptant avec humour les mots de Molière, Voltaire ou encore Flaubert. Une belle manière d'apprendre à lire entre les lignes.

L'histoire a débuté il y a deux ans. Lorsque deux amis, qui se sont rencontrés en classe préparatoire littéraire, décident de jouer aux youtubeurs. 

DES LIVRES INSTALLÉS SUR NOS ÉTAGÈRES DEPUIS DES SIÈCLES

Nicolas, 23 ans, alias Redek, qui aspire à devenir professeur de français et Bruno, 22 ans, alias Pierrot, étudiant à Science po Lyon, se sont essayés à la vidéo pendant six mois. "On ne les trouvait pas assez réussies pour pouvoir les publier sur internet", explique le second. 

Car "la vidéo pose la question de la manière de mettre les gens en contact avec la littérature", réfléchit Bruno. "Youtube est un média qui nous parle, on a grandi avec. C'est une plateforme facile d'accès et qui permet une relative visibilité."

Sans forcément viser une tranche d'âge particulière, les deux Lyonnais ciblent avant tout un public qui aime apprendre en regardant des vidéos et qui est ouvert.

Mais c'est seulement au bout d'un travail de dur labeur pour apprendre à cadrer et à monter des vidéos que les deux amis ont pu commencer à partager leurs savoirs. Car il y a bien un but pédagogique aux vidéos du « Mock". 

"On avait envie de parler des livres qui nous plaisaient et d'inciter les gens à lire", continue celui que l'on appelle Pierrot. "Dans la littérature classique, il y a des histoires qui ont de la valeur et qui servent à la fois à se divertir et à la fois à apprendre des choses.

Pour résumer, la question à laquelle Redek et Pierrot tentent de répondre sur leur chaîne Youtube c'est bien : "Pourquoi est-ce que ces livres sont sur nos étagères depuis des siècles ?"

 

"FLAUBERT RIT SOUS SA MOUSTACHE"

"Il y a dans ce genre de livre un langage auquel les lecteurs ne sont pas habitués et c'est assez difficile d'accès", développe Bruno. Pour donner les clés de lectures aux abonnés de leur chaîne, Nicolas et Bruno déclinent leurs explications en deux émissions sur les grands classiques de la littérature française comme Andromaque ou Candide.

L'une, appelée "Le Mock", permet d'entrer dans le sujet par l'humour "car c'est quelque chose que l'on maîtrise un peu mieux que les cours de français". L'autre, "Le Mock le retour", approfondit le sujet plus sérieusement.

Pour eux, la visée divertissante et la visée pédagogique sont indissociables. Bruno commente : "Madame Bovary, de Flaubert, c'est l'histoire de quelqu'un qui ne sait pas bien lire parce que cette personne croit dur comme fer à la réalité des livres alors que ce ne sont que des histoires. Mais si on regarde de plus près, on remarque qu'à chaque page Flaubert rit sous sa moustache et on comprend vraiment mieux le ton humoristique du livre".

Et pour expliquer l'ironie de Flaubert, les deux plaisantins se mettent en scène : l'un jouant Madame Bovary, malheureuse dans une vie monotone, l'autre tenant le rôle de son mari ne jetant jamais un regard à sa femme qui ne cesse de passer le balais. La voix de Bruno est suivie par celle de Pierrot sur des images alternées entre illustration et discours face à la caméra.

Une belle mise en scène qui leur vaut d'être salués par certains professeurs de français et d'université. Un public auquel les deux jeunes Lyonnais ne s'attendaient pas.

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" J'ai toujours autant appris dans les visages que dans les livres..."

11 Août 2017, 03:31am

Publié par Grégoire.

" J'ai toujours autant appris dans les visages que dans les livres..."

 Ne cherchez pas son nom sur la boîte aux lettres qui marque l’entrée du chemin. Toute de guingois, porte largement ouverte, elle ferait un nid parfait pour les oiseaux, si le courrier n’y arrivait régulièrement. Prenez le sentier sillonnant à travers bois, sous le feuillage où percent mille pépites de lumière dorée intermittente. Jusqu’à la clairière. Là, se dresse une ancienne bergerie aux volets bleu ciel, coquette mais toute simple, comme les herbes et les fleurs des champs qui l’entourent.

Dans ce gîte sans apprêt, ouvert sur la nature, vit Christian Bobin, l’auteur du Très-Bas, évocation de la vie de saint François d’Assise, et d’une œuvre cheminant entre poésie et méditation. « Je n’ai pas de talent de jardinier ni de bricoleur », glisse-t-il, jovial, pour justifier le tranquille laisser-aller environnant. Nulle ostentation dans les lieux. Les objets ont ici un usage et une juste place, c’est-à-dire une place limitée. Ils n’empiètent pas sur l’essentiel : le ciel et les nuages, les branches des arbres et les petites bêtes de l’été qui invitent à la contemplation.

Nous sommes aux portes du Morvan, entre Autun et Le Creusot, ville où Christian Bobin est né en 1951. Il a vécu dans l’ancienne cité reine de la métallurgie jusqu’en 2005, avant de s’installer ici, dans la forêt. « Dans ma vie, j’ai bougé de 15 kilomètres au plus », s’amuse-t-il.

Habiter un « nid d’oiseau »

L’écrivain, qui se décrit comme « un peu agoraphobe », préférant « l’intérieur à l’extérieur », a son idée sur le lieu de vie parfait. « L’idéal, ce serait de pouvoir habiter un nid d’oiseau. Vous êtes chez vous, à l’abri, mais en plein air, exposé à tous les vents », pose-t-il, malicieux. Avec cette maison, il a presque trouvé l’équivalent, « une ouverture close ou une clôture ouverte ». Il a aussi été séduit par la forêt environnante, dense et mystérieuse, écho à celles des contes qui sont « toujours des lieux de métamorphose, de transformation intérieure ».

 

L’écrivain vit comme dans une « chambre intérieure », dans un espace à la fois clos et ouvert sur le monde. / Corentin Fohlen/Divergence pour La Croix

Christian Bobin n’a jamais cherché à s’éloigner de sa ville natale. S’il est sans nostalgie pour les racines, il constate que l’on est toujours « de quelque part »« L’endroit où l’on a vécu enfant teinte notre pensée et notre sensation. Nous gardons la couleur du bain dans lequel on a été plongé enfant », dit-il, se souvenant d’une ville à « l’atmosphère pleine d’angles, d’acier, où quelque chose de ferreux teintait même les feuilles des arbres ».

Sa ville s’est essoufflée à suivre l’évolution de l’usine, qui lui a imposé sa loi. Elle s’est développée « comme un serpent dans la plaine », décrit-il. « Du coup, elle a aujourd’hui plusieurs centres, mais on peut aussi dire qu’elle n’en a aucun », relève l’écrivain, qui se plaît à voir là « une métaphore de l’errance de l’écriture ».

Bousculer le rapport entre centre et périphéries

Peut-être fallait-il le décor de cette ville, marquée par le capitalisme industriel et ses inégalités, pour que naisse Le Très-Bas, livre qui médite à travers la figure de saint François d’Assise sur le renversement des places et des valeurs que provoque l’Évangile, lorsqu’il est pris au sérieux. Une révolution pacifique qui relègue les puissants de tous ordres à la marge. Tout l’inverse du panorama que proposait le paternalisme local…

« Au Creusot, les grands industriels catholiques avaient presque réussi à inverser la sentence évangélique qui dit :”Les premiers seront les derniers.” Ici, on est arrivé à dire que les premiers seraient bien les premiers, et qu’ils auraient même leurs bancs à l’église ! », résume Christian Bobin.

De cette histoire lui reste une méfiance tenace à l’égard des puissants et le goût délicieux de mettre un brin de désordre dans les hiérarchies du moment, de bousculer le rapport entre centre et périphéries. « Il est temps peut-être que les rois d’aujourd’hui soient mis à la marge, propose-t-il. Ceux qui croient que Paris est le centre, comme un conglomérat de vainqueurs. Ceux qui regardent les “marges” comme des réserves ténébreuses de plaintes et de révoltes à venir. »

La voix est calme. Qui s’agiterait dans une clairière aussi paisible ? Ici, on règle son humeur sur la brise légère qui fait osciller les grandes herbes. « Il serait temps de remettre au centre nerveux de notre société ceux qui servent la vie, ceux qui remaillent sans fin le tissu de la vie, suggère l’écrivain. Ce sont eux qui sont au centre, même si on ne les voit pas, même si on ne les nomme pas, même si on ne les sacre pas. »

D’une main, il attrape la tasse de thé vert posée sur une simple toile cirée à gros pois. « Tout cela peut se faire sans violence, ajoute-t-il. Simplement parce qu’on marquerait un désintérêt profond pour ceux qui ont le sourcil froncé sur les budgets et les graphiques. »

Se retirer du monde pour mieux le percevoir

En quittant la ville du Creusot pour sa clairière dans les bois, Christian Bobin s’est, en apparence, mis un peu plus à l’écart. La maison est isolée. Pas de voisins à proximité. Et l’écrivain ne se rend guère au village le plus proche, distant de quelques kilomètres. « En fait, quand j’habitais en ville, j’étais déjà à l’écart, réfléchit-il. Je n’étais pas du genre à me promener dans les rues. »

Ville ou campagne, il vit comme dans une « chambre intérieure »« Je la déplace toujours avec moi. J’ouvre les livres et elle est là. Un peu comme ces livres pour enfants en trois dimensions. Je pourrais dire que j’habite à l’intérieur d’un pop-up ! »

Dans son écrin de verdure, Christian Bobin perçoit cependant bien l’évolution du monde. « Même au fond des bois, on sait quel est l’état de la société, assure-t-il. La rumeur du monde entre partout, comme l’eau sous les portes. Il suffit d’une chanson, d’un article… » Loin d’isoler, l’écart permet parfois de voir plus large, et avec une autre acuité.

Il se souvient ainsi de sa découverte, il y a quelques années, des nouvelles machines à composter de la SNCF. « J’ai reculé de surprise devant leur manière féroce, vorace, d’aspirer le billet et de le recracher, raconte-t-il. À ce détail fractal, j’ai compris qu’on avait changé de monde. » Comme un petit élément qui contient le tout et le dénonce tout en le faisant apparaître.

Une critique inquiète de la technique

Dans la paix de sa clairière, Christian Bobin se fait ainsi critique des promesses de la technique. Dans les zones rurales qu’il connaît bien, il décrit un désert qui croît entre les humains, à mesure que les techniques se perfectionnent. « On n’a jamais fait autant de distance pour être soigné. C’est comme si la perfection technique et l’humain prenaient deux chemins différents. »

Sa critique n’est pourtant pas celle d’un technophobe conservateur, mais d’un homme inquiet. Inquiet de l’alliage « de brutalité et de rapidité » que porte la technique. Il questionne aussi l’impératif d’efficacité qui l’accompagne. « On voit aujourd’hui des visages qui ne sont plus des visages mais des soucis d’efficacité », regrette-t-il.

