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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Prémices de notre Assomption : comme un très faible et très sûr sourire tourné vers nous ..

15 Août 2020, 11:29am

Publié par Grégoire.

Prémices de notre Assomption : comme un très faible et très sûr sourire tourné vers nous ..

" Pour être dans une solitude absolue il faut aimer d'un amour absolu.

La plupart des écrivains mentent là-dessus. Ils font comme s'il n'y avait personne dans la pièce à côté, dans le fond sans fond de leur cœur. Ce n'est pas vrai. Ce n'est jamais vrai. 

Je ne dis pas qu'il s'agit nécessairement d'une présence visible, consciente. Peut-être même est-elle toujours plus profonde que tout visage connu, nommé. Mais il y a toujours quelqu'un aux côtés du solitaire, une présence sur laquelle il appuie en secret chacune de ses phrases, une lumière unique et nécessaire. "

Christian Bobin, Un désordre de pétales rouges. 

 

Quelque chose se rappelle à nous de loin en loin, comme un très faible et très sûr sourire tourné vers nous… Quelque chose ou quelqu’un mais ce serait le faire fuir que de le nommer. Non ?

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Êtes-vous dans le réel ? (2)

14 Août 2020, 11:57am

Publié par Grégoire.

Êtes-vous dans le réel ? (2)

 

Malgré ces séductions d’apparente satisfaction immédiate, la morsure de la vérité a toujours obligé l’être humain à reprendre cette quête à sa source. Acceptant le réel dans toute sa diversité, les anciens –et cela d’une manière unique en Grèce- renouvelèrent pour l’humanité cette quête de la vérité, au-delà des opinions du moment, révélant ainsi à toutes personnes sa noblesse et ses désirs les plus profonds. Face à la richesse de l’expérience humaine, ils nous obligent toujours à chercher le pourquoi de toutes les dimensions de notre existence.

N’est-ce pas en effet le plus grand service que l’on puisse rendre à toute personne, que de l’aider à se connaître et à trouver là ou est son véritable épanouissement ?

 

Aujourd’hui nous faisons face à une situation similaire. Pour la plupart, la quête du pourquoi de notre existence a été réduite à une quête effrénée de jouissance. Or, depuis que plus rien n’a de sens, tout semble être source d’angoisse.

Nous sommes « face à un abîme de non-sens. La vie n’a plus de sens, elle n’est souvent qu’une suite d’émotions mises bout à bout. La ‘liberté’ de penser comme on veut et le sur-développement des techniques ont fait de nous des errants ! La seule liberté que nous ayons gagné est le choix de notre lieu de vacance… On est arrivé à une insignifiance si totale de notre vie que la vie en occident consiste à entretenir son confort. La vie est devenue longue et stupide, ou l’on n’est plus occupé qu’à gérer son capital santé. Tous nos actes n’ont plus aucun lien entre eux. Et alors on passe son temps à se fuir, et comme on transporte avec soi ce rapport univoque à un monde plat et source d’ennui, on se réfugie dans ses petits plaisirs. Tous les jours on a la même image insignifiante et monotone d’un même jour universel»

Or, pourquoi est-ce ainsi ? Comment en est-on arrivés là ? Comment peut-on vivre sans donner un sens à ce que l’on fait ou vit ? Comment une telle indifférence est-elle possible ? Comment le réel de notre vie a-t-il pu être réduit à des choses secondaires, des joies immédiates, faciles mais qui ne durent pas ? Pourquoi non seulement nous ne sommes plus dans le réel,  mais cherchons à y échapper par tous les moyens? Pourquoi le réel est-il devenu un lieu de non-sens et de désespoir ?

 

(à suivre...)

Grégoire +

 

1 Cf. Itinéraire de l’égarement, du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine. Olivier Rey Mathématicien. Chercheur au CNRS. Editions Seuil. 2004.

« L’homme déchoit à sa vocation. ‘Rester jeune’ devient le sens de sa vie : avoir tous les jours 15 ans. Bientôt, le bonheur sera de ne jamais être né. Et on façonne sa conscience en évitant l’absurde, l’ennui et l’angoisse en remplissant ses heures creuses par l’industrie des loisirs, qui agissent sous forme de stimuli saturant les sens. […]

On a abolie le temps, le sujet et l’espace par un réseau sans centre : internet. Le langage n’est plus qu’une estimation numérique gratuite : 60%, 90%... car le chiffre est devenu le garant du réel. Ou encore un pure outil : depuis l’ONU, le SIDA, jusqu'à soi-même qui n’est plus qu’une ADN. On est entré dans une pensée on ne peut plus binaire du ‘j’aime, j’aime pas’. Avant on distinguait l’homme de l’animal par la raison. Maintenant on distingue l’homme de la machine par ses désirs individuels et ses comportements pulsionnels : on s’éclate, on craque pour…, on zappe…

Tout est anticipé et manipulé : on se personnalise avec des produits vendues à des millions d’exemplaires. L’homme est devenu un souriant crétin. » 

Itinéraire de l’égarement, du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine.

 

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Etes-vous dans le réel ? (1)

13 Août 2020, 14:26pm

Publié par Grégoire.

Etes-vous  dans le réel ? (1)

La quête de la sagesse ou la recherche du pourquoi de notre existence, de nos actes et de tout ce que l’on peut vivre, habite, d’une manière ou d’une autre, tout être humain.

Aristote soulignait déjà combien l’étonnement et le sentiment de l’ignorance a toujours poussé l’homme à s’interroger. Le réel expérimenté éveille constamment en nous l’interrogation ou le désir de connaitre jusqu’au bout ce qui est expérimenté. Nos expériences négatives, nos échecs et tout ce qui peut nous faire souffrir réveillent constamment cette question du pourquoi, du sens des choses. 

C’est parce que notre connaissance du réel est premièrement limité, que nous sommes mû, comme ‘obligé’ d’y revenir et chercher plus loin que ce que nous atteignons au premier abord. Enfin, la conscience de notre existence et de notre capacité à plus ou moins l’orienter, ne répond pas à la question de son pourquoi, du sens des évènements de notre vie. Aussi, la recherche de la signification de notre existence, de notre histoire et de ce qui la ponctue est vitale pour chacun d’entre nous; Le milieu ambiant, l’amas de biens matériel, et la séduction des moyens techniques tendent à faire disparaitre cette question. L’héritage artistique mondial manifeste ce désir constant de l’homme de chercher, au-delà de ce qu’il voit, une réponse au sens de son existence et de ses limites. Ainsi, de leurs expériences accumulées et de la nature, les civilisations ont inventée des mythes pour tenter de répondre à cette quête et s’aider à affronter les limites de leur propre condition, leurs peurs leurs désirs, et donner une direction à leur cheminement.

Mais, depuis toujours aussi, l’être humain a tendance à se satisfaire de réponses toutes faites. Certains ne cherchant des satisfactions ou des résultats immédiats -et ce souvent avec des intentions très nobles- réduisant alors la quête du réel dans toute sa complexité à un idéal, conduisant leur vie comme un projet artistique réalisé à la force du poignet, et obligeant les autres au même schème par une tyrannie étatique, ou par une logique ‘raisonnable’ à toutes épreuves. Les sophistes en sont un exemple connu. Se revêtant du manteau du philosophe, ces ‘Sages’ comme ils se définissaient eux-mêmes, remplacèrent la quête de la vérité par la recherche du succès, de l’art de convaincre et de persuader. Enseignant à ne s’occuper que des seules choses humaines, il réduise l’homme à être à lui-même sa propre mesure.

Or, n’est ce pas la plus grande des corruptions pour une personne, que de ne vouloir ne dépendre que d’elle-même ? Que de vouloir trouver son achèvement, son absolu qu’à partir d’elle-même ? L’idolâtrie de notre soi-disant liberté a aujourd’hui enfermé la personne humaine dans un esclavage sans précédent ou le caprice des sentiments et la tyrannie du ressenti ont réussi à faire de l’homme moderne un gamin manipulable à souhait.

(à suivre)

Grégoire +

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« Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui affranchit » Lacordaire

11 Août 2020, 21:47pm

Publié par Grégoire.

« Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui affranchit » Lacordaire

« La “cancel culture” est la conséquence du sous-développement juridique nord-américain »

En dépit des causes défendues, la censure que promeuvent et pratiquent ces nouveaux « annulateurs » n’a rien de progressiste, estime la sociologue Nathalie Heinich. Surtout, elle n’a rien à faire en France, où la liberté d’expression est encadrée et protégée par la loi.

Tribune. 

La cancel culture, qui nous vient des campus nord-américains et des réseaux sociaux, normalise les tentatives pour faire taire – littéralement, pour « annuler » – les opinions considérées comme illégitimes. On la voit aujourd’hui défendue, non seulement outre-Atlantique par des militants radicaux, qu’ils soient féministes, anti-homophobes, anticolonialistes, antiracistes ou anti-appropriationnistes (refusant que des productions culturelles soient reprises par d’autres que les membres des « communautés » dont elles sont censées être issues), mais aussi par des sympathisants français des causes ainsi défendues. En face, ce sont jusqu’à présent les conservateurs qui tiennent le haut du pavé dans la dénonciation de ces pratiques – tel, hélas, un certain Donald…

 

Affrontement « trumpeur »

Il est temps de sortir de cet affrontement « trumpeur » entre censeurs « de gauche » et anti-censeurs « de droite », car la censure que promeuvent et pratiquent ces nouveaux « annulateurs » n’a rien de progressiste, en dépit du crédit que leur confère la légitimité de leurs causes aux yeux d’une partie de la gauche. Et elle n’a rien à faire sur notre territoire, pour une raison que semblent ignorer les partisans de la cancel culture.

 

Ce qu’ils ignorent, en effet, c’est que son ancrage dans la société nord-américaine n’est pas l’effet de la prégnance dans leurs pays des maux contre lesquels luttent – souvent à juste titre – ces militants ; il est avant tout le produit d’un système juridique spécifique : le premier amendement de la Constitution américaine, tout comme l’article premier de la Charte canadienne des droits et libertés, fait de la liberté d’expression un « droit fondamental positif », rendant a priori anticonstitutionnelle toute entrave à ce droit. Or, tout autre est le système juridique français, où la liberté d’expression est d’emblée contenue dans des lois qui la restreignent, en interdisant, par exemple, l’incitation à la haine raciale, l’appel au meurtre, l’encouragement à la discrimination en raison du sexe ou de l’orientation sexuelle, ou encore le négationnisme.

 

Au risque de l’arbitraire et de la guerre civile larvée

La différence est patente : là où, en France, la liberté d’expression est encadrée par la loi, en Amérique du Nord elle ne peut guère être bridée que par la mobilisation publique. Ce n’est plus le droit qui la régit, mais les simples citoyens, au risque de l’arbitraire et de la guerre civile larvée. D’où ce qu’on a appelé à partir des années 1980 les culture wars, avec les manifestations massives contre des expositions artistiques ; et d’où, aujourd’hui, les mobilisations sur les campus et les réseaux sociaux pour priver de parole, voire de poste, ceux dont les propos sont jugés déplacés, offensants ou simplement déplaisants. Les appels au lynchage médiatique se donnent libre cours, au mépris de la liberté académique et de la liberté de la presse, aboutissant à empêcher les enseignants, les chercheurs et les journalistes de faire, tout simplement, leur métier. Soit on intime aux « mal-pensants » l’ordre de se taire, soit on se tait soi-même pour éviter de se retrouver dans la prochaine charrette.

 

La cancel culture n’étant rien d’autre que la conséquence du sous-développement juridique nord-américain en matière de liberté d’expression, son importation en France est absurde et ne témoigne que de l’ignorance ou du déni de notre culture juridique. Car c’est la loi qui protège les libertés beaucoup plus sûrement que l’absence de loi. Que personne dans notre pays n’ait le droit de s’instituer censeur, ni juge à la place des juges ni policier à la place des policiers, parce que l’encadrement de ce qui est licite ou illicite relève de la représentation démocratique via le législateur, l’institution judiciaire et la police : voilà ce qu’ignorent, ou feignent d’ignorer, les partisans français de la cancel culture, qui ne s’autorisent que d’eux-mêmes lorsqu’ils s’arrogent le droit d’empêcher une représentation théâtrale parce qu’elle leur paraît irrespectueuse des droits des minorités, une projection cinématographique parce que le réalisateur a fait l’objet de plaintes en justice ou une conférence parce que son auteur serait « homophobe » – sans autre forme de procès.

 

Quelle est la légitimité et la légalité des méthodes utilisées par ces nouveaux censeurs ?

Ainsi, ce qui se nomme ailleurs cancel culture devrait être clairement désigné, chez nous, par le seul terme adéquat : « culture de la censure ». C’est pourquoi, quelle que soit la justesse des causes défendues, l’on ne peut se contenter de condamner les « excès » de ces militants radicaux tout en suggérant que la fin justifie malgré tout les moyens. L’on doit poser fermement la seule question qui vaille : quelle est la légitimité et la légalité des méthodes utilisées par ces nouveaux censeurs ? Faute de quoi la gauche risque de sombrer à nouveau dans les tentations totalitaires qui en ont assombri l’histoire, depuis la Terreur révolutionnaire jusqu’aux horreurs staliniennes. Et faute de quoi aussi nous ne vivrons plus dans un Etat de droit, ni dans une démocratie, mais dans l’équivalent, à l’échelle des réseaux sociaux, de ce que fabriquait naguère le ragot de village : le contrôle social sans appel, sans merci, sans recours.

 

« Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui affranchit », affirmait magnifiquement Lacordaire (1802-1861). Est-ce à croire que ceux qui, aujourd’hui, prétendent à la liberté sans limites d’interdire la parole à leur prochain voudraient en revenir à la loi du plus fort – la loi de la meute ?

 

Nathalie Heinich est sociologue. Chercheuse au CNRS, elle a publié de nombreux ouvrages et articles sur le statut d’artiste, l’art contemporain, la question de l’identité, l’histoire de la sociologie et les valeurs. Elle vient également de publier un article intitulé « Nouvelles censures et vieux réflexes totalitaires » dans le n° 82 de la revue Cités.

Nathalie Heinich(Sociologue)

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/08/07/la-cancel-culture-est-la-consequence-du-sous-developpement-juridique-nord-americain_6048344_3232.html

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Cette sensation d'une bienveillance tramée dans le tissu parfois déchiré du quotidien

10 Août 2020, 01:09am

Publié par Grégoire.

Cette sensation d'une bienveillance tramée dans le tissu parfois déchiré du quotidien

" Il n’y a pas de mal dans la mort .." ça va très loin de dire ça, l’intérêt de l’écriture c’est d’aller très très très loin, et d’être comme défait par sa propre pensée, ou par la saisie de quelque chose qui n’était pas prévu..

et je redis ce que je viens de dire : il n’y a aucun mal dans la mort, et aucune peur a en avoir… plus le temps passe avec son jeu d’épreuve si je puis dire, plus j’entrevois un fond d’extrême bienveillance dans le cours des choses, dessous le temps, dessous la douleur, dessous la dureté, dessous le mal, je vois, un peu comme quelqu’un qui marche dans un sous-bois, et qui n’aurait plus accès direct au soleil, mais qui en percevrait la petite monnaie de tache d’or sur les feuilles, sur le chemin, un peu partout, voir même sur ses mains ou sur son visage, je vois l’or qui est au fond, qui fait le fond même de cette vie, la substance dorée, lumineuse, qui fait le fond de cette vie, une substance, au fond qui me semble tenir en 1 seul mot, c’est celui de Bonté  … par bonté j’entend quelque chose de très précis, de très ferme, de non sentimental, de perpétuellement agissant, alors qu’on peut dans cette vie, chacun de nous peut se penser abandonné. 

