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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

J’arrive où je suis étranger

16 Mai 2015, 06:28am

Publié par Grégoire.

J’arrive où je suis étranger

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger
Un jour tu passes la frontière
D’où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu’importe et qu’importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon
Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l’enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux
Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus
Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d’antan
Tomber la poussière du temps
C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on corroie
C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux
O mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
A l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées
Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

Aragon

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La poésie

15 Mai 2015, 06:25am

Publié par Grégoire.

La poésie

Si la poésie existe, elle ne sert à rien, elle le sait, cela l'arrange, car elle déteste le statut des vainqueurs, leurs monuments d'airain, leurs grands noms dans l'histoire, leurs plaques en avenues. La poésie aime les sentiers perdus, les chemins de traverse, la poésie est nomade, elle ne sédentarise pas ses idées, elle les sculpte au jour le jour comme un enfant fait d'un morceau d'écorce le plus beau et le plus libre des voiliers ... / ... 

Jean-Marc Le Bihan

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Si je pouvais de nouveau vivre ma vie,

14 Mai 2015, 06:21am

Publié par Grégoire.

Si je pouvais de nouveau vivre ma vie,

Si je pouvais de nouveau vivre ma vie,
dans la prochaine je tâcherais de commettre plus d’erreurs.
Je ne chercherais pas à être aussi parfait, je me relaxerais plus.
Je serais plus bête que je ne l’ai été,
en fait je prendrais très peu de choses au sérieux.
Je mènerais une vie moins hygiénique.
Je courrais plus de risques,
je voyagerais plus,
je contemplerais plus de crépuscules,
j’escaladerais plus de montagnes, je nagerais dans plus de rivières.
J’irais dans plus de lieux où je ne suis jamais allé,
je mangerais plus de crèmes glacées et moins de fèves,
j’aurais plus de problèmes réels et moins d’imaginaires.

J’ai été, moi, l’une de ces personnes qui vivent sagement
et pleinement chaque minute de leur vie ;
bien sûr, j’ai eu des moments de joie.
Mais si je pouvais revenir en arrière, j’essaierais
de n’avoir que de bons moments.

Au cas où vous ne le sauriez pas, c’est de cela qu’est faite la vie,
seulement de moments ; ne laisse pas le présent t’échapper.

J’étais, moi, de ceux qui jamais
ne se déplacent sans un thermomètre,
un bol d’eau chaude,
un parapluie et un parachute ;
si je pouvais revivre ma vie, je voyagerais plus léger.

Si je pouvais revivre ma vie
je commencerais d’aller pieds nus au début
du printemps
et pieds nus je continuerais jusqu’au bout de l’automne.
Je ferais plus de tours de manège,
je contemplerais plus d’aurores,
et je jouerais avec plus d’enfants,
si j’avais encore une fois la vie devant moi.

Mais voyez-vous, j’ai 85 ans…
et je sais que je me meurs.

Instants, Jose Luis Borgès

Si je pouvais de nouveau vivre ma vie,
dans la prochaine je tâcherais de commettre plus d’erreurs.
Je ne chercherais pas à être aussi parfait, je me relaxerais plus.
Je serais plus bête que je ne l’ai été,
en fait je prendrais très peu de choses au sérieux.
Je mènerais une vie moins hygiénique.
Je courrais plus de risques,
je voyagerais plus,
je contemplerais plus de crépuscules,
j’escaladerais plus de montagnes, je nagerais dans plus de rivières.
J’irais dans plus de lieux où je ne suis jamais allé,
je mangerais plus de crèmes glacées et moins de fèves,
j’aurais plus de problèmes réels et moins d’imaginaires.

J’ai été, moi, l’une de ces personnes qui vivent sagement
et pleinement chaque minute de leur vie ;
bien sûr, j’ai eu des moments de joie.
Mais si je pouvais revenir en arrière,

j’essaierais de n’avoir que de bons moments.

Au cas où vous ne le sauriez pas, c’est de cela qu’est faite la vie,
seulement de moments ; ne laisse pas le présent t’échapper.

J’étais, moi, de ceux qui jamais
ne se déplacent sans un thermomètre,
un bol d’eau chaude,
un parapluie et un parachute ;
si je pouvais revivre ma vie, je voyagerais plus léger.

Si je pouvais revivre ma vie
je commencerais d’aller pieds nus au début
du printemps
et pieds nus je continuerais jusqu’au bout de l’automne.
Je ferais plus de tours de manège,
je contemplerais plus d’aurores,
et je jouerais avec plus d’enfants,
si j’avais encore une fois la vie devant moi.

Mais voyez-vous, j’ai 85 ans…
et je sais que je me meurs.

Instants, Jose Luis Borgès

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Un regard humain

13 Mai 2015, 06:20am

Publié par Grégoire.

Un regard humain

Le monde est terrible, ces temps-ci. Beaucoup y trouvent juste de quoi survivre et il faudra bien qu’un jour les puissants payent pour ce qu’ils font aux faibles. Une vengeance ? Non, surtout pas de vengeance. Plutôt la joie convalescente d’une vie où plus personne ne sera considéré en fonction de sa place dans la société. Regard devant regard. Parole devant parole. Et c’est tout. Et rien d’autre. Et comme les puissants ne lâcheront jamais rien, il faudra le leur prendre. Leur prendre quoi, leur argent ? Non, l’argent signe leur maladie. L’argent est leur maladie. Il faudra leur arracher ce dont ils sont le plus avares : un regard délivré de tout mépris. Un regard humain, simplement. Ce « simplement » est complexe. C’est à cela que je pense aujourd’hui devant la page où je m’apprête à noter de petites choses – un ciel bleu pâle avec des restes de gris, des arbres roux, des lumières à foison, un léger vent doux. Mais les petites choses ne sont peut-être pas si petites. Cela se voit en peinture : une nature morte – des fruits sur la table – vibre parfois des bruits du monde alentour, elle entre en lutte avec cette rumeur infernale pour imposer sa note pure. Ses armes, ce sont des fruits peints et une table peinte. La beauté est une manière de résister au monde, de tenir devant lui et d’opposer à sa fureur une patience active. Mes fruits et ma table, ce sont les mots.

Christian Bobin, Autoportrait au radiateur

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Rodolphe Burger, un phénomène...

12 Mai 2015, 06:00am

Publié par Grégoire.

Rodolphe Burger, un phénomène...
Rodolphe Burger, un phénomène...

 

« La musique, le son en général, ce n'est peut-être que cela, de part en part : une mise en circulation, ad libitum. Ça circule entre les musiciens, entre les musiciens et le public, à la vitesse de l'électricité qui parcourt nos veines. » R. Burger

A force d'arpenter les chemins du son, le chanteur-guitariste Rodolphe Burger est aujourd'hui l'un des grands voyageurs du rock français, et l'un des plus prolifiques. Son univers musical, nourri des expériences les plus diverses, entretenu par des rencontres à première vue improbables, s'apparente à une galaxie en constante expansion. Entre rock mutant, boucles de mélancolie obsessionnelles, effluves de jazz, électronique acide ou lunaire et poésie contemporaine, impossible de ranger son œuvre dans une seule boîte. Et ça tombe bien : Rodolphe ne veut pas de ça. En bon globe-trotter, il a choisi l'itinéraire bis, empruntant sans relâche les sentiers de traverse : le but du voyage n'est jamais la destination, mais le voyage lui-même. « I'm a passenger, and I ride and I ride... » : pas un hasard si Rodolphe a fait siennes les paroles de la chanson d'Iggy Pop, maintes fois reprise par lui...

Né en 1957 à Colmar, Rodolphe Burger joue du rock dès son plus jeune âge. Après être devenu professeur de philosophie au début des années 80, il reprend le fil de la musique électrique au sein du collectif Dernière Bande, matrice du groupe-culte Kat Onoma dont Rodolphe est le maître d'œuvre, au chant et à la guitare radioactive. De 1986 à sa séparation dix-huit ans plus tard, ce fleuron du rock français cultive sur sept albums une musique obsédante, subtilement imprégnée de blues tendu, de jazz en clair-obscur, de folk urbain et de post-punk ombrageux. Entre os et muscle, entre chien et loup. Une musique racée, définitivement.