Est-ce parce qu’il évolue au rythme de la nature et des saisons que Christian Bobin se méfie des marches forcées ? « La vitesse est un grand diable, pose-t-il. De toute façon, on n’ira jamais plus vite que les apôtres, que quelques pieds nus sur le sable, l’un après l’autre. » Une sagesse qu’il trouve aussi dans le Coran ou le tao, « même chez les Indiens, qui savent qu’on ne fait pas pousser l’herbe en tirant dessus ».

Alors, pour résister, l’écrivain fait alliance avec trois complices : « les livres », ceux-là mêmes qu’il positionne de face, comme des visages, des interlocuteurs, dans son petit bureau dont la fenêtre donne sur la pelouse aux herbes hautes ; « les morts », ou plutôt « ceux qui sont apparemment morts et qui ne le sont pas… »; et « les vivants », bien sûr. « Le premier vivant venu peut être un allié pour peu qu’il consente à une parole, à un lien, à sortir de sa fonction et de l’engourdissement bavard. »

En homme de lettres, il n’oublie pas non plus la force de la poésie. Dans Un bruit de balançoire (1), il la compare au petit marteau rouge que l’on trouve dans les wagons de train. Lui seul, en cas de danger, permet de casser la vitre pour trouver la sortie de secours…

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Christian Bobin, compagnon des lettres

24 avril 1951. Naissance au Creusot d’un père dessinateur à l’usine Schneider et d’une mère calqueuse.

Après des études de philosophie, Christian Bobin travaille pour la bibliothèque municipale d’Autun, puis à l’Écomusée du Creusot.

À la fin des années 1970, il publie ses premiers textes aux éditions Brandes et Fata Morgana.

1989. La Part manquante (Gallimard).

1991. Une Petite Robe de fête (Gallimard).

1992. Le Très-Bas (Gallimard), son livre sur saint François d’Assise, rencontre un vif succès. Il reçoit le prix des Deux-Magots en 1993, puis le Grand Prix catholique de littérature, en 1996.

1995. L’Homme qui marche (Le temps qu’il fait), méditation sur Jésus.

1996. La Plus que vive (Gallimard), hommage à son amie Ghislaine, morte à 44 ans.

2014. La Grande Vie (Gallimard).

2015. Noireclaire (Gallimard).

2016. Prix d’Académie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. Christian Bobin a publié plus d’une cinquantaine d’ouvrages. 

Elodie Moraux, La Croix.

http://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Christian-Bobin-paisible-clairiere-2017-08-07-1200868116

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Ce soir : "du minuscule et de l'imprévisible" Création festival Off 2014

5 Juillet 2014, 07:05am

Publié par Fr Greg.

Ce soir : "du minuscule et de l'imprévisible"                         Création festival Off 2014
à diffuser !

à diffuser !

  Au festival OFF 2014 du 05 au 27 Juillet, une création entièrement réalisée à partir d'interviews et textes de Christian Bobin, intitulée "du minuscule et de l'imprévisible".
 
Ce monologue se veut une redécouverte de la vocation humaine première: s'émerveiller de ce qui est vivant, un éloge de la vie lente et amoureuse qui veut se garder de tomber dans le mièvre, le fade ou le gentil, un réapprentissage à voir, à s'arracher de cet empêchement de trop connaitre, à cette illusion ou l'on croit connaitre, un chant d’espérance humaine sur nos luttes banales, nos morts quotidiennes, sur la joie d'être vivant malgré la dureté du monde qui est parfois comme disait Robert d'Antelme un 'grand camp de concentration invisible'... bref, un rafraîchissement de la vie et du regard qu'on pose sur notre quotidien: "le baiser d'une lumière sur notre cœur gris"....
 
Merci de diffuser.
du minuscule et de l'imprévisible
du 05 au 27 Juillet,
chapelle de l'Oratoire, 16h45. 
Monologue de 55min.
Résa: 0786556762

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L'Homme violoncelle, Pablo Casals ou la musique sauvera le monde

20 Juillet 2013, 09:13am

Publié par Fr Greg.

 

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Juliana Laska et Michel Sigalla ressuscitent la figure du grand violoncelliste Pablo Casals, dans toute son humanité, sa générosité. Quand l'expression musicale rencontre le plaisir de la parole vécus dans un même élan, transmettre et recevoir se révèlent être un grand bonheur.

Immense violoncelliste qui reçut l'hommage de ses contemporains tels que Jean Sibelius, Mstislav Rostropovitch ou Thomas Mann, Pablo Casals fut avant tout un humaniste qui rêvait d'un monde de fraternité, à l'image du concert, où artistes et public communient dans le même amour de la beauté. À l'initiative de la violoncelliste Juliana Laska qui partage dans un geste semblable le désir de servir la musique, et en étroite communion avec le comédien Michel Sigalla en qui, à la scène, transparaissent quelques traits du modèle, L'Homme violoncelle offre un pur moment de bonheur où musique et théâtre ne font qu'un.

Foisonnant d'extraits musicaux, le spectacle donne un florilège du répertoire pour violoncelle. Les Suites de Jean-Sébastien Bach, son maître spirituel dont l'œuvre l'accompagna toute sa vie durant, puis Mozart, Beethoven, Brahms, l'Élégie de Fauré ou la Pavane de Ravel, Bartók... Les principes d'une certaine musique contemporaine, caricaturés dans leur inexpressivité, donnent prises, sinon à un moment de franc éclat de rire, à une réflexion sur la confusion artistique qui règne à notre époque. 

Plaisir des yeux et des oreilles, L'Homme violoncelle a le mérite de ne pas s'empêcher de parler musique comme entre connaisseurs, animé par un élan de transmission passionnante. On pénètre au cœur des problématiques de la maîtrise de l'instrument comme de l'interprétation. De manière didactique et ludique sont abordés l'aspect technique, les différents modes de jeu et la recherche de souplesse au service d'une liberté dans le geste musical. De même que le philosophe Bergson qu'il a rencontré parle de l'intuition, Casals cherche le naturel en musique. Le son parle, vibre, exprime, suit la courbe d'un phrasé dont tout l'art réside dans le rubato. Se fait ressentir ce que l'instrument incombe de sacrifices et de souffrances dans la vie de l'interprète, serviteur et esclave du violoncelle. De même l'angoisse, perpétuelle, et toute la magie du concert.

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Catalan né en 1876 et mort en 1973, Pablo Casals fut le témoin de l'histoire tragique du XXème siècle : son engagement au service de l'association ouvrière des concerts de Barcelone, son exil à Prades en 1939, sa fuite et sa protestation face au régime franquiste. L'évocation de la Seconde Guerre mondiale, illustrée par des extraits radicalement différents du Concerto n° 1 de Chostakovitch et de la bande originale de La Liste de Schindler, suscite l'émotion aux larmes... 


D'une grande richesse, L'Homme violoncelle met surtout en présence deux interprètes dont le dialogue, verbe et son s'écoulant dans un même élan, rythmés par un même souffle (à l'évidence fruit d'un sérieux travail !), est naturel et vivant. C'est une humble générosité qui se dégage de ce moment, et que seuls rendent possible la vie intérieure et le don de soi lors d'un chant expressif et émerveillé.


http://www.ruedutheatre.eu/article/2153/l-homme-violoncelle-pablo-casals-ou-la-musique-sauvera-le-monde/

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Nous avons dans l'Eglise de talentueux artistes !

18 Juillet 2013, 22:35pm

Publié par Fr Greg.

Annuntio vobis gaudium magnum...

publié le 17/07/2013 à 16:57

Nous avons dans l'Eglise de talentueux artistes !

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Au Festival, 17 spectacles fédérés sous l'appellation "Présence chrétienne" occupent trois lieux magnifiques dans Avignon : chapelle de l'Oratoire, chapelle Saint-Louis et chapelle Notre-Dame de la Conversion.

 

Dans la chapelle Saint-Louis, le frère Grégoire Plus, de la communauté saint Jean, interprète "La plus que vive" de Christian Bobin. Un texte très émouvant dans lequel Bobin évoque la mémoire de Ghislaine sa compagne morte subitement à 44 ans. Un texte où il s'adresse à celle qui continue mystérieusement de l'aider à vivre et à aimer la vie. Nous avons interrogé le frère Grégoire Plus au sujet de cette pièce.

 

Comment es-tu arrivé au Festival avec cette création?

En fait, c'est plus Bobin et le Festival qui m'ont choisi plutôt que l'inverse. Les circonstances ont beaucoup joué. Il y a 15 ans, j'avais fait une première expérience de théâtre mais la question ensuite était restée au niveau philosophique puisque c'est ma spécialité universitaire. Puis trois événements ont provoqué le déclic : mon arrivée en septembre à Avignon chez les frères, la lecture de ce livre de Bobin en Pologne en février dernier qui m'a porté pendant plusieurs semaines et mes amis qui m'ont propulsé de la simple lecture à la véritable création théâtrale.

Quelles sont tes premières impressions après deux semaines de jeu?

Je ressens une vraie fragilité et une vraie vulnérabilité en me donnant sur scène. Un vrai exercice d'humilité. Et une vraie joie en voyant comment le texte est reçu à travers mon interprétation. Ce texte m'a apporté notamment des réponses sur le manque et la déchirure que provoque la mort.

As-tu fait des rencontres marquantes au Festival?

En tractant dans les rues, j'ai rencontré providentiellement une amie de Ghislaine, la femme évoquée dans la pièce, ainsi qu'une amie de Clémence, la fille de Bobin. Or il est question de Clémence dans une scène très émouvante où elle entre longuement dans une cabine téléphonique pour parler à sa mère défunte. Et cela constituera un tournant pour Bobin dans son deuil.

 

Autre chapelle et encore de brillants talents.

Coup de cœur et de projecteur pour "Je serai avec vous jusqu'à la fin des temps" où Lorenzo Bassotto, accompagné en musique par Francesco Agnello, incarne le texte de l'évangile selon Saint Matthieu avec un talent extraordinaire, dans la lignée de la comedia dell'arte : plein d'humour, d'évocations poétiques et d'intensité dramatique.

Excellente innovation cette année : ils jouent avec la porte de la chapelle de l'Oratoire ouverte en permanence sur la rue.

Dès lors, dans la fournaise d'Avignon, la fraîcheur de l'évangile se révèle. Des personnes entrent timidement, puis s'installent charmés, interrogés, bouleversés par la Parole. Francesco nous témoigne ainsi que "nous vivons avec le public une rencontre providentielle : cette parole se déploie alors non comme un patrimoine, une texte ancien mais comme une réalité vivante et inattendue pour tous ceux qui franchissent le seuil de la chapelle. Aussi inattendue qu'une rencontre avec Jésus sur les chemins de Palestine."

 

Quand on voit tant de talents, on se dit que Dieu finalement ne choisit pas que des incapables!

Et nous, nous prions très fort pour qu'Il nous rende capables d'un truc, un jour...