Peut-être que c’est la seule chose que j’ai à dire tout le long de mes livres, et que j’essaie de préciser à chaque fois davantage effectivement, ou des choses autour de laquelle je tourne, que j’essaye d’éclairer à chaque fois différemment, il n’y a pas d’abandon total, absolu, et il y a quelque chose qui prend soin de nous, du meilleur de nous. 

Qui peut faire l’économie de la souffrance ? Personne, personne, je ne suis pas pris dans l’affreux rêve d’un sur-homme ou d’un héros, ni même d’une sainteté, d’ailleurs la sainteté c’est quelque chose de compliqué, parce qu’au fond, dans le fond très simple, mais personne ne peut traverser cette vie sans parfois marcher pieds nus sur le feu, même en se protégeant au maximum -ce qui peut-être dangereux, tôt ou tard on affronte le réel, et ce que j’appelle le réel c’est ce qui ne correspond pas à ce que vous voulez, ce qui ne correspond pas à ce que vous imaginez, ce qui ne répond pas à vos attentes, ce qui est devant vous d’une manière très massive, brutale, et contrariante… le réel c’est l’inverse d’un rêve, mais c’est bien plus beau que nos rêves, justement c’est plus beau que nos rêves.. 

Christian Bobin

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Je suis venu appeler non pas les justes ...

8 Août 2020, 11:08am

Publié par Grégoire.

Je suis venu appeler non pas les justes ...

« Si l’Église offrait le spectacle de la perfection, de l’ordre, la sainteté y serait le premier privilège du commandement, chaque grade dans la hiérarchie correspondant à un grade supérieur de sainteté, jusqu’au plus saint de tous, notre Saint-Père le pape, bien entendu.

Allons! vous voudriez d’une Église comme celle-ci? Vous vous y sentiriez à l’aise?

Laissez-moi rire, loin de vous sentir à l’aise, vous resteriez sur le seuil de cette congrégation de surhommes, tournant votre casquette entre les mains, comme un pauvre clochard à la porte du Ritz ou du Claridge »

Georges Bernanos, Les prédestinés.

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Un soleil embrase son coeur ... (6)

6 Août 2020, 11:02am

Publié par Grégoire.

Un soleil embrase son coeur ... (6)

 

Qui, dis-moi, a le plus contribué à cette inintelligence ? Qui a divisé le troupeau et l’a dispersé dans des chemins inconnus ? Mais le troupeau se reformera, il rentrera dans l’obéissance et ce sera pour toujours. Alors nous donnerons aux hommes un bonheur tranquille et humble, le bonheur qui convient à de faibles créatures. Oh ! nous leur persuaderons aussi de ne pas s’enorgueillir, car Tu les as élevés et par là Tu leur as enseigné l’orgueil ; nous leur prouverons qu’ils sont faibles, qu’ils ne sont que de chétifs enfants, mais que le bonheur des enfants est plus doux que tout autre.

Ils deviendront timides, ils tiendront leurs yeux fixés sur nous et, dans la frayeur, se serreront contre nous, comme des poussins s’abritent sous l’aile de leur mère. Ils éprouveront devant nous de l’étonnement, de la terreur, et penseront, non sans fierté, que nous sommes bien forts et bien intelligents pour avoir pu dompter tant de millions de rebelles invétérés. L’appréhension de notre colère les fera trembler, leurs esprits seront craintifs, leurs yeux pleureront aisément, comme ceux des enfants et des femmes ; mais avec quelle facilité, sur un signe de nous, ils passeront à la gaieté, au rire, à la joie sereine et enfantine !

Oui, nous les forcerons à travailler, mais, dans leurs heures de loisir, nous leur organiserons une vie comme un jeu d’enfants, avec des chansons, des danses, des chœurs innocents. Oh ! nous leur permettrons même le péché, ils sont faibles et débiles ; ils nous aimeront, comme des enfants, parce que nous leur permettrons de pécher. Nous leur dirons que tout péché, commis avec notre permission, sera racheté, et nous leur permettrons de pécher parce que nous les aimons ; quant au châtiment de ces péchés, eh bien, nous le prendrons sur nous.

Et ils nous adoreront comme des bienfaiteurs, parce que nous aurons pris devant Dieu la responsabilité de leurs fautes. Et ils n’auront rien de caché pour nous. Suivant qu’ils seront plus ou moins obéissants, nous leur permettrons ou leur défendrons de vivre avec leurs femmes et leurs maîtresses, d’avoir des enfants ou de ne pas en avoir, — et ils se feront une joie de nous obéir. Les plus pénibles secrets de leur conscience, — tout, tout, ils viendront nous l’apporter, et nous déciderons tout, et ils accepteront notre décision avec allégresse, parce qu’elle les délivrera des cruels soucis qu’engendre aujourd’hui pour eux la nécessité de se décider librement et par soi-même.

Et tous seront heureux, tous ces millions d’êtres, sauf une centaine de mille qui les dirigera. Nous, en effet, nous, les dépositaires du secret, serons seuls malheureux. Les heureux enfants se compteront par milliers de millions et il y aura cent mille martyrs qui auront pris sur eux la malédiction de la connaissance du bien et du mal. Ils mourront paisiblement, ils s’éteindront doucement en Ton nom, et par delà la tombe ils ne trouveront que la mort. Mais nous conserverons le secret, et, pour leur bonheur même, nous les leurrerons d’une récompense éternelle dans le ciel. Car, à supposer même qu’il y ait quelque chose dans l’autre monde, certes ce n’est pas pour des êtres comme eux.

On dit, on prophétise que Tu viendras, que Tu vaincras de nouveau, que Tu arriveras entouré de Tes élus, de Tes fiers héros, mais nous dirons qu’ils n’ont sauvé qu’eux-mêmes, tandis que nous avons sauvé tout le monde. On dit que la fornicatrice assise sur la bête et tenant dans ses mains le mystère sera déshonorée, que les faibles se révolteront de nouveau, déchireront sa pourpre et mettront à nu son corps impur. Mais alors je me lèverai et je Te montrerai les milliers de millions d’heureux enfants qui n’ont pas connu le péché. Et nous qui, pour leur bonheur, aurons assumé leurs fautes, nous nous lèverons devant Toi et nous dirons : « Juge-nous, si Tu le peux et si Tu l’oses ».

Sache que je ne Te crains pas. Sache que moi aussi j’ai été dans le désert, que moi aussi je me suis nourri de sauterelles et de racines, que moi aussi j’ai béni la liberté donnée par Toi aux hommes, et que je me préparais à être compté au nombre de Tes élus, au nombre des puissants et des forts. Mais je me suis réveillé de ce rêve et je n’ai pas voulu me mettre au service d’une folie. Je suis allé me joindre au groupe de ceux qui ont corrigé Ton œuvre. J’ai quitté les fiers et suis revenu vers les humbles pour faire le bonheur de ces humbles. Ce que je Te dis se réalisera et notre empire s’élèvera.

Je Te le répète, demain Tu verras, sur un signe de moi, ce troupeau obéissant apporter des charbons brûlants au bûcher sur lequel je Te ferai périr parce que Tu es venu nous déranger. Si en effet quelqu’un a mérité plus que personne notre bûcher, c’est Toi.

Demain je Te brûlerai. Dixi. »

Fyodor Dostoïevski, LE GRAND INQUISITEUR, (Великий инквизитор)

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Un soleil embrase son coeur ... (5)

5 Août 2020, 05:48am

Publié par Grégoire.

Un soleil embrase son coeur ... (5)

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Ainsi l’inquiétude, la perplexité et le malheur, — voilà le partage actuel des hommes après que Tu as tant souffert pour leur liberté ! Ton grand prophète, dans sa vision allégorique, dit qu’il a vu tous ceux qui avaient part à la première résurrection et que, pour chaque génération, ils étaient douze mille. Mais s’il y en avait tant, c’étaient, pour ainsi dire, des dieux et non des hommes. Ils ont porté Ta croix, ils ont vécu des dizaines d’années dans un désert aride et nu, se nourrissant de sauterelles et de racines, — et, certes, Tu peux avec orgueil montrer ces enfants de la liberté, du libre amour, qui ont volontairement, magnifiquement fait abnégation d’eux-mêmes en Ton nom. Rappelle-Toi pourtant qu’ils n’étaient que quelques milliers et que c’étaient presque des dieux, mais le reste ? Est-ce leur faute, aux autres, aux faibles humains, s’ils n’ont pas pu supporter la même chose que les forts ? Est-ce la faute de l’âme faible si elle n’est pas capable de renfermer des dons si terribles ? Et se peut-il que réellement Tu ne sois venu que pour les élus ? S’il en est ainsi, il y a là un mystère et nous ne pouvons le comprendre. Mais si c’est un mystère, nous aussi avions le droit de prêcher le mystère, d’enseigner aux hommes que l’important n’est ni l’amour, ni la libre décision de leurs cœurs, mais le mystère, auquel ils doivent se soumettre aveuglément, même à l’encontre de leur conscience.

C’est aussi ce que nous avons fait. Nous avons corrigé Ton œuvre et l’avons fondée sur le miracle, le mystère, et l’autorité. Et les hommes se sont réjouis d’être de nouveau conduits comme un troupeau et de se voir enfin arracher du cœur le présent fatal qui leur avait causé tant de souffrances. Parle, avons-nous eu raison d’enseigner et d’agir de la sorte ? Se peut-il que nous n’aimions pas l’humanité, nous qui avons eu de sa faiblesse une conscience si émue, nous qui avons affectueusement allégé son fardeau, nous qui, par égard pour sa fragile nature, l’avons même autorisée à pécher, pourvu qu’elle nous en demandât la permission ? Et pourquoi gardes-Tu le silence, pourquoi Te bornes-Tu à fixer sur moi le regard pénétrant de Tes doux yeux ? Fâche-Toi, je ne veux pas de Ton amour, parce que moi-même je ne T’aime pas. Et pourquoi me cacherais-je de Toi ? Ne sais-je pas à qui je parle ? Ce que j’ai à Te dire T’est déjà connu, je lis cela dans Tes yeux.

Et je Te cacherais notre secret ? Peut-être veux-Tu précisément l’entendre de ma bouche, eh bien, écoute : Nous ne sommes pas avec Toi, mais avec lui, voilà notre secret ! Il y a longtemps déjà, il y a huit siècles que nous ne sommes plus avec Toi mais avec lui. Depuis juste huit siècles, nous avons reçu de lui ce que Tu avais repoussé avec indignation, ce dernier don qu’il T’a offert, en Te montrant tous les royaumes terrestres : nous avons reçu de lui Rome et le glaive de César et nous nous sommes déclarés les seuls maîtres de la terre, quoique jusque présent nous n’ayons pas encore pu achever entièrement notre œuvre. Mais à qui la faute ? Oh, cette affaire n’en est qu’au début, mais elle est commencée. Son achèvement se fera encore longtemps attendre et la terre souffrira encore longtemps, mais nous atteindrons notre but, nous serons Césars, et alors nous penserons au bonheur universel des hommes.

Et pourtant, Toi aussi, Tu aurais pu alors prendre le glaive de César. Pourquoi as-Tu refusé ce dernier don ? En acceptant le troisième conseil du puissant esprit, Tu aurais fourni à l’homme tout ce qu’il cherche sur la terre, savoir : devant qui s’incliner, à qui remettre sa conscience et enfin comment s’unir pour ne former tous ensemble qu’une même fourmilière, car le besoin de l’union universelle est le troisième et dernier tourment des hommes. Toujours l’humanité dans son ensemble a tendu à l’unité mondiale. Il y a eu plusieurs grands peuples, dont l’histoire a été glorieuse, mais ces peuples ont été d’autant plus malheureux qu’ils se sont élevés plus haut, car ils sentaient plus fortement que les autres le besoin de l’union universelle des hommes. Les grands conquérants, les Timour et les Gengis-Khan ont parcouru la terre comme un ouragan dévastateur, mais eux aussi, sans en avoir conscience, exprimaient cette même tendance du genre humain vers l’unité. En prenant le monde et la pourpre de César, Tu aurais fondé l’empire universel et donné la paix à toute l’humanité. Car à qui appartient-il de régner sur les hommes, sinon à ceux qui sont maîtres de leur conscience, et dans les mains de qui se trouvent leurs pains ? Nous avons aussi pris le glaive de César ; ce faisant, sans doute, nous T’avons repoussé et nous sommes allés à lui. 

Oh ! il se passera encore des siècles de libertinage intellectuel, de science et d’anthropophagie, car après avoir commencé par élever leur tour de Babel sans nous, ils finiront par l’anthropophagie. Mais alors aussi la bête s’approchera de nous en rampant, léchera nos pieds et les arrosera de larmes sanglantes. Et nous nous assiérons sur la bête, et nous élèverons en l’air une coupe, et sur cette coupe sera écrit : « Mystère ! » Mais aussi alors, alors seulement commencera pour les hommes le règne de la paix et du bonheur. Tu T’enorgueillis de Tes élus, mais Tu n’as qu’une élite, tandis que nous donnerons le repos à tous. Et que dis-je ? Même parmi cette élite, parmi ces forts qui auraient pu devenir des élus, combien se sont à la fin fatigués de T’attendre, combien ont porté et porteront encore sur un autre terrain les forces de leur esprit et la chaleur de leur cœur, combien finiront par lever contre Toi-même leur libre drapeau !

Mais c’est Toi-même qui as arboré ce drapeau. Avec nous, tous seront heureux, ils cesseront de se révolter et de s’exterminer les uns les autres, comme ils le font partout avec Ta liberté. Oh, nous leur persuaderons qu’ils ne seront libres que du jour où ils auront déposé leur liberté entre nos mains. Eh bien, en parlant ainsi, mentirons-nous ou dirons-nous la vérité ? Eux-mêmes se convaincront de la vérité de nos paroles, car ils se rappelleront à quelles terreurs d’esclaves, à quelles perplexités Ta liberté les a conduits.

L’indépendance, la libre pensée et la science les égareront dans de telles ténèbres, les placeront devant de tels prodiges, devant des énigmes si insolubles, que, parmi eux, plusieurs, les indociles et les farouches, mettront eux-mêmes fin à leurs jours, d’autres, indociles mais faibles, s’égorgeront mutuellement, et le reste, le troupeau des lâches et des malheureux se traînera à nos pieds en criant : « Oui, vous aviez raison, vous seuls possédiez son secret, et nous revenons à vous, sauvez-nous de nous-mêmes ». Sans doute, lorsqu’ils recevront de nous des pains, ils verront clairement que ces pains obtenus par leur effort, nous les leur prenons pour les leur partager, sans aucun miracle ; ils verront que nous n’avons pas changé des pierres en pains ; mais ce qui, en vérité, leur fera plus de plaisir que le pain même, ce sera de le recevoir de nous ! Car ils se souviendront fort bien qu’autrefois, sans nous, le pain qu’ils s’étaient procuré se changeait dans leurs mains en pierre, et ils remarqueront que depuis leur retour à nous ces pierres dans leurs mains redeviennent des pains. Ils apprécieront une fois pour toutes l’importance de la soumission ! Et tant que les hommes n’auront pas compris cela, ils seront malheureux. 

