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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La Vierge à midi

25 Mars 2020, 05:04am

Publié par Grégoire.

La Vierge à midi
Il est midi. Je vois l’église ouverte. Il faut entrer.
Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier.
Je n’ai rien à offrir et rien à demander.
Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.
Vous regarder, pleurer de bonheur, savoir cela
Que je suis votre fils et que vous êtes là.
Rien que pour un moment pendant que tout s’arrête.
Midi !
Etre avec vous, Marie, en ce lieu où vous êtes.
Ne rien dire, regarder votre visage,
Laisser le cœur chanter dans son propre langage.
Ne rien dire, mais seulement chanter
Parce qu’on a le coeur trop plein,
Comme le merle qui suit son idée
En ces espèces de couplets soudains.
Parce que vous êtes belle, parce que vous êtes immaculée,
La femme dans la Grâce enfin restituée,
La créature dans son honneur premier
Et dans son épanouissement final,
Telle qu’elle est sortie de Dieu au matin
De sa splendeur originale.
Intacte ineffablement parce que vous êtes
La Mère de Jésus-Christ,
Qui est la vérité entre vos bras, et la seule espérance
Et le seul fruit.
Parce que vous êtes la femme,
L’Eden de l’ancienne tendresse oubliée,
Dont le regard trouve le coeur tout à coup et fait jaillir
Les larmes accumulées,
Parce que vous m’avez sauvé, parce que vous avez sauvé la France,
Parce qu’elle aussi, comme moi, pour vous fut cette chose à laquelle on pense,
Parce qu’à l’heure où tout craquait, c’est alors que vous êtes intervenue,
Parce que vous avez sauvé la France une fois de plus,
Parce qu’il est midi,
Parce que nous sommes en ce jour d’aujourd’hui,
Parce que vous êtes là pour toujours,
Simplement parce que vous êtes Marie,
Simplement parce que vous existez,
Mère de Jésus-Christ, soyez remerciée !
Paul Claudel
Il est midi. Je vois l’église ouverte. Il faut entrer.

Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier.

Je n’ai rien à offrir et rien à demander.

Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.

Vous regarder, pleurer de bonheur, savoir cela

Que je suis votre fils et que vous êtes là.

Rien que pour un moment pendant que tout s’arrête.

Midi !

Etre avec vous, Marie, en ce lieu où vous êtes.

Ne rien dire, regarder votre visage,

Laisser le cœur chanter dans son propre langage.

Ne rien dire, mais seulement chanter

Parce qu’on a le coeur trop plein,

Comme le merle qui suit son idée

En ces espèces de couplets soudains.

Parce que vous êtes belle, parce que vous êtes immaculée,

La femme dans la Grâce enfin restituée,

La créature dans son honneur premier

Et dans son épanouissement final,

Telle qu’elle est sortie de Dieu au matin

De sa splendeur originale.

Intacte ineffablement parce que vous êtes

La Mère de Jésus-Christ,

Qui est la vérité entre vos bras, et la seule espérance

Et le seul fruit.

Parce que vous êtes la femme,

L’Eden de l’ancienne tendresse oubliée,

Dont le regard trouve le coeur tout à coup et fait jaillir

Les larmes accumulées,

Parce que vous m’avez sauvé, parce que vous avez sauvé la France,
Parce qu’elle aussi, comme moi, pour vous fut cette chose à laquelle on pense,
Parce qu’à l’heure où tout craquait, c’est alors que vous êtes intervenue,
Parce que vous avez sauvé la France une fois de plus,

Parce qu’il est midi,

Parce que nous sommes en ce jour d’aujourd’hui,

Parce que vous êtes là pour toujours,

Simplement parce que vous êtes Marie,

Simplement parce que vous existez,

Mère de Jésus-Christ, soyez remerciée !

Paul Claudel 

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Les contemplatives, «maîtresses de la vie cachée et heureuse»

24 Mars 2020, 15:28pm

Publié par Grégoire.

Les contemplatives, «maîtresses de la vie cachée et heureuse»

Dans une lettre adressée aux religieuses contemplatives italiennes, l'évêque d'Avellino rappelle leur rôle essentiel dans cette période difficile de confinement, même si elles vivent loin des regards.

 

 

Lettre écrite depuis le désert

 

«Nous nous tournons vers vous, sœurs « en clôture », pour demander votre prière, pour soutenir vos bras levés, comme ceux de Moïse sur la montagne, en ce temps particulièrement dangereux et pénible pour nos communautés éprouvées : notre résilience et la victoire future dépendent de votre résistance dans l’intercession.

 

Vous êtes les seules Italiennes à ne pas remuer un muscle facial devant la pluie de décrets et de dispositions restrictives qui nous tombent dessus en ces jours parce que ce qui nous est demandé pour quelque temps, vous le faites déjà depuis toujours et ce que nous subissons vous l’avez choisi.

 

Enseignez-nous l’art de vivre contentes de rien, dans un petit espace, sans sortir, et cependant engagées dans des voyages intérieurs qui n’ont pas besoin d’avions ni de trains.

« Donnez-nous de votre huile » pour comprendre que l’esprit ne peut pas être emprisonné, et que plus l’espace est étroit, plus large s’ouvre le ciel. Rassurez-nous : on peut vivre de peu et être dans la joie, rappelez-nous que la pauvreté est la condition inéluctable de chaque être parce que, comme disait Don Primo Mazzolari, « il suffit d’être homme pour être un pauvre homme ».

 

Redonnez-nous le goût des petites choses, vous qui souriez en voyant un lilas fleuri devant la fenêtre de votre cellule et saluez une hirondelle qui vient annoncer que le printemps est de retour, vous qui êtes émues face à une douleur et qui exultez encore devant le miracle d’un pain qui dore au four.

 

Dites-nous qu’il est possible d’être ensemble sans être amassés, de correspondre de loin, de s’embrasser sans se toucher, de s’effleurer par la caresse d’un regard ou d’un sourire, simplement… de se regarder.

 

Rappelez-nous que la parole est importante si elle est pensée, tournée et retournée dans le cœur, si elle a pris le temps de lever dans la huche à pain qu’est notre âme, si on l’a vue fleurir sur les lèvres d’un autre, dite à voix basse sans être criée et aiguisée pour blesser.

 

Mais, encore plus, enseignez-nous l’art du silence, de la lumière qui se pose sur le rebord de la fenêtre, du soleil qui se lève « comme un époux qui sort de la chambre nuptiale » ou qui se couche « en colorant le ciel de feu », l’art de la quiétude du soir, de la bougie allumée qui projette de l’ombre sur les murs du chœur.

 

Racontez-nous qu’il est possible d’attendre pour se serrer dans les bras même toute la vie car « il y a un temps pour s’embrasser et un temps pour s’abstenir » dit Qohélet.

 

Le Président Conte a dit qu’à la fin de ce temps de dangers et de restrictions, nous nous embrasserons encore dans un climat de fête… pour vous il y a encore peut-être vingt, trente, quarante ans à attendre !

 

Apprenez-nous à faire les choses lentement, avec solennité, sans courir, en faisant attention aux détails  car chaque jour est un miracle, chaque rencontre un don, chaque pas une avancée majestueuse vers la salle du trône, un mouvement de danse ou une symphonie.

 

Murmurez-nous qu’il est important d’attendre, de remettre à plus tard un baiser, un don, une caresse, une parole, parce que l’attente d’une fête en augmente la lumière et « le meilleur doit encore advenir ».

 

Aidez-nous à comprendre qu’un accident peut être une grâce et qu’une contrariété peut cacher un don, qu’un départ peut accroître l’affection et qu’un éloignement peut finalement préparer une rencontre.

 

A vous, maîtresses de la vie cachée et heureuse, nous confions notre embarras, nos peurs, nos remords, nos rendez-vous manqués avec Dieu qui nous attend toujours, vous prenez tout dans votre prière et nous le rendez en joie, en bouquets de fleurs et en jours de paix.

Amen »

 

Mgr Arturo Aiello

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La joie naît de la rencontre de notre néant avec la lumière qui nous en sauve ..

22 Mars 2020, 23:14pm

Publié par Grégoire.

La joie naît de la rencontre de notre néant avec la lumière qui nous en sauve ..

 

La joie que Jésus apporte n’est pas le fruit d’un comportement moral ou religieux, d’un suivi scrupuleux de la loi.. non ! Elle est actuellement donnée, elle nous attend, puisqu'elle est l’effet de sa parole, sa propriété.

Son amour pour moi, réclame en effet d'être dit, que j’entende dans le secret de mon coeur ce secret dont chacun peut dire en vérité qu'il n’est dit qu'a lui : « je t’aime parce que c’est toi !» L’évangile ne dit pas autre chose ! Et, lorsque cette lumière personnelle de Jésus s’empare de notre intelligence, nous sommes dans la joie !

 

Mais nous sommes aveugles ! Et c’est le grand reproche de Jésus : « C'est pour un discernement que je suis venu en ce monde, pour que ceux qui ne voient pas, voient, et que ceux qui croient voir deviennent aveugles (…) Vous dites: 'nous voyons' -nous savons, c'est pourquoi votre péché, votre tristesse, votre désespoir demeure ». Jn 9, 41.

 

Nous sommes tellement remplis de bruits, de jugements sur nous-même, de paroles vaines ou inutiles, d’opinions, de projets à notre taille ... que nous sommes incapables d’entendre Celui qui, maintenant, me parle, et qui, en se disant, se donne à moi !

 

Jamais Jésus n’a donné d’informations, de méthode à suivre ou un enseignement universel, général, abstrait. Sa parole est toujours personnelle, amicale, amoureuse. Elle est la première manière pour lui de se donner à nous et il est vulnérable à la manière dont on l’écoute. Est-ce que notre manière de l’écouter lui permet de se donner à nous jusqu’au bout ? C'est la question.

 

Il y a en chacun, cette pollution du monde, plus terrible que toutes pollutions, qui transpire spécialement dans les médias, cette nouvelle inquisition, qui déborde aujourd’hui un peu partout, celle de se comporter en pharisiens, de se croire capable de juger des choses ou des gens, de pouvoir mesurer sa vie, pleins de bon sentiments et satisfaits de nous-mêmes !

 

Cette méga-tentation ou l'homme se fait sa propre mesure, fait qu’on devient immédiatement juge et justicier des personnes ! C'est cela la faute la plus terrible; LA faute, c'est bien ce jugement ou l'on est sûr de soi-même ; cette arrogance de la bien-pensance qui se pose en mesure de ce que fait l'autre, et qui voudrait chercher par soi-même à séparer le bon grain de l'ivraie !

 

C'est le propre des bien pensants, de ceux qui se croient dans le camp du BIEN, tolérants,  'ouvert à l'autre' et à la différence... mais intolérants envers ceux qui ne pensent pas comme eux!

 

Or, la joie divine, celle qui ne passe pas, ne peut s’emparer de nous, que si l’on se reconnait pauvre, aveugle et mendiant. Ce qui, de fait, est l’état de la personne humaine face au réel comme le disaient les Grecs : « nous sommes dans le réel comme l’oiseau de nuit face à la lumière du jour.. ». Et cela c’était juste la sagesse naturelle des anciens !

 

Or le drame du monde contemporain est d'avoir réduit la connaissance à ce qu’on peut mesurer, calculer, comparer ! Comment voulez vous alors pouvoir vous réjouir d’une simple fleur ? d’un chant d’oiseau ? d'un ciel ombrageux ? Et alors, combien plus, si c’est une lumière qui vient d’au-delà de notre monde, et réclame donc un étonnement radical, celui de l’enfant qui vient de naitre : « si vous ne devenez pas comme des tout-petits, vous n’entrerez pas dans le royaume…! »

 

Ainsi, face aux luttes, aux lézardes, aux paresses que nous portons, ne pouvant en connaitre la signification, nous ne pouvons nous en remettre qu’à Dieu seul, en mendiant sa lumière !

C'est donc bien choisir la pauvreté spirituelle, celle qui fait qu'on suspend son jugement et qu'on demeure dans un état de manque, d'obscurité du coté de la connaissance qui nous permet de recevoir cette lumière.

 

C'est choisir de ne pas savoir pourquoi par nous-mêmes, et demeurer dans une obscurité certaine face à des états qui semblent parfois désespérés ou sans solution apparente...

 

Cela c'est s'en remettre à Celui qui, dans sa personne, est la lumière ! Et désirer qu'Il nous la donne ! Mais la lumière de Jésus est une vie : ce ne sont jamais des explications ou une méthode à appliquer ! Il est dans sa vie lumière du monde : cela réclame pour nous d'entrer dans cette vie, la vivre avec lui et croire qu'il nous fait être sa présence : « vous êtes la lumière du monde » 

 

Nous ne sommes pas lumière pour nous-même. Lui seul -et surtout à la croix curieusement- nous dit -en nous le faisant vivre, qui nous sommes pour lui et pourquoi nous vivons tel ou tel état; Là il est lumière pour nous, et alors nous touchons, dans la foi qui nous sommes : enfants bien-aimés du Père, appelé à le donner en faisant nôtre toutes les paroles de Jésus puisqu'elles nous sont adressées « la vie éternelle c'est de te connaitre, toi.. telle est le commandement que j'ai reçu de mon Père.. qui me voit voit le Père»

C’est en étant mendiant de sa lumière et de sa bonté substantielle, grâce précisément à nos failles qui appellent cet excès de lumière, d’amour, son don inconditionnel, que nous sommes alors fils dans Le Fils !

