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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Réussir sa vie !

26 Décembre 2016, 05:29am

Publié par Grégoire.

Réussir sa vie !

"C'est quoi, réussir sa vie, sinon cela, cet entêtement d'une enfance, cette fidélité simple: ne jamais aller plus loin que ce qui vous enchante à ce jour, à cette heure. " 

Christian Bobin

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Auprès du Frère universel...

25 Décembre 2016, 05:11am

Publié par Grégoire.

Premier plan Mamadou, dernier plan Charles de Foucauld

Premier plan Mamadou, dernier plan Charles de Foucauld

Deux hommes dorment à quelques mètres et à quelques cent ans d’intervalle. Tous deux n’ont pas souhaité reposer là. Le premier avait interdit d’être transporté ailleurs qu’à l’endroit où il mourrait. Sans cercueil, sans monument…le fossé du bordj de Tamanrasset où il tomba et fut recouvert de terre sembla exaucer ses vœux. C’était sans compter sur la raison des hommes qui choisit d’offrir des sépultures dignes ou de décorer ceux qui se sont détournés des honneurs, les ramenant posthumes  dans leur giron. La bienséance finissant par trahir ses dernières volontés,  il repose aujourd’hui dans un sarcophage échoué dans les sables du cimetière désertique d’El Golea.

Le second, enterré dans un linceul, à même le sable a pris la place  que Charles souhaitait, la dernière. Mamadou était migrant. Il aurait pu mourir entre Arlit et Tamanrasset, cimetière à ciel ouvert qui n’offusque pas la raison des hommes. Ou en Méditerranée, qui masque la conscience des hommes. Il aurait pu être l’un des derniers esclaves que l’ermite du désert rachetait au début du XX ème siècle. Il ne fut qu’un esclave du XXI ème siècle, rachetant sa liberté dans la migration.

L’un avait tout et avait tout laissé pour avoir ce qu’il n’avait pas. 

L’autre n’avait rien et avait tout quitté pour avoir ce qu’il n’avait pas. 

Tous deux sont morts au désert, retenus prisonniers, Charles ligoté devant le mur du Bordj qui devait le protéger, Mamadou derrière le mur d'une prison qui devait protéger le monde.

Deux hommes dorment à quelques mètres  et à quelques cent ans d’intervalle.

 

Jean-françois DEBARGUE

 1er décembre 2016

 

Charles de Foucauld voulu vivre – la dernière place auprès de Jésus, la vie fraternelle et l'amour des plus petits. En 1902 il écrit à sa cousine : « Je veux habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans, juifs et idolâtres, à me regarder comme leur frère, le frère universel »

 

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Vivre, un travail d'homme...

24 Décembre 2016, 06:08am

Publié par Grégoire.

Vivre, un travail d'homme...

 

Dire : cette vie est un jardin de roses, c’est mentir.

Dire : cette vie est un champ de ruines, c’est mentir.

Dire : je sais les horreurs de cette vie et je ne me lasserai jamais d’en débusquer les merveilles, c’est faire son travail d’homme et vous le savez bien : ce genre de travail n’est jamais fini. 

 

Bobin-Boubat, Donne moi quelque chose qui ne meurt pas.

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Folie que vivre sans folie...

23 Décembre 2016, 05:03am

Publié par Grégoire.

Folie que vivre sans folie...

" Avec le temps bien des gens lâchent. Ils disparaissent de leur vivant et ne désirent plus que des choses raisonnables. Ils disent : « C’est la vie, c’est comme ça, il y a des choses impossibles, il vaut mieux ne plus en parler. Toi, je m’en souviens. tu n’as jamais rien cédé. 

Finalement, tu as voulu ce que veulent toutes les femmes depuis le premier jour du monde, tu as voulu la liberté et l’amour. C’est impossible ? Oui c’est impossible, et pourtant tu l’as vécu et tu n’as jamais renoncé à le vivre. Cela n’empêchait pas les blessures, les impasses. Même les femmes libres ne sont jamais tout à fait libres. Elles vivent toujours entre deux guerres. "

 

C Bobin, La plus que vive.

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Comment êtes-vous ?

21 Décembre 2016, 05:58am

Publié par Grégoire.

Comment êtes-vous ?

" J’aurais aimé te montrer cette lettre de Dostoïevski que je viens de découvrir : « Savez-vous qu’il y a énormément de gens qui sont malades de leur santé précisément, c’est à dire de leur certitude démesurée d’être des gens normaux ? "

C Bobin, la plus que vive.

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On n'est jamais assez étonné du fait de vivre...

20 Décembre 2016, 05:53am

Publié par Grégoire.

On n'est jamais assez étonné du fait de vivre...

D’où vient votre foi magnifique dans la vie ?

De tout ce qui apporte une très bonne nouvelle, que mes yeux grossiers ont du mal à déchiffrer, mais dont ils reconnaissent la vérité. Le messager peut être un oiseau, la fleur de l’aubépine, la pensée d’une personne disparue, une phrase dans un livre ou un fragment de lumière. Si je cherche une source plus identifiable, je vous dirai : c’est mon père. Mon père était un sage qui ne savait pas qu’il l’était. Ouvrier dans la grande usine du Creusot, il a ensuite pu devenir enseignant de dessin technique. Je suis sans doute son seul échec scolaire ! Mais il m’a instruit comme, je crois, on instruit vraiment, c’est-à-dire par sa présence, par ce qu’il était plus que par ce qu’il disait. Et je l’ai vu grandir comme je continue à le voir grandir au-delà de sa mort car les choses ne s’arrêtent jamais. Il accueillait tout le monde comme si chacun était unique. Il était attentif aux personnes indépendamment de leur costume, de leur richesse, de leur crédit social. Il aimait les gens profondément. Il pensait aussi que le simple fait de vivre suffisait à tout. Il n’était pas quelqu’un d’écriture ou de longue parole. Pour lui, la vie répondait en silence aux questions que nous pouvions lui poser. J’ai senti sur moi le souffle d’une confiance toujours présente, en moi. Et pour lui, pour cet homme, mon père, j’ai une gratitude, une dette que j’ai la joie de voir grandir tous les jours. D’ailleurs pour moi, écrire c’est juste témoigner de ce qu’on a vu, pas plus, pas moins.

Vous parlez souvent de l’ange, une présence familière.

Ce que j’appelle ainsi, ce sont juste les moments les plus subtils de la vie qu’on peut tous connaître. Les anges sont à la pointe de la fleur de la vie, du côté le plus fin, mais parfois aussi piquant. Ils peuvent provoquer un petit retrait si on s’approche trop, mais ce sont des flux de la vie, des passages vitaux très subtils que chacun de nous connaît, comme cette délicatesse qui vient alors aux hommes. Ce que connaissent aussi à merveille les nouveaux-nés, non pas qu’ils soient des anges, mais de leur petite poigne rose ils arrivent à attraper la tunique de Dieu, tant elle est frêle cette main, tant elle est sans prétention. Quelque chose vous parle comme jamais et pourtant ça ne passe pas par des mots. Par exemple en musique, en entrant dans l’intervalle entre deux notes de Bach ou de Mozart : cet intervalle est absolument infini.