Concert solo chant/guitare

Rodolphe Burger, chanteur à la voix profonde, guitariste voyageur, rocker penseur revient à Mons fêter la 10ème de City Sonic. Après avoir revisité récemment le meilleur du Velvet Underground en live et sur disque, l'ex leader de Katonoma sera sur scène cette fois en solo, toujours aussi charismatique et énergétique.

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Un rien décide de tout...

11 Mai 2015, 06:03am

Publié par Grégoire.

Un rien décide de tout...

"Quelques mots pleins d'ombre peuvent changer une vie. Un rien peut vous donner à votre vie, un rien peut vous en enlever. Un rien décide de tout.
[François] traîne. Il passe le temps. Quoi d'autre. La guerre ne le tente plus, le commerce ne l'attire pas. Or ce sont là les deux activités principales de l'homme sur terre, deux manières sûres d étendre son nom bien au delà de soi. Tuer sans être tué, gagner sans perdre: ces deux occupations dominent la vie. Le lien amoureux n'en est qu'une variante. Le lien amoureux est lien de guerre et de commerce entre les sexes. Ou plus exactement; il n'y a pas de lien amoureux parce qu'il n y a pas d'amour. Il n'y a pas d'amour parce que il n'y a que de l'amertume - amertume de n'être pas tout au monde (...).
Et lui François ne dit plus rien. Il chante toujours. Il chante de plus en plus.(...) il espère à présent une jouissance plus grande que celle d 'être jeune et adoré sur terre. Les semaines passent. Les fêtes se suivent et se ressemblent. Il s' en mêle encore mais, comme on dit, il n y est plus. On peut très bien faire une chose sans y être. On peut même passer le clair de sa vie, parler, travailler, aimer, sans y être jamais. 
Enfin un jour, un tendre jour de l'été 1205, il fait préparer un banquet plus somptueux encore qu' à l'ordinaire, enchanté, fastueux- le dernier du genre. Ainsi se sépare-t-il des siens, dans les nuées d'une fête, tournant vers eux son visage le plus clair, le corps déjà plus qu'à demi engagé dans la nuit.
Il ne déserte pas les noces pour se couvrir de cendres. Il ne va pas de la rosée des corps de jeunes filles à la pluie des gargouilles de cathédrales. Ce n'est pas du monde qu'il sort, c'est de lui.
Il va là où le chant ne manque jamais de souffle, là où le monde n'est plus qu une seule note élémentaire tenue infiniment, une seule corde de lumière vibrant éternellement en tout, partout."
Christian Bobin, 
Le Très-Bas .

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L’amour est un roi sans puissance, nu, faible, pauvre...

10 Mai 2015, 06:30am

Publié par Grégoire.

Dieu est devenu presque insupportable pour la plupart des gens car ils en ont souvent une représentation très imaginative (souvent véhiculée par des 'croyants' crispés dans leur auto-satisfaction); on trouve ainsi à son propos toutes les idoles possibles: "Le tout-puissant, le moralisant, le juge, le puritain, l'incolore, l'inodore et sans passions, le liturgico-maniaque, le très-loin caché dans les cieux, l'indifférent..."

Dieu est devenu presque insupportable pour la plupart des gens car ils en ont souvent une représentation très imaginative (souvent véhiculée par des 'croyants' crispés dans leur auto-satisfaction); on trouve ainsi à son propos toutes les idoles possibles: "Le tout-puissant, le moralisant, le juge, le puritain, l'incolore, l'inodore et sans passions, le liturgico-maniaque, le très-loin caché dans les cieux, l'indifférent..."

" Il ne parle pas pour attirer sur lui une poussière d’amour. Ce qu’il veut, ce n’est pas pour lui qu’il le veut. Ce qu’il veut, c’est que nous nous supportions de vivre ensemble. Il ne dit pas: aimez-moi. Il dit: aimez-vous. Il y a un abîme entre ces deux paroles. Il est d’un côté de l’abîme et nous restons de l’autre. C’est peut-être le seul homme qui ait jamais vraiment parlé, brisé les liens de la parole et de la séduction, de l’amour et de la plainte. C'est un homme qui va de la louange à la désaffection et de la désaffection à la mort, toujours allant, toujours marchant. Il ne fait pas de l’indifférence une vertu.

Un jour il crie, un autre jour il pleure. Il traverse tout le registre de l’humain, la grande gamme émotive, si radicalement homme qu’il touche au dieu par les racines. Il est doux et abrupt. Il brise, il brûle et il réconforte. La bonté est en lui comme une matière chimiquement pure, un diamant. Son esprit est légèrement absent, et ce rien d’absence est sa manière d’être attentif à tout. 

Il dit qu’il est la vérité. C’est la parole qui est la plus humble qui soit. L’orgueil, ce serait de dire: la vérité, je l’ai. Je la détiens, je l’ai mise dans l’écrin d’une formule. La vérité n’est pas une idée mais une présence.

Rien n’est présent que l’amour. La vérité, il l’est par son souffle, par sa voix, par sa manière amoureuse de contredire les lois de pesanteur, sans y prendre garde. Que des millions d’hommes se soient nourris de son nom, qu’ils aient peint son visage avec de l’or, fait retentir sa parole sous des coupoles de marbre, cela ne prouve rien quant à la vérité de cet homme. On ne peut accorder crédit à sa parole en raison de la puissance historique qui en est sortie: sa parole n’est vraie que d’être désarmée. Sa puissance à lui, c’est d’être sans puissance, nu, faible, pauvre---mis à nu par son amour, affaibli par son amour, appauvri par son amour.

Telle est la figure du plus grand roi d’humanité, du seul souverain qui ait jamais appelé ses sujets un à un, à voix basse de nourrice. Le monde ne pouvait l’entendre. Le monde n’entend que là où il y a un peu de bruit et de puissance. L’amour est un roi sans puissance, dieu est un homme qui marche bien au-delà de la tombée du jour.

Christian Bobin, l'homme qui marche.

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Soufi, mon amour...

9 Mai 2015, 06:07am

Publié par Grégoire.

Fille d’une diplomate turque, Elif Shafak est née à Strasbourg en 1971. Elle a passé son adolescence en Espagne avant de revenir en Turquie. Une oeuvre magnifique d'intelligence, imprégnée de la sagesse musulmane soufi.

Fille d’une diplomate turque, Elif Shafak est née à Strasbourg en 1971. Elle a passé son adolescence en Espagne avant de revenir en Turquie. Une oeuvre magnifique d'intelligence, imprégnée de la sagesse musulmane soufi.

Extraits:

" Si nous sommes la même personne avant et après avoir aimé, cela signifie que nous n'avons pas suffisamment aimé. 

Est, ouest, sud ou nord, il n'y a pas de différence. Peu importe votre destination, assurez-vous seulement de faire de chaque voyage un voyage intérieur. Si vous voyagez intérieurement, vous parcourrez le monde entier et au-delà. 

Si tu veux changer la manière dont les autres te traitent, tu dois d'abord changer la manière dont tu te traites. Tant que tu n'apprends pas à t'aimer, pleinement et sincèrement tu ne pourras jamais être aimée. Quand tu arriveras à ce stade, sois pourtant reconnaissante de chaque épine que les autres pourront jeter sur toi. C'est le signe que bientôt tu recevras une pluie de roses. 
Y a-t-il un moyen de comprendre ce que signifie l'amour sans d'abord devenir celui qui aime ?

En réfléchissant à ses problèmes en ce dernier jour de mai, Ella fit une chose qu'elle n'avait pas faite depuis très longtemps : elle pria. Elle demanda à Dieu, soit de lui fournir un amour qui absorberait tout son être, soit de la rendre assez forte et indifférente pour ne pas souffrir de l'absence d'amour dans sa vie (...) L'amour s'empara d'Ella aussi brusquement qu'une pierre soudain jetée dans le lac tranquille de sa vie.