 

Grégoire.

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Je cherche le surgissement d’une présence, l’excès du réel qui ruine toutes les définitions

21 Mars 2020, 02:56am

Publié par Grégoire.

Je cherche le surgissement d’une présence, l’excès du réel qui ruine toutes les définitions

"La voix, c'est la présence totale. C'est la première donnée de notre existence, avec la voix maternelle, parfois seigneuriale, parfois apaisante, parfois inquiétante. (...)

Pour qu'il y ait rencontre, il faut d'abord qu'il y ait signature de la présence, et la voix est cette signature.

Il y a des choses qui rendent sourd, qui éteignent les voix : ce sont les paroles convenues, trop savantes, uniquement savantes, qui ne se risquent pas à faire des échappées."

 

 

"Ce qu'on fait de mal, c'est de ne pas être assez présent. Être présent ? La flamme de la vie, je me souviens d'états de rêverie de mon père. Il était dans un songe qu'il ne partageait pas, mais il irradiait d'une présence, d'une luminosité dont je sens toujours les rayons sur moi. Les présences démentent la mort, démentent le néant. Les vivants que sont les morts..."

 

 

"Il faut que ce qui est dit touche au secret de ma vie, sans qu'on s'en rende compte.

Il faut que le silence qui est en moi soit touché comme par une main de lumière par la voix de l'autre.(...)  Une seule parole peut changer toute la vie."

 

 

"Quand quelqu'un meurt, il ne disparaît pas. C'est l'inverse. C'est à ce moment-là que la personne apparaît, parce qu'elle est délivrée d'elle-même, de ses ombres, de sa volonté, de son ambition, de tout projet, de toute connaissance que l'on croyait avoir d'elle. Et il y a un surgissement de quelque chose qui, bizarrement, à l'instant où tout s'efface, est ineffaçable. (...) Les disparus ne sont donc pas des disparus, ils sont une armée douce, fidèle, qui nous assure de recevoir un rayon de soleil."

 

 

"Être écouté, c'est être remis au monde, c'est exister, c'est comme si on vous redonnait toutes les chances d'une vie neuve."

 

 

"Les parents, mon Dieu, ils font vraiment ce qu'ils peuvent, quels qu'ils soient, même les plus durs, même les plus fragiles. Tous les parents d'ailleurs sont fragiles. Quand ils donnent un prénom, quand ils rêvent un prénom autour de l'enfant à venir, je pense que c'est leurs rêves qui se déposent dans ce prénom. Ils sont en train de construire un nid minuscule de langage. Les prénoms sont faits avec des brindilles, des morceaux de laine et des morceaux de songes, exactement comme sont faits les nids des oiseaux dans les arbres, que le vent parfois tourmente. Le prénom est approximatif parce que la connaissance entière de nous-mêmes nous ne l'aurons jamais. Elle ne se dépose entièrement dans rien, pas non plus dans les identités que nous donnent ceux qui nous ont engendrés."

"Ma solitude, avec le temps, est devenue tranquille, presque heureuse,... précieuse. C'est la solitude qui fait voir. C'est la solitude qui donne à voir."

 

 

"Ce qui me touche dans une lézarde, c'est ce qui me touche dans toute singularité. Dans ce qui ne peut pas être imité, dans ce que le temps et les douleurs ont fabriqué, ont entaillé. Ça me touche infiniment parce que je crois que c'est la marque même de l'existence que d'être ainsi blessé, que c'est comme le sceau de l'existence sur nous, aussi bien sur le ciment d'un trottoir. C'est superbe, ces choses qui sont comme joliment perdues."

 

 

"Les blessures nous constituent comme tout ce qui nous défait, sinon nous restons clos, bouclés, sinistrement parfaits, sinistrement fermés sur nous-mêmes.

Heureusement que les épreuves sont inévitables. Elles ne sont pas souhaitables, elles ne sont pas à rechercher. Il s'agit juste de respirer, et pour respirer, il faut qu'il y ait du jour qui passe, qu'il y ait un peu d'air qui passe. Et pour ça, les blessures, les ratages, les échecs, c'est merveilleux."

 

 

 

"Je me moque de la peinture. Je me moque de la musique. Je me moque de la poésie. Je me moque de tout ce qui appartient à un genre et lentement s’étiole dans cette appartenance. Il m’aura fallu plus de soixante ans pour savoir ce que je cherchais en écrivant, en lisant, en tombant amoureux, en m’arrêtant net devant un liseron, un escargot ou un soleil couchant. Je cherche le surgissement d’une présence, l’excès du réel qui ruine toutes les définitions."

 

"Tout est dit ou presque dans le mot 'surgissement'. Pour le comprendre, on peut aller dans le domaine proche du fleurissement, de l'ouverture royale d'une rose ou d'une modeste fleur des champs. Son ouverture au ciel et à la lumière qui vont la heurter, la nourrir mais peut-être aussi l'amener vers son état de fatigue.

 

Ce qui surgit, c'est l'autre. C'est l'autre que moi, qui vient me délivrer de moi, et qui m'apporte des nouvelles du bout du monde, quand bien même cet autre serait-il une personne ou un arbre du bout de la rue."

 

Le très simple est toujours extraordinaire. (…) Je vis par ce frôlement de quelque chose, qui n'a pas de cause et qui me donne une joie déraisonnable.

 

Christian Bobin.

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Pourquoi Joseph, cet homme dont on ne sait rien ?

19 Mars 2020, 12:33pm

Publié par Grégoire.

Pourquoi Joseph, cet homme dont on ne sait rien ?

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Mon Dieu, je ne crois pas en toi, je voudrais te parler tout de même...

19 Mars 2020, 02:39am

Publié par Grégoire.

Mon Dieu, je ne crois pas en toi, je voudrais te parler tout de même...
Voilà que je me surprends à t’adresser la parole,
Mon Dieu, moi qui ne sais encore si tu existes
Et ne comprends pas la langue de tes églises chuchotantes.
Je regarde les autels, la voûte de ta maison,
Comme qui dit simplement:
Voilà du bois, de la pierre,
Voilà des colonnes romanes.
Il manque le nez à ce saint.
 
Et au-dedans comme au-dehors, il y a la détresse humaine.
Je baisse les yeux sans pouvoir m’agenouiller pendant la messe,
Comme si je laissais passer l’orage au-dessus de ma tête.
Et je ne puis m’empêcher de penser à autre chose.
Hélas! j’aurai passé ma vie à penser à autre chose.
Cette autre chose, c’est encore moi.
C’est peut-être mon vrai moi-même.
C’est là que je me réfugie.
C’est peut-être là que tu es.
 
Je n’aurai jamais vécu que dans ces lointains attirants.
Le moment présent est un cadeau dont je n’ai pas su profiter.
Je n’en connais pas bien l’usage.
Je le tourne dans tous les sens,
Sans savoir faire marcher sa mécanique difficile.
 
Mon Dieu, je ne crois pas en toi, je voudrais te parler tout de même.
J’ai bien parlé aux étoiles, bien que je les sache sans vie,
Aux plus humbles des animaux, quand je les savais sans réponse,
Aux arbres qui, sans le vent, seraient muets comme la tombe.
Je me suis parlé à moi-même, quand je ne sais pas bien si j’existe.
Je ne sais si tu entends nos prières, à nous les hommes,
Je ne sais si tu as envie de les écouter.
Si tu as, comme nous, un coeur qui est toujours sur le qui-vive
Et des oreilles ouvertes aux nouvelles les plus différentes.
Je ne sais pas si tu aimes à regarder par ici.
Pourtant je voudrais te remettre en mémoire la planète terre
Avec ses fleurs, ses cailloux, ses jardins et ses maisons,
Avec tous les autres et nous qui savons bien que nous souffrons.
Je veux t’adresser sans tarder ces humbles paroles humaines
Parce qu’il faut que chacun tente à présent tout l’impossible.
Même si tu n’es qu’un souffle d’il y a des milliers d’années,
Une grande vitesse acquise,
Une durable mélancolie
Qui ferait tourner encore les sphères dans leur mélodie.
Je voudrais, mon Dieu sans visage et peut-être sans espérance
Attirer ton attention parmi tant de ciels vagabonde
Sur les hommes qui n’ont pas de repos sur la planète.
Ecoute-moi! Cela presse.
Ils vont tous se décourager
Et l’on ne va plus reconnaître les jeunes parmi les âgés.
Chaque matin, ils se demandent si la tuerie va commencer.
De tous côtés,
L’on prépare de bizarres distributeurs de sang, de plaintes et de larmes,
L’on se demande si les blés ne cachent pas déjà des fusils.
Le temps serait-il passé où tu t’occupais des hommes?
T’appelle-t-on dans d’autres mondes, médecin en consultation,
Ne sachant où donner de la tête
Laissant mourir sa clientèle?
 
Ecoute-moi! Je ne suis qu’un homme parmi tant d’autres.
L’âme se plait dans notre corps,
Ne demande pas à s’enfuir dans un éclatement de bombe.
Elle est pour nous une caresse, une secrète flatterie.
Laisse-nous respirer encore sans songer aux nouveaux poisons,
Laisse-nous regarder nos enfants sans penser tout le temps à la mort.
Nous n’avons pas du tout le coeur aux batailles, aux généraux.
Laisse-nous notre va-et-vient, comme un troupeau dans ses sonnailles,
Une odeur de lait frais se mêlant à l’odeur de l’herbe grasse.
 
Ah! si tu existes, mon Dieu, regarde de notre côté.
Viens te délasser parmi nous.
La terre est belle, avec ses arbres, ses fleuves et ses étangs,
Si belle, que l’on dirait que tu la regrettes un peu.
Mon Dieu, ne va pas faire la sourde oreille
Et ne va pas m’en vouloir si nous sommes à tu et à toi,
Si je te parle avec tant d’abrupte simplicité.
Je croirais moins qu’en tout autre en un Dieu qui terrorise.
Plus que par la foudre, tu sais t’exprimer par les brins d’herbe
Et par les jeux des enfants et par les yeux des ruisseaux.
Ce qui n’empêche pas les mers et les chaînes de montagnes.
Tu ne peux pas m’en vouloir de dire ce que je pense,
De réfléchir comme je peux sur l’homme et sur son existence
Avec la franchise de la terre et des diverses saisons,
Et peut-être de toi-même dont j’ignorerais les leçons
Je ne suis pas sans excuses.
Veuille accepter mes pauvres ruses.
Tant de choses se préparent sournoisement contre nous.
Quoi que nous fassions, nous craignons d’être pris au dépourvu
Et d’être comme le taureau
Qui ne comprend pas ce qui se passe.
Le mène-t-on à l’abattoir,
Il ne sait où il va comme ça
Et juste avant de recevoir le coup de mort sur le front
Il se répète qu’il a faim et brouterait résolument,
Mais qu’est-ce qu’ils ont ce matin avec leurs tabliers pleins de sang
A vouloir tous s’occuper de lui?
 

Jules Supervielle, La fable du monde 

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Transformer chaque minute en un siècle

17 Mars 2020, 01:22am

Publié par Grégoire.

Transformer chaque minute en un siècle

 

« … Mais il vaut mieux que je vous raconte ce que m’a dit un autre homme que j’ai rencontré l’année dernière. Il y avait là une circonstance très étrange, étrange en ce que, finalement, ce genre de cas est rarissime.

 

Cet homme avait déjà été traîné, avec d’autres, sur l’échafaud, et on lui avait lu sa sentence de mort : fusillé, pour crime politique. Une vingtaine de minutes plus tard, on lui a lu sa grâce, sa peine de mort venait d’être commuée ; et néanmoins, tout l’intervalle entre ces deux verdicts, ces vingt minutes, disons, à tout le moins, ce quart d’heure, il l’a vécu avec la conviction inébranlable que, d’ici quelques minutes, il allait brusquement mourir.

 

J’avais une envie terrible d’écouter quand il se ressouvenait, parfois, de ces impressions de ce moment-là, et, plusieurs fois, j’ai recommencé à lui poser des questions. Il se souvenait de tout avec une clarté extraordinaire et il disait qu’il n’oublierait jamais rien de ces minutes. […]

 

Il s’avérait donc qu’il ne lui restait à vivre qu’à peu près cinq minutes, pas plus. Il disait que ces cinq minutes lui paraissaient un délai infini, une richesse incroyable ; il lui semblait que, pendant toutes ces cinq minutes, il pourrait vivre tant de vies qu’il n’y avait encore aucune raison de penser à son dernier instant, au point qu’il a pris différentes dispositions : il a calculé le temps qu’il lui faudrait pour faire ses adieux à ses camarades, il s’est donné pour cela quelque chose comme deux minutes, ensuite il s’est donné deux autres minutes pour réfléchir une dernière fois sur lui-même, et puis pour regarder autour de lui. Il se souvenait très bien d’avoir pris ces trois dispositions précises, et d’avoir bien calculé ainsi.