Le monde nous habitue à des expériences très grossières, pour des raisons mercantiles on force le bruit, les couleurs, les images, on force l’énergie, la vitalité devient mauvaise, la volonté se durcit. À l’opposé, on peut faire des expériences d’une incroyable finesse. Les anges passeraient là mais sans ressembler à l’imagerie habituelle ou à la peinture très belle d’un Fra Angelico. Ce sont les moments où notre cœur aune délicatesse de dentelle de Bruges, où l’on sent quelque chose d’aussi délicat et étrangement invincible. C’est ainsi que je les vois aujourd’hui. Pour Jean Grosjean, les anges sont des facteurs, ils nous amènent quelque chose, à charge pour nous de savoir le lire.

 

Votre regard plonge au cœur du simple, de l’ordinaire.

En fait c’est le seul bien que nous ayons, tout se trouve là. Je vois ici un verre d’eau sur la table et je ressens la présence incroyable, presque écrasante, de ce verre d’eau parce que

ces choses-là, si pauvres, sont les seules qui seront encore là dans les heures épuisantes. Je me souviens d’un rosier dans le noir d’une nuit d’été et d’être comme tué par son parfum. La vie ordinaire ne cesse de vouloir nous aider. Nous sommes fous de vouloir aller dans le spectaculaire, de croire qu’il faut toute une machinerie pour nous émerveiller. Rien de plus émerveillant que le vivant, que l’éphémère, que l’ordinaire.

 

Une question devant cette critique du monde moderne, vous êtes parfois aussi sévère avec l’institution religieuse. Que diriez-vous pour la défendre ?

Par exemple que sans elle on n’aurait pas les plus beaux textes du monde et grâce aux prêtres, ou aux rabbins – je pense aux trois religions du livre – on peut ajouter le bouddhisme aussi, sans ces hommes il n’y aurait pas ces choses-là. Donc, on peut dire que l’Église est lourde, fautive et essentielle. Parce que qu’est-ce que je saurais moi du Christ si le maître livre qui rapporte ses propos n’avait pas été transmis depuis deux mille ans jusqu’à moi. C’est le travail de l’Église, de nous transmettre les plus beaux textes, la réserve de nourriture essentielle, le pain sans lequel on mourrait de faim, c’est ça l’Église, juste des traces de doigts sur ce livre.

 

Entretiens avec Christian Bobin

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Les âmes usées...

18 Décembre 2016, 05:27am

Publié par Grégoire.

Les âmes usées...

« Des âmes qui semblent usées alors qu'elles ne sont couvertes que par une fine dépression, j'en vois des dizaines quand je traverse la salle commune de la maison de retraite.

Le monde a jeté ces femmes sur une chaise et leur a demandé de ne plus bouger en attendant le camion-poubelle de la mort.

Tel est cette annonciation terrible que ces femmes ont reçues, assises au noir.

Il y a des après midi ou j'ai vu ces recluses assises sur leur chaises de feu. Cette vision ouvre avec force le rideau des apparences et donne sur le ciel incompréhensible.

Au fond du couloir, derrière une porte, une femme a ricané de longues minutes comme un diable. entre deux rafales de mauvais rire elle hurlait son désir de partir.

Je n'ai vraiment commencé à comprendre quelque chose de la vie que lorsque j'ai vu que le mur qui s'élève chaque jour en face de nous est infranchissable."

C Bobin.

 

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Je crois à l'incroyable...

16 Décembre 2016, 05:34am

Publié par Grégoire.

Je crois à l'incroyable...

Je crois à l'incroyable. Je crois à l'incroyable pureté de la douleur et de la joie d'un cœur.

Ce sont des choses extrêmement rares et d'une simplicité à  pleurer; J'ai vu sur le visage de mon père mourant un sourire comme un point de source. Un sourire « immortel » me renverrait aux statues des musées, mais dans ce sourire de mon père était maintenu comme une création du monde. C'est dans sa vie épuisée qu'il a dépensé tout l'or de son sourire en une seconde. Cette vérité souriante qui avait traversé sa vie et dont les ondes se sont non seulement maintenues mais même élargies bien après son recouvrement sous la terre, je crois qu'elle m'attend à la dernière heure. Ce à quoi je crois est toujours lié à un attachement et à une personne. Dans cette croyance, je soutiens quelque chose qui à son tour me soutient, et qui continue à vibrer bien après la disparition des êtres, comme cette lumière d'étoiles qui continue à nous parvenir quand elles sont mortes.

Je ne pourrai jamais plus rien offrir à ces personnes qui sont mortes, mais on continue à faire alliance. L'autre delà auquel je crois, je le vois ici et maintenant, car dans un sens c'est ici que tout a lieu. Cet au-delà avale le temps entier et le dépasse. Et qu'est-ce que cela change si on me prouve demain qu'il n'y a pas de résurrection et que le Christ n'est qu'un sage parmi tant d'autres, même s'il est le plus grand? Eh bien cela ne changerai pas ma vie ni ma manière de voir, parce que cette espérance est tellement collée à moi, elle fait tellement partie de moi, comme la couleur de mes yeux, que je ne pourrai l'enlever sans m'enlever en même temps le souffle et l'âme. Là je suis dans quelque chose de plus immuable que la pierre.

C Bobin, la lumière du monde.

 

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La nuit de l'Iguane

14 Décembre 2016, 05:24am

Publié par Grégoire.

La nuit de l'Iguane

La Nuit de l’iguane

THE NIGHT OF THE IGUANA

réalisé par John Huston

Œuvre de génie ? La carrière tortueuse de John Huston, marquée par des chefs-d’œuvres et de cuisants échecs, en déconcerte plus d’un. Grand amateur de livres, Huston a toujours puisé son inspiration dans la littérature et adapte bon nombre d’auteurs à succès, parmi lesquels Dashiell Hammett, Rudyard Kipling et Herman Melville. Il réalise en 1964 La Nuit de l’iguane d’après une pièce de Tennessee Williams. Ce dernier avait trouvé en Elia Kazan un cinéaste idéal, capable de transposer visuellement les déchirements de ses personnages égarés (Un tramway nommé Désir, Baby Doll). John Huston, quant à lui, met son grain de sable dans les rouages d’un univers tragique et désamorce par l’humour la dimension très symbolique de l’écriture de Williams en y installant une pointe de discordance. Il nous plonge ainsi avec trouble et délice dans l’ambiance faussement exotique d’un Mexique, où chaque gorgée de rhum évoque le goût nostalgique d’une innocence perdue.