C'est toujours la même chose. Quand on dit la vérité, on vous déteste. Plus vous parlez d'amour, plus on vous hait. 
Ce doit être un immense soulagement, et une échappatoire facile, de penser que le diable est toujours hors de nous. 

Tout l'univers est contenu dans un seul être humain : toi. Tout ce que tu vois autour de toi, y compris les choses que tu n'aimes guère, y compris les gens que tu méprises ou détestes, est présent en toi à divers degrés. (...) Si tu parviens à te connaitre totalement, si tu peux affronter honnêtement et durement à la fois tes côtés sombres et tes côtés lumineux, tu arriveras à une forme suprême de conscience. "

 

 

Critique:

Ella atteint la quarantaine lorsqu’un événement apparemment anodin va radicalement bouleverser le lac sans ride de sa vie. On peut dire de la vie d’Ella qu’elle est une véritable vitrine où l’on peut admirer la vie de la parfaite épouse et mère au foyer : Aisance matérielle, famille unie, stabilité conjugale, considération sociale, rien ne manque au tableau de l’existence d’Ella. Rien, si ce n’est ce qui donne à tout cela sens et valeur : l’amour. Car cette vie, Ella ne la vit pas, elle la regarde, elle aussi, de l’extérieur. Ce qui lui permettra de briser la vitre qui la tient à distance de sa vie lui advient par l’entremise d’une proposition de travail en tant que lectrice pour une agence littéraire de Boston. Son premier contrat consiste à fournir un rapport détaillé à propos d’un livre écrit par un romancier inconnu dont le sujet touche la figure historique du très grand poète persan Djelal Al-dîn Rûmi et de l’amour sans égal qui le lia à Shams de Tabriz. A la lecture de ce roman Ella apprendra l’amour, et mieux encore, le rencontrera « en chair et en os ». Mais cette métamorphose, cette naissance à l’amour, comme toute naissance digne de ce nom, ne doit-elle pas payer son tribut de douleur ?

Que l’amour métamorphose notre existence en faisant éclore, de la chrysalide que nous sommes, le papillon que nous avons à être, telle est la leçon que Elif Shafak, l’auteure de « Soufi, mon amour », veut nous faire partager à travers l’expérience de son héroïne Ella qui, au beau milieu de son chemin de vie, trouvera le moyen de recentrer son existence en ordonnant désormais la boussole de son cœur à l’orient magnétique de l’amour. « Rien de nouveau sous le soleil » nous dira-t-on ! La singularité de ce roman tient d’une part à sa construction, dans la mesure où l’histoire réelle ne nous apparaît que sous la figure du roman alors que ce qui est romancé nous est donné comme réel, par où l’on voit que l’amour brouille les frontières entre le rêve et la réalité en donnant à l’un le visage de l’autre, et d’autre part à son message fondamental, à savoir la redéfinition de l’amour dispensée par le soufisme.

On le sait depuis Platon, les livres n’ont pas de destinataire déterminé. Il arrive pourtant que des livres vous choisissent et que leurs lettres vous soient envoyées en plein cœur comme les flèches du carquois de Cupidon. C’est ce qui arriva à Ella, l’héroïne du roman de « Soufi, mon amour », qui, en lisant ce roman dans le roman que constitue « Doux blasphème », s’est sentie visée. Elif Shafak démontre ainsi que seul l’amour peut percer à la fois le tunnel de la fiction, de l’espace et du temps pour ressortir intact à l’autre bout de l’histoire où patiente notre âme. Notre existence, à l’instar de celle d’Ella, stationne jusqu’à ce que l’emporte le courant de l’amour. Car « l’amour est l’eau de la vie ».

Par delà l’astucieuse présentation du soufisme à travers les quarante règles de sagesse égrenées au fil du roman « doux blasphème », ce roman dans le roman, loin d’être un enfoncement dans les replis sans fin de la fiction, narre l’histoire réelle de l’amour de Djelal Al-dîn Rûmi pour Shams de Tabriz et montre à quel point l’amour, se jouant des époques et des codes, n’a ni âge ni raison. Mais pourquoi l’emboîtement d’un roman dans un roman ? Tout se passe comme si la présentation et la contemplation de l’amour requerrait le voile doublé de la fiction. Comme si, plus exactement, l’histoire authentique ne se révélait à nous, lecteurs réels, qu’après avoir traversé l’univers fantasmatique du récit romanesque. La raison de tout cela, est que l’amour est la plus grande force qui soit dans l’univers et, de même qu’il est nécessaire pour pouvoir contempler le soleil de ne le voir qu’indirectement à la faveur de son reflet dans l’eau, il convient, pour contempler l’amour, de l’admirer à la faveur de son reflet dans l’eau lustrale de la légende. Car l’amour c’est aussi le feu. Et si « l’amour est l’eau de la vie », « un être aimé est une âme de feu ». C’est pourquoi seul celui qui aime, c’est-à-dire qui ne se contente pas de contempler l’amour mais le vit, peut accomplir le miracle qui fait « différemment tourner l’univers » lorsque « le feu aime l’eau ». Elif Shafak signe là un très beau roman qui nous rappelle que l’amour exige un intermédiaire, un mortel, et que l’idéalisation de l’aimé, ce doux blasphème, est le signe de l’infinie bonté divine en même temps que de notre finitude.

Hervé Bonnet. L'express.

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Retour à l'amour...

8 Mai 2015, 06:17am

Publié par Grégoire.

Retour à l'amour...

 

"Accorder à l'amour la première place. Dans tout. En affaires comme ailleurs. Vous êtes en affaires pour répandre l'amour. Votre salon de coiffure devrait répandre l'amour. Votre agence devrait répandre l'amour. Votre vie devrait répandre l'amour. La clé de la réussite professionnelle, c'est de se rendre compte qu'elle n'est pas distincte du reste de la vie, mais une extension de votre moi le plus fondamental. Et votre moi le plus fondamental est amour. (...) La question à se poser est celle ci : "quoi que je fasse, comment dois je le faire ? " et la réponse est : "avec gentillesse". (...) Ce que j'ai subi, ce contre quoi j'ai vu d'autres se débattre n'est pas un argument contre le pouvoir de l' amour. Je vois également à quel point je résiste à l expérience de l' amour , quand il me semble plus important de retenir un grief que de m'en défaire. Tout un monde s'est bâti sur la peur. le système de la peur ne sera pas démantelé en une fraction de seconde. nous pouvons travailler sur nous mêmes à chaque instant de notre vie. Le monde se guérit par des pensées d 'amour, une pensée à la fois. Mère Téresa dit qu'il n’existait pas de grandes actions, juste des petites actions accomplies avec un grand amour. (..) ce n'est pas l'amour que nous n'avons pas reçu dans le passé qui nous handicape, mais bien l'amour que nous ne donnons pas dans le présent". 

Marianne Williamson; Un retour à l’amour

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Sauvagerie vitale...

7 Mai 2015, 06:12am

Publié par Grégoire.

Sauvagerie vitale...