 

Il mourait à vingt-sept ans, en pleine santé, en pleine force ; en faisant ses adieux à ses camarades, il se souvenait qu’à l’un d’entre eux il a posé une question même assez indifférente, et qu’il s’est beaucoup intéressé à la réponse. Après, quand il a eu fini de faire ses adieux à ses camarades, ont commencé les deux minutes qu’il s’était calculées pour penser à soi-même ; il savait d’avance à quoi il allait réfléchir : il cherchait tout le temps à s’imaginer, le plus vite et le plus clairement possible, cela – comment cela se faisait-il donc : là, en ce moment, il existe et il vit, et, d’ici trois minutes, déjà, il sera autre chose, quelqu’un, ou quelque chose – mais qui donc ? où donc ? Tout cela, il pensait le résoudre pendant ces deux minutes !

 

Non loin de là, il y avait une église, et le sommet de la coupole, avec son dôme doré, luisait sous un soleil brillant. Il se souvenait que c’était avec une terrible obstination qu’il regardait cette coupole et ces rayons : il lui semblait que ces rayons étaient sa nouvelle nature, que, d’ici trois minutes, d’une façon ou d’une autre, il se fondrait en eux…

 

L’incertitude et la répulsion qu’il éprouvait à ce nouveau qui allait être et qui surviendrait là, maintenant, étaient terribles ; mais il disait que rien ne lui était plus dur à cet instant que cette pensée continuelle : « Et s’il ne fallait pas mourir ? Et si l’on ramenait la vie – quel infini ! et tout cela serait à moi ! Alors, je transformerais chaque minute en un siècle, je ne perdrais plus rien, je garderais le compte de chaque minute, cette fois, je ne gaspillerais plus rien ! » Il disait que cette pensée avait fini par se transformer en une vraie rage, et qu’il voulait déjà qu’on le fusille, et le plus vite possible. »

 

F. Dostoievski, L'Idiot

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Cette liberté intérieure que rien ne peut atteindre ..

15 Mars 2020, 19:27pm

Publié par Grégoire.

Cette liberté intérieure que rien ne peut atteindre ..

« Venez voir un homme qui m'a libéré tout ce que j'avais fait, subis, vécue..  »

 

Le cri de cette samaritaine, que Jean rapporte dans son évangile, est le fruit de sa rencontre avec celui que le Père a envoyé pour aller chercher l'humanité blessée, perdue, en déshérence.

 

Cette femme, que Jésus a voulu rencontrer, était bien plus perdue que le fils prodigue. Car si le fils prodigue revient vers son Père, elle non ! Elle n’a plus que sa cruche et sa corvée d’eau; Elle est montrée du doigt par son village : elle en est à son 6e compagnon ! C'est une samaritaine, une étrangère.. Bref, il n'y a plus que ce qu’elle fait qui lui donne un semblant de dignité ! C’est en grande partie l’humanité d’aujourd’hui qui tire sa seule gloire de ce qu’elle réalise pratiquement ou moralement.

 

Il serait bon parfois de rappeler que déjà chez les Grecs, si le travail est une noblesse humaine, il est tout de même moindre que l’amitié ou la contemplation ! Car travailler, faire, réaliser nous agrandit, mais recevoir dans l'amitié un autre, celui que l’on a pas fait, nous agrandit davantage, et contempler, chercher à dévoiler le Tout-Autre est ce qui au plus haut point nous agrandit, nous épanouie dans ce qu’on a de plus nous-même, puisque connaitre me fait d’une certaine manière devenir ce que je connais.

 

Ainsi, Jésus veut, au-delà de toutes les conventions et les qu’en dira-t-on, libérer, recréer et épanouir au plus point le coeur de cette femme, et même bien plus : il veut lui donner ce qu’il est Lui-même ! Car c’est cela le salut : non un message de bienveillante générosité ou de pénitence réparatrice mais quelqu’un pour moi ! Quelqu’un qui me revêt de lui et vient me donner à vivre inconditionnellement ce qu’il est.

 

Aussi, cette rencontre éclaire cet autre passage qu’on a étriquement appelé la 'parabole du fils prodigue', qui, en fait, est la parabole du Père en attente de son fils ! Car, déjà, attribuer l’adjectif prodigue au fils, c’est encore le regarder à travers sa pauvreté et c’est mépriser le père ! Le Père ne nous regarde JAMAIS à travers nos pauvretés ou nos limites, mais selon l’amour et le désir qu’il a pour nous !

 

Alors, comment cette femme dont le cœur est blessé, corrompue de toutes ses aventures, peut-elle revenir dans un état de vérité, retrouver son innocence première ?

 

Et bien, Jésus la remet dans la vérité, en la remettant face à Celui qui actuellement est source de ce qui, en elle, ne change pas : son existence ! « Dieu est esprit, et ceux qui adorent doivent adorer en esprit et vérité ». L’adoration « en esprit et en vérité » est ce qui permet à chaque personne, plus ou moins corrompue, errante, abimée, de non seulement se remettre dans un contact direct et immédiat avec sa Source, mais de vivre cette rencontre avec et en Jésus, fils éternel du Père ! Et ça c’est pour chacun, immédiatement, quoi que l’on ait fait !

 

Se recevoir du Tout-Autre..

 

Adorer, c’est ainsi se mettre face à notre source, en se recevant d’elle : « par lui, j’existe..» touchant que je suis actuellement voulu, pensé, aimé par Lui. Je suis en Lui ! Je suis à partir de Lui, quelque chose de Lui. Voilà ce qui est le plus moi-même. Le mal commis ou subi reste accidentel en moi et ne touche pas mon être profond !

 

(C’est en cela que permettre à quelqu’un d’exprimer sa souffrance permet de le conduire à sa guérison en l’aidant surtout à retrouver ce qu’il a de plus profond en lui : le lien avec sa Source. Par contre la relecture indéfinie du passé et l’acharnement sur la cause de ses blessures ne peut qu’engendrer un repli sur soi et créer un mal-être où les blessures sont vécues comme des absolus indépassables !)

 

L’adoration est un acte d’amour fondamental à l’égard de Dieu, où je remonte jusqu’à ce lien unique entre lui et moi ; Il s’agit de laisser Dieu nous prendre, nous porter, il s’agit d’être dans les mains de notre Père. L’adoration, c’est vivre de cet acte créateur, «toucher» de l’intérieur cet acte qui me fait actuellement exister ! C’est toucher que du côté de Dieu l’acte de ma création est personnel, éternel, et qu’il est donc actuel pour chacun. Je peux maintenant, à chaque instant, vivre cet acte purement gratuit de Celui qui me fait être, moi, par amour, et en vivre. Par là je découvre que par moi-même je ne suis rien -sinon le développement des qualités reçues au point de départ. Et donc que je suis entièrement, dans tout ce que je suis, entre les mains de Dieu.

 

pour vivre en enfant bien-aimé

 

Mais l’adoration en esprit et en vérité n’est pas simplement un acte religieux d’adoration, celui de la créature touchant sa source ; A cause de Jésus, cet acte ‘naturel’ et éminemment personnel, humain, est divinisé ! Adorer c’est se laisser envahir, déborder par ce que Jésus lui-même vit éternellement : être le secret du Père.

 

Ce que le Fils bien-aimé est venu nous apprendre purifie radicalement notre volonté humaine nous mettant dans la vérité : c'est reconnaître notre dépendance totale à l’égard de notre Créateur, en découvrant son amour infini à notre égard : c’est lui qui « m'a aimé le premier ».

 

C’est cela la grande libération, la libération de nos angoisses, de nos peurs, de ne pas être reconnu ! La preuve ? Cette femme, qui rasait les murs en venant au puit à l'heure où elle était certaine de ne croiser aucune des auto-satisfaites de son bled qui lui postillonnerait des injures à la figure, on la voit témoigner avec fierté, sans aucun repli sur elle-même, son émerveillement et sa dignité retrouvé : elle est fille bien-aimée du Père ! Ce qu'elle est profondément ne peut-être atteint, même pas par le souvenir de ses errements !

 

Grégoire.

 

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Chers cousins français,

15 Mars 2020, 02:06am

Publié par Grégoire.

Chers cousins français,

Chers cousins français,

 

Si on arrive à survivre, le problème, en Italie, sera de comprendre si les couples, avec ou sans enfants, les femmes et les hommes seuls, résisteront à l’enfermement dans leur maison, s’ils réussiront à rester ensemble, à jouir encore de la compagnie réciproque ou de la solitude choisie, après une convivance forcée et ininterrompue d’un mois entier. Le décret du gouvernement dit que nous pouvons sortir pour faire une promenade, mais seulement avec ceux qui vivent déjà avec nous, pas d’amis ou d’amies, pas même de visites à des parents qui vivent dans d’autres maisons. Seule la famille proche, ou personne si nous sommes seuls. Pas de cinémas, pas de théâtres, pas de concerts, musées, restaurants, bureaux, écoles, universités. Seul un membre de la famille peut aller faire les courses. Devant les supermarchés, il y a des queues silencieuses de gens portant le masque, chaque personne doit être à 1 mètre de distance d’une autre, qui attend la sortie de quelqu’un pour pouvoir entrer à son tour. Même chose devant les pharmacies. Dans la rue, on fait un écart quand on croise un autre passant.

 

Beaucoup d’entre nous ont pensé au Décaméron de Boccace. Vers l’an 1350, fuyant la peste, un groupe de jeunes, sept femmes et trois hommes, se réfugient hors les murs de Florence, et, pour passer le temps, se racontent des nouvelles, substituent un monde imaginé au monde réel, en train de s’écrouler. D’autres relisent la Peste d’Albert Camus ou les pages des Fiancés d’Alessandro Manzoni qui décrivent une autre épidémie de peste, celle de 1630, au cours de laquelle tous les nobles qui pouvaient le faire fuyaient Milan, comme cela s’est passé ces jours-ci, dès que la ville a été classée «zone rouge». Comme si on pouvait fuir sans apporter les dégâts dans les lieux où l’on se réfugie, ou en considérant que le sort des autres nous est indifférent.

 

Les journalistes écrivent qu’il ne faut pas nous plaindre et nous rappellent ce qu’ont subi nos parents durant la guerre. D’autres accusent les jeunes de ne pas respecter les règles parce qu’ils sortent le samedi soir, n’ont pas peur, sont jeunes et pensent que les vieux sont les seuls qui tomberont malades. Un acteur italien d’un certain âge leur a demandé s’il était juste de faire mourir tous les grands-pères en même temps. On voudrait qu’un poète vînt à la maison pour nous raconter des histoires, et amuser nos enfants. Jamais Internet n’a été aussi important. Les tchats en ligne entre amies, sœurs, membres de la famille, sont très fréquentés. Dans les jours qui ont précédé la fermeture de tout, on s’échangeait des milliers de gifs et d’images amusantes sur le virus, des vidéos désopilantes tirées de vieux films. A présent l’atmosphère est plus lourde, nous restons dans le silence – avec l’ordre intimé par le gouvernement : ne bougez pas ! Ça a l’air facile. Dans l’un des posts drôles qui circulent, on lit : «Ça n’arrive pas tous les jours de sauver l’Italie en restant en pyjama.» On rit – mais jaune.

 

Est arrivé le moment de la vérité, pour les couples qui ne se supportent pas, pour ceux qui disent s’aimer, ceux qui vivent ensemble depuis une vie entière, ceux qui s’aiment depuis peu de temps, ceux qui ont choisi de vivre seuls par goût de la liberté ou parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix, pour les enfants qui n’ont plus école, pour les jeunes qui se désirent mais ne peuvent pas se rencontrer… Nous sommes tous appelés à nous inventer une nouvelle vie, à nous sentir proches même si nous sommes éloignés, à régler nos comptes avec un sentiment que nous évitons à tout prix : l’ennui. Et la lenteur aussi, le silence, les heures vides – ou pleines des cris des enfants enfermés à la maison. Nous avons en face de nous la vie que nous nous sommes choisie, ou que le sort nous a donnée, notre «foyer» – non celui de la maladie mais celui que nous avons construit au cours des années. Je nommerais cela une épreuve de vérité. Ces jours-ci, ce qui gagne, c’est aussi la vie virtuelle, étant donné que nous ne pouvons pas nous toucher. Les films à la télé, les séries, Netflix, Amazon, Google… Nous passons encore plus d’heures devant nos ordinateurs, ou la tête penchée sur nos portables.