Suspendu pour « fornication et conduite indigne », le révérend Lawrence Shannon (Richard Burton) est contraint de quitter l’Église. Répudié de l’autel, il se réfugie tout naturellement dans un... hôtel tenu par Maxine Faulk (Ava Gardner), la veuve d’un de ses amis. Devenu guide touristique (« Visitez le monde de Dieu avec un homme de Dieu »... clame l’annonce publicitaire du voyage organisé !), notre séduisant révérend fait découvrir les joies et les bienfaits de la jungle mexicaine à un groupe de vieilles Américaines. Une lolita délurée (Sue Lyon, la Lolita de Stanley Kubrick), chaperonnée par une vieille fille frustrée (Miss Fellowes), ne reste pas insensible aux charmes du pasteur et tente de le corrompre. Tandis que Shannon subit les menaces et insultes de Miss Fellowes, la vieille puritaine, deux clients atypiques et fauchés – une peintre spirituelle et éthérée (Deborah Kerr) accompagnée de son grand-père, poète nonagénaire – s’installent pour une nuit à l’hôtel.

Les tentations d’un anti-héros

Entre les vapeurs de l’alcool et la moiteur de l’atmosphère de Puerto Vallarta, Shannon est aveuglé. Tout comme le vieux poète Nonno dont les vers scandent et rythment le film jusqu’à l’achèvement de l’ultime élégie : il ressasse, « tel un aveugle qui monte un escalier ne menant à rien ». Et Shannon, que l’on voit dans les premières images du film monter en chaire afin de prêcher, est constamment écartelé entre ce mouvement d’ascension et de chute. Tandis que les yeux du Révérend se détournent sans cesse pour « jeter un regard sur le monde perdu de l’innocence », ceux de la nymphette Charlotte Goodall (Sue Lyon), tentatrice bien peu ingénue pour son jeune âge, se penchent du haut d’un escalier en direction du pasteur : la caméra, en plongée, fixe et guette Shannon. Car Charlotte ne descendra pas pour le rejoindre. Tel l’iguane, elle se glisse dans la chambre du pasteur et attend tapie dans l’ombre qu’il vienne, forcé par son destin, jusqu’à elle. Après être monté en chaire dans les premiers plans du film, Shannon gravit les escaliers, qui le mènent cette fois-ci à la chambre : il y commettra le péché de chair. « Je peux descendre mais remonter, je n’en suis pas si sûr » confesse-t-il à la fin du film, à Maxine (Ava Gardner). Car l’hôtel tenu par Maxine surplombe très symboliquement la jungle mexicaine et domine l’océan. N’en déplaise aux jambes des vieilles touristes américaines, il faut grimper pour y accéder. Maxine, entourée de deux beach boys qui s’agitent au son des maracas, gère cet hôtel aux faux airs de paradis terrestre d’où s’échappent d’enivrants effluves de rhum coco. Dans de telles contrées, le mot « mort » est un exil, c’est un grand plongeon vers la Chine. Et c’est dans ce lieu clos, égaré, presque au bout du monde, que les nœuds du drame se resserrent et que les tensions s’exacerbent.

Entre tragédie et parodie

Bien sûr, les personnages créés par Tennessee Williams sont des êtres esseulés, tiraillés entre leurs questionnements et un Destin qui leur échappe : les conflits à l’œuvre sont passionnels et existentiels, l’espace se restreint, le temps paraît suspendu, les unités de temps et de lieu enchaînent les personnages l’un à l’autre. Il y a bien une série de rouages tragiques qui se mettent en place, car tout est guidé vers un cheminement. « C’est la définition de la tragédie : l’inéluctabilité de la mort. La tragédie, ce n’est pas que le héros meure ou que l’on éprouve de la pitié pour lui ; car cela arrive aussi dans la comédie. La comédie est gouvernée par les accidents qui peuvent faire dériver le cours de l’histoire. Dans la tragédie au contraire, on n’a qu’une conclusion possible » déclare Huston, dans un entretien [1]. Néanmoins, l’art astucieux de Huston s’ancre dans la répétition presque parodique de scènes, d’actes ou de paroles. Le malaise, tout comme la libération que provoque le rire, naissent de l’exacerbation et de l’alternance de tensions hystériques, d’instants de latence : l’on pressent l’inéluctabilité mais l’on ne sait si, le plan suivant, la prochaine ligne de dialogue, vont précipiter l’action dans un basculement dramatique ou provoquer un effet comique. Les deux premières séquences du film illustrent ce phénomène parodique. En un mouvement de caméra, on découvre l’extérieur d’une église. Puis on pénètre à l’intérieur et l’on assiste au sermon du pasteur (celui-ci se trahit pour un « délit » qu’il a commis et accuse les fidèles d’être venus le juger). Secouée par les propos du Révérend, l’assemblée quitte l’église, laissant le pasteur en proie à ses délires de persécution. Puis le générique du film commence. La séquence suivante, située juste après le générique, présente le même mouvement de caméra et détaille de l’extérieur une église. Mais l’appareil s’immobilise sur un homme allongé, dont le visage est recouvert par un journal : le pasteur Shannon, devenu guide, attend les touristes qui visitent le lieu de culte. Une répétition de plans suffit à introduire un personnage complexe, dramatique et profondément cynique. Plus loin, l’une des plus belles séquences du film démontre, elle aussi, ce procédé parodique : dans une paillote sur la plage, la provocante Sue Lyon, cernée par les beach boys, se déhanche sur les rythmes endiablés des maracas, puis se fait sermonner par le gérant qui refuse de la servir et éteint subitement la musique. Hank, le chauffeur du car qui croit gagner les faveurs de la fille en la protégeant, se lance dans un combat effréné contre les deux Mexicains : le gérant rallume le poste, et la lutte devient une sorte de danse burlesque cadencée par les tintements des bouteilles et les frottements de verres. Les déhanchements séducteurs de l’aguicheuse laissent place à un combat qui n’est autre qu’une parodie de danse.