 

Une religion c’est quelqu’un qui nous tire par la manche, pour nous rappeler que notre vie est plus grande que ce que nous en faisons. Ce geste enfantin – tirer la manche de l’adulte aveuglé par ses soucis pour attirer son attention sur quelque chose d’émerveillant – ce geste est accompli par le Christ, par Mahomet ou par les mystiques juifs. Les trois religions du Livre sont là pour nous sortir du sommeil de nos volontés, de nos savoirs ou de nos conforts. L’un, le christianisme, rappelle que Dieu a le visage du premier venu. L’autre, l’islam, sans se lasser rappelle qu’il n’y a de Dieu que Dieu. Le troisième, avec le Talmud, rappelle que le sens de nos vies est toujours à déchiffrer, toujours en avant, à venir. Il y a aussi le bouddhisme qui donne à l’ouverture d’un lotus la lumière irradiée d’un matin du monde. Ces religions sont inusables. Elles seront là encore dans cinquante ou mille ans. Elles ne pourraient disparaître que si leur travail n’avait plus de raison d’être, se trouvait terminé. Or nous serons toujours vaniteux, impatients, distraits : nous aurons toujours besoin de leurs piqûres de rappel. Mais elles ne sont pas le plus décisif pour le sort de la vie. Ce qui compte c’est le spirituel, et le spirituel c’est le noyau sauvage, la pudeur affolée dont les religions ne sont qu’une piètre traduction, un apprivoisement. L’esprit c’est le vent, les rafales de vent sur les dunes des phrases des livres saints. La grande, l’unique liberté. On voit passer l’esprit dans les yeux en flammes de quelques gitans, de quelques poètes, de nombreuses personnes simples et ignorées du monde, dont le rayonnement dans l’invisible est plus fort que celui d’une étoile à son apogée. Dans vingt ans, dans cinquante ans, je ne sais ce qui demeurera de cette sauvagerie vitale. Les visages d’aujourd’hui sont recouverts de plastique. Les gestes meurent de se vouloir efficaces. La gratuité et la fantaisie s’enfuient du monde. Or Dieu logeait en elles incognito. Personne ne veut mourir et c’est normal. Pour ne pas mourir on cherche à étendre son nom par la gloire, on élargit ses bras jusqu’à serrer une montagne d’or. On veut ce qui est précieux. On croit que ce qui est précieux est ce qui est isolé au sommet d’une gloire, d’une force, de la tour d’une banque. Mais on se trompe. Le plus précieux est ce qui est faible, pauvre, banal, ce qui, soulevé par un regard d’amour, ne connaît pas la mort.

Christian Bobin, le monde des religions.

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Trilogie: l'amour, le couple, ses idéologies, ses faux rêves, ses luttes...

6 Mai 2015, 06:03am

Publié par frGrégoire.

Trilogie: l'amour, le couple, ses idéologies, ses faux rêves, ses luttes...
Trilogie: l'amour, le couple, ses idéologies, ses faux rêves, ses luttes...
Trilogie: l'amour, le couple, ses idéologies, ses faux rêves, ses luttes...

Before sunrise: Jeune américain de passage en Europe, Jesse aborde Céline, étudiante française, dans un train entre Budapest et Vienne. A Vienne, il lui demande de descendre pour l'accompagner dans une visite de la ville pendant les 14 heures qui le séparent du décollage de son avion pour les Etats-Unis. Amusée, peut-être séduite, Céline accepte.

Un drame romantique simple, léger et sincère, avec une belle qualité d’écriture et une vérité des dialogues. Une romance sans artifices qui doit également beaucoup à ses deux acteurs principaux, Ethan Hawke et Julie Delpy. 

 

Before sunset: Neuf ans auparavant, Jesse et Céline se sont rencontrés par hasard à Vienne, et ont passé une nuit ensemble dans les rues désertes de la ville. En se séparant, quatorze heures plus tard, ils s'étaient promis de se revoir six mois après. Aujourd'hui, il se retrouvent à Paris alors que Jesse est venu présenter son nouveau roman. Ils passent l'après-midi ensemble dans des cafés, des parcs et sur les quais de la Seine, retrouvant instantanément leur ancienne complicité. Comme lors de leur première rencontre, ils ont énormément de choses à se raconter...

Before Sunset est plus qu'une petite comédie romantique [...]. C'est un objet étrange, fragile, désarmant, un hybride qui mixe la comédie romantique avec la tragédie amoureuse [...]. Film au charme atypique qui ne craint pas de jouer sur tous les registres.

 

Before Midnight: Une île grecque, une villa magnifique, en plein mois d’août. Céline, son mari Jesse et leurs deux filles passent leurs vacances chez des amis. On se promène, on partage des repas arrosés, on refait le monde. La veille du retour à Paris, surprise : les amis offrent au couple une nuit dans un hôtel de charme, sans les enfants. Les conditions sont idylliques mais les vieilles rancoeurs remontent à la surface et la soirée en amoureux tourne vite au règlement de comptes. Céline et Jesse seront-ils encore ensemble le matin de leur départ ?

Cinéaste au charme unique, qui déjoue avec grâce les pièges de la futilité et de la comédie romantique, Linklater, au lieu d'épuiser son filon, le creuse, l'épure. C'est parfois long et ennuyeux comme une dispute à la maison, mais le plus souvent intelligent et profond. La mise en scène (...) se donne les allures de la liberté et de l'improvisation. (...) C'est au contraire très écrit. Texte nourri, dense et brûlant.

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L’humain est un visage en clairière, ouvert, fraternel, sensible

5 Mai 2015, 05:56am

Publié par Grégoire.

L’humain est un visage en clairière, ouvert, fraternel, sensible

Chère Julie Cadilhac,

Les questions que vous m’envoyez sont tombées sur mon crâne comme une grêle. J’ai d’abord pensé me mettre à l’abri sous un silence, puis je me suis dit qu’il était plus juste de vous écrire cette lettre inspirée par vos questions mais non captive d’elles.

Par où commencer. Par ceci peut-être : je ne sais pas pourquoi j’écris. Je sais juste que je ne peux faire autrement. Un premier mot lancé sur la page blanche – et c’est l’infini qui arrive à toute allure. J’ai une joie d’ogre à écrire. Le langage est un verre de cristal. J’aime le son qu’il rend lorsque je le heurte du bruit des doigts. Les mots sont la vibration heureuse du silence. Ecrire rafraîchit les atomes de l’air, ouvre le cœur comme au matin de Pâques. Pardonnez-moi de ne parler que par images. Je suis incapable de répondre raisonnablement à des questions sur cette manière d’écrire. Je ne peux pas, comprenez-le aller plus loin que la phrase imprimée : la commenter serait l’étouffer. Somme toute, je fais confiance au lecteur. Il en saura plus que moi, simplement en me lisant. Et peut-être découvrira-t-il aussi quelque chose de lui, dans le miroir du papier blanc.

Vous me dîtes que mon regard sur le monde est pessimiste. Je ne le crois pas. Le constat est simple et nous le faisons tous dans le secret de nos lassitudes : l’humain s’éloigne du monde à bas bruit. L’humain est comme une bête sauvage et douce, blessée par nos manières. Elle se tient de plus en plus à l’écart de nos terribles réjouissances – et elle a bien raison.

Ce que j’appelle l’humain est un visage en clairière, ouvert, fraternel, sensible. Ce visage est la seule preuve admissible de Dieu. Nos sociétés sont si possédées par le rien de l’argent et de la puissance, que le visage de l’humain – de Dieu aussi bien – baisse désormais les paupières. Une nuit monte de ces yeux baissés, qui ne veulent plus nous regarder. Est-ce du pessimisme que de parler ainsi ? Non, sûrement pas. Il n’y a qu’une seule chance de vivre, et c’est de regarder ce qui vient, en face. Ecrire est cet essai de voir ce qui existe, le terrible comme le doux. Parfois, quand on le regarde longtemps en silence, le terrible se met à fleurir. Les fleurs sont des propositions du néant. Oui, même le néant aspire à la lumière, au coloré et au clair.

Le bleu dont parle mon livre, est ce que je vois de plus réel dans le monde. Ce n’est pas une consolation. C’est la vérité maltraitée par nous : vivre est une splendeur. Les religions en parlent mal. Il faudrait revenir à la distinction du spirituel et du religieux. Elle est simple à exprimer : le spirituel c’est l’homme qui marche sur les eaux, sans même y penser. Le religieux c’est le même homme à qui on a coulé les deux pieds dans le béton.

Mais je reviens au monde : nos techniques ont supprimé le temps, en supprimant le temps, elles suppriment le cœur. Le cœur a besoin de de lenteur, de secret, d’attention, de patience – toutes matières qui sont aujourd’hui plus rares que l’or, et enfouies bien plus profondément. Les livres, certains livres, ressuscitent ce que le monde dans son inconscience allègre efface.