 

Mais de temps en temps, on sature, on n’en peut plus de ça, on lève la tête et on découvre plein de choses. Le fils qu’on pensait être encore un enfant est devenu un jeune homme, et on ne s’en était pas aperçu ; il nous dit, en souriant : «Maintenant, t’es bien obligée de rester avec nous, hein ?» On fait frénétiquement le ménage dans les maisons, on nettoie le frigo, on met en ordre les livres – puis on fait une pause, et on remarque que dans la cour le cerisier est en fleurs, on reste une demi-heure à le regarder et on a l’impression qu’on ne l’avait jamais vu. On envoie de façon compulsive des messages pour ne pas se sentir seul, et un coup de fil peut durer une demi-heure, comme lorsqu’on était jeunes et que les temps n’étaient pas ceux d’aujourd’hui, qu’on faisait l’amour au téléphone. Il arrive aussi qu’une amie te dise : «Peut-être demain on peut faire une promenade ensemble, en se tenant à distance, qu’est-ce que tu en penses ?» Et l’idée te fait venir un frisson de plaisir interdit. Nous sommes en train de vivre de façon différente des moments de notre vie de toujours, et elle nous paraît nouvelle parce qu’elle est la même mais renversée : les objets, les personnes sont devenus visibles, et l’habitude s’est dissipée, l’«habitude abêtissante, comme l’appelle Proust, qui cache à peu près tout l’univers» (1).

 

Chers cousins, je souhaite de tout cœur que tout ça ne vous arrive pas, ou, si ça devait arriver, que ce soit une expérience à ne pas oublier. Demain, lorsque la porte de la maison se rouvrira, que nous courrons à la rencontre du temps rapide, des fragments de choses et de personnes seulement effleurées, et que les rêves, l’art, seront la seule et unique partie renversée de notre vie, souvenons-nous qu’une autre couche peut recouvrir les jours et les révéler dans le bien comme dans le mal – une fois surmontés le vide, l’ennui et la peur.

 

(1) En français dans le texte.

Le nouveau roman de Cristina Comencini, Quatre amours, traduit par Dominique Vittoz, paraît mercredi aux éditions Stock.

Traduit de l’italien par Robert Maggiori.

 

Cristina Comencini

 

https://next.liberation.fr/livres/2020/03/12/coronavirus-chers-cousins-francais-par-cristina-comencini_1781454

 

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Les tyrans ont toujours été des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis

13 Mars 2020, 01:33am

Publié par Grégoire.

Les tyrans ont toujours été des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis

" Ceux qui pensent que les régimes communistes d’Europe centrale sont exclusivement la création de criminels laissent dans l’ombre une vérité fondamentale : les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis. Et ils défendaient vaillamment cette voie, exécutant pour cela beaucoup de monde. Plus tard, il devint clair comme le jour que le paradis n’existait pas et que les enthousiastes étaient donc des assassins.

Alors, chacun s’en prit aux communistes : Vous êtes responsables des malheurs du pays (il est appauvri et ruiné), de la perte de son indépendance (il est tombé sous l’emprise des Russes), des assassinats judiciaires!

Ceux qui étaient accusés répondaient : On ne savait pas ! On a été trompés ! On croyait ! Au fond du cœur, on est innocents !

Le débat se ramenait donc à cette question : Etait-il vrai qu’ils ne savaient pas ? Ou faisaient-ils seulement semblant de n’avoir rien su ?

Tomas suivait ce débat (comme dix millions de Tchèques) et se disait qu’il y avait certainement parmi les communistes des gens qui n’étaient quand même pas aussi totalement ignorants (ils devaient quand même avoir entendu parler des horreurs qui s’étaient produites et n’avaient pas cessé de se produire dans la Russie postrévolutionnaire). Mais il était probable que la plupart d’entre eux n’étaient vraiment au courant de rien.

Et il se disait que la question fondamentale n’était pas : savaient-ils ou ne savaient-ils pas ? Mais : est-ce qu’on est innocent parce qu’on ne sait pas ? un imbécile assis sur le trône est-il déchargé de toute responsabilité du seul fait que c’est un imbécile ?

Admettons que le procureur tchèque qui réclamait au début des années cinquante la peine de mort pour un innocent ait été trompé par la police secrète russe et par le gouvernement de son pays. Mais maintenant que l’on sait que les accusations étaient absurdes et les suppliciés innocents, comment se peut-ils que le même procureur défende la pureté de son âme et se frappe la poitrine : ma conscience est sans tache, je ne savais pas, je croyais ! N’est-ce pas précisément dans son « je ne savais pas, je croyais » que réside sa faute irréparable ?

Alors, Tomas se rappela l’histoire d’Œdipe : Œdipe ne savait pas qu’il couchait avec sa propre mère et, pourtant, quand il eut compris ce qui s’était passé, il ne se sentit pas innocent. Il ne put supporter le spectacle du malheur qu’il avait causé par son ignorance, il se creva les yeux et, aveugle, il partit de Thèbes.

Tomas entendait le hurlement des communistes qui défendaient la pureté de leur âme, et il se disait : A cause de votre ignorance, ce pays a peut-être perdu pour des siècles sa liberté et vous criez que vous vous sentez innocents ? Comment, vous pouvez encore regarder autour de vous ? Comment, vous n’êtes pas épouvantés ? Peut-être n’avez-vous pas d’yeux pour voir ! Si vous en aviez, vous devriez vous les crever et partir de Thèbes ! "

Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être

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En finir avec le triomphe du tribunal de l’opinion publique !

11 Mars 2020, 02:32am

Publié par Grégoire.

En finir avec le triomphe du tribunal de l’opinion publique !

 

Après la polémique née de la cérémonie des Césars, qui a distingué Roman Polanski malgré des accusations de viol contre lui, plus d’une centaine d’avocates pénalistes de France, se revendiquant féministes, rappellent les principes de la présomption d’innocence et de la prescription

 

« Il est urgent de cesser de considérer la prescription et le respect de la présomption d’innocence comme des instruments d’impunité.»

 

La véhémente polémique qui a suivi la 45e cérémonie des Césars nous oblige, nous qui sommes tout à la fois femmes, avocates et pénalistes : femmes évoluant dans un milieu où se bousculent nombre de ténors pour qui l’adage « pas de sexe sous la robe » n’a guère plus d’effets qu’un vœu pieux ; avocates viscéralement attachées aux principes qui fondent notre droit, à commencer par la présomption d’innocence et la prescription ; pénalistes confrontées chaque jour à la douleur des victimes mais aussi, et tout autant, à la violence de l’accusation.

 

Présumer de la bonne foi de toute femme se déclarant victime de violences sexuelles reviendrait à sacraliser arbitrairement sa parole, en aucun cas à la « libérer ».

 

Nous ne sommes donc pas les plus mal placées pour savoir combien le désolant spectacle de la surenchère oratoire, et la déraison dont elle témoigne, ne peuvent conduire qu’au discrédit de justes causes.

 

On se pique d’avoir à le rappeler, mais aucune accusation n’est jamais la preuve de rien : il suffirait sinon d’asséner sa seule vérité pour prouver et condamner. Il ne s’agit pas tant de croire ou de ne pas croire une plaignante que de s’astreindre à refuser toute force probatoire à la seule accusation : présumer de la bonne foi de toute femme se déclarant victime de violences sexuelles reviendrait à sacraliser arbitrairement sa parole, en aucun cas à la « libérer ».

 

Roman Polanski a fait l’objet de plusieurs accusations publiques, parmi lesquelles une seule plainte judiciaire qui n’a donné lieu à aucune poursuite : il n’est donc pas coupable de ce qui lui est reproché depuis l’affaire Samantha Geimer. Quant à cette dernière, seule victime judiciairement reconnue, elle a appelé à maintes reprises à ce que l’on cesse d’instrumentaliser son histoire, jusqu’à affirmer : « Lorsque vous refusez qu’une victime pardonne et tourne la page pour satisfaire un besoin égoïste de haine et de punition, vous ne faites que la blesser plus profondément. »

 

La pire des aliénations n’est donc pas l’amour mais bien la haine

Et d’ajouter dans cette interview sur Slate que « la médiatisation autour de tout cela a été si traumatisante que ce que Roman Polanski m’a fait semble pâlir en comparaison ». Au nom de quelle libération de la parole devrait-on confisquer et répudier la sienne ?

 

Cette cérémonie en hommage à la « grande famille du cinéma », lors de laquelle Roman Polanski fut finalement plus humilié que césarisé, contribuera donc à blesser un peu plus celle qui, en vain et depuis plus de quarante ans, tente de tourner la page d’une histoire qui, de fait, n’est plus la sienne. Au nom de quel impératif, voire de quel idéal victimaire, cette victime est-elle sacrifiée ?

Il n’est pas de postulat plus dangereux que celui selon lequel toute mémoire serait vertueuse et tout oubli condamnable.

 

Il est urgent de cesser de considérer la prescription et le respect de la présomption d’innocence comme des instruments d’impunité : en réalité, ils constituent les seuls remparts efficaces contre un arbitraire dont chacun peut, en ces temps délétères, être à tout moment la victime. Il n’est pas de postulat plus dangereux que celui selon lequel toute mémoire serait vertueuse et tout oubli condamnable. Homère le savait bien, pour qui « la prescription interdit à l’homme mortel de conserver une haine immortelle ».

 

La pire des aliénations n’est donc pas l’amour mais bien la haine, et nous autres, avocates pénalistes, connaissons trop bien les ravages qu’elle produit sur des parties civiles qui, espérant surmonter leur traumatisme en s’arrimant à leur identité de victime, ne font en réalité que retarder un apaisement qui ne vient jamais qu’avec le temps.

 

Il est faux d’affirmer que l’ordre judiciaire ferait montre aujourd’hui de violence systémique à l’endroit des femmes, ou qu’il ne prendrait pas suffisamment en considération leur parole

Il est faux d’affirmer que l’ordre judiciaire ferait montre aujourd’hui de violence systémique à l’endroit des femmes, ou qu’il ne prendrait pas suffisamment en considération leur parole.

Nous constatons au contraire, quelle que soit notre place à l’audience, qu’une inquiétante et redoutable présomption de culpabilité s’invite trop souvent en matière d’infractions sexuelles. Ainsi devient-il de plus en plus difficile de faire respecter le principe, pourtant fondamental, selon lequel le doute doit obstinément profiter à l’accusé.

 

Le triomphe du tribunal de l’opinion publique

Le 4 novembre 2019, Adèle Haenel déclare à Mediapart : « La situation de Polanski est malheureusement un cas emblématique parce qu’il est le représentant de la culture. (…) Si la société elle-même n’était pas aussi violente vis-à-vis des femmes (…), la situation de Polanski n’aurait pas ce rôle. » Belle illustration du sacrifice d’un homme à l’aune d’une cause qui, de ce fait, perd une part de sa légitimité.

 

Tweet après Tweet, hashtags après hashtags, ce que nous sentons monter a de quoi alarmer tout authentique démocrate, et nous alarme d’autant plus que nous en percevons déjà les méfaits : le triomphe du tribunal de l’opinion publique.

 

En un clic et dans un mouvement de surenchère assez malsain, des femmes n’hésitent plus à s’autoproclamer victimes pour accéder à un statut qui induit l’existence de bourreaux tout désignés. Dès lors, pour peu que la justice soit convoquée et qu’elle les innocente, lesdits bourreaux seront doublement coupables d’avoir su échapper à une condamnation.

 

Avocates pénalistes enfin, nous lutterons à chaque instant contre toute forme d’accusation arbitraire qui, presque mécaniquement, pousse au lynchage généralisé.

 

Nous sommes féministes mais ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme-là, qui érige une conflictualité de principe entre hommes et femmes. Sopranos du barreau, nous réussissons chaque jour un peu mieux à imposer notre voix à nos ténors de confrères qui finiront bien par s’y habituer – eux qui, après tout, portent aussi la robe…

 

Femmes, nous voulons rester libres d’aimer et de célébrer publiquement les œuvres et les auteurs de notre choix. Avocates pénalistes enfin, nous lutterons à chaque instant contre toute forme d’accusation arbitraire qui, presque mécaniquement, pousse au lynchage généralisé.

 

Frédérique Baulieu (barreau de Paris) ; Delphine Boesel (barreau de Paris) ; Marie Alix Canu-Bernard (barreau de Paris) ; Françoise Cotta (barreau de Paris) ; Marie Dosé (barreau de Paris) ; Corinne Dreyfus-Schmidt (barreau de Paris) ; Emmanuelle Kneusé (barreau de Paris) ; Jacqueline Laffont (barreau de Paris) ; Delphine Meillet (barreau de Paris) ; Clarisse Serre (barreau de Bobigny).

 

Liste des 114 signataires by Christine Rousseau on Scribd

 

 

Mise à jour le 8 mars à 14 h 20 : modification d’un passage concernant les accusations contre Roman Polanski.