 

à suivre ...

Fyodor Dostoïevski, LE GRAND INQUISITEUR, (Великий инквизитор)

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Un soleil embrase son coeur ... (4)

4 Août 2020, 05:44am

Publié par Grégoire.

Un soleil embrase son coeur ... (4)

(...)

Si l’homme ne se représente pas fortement pourquoi il doit vivre, il ne consentira pas à vivre et se détruira plutôt que de rester sur la terre, lors même qu’il aurait autour de lui la plus grande quantité de pains. Tu as compris cela, mais quel parti as-Tu tiré de cette vérité ? Au lieu de confisquer la liberté des hommes, Tu l’as rendue plus large encore ! Ou bien as-Tu oublié que l’homme préfère la tranquillité, la mort même, au libre choix dans la connaissance du bien et du mal ? Rien ne séduit plus l’homme que la liberté de sa conscience ; rien aussi ne le tourmente davantage.

Et voilà qu’au lieu de principes fermes, destinés à calmer la conscience humaine une fois pour toutes, Tu as pris tout ce qu’il y a d’extraordinaire, de conjectural, d’indéterminé, tout ce qui dépasse les forces des hommes, et, ce faisant, Tu as agi comme si Tu ne les aimais pas, Toi qui es venu donner Ta vie pour eux !

Au lieu de confisquer la liberté humaine, Tu l’as élargie et Tu as introduit pour toujours de nouveaux éléments de souffrance dans le domaine moral de l’homme. Tu désirais que celui-ci T’aimât d’un libre amour, qu’il Te suivît librement, séduit, subjugué par Toi. Au lieu de la dure loi ancienne, il devait d’un cœur libre décider désormais lui-même ce qui est bon et ce qui est mauvais, n’ayant devant lui pour se guider que Ton image, mais comment n’as-Tu pas pensé qu’il finirait par repousser et par contester même Ton image et Ta vérité, s’il était chargé d’un fardeau aussi terrible que la liberté du choix ? Ils s’écrieront à la fin que la vérité n’est pas en Toi, car il était impossible de les laisser dans l’embarras et dans la perplexité plus que Tu ne l’as fait, en leur léguant tant de soucis et de problèmes insolubles... Ainsi Tu as Toi-même préparé la ruine de Ton empire et Tu ne dois en accuser personne. Et pourtant était-ce cela qu’on T’avait proposé ? Il y a sur la terre trois forces qui seules peuvent soumettre à jamais la conscience de ces faibles insurgés, et cela pour leur bien, — ce sont : le miracle, le mystère et l’autorité. Tu les as écartées toutes trois.

Le terrible et malin esprit T’a placé sur le faîte du temple et T’a dit : « Veux-Tu savoir si Tu es le Fils de Dieu, jette-Toi en bas, car il est dit de Lui que les anges le prendront avant qu’il ne touche la terre, et qu’il ne Lui arrivera aucun mal. Tu sauras alors si Tu es le Fils de Dieu et Tu prouveras quelle est Ta foi dans Ton Père. » Après avoir entendu ces paroles, Tu as repoussé la proposition et Tu ne t’est pas jeté en bas du temple. Oh, sans doute, Tu as agi en cette circonstance avec la sublime fierté d’un dieu, mais les hommes, cette race d’impuissants révoltés, sont-ce des dieux ? Tu as compris alors qu’au moindre pas, au premier mouvement fait pour Te jeter en bas du temple, Tu tenterais Dieu aussitôt, Tu perdrais Ta foi en lui, et Tu Te briserais sur le sol que Tu étais venu sauver, ce qui remplirait de joie l’esprit tentateur.

Mais, je le répète, y a-t-il beaucoup d’êtres comme Toi ? Et as-Tu pu admettre un seul instant que les hommes seraient capables de résister à une pareille tentation ? La nature humaine a-t-elle été créée telle qu’elle puisse repousser le miracle et se contenter de la libre décision du cœur dans ces terribles moments de la vie où les questions les plus fondamentales et les plus poignantes se posent devant l’âme ? Oh ! Tu savais que Ton héroïque détermination serait conservée dans les livres, qu’elle parviendrait au plus lointain des âges et aux dernières limites de la terre, et Tu espérais qu’en T’imitant, l’homme aussi resterait avec Dieu sans avoir besoin du miracle. Mais Tu ignorais que, sitôt que l’homme repousse le miracle, il repousse du même coup Dieu, car il cherche moins Dieu que le miracle. Et comme l’homme n’est pas de force à se passer de miracles, il en produit une foule de nouveaux qui sont son œuvre, il s’incline devant les prodiges des magiciens, devant les enchantements des sorcières, fût-il cent fois révolté, hérétique et athée. Tu n’es pas descendu de la croix quand on Te criait par dérision : « Descends de la croix, et nous croirons que c’est Toi ». Tu n’es pas descendu, toujours parce que Tu ne voulais pas asservir l’homme par le miracle, parce qu’il Te fallait une foi libre et non arrachée au moyen du merveilleux.

Tu désirais un amour libre et non les transports serviles d’un esclave devant la puissance qui l’a terrifié une fois pour toutes. Mais ici encore Tu T’es fait une trop haute idée des hommes, car ce sont des esclaves, quoiqu’ils aient été créés rebelles. Regarde et juge, voilà que quinze siècles se sont écoulés, jette les yeux sur eux : qui as-Tu élevé jusqu’à Toi ? Je le jure, l’homme a été créé plus faible et plus bas que Tu ne le pensais ! Peut-il, peut-il accomplir ce que Tu as accompli ? Ayant pour lui tant d’estime, Tu as agi comme si Tu avais cessé de compatir à ses misères, car Tu as trop exigé de lui, — Toi pourtant qui l’as aimé plus que Toi-même ! L’estimant moins, Tu aurais moins exigé de lui et Tu lui aurais ainsi donné une plus grande marque d’amour, car son fardeau eût été plus léger. Il est faible et lâche. Qu’importe que maintenant il s’insurge partout contre notre autorité et s’enorgueillisse de sa révolte ? C’est l’orgueil d’un enfant et d’un écolier.

Ce sont de petits enfants qui se soulèvent contre leur pion et le mettent à la porte de la classe. Mais la mutinerie de ces gamins aura un terme, elle leur coûtera cher. Ils renverseront les temples et ensanglanteront le sol. Mais ces enfants imbéciles finiront par comprendre que tout en étant des révoltés, ils sont des révoltés impuissants, incapables de supporter leur propre révolte. Versant de sottes larmes, ils sentiront enfin que celui qui les a créés rebelles a voulu sans doute se moquer d’eux. Ils diront cela dans leur désespoir et cette parole sera un blasphème qui les rendra encore plus malheureux, car la nature humaine ne supporte pas le blasphème et, au bout du compte, elle-même le châtie toujours.

 

à suivre ...

Fyodor Dostoïevski, LE GRAND INQUISITEUR, (Великий инквизитор)

 

 

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Boże Ciało (littéralement « Le Corps du Christ »)

3 Août 2020, 02:59am

Publié par Grégoire.

 Le Corps du Christ

Le Corps du Christ

« Le Corps du Christ » ou " La Communion", film polonais de Jan Komasa, décapant !

Tout dans ce film est d'une sensibilité hors normes et évite les clichés, en déplaçant les thèmes. Daniel est un jeune délinquant qui, lors de sa liberté conditionnelle, décide de se faire passer pour un prêtre. La fraîcheur de ses sermons décape les âmes et son âme blessée à l'extrême réclame et impose une radicalité évangélique déboussolante... 

 

 

UNE RÉALISATION LUMINEUSE

Le premier élément qui saute aux yeux dans la réalisation est la qualité de sa lumière. La photographie (Piotr Sobocinski) est dans sa précision hallucinante, dans la netteté des visages qu'elle met en avant, dans les jeux métaphoriques de clair-obscur, dans l'image cramée de la fin, le tout sans être démonstrative, présente pour servir l'histoire et non pas se mettre en avant. Cette qualité est une marque polonaise de plus en plus forte, et l'on se souvient par exemple du plaisir visuel de Cold War, film de Paweł Pawlikowski, dont le travail sur la photo avait impressionné.

L'esthétique sur la lumière est à la fois magnifique et agréable, dans le sens où elle n'accapare pas l'écran (méta-réflexion sur le cinéma, caméra branlante, flous artistiques moches) et met en valeur le récit. Lumineux dans sa facture, le film l'est tout autant dans son interprétation et son récit, pour une joie totale chez le spectateur.

Bartosz Bielenia offre une interprétation sidérante, capable de transmettre un panel émotionnel rare, entre extase, peur, rage, joie et spiritualité, sans qu'une fausse note déteigne à l'écran. Complexe et ambigu, son personnage est une explosion d'humanité, dont le parcours extrêmement bien écrit est confirmé par un jeu extrêmement précis. La lumière intérieure qui l'habite se confond dans l'ombre de son passé, rendant le protagoniste mystérieux et attachant d'un même élan. Quant aux autres acteurs, ils sont d'un réalisme déconcertant, animés par des sentiments aveugles, cruels ou impartiaux qui permettent de construire un suspense psychologique mémorable.

 

 

 

 L'affiche du film montre Daniel possédé, mais son histoire est plus complexe qu'une euphorie divine. Attiré par la foi, il lui est interdit de devenir prêtre suite au crime qu'il a commis - et qui est révélé dans une scène magistrale dans le confessionnal, où le rôle de pécheur et d'absoluteur sont inversés. Le film n'a rien d'une satire qui moquerait les excès de la foi, tout simplement parce qu'il déplace son thème et n'en fait ni une critique ni un éloge.

Si la foi est au coeur du film, c'est par la figure Christique de Daniel, vivant presque malgré lui quelquechose du mystère du Christ sans pourtant avoir les pouvoirs d'un prêtre. Le réalisateur s'empare ainsi de la foi catholique pour raconter une histoire transversale et transcendée par le goût du verbe, de la personne du Christ, et d'un évangile plus que vécu par ce délinquant-prêtre.

Si la pratique religieuse rythme le quotidien du petit village, la miséricorde et le pardon font  défaut aux habitants, obnubilés par la mort de plusieurs jeunes, advenue avant la narration. Il n'y a pas d'élans mystiques, pas de lecture critique ou asservie de l'Église, simplement une pureté immense, paradoxalement enrobée d'un mensonge. 

 C'est le premier sermon du prêtre desservant le centre qui donne la tonalité et le sens du film : "nous sommes tous prêtres du Christ, qui que nous soyons " et enfin, le dernier, celui du prêtre du village qui confirme la présence prophétique de Daniel : "Dieu nous parle parfois très directement et à travers des personnes inattendues ! "

Interdit aux moins de 12 ans.

 

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Un soleil embrase son coeur ... (3)

2 Août 2020, 01:03am

Publié par Grégoire.

Un soleil embrase son coeur ... (3)

...

Décide donc Toi-même qui avait raison : Toi ou celui qui T’a interrogé alors ? Rappelle-Toi la première question ; en voici le sens, sinon le texte : « Tu veux aller dans le monde et y aller les mains vides, promettant une liberté que dans leur bêtise et leur perversité innées ils ne peuvent même pas comprendre, dont ils ont une peur affreuse, — car pour l’homme et pour la société humaine il n’y a jamais rien eu de plus insupportable que la liberté ! Mais vois-Tu ces pierres dans ce désert aride et nu ? Change-les en pains, et l’humanité courra derrière Toi, comme un troupeau, reconnaissante et soumise, quoique tremblant toujours que Tu ne retires Ta main et que Tes pains ne lui soient ôtés. »

Mais Tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté et Tu as repoussé cette proposition, car que deviendrait la liberté, as-Tu pensé, si l’obéissance était achetée par des pains ? Tu as répondu que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais sais-Tu qu’au nom de ce même pain terrestre l’esprit de la terre se dressera contre Toi, qu’il Te livrera bataille, qu’il Te vaincra, et que tous le suivront en s’écriant : « Qui est semblable à cette bête ? Elle nous a donné le feu du ciel ! » Sais-Tu que des siècles passeront et que l’humanité proclamera par la bouche de ses savants et de ses sages qu’il n’y a pas de crime et, par conséquent, pas de péché, qu’il n’y a que des affamés ? « Nourris-les et alors demande-leur des vertus ! »

Voilà ce que la science et la sagesse humaine écriront sur le drapeau qu’elles lèveront contre Toi et par lequel Ton temple sera renversé. À la place de cet édifice il s’en fondera un autre, une nouvelle tour de Babel qui, sans doute, ne sera pas plus achevée que ne l’a été la première, mais Tu aurais pu en prévenir l’édification et épargner aux hommes mille ans de souffrances, — car ils viendront à nous après avoir, pendant mille ans, peiné à construire leur tour ! Alors de nouveau ils nous chercheront sous terre, dans les catacombes où nous nous cacherons (car nous serons encore persécutés et martyrisés), ils nous trouveront et crieront vers nous : « Nourrissez-nous, car ceux qui nous avaient promis le feu du ciel ne nous l’ont pas donné ». Et alors nous achèverons leur tour, car celui-là l’achèvera qui les nourrira, et nous seuls les nourrirons, en Ton nom : nous leur dirons faussement que c’est en Ton nom. Oh, jamais, jamais ils ne se nourriront sans nous ! Aucune science ne leur donnera du pain, aussi longtemps qu’ils resteront libres, mais, en fin de compte, ils déposeront leur liberté à nos pieds et ils nous diront : « Asservissez-nous, pourvu que vous nous donniez à manger ». Eux-mêmes finiront par comprendre que la liberté est incompatible avec le pain terrestre en abondance suffisante pour chacun, parce que jamais, jamais ils ne sauront faire le partage entre eux ! Ils se convaincront aussi qu’ils ne pourront jamais être libres, attendu qu’ils sont faibles, vicieux, nuls et mutins.