Les livres en papier et les lettres manuscrites ne sont pas du passé : ils sont l’avenir. Par eux la lumière concrète reviendra dans un monde que les écrans bleutés enténèbrent en douceur. Je ne sais qui lira cette lettre si vous la publiez. A cette personne sans visage connu – et pour que son visage s’éclaire, prenne forme et grâce, je recommanderai, la lecture des féeriques récits de Jean Grosjean. On peut dire de lui ce qu’il dit d’Abraham : sa science était de ne pas savoir.  Cette phrase n’est-elle pas une belle fin pour cette lettre ? Merci d’avoir eu la patience de me lire.

Amicalement, 

Christian Bobin

 

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La solitude nous amène vers la plus simple lumière

4 Mai 2015, 05:51am

Publié par Grégoire.

La solitude nous amène vers la plus simple lumière

 

J’étais perdu, comme souvent. Les chemins pour se perdre sont innombrables. Ils mènent tous à la clairière des visions. J’allais sur les Champs-Elysées. Les hommes d’affaires sont des enfants avec des cartables en or. Ils connaissent la poésie mieux que les poètes. Ils la connaissent pour la détruire au bas de leurs contrats et dans les entrailles de chacune de leurs décisions. Les vitrines rasées de près ne reflétaient que des têtes brillant d’une santé féroce. Un pauvre ou un simple d’esprit ne laissent aucune trace sur les miroirs des magasins de luxe. Je traversais avec ennui un courant d’air de vitres et de pavés. Et le miracle a éclaté : sur une centaine de mètres, trois mendiants. Le désespoir était leur routine. J’ai vu une passante réveiller chacun d’eux, serrer leur mains, leur parler. J’ai vu les visages fripés, maigres, cette chair lasse de survivre s’allumer comme une ampoule, donnant dix mille fois plus de lumière que les décorations de l’avenue à Noël. La parole qui ne veut ni convaincre ni changer quoi que ce soit rayonne comme un soleil.

La passante a disparu. Les trois visages continuaient de flamber. Ils étaient les bornes éclairées du divin plantées sur cent mètres. La lumière était montée à leurs yeux comme le vin dans un verre qu’on remplit. Sans le sentiment éphémère d’être perdu, je n’aurais rien vu de ce soubassement lumineux des ténèbres, de ces roses de feu qui fleurissent entre les lignes  de force du monde (…)

La vie n’est pas le monde. La vie est éternelle. Le monde passe et aurait depuis longtemps roulé aux abîmes si des porteurs ne le retenaient au bord du gouffre.

Christian Bobin, La grande vie.

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Le visage amoureux est visage des hauteurs

3 Mai 2015, 06:05am

Publié par Grégoire.

Le visage amoureux est visage des hauteurs

"Une fatigue qui atteint les lumières, avant de me gagner. J'écris des phrases longues, lisses, enveloppantes. Dans la douceur d une langue, je cherche un peu de cette clarté qui consume les amants, dans leur chambre. C'est même chose que d'aimer ou d'écrire. C'est toujours se soumettre à la clair nudité d'un silence. C'est toujours s'effacer.

Je ne saurais vous dire la jouissance que me donne votre corps, lorsque vous me l'abandonnez. Aucun langage ne la recueille. Aucun regard ne la contient. Les amants éprouvent, sans le comprendre, ce qu 'est l'éternité: elle se confond avec la faiblesse qui précipite leur souffle.
Elle obscurcit leur sang et fait la nuit autour d'eux, comme il arrive dans une souffrance, lorsqu'une flamme élance les chairs les plus tendres. La jouissance engendre un savoir sans équivalence sur l'éternel: elle révèle en nous bien trop d'enfance et de douleur pour que mourir, jamais en vienne à bout. Les mains sur la peau touchent l'âme à vif. Elles en sentent la palpitation. Elles en devinent le trouble. Mais rien, non, rien n'égale en volupté la contemplation de votre visage: un fin mélange de plaisir et de détresse recouvre ses traits comme si- pendant quelques instants- vous n'étiez plus personne. Comme si vous ne possédiez plus rien, ayant par avance tout perdu: votre sang, votre nom, et jusqu'au souvenir de cette perte. En vous regardant, j'apprends ce que c'est qu'un visage et qu'il s'ouvre dans la grâce d'une offrande. En vous regardant, je me souviens du monde et combien il est sombre, monotone et sans air. Le visage amoureux est visage des hauteurs. Il est exposé aux poussières des saisons, aux passages des étoiles. Il est rendu à sa substance première, celle du vent qui passe et tourmente les feuillages. Tout peut se lire en lui. Il baigne dans cette impudeur qui est la force extrême de l' innocence, et sa matière est si fine que la moindre parole l'agite infiniment. Le visage amoureux est visage du profond et du clair. Il revient du lointain, de ce temps où l'enfance était chassée de nos traits, comme on renvoie dans sa mansarde une servante malhabile. Il est fait de cette pureté en nous, que rien n'entame."
Christian Bobin, Souveraineté du vide.

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Epuisés...? Ecrasés...? Devant un mur...?

2 Mai 2015, 05:27am

Publié par Grégoire.

https://www.facebook.com/linepuisableestanotreporte

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FESTIVAL D'AVIGNON 2015

"L’inépuisable est à notre porte, il est là, il est partout. Je le vois aussi dans le métro. Le plus fascinant à Paris, ce sont les visages. Il y en a autant que de champignons dans le sous-bois. Et il y a des milliers d’espèces de champignons… Dans le métro, les gens ne le savent pas, mais ils sont magnifiques. Parfois, ils ont des visages de livres fermés, mais un livre fermé, on peut l’ouvrir.

Je pense que le bateau coule et en même temps, je suis confiant. Il y a quelque chose d’invincible dans l’humain. Malheureusement l’humain s’éloigne ces temps-ci.  L’humain est enlevé même des visages et des regards, mais cela ne peut pas ne pas revenir parce que, tôt ou tard, vous avez à faire à l’inconnu d’aimer, à l’inconnu de mourir, à l’inconnu de perdre quelqu’un ; à des joies, à des amours, à des épreuves qui sont la base même de la vie et devant lesquelles vous vous redécouvrez. Et ce n’est pas uniquement des choses malheureuses, mais la simplicité de l’humain est inaltérable. Elle est recouverte, parfois même détruite, mais elle peut renaître. A tout moment.» 

Christian Bobin

 

Ce spectacle est une suite de textes qui se tiennent par eux-mêmes, comme des tableaux lumineux, sources de force et d'éspérance, de réalisme et d'humour, autour de thèmes difficiles :
- la vie quotidienne et ses journées pâteuses, lourdes... nos choix, nos médiocrités, l'illusion d'un salut politique...
- La question de la mort, surtout celle d'un enfant... qui tombe sur nous comme une pierre dans un étang...
- et enfin la vie spirituelle, l'amour, ce qu'on appelle la foi, et... ce qu'on appelle 'Dieu'.
et y dévoiler comment: "L'inépuisable est là: dans le quotidien, mais aussi dans la mort et dans la vie spirituelle..."
3 thèmes difficiles, mais portés par une mise en scène (costume coloré et musique) qui veut accentuer cette note légère, poétique des textes lumineux et inépuisables de Bobin.

 

" Vous donnez de la joie ! Je vous ai vu et je sais que votre visage, vos mains, tout votre corps rendra à mes phrases l'énigme et même la dureté dont elles ont besoin..."

Christian Bobin à Grégoire Plus.

 

En tournée dès Octobre 2015. Réservez dès maintenant votre soirée !

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Soulages... La vraie lumière ne vient que par illuminations

1 Mai 2015, 06:07am

Publié par Grégoire.