 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/08/justice-aucune-accusation-n-est-jamais-la-preuve-de-rien-il-suffirait-sinon-d-assener-sa-seule-verite-pour-prouver-et-condamner_6032223_3232.html

En finir avec le triomphe du tribunal de l’opinion publique !

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C’est tellement beau cette vie qu’un rien peut arracher

9 Mars 2020, 02:05am

Publié par Grégoire.

C’est tellement beau cette vie qu’un rien peut arracher

 

Elle était devant moi: une bouche édentée, des cheveux filasses, deux yeux d’azurs hors de prix. Ces yeux-là avaient traversés des siècles de détresse. Le monde, on arrive jamais à l’éclairer, même en plein jour. Et parfois, quelqu’un est jeté vers vous, un visage osseux, fatigué, un paquet de boue lumineuse, quelque chose qui sort des mains du créateur et qui n’a son pareil nulle part. Un visage couturé de partout, jeté dans notre direction. Moi qui suis émerveillé par les sphères des têtes de bébé, par ces poèmes couverts de rosée et délicatement veilé de bleu, je l’étais encore plus délicatement par ce visage vieilli, battu, avec la joie vrillée dans ses prunelles. Elle m’a parlé. La tête miraculeuse m’a parlé. C’était à Lille, ville dont les briques rouges m’avaient durablement émues comme un petit enfant qui montre ses muscles. 

 

Certains visages ont passés entre des haies de serpents de gifles et de crachats avant d’arriver à vous. Ils sont lumineux de toutes la lumière qui leur a été pendant des années refusées. Les vivants sont des livres. Ce livre là étaient un chef d’oeuvre. Quand ils n’ont plus peur du bruit que font nos projets, les anges viennent avec leur gueule tordue. Le ciel est sur leur visage, le ciel est leur visage. Elle a parlé, mais son visage parlait plus fort. Les présences parlent mieux que les mots, elles vont plus loin. Sa présence disaient une amitié déraisonnable pour la vie meurtrière. Comment vous dire ça ? Il y a des yeux qu’aucun vent, même terrible, ne peut éteindre. 

 

Elle souriait; elle avait perdue un enfant, il a de ça quelques années, en vérité il y avait une seconde. Le coeur ignore le temps. La perte marque l’éternel dans nos chairs, et l’éternel, c’est ce qui ne passe pas, ce qui reste en travers de la gorge, sanglots ou chants d’amours, cris ou grâce. 

 

Elle souriait et l’enfant disparu pouvait se voir en filigrane de son sourire, montrant son visage à travers le rosier martyrisé du visage de sa mère. Je regardais le couple qu’ils formaient. Cette présence poreuse, cette rouille du mort sur le vif, leurs sourires doux m’étaient contagieux. Une flèche de gaité m’arrivait qui me perçaient le coeur. 

 

Mallarmé a élevé autour de la mort de son fils Anatole, la tombe aérienne d’un poème dont la délicatesse est comparable à celle des fougères, à leur manière de ployer sous des tonnes d’air sans perdre leur souplesses. Ce qu’on appelle un poète n’est qu’une anomalie de l’humain, une inflammation de l’âme qui ne supporte plus aucun contact, même celui d’une brise. A Mallarmé hypersensible, la vie est venue prendre un enfant et lui a dit dit: « maintenant chante si tu peux, chante avec ce trou que j’ai fais dans ta gorge » La disparition en plein vol d’un enfant, c’est Dieu qui jette notre coeur aux bêtes; et Mallarmé voyez-vous, n’a pas chanté. Il a bégayé, angéliquement bégayé. Son livre élevé sur l’enfant mort est comme les briques restantes d’une bergerie en ruine.

 

Devant ce que la vie a de plus cruel, toutes les pensées parfois s'effondrent, privées d'appui, et il ne nous reste plus qu'à demander aux arbres qui tremblent sous le vent de nous apprendre cette compassion que le monde ignore.

 

L’inconsolable quand il est écrit engendre une paix comme une lampe proposant des ombres chinoises à l’enfant inquiet au bord de s’endormir. Quand je pense aux gens que j’aime, et même à ceux que je n’aime pas, quand j’y pense vraiment, les bras m’en tombent: la vie s’approche de nous, elle guette le moment favorable pour frapper et puis à chacun elle lance: « chante maintenant, vas-y, chante ». Ecrire est ce chant qui s’élève dans le noir. Je vous écris la nuit, je ne sais faire que ça. Je jette le filet de mes yeux sur les eaux du monde et puis je le ramène à moi et je regarde les poissons d’or.  C’est tellement beau cette vie qu’un rien peut arracher. 

 

Christian Bobin.

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La peur, cette maladie des adultes .. !

7 Mars 2020, 01:52am

Publié par Grégoire.

La peur, cette maladie des adultes .. !

" Elle ne vous fait plus peur. Elle est toujours dangereuse, imprévisible dans son calme. Mais la peur s’en est allée, la peur ne fait plus partie de sa substance profonde, impénétrable. La peur s’est défaite en une seconde. Evaporée, dissoute, partie comme peut venir la lassitude dans un amour : en un instant. En un instant pour toute la suite des temps.

 

Jusqu’à ce jour, entre elle et vous, il y avait la peur. Elle était là comme une loi non écrite, souveraine dans le silence. Toutes les peurs viennent de l’enfance, pour la châtier, l’empêcher d’aller son cours. Tous les enfants connaissent la peur d’une connaissance intime, personnelle (mais pendant longtemps, elle  ne les atteint pas dans leur enfance. Ils la contournent, ils la frôlent et même ils jouent avec. Tu as peur des insectes et des uniformes, des mauvaises notes et des chiens, tu as peur des revenants. La peur est comme une avancée de l’âge adulte dans ton enfance. Elle a sa place, elle a ses heures, elle a ses lieux. Mais elle ne t’arrête pas. Tu tombes, tu as peur de tomber ce qui fait que tu tombes, puis tu te relèves, tu pleures et la seconde d’après tu éclates de rire. La joie est encore plus forte. Le goût de vivre pour vivre. La peur, c’est la nuit, la joie, c’est le jour. 

 

L’enfant compose avec la peur comme il compose avec la nuit, avec les ombres, avec l’insuffisance des parents, comme il compose avec tout. La peur est une donnée matérielle du monde, parmi des dizaines d’autres. Il faut savoir que la nuit noire accélère les battements du cœur rouge. Etre seul dans un chagrin ou dans le vert d’une forêt, c’est effrayant. Il faut le savoir mais cela ne concerne pas l’esprit, le dedans, cela donne une information sur le monde. Alors tu l’apprends et puis tu l’oublies, comme dans l’enfance, on oublies aussitôt ce qu’on sait pour aller jouer un peu plus loin, pour continuer de perdre son temps, de jouir du grand bonheur de perdre son temps .

 

C’est une chose que les parents ont du mal à comprendre, cette jouissance-là. Ne reste pas désœuvré, fais quelque chose, prends un livre.  Même le jeu, ils voudraient que ce soit éducatif (pas que pour jouer, pas que pour rien). C’est que les parents sont des adultes et que les adultes sont des gens qui ont peur, qui se soumettent à leur peur, qui la connaissent d’une connaissance servile, sombre.

 

La peur n’est plus comme hier dans le monde, à certains endroits du monde, dans les dorures d’une légende ou dans les recoins d’une rue. Elle est maintenant dans l’esprit des adultes. Dans le sang de leur sang, dans le cœur de leur cœur. Elle les mène de part en part, elle est enfin venue à bout de l’enfance infatigable. Elle fait les mariages tristes, par peur de la solitude. Elle fait les travaux de force, par peur de la pauvreté. Elle fait les vies absentes, par peur de la mort, ce repos dont on ne sait rien que la frayer qu'il nous donne.

 

Quand elle descend sur l’enfance, la peur s’évapore aussitôt. Quand elle descend sur les adultes, elle reste, elle s’entasse. On dirait de la neige, une neige qui ne tomberait pas sur le monde, mais sur l’esprit.

Christian Bobin

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Comment ne pas entendre cet homme dont l’honneur est de ne jamais chercher son intérêt ?

5 Mars 2020, 05:52am

Publié par Grégoire.

Comment ne pas entendre cet homme dont l’honneur est de ne jamais chercher son intérêt ?

 

La parole du pape François va plus vite que la balle qui le menace. C’est assez facile somme toute de dire ce que cet homme a d’extraordinaire. Ce n’est pas son royaume d’opérette. On dirait un éclat du rocher de Monaco en plein milieu de Rome, une miette tombée de la tartine d’un ange – de la confiture de marbre. Ce ne sont pas non plus ses ancêtres, les précédents chefs de bureau. Leur lignée, dit-on, remonte à saint Pierre. L’éternité est une gamine qui joue aux osselets avec les reliques des saints. Ce n’est pas plus ses costumes époustouflants de blancheur, ni ceux crème de framboise des cardinaux qui parfois l’encerclent, rêvant de l’étouffer.

Écartons tout pour bien voir la magie de cet homme, sa manière incroyable de mordre le réel, de nous mordre le cœur pour qu’il se remette à battre. L’Église catholique est une rentière avec à son cou plissé de jaune (trop de bons repas, trop de cholestérol) le collier des notes de Jean-Sébastien Bach, et à ses doigts les bagues de Rembrandt : ambre et mystère. Siestes théologiques, double anniversaire à Pâques et à Noël, la vieille dame est gâtée, gâteuse. Pour voir ce que l’héritier, le plus que jeune François, a de sublime, enlevons toutes ces images, faisons un feu de jardin avec toutes ces richesses. Voilà : ce qu’il reste c’est la parole de cet homme. Ce qu’elle a d’unique c’est qu’elle est humaine dans un monde qui ne sait plus ce qu’est l’humain. Le prodige est aujourd’hui d’être doué de bon sens, et d’un cœur rayonnant.

 

Au premier soir de son élection il souhaite une bonne soirée aux milliards d’incrédules qui le regardent sur leur écran. La plupart n’ont pas eu droit à une bienveillance aussi vraie (la vérité s’attrape à l’oreille) depuis leurs premiers jours sur terre. Il fait aussi cette chose héroïque : il demande qu’on prie pour lui puis se tait une minute, imposant au monde assourdissant une minute de suspension de souffle, de silence angélique. Tels furent ses débuts : un peu de calme aux enfers. Une toute petite fleur blanche sur la place Saint-Pierre. Depuis il n’arrête pas d’être ordinaire et profond – un homme très simplement, à lui seul une espèce en voie de disparition. Voyez les visages des politiques : ils fuient comme de l’eau et du mensonge. Voyez son visage à lui : un sourire un brin voyou, le treizième apôtre qui traverse un champ de blé à la suite de son maître insensé. Il a dans les yeux une joie soucieuse. Il sait que, pour obéir à l’essentiel, il faut rompre avec les lois. Une des lois puissantes de notre monde c’est la révérence envers le nombre et l’argent. La mafia italienne (et pas seulement elle : toutes les mafias de l’économie) ne veut pas seulement régner, elle veut qu’on la bénisse. Les tueurs vont à la messe cachés parmi les pauvres. Les tueurs veulent un nimbe d’or, une approbation du Dieu qu’ils imaginent tout-puissant et un peu gras – leur modèle en somme, l’architecte milliardaire du paradis. Et de passage dans une ville tuméfiée par la mafia, ce pape dit très crûment, très clairement : la mafia pue. Il n’accorde pas de bénédiction à ceux qui font rentrer la drogue dans les veines, et la peur dans les âmes. Hoquets de scandale, étouffement des mafieux. Personne ne se scandalise mieux qu’un bourgeois.

 

Un « réseau » couvre le monde. Une « toile ». Nous devrions faire plus attention aux mots. Cette « toile », est-ce celle de l’araignée ou est-ce celle de l’oiseleur qui attrape les migrateurs, les âmes de passage ? Tout parle à personne, jour et nuit. Les réseaux sont plus enflammés que des reins malades. La toile a des mailles de plus en plus serrées. La lumière passe de moins en moins. Quelqu’un qui nous parle, c’est très rare. Quelqu’un qui nous parle c’est quelqu’un qui nous arrête et soudain change notre vie. Cet homme sur son balcon, ce tout-blanc, par sa parole il déchire les écrans, les voiles. La toile. C’est inoubliable, une vraie parole. Elle seule peut changer le monde. L’Église, cette vieille dame sur sa fin, riche et puante de morale – voilà que par la gaieté de ce pape elle récupère une jeunesse, ressemble de plus en plus à une gitane deux fois millénaire, prête à danser. Des cardinaux méchants, véreux, assoupis, ont élu à leur tête un poète – car c’est être poète que toucher les cœurs par quelques mots lancés comme du pain aux moineaux. Cet homme est un poète. Ce poète est un penseur. Il parle aux enfants et aux génies. Il est de la même race dure.