Tu leur as promis le pain du ciel, mais, je le répète, peut-il entrer en comparaison avec celui de la terre, aux yeux de la race humaine qui est faible, qui est éternellement vicieuse et ignoble ? Et si, au nom du pain céleste, Tu attires à Toi des prosélytes par milliers et par dizaines de milliers, que deviendront ces millions, ces dizaines de millions, qui ne seront pas capables de mépriser le pain de la terre pour celui du ciel ? Ou bien n’aimes-Tu que les grands et les forts qui se comptent par dizaines de mille ; et les autres, nombreux comme les sables de la mer, ces êtres faibles mais qui T’aiment, les regardes-Tu seulement comme des matériaux pour les grands et les forts ? Non, à nous les faibles aussi sont chers. Ils sont vicieux et insubordonnés, mais à la fin ils ne laisseront pas de devenir obéissants. Ils nous admireront et nous regarderont comme des dieux parce que, en nous mettant à leur tête, nous aurons consenti à supporter le poids de la liberté et à régner sur eux, — tant, à la fin, ils auront peur d’être libres ! Mais nous dirons que nous sommes Tes disciples et que nous régnons en Ton nom. Nous les tromperons encore, car nous ne Te laisserons pas approcher de nous. Dans cette imposture consistera notre souffrance à nous autres, attendu que nous devrons mentir. Voilà ce que signifiait la première question dans le désert, et voilà ce que Tu as repoussé au nom de la liberté que Tu mettais au-dessus de tout. Et pourtant dans cette question était renfermé le grand secret de ce monde. En acceptant les « pains », Tu aurais répondu à l’éternelle et unanime préoccupation de l’humanité : — « devant qui s’incliner ? »

Il n’y a pas de souci plus constant et plus douloureux pour l’homme laissé libre, que de chercher au plus tôt un objet de vénération. Mais l’homme veut s’incliner devant ce qui est incontestable, devant ce qui réunit tous les humains dans un commun respect, car l’effort de ces lamentables créatures consiste à chercher non l’objet d’un culte particulier à moi ou à un autre, mais un être en qui tous croient, devant qui tous s’inclinent également. Ce besoin de l’universalité dans l’adoration est le principal tourment de l’homme individuel aussi bien que de l’humanité tout entière depuis le commencement des siècles. C’est pour réaliser cette adoration universelle qu’ils se sont exterminés par le glaive. Ils ont créé des dieux et ils se sont dit les uns aux autres : « Abandonnez vos dieux et venez adorer les nôtres, sinon mort à vous et à vos dieux ! » Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde, et lorsque les dieux auront disparu de la terre, ce sera la même chose : l’humanité se prosternera devant des idoles.

Tu savais, Tu ne pouvais ignorer ce secret fondamental de la nature humaine, mais Tu as repoussé le drapeau qu’on Te mettait dans la main et qui seul T’aurait assuré sans conteste l’hommage de tous les hommes, — le drapeau du pain terrestre ; Tu l’as repoussé au nom de la liberté et du pain céleste. Regarde ce que Tu as fait ensuite. Et encore toujours au nom de la liberté ! Il n’y a pas, Te dis-je, de souci plus douloureux pour l’homme que de trouver à qui déléguer au plus tôt ce don de la liberté avec lequel vient au monde cette malheureuse créature. Mais celui-là seulement s’empare de la liberté des hommes, qui tranquillise leur conscience. Le pain Te fournissait un drapeau incontestable. Devant celui qui lui donnera le pain, l’homme s’inclinera, parce qu’il n’y a rien de plus indiscutable que le pain ; mais si en même temps quelqu’un, en dehors de Toi, s’empare de la conscience humaine, — oh, alors l’homme abandonnera même Ton pain pour suivre celui qui séduira sa conscience. En cela Tu avais raison. Car le secret de l’existence humaine ne consiste pas seulement à vivre, mais à avoir un motif de vivre. 

 

à suivre ...

Fyodor Dostoïevski, LE GRAND INQUISITEUR, (Великий инквизитор)

 

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Un soleil embrase son coeur ... (2)

1 Août 2020, 00:01am

Publié par Grégoire.

Un soleil embrase son coeur ... (2)

 

— Je ne comprends pas du tout ce que c’est que cela, Ivan, observa en souriant Aliocha qui jusqu’alors avait écouté sans rien dire : — est-ce une fantaisie, ou une erreur du vieillard, quelque impossible quiproquo ?

Ivan se mit à rire.

— Accepte la dernière hypothèse, si le réalisme contemporain t’a gâté à un tel point que tu ne puisses rien supporter de fantastique : tu veux que ce soit un quiproquo, va pour un quiproquo. D’ailleurs, c’est bien naturel, poursuivit-il avec un nouveau rire, — le vieillard est nonagénaire et son idée a pu le rendre fou depuis longtemps. Il se peut que le prisonnier l’ait frappé par son extérieur. Enfin ce peut n’être qu’un pur délire, le rêve d’un vieillard de quatre-vingt-dix ans qui touche à sa dernière heure, et dont l’imagination est encore échauffée par le spectacle de la veille : l’autodafé de cent hérétiques. Mais, fantaisie ou quiproquo, qu’est-ce que cela nous fait ? Il n’y a ici qu’une chose importante, c’est que le vieillard parle et révèle à haute voix ce qu’il a tu pendant quatre-vingt-dix ans.

— Et le captif reste silencieux ? Il se borne à le regarder sans dire un seul mot ?

— Mais, dans tous les cas, Il doit se taire, reprit gaiement le narrateur. — Le vieillard même lui fait observer qu’il n’a pas le droit d’ajouter une syllabe à ce qui a déjà été dit. Si tu veux, c’est là le trait le plus fondamental du catholicisme romain, à mon avis, du moins : « Tout, dit-il, a été transmis par Toi au pape ; tout, par conséquent, appartient maintenant au pape, donc nous n’avons que faire de Ta présence, ne viens pas nous déranger ». C’est dans ce sens que parlent et écrivent les jésuites. Moi-même j’ai lu cela dans leurs théologiens. « As-Tu le droit de nous annoncer un seul des secrets du monde d’où Tu es venu ? » — Lui demande mon vieillard, et il fait lui-même la réponse : — « Non, Tu n’en as pas le droit, puisque agir ainsi, ce serait ajouter à ce qui a été déjà dit auparavant et ôter aux hommes cette liberté dont Tu soutenais si ardemment la cause quand Tu étais sur la terre. Tout ce que Tu révélerais de nouveau porterait atteinte à la liberté de la foi chez les hommes, car cette révélation leur apparaîtrait comme un miracle, et autrefois, il y a quinze siècles, rien ne T’était plus cher que la liberté de leur foi. N’est-ce pas Toi qui alors disais si souvent : « Je veux vous rendre libres » ? Mais voilà que maintenant Tu as vu ces hommes « libres », ajoute brusquement le vieillard avec un sourire méditatif. — Oui, cette affaire nous a coûté cher, continue-t-il en le regardant sévèrement, — mais enfin nous l’avons achevée, en Ton nom. Pendant quinze siècles cette liberté nous a donné bien du mal, mais à présent, c’est fini, bien fini. Tu ne le crois pas ? Tu jettes sur moi un doux regard et Tu ne me fais même pas l’honneur de T’indigner ? Mais sache que jamais ces gens ne se sont crus plus complètement libres qu’aujourd’hui, et pourtant eux-mêmes nous ont apporté leur liberté et l’ont déposée humblement à nos pieds. Mais c’est nous qui avons fait cela ; était-ce cela, était-ce une pareille liberté que Tu voulais ? »

— Voilà encore une chose que je ne comprends pas, interrompit Aliocha, — il fait de l’ironie, il plaisante ?

— Pas du tout. Il considère précisément comme un mérite pour lui et pour les siens d’avoir enfin supprimé la liberté, en vue de rendre les hommes heureux. « Car maintenant pour la première fois (il parle, bien entendu, de l’époque où s’est établie l’inquisition) il est devenu possible de songer un peu au bonheur des hommes. L’être humain a été créé rebelle ; est-ce que des rebelles peuvent être heureux ? On T’avait prévenu, Lui dit-il. ce ne sont pas les avertissements et les conseils qui T’ont manqué, mais Tu ne les as pas écoutés. Tu as repoussé le seul moyen par lequel on pût rendre les hommes heureux ; mais, par bonheur, en T’en allant, Tu nous as légué la besogne. Tu as promis, Tu as donné Ta parole, Tu nous as conféré le droit de lier et de délier, et, sans doute Tu ne peux plus maintenant penser à nous retirer ce droit. Pourquoi donc es-Tu venu nous déranger ? »

— Et que signifient ces mots : « Ce ne sont pas les avertissements et les conseils qui T’ont manqué » ? demanda Aliocha.

— Tu vas le voir, la suite du discours l’explique :

« L’esprit terrible et intelligent, l’esprit de la négation et du néant, continue le vieillard, — le grand esprit T’a parlé dans le désert et les livres nous racontent qu’il T’a « tenté ». Est-ce vrai ? Et pouvait-on dire quelque chose de plus vrai que ce qu’il T’a annoncé dans les trois questions ou, pour employer le langage de l’Écriture, dans les trois « tentations » que Tu as repoussées ? Si jamais il s’est accompli sur la terre un miracle authentique, foudroyant, c’est ce jour-là, le jour des trois tentations. Le fait seul que ces trois questions ont été posées est par lui-même un miracle. Admettons par simple hypothèse que ces trois questions du terrible esprit aient complètement disparu des livres, et qu’il faille les inventer, les imaginer de nouveau pour les y replacer ; supposons que dans ce but on réunisse tous les sages de la terre — hommes d’État, princes de l’Église, savants, philosophes, poètes, et qu’on leur dise : imaginez, composez trois questions qui non-seulement correspondent à la grandeur de l’événement, mais, de plus, expriment en trois mots, en trois phrases humaines, toute l’histoire future du monde et de l’humanité, — penses-Tu que ce congrès de toutes les intelligences de la terre pourrait inventer quoi que ce soit d’aussi fort et d’aussi profond que les trois questions qui T’ont été posées alors dans le désert par le puissant et intelligent esprit ? Rien que d’après ces trois merveilleuses questions, on peut déjà comprendre que ce n’est pas à un esprit humain, contingent, que Tu as eu affaire, mais à l’esprit éternel, absolu. Car dans ces trois questions est, pour ainsi dire, condensée et prédite toute l’histoire ultérieure de l’humanité ; ce sont comme les trois formes dans lesquelles se concrètent toutes les insolubles contradictions historiques de la nature humaine sur toute la terre. Alors cela ne pouvait pas être encore aussi évident, parce que l’avenir était inconnu, mais maintenant que quinze siècles se sont écoulés, nous voyons que tout a été si bien deviné et prévu dans ces trois questions, qu’on ne peut rien y ajouter, rien en retrancher.

à suivre ...

Fyodor Dostoïevski, LE GRAND INQUISITEUR, (Великий инквизитор)

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Un soleil d’amour embrase son cœur ...

31 Juillet 2020, 00:57am

Publié par Grégoire.

Un soleil d’amour embrase son cœur ...
Ces pages sont empruntées au dernier roman de Dostoïevski, Les Frères Karamasoff, dont elles constituent l’épisode le plus saisissant. L’un des personnages du roman, le littérateur Ivan Karamasoff raconte à son frère Aliocha, qui lui fait des objections, le sujet d’une sorte de poème théologique : Le Christ en Espagne.

Il a désiré se montrer, ne fût-ce qu’un instant, au peuple, à cette multitude malheureuse, souffrante, plongée dans l’infection du péché, mais qui l’aime d’un amour enfantin. L’action se passe en Espagne, à Séville, à l’époque la plus terrible de l’Inquisition, lorsque chaque jour on faisait, pour la plus grande gloire de Dieu :

Des autodafés magnifiques

De ces sacripants d’hérétiques.

" Oh, sans doute, ce n’est point la venue qu’il opérera, selon sa promesse, à la fin des temps, dans toute sa gloire céleste, et qui sera soudaine « comme l’éclair qui brille depuis l’Orient jusqu’à l’Occident ». Non, Il a voulu, ne fût-ce qu’un instant, visiter ses enfants, et Il a choisi justement le lieu où flambaient les bûchers des hérétiques. Mû par son infinie pitié, Il vient encore une fois parmi les hommes, sous cette même forme humaine qu’il a revêtue durant trente-trois années quinze siècles auparavant. Il descend dans les « rues brûlantes » d’une ville méridionale où, la veille précisément, dans un « autodafé magnifique », en présence du roi, des grands, des chevaliers, des cardinaux et des plus charmantes dames de la cour, devant toute la population de Séville, le cardinal grand inquisiteur a brûlé en une seule fois près d’une centaine d’hérétiques ad majorem gloriam Dei. Il apparaît modestement. Il ne cherche point à attirer l’attention, et voilà que — chose étrange — tous Le reconnaissent. Ce pourrait être une des plus belles pages du poème, si je parvenais à bien expliquer le pourquoi de cette reconnaissance. Le peuple entraîné vers Lui par une force invincible L’entoure, se presse sur son passage, se met à sa suite. Silencieusement, il traverse les rangs de la foule avec un doux sourire qui exprime une infinie compassion. Un soleil d’amour embrase son cœur, ses yeux lancent des rayons de Lumière, de Science et de Force qui, en tombant sur les hommes, éveillent chez ceux-ci une réciprocité d’amour. Il leur tend les bras. Il les bénit ; de son contact, du contact même de ses vêtements se dégage une vertu curative. Parmi les personnes présentes se trouve un vieillard, aveugle depuis son enfance. « Seigneur », s’écrie-t-il, « guéris-moi, et je Te verrai ! » Il tombe comme une écaille de ses yeux et l’aveugle Le voit. Le peuple pleure et baise la terre sur laquelle Il marche. Les enfants jettent des fleurs devant Lui, ils chantent et lui crient : « Hosannah ! » « C’est Lui, c’est Lui-même ! » répète tout le monde, « ce doit être Lui, ce ne peut être que Lui. »

Il s’arrête sur le parvis de la cathédrale de Séville au moment même où un petit cercueil blanc est porté dans le temple, au milieu des lamentations : dans cette bière ouverte repose une enfant de dix-sept ans, la fille d’un des notables de la ville. Le petit cadavre est couché sur des fleurs. « Il ressuscitera ton enfant », crie-t-on dans la foule à la mère en pleurs. L’ecclésiastique venu à la rencontre du cercueil regarde d’un air étonné et fronce le sourcil. Mais soudain la mère éplorée de la défunte fait entendre sa voix : « Si c’est Toi, ressuscite mon enfant ! » s’écrie-t-elle, en se prosternant à ses pieds. Le cortège s’arrête, on dépose le cercueil sur le parvis, devant Lui. Il le considère avec une expression de pitié et une fois encore ses lèvres prononcent doucement : « Tâlipha Koumi — lève-toi, jeune fille ! » La morte se soulève dans le cercueil, s’assied, sourit ; ses yeux s’ouvrent et elle promène autour d’elle un regard étonné. Elle tient dans les mains le bouquet de roses blanches avec lequel on l’a ensevelie. Le peuple est saisi de stupeur, on n’entend que des cris, des sanglots. Et voilà que dans ce moment même passe tout à coup sur la place, près de la cathédrale, le grand inquisiteur en personne. C’est un vieillard presque nonagénaire, à la taille haute et droite, au visage d’une maigreur ascétique ; ses yeux sont profondément enfoncés dans leurs orbites, mais l’âge n’en a pas encore éteint la flamme. Oh ! il ne porte plus maintenant le superbe costume de cardinal qu’il offrait hier à l’admiration du peuple, pendant qu’on brûlait les ennemis de l’église romaine, — non, dans l’instant présent il n ;a sur lui que sa vieille et grossière soutane de moine. Ses sombres collaborateurs et les estafiers du Saint-Office le suivent à distance respectueuse. Il s’arrête en face de la foule et observe de loin. Il a tout vu, il a vu qu’on déposait le cercueil aux pieds de l’Étranger, il a vu la résurrection de la jeune fille, et son visage s’est assombri. Il fronce ses épais sourcils blancs et son regard brille d’un éclat sinistre. Il tend le doigt et ordonne aux estafiers de Le saisir. Sa puissance est telle, il a si bien habitué le peuple à lui obéir en tremblant, qu’aussitôt la foule s’écarte devant les sbires ; au milieu d’un silence de mort, ceux-ci mettent la main sur Lui et L’emmènent. La multitude, comme un seul homme, se courbe jusqu’à terre devant le vieil inquisiteur qui la bénit, silencieusement et continue son chemin. Les estafiers conduisent le Captif à la prison de la Sainte-Inquisition où ils L’enferment dans une étroite et obscure cellule. La journée se passe ; arrive la nuit, une nuit de Séville, sombre, chaude, étouffante. L’odeur des lauriers et des citronniers remplit l’atmosphère. Au milieu des ténèbres, la porte de fer du cachot s’ouvre tout à coup, livrant passage au grand inquisiteur lui-même. Une lampe à la main, le vieillard s’avance lentement. Il est seul, la porte se referme aussitôt sur lui. Il s’arrête à l’entrée et longtemps, pendant une ou deux minutes, il contemple le visage du Prisonnier. À la fin il s’approche doucement, pose la lampe sur la table et Lui parle :

— C’est Toi ? Toi ?