Frères Thierry et Nicolas

 

La plus que vive

Gregoire Plus

Chapelle Saint Louis à 16h30. Durée 1h

 

 http://www.lavie.fr/sso/blogs/blog.php?id=13348

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La misère: un métastase incurable...?

26 Juin 2013, 20:08pm

Publié par Fr Greg.

 

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Je veux vous parler d’une cause qui dépasse les clivages idéologiques et les vulgaires querelles. J’attends avec grande espérance, et peut-être une certaine naïveté, que l’on me donne raison sur un point : le peuple français n’est pas un troupeau de pigeons pour lesquels il est plus important de converser en se grattant les couilles de sous-sujets idéologiques que d’agir véritablement pour ce qui en vaut la peine.

Il semblerait qu’il persiste en France un fléau aussi majeur que négligé : la pauvreté. Est-ce la force de l’habitude qui nous pousse à prendre pour chose commune les amas de mendiants étalés sur les quais au petit matin ?

S’il est vrai que la pauvreté se propage furieusement, elle est loin d’être une métastase incurable. Et s’il est vrai que les banques et les gouvernements nous mènent la vie dure, rien ne nous empêche de nous affranchir de leur pénible égide et de ne pas toujours compter sur leur secours pour parfaire le monde dans lequel il nous faut vivre.

Ceux qui papillonnent parfois sur Facebook le savent, les pages d’accueil regorgent de publications massivement diffusées : faits cachés sur les guerres, photos d’animaux en attente d’adoption, atrocités de France et du tiers-monde, initiatives individuelles qui ne demandent qu’à devenir collectives.

Récemment, je fus séduite par quelques-unes d’entre elles.

La première était la tradition du « café en attente » (« suspended coffee ») : Paul décide d’aller boire un café avec Jean. Ils en commandent quatre. Deux pour eux, deux en attente. Ces deux cafés déjà payés seront mis de côté pour des gens dans le besoin. Plus tard, un SDF pourra venir demander un café en attente et être gratuitement servi. Le principe vaut aussi pour les sandwichs et les repas. Cette initiative, née à Naples, s’est propagée dans le monde mais demeure marginale. Pourquoi ne pas tenter de souffler un mot au gérant des établissements dans lesquels vous vous rendez ?

 

La seconde initiative a eu lieu en Turquie. Un boulanger a choisi de faire confiance à l’honnêteté populaire. Il tient sa boutique mais a placé dehors un petit étal sur lequel il a déposé du pain avec l’indication suivante : « Si vous êtes dans le besoin, servez-vous… » Que les esprits perplexes le sachent : l’homme n’a jamais été pillé par des hordes malhonnêtes et certains se rappelleront peut-être qu’en 2007, le groupe anglais Radiohead avait ouvert une brèche en décidant de sortir l’album « In Rainbows » sur Internet, laissant aux gens le libre choix du prix qu’ils souhaitaient payer : jamais un album ne leur a rapporté autant d’argent.

 

Comme il est vrai que tout mal est puni et tout bien récompensé, heureux sont les candides qui ne prennent pas la cruauté du monde comme prétexte à l’infirmité décomplexée ou au cynisme le plus sinistre. Nul ne peut être insensible à la bonté. Contagieuse, elle désarme souvent, et fait fléchir, parfois, l’homme qui se veut cruel ou indifférent.

Propageons ces initiatives. Mieux encore, réfléchissons ensemble à celles que nous pourrions organiser à notre tour. Et tâchons d’avoir la vertu, dans le tumulte du monde, de réserver toujours aux âmes vulnérables une pensée constructive.

Altana Otovic

 

 

http://www.bvoltaire.fr

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Vie et Destin...

21 Mai 2013, 01:40am

Publié par Fr Greg.

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Anna Sémionovna, juive et enfermée dans un ghetto d’Ukraine en 1941 par les allemands, écrit une dernière lettre à son fils.

 

« Je fais des visites aux malades. Des dizaines de personnes, vieillards presque aveugles, bébés, femmes enceintes, vivent entassées dans une pièce minuscule.

J’ai l’habitude de lire dans les yeux les symptômes des maladies, les glaucomes, les cataractes. Je ne peux plus regarder ainsi les yeux, je vois dans les yeux le reflet de l’âme. D’une âme bonne, Vitia ! D’une âme bonne et triste, moqueuse et condamnée, vaincue par la force mais, en même temps, triomphant de la force. Une âme forte, Vitia !

 

Si tu voyais avec quelle gentillesse de vieilles personnes m’interrogent à ton sujet ; avec quelle chaleur me consolent des gens auxquels je ne me suis pas plainte et qui se trouvent dans une situation bien plus horrible que la mienne. Avec quelle délicatesse touchante on me donne pour mes soins un morceau de pain, un oignon, une poignée de haricots.

 

Crois-moi, ce ne sont pas des honoraires pour une visite. Quand un vieil ouvrier me serre la main, glisse dans mon filet quelques pommes de terre et me dit : ‘ Allons, allons, docteur, je vous en prie », des larmes me montent aux yeux. Il y a dans tout cela quelque chose de pur, de paternel, de bon, je ne sais comment l’exprimer à l’aide de mots.

 

Je ne veux pas te consoler en te disant que ma vie a été facile ici, tu dois t’étonner que mon cœur n’ait pas éclaté de douleur. Mais ne te tourmente pas en te disant que j’ai souffert de faim, pendant tout ce temps, je n’ai pas eu faim une seule fois. Et aussi, je ne me suis jamais sentie seule.

 

Que d’enfants ici, des yeux merveilleux, des cheveux bruns et bouclés, il y sûrement parmi eux de futurs savants, des professeurs de médecine, des musiciens, des poètes peut-être.

Je les regarde quand ils courent le matin à l’école, ils ont un sérieux qui n’est pas de leur âge, et leurs yeux tragiques leur mangent le visage. Parfois ils se battent, se disputent, rient, mais cela est encore pire.

 

On dit que les enfants sont notre avenir, mais que peut-on dire de ces enfants-là ? Ils ne deviendront pas musiciens, cordonniers, tailleurs.

 

Comment finir cette lettre ? Où trouver la force pour le faire, mon chéri ? Y a-t-il des mots en ce monde capables d’exprimer mon amour pour toi ? Je t’embrasse, j’embrasse tes yeux, ton front, tes yeux.

 

Souviens-toi qu’en tes jours de bonheur et qu’en tes jours de peine l’amour de ta mère est avec toi, personne n’a le pouvoir de le tuer.

Vitenka … Voilà la dernière ligne de la dernière lettre de ta maman. Vis, vis, vis toujours … Ta maman. ».

 

 

Vassilly Grossman, Vie et destin.

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LA COMMUNAUTÉ MUSULMANE VIENT AU SECOURS DES CHRÉTIENS

17 Mai 2013, 08:11am

Publié par Fr Greg.

 

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« Je n’ai reçu aucun soutien des élus locaux. Pas un mail, pas un texto, pas un coup de fil » , se désole le père Grégoire, violemment agressé lundi soir, dans le quartier Saint-Ruf, pour s’être défendu alors qu’on lui volait son portable. Seuls les députés Jacques Bompard et Marion Maréchal-Le Pen m’ont envoyé un mail…" 

"Ce silence nous blesse, nous sommes à 500 mètres de la mairie de quartier, personne n’est venu", renchérit le père Marie-Christophe, responsable de la communauté de Saint-Jean. 

La communauté musulmane d’Avignon aussi a été choquée par cette absence de réaction officielle. Alors, elle a spontanément apporté son soutien au prêtre jeudi et avait tenu à le faire savoir dans le hall de la mairie, place de l’Horloge. "Toucher à un homme d’église et de paix, c’est intolérable, on a franchi un cap. Une société sans foi ni loi, c’est la porte ouverte à l’anarchie. Mais après le désordre risque de venir un grand ordre", s’alarme Abderrahmane Bouaffad, porte-parole de la communauté des musulmans du Grand Avignon, faisant allusion aux tentations extrémistes facilement ravivées par ce genre d’agression.


Un appel au ministre de l'intérieur

Khalid Belkhadir, président du conseil régional du culte musulman avait tenu à venir de Marseille "pour soutenir notre frère agressé par des voyous, pas par des musulmans. Nous devons réfléchir au bien-vivre ensemble pour éviter les amalgames faciles." "La démission des élus a entraîné la création de ghettos, la marginalisation des jeunes, l’insécurité ambiante, on appelle le ministre de l’Intérieur, qui est aussi celui des cultes, à venir nous rencontrer tous ensemble à Avignon", lance Abderrahmane Bouaffad qui suggère d’aller jusqu’au bureau du maire.

Les frères rackettés

Pas la peine. "Le Bon Dieu fait bien les choses", voilà Marie-Josée Roig qui traverse le hall et se retrouve bientôt interpellée par le petit groupe. "Je rentre juste de Paris, s’excuse l’élue qui assure avoir contacté l’évêque dès qu’elle a appris la nouvelle. Pour le père Grégoire, cette agression doit servir à aider les autres, "tous ceux qui se font attaquer et dont on n’entend pas la voix." "Je suis d’accord, j’irai dans votre paroisse", promet le maire avant de s’éclipser. "Elle nous a joué un morceau de flûte", réagit, désabusé, le père Marie-Christophe dont la paroisse est régulièrement la cible des petits malfrats. Régulièrement, le tronc de l’église est pillé, scooters et ordinateurs sont volés. "Le Jeudi saint, des jeunes en planque m’ont dit : “Si tu ne veux pas être volé, tu paye”. On ne supporte plus ce racket permanent."

Une marche inter-religieuse

Un portable volé, c’est tragiquement la banalité quotidienne de la petite délinquance opportuniste. "Il faut que les élus réfléchissent à l’irrespect, la violence, l’éducation, à la zone de non-droit, qui se développent", lancent les hommes de foi. Eux, imaginent une marche inter-religieuse pour la paix par exemple. "Il faut sacraliser le vivre ensemble, dit Abderrahmane Bouaffad. À la mosquée ou à l’église, nous sommes avec nos frères en religion, mais dans la rue, nous sommes tous avec nos frères et sœurs en humanité."

Certains le savent déjà qui, non croyant et n’habitant même pas Avignon, ont spontanément contacté le père Grégoire pour lui donner un téléphone, de l’argent pour un nouveau forfait. Un petit geste de solidarité pour croire encore en l’homme.

 

 http://www.midilibre.fr/2013/05/16/les-musulmans-d-avignon-soutiennent-le-pere-gregoire,697982.php

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Éblouissement...

20 Décembre 2012, 02:58am

Publié par Fr Greg.