Il n’y a que le pape pour être pape. Le lieu, la fonction et le nom qu’il habite sont les plus conventionnels du monde. Chaque fois qu’il parle ou même qu’il sourit, il pulvérise cette convention mortifère. Aux cardinaux congestionnés, rouges verrues sur le visage du Christ, il reproche leur « Alzheimer spirituel », la maladie de leurs « mornes visages », la lèpre de leur science inutile. Comment ne pas croire celui qui, à chaque mot qu’il prononce, fait trembler son propre pouvoir ? Comment ne pas entendre cet homme dont l’honneur est de ne jamais chercher son intérêt, sa parole qui, sur notre mort mondialisée, fait passer le souffle purifiant de Palestine, le vent léger et bleu du lac de Tibériade ? 

 

Christian Bobin

 

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Le dieu innombrable prend parfois forme de prince, d'ivrogne ou de rose trémière ..

3 Mars 2020, 05:25am

Publié par Grégoire.

Le dieu innombrable prend parfois forme de prince, d'ivrogne ou de rose trémière ..

Dans la même journée j'avais rencontré Dieu deux fois.

La première, dans le métro. Dans les veines de métal, tous ces globules blancs des visages fuyants. Et puis cet homme endormi sur son strapontin. Maigre, jeune, lumineusement noir. Ses tempes - deux petites falaises d'os contre lesquelles battait l'océan du sommeil. Son repos - une ascèse. On aurait dit une statue de bois brûlé, oubliée dans le métro par son créateur - un génie sans doute. Toute présence est divine, mais les présences sont si rares. À quoi tiennent-elles ? Je pensais avant de découvrir ce dormeur que la parole - quand elle se fait plus coupante qu'une lame de rasoir - ou le regard - quand il a la découpe d'un diamant - engendrent ce qu'on appelle une « présence ». Mais là il n'y avait ni parole, ni regard. Juste un prince d'Éthiopie dormant dans sa tenue de maçon. Son sommeil avait de l'altitude.

Les textes sacrés parlent de la nécessité d'un éveil, mais l'esprit peut aussi emprunter cette voie d'un sommeil. Quand une mère se penche sur son enfant endormi, elle se penche sans le savoir sur un livre saint. Non, je me trompe. Ce n'était pas une tenue blanche, farineuse de maçon que portait ce sage. Plutôt l'uniforme de tout le monde aujourd'hui : jean, baskets, tee-shirt. Mais son abandon - tête cassée sur sa poitrine, jambes allongées, interminables - était celui d'un dieu de ce pays où Rimbaud, un temps, vendit du café. Des savants situent l'origine de l'humanité en Afrique. Je suis descendu à la Madeleine. J'ai laissé cet Adam noir poursuivre son rêve jusqu'à la fin des temps.

La deuxième vision est arrivée plus tard, gare de Lyon. L'homme, une sorte de Goliath, était allongé sur le sol, ivre mort, le filet d'un sourire à ses lèvres. Quatre policiers harnachés comme des hannetons l'entouraient. Je n'ai jamais vu un corps aussi grand. Il tenait du bûcheron et de l'arbre abattu. Il était à lui seul plus grand que la gare. C'était une autre vision de l'humain, donc du divin. Un homme jeté à terre comme il arrivera à chacun de nous. Les représentants de l'ordre semblaient perdus, chargés d'une mission angélique dont ils n'avaient pas l'habitude. La foule des abeilles voyageuses allait, venait.

Je cherche ce qui me sépare de ceux qui, comme moi, lèvent leur visage sur le tableau d'affichage de la gare. Je ne trouve rien. Une quarantaine de moi-même lèvent leurs yeux vers le panneau comme si allait y apparaître l'heure et le quai de leur mort. Un jour, je saurai voir en chacun le suaire de Turin, l'ombre du Dieu couché. Dans la dernière heure, je ne compterai que mes visions - pas ces heures grises qui les séparaient. Ce sera mon trésor pour l'au-delà. Je l'offrirai au dieu innombrable qui prenait parfois forme de prince, d'ivrogne ou de rose trémière.

Christian Bobin.

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La plus belle musique est celle qui donne le maximum d’intensité à un instant de silence. Simone Weil

1 Mars 2020, 05:12am

Publié par Grégoire.

La plus belle musique est celle qui donne le maximum d’intensité à un instant de silence. Simone Weil
 
La pianiste Zhu Xiao-Mei a été déportée cinq ans en Mongolie. Jean-Sébastien Bach est venu en personne la délivrer : elle s'est dans son exil souvenue des partitions apprises par cœur. Elle les jouait en appuyant ses doigts sur le clavier de l'air. Il y a un flux dans la vie qui est toute la vie. Une onde lumineuse. Quelque chose qui tremble. 
 
Il faut, dit-elle, quand on joue Bach, porter «chaque phrase comme on le ferait d'une bougie qu'on ne veut pas voir s'éteindre un soir de vent."
 
C'est une jolie façon de parler de la musique. Jolie et juste. Parler par images, c'est s'adosser à l'arbre de Vie. La poésie capture les choses telles que Dieu les voit à l'instant où il les crée et où elles lui glissent des mains. Cette pointe de feu dans le langage — les chiffres s'en écartent. 
 
La pianiste, sortie du camp de rééducation, vit dans l'Occident riche où, dit-elle, tout est beaucoup plus dur que dans un camp. Personne ne veut entendre cette parole-là. Les hommes fermés ont fait main basse sur le langage. Les chiffres avancent, avancent. Les ordinateurs doivent étre très malades pour qu'on s'occupe autant d'eux. Les chiffres grignotent les poutres du monde. Ils avancent, ils avancent. Un jour il ne restera plus que la poésie pour nous sauver. Je ne parle pas ici d'un genre littéraire ni d'un bricolage sentimental. Je parle de la déflagration d'une parole incarnée. Seuls rendent habitable le monde les bégaiements d'une parole qui ne doit rien à la  triste perfection d'un savoir-faire. Un jour nous lèverons la tête vers le ciel et nous ne verrons plus qu'un panneau d'affichage avec les prix d'entrée pour le paradis. C'est une maladie mortelle que d'être professionnel jusqu'au bout des ongles. Qu'est-ce que l'humain, sinon ce qui ne supporte pas les chiffres, le terrible savoir-faire ? Dans les tableaux du peintre De La Tour, la flamme d'une bougie représente l'âme. Elle éclaire des mains qui ont l'intelligence de ne rien faire. Des mains qui réfléchissent, on les dirait en cire.
 
Le monde moderne n'est qu'une tentative de moucher la chandelle de l'âme, afin que brille dans le noir la seule brillance hypnotisante des chiffres. L'âme, vous savez, cette pianiste qui joue toujours la note d'à côté, que le monde ne veut pas engager parce qu'elle manque d'habileté et dont il dit .. « Enlevez-moi ça, tout ira mieux sans elle. "
 
Christian Bobin 

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La joie, la beauté, la foi, la souffrance, le mal et la mort pour François Cheng

28 Février 2020, 04:56am

Publié par Grégoire.

La joie, la beauté, la foi, la souffrance, le mal et la mort pour François Cheng

La foi de François Cheng

La joie, la beauté, la foi, la souffrance, le mal et la mort pour François Cheng

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Redécouvrir qui je suis pour Lui ...

26 Février 2020, 12:01pm

Publié par Grégoire.

Redécouvrir qui je suis pour Lui ...

 

Quelle différence entre le jeûne chrétien, la prière, l'aumône, et ces mêmes actes qui existent dans d’autres traditions religieuses ?

 

Ce qui fait la particularité de la vie chrétienne, c’est de vivre en premier de l’initiative actuelle de Dieu pour nous.

 

Dieu qui vient à moi pour se dire et se donner en personne en se révélant. Pour nous donner de vivre de Lui, de ce qu’il est. Ce n’est donc pas d'abord un combat contre le péché, mais chercher à laisser Dieu lui-même s’emparer de nous, de notre vie, de notre chair, de notre temps, de nos pauvretés.

 

C’est quelqu'un : Jésus donné personnellement, substantiellement, gratuitement ! C’est donc ce don personnel d’amour que je dois m’efforcer d’inscrire dans tout ce que je suis ! Il y a là un choix qui nous est remis : pour vivre de la personne de Jésus qui se livre à moi, qui veut tout vivre avec moi, de l’intérieur, comme un ami, je coopère et m’efforce de Le recevoir en lui donnant tout : mon temps (la prière), ce qui me permet de vivre (le jeûne) et mes biens matériels: l’aumône : puisque le prochain est une terre sacrée, lieu de sa présence.

 

Déjà le Père, dans la genèse, impose comme un jeûne apparemment inutile à Adam et Eve : «vous pouvez manger de tout, mais de ce fruit, non…! » et, à chaque reprise de son alliance, il ne réclame pas d’abord que l'on raisonne ou pense, mais que l’on se donne soi-même, dans un don gratuit, excessif : « prend ton fils Isaac et va le sacrifier », « tuez l'agneau, mettez-en sur les portes, mangez en hâte » ou une attitude de dépouillement: le peuple d'Israël au désert, Jonas et ses cendres à Ninive, Isaïe marchant dans le désert, David jeunant devant son fils mourant, … etc.

 

Et par cela, le Père ne réclame pas ces gestes pour d’abord nous purifier, ou nous faire grandir ou nous faire nous reconnaitre ‘pêcheurs’, non ! C’est d’abord pour que son don s’inscrive et s’empare de notre vie ! Ces gestes sont d’abord la marque de Dieu qui est amour, don inconditionnel et total ! Ces gestes sont de petits moyens pour nous mettre personnellement en attente de son passage : La Pâque, passage de Dieu ! 

 

 

Le carême c’est inscrire et rendre manifeste ce don qui nous est fait, un don qui est de trop,  actuel, une attraction substantielle que seul les pauvres et ceux qui ont soif d’être aimés peuvent recevoir !

 

Et ces sacrifices gratuits, un peu inutiles, qui nous coûtent, c’est pour qu’on inscrive, qu’on s’approprie dans tout ce que l’on est, la vie de Fils qui nous est donnée à vivre ; c’est pour redécouvrir notre noblesse divine : Je suis fils de Dieu par son don ! Peut importe ma misère ! Que toute notre personne soit prise par ce don divin qui dépasse tout ce qu’on peut penser ; ces moyens sont donc pour nous la manière de vivre de ce don qui réclame qu’on se quitte, et d’ouvrir les yeux sur Qui je suis pour le Père !  Car je ne suis pas ce que je fais, ou pense ou acquiert, je suis ce que je reçois de Lui !

 

Et c’est ce que dit Jésus : ton aumône, ta prière, ton jeûne, c’est pour être mobilisé d’une façon unique et personnelle; c'est pour ‘voir' et ‘toucher’ celui qui t’est toujours présent : ton Père qui est là dans le secret… Le carême c’est pour vivre de Celui qui est toujours là et qui m’attend… C’est pour ouvrir les yeux sur la profondeur de notre vie, sur sa vraie réalité… c’est de quitter les apparences, ce qu’on a compris du réel -qui nous emprisonne parce que c’est encore nous la mesure- et de tout vivre avec lui, de l’intérieur ; c’est pour être possédé par Celui qui veut être notre secret et connu comme tel.

 

Le carême c’est donc ce don qui veut tout prendre en nous, et qui veut nous faire vivre à sa taille, à la hauteur de ce qu’est notre Père ; Et ces ‘sacrifices’, ces ‘rites’, c’est pour toucher cela avec notre corps, avec notre sensibilité, avec toute notre personne. L’amour réclame de s’éprouver, or, Celui qui est là, c’est Celui qui est pur don, un don qui ne peut pas se dire. Il est un silence substantiel, une présence totale.

 

Le carême c’est donc pour nous libérer de nous-même, de notre auto-satisfaction, de tout nos jugements, spécialement sur nous-mêmes, de cette tendance maléfique de tout regarder selon les résultats, ou de façon binaire, manichéenne, puritaine, pharisienne; pour nous donner de voir comme le Père nous regarde !

 

C’est Jésus à la Croix qui, acceptant de passer pour un séducteur, un abuseur, nous révèle la bonté inconditionnelle du Père qui a permis nos misères pour avoir enfin un espace où descendre en nous.

 

C’est donc, ultimement, pour que Jésus nous apprenne à dire : « Abba, Papa, Père » dans tout ces lieux en nous où nous sommes morts, moisis, perdus, et ainsi vivre de cette présence secrète de Celui qui ne me quitte jamais, de Celui qui a assumé toute notre vie et qui jamais ne nous accuse ! 

 

Grégoire.

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Nos infirmités, définitives ou temporaires, sont, aussi, des grâces

25 Février 2020, 03:27am

Publié par Grégoire.