Mais, sans attendre la réponse, il se hâte de poursuivre :

— Ne réponds pas, tais-Toi. D’ailleurs, que pourrais-Tu dire ? Je sais trop bien ce que Tu dirais. Mais Tu n’as pas le droit d’ajouter quoi que ce soit à ce qui a été dit déjà par Toi auparavant. Pourquoi donc es-Tu venu nous déranger ? Car Tu es venu nous déranger, et Tu ne l’ignores pas. Mais sais-Tu ce qui arrivera demain ? Je ne sais qui Tu es et ne veux pas savoir si Tu es Lui ou seulement son image, mais, quoi qu’il en soit, demain je Te condamnerai et Te ferai périr dans les flammes, comme le plus pervers des hérétiques ; et ce même peuple qui aujourd’hui a baisé Tes pieds, demain, sur un signe de moi, s’empressera d’apporter des fagots à Ton bûcher, — sais-Tu cela ? Oui, Tu le sais peut-être, ajoute-t-il d’un air pensif, en tenant toujours ses yeux attachés sur le visage de son prisonnier.

à suivre (...)

 

Fyodor Dostoïevski, LE GRAND INQUISITEUR, (Великий инквизитор)

 

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Deux manières de tutoyer les étoiles ..

29 Juillet 2020, 09:00am

Publié par Grégoire.

Deux manières de tutoyer les étoiles ..
 
« Avant de séjourner dans ce pré, je travaillais dans un cirque. J’avais un numéro d’équilibriste avec une amie, une femme à tête de jument. Tous les soirs, nous faisions une petite promenade sur un câble, à sept mètres au-dessus du sol. Mon amie partait d’un bout du câble, moi de l’autre. Nous devions nous rencontrer au milieu, nous embrasser puis regagner nos perchoirs, en marchant cette fois sur les mains. Dix ans sans une chute.
 
Puis quelque chose est arrivé. Une chose minuscule au début. Mon amie s’est plaint d’une douleur dans le dos. Elle a pensé consulter un médecin mais tout à été trop vite. Deux bosses sont apparues qui sont devenues deux ailes en une nuit. Les spectateurs ont apprécié ce qu’ils croyaient être un raffinement de mise en scène.
 
Les enfants surtout étaient en joie. Pour eux, rien d’impossible. Un corps de jeune femme, une tête de jument, deux ailes bleues entre les épaules, rien ne les choque. Il y avait un trou dans le chapiteau : la veille, un orage avait tourmenté la toile. Des grêlons l’avaient déchirée. Par le trou un peu de vent passait. Rien d’ennuyeux, la représentation n’avait pas été annulée. Nous avons commencé notre numéro. Quand nous avons parcouru, elle et moi, notre moitié de câble, nous nous sommes embrassés, comme d’habitude, un peu plus fort que d’habitude, peut être, puis mon amie a battu des ailes, et, en une seconde, elle s’est envolée par le trou dans la toile. Les applaudissements ont duré une heure. Je ne l’ai jamais revue. »
 
Christian Bobin, L’équilibriste

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S'éloigner de soi dans le silence....

28 Juillet 2020, 09:53am

Publié par Grégoire.

S'éloigner de soi dans le silence....
 
Et c'est quoi au juste, prier. C'est faire silence. C'est s'éloigner de soi dans le silence....
Peut-être est-ce impossible.!
Peut être ne savons-nous pas prier comme il faut : toujours trop de bruit à nos lèvres, toujours trop de choses dans nos coeurs.
 
Dans les églises, personne ne prie, sauf les bougies.
Elles perdent tout leur sang. Elles dépensent toute leur mèche.
Elles ne gardent rien pour elles, elles donnent ce qu'elles sont, et ce don passe en lumière.
La plus belle image de prière, la plus claire image des lectures, oui, ce serait celle-là : l'usure lente d'une bougie dans l'église froide.
 
Christian Bobin, Une petite robe de fête.

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Se compliquer la vie est d’une simplicité déconcertante.  Eh ouais.

27 Juillet 2020, 10:18am

Publié par Grégoire.

Se compliquer la vie est d’une simplicité déconcertante.  Eh ouais.

Mener une vie simple est une chose souvent complexe, alors que se compliquer la vie est d’une simplicité déconcertante.  Eh ouais.

 

  « Abandonnons notre conscience mondaine, chassons de notre ville intérieure les passions qui volent la caisse de notre âme ! Il y a des moyens, il y a un fouet pour les chasser. C’est le rire ! Le rire, que craignent tant nos passions les plus basses ! Le rire qui est créé pour rire de tout ce qui flétrit la réelle beauté de l’être humain. Rendons au rire sa signification réelle ! Rions généreusement de notre propre vilénie. Vous avez la gueule de travers ? Oui nous avons la gueule de travers ! De qui riez-vous ? Nous rions de nous-mêmes, Oui, nous rions de nous-mêmes, parce que nous ressentons notre noble espèce russe, parce que nous ressentons la prescription suprême d’être meilleurs que les autres… »

Nicolas Vasilevitchi Gogol.

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Cet "oubli" du père, d'où vient-il ?

24 Juillet 2020, 21:23pm

Publié par Grégoire.

Cet "oubli" du père, d'où vient-il ?

« D’où vient donc que les âmes ont oublié leur père, et que, fragments venus de lui et complètement à lui, elles s’ignorent elles-mêmes et l’ignorent ? Le principe du mal pour elles, c’est l’audace, la génération, la différence première, et la volonté d’être à elles-mêmes. Joyeuses de leur indépendance, elles usent de la spontanéité de leur mouvement pour courir à l’opposé de Dieu : arrivées au point le plus éloigné, elles ignorent même qu’elles viennent de lui : comme des enfants arrachés à leur père et élevés longtemps loin de lui s’ignorent eux-mêmes et ignorent leur père. Ne le voyant plus et ne se voyant plus elles-mêmes, elles se méprisent parce qu’elles ignorent leur race.

Dieu, dit (Platon), n’est extérieur à aucun être ; il est en tous les êtres ; mais ils ne le savent pas. Ils fuient loin de lui, ou plutôt loin d’eux-mêmes. Ils ne peuvent donc atteindre celui qu’ils ont fui, ni en chercher un autre après s’être perdus eux-mêmes ; un fils, tombé dans la démence et hors de lui-même, reconnaîtra-t-il son père ? Mais celui qui apprend qui il est saura aussi d’où il vient.

Le centre n’est les rayons ni le cercle ; il est leur père et il leur donne une trace de lui-même ; restant dans son immobilité, il les engendre par une force qui est en lui, et ils ne se séparent pas de lui. De même le Bien est le père de la puissance intellectuelle qui circule autour de lui.. » 

Plotin, ennéades.

 

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Soyez humain si vous voulez être original ; plus personne ne l'est

18 Juillet 2020, 05:52am

Publié par Grégoire.

Soyez humain si vous voulez être original ; plus personne ne l'est

 

On condamne parfois Nietzsche parce qu'il a sombré dans la folie, Virginia Woolf parce qu'elle s'est suicidée, ou que l'oeuvre intensément colorée de Van Gogh s'explique par son épilepsie... En réalité, le secret de leur oeuvre relève de l'usage qu'ils ont fait de leurs difficultés.

Pour nous, les héros sont ces hommes auxquels rien ne résiste, ces femmes qui ont un boulot de rêve, qui passent d’un avion à l’autre avec un brushing parfait… En tout cas, c’est ce qu’on veut nous faire croire. 

Et tant d’experts, tant de discours participent de ce mensonge : ils cherchent à nous apprendre à être toujours au top, toujours performant, de n’avoir aucun sentiment hostile, de pensées troublantes ou douloureuses !

À les suivre, on ne peut que se sentir coupables d’être humain. Et si nous avions tort ? 

Il ne s'agit pas dans la méditation de trouver des idées d'hommes de lettres, mais de se convaincre de ce qui est élémentaire, d'en dégager l'émotion, de cultiver cette émotion comme un acteur, de sentir l'émotion descendre vers les côtés, surtout celles qui sont voisines du ventre. Là est le siège de l'âme, le plexus solaire. Max Jacob 

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Marie ?

16 Juillet 2020, 10:11am

Publié par Grégoire.

 Marie ?

Marie ! Pourquoi ?

Parce que Marie est celle qui nous montre que ce que l’on a à vivre, c’est en premier de demeurer face à Celui qui toujours nous devance ! 

Marie, c’est celle qui nous dit dans sa personne le don inconditionnel du Père, qui vient nous chercher en faisant de nous son secret particulier, unique. Apprendre à se voir comme le fruit d’un don, d’une gratuité qui est de trop et qui nous précède ! 

Parce que c’est cela la grâce de Dieu : elle nous devance et on n’en est pas libre ! Cela s’impose à nous ! Et Marie est celle qui nous remets face à la certitude de ce don et à accepter qu’on ne puisse pas d’abord l’utiliser. Le choix éternel -et efficace- du Père sur nous est toujours actuel, mais ce n’est pas de l’utilisable, du gérable ! C’est à dire que ce n’est pas d’abord la qualité de nos choix, de notre morale, ou de l’efficacité de nos actions. C’est dire « Père » et tout attendre de Lui comme un tout-petit.

Et cela, c’est pour nous dès maintenant ! Qu'est-ce à dire? On regarde souvent Marie de l'extérieur comme un modèle inatteignable. Or, Marie nous manifeste que la sainteté, la victoire s’est imposé à elle et donc la victoire -de Dieu- est là pour nous : on n’en est pas libre ! Marie ne s'est pas faite sainte par elle-même : elle a tout reçu gratuitement ! 

Le combat c’est d’abord de mendier de rester rivé à ce don du Père, qui se dit dans son don et qui vient là nous dire qui on est pour lui. La foi, c’est chaque jour mendier de ne rien diminuer de ce don dont on a aucune conscience.

Marie, c’est pour nous le signe de la gratuité du Père, de Celui qui nous attend. Elle est donc celle qui sait ce qu’est la gratuité ; toute sa vie a été marqué par la gratuité. Elle est action de grâce, et nous manifeste là le coeur de notre Père.

 

Grégoire +

 

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Limonov, un Jack London russe

15 Juillet 2020, 09:00am

Publié par Grégoire.

Limonov, un Jack London russe

Grisé par la vie “héroïque” et trouble de “Limonov”, l'auteur confirme son talent à mêler d'autres vies à la sienne. Rencontre.

Son univers, à ce jour, se situait plutôt du côté de l'extrême noirceur (L'Adversaire, Un roman russe), de l'anxiété (La Moustache, La Classe de neige), tout au moins d'une certaine gravité (D'autres vies que la mienne). Mais cette fois, l'enthousiasme est palpable, évident, lorsque Emmanuel Carrère (53 ans) évoque Edouard Limonov et le livre - son douzième - qu'il a choisi de consacrer à ce personnage non pas né de son imagination, mais bien réel. Une fresque biographique et épique, qu'il appelle son « second roman russe » - à mille lieues du premier, le très autobiographique Roman russe, paru il y a quatre ans, et qu'il définit aujourd'hui comme une sorte d'« énorme autopsychanalyse à ciel ouvert avec ce que ça suppose d'indécence et de dommages collatéraux ».

Edouard Limonov n'est pourtant pas ce qu'on appelle un personnage positif. Aventurier et poète, fantasque et narcissique, crâne et brutal, il incarne plutôt une figure hautement ambiguë de héros mêlé de sale type. Sans foi ni loi, mais non sans panache. Un baroudeur, quoi qu'il en soit, qui sur certains clichés pris il y a trente ans ressemble à « un Jack London russe », estime avec justesse Carrère. Un individu hors norme, né en Ukraine en 1943, grandi là-bas, et qu'on croise ensuite à Moscou, New York, Paris...

Tour à tour apprenti poète, voyou marginal, écrivain punk, vagabond, aujourd'hui homme politique respecté par les démocrates de son pays, mais que pourtant, vu d'Europe, on peut trouver inquiétant, outrageusement nationaliste voire fascisant. « Ce n'est certes pas l'idée que je me fais d'un héros, souligne Emmanuel Carrère, mais Limonov incarne une façon héroïque de vivre sa vie. C'est un individu amoureux de son destin. En fait, il est resté fidèle toute sa vie à l'idée qu'il s'était faite de lui enfant, lorsqu'il lisait Alexandre Dumas et Jules Verne. C'est très exactement à l'opposé de l'idée que je me fais de l'existence, au cours de laquelle on est voué, me semble-t-il, à se transformer, à dépasser nos idéaux d'enfant. Aux questions : qu'est-ce qu'un héros et qu'est-ce qu'être un homme, Limonov donne une réponse stéréotypée et puérile, et pourtant, il y a quelque chose de beau, quelque chose qui malgré moi m'émeut dans cette fidélité à soi. »

Une vitalité contagieuse
De sa vie, Edouard Limonov a nourri de nombreux ouvrages autobiographiques Le poète russe préfère les grands nègres, Journal d'un raté, Autoportrait d'un bandit dans son adolescence, Histoire de son serviteur... Avec les livres d'histoire et les tonnes de documents qu'il a ingurgités - « mais j'aime beaucoup avoir mille choses à lire pour préparer un livre, c'est passionnant, et même rassurant » -, ces écrits de Limonov (1) constituent la matière première à laquelle a puisé Emmanuel Carrère. Ils s'étaient croisés à Paris il y a une trentaine d'années - Carrère avait alors environ 25 ans, débutait dans le journalisme - et se sont revus il y a quelques années à Moscou « Il n'est pas vraiment sympathique, mais il est mû par une énergie vitale hors du commun. Je voyais le roman picaresque potentiel que racontait cette existence. Et durant tout le processus d'écriture, je sentais la vitalité contagieuse du personnage : il y a vraiment, dans le rythme de ce livre, dans le tempo allègre, dans la crudité du langage, quelque chose qui vient directement de Limonov. Ma tendance profonde à la mélancolie s'est un peu évacuée en écrivant sur lui qui, mélancolique, ne l'est rigoureusement pas. Et l'idée m'est venue aussi que sa vie était un fil conducteur formidable pour écrire sur la Russie d'aujourd'hui, ce dont j'avais très envie. »

“C'est comme si la Russie était pour moi un ailleurs, l'endroit de l'aventure et de la démesure.”