 

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Puis tout à coup je rencontrai la femme qui devait aiguillonner sans cesse mes ambitieux désirs, et les combler en me jetant au coeur de la Royauté. Trop timide pour inviter une danseuse, et craignant d'ailleurs de brouiller les figures, je devins naturellement très grimaud et ne sachant que faire de ma personne. Au moment où je souffrais du malaise causé par le piétinement auquel nous oblige une foule, un officier marcha sur mes pieds gonflés autant par la compression du cuir que par la chaleur. Ce dernier ennui me dégoûta de la fête. Il était impossible de sortir, je me réfugiai dans un coin au bout d'une banquette abandonnée, où je restai les yeux fixes, immobile et boudeur. Trompée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt à s'endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près de moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par elle que je ne l'avais été par la fête; elle devint toute ma fête. Si vous avez bien compris ma vie antérieure, vous devinerez les sentiments qui sourdirent en mon coeur. 

 

Mes yeux furent tout à coup frappés par de blanches épaules rebondies sur lesquelles j'aurais voulu pouvoir me rouler, des épaules légèrement rosées qui semblaient rougir comme si elles se trouvaient nues pour la première fois, de pudiques épaules qui avaient une âme, et dont la peau satinée éclatait à la lumière comme un tissu de soie. Ces épaules étaient partagées par une raie, le long de laquelle coula mon regard, plus hardi que ma main. Je me haussai tout palpitant pour voir le corsage et fus complètement fasciné par une gorge chastement couverte d'une gaze, mais dont les globes azurés et d'une rondeur parfaite étaient douillettement couchés dans des flots de dentelle. Les plus légers détails de cette tête furent des amorces qui réveillèrent en moi des jouissances infinies: le brillant des cheveux lissés au-dessus d'un cou velouté comme celui d'une petite fille, les lignes blanches que le peigne y avait dessinées et où mon imagination courut comme en de frais sentiers, tout me fit perdre l'esprit.

 

Après m'être assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos comme un enfant qui se jette dans le sein de sa mère, et je baisai toutes ces épaules en y roulant ma tête. Cette femme poussa un cri perçant, que la musique empêcha d'entendre; elle se retourna, me vit et me dit: "Monsieur?" Ah! si elle avait dit: "Mon petit bonhomme, qu'est-ce qui vous prend donc?" je l'aurais tuée peut-être mais à ce monsieur! des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je fus pétrifié par un regard animé d'une sainte colère, par une tête sublime couronnée d'un diadème de cheveux cendrés, en harmonie avec ce dos d'amour. Le pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage que désarmait déjà le pardon de la femme qui comprend une frénésie quand elle en est le principe, et devine des adorations infinies dans les larmes du repentir. Elle s'en alla par un mouvement de reine. Je sentis alors le ridicule de ma position; alors seulement je compris que j'étais fagoté comme le singe d'un Savoyard. J'eus honte de moi. Je restai tout hébété, savourant la pomme que je venais de voler, gardant sur mes lèvres la chaleur de ce sang que j'avais aspiré, ne me repentant de rien, et suivant du regard cette femme descendue des cieux. Saisi par le premier accès charnel de la grande fièvre du coeur, j'errai dans le bal devenu désert, sans pouvoir y retrouver mon inconnue. Je revins me coucher métamorphosé.

 

Balzac,  Le lys dans la vallée 

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Vous êtes français? Alors allez vous faire soigner..

30 Novembre 2012, 01:03am

Publié par Fr Greg.

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Selon une étude du département de santé publique de Créteil, les autorités françaises ont très largement sous-estimé le nombre de Français souffrant d’une pathologie mentale qui toucherait en fait 12 millions de personnes sur 69 millions. Le coût total des pathologies mentales en France s'élève à 110 milliards d’euros par an. Les Français sont-ils fous ou trop hygiénistes concernant leur santé mentale ?

 

Jean-Paul Mialet : Si on avait fait cette étude dans les années 70, on n’aurait certainement pas trouvé les mêmes chiffres, avec  12 millions de Français qui se portent mal. Les critères de pathologie n’étaient pas les mêmes que ceux d’aujourd’hui.

Il y a une trentaine d’années, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a donné une définition de la santé : « un état de bien-être physique, moral et social ». Si on désigne la santé comme état de bien-être, tout ce qui n’est pas un état de bien-être n’est pas la santé, et c’est donc la maladie. Peuvent donc se prétendre malade tous ceux qui ne sont pas dans cet état de bien-être. Cette évolution de la notion de maladie revient à englober beaucoup d’états qui correspondent à un mal être et dont la limite est discutable.

 

Parallèlement, la psychiatrie a développé des concepts discutables. Elle a d’abord été organisée autour de maladies bien repérables, comme la schizophrénie ou la psychose, les dépressions sévères… Puis, en plus de ces maladies bien répertoriées, elle a repéré une autre dimension : les personnalités pathologiques. Ce sont des dimensions de tempéraments, de caractères, qui ne sont plus de l’ordre de la maladie, mais qui servent de supports pour mieux comprendre certaines pathologies. Un glissement se fait à ce niveau-là, et on a tôt fait de se dire que telle personne ne va pas bien car elle présente une personnalité défaillante.

 Peut-on prendre pour exemple de ce glissement la schizoïdie, dont le Dr Philip Manfield estime qu’elle pourrait représenter jusqu’à 40% des cas de troubles mentaux, mais qui n’est pas une pathologie portant à conséquence ?

La schizoïdie est un excellent exemple, dans la mesure où c’est un trouble du caractère.

Le repérage des troubles mentaux s’est développé selon plusieurs axes. Le premier est l’axe morbide proprement dit, qui correspond aux maladies classiques, et l’autre axe qui est celui des troubles de la personnalité.  Ces troubles peuvent être appliqués à un très grand nombre de gens.


Une recherche a été faite en prenant des sujets « normaux » et en leur faisant passer les critères de classification : on s’est aperçu que 80% des gens pouvaient être classés dans une des catégories des troubles de la personnalité. En attaquant ce phénomène, on a attiré la psychiatrie vers un champ étendu et flou où on peut intégrer énormément de gens.

 Dans ce cas, ce chiffre impressionnant de 12 millions de Français atteints de troubles mentaux n’a donc pas de sens ? L’étude parle aussi d’1,8 millions de personnes atteintes de troubles sévères.

Il y a certainement 1,8 millions de personnes atteintes de troubles sévères. Cela correspond à 2,5% de la population. Les 10 millions de plus représentent la possibilité qu’on a d’étendre des interprétations psychiatriques à un grand nombre de gens.

 

D’où notre première interrogation, les Français sont-ils malades ou trop poussés à dépenser pour leur santé ?

Nous sommes dans une culture – qui n’est pas seulement française – où on pousse les gens à une quête de bien être sans fin. Et en France, on a un soutien social qui encourage cette quête. Si en Angleterre, les gens se retrouvent dans cette quête de bien-être, et que les dispositifs de soin les limitent, alors les gens ne vont pas aussi loin. Ils rencontrent une résistance, que ça soit le porte-monnaie, une longue liste d’attente, etc. Ils vivent donc avec leurs problèmes.

On sait déjà que les Français sont les plus grands consommateurs d’anxiolytiques au monde. Est-ce lié ?

Il est possible que la consommation record d’anxiolytiques en France soit due à la rencontre de ces deux facteurs : une culture qui veut absolument qu’on soit dans la non-souffrance, et un système social qui incite les gens à aller plus loin dans cette illusion.

La prise en charge médicale de ces troubles coûte 13,4 milliards d’euros, soit 8% des dépenses nationales de santé. Le coût des médicaments atteint 2,2 milliards d’euros. S’il s’agit d’une illusion, faut-il mettre un frein à ces dépenses ?

J’imagine qu’il y a des phénomènes qui aggravent la situation. Les médecins généralistes disposent de traitements très efficaces pour aider les gens à se sentir moins mal, les tranquillisants par exemple. Alors dès que quelqu’un exprime une inquiétude quelconque, il est tentant de répondre par un médicament. Essayer de comprendre pourquoi ils ne vont pas bien prend du temps et risque d’être mal perçu par le patient. Il est tellement plus facile de se débarrasser de la difficulté en prescrivant un traitement.

Ce dernier est devenu une facilité permettant au médecin d’éviter le dialogue et au patient de penser qu’on prend au sérieux son mal-être et qu’on ne se contente pas de lui apporter une réponse psychologique ou de lui dire « il faut accepter de vivre avec cela. »

 

La dépense la plus importante est le coût des services psychiatrique des hôpitaux publics, qui atteint 6,4 milliards d’euros (11% de la dépense nationale des hôpitaux publics). Est-ce la même dynamique ?

Je pense qu’on ne trouve que des troubles sévères dans les hôpitaux, et qu’ils sont difficilement compressibles. Les 11% de la dépense totale sont sans doute impossible à réduire, car les troubles qui aboutissent dans les hôpitaux sont sévères et il faut bien les soigner. La part hospitalière n’est pas due à une demande excessive de soins des patients.

La perte de productivité liée aux pathologies psychiatrique coute un peu plus de 24 milliards d’euros, selon l’étude. Est-il possible de concilier travail et maladie ?

Avec les troubles sévères, non. Avec les troubles non-sévères, peut-être plus.

Mais il y a aujourd’hui un acharnement des gens à être bien et un acharnement des médecins à tout soigner. La psychiatrie n’a peut-être pas suffisamment fermé les portes à des états moraux qui ont une définition floue. La normalité, en psychiatrie, est indéfinissable. Elle ne peut être statistique comme, par exemple, la tension artérielle : on ne peut pas dire qu’un comportement qui n’est pas le comportement moyen est anormal. Aussi, elle se prête à l'idéalisation : disposer d'un fonctionnement psychologique qui mettrait à l'abri de toute souffrance, alors que l'anxiété et la tristesse ou des moments d'abattement font partie de la vie. Malheureusement, de plus en plus, on attend du système de soin qu’il fournisse un bien être parfait. Et les médecins ne savent pas toujours dire non à cette demande.

 

Mais il faut admettre que cette extension de la demande tient aussi au fait que nous vivons dans une époque qui favorise le mal être, par l’absence de repères et la précarité sociale et affective auxquelles sont confrontés les gens.

 Jean Paul Mialet, 21 sept 2012.

www.atlantico.fr

 

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Cette révolte qui sourd en nous... (III)

12 Novembre 2012, 03:47am

Publié par Fr Greg.

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— Non, je veux souffrir, moi aussi. Continue.