L’érotisme et la mise en scène du corps

On a souvent relevé le caractère misogyne de l’univers et du discours de Tennessee Williams. Lors de cette fameuse nuit, Shannon, ivre, à demi-fou, se retrouve attaché à un hamac. « Je vous croyais asexuée, mais vous êtes devenue une femme parce que vous prenez plaisir à me voir ligoté » dit-il à Hannah. S’ensuit tout un long discours de Shannon sur la femme et son besoin vital d’enchaîner l’homme. À ces propos, Huston réplique par une mise en scène des corps qui traverse certaines séquences, paradoxalement brillantes par leur absence de dialogues. Face au discours cynique d’un Shannon qui définit un détournement de mineur comme le détournement d’un adulte par une mineure, Huston filme avec brio, sans pudeur ni décence le corps de Sue Lyon : se succèdent ainsi, dans la scène de séduction sur la plage, un travelling avant, un gros plan en plongée de son postérieur suivi d’un travelling arrière, puis le plan en contrechamp d’un Mexicain assis à une table. Où se situe l’obscénité alors ? Serait-ce le gros plan d’une paire de fesses ou le contrechamp de l’homme et d’un regard clairement dirigé sur ce qui est à présent hors champ ? Et l’on se prend à admirer Huston dans ces séquences où il met si habilement en scène les corps : à l’image de cette furtive et silencieuse scène dans laquelle une Ava Gardner, férue de ses beach boys vigoureux, mais sensible au charme vénéneux de Richard Burton, s’adonne au bain de minuit ; l’obscurité lumineuse de la mer éclaire les corps qui s’étreignent. Maxine, sur le point d’être engloutie par les ténèbres, rejette subitement ses amants et son corps réapparaît. L’étreinte est filmée comme une lutte, et l’érotisme de la scène se dévoile dans un jeu d’ombre et de lumière, dans le montage de plans filmés en contre-jour enfin, dans le travail de la bande-son : la scène n’est plus scandée par les dialogues mais par les vagues et les bruissements des percussions mexicaines. Sous le malaise et le mal-être, demeure l’émotion au sens étymologique du terme, c’est-à-dire, le mouvement et l’agitation, la vie des êtres bercés par le frémissement des maracas.

 

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la pensée empêche de voir

12 Décembre 2016, 05:15am

Publié par Grégoire.

la pensée empêche de voir

Elle m'appelait, appuyée contre un pommier dans le jardin. D'abord je ne l'ai pas vue. Je pensais à quelque chose et la pensée empêche de voir. Plus des trois quarts de nos vies se passent en somnambule. Nous serrons des mains, nous donnons nos yeux à des lueurs de toutes sortes, et en vérité nous ne voyons rien. Les soucis et les projets sont des paravents devant lesquels nous passons. Nous les longeons, distraits par leurs dessins. La vie est derrière eux. Elle frissonnait au vent frais du matin. Son visage pâle, tragique et doux. Sa robe déchirée comme si pour venir ici elle avait traversé des buissons épineux, couru longtemps jusqu'à s'arrêter là, devant ce pommier, essoufflée. Radieuse. Sa joie renversait les paravents. Pensant à un travail en cours, je m'inquiétais du lendemain. Son apparition me reconduisait à la vie éternelle dont les anges connaissent l'adresse : ici, maintenant. Ses soeurs l'entouraient. Je ne les regardais pas. Elle seule parlait à mon âme avec son âme écorchée. Je suis allé droit vers elle comme vers mon ange - ce qu'elle était sans doute à cet instant. Dans un langage plus sec, dans le langage non-voyant des paravents, on l'aurait nommée : une fleur d'églantier. Certes, c'est ce qu'elle était. Mais elle m'était apparue d'abord comme une reine perdue, la déesse du bref, la sainte de la rosée. Si présente à elle-même qu'elle en devenait presque invisible. L'or de ses étamines grésillait comme un collier de poupée. L'infini baignait de rose l'ourlet de ses pétales. La solitude de nuits sans étoiles l'avait épuisée. Des bandes de pluie s'amusaient à la gifler. Proche de sa fin, elle entrait en moi par ce qu'elle avait de blessé. Demain, après-demain, elle ne serait plus là. Rien n'est là pour nous. Nous croyons lire notre nom sur les paravents, mais ce n'est qu'une ombre, qui passe. Notre âme est une fleur sauvage appuyée à notre chair avant qu'un orage la déchire. Ce qui m'étonnait le plus était l'invraisemblable couleur de la fleur d'églantier : rose comme le souffle d'un ange, son haleine rendue visible pour peu de temps. Une promesse dont on ne pouvait douter. Une lettre comme dans les vieux romans d'amour. Ah, ce rose, ce rose ! La couleur d'une fleur est la manière qu'elle a, propre aux timides, de pousser brutalement son âme en avant d'elle, vers nous. Ce rose entrait effrontément dans ma pensée, la remplaçait même, inscrivait dans mon cerveau quelque chose d'aussi solide qu'une parole sainte - allant dans le même sens déraisonnable. Je le contemplai longtemps puis je revins aux livres, tournant leurs pages, espérant y trouver une clarté aussi convaincante que celle qui peu à peu se retirait du jardin. Les poèmes traversent les murs. Les fantômes ont les joues rosées. Il y a un paradis pour les fleurs, sûrement. 

C Bobin.

 

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L'âme, un linge frais de soleil...

10 Décembre 2016, 05:57am

Publié par Grégoire.

L'âme, un linge frais de soleil...

Tu ouvrirais ce carnet. Tu verrais qu'il y serait question du ciel, de cette part du ciel qui reste en nous, électrisée, nocturne, sauvage, inaliénable. Tu verrais sur le bleu de ces pages la blancheur d'une étoile, qui est celle aussi du sel, du feu. Des mots passeraient sous tes yeux, dans le matin de tes yeux. Un mot comme celui-là: "âme". L'âme. Un linge frais de soleil, amoureusement plié. Un drap d'or pour la couche des amants, liseré de noir, brodé avec les initiales conjointes de l'orage et de l'aurore. Tu lirais encore, plus loin. Vers d'autres mots. Tu lirais les mots précieux, les mots ruisselants, les mots princiers, ceux du désespoir, ceux, les mêmes, de l'espoir. Tu comprendrais alors. Tu comprendrais que dans chacun de ces mots, sur chacune de ces pages, il n'aurait été question que de toi, que de cette merveilleuse coïncidence entre toi et l'amour que j'ai de toi. Entre toi et ces mots qui sont les miens pour te dire. Entre toi et ces mots conçus dans la nuit, engendrés par ce désordre qui suit ton entrée en mon âme et qui la pacifie. Tu comprendrais que tu ne m'as jamais empêché d'écrire. Tu comprendrais que je n'ai jamais écrit que pour toi, même avant de te connaître, même dans le temps, dans l'immensité sombre du temps précédant notre rencontre. Dans ce désert. J'écrivais alors dans l'attente de l'amour, dans l'attente de sa venue, dans l'impossibilité de sa venue. J'écrivais des mots plus orageux que la nuit, plus sombres que la nuit, dans l'espoir de la passer, de défaire la nuit par plus de nuit. A présent j'écris. Dans l'amour, dans la lumière, j'écris. Avec des mots plus lumineux que la lumière, pour passer la lumière, pour atteindre ce qui en elle n'est plus sujet aux éclipses, pour gagner cette clarté que ne désoriente plus la lente rotation des jours. Avec toi j'écris. Avec toi je vois que les mots sont les mêmes. Ceux de la nuit. Ceux du plein jour. Ceux de l'attente de l'amour. Du désespoir. De l'espoir. J'écris dans ce savoir que nous sommes seuls à connaître. Je t'écris. Dans ces carnets mais aussi dans tout ce que j'écris. Tu es présente aussi bien, d'un bout à l'autre présente dans ces textes que j'envoie à Montpellier. Dans cette impossibilité où je suis de parler de toi et qui n'est pas que circonstancielle. Dans cette nuit où tu es en moi, dans cette nuit brûlante où tu es ce qui se confond avec celle d'où viennent les mots, j'écris, je t'écris.