De la Russie, à laquelle l'attachent des liens généalogiques - c'est très exactement de Géorgie qu'est venu son grand-père maternel - et où il a voyagé souvent depuis une dizaine d'années, Emmanuel Carrère dit joliment qu'il s'agit d'« un incroyable réservoir de romanesque », et encore d'un endroit du monde « propice aux destins hors norme ». Se sent-il un peu russe lui-même « Franchement, je ne crois pas. Je ne me vois pas du tout vivant là-bas, je lis le russe mais je ne le parle que très mal, c'est même troublant et frustrant pour moi de ne pas y arriver. En fait, je me sens absolument français, mais c'est comme si la Russie était pour moi un ailleurs, l'endroit de l'aventure et de la démesure. En France, la vie que je mène est calme, douce, privilégiée, et face à cela, la Russie est le lieu de l'excès. Un lieu où l'on n'a pas envie de vivre, où l'on n'est même pas obligé de se rendre, mais le simple fait de savoir qu'il existe permet précisément de vivre tranquillement là où on est. C'est un territoire plus imaginaire que réel. »

 

Illustration : Roderick Mills pour Télérama
Illustration : Roderick Mills pour Télérama

 

La place du "je"
Emmanuel Carrère est présent dans Limonov, récit à la première personne où on le croise souvent, et où s'expriment, mêlés au récit de la vie de son héros, son regard sur l'histoire contemporaine, ses difficultés - qui sont aussi les nôtres - à se forger une opinion sur des situations complexes telles que, par exemple, les guerres des Balkans, ou l'exacte dimension du fascisme sur la scène politique russe contemporaine. Ce « je » de Carrère, qui coïncide logiquement avec l'abandon de la fiction, c'est à la rédaction de L'Adversaire (2000) qu'il remonte « Ecrire à la première personne, je ne l'avais jamais envisagé avant, et cela m'inspirait même une vague répugnance. Je m'y suis résolu presque à contrecœur, pour des raisons morales : je ne pouvais pas écrire ce livre autrement, ma présence en légitimait l'écriture. »

“La position de Capote est d'une malhonnêteté absolue, moralement atroce.”

De quelle façon ? Carrère a longuement réfléchi à De sang-froidle grand livre de Truman Capote, dans lequel l'écrivain américain retrace le meurtre d'une famille du Kansas par deux jeunes truands. Capote a côtoyé de très près les deux meurtriers dans leur prison, leur a fait croire à son amitié, tout en attendant avec impatience leur exécution pour pouvoir achever son récit. « C'est un livre pour lequel j'ai une immense admiration, précise Emmanuel Carrère. Impossible pour moi de ne pas me placer dans son ombre en écrivant L'Adversaire. En même temps, le choix qu'a fait Capote de s'absenter totalement du récit est plus qu'étrange, quand on sait la place essentielle qu'il a occupée dans les dernières années de la vie de ces deux garçons, tout en priant pour qu'on les pende au plus vite ! Si la réussite artistique de ce livre est totale, la position de Capote est d'une malhonnêteté absolue, moralement atroce. En écrivant L'Adversaire, j'ai pu échapper à cela en acceptant d'être dans le livre. Je crois que c'était une démarche saine. »

Et c'est une démarche qui, aujourd'hui, lui semble normale « C'est de m'absenter du livre qui me semblerait plutôt bizarre. Je ne sais pas si c'est irréversible mais, pour le moment, je n'envisage pas d'écrire autrement. Ce qui ne veut pas dire que je sois toujours central dans mes livres. En fait, cela n'a été le cas que dans Un roman russe, dont j'étais le principal protagoniste. Mais c'est comme si, chaque fois que j'entreprenais un livre, je choisissais pour objet un fragment de réalité, et que je devais trouver la place juste en face de cela. Ce qui fait que chaque livre est une entreprise et une aventure très différente des précédentes, avec les lois, les règles de fonctionnement qui lui sont propres et que je dois découvrir. »

L'écriture décompléxée
Il y avait longtemps, avoue Emmanuel Carrère, parlant de Limonov, qu'écrire un livre n'avait été si plaisant, si amusant - au-delà des difficultés normales de composition, de mise en forme « L'Adversaire (2000) et Un roman russe (2007) ont été écrits dans un grand sentiment de doute, ce que je pourrais traduire en termes moraux par la crainte de commettre une mauvaise action. Un roman russe, surtout, où il est question de ma mère, de ma compagne d'alors, est un livre qui m'a été salutaire, que j'avais absolument besoin d'écrire. Un livre qui transcrivait une crise personnelle et intime épouvantablement violente. Mais je ne voudrais pas être en position de refaire un ouvrage comme celui-là, qui fait bon marché des sentiments de personnes réelles qui m'étaient très proches, et que j'ai profondément blessées. J'avais l'impression que l'état de très grande urgence et de détresse dans lequel j'étais en écrivant le livre autorisait cela, mais j'ai transgressé néanmoins une règle à laquelle je crois : on n'a pas le droit d'écrire des choses qui vont être douloureuses pour quiconque autour de soi. Je l'ai fait, je ne le regrette pas, cela m'a un peu sauvé la vie. Mais je n'aimerais pas avoir à le refaire. »

“Vis-à-vis de Limonov, je me sentais les coudées franches.”

Il lui fallait sans doute passer par là, à ce moment de son parcours personnel et littéraire, pour qu'advienne le livre du « soulagement », l'apaisement de la culpabilité et des affres moraux face à l'écriture D'autres vies que la mienne (2009). « Là, je n'ai pas craint de nuire à qui que ce soit, poursuit-il, car si incroyablement intimes et douloureux que soient les événements abordés, la maladie, la mort d'un enfant ou d'une femme aimée, j'avais un sentiment de légitimité. J'avais l'accord des gens dont il était question, certains m'avaient même incité à écrire sur eux, je répondais à leur demande. Il y avait entre eux et moi une confiance réciproque qui a fait que ce livre n'a pas été écrit dans des affres de culpabilité comme les précédents, mais dans un relatif confort psychologique. Et, même si c'est un peu pompeux de dire cela, je sais que beaucoup de gens m'ont su gré d'avoir écrit un livre bienfaisant - un adjectif qui certainement n'avait jamais été employé pour aucun de mes livres précédents. Et de cela, j'ai été très heureux. »

Avec Limonov, l'enjeu est tout autre : « Il s'agit du livre le plus romanesque que j'aie écrit, en incluant même mes vrais romans », s'amuse l'écrivain, se remémorant cette expérience d'écriture heureuse et décomplexée : « Je me suis demandé souvent, est-ce que je ne me trompe pas en racontant cette histoire ? Mais, vis-à-vis de Limonov, je me sentais les coudées franches. C'est un personnage public, par ailleurs un écrivain qui ne s'est jamais gêné pour, dans ses propres livres, raconter pis que pendre sur des gens qu'il connaissait de près ou de loin. Je ne sens pas Edouard Limonov comme une personnalité particulièrement vulnérable. »

Vulnérable, le livre d'Emmanuel Carrère qui, tel un grand roman du XIXe siècle, porte le seul nom de son héros en guise de titre, ne l'est assurément pas non plus. Ample, complexe, témoignant d'une incroyable maîtrise par l'auteur de toute la palette des outils narratifs. « Cette maîtrise, c'est peut-être la limite du livre », estime modestement Emmanuel Carrère, expliquant qu'« il faut savoir parfois, dans le processus d'écriture, se laisser porter par son inconscient et l'inconscient des situations, abdiquer un certain contrôle pour que surgissent sur le papier des choses imprévues, qui étaient là, latentes, cachées, sans qu'on le sache. » Avec Limonov, ce ne fut pas le cas. Ce n'en est pas moins un grand livre.

https://www.telerama.fr/livre/emmanuel-carrere-limonov-est-un-jack-london-russe,72435.php

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Il répandit l’intensité de son amour en se répandant lui-même comme de l’eau… (10)

12 Juillet 2020, 09:22am

Publié par Grégoire.

Il répandit l’intensité de son amour en se répandant lui-même comme de l’eau…  (10)

 

Jésus dit : « C’est achevé » et inclinant la tête, il remit l’Esprit.

 

Être servante de cette vie qui se manifeste dans le crucifié, c’est pour la femme, d’abord en accueillant cette fragilité de l’homme qui essaye d’aimer mais qui ne sait pas. Et l'accueillir, c'est l'accompagner à faire une chose : se livrer. A défaut de savoir aimer ou même de savoir ce qu’il faut faire, l'homme peut aimer en se livrant.

 

Il y a une décision, un consentement, une soumission : dans le sens d’accueillir, non pas dans la force de l’homme mais dans sa fragilité, quelque chose de plus grand qu’elle.

 

Et peut-être que le seul courage de l’homme, ce qui le rend grand c’est d’apparaître dans cette fragilité là, de se livrer dans cette fragilité là, et de prendre le risque de ne pas être accueilli.

 

Là, il y a quelque chose de l’intime du rapport à Dieu dans lequel le Christ veut nous mettre et l’intime du rapport de la femme à l’homme, qui sont liés. Et il faut aller sans cesse de l’un à l’autre, de l’accueil du crucifié à l’accueil de l’homme, pour toucher, , à la manière concrète dont Dieu attend d’être accueilli. 

 

À moins que l’homme soit une brute épaisse, doublé d’un hypocrite pharisien, normalement l’homme sait qu’il n’est pas compétent dans l’ordre de l’amour. D’où sa propension à se réfugier dans la forme, l’efficacité, le combat politique, le pouvoir etc… toutes ces sortes d’idéologies lointaines de son état d'être incarné, sont des manières de déserter sa fragilité dans l’ordre de l’amour, alors que son courage serait de s’y soumettre. 

 

On voit là que les obstacles à l'amour sont dans une double peur : pour la femme celle d’être dominé par l’homme, et pour l’homme d’être manipulé par la femme. La renonciation a se laisser dominer par ses peurs, consiste à cette soumission les uns aux autres, qui est d’obéir à Dieu qui me donne l’autre : « voici ta mère, voici ton fils ». En acceptant que l’autre est tel que Dieu me le donne et non pas tel que je voudrais qu’il soit. Et j’ai a accepter d’être donné à l’autre tel que Dieu le veut. 

 

Cette soumission de l’un à l’autre qui est la loi de la charité fraternelle, trouve sa source dans le lien du Père et du Fils. Et sa mesure, c’est aussi la densité de l’amour même du Père pour le Fils. Parce que si je me mets à aimer l’autre à la mesure de l’envie ou de l’idée que j’ai de l’aimer je ne vais pas aller très loin. Et la « soumission » c’est de laisser le Seigneur débarquer l’autre dans mon existence comme il en a envie. Ce qui n’est pas confortable, parce qu’après cela, l’autre est là ! Il me faut donc 'faire avec' : je ne peux plus vivre sans ce qu'il est. Et donc ça fout nécessairement le bazar dans ce que j'avais imaginé de ce que serais ma vie. Autrement, on ne rencontre jamais autrui. Et plus on tarde, plus on se planque. Et plus on se planque, plus on retarde et rend difficile la rencontre et la naissance à autre chose que moi et mon petit univers. 

 

Mais cette acceptation du débarquement de l’autre ne suffit pas : il faut qu’il y ait ce double désir, celui d’accueillir la fragilité du coeur de l’homme : celle qui fait peur à la femme, et de l’accueillir comme un chemin qui va la conduire à Jésus et au Père. Et l’acceptation de la part de l’homme, que son incapacité à aimer, son impuissance à recevoir l’autre, la lourdeur de son désir d’efficacité et sa bêtise à auto admirer sa force ne sont jamais des excuses à ne pas se livrer. 

 

S’en remettre aux mains de l’autre, tel est le désir que Jésus laisse apparaitre en se livrant et en livrant Marie à Jean, et Jean à Marie. C’est cette fragilité Christique, celle que Jésus montre comme crucifié, qui comme tel apparait dans le coeur de l’homme. C’est à celle là que la femme doit se « soumettre », puisque sa ‘compétence relationnelle’, sa capacité à recevoir un l’autre, n’est jamais une « compétence » à la souffrance. Or, c’est la part douloureuse, fragile, perdue de l’homme livré dans l’amour qui est confié à la femme. Et c’est l’acceptation par la femme de cette part qui va permettre à l’homme de se livrer.

 

C’est en ayant appris auprès du Christ que l’homme est un cadeau dans sa fragilité, que la femme peut livrer jusqu’au bout son trésor à elle. Puisque la femme est là pour réaliser cette intelligence de la surabondance dans l’amour. L'amour dans ce qu'il a d'excessif, de trop et de gratuit.

Et il n’y a qu’auprès de Jésus crucifié que l’on peut avoir l’expérience de combien l’homme est un cadeau dans sa fragilité. Car c’est là, dans ce lieu précis que Jésus veut se donner à aimer, leur donner de s'aimer, mais aussi leur révéler l’amour dont ils sont aimées.

 

Grégoire +

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La réalité du souvenir est invérifiable, tout souvenir est recomposé.

11 Juillet 2020, 11:16am

Publié par Grégoire.

La réalité du souvenir est invérifiable, tout souvenir est recomposé.

Dans un article très documenté du journal Marie Claire de déc.1996 François Roustang, psychanalyste et hypnothérapeute confirme que :
"La réalité du souvenir est invérifiable. Il faut savoir que tout souvenir est recomposé. Et plus longtemps il a été oublié et enfoui, plus il a de chances d'être méconnaissable. C'est le b a ba de la psychologie." 
Il ajoute:
"La suggestion est la chose du monde la plus répandue. Quand nous recherchons la reconnaissance des autres, nous avons tendance à nous soumettre à leurs désirs. Il n'y a donc pas à s'étonner que tout psychothérapeute dispose d'un pouvoir de suggestion. Il est connu que lors d'une psychanalyse, on fait des rêves pour répondre à l'attente de l'analyste. Il en est de même en hypnothérapie. Si le thérapeute dispose assez longtemps de la confiance du patient et s'il est convaincu qu'un inceste a été subi, le patient le lui avouera finalement pour lui faire plaisir ou pour avoir la paix. C'est comme un policier qui finit par faire avouer ce qu'il cherche à un détenu qui est à bout. Mais à l'inverse, un thérapeute qui nierait qu'un inceste ait été possible serait dans la même position: il empêcherait le patient de dire sa souffrance.
Le thérapeute a une responsabilité majeure et ses convictions peuvent avoir des conséquences néfastes."  


Sans confirmation extérieure, personne ne peut déterminer quels souvenirs sont exacts et quels souvenirs ne le sont pas.

Qu’est-ce que le syndrome de la fausse mémoire ?

  Un syndrome est un ensemble de symptômes qui apparaissent simultanément. Le syndrome de la fausse mémoire décrit la mémoire d’une expérience traumatique qui est objectivement fausse mais dans laquelle la personne croit fermement. Nous avons tous des souvenirs imprécis mais le syndrome de la fausse mémoire peut être identifié lorsqu’il n’est précédé par aucun souvenir de même nature pendant les 20 ou 30 années antérieures et qu’il apparaît brusquement au cours d’une psychothérapie et commence à altérer la personnalité du patient.