— Encore un petit tableau caractéristique. Je viens de le lire dans les Archives russes ou l’Antiquité russe, je ne sais plus. C’était à l’époque la plus sombre du servage, au début du XIXème siècle. Vive le Tsar libérateur ! Un ancien général, avec de hautes relations, riche propriétaire foncier, vivait dans un de ses domaines dont dépendaient deux mille âmes. C’était un de ces individus (à vrai dire déjà peu nombreux alors) qui, une fois retirés du service, étaient presque convaincus de leur droit de vie et de mort sur leurs serfs. Plein de morgue, il traitait de haut ses modestes voisins, comme s’ils étaient ses parasites et ses bouffons. Il avait une centaine de piqueurs, tous montés, tous en uniformes, et plusieurs centaines de chiens courants. Or, voici qu’un jour, un petit serf de huit ans, qui s’amusait à lancer des pierres, blessa à la patte un de ses chiens favoris. Voyant son chien boiter, le général en demanda la cause. On lui expliqua l’affaire en désignant le coupable. Il fit immédiatement saisir l’enfant, qu’on arracha des bras de sa mère et qui passa la nuit au cachot. Le lendemain, dès l’aube, le général en grand uniforme monte à cheval pour aller à la chasse, entouré de ses parasites, de ses veneurs, de ses chiens, de ses piqueurs. On rassemble toute la domesticité pour faire un exemple et la mère du coupable est amenée, ainsi que le gamin. C’était une matinée d’automne, brumeuse et froide, excellente pour la chasse. Le général ordonne de déshabiller complètement le bambin, ce qui fut fait ; il tremblait, fou de peur, n’osant dire un mot. « Faites-le courir, ordonne le général. — Cours, cours, lui crient les piqueurs. » Le garçon se met à courir. « Taïaut ! » hurle le général, qui lance sur lui toute sa meute. Les chiens mirent l’enfant en pièces sous les yeux de sa mère. Le général, paraît-il, fut mis sous tutelle. Eh bien, que méritait-il ? Fallait-il le fusiller ? Parle, Aliocha.

— Certes ! proféra doucement Aliocha, tout pâle, avec un sourire convulsif.

— Bravo ! s’écria Ivan enchanté ; si tu le dis, toi, c’est que… Voyez-vous l’ascète ! Tu as donc aussi un diablotin dans le cœur, Aliocha Karamazov ?

— J’ai dit une bêtise, mais…

— Oui, mais… Sache, novice, que les bêtises sont nécessaires au monde ; c’est sur elles qu’il est fondé : sans ces bêtises, il ne se passerait rien ici-bas. On sait ce qu’on sait.

— Que sais-tu ?

— Je n’y comprends rien, poursuivit Ivan comme en rêve ; je ne veux rien comprendre maintenant, je m’en tiens aux faits. En essayant de comprendre, j’altère les faits…

— Pourquoi me tourmentes-tu ? fit douloureusement Aliocha. Me le diras-tu, enfin ?

— Certes, je me préparais à te le dire. Tu m’es cher et je ne veux pas t’abandonner à ton Zosime. »

Ivan se tut un instant et son visage s’attrista soudain.

« Écoute, je me suis borné aux enfants pour être plus clair. Je n’ai rien dit des larmes humaines dont la terre est saturée, abrégeant à dessein mon sujet. J’avoue humblement ne pas comprendre la raison de cet état de choses. Les hommes sont seuls coupables : on leur avait donné le paradis ; ils ont convoité la liberté et ravi le feu du ciel, sachant qu’ils seraient malheureux ; ils ne méritent donc aucune pitié. D’après mon pauvre esprit terrestre, je sais seulement que la souffrance existe, qu’il n’y a pas de coupables, que tout s’enchaîne, que tout passe et s’équilibre. Ce sont là sornettes d’Euclide, je le sais, mais je ne puis consentir à vivre en m’appuyant là-dessus. Qu’est-ce que tout cela peut bien me faire ? Ce qu’il me faut, c’est une compensation, sinon je me détruirai. Et non une compensation quelque part, dans l’infini, mais ici-bas, une compensation que je voie moi-même. J’ai cru, je veux être témoin, et si je suis déjà mort, qu’on me ressuscite ; si tout se passait sans moi, ce serait trop affligeant. Je ne veux pas que mon corps avec ses souffrances et ses fautes serve uniquement à fumer l’harmonie future, à l’intention de je ne sais qui. Je veux voir de mes yeux la biche dormir près du lion, la victime embrasser son meurtrier. C’est sur ce désir que reposent toutes les religions, et j’ai la foi. Je veux être présent quand tous apprendront le pourquoi des choses. Mais les enfants, qu’en ferai-je ? Je ne peux résoudre cette question. Si tous doivent souffrir afin de concourir par leur souffrance à l’harmonie éternelle, quel est le rôle des enfants ? On ne comprend pas pourquoi ils devraient souffrir, eux aussi, au nom de l’harmonie. Pourquoi serviraient-ils de matériaux destinés à la préparer ? Je comprends bien la solidarité du péché et du châtiment, mais elle ne peut s’appliquer aux petits innocents, et si vraiment ils sont solidaires des méfaits de leurs pères, c’est une vérité qui n’est pas de ce monde et que je ne comprends pas. Un mauvais plaisant objectera que les enfants grandiront et auront le temps de pécher, mais il n’a pas grandi, ce gamin de huit ans, déchiré par les chiens. Aliocha, je ne blasphème pas. Je comprends comment tressaillira l’univers, lorsque le ciel et la terre s’uniront dans le même cri d’allégresse, lorsque tout ce qui vit ou a vécu proclamera : « Tu as raison, Seigneur, car tes voies nous sont révélées ! », lorsque le bourreau, la mère, l’enfant s’embrasseront et déclareront avec des larmes : « Tu as raison, Seigneur ! » Sans doute alors, la lumière se fera et tout sera expliqué. Le malheur, c’est que je ne puis admettre une solution de ce genre. Et je prends mes mesures à cet égard, tandis que je suis encore sur la terre. Crois-moi, Aliocha, il se peut que je vive jusqu’à ce moment ou que je ressuscite alors, et je m’écrierai peut-être avec les autres, en regardant la mère embrasser le bourreau de son enfant : « Tu as raison, Seigneur ! » mais ce sera contre mon gré. Pendant qu’il est encore temps, je me refuse à accepter cette harmonie supérieure. Je prétends qu’elle ne vaut pas une larme d’enfant, une larme de cette petite victime qui se frappait la poitrine et priait le « bon Dieu » dans son coin infect ; non, elle ne les vaut pas, car ces larmes n’ont pas été rachetées. Tant qu’il en est ainsi, il ne saurait être question d’harmonie. Or, comment les racheter, c’est impossible. Les bourreaux souffriront en enfer, me diras-tu ? Mais à quoi sert ce châtiment puisque les enfants aussi ont eu leur enfer ? D’ailleurs, que vaut cette harmonie qui comporte un enfer ? Je veux le pardon, le baiser universel, la suppression de la souffrance. Et si la souffrance des enfants sert à parfaire la somme des douleurs nécessaires à l’acquisition de la vérité, j’affirme d’ores et déjà que cette vérité ne vaut pas un tel prix. Je ne veux pas que la mère pardonne au bourreau ; elle n’en a pas le droit. Qu’elle lui pardonne sa souffrance de mère, mais non ce qu’a souffert son enfant déchiré par les chiens. Quand bien même son fils pardonnerait, elle n’en aurait pas le droit. Si le droit de pardonner n’existe pas, que devient l’harmonie ? Y a-t-il au monde un être qui ait ce droit ? C’est par amour pour l’humanité que je ne veux pas de cette harmonie. Je préfère garder mes souffrances non rachetées et mon indignation persistante, même si j’avais tort ! D’ailleurs, on a surfait cette harmonie ; l’entrée coûte trop cher pour nous. J’aime mieux rendre mon billet d’entrée. En honnête homme, je suis même tenu à le rendre au plus tôt. C’est ce que je fais. Je ne refuse pas d’admettre Dieu, mais très respectueusement je lui rends mon billet.

Fédor Dostoïevski, Les frères Karamazov.

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Cette révolte qui sourd en nous... (II)

11 Novembre 2012, 03:41am

Publié par Fr Greg.

 

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— Frère, à quoi bon tout cela ?

— Je pense que si le diable n’existe pas, s’il a été créé par l’homme, celui-ci l’a fait à son image.

— Comme Dieu, alors ?

— Tu sais fort bien « retourner les mots », comme dit Polonius dans Hamlet, reprit Ivan en riant. Tu m’as pris au mot, soit ; mais il est beau, ton Dieu, si l’homme l’a fait à son image. Tu me demandais tout à l’heure : à quoi bon tout cela ? Vois-tu, je suis un dilettante, un amateur de faits et d’anecdotes ; je les recueille dans les journaux, je note ce qu’on me raconte, cela forme déjà une jolie collection. Les Turcs y figurent, naturellement, avec d’autres étrangers, mais j’ai aussi des cas nationaux qui les surpassent. Chez les Russes, les verges et le fouet sont surtout en honneur ; on ne cloue personne par les oreilles, parbleu, nous sommes des Européens, mais notre spécialité est de fouetter, et on ne saurait nous la ravir. À l’étranger, on dirait que cette pratique a disparu, par suite de l’adoucissement des mœurs, ou bien parce que les lois naturelles interdisent à l’homme de fouetter son semblable. En revanche, il existe là-bas comme ici une coutume à ce point nationale qu’elle serait presque impossible en Russie, bien qu’elle s’implante aussi chez nous, surtout à la suite du mouvement religieux dans la haute société. Je possède une charmante brochure traduite du français, où l’on raconte l’exécution à Genève, il y a cinq ans, d’un assassin nommé Richard, qui se convertit au christianisme avant de mourir, à l’âge de vingt-quatre ans. C’était un enfant naturel, donné par ses parents, quand il avait six ans, à des bergers suisses, qui l’élevèrent pour le faire travailler. Il grandit comme un petit sauvage, sans rien apprendre ; à sept ans, on l’envoya paître le troupeau, au froid et à l’humidité, à peine vêtu et affamé. Ces gens n’éprouvaient aucun remords à le traiter ainsi ; au contraire, ils estimaient en avoir le droit, car on leur avait fait don de Richard comme d’un objet, et ils ne jugeaient même pas nécessaire de le nourrir. Richard lui-même raconte qu’alors, tel l’enfant prodigue de l’Évangile, il eût bien voulu manger la pâtée destinée aux pourceaux qu’on engraissait, mais il en était privé et on le battait lorsqu’il la dérobait à ces animaux : c’est ainsi qu’il passa son enfance et sa jeunesse, jusqu’à ce que, devenu grand et fort, il se mît à voler. Ce sauvage gagnait sa vie à Genève comme journalier, buvait son salaire, vivait comme un monstre, et finit par assassiner un vieillard pour le dévaliser. Il fut pris, jugé et condamné à mort. On n’est pas sentimental dans cette ville ! En prison, il est aussitôt entouré par les pasteurs, les membres d’associations religieuses, les dames patronnesses. Il apprit à lire et à écrire, on lui expliqua l’Évangile, et, à force de l’endoctriner et de le catéchiser, on finit par lui faire avouer solennellement son crime. Il adressa au tribunal une lettre déclarant qu’il était un monstre, mais que le Seigneur avait daigné l’éclairer et lui envoyer sa grâce. Tout Genève fut en émoi, la Genève philanthropique et bigote. Tout ce qu’il y avait de noble et de bien-pensant accourut dans sa prison. On l’embrasse, on l’étreint : « Tu es notre frère ! Tu as été touché par la grâce ! » Richard pleure d’attendrissement : « Oui. Dieu m’a illuminé ! Dans mon enfance et ma jeunesse, j’enviais la pâtée des pourceaux ; maintenant, la grâce m’a touché, je meurs dans le Seigneur ! — Oui, Richard, tu as versé le sang et tu dois mourir. Tu n’es pas coupable d’avoir ignoré Dieu, lorsque tu dérobais la pâtée des pourceaux et qu’on te battait pour cela (d’ailleurs, tu avais grand tort, car il est défendu de voler), mais tu as versé le sang et tu dois mourir. » Enfin le dernier jour arrive. Richard, affaibli, pleure et ne fait que répéter à chaque instant : « Voici le plus beau jour de ma vie, car je vais à Dieu ! — Oui, s’écrient pasteurs, juges et dames patronnesses, c’est le plus beau jour de ta vie, car tu vas à Dieu ! » La troupe se dirige vers l’échafaud, derrière la charrette ignominieuse qui emmène Richard. On arrive au lieu du supplice. « Meurs, frère, crie-t-on à Richard, meurs dans le Seigneur ; sa grâce t’accompagne. » Et, couvert de baisers, le frère Richard monte à l’échafaud, on l’étend sur la bascule et sa tête tombe, au nom de la grâce divine. — C’est caractéristique. Ladite brochure a été traduite en russe par les luthériens de la haute société et distribuée comme supplément gratuit à divers journaux et publications, pour instruire le peuple.