Soulages... La vraie lumière ne vient que par illuminations

S'il y a un sale passage après la mort, ce doit être l'entrée du musée de Montpellier. Invité pour une lecture, cueilli à la gare, conduit dans une chambre d'hôtel dont les hautes boiseries sombres semblent sculptées au couteau comme ces horloges suisses d'où jaillit toutes les heures un coucou survolté, j'ai trois heures à brûler avant la rencontre. Découvrant une notice sur le musée et les tableaux de Soulages qu'il abrite, je ressors de l'hôtel et marche sous le bleu. Le musée a un museau sans histoire, harmonieux, posé, genre partita de Bach. Un pas à l'intérieur et je me vois perdu, assailli par les angles noirs et blancs peints au sol. Le hall, immense, est vide et caverneux comme un tombeau pillé.

Je ne serais pas étonné qu'on me demande de laisser mon âme au vestiaire. On m'explique le sens de la visite. J'écoute si attentivement que je ne comprends rien. Je vais au hasard. Et voilà. En haut du ciel, dernier étage, les peintures de Soulages. 

Ce qu'on voit nous change. Ce qu'on voit nous révèle, nous baptise, nous donne notre vrai nom. Je suis un enfant dans une buanderie, devant des draps noirs mis à sécher sur une corde. Les tableaux sont de grandes bêtes vivantes allongées, un peu engourdies d'être là. Une lumière d'or blanc bat leurs flancs. Leur souffle est lourd, lent, imbibé de silence. Je ne sais quoi faire devant elles qui ruminent les herbes noires de l'éternel. Montpellier a disparu, engloutie par la paix fabuleuse de ces toiles bien plus sûrement que par une inondation.  Une paix massive arrive comme devant un calvaire d'or. La vision de Soulages est plus puissante que la mort, elle l'arrête comme jadis on arrêtait un vampire avec une croix. Ce noir charpente mon cerveau, y tend ses poutres maîtresses dont le deuil n'est qu'apparent : le noir est l'éclair d'un sabre de cérémonie, une décapitation qui ouvre le bal des lumières. Ces oeuvres appellent le grand air, leurs falaises réclament un vent furieux. Je ne suis pas devant l'oeuvre d'un contemporain mais devant le plus archaïque des peintres. Ses peintures sont des maisons zen, les trois quarts d'une maison zen dont le spectateur fait le quart restant. Un gardien noir en costume noir arpente la salle, mains dans le dos, martyr d'un temps sans aiguilles. Nous sommes seuls au milieu des bêtes divines préhistoriques dont le cuir goudronné est suant de lumière.

 

Je vais vers l'autre humain, irrésistiblement. Je lui demande ce qu'il pense de ces peintures.

"Nous n'avons pas le droit de donner notre avis, monsieur." Comme j'insiste, le malheureux bredouille : "Nous sommes aussi des humains, nous pensons, nous sentons, même s'il nous est interdit de dire ce que nous pensons des peintures de ce musée." Je le quitte pour ne pas le tourmenter davantage. Je passe devant une dernière peinture dont les stries noires, huilées, donnent à voir le rideau de fer baissé du magasin de dieu. Le soir une femme me dit que son enfant aime Soulages depuis qu'il a trois ans et qu'elle ne sait pas pourquoi. A peine plus âgé, Soulages peint tout en noir un paysage sous la neige. Je comprends l'enfant qui est devant moi, je comprends celui qu'a été Soulages, et je ne peux rien expliquer. Expliquer n'éclaire jamais. La vraie lumière ne vient que par illuminations, explosions intérieures, non décidables. 

La nuit, la mort et les gardiens de musée ont la même façon de venir vers nous et nous dire qu'on va bientôt fermer. Je reprends le chemin de l'hôtel. Les platanes de Montpellier soulèvent la coupe de mon crâne jusqu'à la Voie lactée grésillante d'étoiles blanches, magique de brûlures blanches sur un irréfutable fond noir. Je rentre dans mon horloge suisse et m'endors en pensant comme chaque soir que le plus beau est à venir.

Christian Bobin.

 

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Devance tous les adieux

30 Avril 2015, 21:34pm

Publié par Grégoire.

Devance tous les adieux

 

Devance tous les adieux, comme s’ils étaient

derrière toi, ainsi que l’hiver qui justement s’éloigne.

Car parmi les hivers il en est un si long

qu’en hivernant ton cœur aura surmonté tout.

 

Le titre de ce livre est tiré d’un poème de  Rainer Maria Rilkle.

Un fils raconte le suicide de son père, il se remémore surtout l’homme et le père qu’il fut,  sa vie de mal être, son cheminement vers la lumière,  livre des fragments de sa vie  et de leur vie commune.

Ce n’est pas romancé, Ivy Edelstein a attendu trente années pour  pouvoir revenir vers l’instant où son père  a trouvé l’apaisement  alors que lui-même comprenait, impuissant qu’il allait se donner la mort.

Étonnamment  aucun pathos ne plombe le texte, Ivy Edelstein, d’une voix sobre et pure  brosse le portrait de son père, relate des faits, des gestes, des attitudes, son chagrin d’enfant impuissant et parfois rancunier  face à ce père, homme faible, homme fort,  déjà ailleurs et pourtant si présent, dévasté par le départ de sa femme et la folie du monde.

[….Il faut  remercier nos morts pour les questions qu’ils posent … Je peux dire que tu étais effacé, violent, attentionné. Je peux dire que tu étais courageux, intelligent. Je peux dire que tu étais grand, mince, brun, que tu parlais lentement et ne posais jamais de questions gênantes, que tu détestais la bière mais pas le vin, que tu ne parlais jamais de Dieu mais le priait tous les vendredis soir, que tu aimais les enfants, les oiseaux et que tu pouvais regarder un champ de blé ou de maïs assez longtemps mais que tu n’aimais pas les couchers de soleil car ils te rappelaient ton Algérie disparue. Je crois pouvoir affirmer que tu ne faisais jamais de projet et que je ne t’ai jamais vu courir pour de vrai. Je peux dire tout cela et je n’aurais rien dit de toi. …] 

Devance tous les adieux est un tout petit livre qui fait du bien à l’âme. Une vie ne s’achève pas au dernier souffle mais dans l’oubli et l’indifférence. Ivy Edelstein nous rappelle que la mémoire est un lieu de repos et de résurrection pour les disparus chers à nos cœur.

Nous avons tous un père, conclut l’écrivain. Oui… et même si notre père n’a jamais exprimé l’envie d’en finir, c’est une des raisons de lire ce joli texte universel, au plus proche de l’authenticité et de l’énigme  de  l’amour filial.

Devance tous les adieux, Ivy Edelstein, 108 pages, Points Vivre, 8,70 €.

 

"Lire ce livre est peu à peu ressentir la joie de tout bon travail - et quel meilleur travail que celui de la résurrection ?" Christian Bobin. 

 

Morceaux choisis

"Le suicide est une conversion forcenée à Dieu."

"Désormais, je n'aurai plus que des bonheurs enrobés de peine."

"L'été est une saison sans état d'âme. Aux malheureux, elle exige un paiement comptant."

"Un père est un petit dieu qui se débat."

"Père et fils n'ont rien à voir ensemble, c'est pour cela qu'ils se ressemblent."

"Il faut faire en sorte que le ciel pèse son juste poids sur nos épaules."

"Dieu répare tout et tout le monde s'en fiche."

"Maintenant que tu es couché sous terre, tu l'es tellement, mon père."

"Rien n'est à comprendre, tout est à pardonner."

"Prier, c'est demander à être aimé sans condition."

"La mort des enfants est la seule faute de Dieu."

"Dieu est si invisible que nous en trouvons les preuves partout."

"Cet être sans parole n'en finit pas de me parler."

"La peine d'un enfant est une peine incroyablement précise. On pleure exactement sur ce qui nous fait de la peine. Ensuite en grandissant, on pleure toujours à côté."

"Le seul livre que mon père ait lu est la Bible. Il a lu le seul livre qui ouvre les portes du ciel et il a ainsi lu tous les livres du monde."

"La patience, c'est l'angoisse qui sait enfin respirer."

"Il faut du courage pour se tuer. Les religions ne condamnent rien, ce sont les hommes qui condamnent."

"On est l'enfant de son père, pas de son époque."