Je t'appelle. Sur ces pages je t’appelle. Dans ces forêts, près de cet étang, sur ces routes, sur ces terres que nos pas en les mesurant portaient à l'infini, je t'appelle.

 

Christian Bobin, L’homme joie (carnet bleu) 

 

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Le regard, c'est l'âme...?

8 Décembre 2016, 05:50am

Publié par Grégoire.

Le regard, c'est l'âme...?

"L'âge d'or est devant nous, dans la transparence d'un regard. Les portes du paradis s'ouvrent comme s'ouvre un visage, sous la puissance lumineuse d'un sourire. Si l'on veut voir le paradis sur terre, il suffit de contempler le visage de l'autre quand un sourire étend ses traits, quand ce visage est baigné - comme dit Verlaine- par le "bonheur d'une paix sans victoire ", quand enfin se suspend cette lutte de chacun contre tous, cette volonté se s'agrandir aux dépens de l'autre ou cette tristesse de diminuer à son profit.

Quand nous ne sommes plus dans l'enfermement ni la conquête, quand nous jouissons  - toujours selon Verlaine - de la lumière "d'être simple sans plus attendre. "C'est ça le paradis. C'est ça l'âge d'or: devant nous comme l'est le visage d'autrui quand ce visage se fait limpide."
C.Bobin, la merveille et l'obscur.

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Arghhh... l'homme utile et persuadé de son utilité...

6 Décembre 2016, 04:53am

Publié par Grégoire.

Arghhh... l'homme utile et persuadé de son utilité...

" C’est le genre d’homme qui peut tout faire, n’étant personne.

Le monde industriel c’est le monde tout entier, une fable noire pour enfants, une mauvaise insomnie dans le jour.

La présence de l’argent y est considérable, autant que celle de Dieu dans les sociétés primitives.
Elle irradie de la même façon. Elle gouverne le mouvement des pensées comme celui des visages...

Ils sont là comme des éboueurs de l’argent, comme des esclaves d’un nouveau genre, des esclaves millionnaires.

Ils ordonnent, ils décident, ils tranchent. 
Ils parlent beaucoup.

La parole est leur matière première. Ils parlent beaucoup mais ce n’est jamais une parole personnelle.
Ils parlent suivant ce qu’ils font, suivant une idée générale de ce qu’il y a à faire dans la vie, une idée apprise.
Ce sont les hommes du sérieux, les hommes sans ombre.

L’éclat de l’argent égalise leurs traits.
On dirait le même homme à chaque fois, la même absence hautaine, la même ruine de toute aventure personnelle, singulière."

Christian Bobin, La part manquante.

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Musique de l'âme...

4 Décembre 2016, 05:43am

Publié par Grégoire.

Ablaye Cissoko descend d'une famille de griots. Il joue de la kora, un instrument à cordes africain, depuis l'âge de huit ans. Cissoko s'installe à Saint-Louis-du-Sénégal en 1985 et forme le groupe Ninki-Nanka. Il joue au sein du Saint-Louis Jazz Orchestra4. La formation, qui compte des musiciens africains et européens, se produit notamment au Festival international de Jazz de Saint-Louis. Durant les années 2000, Ablaye Cissoko enregistre deux albums studio avec le producteur Patrick Faubert. Par la suite, il collabore avec d'autres musiciens, dont le trompettiste allemand Volker Goetze, le musicien marocain Majid Bekkas et le saxophoniste français François Jeanneau. African Jazz Roots, sorti en 2012, est réalisé avec le batteur Simon Goubert. L'année suivante, les musiciens sénégalais de l'ensemble Le Corda Ba participent à l'enregistrement de l'album Mes racines.

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Je suis partisan des bouses de vache

2 Décembre 2016, 05:17am

Publié par Grégoire.

Je suis partisan des bouses de vache

A la maison,  un ange clope au bec, faisait la vaisselle.  Mon père tenait trois verres nettoyés dans sa main et me disait à chaque fois : " Il ne fait surtout pas serrer sinon ça éclate. " L'écriture c'est pareil. Mes mains sont contentes de retrouver les assiettes fleuries, de les ressusciter sous une pluie d'eau chaude et citronnée. Faire la vaisselle est une activité métaphysique qui redonne à un morceau un peu d'éclat du premier matin du monde. Dans les lointains une télévision accomplit sa morne besogne comme un bourreau tranchant sans émotion les têtes divines du silence et du songe. Un train de publicité déchire l'air,  une pluie de miracles tristes s'abat sur le monde,  dont les prophètes sont des créatures jeunes,  lisses,  au sourire millimétré. Nous devons être très malheureux pour engendrer de tels rêves compensatoires. 


Les reliefs du repas glissent dans la poubelle  tandis que dans mon dos les mannequins marchands dressent sur les ondes leur table infernale. L'absence de vérité dans une voix est pire que la fin du monde.  On ne tord pas un rayon de soleil. La vaisselle renaît deux fois par jour. Son mouvement est celui des marées,  une pulsation de l'énigmatique banalité des jours. J'aime faire la vaisselle " à l'ancienne ": à la main.  Les mannequins au masque d'or vantent des choses extraordinaires. On dirait qu'ils ont trouvé un remède contre la mort - mais la mort n'est pas une maladie. 


Un verre de cristal se brise dans l' évier,  un peu de sang perle à mon doigt - un nuage rouge sur ciel de chair, un poème bredouillé du vivant. Les animaux les nuages et les assiettes connaissent le grand heurt de la vie. Leurs mélancolie,  leurs délitements, leurs bords ébréchés en témoignent. Je suis partisan des bouses de vache,  des livres en papier et de la vaisselle faite main. Je n'ai rien vu de vrai que la vie blessée, rougie de maladresse. 


C.Bobin, L'homme-joie

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La gueule de l'ami !

30 Novembre 2016, 05:00am

Publié par Grégoire.

La gueule de l'ami !

Plus je vieillis et plus je trouve qu’on ne peut vivre qu’avec les êtres qui vous libèrent, qui vous aiment d’une affection aussi légère à porter que forte à éprouver. La vie d’aujourd’hui est trop dure, trop amère, trop anémiante, pour qu’on subisse encore de nouvelles servitudes, venues de qui on aime. À la fin, on mourrait de chagrin, littéralement. Et il faut que nous vivions, que nous trouvions les mots, l’élan, la réflexion qui fondent une joie, la joie. Mais c’est ainsi que je suis votre ami, j’aime votre bonheur, votre liberté, votre aventure en un mot, et je voudrais être pour vous le compagnon dont on est sûr, toujours.