« L’aventure de Richard est intéressante parce que nationale. En Russie, bien qu’il soit absurde de décapiter un frère pour la seule raison qu’il est devenu des nôtres et que la grâce l’a touché, nous avons presque aussi bien. Chez nous, torturer en battant constitue une tradition historique, une jouissance prompte et immédiate. Nékrassov raconte dans l’un de ses poèmes comment un moujik frappe de son fouet les yeux de son cheval. Qui n’a vu cela ? c’est bien russe. Le poète montre le petit cheval surchargé, embourbé avec sa charrette qu’il ne peut dégager. Alors, le moujik le bat avec acharnement, frappe sans comprendre ce qu’il fait, les coups pleuvent dans une sorte d’ivresse. « Tu ne peux pas tirer, tu tireras tout de même ; meurs, mais tire. » La rosse sans défense se débat désespérément, cependant que son maître fouette ses « doux yeux » où roulent des larmes. Enfin, elle arrive à se dégager et s’en va tremblante, privée de souffle, d’une allure saccadée, contrainte, honteuse. Chez Nékrassov, cela produit une impression épouvantable. Mais aussi, ce n’est qu’un cheval, et Dieu ne l’a-t-il pas créé pour être fouetté ? C’est ce que nous ont expliqué les Tatars, et ils nous ont légué le knout. Pourtant, on peut aussi fouetter les gens. Un monsieur cultivé et sa femme prennent plaisir à fustiger leur fillette de sept ans. Et le papa est heureux que les verges aient des épines. « Cela lui fera plus mal », dit-il. Il y a des êtres qui s’excitent à chaque coup, jusqu’au sadisme, progressivement. On bat l’enfant une minute, puis cinq, puis dix, toujours plus fort. Elle crie ; enfin, à bout de forces, elle suffoque : « Papa, mon petit papa, pitié ! » L’affaire devient scandaleuse et va jusqu’au tribunal. On prend un avocat. Il y a longtemps que le peuple russe appelle l’avocat « une conscience à louer ». Le défenseur plaide pour son client : « L’affaire est simple ; c’est une scène de famille, comme on en voit tant. Un père a fouetté sa fille, c’est une honte de le poursuivre ! » Le jury est convaincu, il se retire et rapporte un verdict négatif. Le public exulte de voir acquitter ce bourreau. Hélas ! je n’assistais pas à l’audience. J’aurais proposé de fonder une bourse en l’honneur de ce bon père de famille !… Voilà un joli tableau ! Cependant, j’ai encore mieux, Aliocha, et toujours à propos d’enfants russes. Il s’agit d’une fillette de cinq ans, prise en aversion par ses père et mère, « d’honorables fonctionnaires instruits et bien élevés ». Je le répète, beaucoup de gens aiment à torturer les enfants, mais rien que les enfants. Envers les autres individus, ces bourreaux se montrent affables et tendres, en Européens instruits et humains, mais ils prennent plaisir à faire souffrir les enfants, c’est leur façon de les aimer. La confiance angélique de ces créatures sans défense séduit les êtres cruels. Ils ne savent où aller, ni à qui s’adresser, et cela excite les mauvais instincts. Tout homme recèle un démon en lui : accès de colère, sadisme, déchaînement des passions ignobles, maladies contractées dans la débauche, ou bien la goutte, l’hépatite, cela varie. Donc, ces parents instruits exerçaient maints sévices sur la pauvre fillette. Ils la fouettaient, la piétinaient sans raison ; son corps était couvert de bleus. Ils imaginèrent enfin un raffinement de cruauté : par les nuits glaciales, en hiver, ils enfermaient la petite dans les lieux d’aisances, sous prétexte qu’elle ne demandait pas à temps, la nuit, qu’on la fit sortir (comme si, à cet âge, une enfant qui dort profondément pouvait toujours demander à temps). On lui barbouillait le visage de ses excréments et sa mère la forçait à les manger, sa propre mère ! Et cette mère dormait tranquille, insensible aux cris de la pauvre enfant enfermée dans cet endroit répugnant ! Vois-tu d’ici ce petit être, ne comprenant pas ce qui lui arrive, au froid et dans l’obscurité, frapper de ses petits poings sa poitrine haletante et verser d’innocentes larmes, en appelant le « bon Dieu » à son secours ? Comprends-tu cette absurdité ? a-t-elle un but, dis-moi, toi mon ami et mon frère, toi le pieux novice ? On dit que tout cela est indispensable pour établir la distinction du bien et du mal dans l’esprit de l’homme. À quoi bon cette distinction diabolique, payée si cher ? Toute la science du monde ne vaut pas les larmes des enfants. Je ne parle pas des souffrances des adultes, ils ont mangé le fruit défendu, que le diable les emporte ! Mais les enfants ! Je te fais souffrir, Aliocha, tu as l’air mal à l’aise. Veux-tu que je m’arrête ?

 

Fédor Dostoïevski, Les frères Karamazov.

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Cette révolte qui sourd en nous...

10 Novembre 2012, 02:38am

Publié par Fr Greg.

 

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« Je dois t’avouer une chose, commença Ivan, je n’ai jamais pu comprendre comment on peut aimer son prochain. C’est précisément, à mon idée, le prochain qu’on ne peut aimer ; du moins ne peut-on l’aimer qu’à distance. J’ai lu quelque part, à propos d’un saint, « Jean le Miséricordieux », qu’un passant affamé et transi, vint un jour le supplier de le réchauffer ; le saint se coucha sur lui, le prit dans ses bras et se mit à insuffler son haleine dans la bouche purulente du malheureux, infecté par une horrible maladie. Je suis persuadé qu’il fit cela avec effort, en se mentant à lui-même, dans un sentiment d’amour dicté par le devoir, et par esprit de pénitence. Il faut qu’un homme soit caché pour qu’on puisse l’aimer ; dès qu’il montre son visage, l’amour disparaît.

— Le starets Zosime a plusieurs fois parlé de cela, observa Aliocha. Il disait aussi que souvent, pour des âmes inexpérimentées, le visage de l’homme est un obstacle à l’amour. Il y a pourtant beaucoup d’amour dans l’humanité, un amour presque pareil à celui du Christ, je le sais par expérience Ivan…

— Eh bien, moi, je ne le sais pas encore et ne peux pas le comprendre, beaucoup sont dans le même cas. Il s’agit de savoir si cela provient des mauvais penchants, ou si c’est inhérent à la nature humaine. À mon avis, l’amour du Christ pour les hommes est une sorte de miracle impossible sur la terre. Il est vrai qu’il était Dieu ; mais nous ne sommes pas des dieux. Supposons, par exemple, que je souffre profondément ; un autre ne pourra jamais connaître à quel point je souffre, car c’est un autre, et pas moi. De plus, il est rare qu’un individu consente à reconnaître la souffrance de son prochain (comme si c’était une dignité ! ) Pourquoi cela, qu’en penses-tu ? Peut-être parce que je sens mauvais, que j’ai l’air bête ou que j’aurai marché un jour sur le pied de ce monsieur ! En outre, il y a diverses souffrances : celle qui humilie, la faim, par exemple, mon bienfaiteur voudra bien l’admettre, mais dès que ma souffrance s’élève, qu’il s’agit d’une idée, par exemple, il n’y croira que par exception car, peut-être, en m’examinant, il verra que je n’ai pas le visage que son imagination prête à un homme souffrant pour une idée. Aussitôt il cessera ses bienfaits, et cela sans méchanceté. Les mendiants, surtout ceux qui ont quelque noblesse, ne devraient jamais se montrer, mais demander l’aumône par l’intermédiaire des journaux. En théorie, encore, on peut aimer son prochain, et même de loin : de près, c’est presque impossible. Si, du moins, tout se passait comme sur la scène, dans les ballets où les pauvres en loques de soie et en dentelles déchirées mendient en dansant gracieusement, on pourrait encore les admirer. Les admirer, mais non pas les aimer… Assez là-dessus. Je voulais seulement te placer à mon point de vue. Je voulais parler des souffrances de l’humanité en général, mais il vaut mieux se borner aux souffrances des enfants. Mon argumentation sera réduite au dixième, mais cela vaut mieux. J’y perds, bien entendu. D’abord, on peut aimer les enfants de près, même sales, même laids (il me semble, pourtant, que les enfants ne sont jamais laids). Ensuite, si je ne parle pas des adultes, c’est que non seulement ils sont repoussants et indignes d’être aimés, mais qu’ils ont une compensation : ils ont mangé le fruit défendu, discerné le bien et le mal, et sont devenus « semblables à des dieux ». Ils continuent à le manger. Mais les petits enfants n’ont rien mangé et sont encore innocents. Tu aimes les enfants, Aliocha ? Je sais que tu les aimes, et tu comprendras pourquoi je ne veux parler que d’eux. Ils souffrent beaucoup, eux aussi, sans doute, c’est pour expier la faute de leurs pères, qui ont mangé le fruit ; mais c’est le raisonnement d’un autre monde, incompréhensible au cœur humain ici-bas. Un innocent ne saurait souffrir pour un autre, surtout un petit être ! Cela te surprendra, Aliocha, mais moi aussi j’adore les enfants. Remarque que les hommes cruels, doués de passions sauvages, les Karamazov, aiment parfois beaucoup les enfants. Jusqu’à sept ans, les enfants diffèrent énormément de l’homme ; c’est comme un autre être, avec une autre nature. J’ai connu un bandit, un bagnard ; durant sa carrière, lorsqu’il s’introduisait nuitamment dans les maisons pour piller, il avait assassiné des familles entières, y compris les enfants. Pourtant, en prison, il les aimait étrangement ; il ne faisait que regarder ceux qui jouaient dans la cour et devint l’ami d’un petit garçon qu’il voyait jouer sous sa fenêtre… Tu ne sais pas pourquoi je dis tout cela, Aliocha ? J’ai mal à la tête et je me sens triste.