"Chaque père qui meurt est un soleil qui descend derrière la mer."

"Chaque homme créé un royaume en mourant."

" Parfois je m’installais près de lui comme on s’assoit près d’une cheminée pour entendre ces craquements du bois dans le feu qui nous disent de ne pas nous inquiéter. "

"L'écume de la vague parfumée des senteurs de l'enfance ne déferlera jamais, mais j'aime la vie plus que tout, comme je t'aime papa."

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Parler, hurler, dénoncer, agir ...

30 Avril 2015, 06:48am

Publié par Fr Greg.

Parler, hurler, dénoncer, agir ...
Parler, hurler, dénoncer, agir ...

à l'heure où les chrétiens célèbrent le vendredi Saint, il est bon de s'interroger vraiment sur ce mystère, pour sortir des schémas tout tracés, des idées ou des imaginaires bien pieux mais idéalistes...

Aussi, pourquoi Jésus a-t-il vécu son don dans un sacrifice sanglant, inhumain...? à quoi cela sert-il? Pourquoi ce scandal qui continue dans des êtres humains? Pour payer quoi? Pour acquérir quoi? Alors que Dieu semble ne plus vouloir de sacrifice, Jésus trouve le moyen de se donner au Père et à nous dans un acte ignominieux...pour-quoi? à quoi cela sert-il? En quoi l'amour a-t-il besoin du mal pour se manifester, se donner, se révéler? Quand on voit les déviances spirituelles, puritaines, soi-disant pieuse que cela a engendré: a quoi la Croix sert-elle? Pourquoi ces misères humaine? Le bien réclame-t-il ainsi le mal pour aller au bout de lui-même? Pour nous dire combien sont terrrrrribles nos "péchés" ? Pour nous éduquer? Pour la gratuité de l’amour ? Pour…quoi? à quoi cela sert-il? Pourquoi ces retards dans l'amour? Pour ces blessures constantes? Pourquoi tant d'innocent qui ne pourront être pleinement eux-mêmes? Pourquoi toutes ces luttes? Dieu serait-il sans force face au mal?

Car si "Tout est achevé" comme il le dit à la Croix, alors il ne devrait plus y avoir de souffrance, plus de mal, plus d'innocent qui patissent, plus d'injustice, plus de puissants, plus d'arrogants et d'orgeuilleux, plus cette continuation du sacrifice gratuit et inutile du Christ dans tout ceux qui vivent encore sur terre...

car c'est la seule et unique raison de la souffrance sur la terre: la continuation de la croix du Christ dans les hommes et femmes vivant sur terre... la continuation de la blessure du coté: cette blessure inutile, vaine apparement... Dieu pourrait faire que tout cela ne soit plus... mais il le laisse continuer... pas pour nous éduquer, pas pour nous faire grandir dans l'amour, pas pour acquérir quelque chose... tout cela serait des raisons encore trop humaine... alors POURQUOI? Pourquoi un sacrifice pour réaliser un amour? Alors que Dieu semblait en avoir fini avec les sacrifices de l'ancienne alliance... Pourquoi cette mort sanglante? c'est la seule et unique question qui doit nous habiter, nous dévorer, nous perforer, nous mettre à terre...

fr Grégoire.

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Être une présence amoureuse au monde...

29 Avril 2015, 12:34pm

Publié par Grégoire.

Être une présence amoureuse au monde...

 

Il y a une épaisseur entre la vie et nous. Nous pouvons la nommer fatigue, crainte, pensée, ambition, nous pouvons bien lui donner tous les noms-ils seront tous justes, mais le seul qui convient pleinement c’est : nous-mêmes. Ce qui se tient entre notre vie et nous comme un obstacle c’est nous-mêmes, cet épaississement de nous-mêmes dans nous-mêmes que nous considérons comme une preuve de maturité, une certitude d’existence. Il nous manque d’aller dans notre vie comme si nous n ‘y étions plus, avec cette souplesse du chat entre les hautes herbes, ou avec ce fin sourire de l’amoureuse devant son cœur cambriolé.

Il faudrait accomplir toutes choses et même les plus ordinaires, surtout les plus ordinaires-ouvrir une porte, écrire une lettre, tendre une main -avec le plus grand soin et l’attention la plus vive, comme si le sort du monde et le cours des étoiles en dépendaient, et d’ailleurs il est vrai que le sort du monde et le cours des étoiles en dépendent.

Christian Bobin,  « L’Enchantement simple »

 

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Ce que j’ai pour vous aujourd’hui

28 Avril 2015, 06:30am

Publié par Grégoire.

Ce que j’ai pour vous aujourd’hui

 

Ce que j’ai pour vous aujourd’hui, c’est presque rien, un échantillon tombé de la boîte à couture d’un ange. C’est aussi fin qu’une brise qui ride un étang pendant quelques secondes. Difficile de l’attraper. Voilà : il s’agit d’un arc-en-ciel. Du bleu, du jaune, du vert, des couleurs faibles sur le papier de l’air, un dessin convalescent en forme d’arche, de pont. C’est là et ce n’est pas là, vous comprenez ? Quelque chose apparaît et disparaît en même temps. Un soupçon coloré. Une énigme limpide. Toute la vie a forme d’arc-en-ciel, n’est-ce pas : elle est là et en même temps elle n’est pas là. La pluie s’éloignait après avoir couvert le ciel de son écriture régulière. Personne mieux qu’elle ne parle du soleil. Quand je veux voir une chose, pour bien la voir je regarde son contraire. La pluie venait de partir quand j’ai surpris au-dessus de l’avenue cette moitié d’arc-en-ciel. Le restant se perdait dans un ciel brouillé. Je sais bien qu’il se trouve des savants pour expliquer ce que c’est, un arc-en-ciel. Je sais bien. Mais ce n’est pas avec du savoir qu’on voit ce qu’on appelle la vie. C’est avec le cœur, avec l’émerveillement de ce qui est là, sous nos yeux, et dont l’éternité tient à la vibration de son effacement prochain. Cette aquarelle dans le ciel mouillé au-dessus de la ville, on aurait dit l’haleine d’un ange architecte, une buée d’hortensia aux lèvres d’un saint expirant. C’était proche et lointain comme le sourire d’un mort. J’en étais assommé de calme. Un tissu flottait dans le ciel, le bout d’une robe transparente portée par un ange, et l’ange n’était rien, et rien n’existait – ni l’ange, ni le ciel. Uniquement ce tissu, ce pont lancé entre rien et rien, cette passerelle sur le vide aux planches bleues, jaunes, vertes. C’était, ce dessin sur le papier millimétré de l’air, une revanche de la vie : le faible, le léger, l’allusif et le tendre, tout ce que le monde détruit revenait en gloire dans le ciel ému. Le plus beau, sans doute, c’était que ça ne servait à rien. Oui, c’était ça le plus beau : une féerie inutile. Rien à acheter. Rien à vendre. Quel repos pour nos cerveaux sur lesquels, chaque matin, le monde colle ses affiches d’entrée en guerre ! Je n’ai pas bougé. J’étais content. On est toujours bête quand on est content. On est toujours intelligent quand on est bête. Une intelligence me venait. Quelque chose me regardait sans yeux. Tout mon sang me quittait pour nourrir l’apparition pâle. Et puis ça a passé. La merveille n’insiste jamais. Ce qu’elle a à dire est sans bruit. Parfois j’ouvre un livre, j’en lis très lentement une page et je vois un arc-en-ciel miniature trembler un instant au-dessus du papier. Le ciel n’est pas l’unique lieu des prodiges. Quelque chose se rappelle à nous de loin en loin. Quelque chose ou quelqu’un mais ce serait le faire fuir que de le nommer. Non ?

Christian Bobin

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Testament

27 Avril 2015, 06:19am

Publié par Grégoire.