Nos infirmités, définitives ou temporaires, sont, aussi, des grâces

Nos infirmités, définitives ou temporaires, sont des épreuves bien sûr, mais elles sont aussi des grâces, des grâces spirituelles. On pourrait trouver beaucoup d’exemples dans la littérature. Je me souviens il y a quelques années, un livre d’Henri Michaud : ‘bras cassé’. Un poète fait son miel de tout les arbres. Et là, en l’occurence, l’arbre coupé c’était son bras. Il s’était endommagé le bras, qu’on avait mis dans le plâtre, et il en a conçu un petit livre qui est une merveille, où il dit exactement ce que c’est que d’être embarrassé à ce point, que d’être malade de cette façon là, il évoquait un moment le sentiment très sûr d’avoir une armoire Bretonne au bout de son épaule, tellement il avait du mal à bouger son bras. On connait aussi le poème du bateau ivre de Rimbaud et cette étrange prémonition.  « Oh que ma quille éclate, Oh que j’aille à la mer. » On sait par Jean Genet que le mot quille en argot désigne la jambe, et que Rimbaud a terminer sa vie avec une jambe coupée, éclatée.

J’ai reçu un livre qui contient un trésor d’expérience. L’auteur s’appelle Mody Piot ‘mes yeux s’en sont allés’ publié chez L’harmattan. Ce n’est pas un livre de grande littérature mais ce n’est pas important, ce n’est pas grand chose la ‘grande’ littérature. Ce qui compte c’est que quelqu’un nous explique comment il sent et reçoit la vie à la place où il est. ça c’est irremplaçable. Et, c’est le cas de ce livre qui raconte une expérience déchirante de perte de vue. Cette jeune femme explique qu’il y a un troisième état entre celui des voyant et celui des aveugles nés. Il y a celui des gens qui ont eu un jour la vue, qui ont eu le paradis de la vue, et qui l’ont perdue, et qui en ont été chassé. C’est comme un entre deux qu’il est difficile de nommer et que ce livre réussit à nommer. 

« ce week end de l’ascension j’ai décidé de faire une ballade à travers le thym et les cistes des fenouillèdes, contré dont je connais bien les chemins que j’ai souvent arpentés. Il faisait chaud. Le soleil nous regardait d’un air insolent. Le ruisseau noir murmurait sa chansonnette. Le chien marchait d’un pas rapide sur le chemin caillouteux enlacés, s’abreuvait aux sources rencontrés, parfois joutait le harnais pour le laisser gambader, heureux de sa liberté un instant retrouvé. Après 2h de marche au milieu des genêts et des violettes du pâtre j’ai décidé de rebrousser chemin. Mais mes yeux éblouis par la lumière ne pouvait discerner aucun repères. Aller à droite, remonter un autre sentier, prendre à gauche, je ne savais plus où j‘étais. Une petite panique me tenaillait. Je n’allais tout de même pas me perdre et pourtant je devais me rendre à l’évidence, je ne savais plus comment retrouver ma route. Je me suis assise quelques instants. » On peut le deviner, le chien l’aidera à retrouver le chemin du retour. 

Ce qu’elle dit en profondeur m’a fasciné. Elle dit qu’il y a toujours quelque chose ou quelqu’un qui vient nous secourir. L’auteur -aveugle- se trouve éblouis. 

Dans le désespoir, dans la détresse, dans la perte, il y a quelque chose comme une résistance lumineuse, comme un point de lumière invincible. 

Freud raconte cette scène d’un enfant qui est dans une chambre et qui demande à se grand mère dans l’autre pièce de parler le soir. Et elle demande pourquoi. Et il dit, « tant que quelqu’un nous parle, il fait clair. » 

C’est peut-être ce qui se passe dans nos vies, que nous y soyons aveugle par la chair, ou voyant par la chair. Tant que quelqu’un nous parle nous pouvons continuer d’aller et même perdus, nous ne serons pas perdus. 

Nous sommes au fond tous, comme des aveugles dans un palais de lumière, il y a des serviteurs qui viennent à notre rencontre, et qui déplacent les meubles au dernier moment pour nous éviter des chutes. Malheureusement, nous ne pouvons pas connaitre le nom de ces serviteurs. C’est embêtant.

Christian Bobin.

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Comment certains osent encore se faire prêcheur de vertu ??

22 Février 2020, 12:24pm

Publié par Grégoire.

Comment certains osent encore se faire prêcheur de vertu ??

 

" J'ai connu un homme qui a donné vingt ans de sa vie à une étourdie, qui lui a tout sacrifié, ses amitiés, son travail, la décence même de sa vie, et qui reconnut un soir qu'il ne l'avait jamais aimée.

Il s'ennuyait, voilà tout, il s’ennuyait comme la plupart des gens. Il s'était donc créé de toutes pièces une vie de complications et de drames. Il faut que quelque chose arrive, voilà l'explication de la plupart des engagements humains.

 

 

Ce qui m’intéresse c’est d’être un homme. Qui, après cela, pourrait attendre de [moi] des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir.

La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts [la vérité et la liberté], péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ?

 

Albert Camus, La chute.

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Qu'est-ce qui justifie une vie ? Une oeuvre ? Une descendance ??

20 Février 2020, 02:46am

Publié par Grégoire.

Qu'est-ce qui justifie une vie ? Une oeuvre ? Une descendance ??

"Qu'est-ce qui justifie une vie ? Avoir créé une œuvre ? Elle sera sûrement ignorée. Avoir fondé une famille ? Vos descendants vous oublieront. Vous n'avez été que le maillon d'une chaîne biologique. L'amour ? Il passe. Avoir laissé une trace ? Le temps l'efface. Le seul sens que j'ai trouvé, c'est d'accomplir sa mission d'homme, relié à la terre et au mystère. Donner au monde un amour spirituel, sans ego, détaché du matériel. Pour aimer vraiment. Ne viser rien d'autre que son propre rayonnement. Comme le soleil qui se contente de briller et, à son insu, donne la vie."

 

"Un pêcheur africain se repose à l'ombre d'un palmier. Un occidental le croise et l'encourage à travailler.
- Pour quoi faire? répond le pêcheur.
- Pour gagner de l'argent.
- Pour quoi faire?
- Pour habiter une belle maison.
- Et puis après?
- Avoir une grande famille.
- Et après?
- Développer encore plus l'entreprise avec tes enfants.
- Et après?
- Après tu seras tranquille et heureux de te reposer.
- C'est ce que je fais."

 

"J'ignorais comment habiter ce vide intérieur. Comment peupler mes journées. Il est plus facile d'être débordé pour ne pas se retrouver face à soi-même. J'enviais ceux qui avaient une vie toute tracée, noyée dans les responsabilités. Ne pas avoir à se demander comment rendre productives et belles les heures à venir. Merveilleuse illusion que nos vies ont un sens parce qu'elles snt bien remplies."

Qu'est-ce qui justifie une vie ? Une oeuvre ? Une descendance ??

Ce Manifeste vagabond est un témoignage, un journal intime, un bilan, un manifeste, celui de Blanche de Richemont, une jeune femme qui s’interroge : « cela fait des années que tu cours sur les routes après un sens ; existe-t-il ? » Lorsque le retour devient difficile, lorsque « le voyage est devenu un esclavage », il faut s’arrêter, réfléchir. Écrire.

Pourquoi partir ? Parce que « les horizons ont leur mot à dire ». Parce que « notre âme n’est pas faite pour ces vies sédentaires figées dans le béton ». On part aussi, comme Blanche de Richemont, pour guérir des blessures ». Le décès d’un petit frère. Et « si la route ne nous libère pas de nos maux » mais au contraire « les met en lumière », un voyage difficile comme celui au Sinaï – « l’épreuve du feu » – permet de comprendre certaines choses sur le fonctionnement du corps et de l’âme. Partager le chemin et le bivouac met du plomb dans l’aile de quelques règles trop bien ancrées de notre société. « J’avais réalisé dans le désert que notre vie servait un autre but que la réussite ». Et lire Les clochards célestes inculque quelques idées nouvelles : « les clochards célestes savent s’emparer de leur destin, ignorant le regard de la société ». Avec tout ça, comment revenir dans « le monde des hommes » ?

Au cours d’un autre voyage – l’Azalaï, sept cent kilomètres sur la route du sel entre Tombouctou et Taoudenni – Blanche de Richemont découvre comment certains hommes considèrent la femme, vit l’enfer d’une caravane, sa geste répétitive dans un environnement hostile – « dans ce paysage immobile, seule la date changeait tous les jours » – et apprend à « ne plus enfermer l’avenir dans des prédictions pour se rassurer » et « à ne plus espérer, mais à accueillir chaque journée comme une offrande ». Le voyage, surtout le voyage un peu rude, ouvre de nouveaux horizons, c’est évident.

Le voyage ouvre peut-être aussi à une autre vie. Mais « le plus dur n’est pas de partir, mais de revenir ». Le voyage isole du monde des sédentaires. Il est souvent impossible de partager ce que l’on a vécu. Que faire ? Le vagabondage, le voyage permanent, la fuite ? Mais quelle fuite ? Dans l’amour ? dans la religion, au couvent ? le suicide ? la solitude dans la cabane (référence à l’isolement volontaire de Sylvain Tesson dans une cabane au bord du Baïkal) ? dans les livres ? dans la recherche de réponses aux questions comme « qu’est-ce qui justifie une vie ? » ou « suis-je libre ? ». Blanche de Richemont se pose des questions, vit avec son esprit en éveil. Ce qui est loin d’être le cas de tout le monde.

Certains pensent qu’il ne sert à rien de partir si c’est pour se (re)trouver soi-même. Mais si « le véritable vagabond ne serait pas celui qui prend la route, mais celui qui part chercher son âme », alors Blanche de Richemont est sur la bonne route. « La liberté du voyageur est vertigineuse », il n’a « pas peur du temps », il n’est pas « esclave du divertissement », chacun pourra s’en rendre compte. Mais plus grande encore est la liberté de celle qui arrive à la conclusion que « la nature porte en elle tous ces ailleurs qui nous hantent », que l’on part surtout « en posant un regard vierge sur le monde » et qui « cherche à illuminer un monde intérieur et non à calmer les tourments de mon esprit ».

Voici un petit livre intéressant, grave et léger à la fois, rempli de belles réflexions sur la vie, sur la mort, sur le voyage, sur l’autre, sur l’ailleurs, sur la liberté, et sur ce qu’on fait avec tout ça. Blanche de Richemont livre ses pensées, ses constats, ses analyses, ses réflexions, et les lectures qui l’aident à comprendre : des philosophes, des penseurs Indiens, des écrivains vagabonds comme Hesse, Jünger, Kerouac… Par là même elle aide dans leur propre démarche, dans leur propre questionnement, celles et ceux qui sont déjà ailleurs, celles et ceux qui sont encore là, celle et ceux qui, comme moi peut-être, ont un pied dedans et un pied dehors. Elle donne des pistes, elle ouvre les yeux, elle montre son chemin.

 

« Je suis partie en voyage pour trouver une terre ou un regard qui justifient d’être en vie. Le jour où j’ai pénétré dans le désert du Sinaï pour la première fois, j’ai compris que les villes n’étaient pas humaines, que pour y survivre il fallait fuir. Des 4x4 nous ont déposés dans la nuit au creux d’un canyon. Des Bédouins nous attendaient au coin du feu. Les rayons de lune cognaient contre la roche. La puissance brute de cette nature mise à nu imposait le silence. J’étais née pour cet instant ».

 

Citations :

« Le confort retient. Les nuits à la belle étoile nous poussent sur la route. Elles en sont le prolongement ».

« Les vagabonds ne font que passer. Non pour fuir mais pour ne pas perdre leur intensité ».

« L’éphémère est un garant d’intensité ».

« Si le vagabond effleure la vraie liberté c’est parce qu’il n’a pas peur de perdre son temps ».

« On ne part pas en prenant l’avion, ni la route, mais en posant un regard vierge sur le monde ».

« Les vagabonds ont une lueur dans les yeux qui excite la jalousie et le désir. Ceux-là même qui fabriquent leurs chaînes du matin au soir crachent sur ces êtres libres voués à la solitude ».

« Partir demande parfois plus de courage que rester ».

« Revenir résonne toujours un peu comme une sanction ».

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Le monde ne mourra pas par manque de merveilles, mais uniquement par manque d’émerveillement

17 Février 2020, 02:35am

Publié par Grégoire.

 

« Le monde ne mourra pas par manque de merveilles, mais uniquement par manque d’émerveillement ». Photographe animalier mondialement reconnu, Vincent Munier parcourt la planète pour saisir la beauté du monde sauvage. Une fois n’est pas coutume, c’est lui qui passe derrière l’objectif dans ce superbe documentaire réalisé par la RTS, récompensé par le prix Ushuaïa TV et par la Toison d’or de l’aventurier de l’année au festival des Écrans de l’aventure. 
À travers le portrait de l’homme se dévoile celui d’une nature aussi magnifique que fragile. Une ode au règne animale servie par des images époustouflantes, qui ne donne qu’une envie : enfiler ses chaussures et partir à l’affut de la faune. 
 