— Tu as l’air bizarre, tu ne me parais pas dans ton état normal, insinua Aliocha avec inquiétude.

— À propos, continua Ivan comme s’il n’avait pas entendu son frère, un Bulgare m’a récemment conté à Moscou les atrocités que commettent les Turcs et les Tcherkesses dans son pays : craignant un soulèvement général des Slaves, ils incendient, égorgent, violent les femmes et les enfants ; ils clouent les prisonniers aux palissades par les oreilles, les abandonnent ainsi jusqu’au matin, puis les pendent, etc. On compare parfois la cruauté de l’homme à celle des fauves ; c’est faire injure à ces derniers. Les fauves n’atteignent jamais aux raffinements de l’homme. Le tigre déchire sa proie et la dévore ; c’est tout. Il ne lui viendrait pas à l’idée de clouer les gens par les oreilles, même s’il pouvait le faire. Ce sont les Turcs qui torturent les enfants avec une jouissance sadique, arrachent les bébés du ventre maternel, les lancent en l’air pour les recevoir sur les baïonnettes, sous les yeux des mères, dont la présence constitue le principal plaisir. Voici une autre scène qui m’a frappé. Pense donc : un bébé encore à la mamelle, dans les bras de sa mère tremblante, et autour d’eux, les Turcs. Il leur vient une plaisante idée : caressant le bébé, ils parviennent à le faire rire ; puis l’un d’eux braque sur lui un revolver à bout portant. L’enfant tend ses menottes pour saisir le joujou ; soudain, l’artiste presse la détente et lui casse la tête. Les Turcs aiment, dit-on, les douceurs.

 

Fédor Dostoïevski, Les frères Karamazov.

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LES DEUX AMIS

3 Novembre 2012, 02:40am

Publié par Fr Greg.

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Deux vrais amis vivaient au Monomotapa :
L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre :
            Les amis de ce pays-là 
            Valent bien, dit-on, ceux du nôtre. 
Une nuit que chacun s'occupait au sommeil, 
Et mettait à profit l'absence du soleil, 
Un de nos deux Amis sort du lit en alarme ;
Il court chez son intime, éveille les Valets : 
Morphée avait touché le seuil de ce palais. 
L'ami couché s'étonne, il prend sa bourse, il s'arme ; 
Vient trouver l'autre, et dit : Il vous arrive peu 
De courir quand on dort ; vous me paraissez homme 
A mieux user du temps destiné pour le somme : 
N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ? 
En voici. S'il vous est venu quelque querelle, 
J'ai mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point 
De coucher toujours seul ? Une esclave assez belle 
Était à mes côtés ; voulez-vous qu'on l'appelle ? 
Non, dit l'ami, ce n'est ni l'un ni l'autre point : 
            Je vous rends grâce de ce zèle. 
Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu ; 
J'ai craint qu'il ne fût vrai, je suis vite accouru. 
            Ce maudit songe en est la cause.
Qui d'eux aimait le mieux ? Que t'en semble, lecteur ? 
Cette difficulté vaut bien qu'on la propose. 
Qu'un ami véritable est une douce chose! 
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ; 
            Il vous épargne la pudeur
            De les lui découvrir vous-même.
            Un songe, un rien, tout lui fait peur 
            Quand il s'agit de ce qu'il aime. 

LA FONTAINE

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L'Eglise dans le monde de ce temps...

15 Octobre 2012, 01:30am

Publié par Fr Greg.

Anniversaire Concile Vatican II


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  L’Eglise n’est pas un ilot isolé du monde. Le Concile avait voulu aller au monde pour lui partager la bonne nouvelle de l’Évangile.

 

      Mais le monde a fait irruption dans l’Église, et ce monde où l’Eglise ne cesse d’accomplir sa mission est aujourd’hui « un monde, attestait un témoin d’exception, le cardinal Garrone, au Synode des évêques de 1985, dont les transformations déconcertent notre réflexion ».


Car, pour le dire en peu de mots, « le monde du Concile » a disparu. Mon vieux père, angevin, paysan et vigneron, me confiait au terme d’une longue existence heureuse et  laborieuse, qu’il avait vu plus de changements au cours de sa vie que tous ses ancêtres au long d’un millénaire.

 

Nous vivons une crise de civilisation dont Mai ‘68 a été la manifestation spectaculaire, le vide d’une société sans âme, la remise en cause des piliers sur lesquels reposait la société, l’autorité contestée aussi bien dans l’Eglise que dans la famille et dans la cité. L’effondrement démographique de l’Europe, l’expansion de l’Islam, l’ampleur des mouvements migratoires, ont profondément bouleversé les équilibres séculaires et remis en cause les modèles de croissance et d’équilibre social. La crise, d’abord bancaire, puis financière, économique et sociale, n’a pas fini de faire sentir ses effets dans un monde où la globalisation de l’information instantanée ne cesse de bouleverser des équilibres devenus fragiles.


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L’optimisme des sixties, cher aux Américains, a fait place à un pessimisme généralisé. L’équilibre des pouvoirs, cher à Montesquieu, entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire, a volé en éclat sous la poussée irrésistible du médiatique. La vie elle-même se trouve menacée, de l’avortement à l’euthanasie.

La transmission des valeurs, sans lesquelles une société se défait, peine à rejoindre les nouvelles générations, cette planète des jeunes qui évolue sur une orbite que les Pères du Concile, non seulement ne connaissaient pas, mais ne pouvaient même pas imaginer, notamment l’internet qui se joue diamétralement des voies millénaires de l’éducation, en famille, en école et en société.  

 

  

Cardinal Paul Poupard, Le Concile Vatican II. Une actualité surprenante

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Le règne de l'émotion...

25 Septembre 2012, 02:07am

Publié par Fr Greg.

 

 

 

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L'orgueil chrétien !

16 Juillet 2012, 01:22am

Publié par Fr Greg.

 

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Et les révélations que j'ai reçues sont tellement exceptionnelles que, pour m'empêcher de me surestimer, j'ai dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour m'empêcher de me surestimer.  Par trois fois, j'ai prié le Seigneur de l'écarter de moi. 


Mais il m'a déclaré : « Ma grâce te suffit : ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » Je n'hésiterai donc pas à mettre mon orgueil dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ habite en moi. 


C'est pourquoi j'accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort.

St Paul, Cor 12,7 - 10

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Vous êtes en crise..?

1 Mai 2012, 19:52pm

Publié par Father Greg

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Simplement magnifique!

17 Avril 2012, 17:14pm

Publié par Father Greg

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Jeanne ne faisait jamais aucun retour sur elle-même!!

17 Avril 2012, 03:11am

Publié par Father Greg

 

Ste-Jeanne-d-arc--1412--2012.jpgVous faites de Jeanne d’Arc un maître spirituel. Comment nous aide-t-elle à faire grandir en nous ce qu’il y a d’Éternel ?

 

Tout d’abord par sa disponibilité à Dieu, dans le service de l’autre et dans le silence de la prière, qui sont les lieux où ne manifeste sa présence. Sans doute est-ce cette transparence à la Lumière qui lui a permis d’entendre l’appel qui lui était adressé et d’y répondre sans tergiverser.

Très important, Jeanne ne faisait jamais aucun retour sur elle-même. Elle était tout élan, accueil et don dans le même mouvement. La première leçon qu’elle nous donne, c’est qu’il faut vivre à chaque instant à l’Eternel présent.

 

Son combat intime pour obéir à la volonté de Dieu – elle va mettre quatre ans à quitter le foyer familial et confiera : « Je préférerais rester chez ma mère… » -, n’est-ce pas un peu le nôtre, à chacun ?

 

Oui, bien sûr. En Jeanne comme en chacun de nous, il y a toujours des résistances. À commencer par la crainte de n’être pas à la hauteur de ce que Dieu nous demande. Lorsqu’elle prend connaissance de la mission qui lui est confiée (lever le siège d’Orléans et mener le roi se faire sacrer à Reims), celle-ci lui apparaît sans commune mesure avec la petite paysanne qu’elle est. Mais si elle ne se fait pas confiance, devant l’insistance de son appel, elle finit par s’oublier elle-même pour faire confiance entièrement à Dieu.

À partir de ce moment-là, rien ne l’arrêtera plus. Comme le dit l’Évangile, « à Dieu, rien n’est  impossible », et il n’est nul obstacle qu’Il ne donne la force de surmonter à celui qui s’élance pour faire sa volonté.

 

« À une époque où la vocation naturelle des femmes était de se marier ou d’aller au couvent, écrivez-vous, Jeanne, forte de sa virginité et de ses voix, avait revêtu le bouclier de la foi, le casque du salut, l’épée de l’Esprit et l’armure du chevalier. » Elle suit Saint Paul à la lettre ?

C’est en effet à dessin que j’ai paraphrasé Saint Paul (Ép 6, 14-17). Car ce qu’il disait, en employant une rhétorique guerrière, du combat spirituel, Jeanne le porte en actes jusque dans l’ordre temporel. Et c’est ce qui fait sa spécificité, ce que j’ai appelé la « sainteté casquée ».

« Agissez et Dieu agira, avait-elle coutume de dire à ses soldats, mais aussi : « Sans Dieu, je ne saurais rien faire ». Mettant tout son génie personnel au service de la grâce dans une collaboration de chaque instant avec Dieu, elle a cherché à faire advenir le Royaume céleste dans le royaume terrestre, l’un dans l’autre et l’un par l’autre. Sachant que le Royaume de Dieu ne sera jamais totalement de ce monde – sa mort sur le bûcher, comme celle du Christ sur la croix, étant la pour nous le rappeler. C’est la raison pour laquelle Benoît XVI en a fait « un exemple de sainteté pour les laïcs engagés dans la vie politique ».

 

Vous écrivez également : « L’ennemi à combattre était tout autant intérieur qu’extérieur ». C’est-à-dire ?

 

Au temps de Jeanne, on avait tendance à considérer que la guerre était non seulement un mal à réduire, mais aussi un fléau envoyé par Dieu pour punir les péchés des hommes, les dérèglements intérieurs étant la principale cause des dérèglements extérieurs.

Cette guerre contre les Anglais, qui était une guerre de libération, devait donc aussi passer par une libération de l’emprise du péché. Et la paix ne se gagnerait pas seulement par les armes, mais par la purification de soi. En commençant par la tête, puisqu’il est bien connu que le poisson pourrit d’abord par la tête. Jeanne demanda donc au roi d’être assidu dans la prière et de se comporter de manière exemplaire. Elle incitait aussi les soldats à se confesser et à communier, à renoncer aux blasphèmes et aux prostituées, et ordonnait une procession au chant du Veni Creator pour faire descendre sur eux l’Esprit de Dieu avant chaque combat.