Quel est le problème ?

  A la fin des années 80, plusieurs familles aux États Unis ont reçu des lettres ou des appels téléphoniques de leur enfant, généralement une fille qui avait atteint l’âge adulte (entre 20 et 40 ans), les accusant de lui avoir fait subir des abus sexuels au cours de sa petite enfance entre 2 et 5 ans.
Ce phénomène s’est ensuite répandu à travers le monde, il atteint maintenant l’Europe et en particulier la France.

Ces accusations sont souvent accompagnées de la décision de rompre la relation avec la famille et les auteurs présumés de ces abus. Les enfants accusateurs, devenus adultes, prétendent s’être souvenus de mauvais traitements passés, commis par ceux qu’ils accusent. Ces souvenirs nouvellement découverts sont fréquemment mis au jour au cours d’une « thérapie ».

Les parents accusés ont répondu que ces accusations étaient fausses et que ces « nouveaux souvenirs » n’étaient pas de vrais souvenirs.

Les familles concernées ont été très ébranlées et souvent détruites. Les enfants et les parents n’ont généralement plus la possibilité d’apporter après une si longue période la preuve de la vérité ou de la fausseté de ces souvenirs. Les parents ne sont de toute façon pas écoutés. Leur bonne foi, le seul argument qui leur reste, est rejetée sans appel.

L’étude menée par la fondation américaine, FMS Foundation, démontre que des questions sérieuses se posent sur la véracité de ces accusations et la possibilité que bon nombre d’entre elles soient fausses est assez forte.

Cette fondation, qui s’est entourée d’un Conseil Scientifique et de Professionnels de renom, a mis en avant le concept de syndrome des faux souvenirs (False Memory Syndrome, « FMS ») pour désigner cette nouvelle pathologie.

L’histoire de quelqu’un qui en est sorti….

J’ai commencé une psychothérapie à l’automne 1985 parce que je ne savais pas comment m’y prendre avec mon petit garçon de 9 ans. Je pensais qu’il avait besoin de quelques conseils, il me semblait très coléreux pour un enfant de cet âge. Assez vite la thérapie s’est focalisée sur mes problèmes d’adulte et nous n’avons plus travaillé avec mon fils. Le thérapeute s’est efforcé de me faire creuser mon passé de plus en plus, et les accusations d’abus sexuel sont venues ….


Ma mère est morte en janvier 1992, avant que je  puisse lui dire que je regrettais les accusations. Maintenant j’exprime mes regrets sur sa tombe. Après sa mort, j’ai cessé de rechercher des souvenirs et commencé à m’occuper de ce que j’avais perdu et de mon mariage qui partait à vau l’eau.

Lentement, j’ai commencé à me sevrer de mon thérapeute. Mon mari et moi avons entrepris une thérapie familiale avec un autre thérapeute à qui j’ai commencé à accorder ma confiance. En même temps j’ai lu le cas du Dr. Bean-Bayog et Paul Lozano, j’ai entendu parler du syndrome FMS.

Cela m’a pris encore 8 mois pour y voir clair.

Cette année a été difficile et j’ai commencé réellement à comprendre ce que j’ai perdu à la suite de cette thérapie. J’étais passée de l’état d’une femme très active qui élevait ses 3 enfants, et membre de l’association des parents d’élèves, à une femme déprimée, régressive, dépendante et suicidaire.
Il me semble encore ahurissant que cette situation ait pu se produire et provoquer de tels dégâts dans ma vie.
Une mère de famille qui est sortie de cette aliénation.

Mais l’histoire recommence encore

Cela fait plus d’un an que notre fille nous a écrit « la lettre » qui a changé notre vie pour toujours. Elle disait qu’elle ne nous reverrait jamais. Elle a décrété que nous ne pourrions plus avoir de contact avec nos petits enfants jusqu’à l’âge de 18 ans. Cela a détruit notre famille. Je remercie le Seigneur que nous ayons 2 autres enfants aimants et 6 autres petits enfants. Mais ceux que nous ne pouvons plus voir nous manquent tellement.. Notre fille nous a appelés et m’a parlé, mais lorsque j’ai parlé de voir mes petits enfants elle a raccroché brutalement. Il n’y a plus de joie, plus de fêtes, plus d’anniversaires et les réceptions deviennent des peines de cœur. J’essaie de faire face pour le reste de la famille. Mais pour combien de temps ? Comment les parents vivent-ils cette agonie ?

Comment ces accusations sont-elles survenues ?

  Dans pratiquement chaque cas porté à la connaissance de la Fondation, l’enfant accusateur a été conduit à entreprendre une psychothérapie à la suite d’une détresse psychologique ou émotionnelle. Souvent celle-ci est survenue après la perte d’un emploi, un divorce, des troubles de la nutrition, des problèmes relationnels ou encore une naissance ou un décès dans la famille.

Habituellement la thérapie se concentre sur la recherche de souvenirs d’un traumatisme de l’enfance qu’elle présente comme la cause des problèmes psychologiques d’aujourd’hui. Avec le temps ces « souvenirs retrouvés » deviennent de plus en plus bizarres et le patient devient de plus en plus dépendant de son thérapeute.

Pour aider les patients à retrouver leurs souvenirs, d’après Loftus et Ketcham, la thérapeute Susan Forward explique dans son livre « Betrayal of Innocence » sa méthode lorsqu’elle se trouve face à une patiente : « Vous savez , d’après mon expérience beaucoup de gens qui ont des problèmes semblables au vôtre ont eu une mauvaise expérience dans leur enfance ; ils ont par exemple été molestés ou battus. Peut être quelque chose de semblable vous est-il arrivé ? »

D’autres praticiens disent : « J’ai l’impression à vous entendre que vous avez été abusée sexuellement dans votre enfance »,
« Si vous avez le moindre doute, si vous en avez un souvenir même très vague, alors cela s’est probablement passé », ….« Si vous pensez que vous avez été abusée et si votre vie en montre les symptômes, c’est que vous l’avez été ».

Les patients, certains d’avoir retrouvé la cause de leur souffrance intérieure, croient fermement que tous leurs problèmes d’adulte résultent d’un traumatisme sexuel survenu dans l’enfance et que, s’ils parviennent à en retrouver le souvenir, ils seront guéris. Ils conçoivent leur personnalité comme ayant survécu à un abus sexuel et accusent leurs parents d’inceste, refusent tout contact et relation avec qui que ce soit qui n’accepte pas leur nouvelle croyance.


Pourtant, aucun de ces prétendus souvenirs d’enfance n’a existé avant le début de la thérapie.
Ces enfants qui étaient autrefois gentils et affectueux avec leur famille la rejettent maintenant.

Comment contacter mon enfant après cela ?

Les parents nous demandent encore et encore comment établir le contact avec leur propre enfant. Quand cela est possible, les familles doivent tenter de garder le contact en évitant la confrontation.

Lorsque le contact personnel est coupé, des cartes, des lettres ou des appels téléphoniques de la famille peuvent restaurer en partie la relation.
Les cartes postales avec un message d’amour sont efficaces, parce qu’il n’y a pas d’enveloppe à ouvrir pour lire le message. Rien ne saurait remplacer les témoignages d'affection venant directement des parents.

Trouver les moyens de garder le contact relève de l'intuition des parents et de la connaissance qu'ils ont eue depuis toujours de leur propre enfant.
Une accusatrice revenue sur ses accusations nous confiait récemment qu’elle pensait que ses parents ne faisaient plus attention à elle parce qu’il n’avaient pas fait tous les efforts pour garder le contact avec elle. Mais ensuite elle s’est souvenue qu’elle les avait menacés de les poursuivre s’ils essayaient de la contacter ! Il ne faut jamais perdre de vue que des personnes qui autrefois semblaient logiques rejettent la logique lorsqu’elles sont prises dans le système de croyance de la « FMS ».

Des parents nous demandent s’ils doivent envoyer à leur enfant de l’information sur la « FMS ».
Cela nous semble inutile dans la mesure où les accusateurs ont refermé leur esprit et des informations pertinentes ont toutes les chances de tomber dans l’oreille d’un sourd.
Bien que l’envoi de ces informations sur la « FMS » puisse être bénéfique à long terme, il est probable qu’elles seront perçues comme une menace et qu'elles risqueront d’ajouter un stress à court terme.

Cependant  les nombreux exemples de familles qui ont rétabli le contact nous donnent des raisons de garder espoir:

Nous parlons au téléphone chaque semaine. Nous essayons de lui parler de nos bons sentiments, ce qui n’est pas difficile puisque nous aimons beaucoup notre fille et nous sommes heureux de garder une ligne de communication ouverte. Aucun d’entre nous ne parle du conflit que nous traversons.
Quand mon mari et moi en reparlons ensuite, nous savons, bien sûr, que rien n’a été résolu, mais je n’attends pas que cela change, du moins dans un futur proche…Je comprends que cela ne marche pas dans certaines familles mais dans notre cas c’est la seule chose que nous avons le sentiment de pouvoir faire.

Une mère 

Quel est l’avis des organisations professionnelles ?

« L’Association Américaine Médicale (AMA) considère que les souvenirs retrouvés concernant des abus sexuels de l’enfance ont une authenticité incertaine, et devraient faire l’objet de vérifications externes. L’usage de souvenirs retrouvés est lourd de conséquences et pose des problèmes d’application incorrecte »        Conseil des Affaires Scientifiques – AMA –1994

« Il existe de graves inquiétudes au sujet de souvenirs retrouvés au cours de psychothérapies qui se concentrent sur l’augmentation de souvenirs d’abus sexuels qui sont supposés avoir été refoulés. »           Association Psychiatrique Canadienne - 1996

« Des souvenirs, même intenses et importants pour la personne, ne reflètent pas nécessairement des événements réels. »        Collège Royal des Psychiatres – (GB) – 1997

En France, à notre connaissance, les organisations professionnelles n'ont pas pris position sur ce sujet. Il nous revient donc de les sensibiliser. 
Au moment où la Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes (MILS) discute de la réglementation du métier de psychothérapeute, les syndicats nationaux de psychiatres et de psychologues doivent se prononcer sur les dérives de certains praticiens. 

La fondation FMS dénonce-t-elle les abus sexuels sur les enfants ?

Oui, l’abus sexuel sur les enfants est un crime répréhensible et doit être dénoncé et combattu.
Les événements récents démontrent que cette perversion est plus largement répandue qu’on ne l’a imaginé.
Tous les efforts doivent être entrepris pour aider ces petites victimes et empêcher que ces mauvais traitements à l’égard d’enfants aient lieu.
Le problème du syndrome des faux souvenirs chez des adultes est différent de celui des abus sexuels vrais sur des enfants.
Ces deux problèmes doivent être résolus.

Quelles pratiques thérapeutiques posent problème ?

Nous ne pouvons pas dire plus que le Collège Royal des Psychiatres en Grande-Bretagne (1997) :

« Il est conseillé aux psychiatres d’éviter de s’engager dans quelques techniques de recouvrement de la mémoire que ce soit.
Ces techniques sont basées sur la recherche d’abus sexuels passés dont le patient n’a aucun souvenir.
De telles techniques peuvent comprendre : des entretiens sous médication, des techniques hypnotiques, des thérapies de régression, l’imagerie guidée, l’interprétation littérale des rêves, la tenue d’un journal…
Il n’y a aucune preuve que l’utilisation de techniques d’altération de la conscience telles que les entretiens sous médication ou l’hypnose puissent révéler ou créer de façon précise de l’information factuelle concernant quelque expérience passée que ce soit, y compris d’abus sexuel. »

Ces pratiques ci-dessus mentionnées posent 2 problèmes :
- Accroître le risque de suggestion
- Amener le patient à croire fermement à la véracité de ces faux souvenirs induits par la thérapie

Des études poussées ont montré de façon répétée que les patients croient que les images produites sous hypnose sont exactes parce qu’elles contiennent de nombreux détails et peuvent être associées à une forte émotion.
Ceci ne prouve pas cependant leur vérité historique.


Si au cours d'une thérapie vous avez des doutes sur l'éthique de votre thérapeute voici quelques  affirmations qui révèlent des pratiques discutables ( non orthodoxes ):

1 – Voici les résultats de l’« expertise psychiatrique » : vous avez les symptômes de quelqu’un qui a été abusé. 
2 - Les études montrent ( ou mon expérience ) que la plupart des gens qui ont ce diagnostic ou ces symptômes ont été abusés sexuellement
3 – Si vous pensez avoir été abusée, alors vous l’avez probablement été.
4- Le souvenir est essentiel si vous voulez guérir
5 – Cette technique ( hypnose, imagerie guidée, amitate de sodium ..) est conçue pour vous aider à vous souvenir
6- Se détacher de, se confronter, attaquer en justice... votre famille fait partie nécessairement de votre guérison.
7 - Vous devrez aller plus mal avant d’aller mieux.
8 – Votre corps renferme des souvenirs précis des événements passés 

Qui est affecté par le syndrome des faux souvenirs ? 

A l’image d’un caillou jeté dans une mare, une accusation crée une onde de choc qui affecte toute la famille : l’accusateur, les accusés et les non-accusés : parents, frères et sœurs, petits enfants, grands parents et amis peuvent tous être affectés.
Lorsque la « FMS » aux USA a étudié le cas de 6 familles, elle a découvert que 42 personnes sur 90 ont été touchées par l’accusation d’une seule personne.

La FMS Foundation mène des études statistiques aux Etats-Unis sur le phénomène. Par exemple :

· Les accusateurs sont à 
-92% des femmes
-74% entre 31 et 50 ans
-31% ont un niveau d’études supérieur au Bac
-60% rapportent la mémoire d’abus sexuels antérieurs à l’âge de 4 ans.

· Les accusateurs 
-62% accusent le père d’abus
-30% accusent à la fois le père et la mère d’abus 
-18% incluent des allégations d’abus sataniques rituels
-71% des frères et sœurs ne croient pas les accusations 

 

Qu’est-ce qu’une bonne thérapie ? 

La pratique d’une thérapie valide devrait aider le patient à assumer la responsabilité de son existence, à gérer au mieux ses problèmes et à apprendre les savoirs utiles pour l’avenir.

On a recensé plus de 400 variétés de thérapies mais une poignée seulement ont été évaluées pour déterminer leur efficacité.Tous les thérapeutes qui affichent un titre n’ont pas obligatoirement la compétence affichée.

La Commission Interministérielle de Lutte contre les Sectes a émis le souhait que cette profession soit un peu mieux réglementée.  

Une liste de symptômes peut-elle indiquer qu’un abus sexuel a eu lieu ?  

La littérature sur les « mémoires retrouvées » prétend que plusieurs symptômes y compris des désordres de l’alimentation indiquent des abus sexuels passés.
Ainsi des thérapeutes affirment que ces symptômes sont la preuve d’abus passés.
On relève ainsi :
- les maux de tête,
- les intestins irritables,
- la recherche de l’amitié et de l’attention des autres,
- la peur de l’acte sexuel, ou la recherche de plusieurs partenaires,
- la difficulté de se mettre en colère,
- l’énurésie qui s’est prolongée,
- la peur des risques,
- ….
En fait, le psychologue Ray London en 1995 a établi une liste de 900 symptômes différents, prétendus révélateurs d’abus sexuels. Mais après avoir étudié la littérature professionnelle il a trouvé qu’aucun de ces symptômes ne prouvaient de façon fiable une histoire d’abus.