Albert Camus à René Char, Septembre 1957.

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Vers le ciel. Danseuses à la barre

28 Novembre 2016, 05:22am

Publié par Grégoire.

Vers le ciel. Danseuses à la barre

Nous les vivants, nous sommes des mendiants. Nous demandons aux morts très anciens de nous donner une pièce d'or, une chanson, un poème. Quelque chose qui remonte à la source de l'univers sans jamais s'arrêter nulle part. Nous sommes bien plus loin du feu central que les morts avec leur patience et leur âme fleurie de croix. À peine si nous savons que nous avons une âme, si nous en usons. D'ailleurs nous ne l'avons pas : c'est elle qui nous a, qui nous tient, petite fleur de chantier, survivante de nos décombres. Elle va, elle vient. Elle regarde avec nos yeux, touche avec nos mains, respire dans notre souffle et ne craint rien sinon notre lourdeur. Elle vole. Voler dans la lumière, c'est le paradis. Le vent et ses abeilles le savent. La beauté, ce que nous appelons la beauté - ce sont des retrouvailles avec nous-mêmes. Notre âme de retour au colombier. On surprend parfois son éclat dans les yeux des gens. Les yeux sont nos papiers d'état céleste. Quand j'étais enfant, je savais tout mais je ne le savais pas. Ce qu'on m'apprenait était sans âme. Je l'oubliais tout de suite. Je lisais pour rêver, aimer ou mourir - jamais pour apprendre. Lire assouplit l'âme, lui donne cette miraculeuse souplesse des roses trémières, les plus belles habitantes de Vézelay. Elles rasent les murs, mendient un peu de soleil. Ce sont des voyageuses, partant sans cesse en navigation dans l'air blond. Des danseuses à la barre. La basilique et ses os de Marie-Madeleine ne peuvent rivaliser avec ces roses trémières, leur tête dodelinant au bout de leur long cou, bénédiction donnée aux passants fatigués par la rue trop montante. 

 

Seule atteint cette grâce la tombe de Maurice Clavel en contrebas de la basilique avec, gravée sur la pierre, cette foudroyante parole d'un Évangile : « Je te remercie père, créateur du ciel et de la terre, d'avoir caché tout ceci aux sages et aux habiles et de l'avoir révélé aux tout petits. » Une croix est en creux au-dessus de cette parole, tracée dans la pierre par l'ongle d'un ange, comme jadis au couteau le même signe sur le pain. Les cimetières sont des trésors enfouis de douceur. Quelques coups de pioches dans le coeur les découvrent. Je regardais cette croix, les yeux encore colorés par la souplesse éternelle des roses trémières. Ceux qui, comme Maurice Clavel, ont cherché sans repos un peu de ciel sur terre, ne meurent pas même quand ils meurent. Leur âme continue à grandir. Grandir pour une âme, c'est diminuer, décroître, perdre ses propriétés pour connaître une souplesse de plus en plus grande, de plus en plus folle jusqu'à finalement bercer Dieu. Oui, c'est ça : bercer Dieu. 

Christian Bobin.

 

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Les joies recues

25 Novembre 2016, 05:59am

Publié par Grégoire.

Les joies recues

Je peux douter de tout, sauf des joies reçues. Elles pèsent le poids d’une pièce en or dans la paume de la main et sont aussi réelles que la mort dont elles adoucissent par avance les ténèbres. Je n’exclue pas de mourir milliardaire.

A l’hiver dernier je gardais dans ma poche une édition racornie des pensées de Pascal comme un morceau de pain en cas de famine, ou d’attente trop longue quelque part. Ma mère était alors à l’hôtel Dieu.

Au sortir de l’épicerie, dans la rue Edith Cavell, le ciel blanc se fait soudain si pressant et le gris des murs si fiévreux que pour accompagner cette féérie et peut-être pour la contrer j’ai lu tout en marchant, un fragment au hasard des pensées. Il y était question : « d’aimer ce qui en nous n’est pas nous ». J’ai remis le livre dans ma poche. Un chien a aboyé derrière une grille. Je ne sais pourquoi j’ai appelé ma mère à l’hôpital. Sa voix était légère, une petite pierre bleu. J’ai raccroché, j’ai repris mon chemin. Les courses sont une image de l’infini : on oublie toujours quelque chose.

Je n’ai jamais été aussi joyeux que cette après midi-là, d’une joie dont je ne saurais jamais la cause : la voix passagèrement délivrée de ma mère ? la clarté un peu sèche de Pascal ? Le gris nacré de la rue Edith Cavell, la fraicheur du ciel bas? Ou bien rien ? Rien est le nom le plus sûr du réel, la pièce en or pesant tout son poids dans la paume de la main. 

Je suis rentré chez moi. J’ai ouvert un livre de Dhotel comme on caresse le pelage d’un chat, j’ai lu au hasard cette phrase : « il ne m’arriverait jamais rien qu’en passant ». J’ai refermé le livre, l’oracle avait parlé.

C Bobin, RTS.

 

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Agounia

23 Novembre 2016, 04:54am

Publié par Grégoire.

Agounia

 

Un grand jardin de parcelles en damier fait un pied de nez au désert. Depuis trois générations une famille le cultive dans la daïra d’Agounia, à l’intérieur du camp de réfugiés Sahraouis d’El Ayoun.

Agounia, ton nom sonne comme une agonie. Enfants des nuages ne les poursuivant plus pour mener les troupeaux en transhumance, mais fuyant leur brulure de phosphore. Peuple ne traversant plus la surface du désert, mais la creusant en tombes où s’enterrer vivants pour échapper aux bombes et aux tirs, se mettant à creuser pour fabriquer des briques de toub pour s’abriter, la grattant pour pouvoir se nourrir, et la creusant, encore et encore en tombes où enterrer ses enfants, ne pouvant échapper à la mortelle absence de solution négociée.

Agounia, agonie silencieuse. Pendant que d’autres creusent ton pays, volent tes richesses naturelles, raclent tes fonds marins, enfouissent les Droits Humains au fond des geôles, trois générations cultivent les seules parcelles qu’on veut bien leur laisser. Celles d’une situation mise en jachère par l’ONU, d’une injustice comme autant d’adventices invasives tolérée par des pays  coupables et complices, d’une assistance déculpabilisante, celle d’une négociation dont les semences seraient stériles.

Agounia, agonie n’en finissant pas. Et toujours aucun germe d’espoir. Pourtant cette année riche en évènements exceptionnels aurait du faire craqueler cette terre d’exil :

- Les inondations de novembre 2015 et d’Août 2016 offrant une fois de plus le choix d’un provisoire Sahraoui de toub ou de tente à consolider, ou bien d’un avenir algérianisé de parpaings.