 

Quelles furent, au cours de sa fulgurante carrière – un an de combat, un an de prison -, ses principales tentations ?

 L’orgueil, sans aucun doute. Ce que j’aime chez Jeanne, c’est qu’elle n’est pas une sainte à l’eau de rose. La modestie n’était pas son fort et l’assurance que lui donnait ses voix la rendait extrêmement intransigeante. Mais pendant la phase des combats, c’est plutôt une force qui lui permet de mobiliser et de projeter toutes les énergies autour d’elle dans une direction claire.

Jeanne se retrouve seule face aux « obscurantistes » comme aux « tenants de fausses lumières ». N’est-ce pas un peu l’image du chrétien dans le monde ?

Jeanne, en effet, est celle qui a le courage, détachée de tout intérêt personnel, d’être rebelle aux idéologies de son temps par fidélité à l’Éternel. Si nous avions trois mots à retenir d’elle, c’est « Dieu premier servi », en toutes choses, à temps et à contretemps. Elle nous donne le plus bel exemple qui soit de cette vertu d’insolence dont nous avons le plus grand besoin aujourd’hui !

 Pourquoi fascine-t-elle toujours autant ?

 Il y a la fascination pour la magnifique héroïne qu’elle fut, évidemment, en plus de la sainte. Il y a aussi la fascination pour cette vie totalement consumée par sa mission. Où il ne faut pas exclure que les hommes de notre temps, aussi éloignés se croient-ils de la foi, perçoivent encore obscurément un peu de la lumière du mystère de la Croix. Et où se manifeste, en creux et par-delà l’épanouissement personnel, la quête plus profonde d’une vérité qui rend libre.

                                  

Pauline de Préval, ‘Jeanne d’Arc, la sainteté casquée ‘

Propos recueillis par Luc Adrian

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Journal d’un Cure de Campagne (II)

2 Août 2011, 05:33am

Publié par Father Greg

 

 

vache_holstein_98x130_1988_1.jpg J’ai un troupeau, un vrai troupeau, je ne peux pas danser devant l’arche avec mon troupeau – du simple bétail – ; à quoi je ressemblerais, veux-tu me dire ? Du bétail, ni trop bon ni trop mauvais, des bœufs, des ânes, des animaux de trait et de labour. Et j’ai des boucs aussi. Qu’est-ce que je vais faire de mes boucs ? Pas moyen de les tuer ni de les vendre. Boucs ou brebis, le maître veut que nous lui rendions chaque bête en bon état. Ne va pas te mettre dans la tête d’empêcher un bouc de sentir le bouc, tu perdrais ton temps, tu risquerais de tomber dans le désespoir. Les vieux confrères me prennent pour un optimiste, un Roger Bontemps, les jeunes de ton espèce me trouvent trop dur avec mes gens, trop militaire, trop coriace. Les uns et les autres m’en veulent de ne pas avoir mon petit plan de réforme, comme tout le monde, ou de le laisser au fond de ma poche. Tradition ! grognent les vieux. Évolution ! chantent les jeunes. Moi, je crois que l’homme est l’homme, qu’il ne vaut guère mieux qu’au temps des païens. La question n’est d’ailleurs pas de savoir ce qu’il vaut, mais qui le commande.

 


[…] Un peuple de chrétiens n’est pas un peuple de saintes-nitouches. L’Église a les nerfs solides, le péché ne lui fait pas peur, au contraire. Elle le regarde en face, tranquillement, et même, à l’exemple de Notre-Seigneur, elle le prend à son compte, elle l’assume. Quand un bon ouvrier travaille convenablement, les six jours de la semaine, on peut bien lui passer une ribote, le samedi soir. Tiens, je vais te définir un peuple chrétien par son contraire. Le contraire d’un peuple chrétien, c’est un peuple triste, un peuple de vieux. Tu me diras que la définition n’est pas trop théologique. D’accord. Mais elle a de quoi faire réfléchir les messieurs qui bâillent â la messe du dimanche. Bien sûr qu’ils bâillent ! Tu ne voudrais pas qu’en une malheureuse demi-heure par semaine, l’Église puisse leur apprendre la joie ! Et même s’ils savaient par cœur le catéchisme du Concile de Trente, ils n’en seraient probablement pas plus gais.

 

 

George Bernanos, Journal d’Un Cure de Campagne.

 

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Journal d’un Cure de Campagne

1 Août 2011, 05:30am

Publié par Father Greg

 

320Ma paroisse est dévorée par l’ennui, voilà le mot. Comme tant d’autres paroisses ! L’ennui les dévore sous nos yeux et nous n’y pouvons rien. Quelque jour peut-être la contagion nous gagnera, nous découvrirons en nous ce cancer. On peut vivre très longtemps avec ça. […]

 

Je me disais donc que le monde est dévoré par l’ennui. Naturellement, il faut un peu réfléchir pour se rendre compte, ça ne se saisit pas tout de suite. C’est une espèce de poussière. Vous allez et venez sans la voir, vous la respirez, vous la mangez, vous la buvez, et elle est si fine, si ténue qu’elle ne craque même pas sous la dent. Mais que vous vous arrêtiez une seconde, la voilà qui recouvre votre visage, vos mains. Vous devez vous agiter sans cesse pour secouer cette pluie de cendres. Alors, le monde s’agite beaucoup.

 

On dira peut-être que le monde est depuis longtemps familiarisé avec l’ennui, que l’ennui est la véritable condition de l’homme. Possible que la semence en fût répandue partout et qu’elle germât çà et là, sur un terrain favorable. Mais je me demande si les hommes ont jamais connu cette contagion de l’ennui, cette lèpre ? Un désespoir avorté, une forme turpide du désespoir, qui est sans doute comme la fermentation d’un christianisme décomposé ...

 

George Bernanos, Journal d’Un Cure de Campagne.

 

 

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Pour faire fructifier ses talents, il faut aussi de la chance...

26 Juillet 2011, 05:15am

Publié par Father Greg

La foi ne supprime ni ne remplace tout ce que nous pouvons faire au niveau humain. C'est même une hérésie que de croire que tout va tomber du ciel!!

Ainsi, au niveau humain, pour réussir il faut du talent, pour réussir, il faut du travail, et, ce que on oublie souvent, c'est que pour réussir il faut aussi de la chance.

Philippe Gabilliet nous explique que la chance est une compétence qui se travaille..!!? Et oui!!! Voici comment se créer de la chance:


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Levez les yeux vers ce qui dure, vers ce qui est...

13 Mai 2011, 06:00am

Publié par Father Greg

 

 

 

377.jpgLa mémoire des souvenirs ordinaires nous donne bien la preuve qu’il peut y avoir une localisation tout à fait matérielle de la mémoire dans le cerveau, qu’un souvenir peut être effacé par la destruction de ces cellules, mais que, cependant, tout souvenir est par nature immatériel. On ne peut pas le localiser ; on ne peut pas lui fixer des limites ; il peut même durer fort longtemps, même après la destruction et des cellules et du souvenir proprement dit, parce qu’il se transmet à d’autres personnes, à d’autres esprits et qu’ainsi il survit. Déjà le souvenir que j’ai appelé ordinaire suggère donc l’existence de réalités qui ne sont pas matérielles et autre chose que les apparentes évidences de l’expérience.

 

  

Il en va de même des idées : elles sont liées à l’influence des uns ou des autres, elles sont liées à l’existence du langage et, comme précédemment, à l’existence matérielle de notre cerveau. Mais les idées par elles-mêmes sont de toutes évidences immatérielles et prouvent par conséquent, elles aussi, qu’il y a autre chose que les réalités matérielles ; et le monde des idées, qui se transmettent de génération en génération, se révèle aussi beaucoup plus durable que l’activité du cerveau à laquelle elles sont liées. Déjà là, il y a autre chose ! Alors, peut-être n’est-ce pas un pas aussi effarant que d’admettre que ces souvenirs, par nature immatériels, peuvent aussi se traduire, le plus souvent à notre insu, dans un monde plus lumineux et plus durable qui, en fait, échappe au temps, et ne nous est révélé que par accident. Or ce qui échappe au temps et se situe hors du temps, comment l’appeler d’un autre nom que de celui d’éternité ?


 

(…) Est-ce si difficile d’imaginer cet univers autre ? Je ne crois pas que l’on en ait encore parlé à propos de ces souvenirs si étranges que j’ai tenté de décrire dans ce livre ; mais on a soupiré après ce monde, dans tous les temps et sous toutes les formes : on y a le plus souvent cru. Le scepticisme commence avec notre époque où les rapides progrès matériels et techniques se développent avec une telle  rapidité que l’on en vient à oublier tout le reste et  à croire que l’on domine, à tous les égards, l’ensemble du monde – cela avec des résultats qui ne sont pas toujours si heureux, par exemple, lorsque apparaît le grave réchauffement de la planète ou bien les violences accrues dans les divers conflits sociaux ou nationaux. Mais, même à notre époque, même aujourd’hui, beaucoup de gens sentent que cela ne suffit pas et qu’ils ont besoin, pour continuer à être, de reconnaître l’existence d’un monde différent : obnubilés par leurs propres difficultés, ils finissent par limiter là leur horizon, au risque de créer des désastres.

 

On reconnaîtra alors qu’à côté de l’ici, il y a un ailleurs et qu’à côté du maintenant, il y a un toujours.

 

 (…) En effet, tout le monde en conviendra, il y a autre chose que les journées qui se suivent les unes après les autres, du lever au coucher, du travail à la fatigue, des protestations aux révoltes. Il y a autre chose que ces buts d’enrichissement immédiat ou de survie sans projet particulier, qui font que nos vies s’usent sans jamais viser quoi que ce soit de bon, de noble et d’important. Il y a autre chose que cette façon de marcher, les yeux au sol, avec un regard mauvais pour son voisin, sans rien entreprendre, sans rien espérer. Il y a autre chose que le sexe, et l’argent, et même la prétendue gloire de jouer un rôle à coups d’intrigues plus ou moins sordides. A partir de toutes petites surprises que vous ménage parfois l’attention au réel, on découvre qu’il y a autre chose que de vivre pour rien : il y a la possibilité d’obéir à cet élan intérieur tourné vers un monde entrevu, lumineux, durable, qui est peut-être à portée de main pour chacun de nous.

 

 

 

(…) Je crois bien avoir vécu toute ma vie en fonction d’un tel idéal et m’être entendue particulièrement bien avec ceux qui le partageaient. C’est peut-être pour cela que j’ai été prête à  accueillir les souvenirs étranges qui m’ont occupée dans ce livre. Mais les surprises qu’ils m’ont procurées ont été comme une confirmation, comme une certitude : et c’est ce qui m’a donné envie, quitte à risquer le ridicule, de les dire au lecteur en toute honnêteté. Ce serait si bien si l’on pouvait un peu plus lever les yeux vers ce qui dure, vers ce qui est !

 

  

Jacqueline de Romilly, Les révélations de la mémoire.

 

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