La guérison est elle possible ? 

Des patients de plus en plus nombreux reviennent sur leurs accusations et se réconcilient avec leurs familles, le chemin est long mais la joie est au bout.
Mais les traces sont parfois indélébiles:

Nous ne nous sentons plus les mêmes.
Notre fille, âgée de 48 ans, est revenue dans notre famille après de nombreuses années.
Elle ne s’est jamais rétractée ni simplement dit qu’elle était désolée. En fait elle nous a dit qu’elle ne l’avait pas voulu. Nous l’acceptons comme elle est, mais la situation est comme dans ce poème :

« La véritable amitié est comme un vase de Chine— chère, riche et rare,
Une fois cassé il peut être réparé,
Il peut être réparé mais la fissure est toujours là. »

Notre relation est un peu contrainte, je le sens bien. Nous ne nous sentons plus les mêmes avec elle, mais ses enfants sont merveilleux !

Une mère

 Elisabeth Loftus, le syndrome des faux souvenirs.

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Le syndrome des faux souvenirs

10 Juillet 2020, 14:25pm

Publié par Grégoire.

Le syndrome des faux souvenirs

« Représentez-vous votre esprit comme une bassine pleine d’eau claire. Imaginez chaque souvenir comme une cuillerée de lait versée dans l’eau. Chaque esprit adulte contient des milliers de ces souvenirs mélangés… Qui parmi nous pourrait prétendre séparer l’eau du lait ?» 

Elizabeth Loftus, Le syndrome des faux souvenirs.

 

Cette psychologue américaine, professeure à l’Université de Californie (Irvine) a démontré combien la mémoire était incertaine et malléable. 

Les travaux de la professeure Loftus ont contribué à considérer la mémoire humaine non plus comme une caisse enregistreuse fidèle à la réalité, mais plutôt comme un système dit «reconstructionniste». «La mémoire se modifie avec le temps. (…) Avec chaque événement ultérieur qui se produit, avec chaque information nouvelle, la mémoire incorpore des faits et des détails nouveaux, et le souvenir originel se métamorphose petit à petit», explique-t-elle.

 

Le faux souvenir de Piaget

 

La mémoire nous joue donc des tours. «Cette idée nous dérange profondément», admet la spécialiste, qui a mis en évidence le concept du «faux souvenir». Elizabeth Loftus elle-même en a fait l’expérience. A l’âge de 14 ans, alors qu’elle est en vacances chez son oncle avec sa tante et sa mère, cette dernière meurt noyée dans la piscine.

  

Trente ans plus tard, Elizabeth Loftus parle avec son oncle de cet épisode tragique. «Ce dernier m’informa que c’était moi qui avais trouvé ma mère dans la piscine. » Elizabeth se défendit: «Non! C’était la tante Pearl. Je dormais, je ne me souviens de rien. » Pourtant, des souvenirs lui apparaissent: «Je pouvais me voir, regardant les reflets bleu et blanc de la piscine. Ma mère, en robe de nuit, flotte, le visage vers le bas. (…) Pendant trois jours mon souvenir ne cessa de gagner en substance. Puis, un matin, mon frère m’appela pour me dire que mon oncle, après vérification, avait réalisé qu’il s’était trompé. Le corps de ma mère avait été découvert par la tante Pearl. »

 

Elizabeth Loftus cite également le psychologue genevois Jean Piaget, qui a longtemps cru qu’enfant il avait été kidnappé. «J’étais assis dans ma poussette, que ma nurse promenait le long des Champs-Elysées, lorsqu’un homme essaya de me kidnapper. La nurse s’interposa bravement entre le voleur et moi. » Des années plus tard, la nurse éprise de remords, avouait dans une lettre avoir tout inventé.

 

La controverse 

Ces exemples montrent que non seulement le souvenir n’est pas conforme à la réalité, mais qu’en plus il s’élabore sur la base de suggestions et d’influences extérieures à celui ou celle qui le détient.

 

La notion du faux souvenir remet en question la crédibilité donnée au témoignage humain, notamment dans le cadre juridique. Elizabeth Loftus en qualité d’experte est intervenue dans plus de 200 procès. Dans Le syndrome des faux souvenirs, elle revient sur ces affaires, où des parents respectables sont accusés d’avoir commis les pires sévices sur leurs enfants, après que ceux-ci ont retrouvé des «souvenirs enfouis». L’idée que la mémoire serait verrouillée à la suite d’un traumatisme est défendue par certains psychologues qui se proposent de «réveiller» ces souvenirs enfouis dans un but thérapeutique.

 

 Des associations d’aide aux victimes d’abus sexuels et d’inceste se sont élevées contre les recherches d’Elizabeth Loftus. Elle le reconnaît elle-même: «Nous n’aimons pas le flou et l’ambiguïté, surtout s’ils touchent à notre propre identité. (…) Moi-même, comme tout le monde, je préfère me tenir sur un passé stable et inamovible, plutôt que sur du sable mouvant (…). Mon travail, qui consiste à étudier la mémoire, a fait de moi une sceptique. »

 

«Vrais et faux souvenir sont exprimés avec une même conviction»

 

Il y a plus de dix ans lorsque vous avez publié «Le syndrome des faux souvenirs» («The Myth of Repressed Memory»), le débat entre les tenants des «souvenirs refoulés» et les sceptiques, dont vous faites partie, faisait rage.

  

Quelle est la situation aujourd’hui?

  

Les médias ont tellement relayé cette controverse et si intensément, que l’intérêt s’est essoufflé. Il y a toujours des cas mais on en parle moins, sauf lorsqu’il s’agit d’affaires vraiment importantes ou que les accusés sont célèbres. On pense donc que le débat est clos, mais il suffit de faire un tour sur les sites des organismes dédiés au syndrome des faux souvenirs pour voir que la polémique perdure.

  

Vous avez été et êtes encore l’objet de critiques parfois violentes de milieux féministes, mais aussi des défenseurs des enfants abusés qui vous accusent de faire peu de cas des souffrances de ces victimes.

 

Comment vous défendez-vous?

  

J’ai une profonde compassion pour les vraies victimes de souffrances dans leur enfance. Mais j’ai aussi de la compassion pour les familles qui se retrouvent détruites après avoir été l’objet de fausses accusations. Tout le monde ne comprend pas cette position. Dans un avion, un jour une femme m’a frappée avec un journal… C’était il y a déjà quelques années. Aujourd’hui, on m’envoie de temps à autre un mail ou un courrier désagréable.

 

Vous êtes sollicitée dans les tribunaux comme experte dans le cas où des personnes se retrouvent accusées d’abus sexuels par leurs enfants sur la base d’une dénonciation tardive suite à la résurgence d’un souvenir dit «refoulé». Vos recherches ont montré que la mémoire était malléable et que certains psychothérapeutes étaient habiles à faire «remonter» ces souvenirs.

  

Comment faites-vous la différence entre un «faux» et un «vrai» souvenir?

  

Le vrai et le faux souvenir sont très semblables. Les deux sont exprimés avec autant de conviction, de détails et d’émotion. Sans une corroboration indépendante, il n’y a pas de moyen infaillible de distinguer le vrai du faux.

 

Vous-même, n’avez-vous jamais craint d’être manipulée par des accusés d’abus ou d’inceste qui trouveraient dans votre présence à leur procès un gage de leur innocence, alors qu’en réalité ils sont coupables?

 

Qu’un coupable puisse se servir de la science de la mémoire pour réfuter une accusation avérée m’est une idée désagréable. Même si cela peut arriver, nous ne devons pas renoncer à tenter de disculper les innocents et confondre les coupables.

 

Doutez-vous parfois de l’innocence d’un accusé et comment gérez-vous cette situation?

 

Cela est arrivé une fois. J’étais convaincue que certains délits mineurs avaient probablement été commis. Mais j’avais de gros doutes quant aux accusations graves d’abus et de rituels sataniques qui étaient avancés. Ce n’est pas mon rôle de dire si un souvenir est véridique ou non. Je suis là seulement pour informer qu’il peut y avoir des explications alternatives à ce souvenir.

 

Dans votre ouvrage publié en 1994, vous avouez être submergée par les demandes d’aide, de parents qui se disent injustement accusés. Est-ce encore le cas aujourd’hui?

 

Je reçois toujours beaucoup de demandes d’aide, mais il y a désormais des associations vers lesquelles ces personnes peuvent se tourner. 

 

Comment votre propre expérience d’avoir été abusée enfant influence-t-elle vos recherches, ou non?

 

Je pense que cela n’influence pas mon travail. Ce n’était là qu’un épisode désagréable de ma vie, parmi d’autres. Certains événements ont été beaucoup plus pénibles, comme la mort de ma mère.

 

Sur quoi travaillez-vous actuellement?

  

Je m’intéresse à ces questions: quelles sont les personnes qui seraient plus susceptibles d’avoir des souvenirs déformés et quelles sont celles qui se montrent plus résistantes?
Les faux souvenirs résultant d’un abus dont vous auriez été victime, sont-ils identiques ou différents des faux souvenirs issus de l’abus dont vous auriez été l’auteur? Ce dernier cas survenant lorsqu’il y a de faux aveux.

 

Un nombre de plus en plus important d’enfants se retrouvent dans une situation d’otage quand la séparation de leurs parents se transforme en guerre familiale. Victimes d’un conflit de loyauté insupportable, ils peuvent être amenés à proférer des fausses allégations à l’encontre du parent rejeté, pour soutenir la cause du parent ravisseur qui les maintient sous son emprise. Ces fausses allégations deviennent très rapidement des « vrai faux souvenirs » pour ces enfants prisonniers du piège de l’aliénation parentale.

Les « faux souvenirs » concernent généralement des adultes de 30-40 ans trompés par des thérapeutes qui travaillent sur la base de souvenirs refoulés de prétendus abus sexuels subis par les patients dans leur petite enfance.

Les « fausses allégations » dans un contexte d’aliénation parentale concernent des enfants mineurs qui sont amenés à accuser de façon mensongère l’un de leur parent de maltraitance ou d’abus sexuels, lors de séparation parentale très conflictuelle.

Elisabeth Loftus, le syndrome des faux souvenirs

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Butiner toute une vie durant ...

9 Juillet 2020, 10:48am

Publié par Grégoire.

Butiner toute une vie durant ...

 

On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir beaucoup vu de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela.

Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient.

Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge

 

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Il répandit l’intensité de son amour en se répandant lui-même comme de l’eau… (9)

5 Juillet 2020, 04:29am

Publié par Grégoire.

Il répandit l’intensité de son amour en se répandant lui-même comme de l’eau… (9)

Jésus dit : « C’est achevé » et inclinant la tête, il remit l’Esprit.

 

Jésus ne nous a pas aimé comme un héros Grec. Il ne s’est pas livré et ne nous a pas donné l’Esprit Saint du haut de sa force. Il s’est livré à nous dans l’impuissante apparence à faire quelque chose pour nous. Il n’y a rien qui fait moins quelque chose pour moi qu’un ami qui se laisse crucifier pour moi. Il sauve le monde dans une inefficacité totale, dans un complet non-résultat, dans un échec rarement atteint.

 

C’est pour un homme, accepter qu’il ne peut aimer que comme un pauvre incapable, et qu’en même temps ça ne le dispense pas pour autant de se donner. L’état de l’homme en état de pauvreté consentie dans l’amour, met la femme face au mystère de Jésus livré. Cette pauvreté acceptée, à laquelle il n’y peut rien malgré toute la bonne volonté du monde; et bien cette pauvreté dans l’amour, c’est vivre dans sa chair ce qu’est le Fils vers le Père. C’est l’état de disposition parfait pour agir dans la personne de l’esprit saint : en mendiant d’amour, pauvre, sans aucun ayant droit. 

 

Et tout les efforts de la terre pour aimer davantage n’auront comme fruit que d’être davantage lucide sur cette incapacité à pâtir gratuitement d’un autre, à vivre à cause de l’autre. L’amour est toujours l’effet en nous de celui qui nous attire et réclame de vivre donc à cause de lui. 

Et là c’est difficile pour la femme d’accepter que l’homme est et sera toujours incompétent dans l’amour. Parce que dès les origines, l’homme ne lui a pas été donné pour être compétent, mais pour être cette fragilité qui va la désarçonner. Et les femmes ont un moyen de ne pas se laisser désarçonner, c’et de traiter la fragilité de l’homme maternellement.

 

Or Jésus à la croix n’est plus un tout petit. Il est dans la fragilité d’un homme mur. Même si sa petitesse est plus radicale que celle d’un enfant qui vient de naitre. Ça va encore un homme fragile comme un enfant, là une femme s’en occupe comme une mère. Mais un homme fragile comme homme, là une femme ne sait plus quoi faire.

 

Et c’est donc en recevant Jésus crucifié, dans cet état d’extrême fragilité, sans défense, sans aucune explication que cette vie nouvelle se déverse en nous et nous rend fécond de la vie de Dieu. Parce que bizarrement à la résurrection Jésus a toujours les marques de la crucifixion ! Pour bien nous montrer que cette fragilité extrême vécue à la croix, est au-delà de la souffrance vécue, de la violence qu’il porte et dont il se sert pour dire jusqu’au bout comment est son coeur pour le Père et pour nous, dans quel état de vulnérabilité il se trouve en nous étant livré.

 

Ce n’est qu’en apprenant à recevoir Dieu dans la fragilité du Christ que l’homme peut apparaitre aux yeux de la femme sous un tout autre regard. Comme étant plus un cadeau dans sa fragilité consentie que dans les qualités qu’on rêverait qu’il ait, qu’il n’a pas et qu’il n’aura jamais. 

 

Recevoir et vivre sous la motion de l’Esprit Divin, réclame la décision de se soumettre à la fragilité de l’homme et non à son pouvoir. C’est même en quelque sorte plus facile de se soumettre à son pouvoir. C’est plus facile parce que pour tout un chacun le rapport dialectique, d’opposition, de lutte est plus facile que de laisser la bonté gratuite, aveugle, naïve couler l’incompétence abyssale de celui qui sous un autre rapport manifeste l’assurance  protectrice, le pouvoir et la force.

Et la bonne nouvelle qu’apporte Jésus est dans le fait que nous sommes fait fragile, et que dans cette fragilité peut jaillir quelque chose qui n’est pas dans notre prolongement.

 

Alors que 90% des sociétés sont basées sur la domination de l’homme dans l’espace public et visible, et la manipulation de la femme dans l’espace privé, c’est à dire la maitrise de l’homme par sa fragilité. Et là, c’est précisément ce qui rend le couple imperméable à la présence de Dieu. Parce que ce n’est pour l’homme que dans le consentement humble à sa fragilité et à sa pauvreté, qui permet à Dieu de le confier à la femme, comme quelque chose du Christ à la croix. Être servante de cette vie qui se manifeste dans le crucifié, c’est d’abord en accueillant cette fragilité de l’homme qui essaye d’aimer mais qui ne sait pas, et qui finalement peut faire une chose : se livrer. A défaut de savoir aimer ou même de savoir ce qu’il faut faire, il peut se livrer.

à suivre ...

Grégoire +

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