Testament

 

Oh la merveilleuse vie crucifiée des épouvantails ! Leurs bras grands ouverts, leur chapeau troué par les balles du soleil, leur indifférence aux modes et aux déluges ! Un idéal de vie et d’écriture. Jean-Baptiste Chassignet écrit à 22 ans Le Mépris de la vie et consolation contre la mort. Il naît à la fin du XVIe siècle. Ronsard est passé par là, et Agrippa d’Aubigné, et Montaigne. Le premier crachant des roses, le deuxième cherchant son âme dans le feu, le troisième se contentant de sourire. Et d’autres, tous armés de cette langue furieuse si apte à dire le plus tendre de la vie. Quelques jours avant de mourir Jean- Baptiste Chassignet fait son testament. Il n’y a pas de plus grand poème qu’un testament. Le réel y passe en veste de marbre. Plus de faux-semblants. Juste l’argent et l’amour – l’argent mesurant l’amour au centime près. Il demande que son corps soit inhumé auprès de celui de sa femme, dans une chapelle, sous l’orgue. Auparavant on prélèvera son cœur. Il ira à Besançon, dans une autre église où sa mère repose. Les parents sont des fantômes qui entrent en nous de leur vivant et nous possèdent. Son âme, il la recommande à tous les saints du paradis : qu’ils fassent leur travail de lumière. Et quant à cet excrément de l’âme – l’argent – il en fait un partage simple et net. Quelques pièces pour ses nombreux enfants. Deux seulement seront choyés : sa petite Gasparine qui lui cause du souci pour « son hébétude et la faiblesse de son cerveau ». Son fils chéri entre tous qui porte même nom et prénom que lui, Jean-Baptiste Chassignet. Maintenant tout le monde a roulé dans la fosse, les siècles ont passé et je lis un livre aussi beau que ce chemin dans la forêt où, devant la lumière d’une branche cassée net, j’ai vu Dieu rallumer son mégot. La lecture est une pratique si étrange. Elle ne disparaîtra sans doute jamais. Il y aura toujours deux mains pour accueillir un peu de langage, quelqu’un pour s’éloigner de la tribu et regarder les étoiles dans le ciel, admirer les dessins qu’elles font. Nous sommes mangés par les vers de notre vivant. La pensée, l’angoisse, les projets, l’argent, ce sont les vers qui entrent dans notre cœur et qui le rongent. Tomber amoureux, lire un poème, écrire une vision, c’est demander asile à l’éternel, se retirer vivant du monde. Je connais plus ces gens du XVIe siècle que la factrice qui m’apporte mon courrier le matin. Ils font le même métier qu’elle. Ils m’apportent des nouvelles du combat qui se passe entre les diables et les anges. C’est à l’oreille qu’on reconnaît les anges, à une printanière vibration de l’air quand ils parlent. Le rythme, le souffle et la voix comptent plus que les mots ou le sens. Le long poème de Chassignet, écrit en six mois, fait entrer toutes les armées du ciel dans mon cœur. La parole éblouie est notre dieu à tous – mais comme nous le servons mal ! Les seules prières qui montent au ciel sont les berceuses chantées par les mères au chevet de leur enfant, et les poèmes écrits au gré des siècles par quelques fous furieux.

Christian Bobin.

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Mourir avec cet étonnement des bébés qu'on sort de l'eau

26 Avril 2015, 06:26am

Publié par Grégoire.

Mourir avec cet étonnement des bébés qu'on sort de l'eau

 

Les fous, les lépreux, les hystériques, les aveugles, les muets, les paralytiques : le Christ vient à bout de tous : il n’y a que deux catégories devant lesquelles il échoue et s’impatiente : les imbéciles et les doctes.  Ceux-là ont en commun leur suffisance. Personne, jamais, ne leur fera entendre une chose aussi simple : que l’amour est source de la plus grande intelligence possible. La bêtise et l’esprit de système sont deux endurcissements, deux manières d’éprouver sa puissance sur le monde. Personne, jamais, ne lâche de son plein gré la puissance qu’il a, fût-elle imaginaire.

Christian Bobin, Autoportrait au radiateur

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Lueurs

25 Avril 2015, 06:15am

Publié par Grégoire.

Lueurs

Les vaches dans les prés sont les dernières à rester éclairées. Leur peau lunaire résiste à l’ombre. Par la vitre du train, je vois les Gitans. La vision de leur feu – un buisson ardent – dure une seconde. Une seconde suffit pour que l’ange mette ses yeux dans nos yeux. La noblesse nomade fait ricocher le ciel sur les dents en or. Les caravanes de bois léger tiennent l’éternel captif. Le train s’enfonce dans la nuit. Les vaches rendent les armes, leur innocence bue par le noir. Le feu gitan a bondi dans mon esprit. Il concurrence les étoiles. Un feu dans la campagne : si cela semble de peu d’intérêt, c’est que nos yeux sont mal éduqués. Ou trop. Les fous, les enfants et tous ceux qui sont jetés vivants dans la fournaise du réel savent que la vision du simple, seule, nous sauve. Les mourants aussi le savent, qui pourraient nous apprendre la splendeur d’un verre d’eau que le soleil fracasse. Nous avons assisté à l’avènement d’un monde moderne. À peine apparu, déjà mort-né, il semble indifférent à tout. Il n’aime ni les livres, ni les âmes qui y sont à tout instant menacées de mort. Un feu hante la nuit des âmes. Le décrire est le travail que je m’invente : j’attends des heures qu’un ange arrive, s’assoie à ma place. Et parfois personne ne vient. Je regarde le tremble avec un peu d’envie : je n’écris pas une page sans ratures et lui, des rotatives de son feuillage, fait sortir à chaque seconde mille poèmes impeccables. Le balayeur municipal, avec la gravité d’un méditant, manœuvrait lentement une grande pince au-dessus du caniveau, n’attrapait que les papiers, laissait les feuilles mortes à leur extase de momies. Son visage était tendu vers la perfection. Son soin le protégeait du monde. Il avait deux ailes fluorescentes vertes et jaunes. Les anges ont parfois de drôles de vêtements. Ce que j’appelle une vision, pour un moderne, n’est rien – un peu d’air entre deux battements de cils. Les modernes ont fait de la technique la source jalouse des miracles. J’ai vu une pie sautiller entre des pierres infernalement brillantes. J’ai admiré les ciseaux de ses ailes – deux coups de crayon sur l’air. C’était à Limoges. J’étais mort, je crois. La vision de cette enfant céleste m’a ressuscité. Ce n’était pas la première fois qu’un oiseau me sauvait la vie. Depuis le berceau, mes yeux appellent au secours – et les réponses arrivent. Pour avoir tenu une pivoine entre mes mains, je sais exactement combien pèse le vide rayonnant. Les moineaux, quand ils vont sur terre, procèdent par bonds. Ils dessinent dans l’air de minuscules monts Fuji. Gardez vos miracles, je garde mes riens.

Christian Bobin. 

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Eclaire ce que tu aimes sans toucher à son ombre

24 Avril 2015, 06:02am

Publié par Grégoire.

Eclaire ce que tu aimes sans toucher à son ombre

 

"Les mystiques m'enchantent quand ils vivent d'amour et d'eau pure, non quand ils pensent. On ne peut pas penser quand on est amoureux. On est trop occupé à brûler sa maison. On ne garde aucune pensée pour soi. On les envoie toutes vers l'aimée, comme des colombes, comme des étoiles, comme des rivières. Quand on est amoureux on est ivre.[...] on vide ses poches, on perd son nom. On découvre avec ravissement la certitude de n'être rien."

Christian Bobin, Eloge du rien

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L'attente...

23 Avril 2015, 06:05am

Publié par Grégoire.

L'attente...

" Il n'y a rien dans l'attente, que la vie seule, nue et pauvre. Elle ignore la défaite comme le triomphe, l'amertume comme la puissance. Elle ne sait que la grâce d'un silence sur la terre tendre, sous le ciel calme.

 

Elle nous apprend que l'amour est impossible et que, devant l'impossible, on ne peut réussir ni échouer, seulement maintenir un désir assez pur pour n'être défait par rien."

 

Christian Bobin,  Lettres d'or.

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