Vincent Munier, itinéraire d’un surdoué

Vincent Munier, 43 ans, a découvert l’art de l’affût dans ses Vosges natales lorsqu’il était adolescent. Depuis 2002, il réalise de nombreuses expéditions, surtout dans les pays froids, pour montrer la beauté du monde sauvage et des espèces menacées qui y vivent. Doté d’une sensibilité particulière au monde animal, Vincent Munier s’est, au fil des années, imposé comme l’un des plus grands photographes naturalistes de sa génération. Auteur de nombreux reportages, ouvrages et films documentaires, son travail lui a valu de nombreuses distinctions

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L'homme moderne, un éboueur de l'argent !

15 Février 2020, 02:33am

Publié par Grégoire.

L'homme moderne, un éboueur de l'argent !

il vous arrive de prendre le train ?

Dans la gare beaucoup d’hommes d’affaires, vous les reconnaissez de loin à leur visage qui manque, le même homme à des milliers d’exemplaires, le même homme jeune, vieilli dans sa parole, embaumé dans son avenir.

Le train arrive c’est un de ces trains rapides inventés par les hommes d’affaires pour leur convenance personnelle, une ligne droite de train clair, une main de vent froid qui égalise les champs et les vide de leur ride, de leurs accents, de leur nerfs. Des champs désertés des regards des hommes, des bas morceaux de terre jetés aux chiens de la vitesse. le paysage n’est plus rien ce qui fait qu’on le traverse vite;

devant ce rien de paysage vous prenez connaissance de l’homme fabriqué en série, de l’homme absent: il va de Paris à Tokyo de Tokyo à New York. Il va partout sur la terre électrique comme un cadavre répandu dans sa mort. Il prend des trains qui vont de rien à rien.

Dans sa précipitation il amène le vide. Si souvent qu’il parle il n’entend que lui- même, si loin qu’il aille il ne trouve que lui-même, il tache de gris tout ce qu’il traverse, il dort dans ce qu’il voit, en le voyant vous découvrez l’homme qui éteint toute les différences, l’homme qui a une place dans le monde, l’homme utile et persuadé de son utilité, qui affirme en prenant la voix de Dieu le Père, qui essaye de forcer les chemins du ciel, qui veut accélérer chimiquement les battements du cœur, qui veut tout tout de suite, les applaudissements avant même d'avoir commencé l’effort, aussi à l’aise dans l’industrie que dans la morale, dans ses amours que dans ses comptes, il est là préposé à l’argent comme dans certaines tribus ces personnes intouchables voués aux commerces des morts, il est là comme un éboueur de l’argent.

Et puis il y a l’homme merveilleusement, parfaitement inutile, ce n’est pas lui qui invente la brouette, les cartes bancaires, ou les bas de nylon, il n’ajoute ni n’enlève rien au monde : IL LE QUITTE ! il pousse devant lui le troupeau de ses pensées.

Christian Bobin

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L'homme moderne, ce genre d’homme qui peut tout faire, n’étant personne...

13 Février 2020, 02:31am

Publié par Grégoire.

L'homme moderne, ce genre d’homme qui peut tout faire, n’étant personne...

"Le monde industriel c’est le monde tout entier, une fable noire pour enfants, une mauvaise insomnie dans le jour. 

La présence de l’argent y est considérable, autant que celle de Dieu dans les sociétés primitives.
Elle irradie de la même façon. Elle gouverne le mouvement des pensées comme celui des visages...

 

Ils sont là comme des éboueurs de l’argent, comme des esclaves d’un nouveau genre, des esclaves millionnaires. 
Ils ordonnent, ils décident, ils tranchent. 


Ils parlent beaucoup.
La parole est leur matière première. Ils parlent beaucoup mais ce n’est jamais une parole personnelle.
Ils parlent suivant ce qu’ils font, suivant une idée générale de ce qu’il y a à faire dans la vie, une idée apprise.

 

Ce sont les hommes du sérieux, les hommes sans ombre. 
L’éclat de l’argent égalise leurs traits.

On dirait le même homme à chaque fois, la même absence hautaine, la même ruine de toute aventure personnelle, singulière."

 

Christian Bobin

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La vraie passion du XXe siècle, c’est la servitude !

11 Février 2020, 22:11pm

Publié par Grégoire.

La vraie passion du XXe siècle, c’est la servitude !

UNE DÉNONCIATION DES TOTALITARISMES

 

L’homme révolté pourrait être Albert Camus, qui réagit contre les « crimes logiques », ceux prémédités de manière massive (il parle de 70 millions de morts) au nom d’une « philosophie qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges ».

On comprend bien, et il le dit, qu’il s’agit des idéologies du XXe siècle, mues par l’absurde, la négation et le nihilisme. Mais pour mieux saisir les fondements de ces idéologies, il faut remonter bien en amont.

 

Après avoir défini la notion de révolte, distincte de celle du ressentiment, Albert Camus montre que :

Le problème de la révolte semble ne prendre de sens précis qu’à l’intérieur de la pensée occidentale. On pourrait être plus explicite encore en remarquant, avec Scheller, que l’esprit de révolte s’exprime difficilement dans les sociétés où les inégalités sont très grandes (régime des castes hindoues) ou, au contraire, dans celles où l’égalité est absolue (certaines sociétés primitives).

En société, l’esprit de révolte n’est possible que dans les groupes où une égalité théorique recouvre de grandes inégalités de fait. Le problème de la révolte n’a donc de sens qu’à l’intérieur de notre société occidentale.

On pourrait être tenté alors d’affirmer qu’il est relatif au développement de l’individualisme si les remarques précédentes ne nous avaient mis en garde contre cette conclusion.

Quelques pages auparavant, Albert Camus montre que l’on peut se révolter au spectacle de l’oppression des autres ; ce qui n’est d’ailleurs pas contradictoire avec le sens que donne par exemple Alain Laurent à l’individualisme. C’est, finalement, le passage du sacré des sociétés traditionnelles aux valeurs de liberté et de conscience élargie de l’espèce humaine et des droits de l’individu qui induisent cette apparition du sentiment de révolte.

 

 

DIFFÉRENTES FORMES DE RÉVOLTE

 

Une fois le terme défini, Albert Camus passe ensuite en revue, à travers des analyses complexes et absolument remarquables, les différents types de révolte (métaphysique, historique, vis-à-vis de l’art, et dans son rapport au meurtre ou au terrorisme).

Tour à tour, il dresse ainsi un panorama éloquent et complexe de la révolte contre Dieu, la négation de celui-ci, le nihilisme, les fondements de la pensée révolutionnaire de 1792, les régicides et déicides, en distinguant poésie révoltée et révolte historique dans son prolongement de la réflexion philosophique, comme dans une vague montante et allant s’amplifiant, jusqu’à atteindre des sommets de turpitude et de turbulence extrême, avec son lot de contradictions ultimes.

 

Des analyses qui permettent de mieux comprendre la pensée révolutionnaire du XXe siècle, inspirée entre autres par la pensée hégélienne. Ainsi, sous l’assaut de la pensée révoltée, la divinité de l’Homme en vient à remplacer la religion traditionnelle, au nom de principes d’abord, puis de faits.

 

Si l’on peut s’interroger sur la sorte de fascination, voire d’admiration, que semble éprouver Albert Camus à l’égard des terroristes de la fin du XIXe siècle, que l’on pourrait presque qualifier, sinon de romantiques, du moins d’idéalistes et d’âmes tourmentées accomplissant leurs actes au nom de principes qu’ils considèrent justes, notre auteur n’éprouve pas la même indulgence à l’égard des révolutionnaires, qui n’ont plus rien d’humain et ne répondent plus à aucun principe, ce qui n’en fait plus des révoltés.

Au terrorisme individuel, œuvre parfois de « meurtriers délicats », pour lesquels une vie a encore un prix, succède un terrorisme d’État, basé sur un régime de terreur et écrasant les libertés, au nom de la liberté (reléguée à un horizon indéfini, voire illusoire).

 

UNE CRITIQUE DES IDÉOLOGIES MARXISTES ET RÉVOLUTIONNAIRES

 

Aux récriminations à l’égard d’Hitler succède une critique absolument brillante de Marx, des marxistes et des révolutionnaires, qui se sont fourvoyés dans des erreurs tant au regard de l’économie (en ce domaine, la compréhension d’Albert Camus, basée sur l’observation et les faits, est tout à fait prodigieuse) que de la science.

À une démarche se voulant scientifique (le socialisme scientifique), Albert Camus oppose une fin de non-recevoir et la qualifie plutôt de scientiste, apportant une démonstration très intéressante (cf. pages 260 à 280 environ). De là l’échec de la « prophétie » théorisée par Karl Marx. Ce qui fait dire à Albert Camus :

On ne s’étonnera donc pas que, pour rendre le marxisme scientifique, et maintenir cette fiction, utile au siècle de la science, il a fallu au préalable rendre la science marxiste, par la terreur.

Rappelons que l’ouvrage date de 1951. Des analyses très clairvoyantes et courageuses pour l’époque, et dont beaucoup aujourd’hui seraient incapables.

Ainsi, les stratégies établies par Lénine, loin d’aboutir à l’accomplissement de la liberté, que recherchaient les révoltés, conduisent à ce que « la vraie passion du XXe siècle, c’est la servitude« .

En effet, À la fin, quand l’Empire affranchira l’espèce entière, la liberté régnera sur des troupeaux d’esclaves, qui, du moins, seront libres par rapport à Dieu et, en général, à toute transcendance.

 

À cette fin, l’individualisme est nié et remplacé par la propagande ou la polémique, qui sont deux sortes de monologue.

 

L’abstraction, propre au monde des forces et du calcul, a remplacé les vraies passions qui sont du domaine de la chair et de l’irrationnel. Le ticket substitué au pain, l’amour et l’amitié soumis à la doctrine, le destin au plan, le châtiment appelé norme, et la production substituée à la création vivante, décrivent assez bien cette Europe décharnée, peuplée de fantômes, victorieux ou asservis, de la puissance.

 

UNE LOURDE DÉCEPTION

 

En fin de compte, la déception d’Albert Camus est immense à l’égard de ce qu’est devenu le sentiment de révolte. À peine l’Homme était-il délivré des contraintes religieuses, qu’il était parvenu à abattre, qu’il s’en inventait de nouvelles, bien plus terrifiantes et « intolérables ». La vertu, de « charitable » devient « policière » et, « pour le salut de l’Homme, d’ignobles bûchers s’élèvent ».

Les sources de la vie et de la création semblent taries. La peur fige une Europe peuplée de fantômes et de machines. Entre deux hécatombes, les échafauds s’installent au fond des souterrains. Des tortionnaires humanistes y célèbrent leur nouveau culte dans le silence. Quel cri les troublerait ? Les poètes eux-mêmes, devant le meurtre de leur frère, déclarent fièrement qu’ils ont Les mains propres […]

Dans les temps anciens, le sang du meurtre provoquait au moins une horreur sacrée ; il sanctifiait ainsi le prix de la vie. La vraie condamnation de cette époque est de donner à penser au contraire qu’elle n’est pas assez sanglante.

Après avoir longtemps cru qu’il pourrait lutter contre Dieu avec l’humanité entière, l’esprit européen s’aperçoit donc qu’il lui faut aussi, s’il ne veut pas mourir, lutter contre les hommes […]

La révolte, détournée de ses origines et cyniquement travestie, oscille à tous les niveaux entre le sacrifice et le meurtre. Sa justice qu’elle espérait distributive est devenue sommaire. Le royaume de la grâce a été vaincu, mais celui de la justice s’effondre aussi. L’Europe meurt de cette déception. Sa révolte plaidait pour l’innocence humaine et la voilà raidie contre sa propre culpabilité.

 

L’HOMME DOIT-IL RENONCER À SE RÉVOLTER ?

 

Pour finir, Albert Camus se demande donc s’il faut renoncer à toute révolte, acceptant les injustices, conduisant à un « lâche conformisme ». Mais il est un fait, selon lui, que nous ne sommes plus véritablement dans un monde révolté, la révolte étant devenue « l’alibi de nouveaux tyrans ».

Et, « en logique, conclut-il, on doit répondre que meurtre et révolte sont contradictoires ».

Cependant, il ne semble pas délégitimer complètement le meurtre, puisqu’il le justifie « par exception », le vrai révolté devant accepter sa propre mort et sacrifice en contrepartie, au nom de la liberté totale qu’il défend et de sa protestation justement contre la mort (Albert Camus évoque différents cas, en particulier celui des frères Karamazov, mais aussi par exemple (même s’il y insiste beaucoup moins) de personnages emblématiques tels que Charlotte Corday)

 

Un essai, en définitive, particulièrement ardu, qui nécessite une bonne culture à la fois littéraire et historique. Un ouvrage qui révèle pleinement la puissance intellectuelle d’Albert Camus, absolument éblouissante. Une lecture à aborder avec une solide volonté et une grande détermination, et qui a aussi le mérite de permettre de mieux comprendre la pensée de l’auteur, ainsi que ce qui se cache derrière ses romans.

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