-La mort du Président Sahraoui le 31 mai 2016 et quarante jours plus tard l’élection d’un nouveau Président à la fois combattant de la première heure et diplomate chevronné permettra t’elle de sortir de l’impasse ? « Chaque jour je me dis qu’aujourd’hui n’est pas un bon jour pour combattre et qu’il fallait combattre hier. Chaque jour », me disait un ami Sahraoui….

-Les provocations marocaines de chasser la Minurso, pour l’emploi de l’euphémisme « d’occupation », d’expulser à tour de bras, journalistes, avocats et défenseurs des Droits Humains, de transgresser le mur de leur honte  dans la zone d’Alguergarat, ces provocations n’ont jamais été aussi nombreuses et n’ont  toujours pas entamé l’indifférence ou dérangé les intérêts de quelques « Etats voyoux ». Dans ce monde où la provocation et l’outrance mènent  au pouvoir, la place des Sahraouis restera t’elle l’exil et la prison ?

Agounia, agonie négociée. Malgré ces évènements inédits depuis un an, la terre n’a pas bougé, l’espoir ne germe pas. Cette part d’humanité légitime d’un pays viable, ces hommes en attente de justice ne sont ils destinés qu’à devenir part d’humus d’une terre d’exil désertique et définitive ?

Agounia, c’est pourtant sous une de tes tentes que sans me connaitre on m’offre les seules richesses, une couverture pliée dans un coin, pour  réchauffer corps et âme, du thé et du lait pour que je cesse de m’altérer. Je n’ai vécu cela que sous les tentes de réfugiés. Le « si peu » est offert sans délai et sans hésitation. « Celui que tu accueilles aujourd’hui, peut être t’abritera t’il ce soir ? »

L’agonie, cette bataille perdue par le froid du cœur, par qui est elle vraiment livrée ?

Jean-François Debargue,10 novembre 2016, Agounia.

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Il n'y a de sainteté que celle des mères...

21 Novembre 2016, 05:17am

Publié par Grégoire.

Il n'y a de sainteté que celle des mères...

Il n'y a pas de plus grande sainteté que celle des mères épuisées par les couches à laver, la bouillie à réchauffer, le bain à donner. Les hommes tiennent le monde. Les mères tiennent l’éternel qui tient le monde et les hommes. La sainteté future du petit François d'Assise, pour l'instant barbouillé de lait et de larmes, ne tiendra sa vraie grandeur que de cette imitation du trésor maternel- généralisant aux arbres, aux bêtes et à tout le vivant ce que les mères ont depuis toujours inventé pour le profit d'un nouveau né .

D'ailleurs il n'y a pas de saints. Il n'y a que de la sainteté. La sainteté, c'est la joie. Elle est le fond de tout. La maternité est ce qui soutient le fond de tout. La maternité est la fatigue surmontée, la mort avalée sans laquelle aucune joie ne viendrait. Dire de quelqu'un qu'il est saint, c'est simplement dire qu'il s'est révélé, par sa vie, un merveilleux conducteur de joie - comme on dit d'un métal qu'il est bon conducteur quand il laisse passer la chaleur sans perte ou presque, comme on dit d'une mère qu'elle est une bonne mère quand elle laisse la fatigue la dévorer, sans reste ou presque... 

Christian BOBIN, le très bas.

 

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L'amour vient de l'attention...

19 Novembre 2016, 05:15am

Publié par Grégoire.

L'amour vient de l'attention...

La beauté, le Christ n'en parle jamais. Il ne fréquente qu'elle, dans son vrai nom: l'amour. La beauté vient de l'amour comme le jour vient du soleil, comme le soleil vient de Dieu, comme Dieu vient d'une femme épuisée par ses couches. Les pères vont à la guerre, vont au bureau , signet des contrats. Les pères ont la société en charge. C'est leur affaire, leur grande affaire. Un père, c'est quelqu'un qui représente autre chose que lui-même face à son enfant, et qui croit à ce qu'il représente: la loi, la raison, l'expérience. La société.  Une mère ne représente rien en face de son enfant. Elle n'est pas en face de lui mais autour, dedans, dehors, partout. Elle tient l'enfant levé au bout des bras et elle le présente à la vie éternelle. Les mères ont Dieu en charge. C'est leur passion, leur unique occupation, leur perte et leur sacre à la fois. Être père, c'est jouer son rôle de père. Être mère, c'est un mystère absolu, un mystère qui ne compose avec rien ,une tâche impossible et pourtant remplie, même par les mauvaises mères. Même les mauvaises mères sont dans cette proximité de l'absolu, dans cette familiarité de Dieu que les pères ne connaîtront jamais, égarés qu'ils sont dans le désir de bien remplir leur place, de bien tenir leur rang.

Les mères n'ont pas de rang, pas de place. Elles naissent en même temps que leurs enfants. Elles n'ont pas comme les pères une avance sur l'enfant-l'avance d'une expérience, d'une comédie mainte fois jouée dans la société. Les mères grandissent dans la vie en même temps que leur enfant, et comme l'enfant est dès sa naissance l'égal de Dieu, les mères sont d’emblée au saint  des saints, comblées de tout, ignorantes de tout ce qui les comble . Et si tout beauté pure procède de l'amour, d'où vient l'amour, de quelle matière est sa matière, de quelle nature sa surnature? La beauté vient de l'amour.

L'amour vient de l'attention. L'attention simple aux simples, l'attention humble aux humbles, l'attention vive à toute vie,et déjà à celle du petit chiot dans son berceau, incapable de se nourrir, incapable de tout, sauf des larmes. Premier savoir du nouveau-né, unique possession de prince à son berceau: le don des plaintes, la réclamation de l'amour éloigné, les hurlements à la vie trop lointaine- et c'est la mère qui se lève et répond, et c'est Dieu qui s'éveille et arrive, à chaque fois répondant, à chaque fois attentif, par delà sa fatigue. Fatigue des premiers jours du monde, fatigue des premières années d'enfance.  De là vient tout, hors de là rien .

Christian Bobin, le très bas.

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La mère...

17 Novembre 2016, 05:09am

Publié par Grégoire.

La mère...

Elle est belle. Non, elle est plus que belle. Elle est la vie même dans son plus tendre éclat d'aurore. Vous ne la connaissez pas, vous n'avez jamais vu aucun de ses portraits, mais l'évidence est là, l'évidence de sa beauté, la lumière sur ses épaules quand elle se penche sur le berceau, quand elle va écouter le souffle du petit François d'Assise, qui ne s'appelle pas encore François, qui n'est qu'un peu de chair rose et fripée, qu'un petit d'homme plus démuni qu'un chaton ou un arbrisseau.

Elle est belle en raison de cet amour dont elle se dépouille pour en revêtir la nudité de l'enfant. Elle est belle en mesure de cette fatigue qu'elle enjambe à chaque fois pour aller dans la chambre de l'enfant. Toutes les mères ont cette beauté. Toutes ont cette justesse, cette vérité, cette sainteté. Toutes les mères ont cette grâce à rendre jaloux Dieu même- le Solitaire, dessous son arbre d'éternité. Oui, vous ne pouvez l'imaginer autrement que revêtue de cette robe de son amour. La beauté des mères dépasse infiniment la gloire de la nature. Une beauté inimaginable, la seule que vous puissiez imaginer pour cette femme attentive aux remuements de l'enfant.

Christian Bobin, le très bas.

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Comment 6 millions de morts peuvent-ils être placés sous silence médiatique ?

15 Novembre 2016, 05:50am

Publié par Grégoire.

Comment 6 millions de morts peuvent-ils être placés sous silence médiatique ?

Un génocide est en cours, plus de 6 millions de personnes (dont pour la moitié des enfants de moins de 5 ans !) ont été massacrées dans l'indifférence générale et avec l'appui des États-Unis et de l'Europe ! Des centaines de milliers de femmes et de filles ont été violées et mutilées par les armées d'occupation. Et tout cela pour une raison principale : s'emparer des richesses minières exceptionnelles dont recèle le sous-sol du pays…

 

On connait la méthode, on amplifie certaines nouvelles et on en dissimule d'autres tout aussi horribles. On parle beaucoup de la crise des migrants et du moyen orient en ce moment, avec la lutte contre le terrorisme ( ?), lutte assez inquiétante avec l'entrée de la Russie, appelée par al Assad, qui ne fera pas dans la dentelle, en ciblant (tous ?) les adversaires du président syrien. Pendant ce temps on occulte volontairement ce qui se passe au Congo, pourtant, quitte à émouvoir les bonnes âmes promptes à pleurer sur le sort monté en épingle de pauvres migrants, il faudrait garder quelques larmes pour un génocide en cours, dont on ne parlera pas dans vos médias préférés, qui semblent faire dans les lamentations sélectives.

Un génocide dont ont été complices nos dirigeants et la communauté internationale

En plein centre de l'Afrique, le Congo est un pays riche, rempli de matières premières (diamants, or, étain, gaz, pétrole, uranium, coltan…), de forêts, d'eau, de femmes et d'hommes, d'une multitude de tribus rassemblées sous une nation dessinée par les colons, et qui ne correspond historiquement à pas grand-chose. Suite au génocide au Rwanda, les pays voisins ont de plus profité du flou politique et institutionnel au Congo (limitrophe du Rwanda) pour attaquer de toutes parts ce gigantesque pays rempli de trésors.

Et les Occidentaux dans tout cela ? La culpabilité des dirigeants américains et européens quant au génocide au Rwanda les a poussé à mener une politique pro-Rwanda, laissant les rebelles rwandais passés du côté congolais libre de faire ce qu'ils voulaient, aidés par des alliés ougandais et du Burundi…

Mais surtout, les nombreuses richesses naturelles en RDC sont vitales pour les économies occidentales, notamment pour les secteurs automobile, aéronautique, spatial, les hautes technologies et l'Électronique, la joaillerie… Le coltan surtout (dont le Congo détient au moins 60 % des ressources mondiales) est essentiel dans la fabrication des composants électroniques que l'on retrouve dans les TV, les ordinateurs, les smartphones mais aussi certaines armes comme les missiles ! La RDC subit aussi des déforestations massives. Les principaux importateurs ? USA, Europe, Chine. Pas étonnant.

Mais puisque l'intrusion guerrière semble interne à l'Afrique, personne ne peut accuser les USA et les autres puissances occidentales de profiter des ressources et des richesses du Congo en intervenant directement. Non, c'est encore plus pratique de laisser les peuples se descendre entre eux. Parallèlement, les USA soutiennent les dictatures qui se succèdent au Congo et les milices rwandaises et ougandaises. Joyeux.

Pauvreté entretenue et conditions de vie abjectes, viols incessants (et un taux de SIDA atteignant les 20 % de la population dans les provinces de l'est), déplacements de population, outrages, épidémies… : une stratégie de déshumanisation est en place afin de rendre les victimes impuissantes, une situation terrible sur laquelle il n'y a pas de mots assez durs.

rdc-congo-enfants-genocide-6-millions-de-morts-medias

″Tant que l'opinion publique abdique, le Congolais reste le ″nègre″ de l'Afrique″. Baloji, Tout ceci ne vous rendra pas le Congo

Les dirigeants occidentaux sont-ils assoiffés de richesses au point de laisser perpétrer un nouveau génocide ? Oui, au point de laisser perpétrer et même couvrir un nouveau génocide. Avec des armes, des entrainements militaires venant de nos élites. Une chose : ce qui se passe au Congo, des affaires politiques et économiques au génocide, n'est pas déterminé par les Congolais seuls, mais aussi par les puissances carnassières, avides de richesses et sans considération pour les peuples.

La situation au Congo sera résolue par les Congolais eux-mêmes. Mais la communauté internationale doit instamment cesser de soutenir Rwandais, Ougandais et toutes les milices perpétuant cet état de guerre insupportable leur permettant de mettre la mains sur les richesses d'un pays sans avoir de compte à rendre personne.

6 millions de morts. Dont la moitié d'enfants en bas âge. Le monde dit ″libre″ – nous – doit impérativement regarder en face ce que sa ″liberté″ laisse faire. Pourquoi tant de violence et si peu de bruit de la part des médias ?  

Est-ce inintéressant pour les européens ? N'est-ce pas assez sensationnel, ce massacre qui se compte en millions de personnes ? Est-ce trop loin de ″chez nous″, appliquent-ils une fois encore cette odieuse ″Loi de proximité″ ? Pourquoi aucune réaction, aucun impact dans l'imaginaire collectif, ni indignation, ni colère, ni émotion ?

Notre devoir en tant que citoyens du monde est donc de faire passer le message. Que le monde sache. Avant que le monde bouge. Il y a des coupables en Europe comme il y en a en Afrique. Le silence des puissants tue autant que le bruit des mitraillettes. Mettons tous les assassins face à leurs responsabilités.

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Une rencontre vraie... là.

13 Novembre 2016, 05:47am

Publié par Grégoire.

Une rencontre vraie... là.
"Je n’ai jamais eu le goût du voyage, c’est vrai. 
Une seule chose m’intéresse :  une rencontre. Mais, une vraie rencontre. C'est je pense la chose la plus rare au monde.

Je pense qu’elle peut se faire à la porte de chez moi comme au bout du monde. Je ne ressens pas la nécessité de donner à mes rencontres des paysages autres, parce que je crois que tout est là, dans la cour de récréation où le gosse est assis et regarde les autres jouer.
C’est une petite cour, dans une petite école, dans une petite province, et pourtant l’univers entier est là. 
Ça, j’en suis persuadé."
C.Bobin
 
 
 
 
 
 
 

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Hallelujah

12 Novembre 2016, 12:23pm

Publié par Grégoire.

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