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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L'orgueil de ceux qui savent qu’il y a quelque chose de plus grand qu’eux

12 Octobre 2020, 12:17pm

Publié par Grégoire.

L'orgueil de ceux qui savent qu’il y a quelque chose de plus grand qu’eux

Les gens glorieux poussent leur nom un mètre devant eux, s’appuient sur lui — comme sur un déambulateur. S’ils ne l’ont plus, ils tombent. Soulages ne pousse pas son nom en avant. Ce n’est pas modestie — plutôt l’orgueil de ceux qui savent qu’il y a quelque chose de plus grand qu’eux, quelque chose ou quelqu’un dont la main invisible caresse parfois maternellement, hasardeusement, leurs tempes. Créer, c’est tout faire pour sentir encore et encore cette brise parfumée de l’invisible à nos tempes, cette proximité d’une fraîcheur surnaturelle. Soulages pousse en avant la noblesse de ce sentiment, l’intuition de ce qui manquera toujours, car on ne vit que par défaut. Ses peintures sont l’autorité même, ne sont que ça.

On ne crée que pour guérir d’une angoisse, arrêter à mains nues les cavales de l’Apocalypse fonçant sur nous. Pour tenir face à la mitraille du néant, pour ne pas se coucher de lassitude sur la terre meuble des conventions, on écrit, on compose, on peint. Le divin est l’ordre lancé au cœur de battre et de se battre. On choisit sa mort : ce ne sera pas celle qui viendra à la fin, ce sera celle qui vient à chaque fois que vous décrochez le mot juste, à chaque fois que le fouet sur la peau de la toile imprime le lacet qu’il faut, qu’il fallait, exactement, le trait, la gifle qui frappe le néant, le dissuade d’avancer plus près, donne congé à la si persuasive tentation de se rendre.

Christian Bobin. Pierre,

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Il n’y a rien de pire que nous-mêmes dans la vie.

10 Octobre 2020, 11:40am

Publié par Grégoire.

Il n’y a rien de pire que nous-mêmes dans la vie.

" Il m’est arrivé d’accrocher mon âme à des buissons. Pour la ravoir, il me fallait tirer et inévitablement la déchirer. Ces accrocs font sa lumière. Personne ne peut sortir indemne d’avoir été, au jour de la naissance, poussé dans les eaux froides du temps. Le courant va de plus en plus fort. Les touffes d’herbe qu’on croit saisir, les branches basses qui viennent boire et auxquelles on imagine s’accrocher au passage — tout cède merveilleusement, le courant est de plus en plus fort, mais une force égale nous est donnée par la contemplation — l’œil qui s’arrête, même si le corps à demi assommé continue son naufrage, file vers les chutes du Niagara.

 

Il n’y a rien de pire que nous-mêmes dans la vie. Nous-mêmes : avec la vanité de nos paroles, l’hypocrisie de nos silences, le tremblement de nos intérêts, la petite dent cariée de notre foi en la vie. Nous-mêmes.

 

La force est sans cesse donnée et redonnée aux anges que nous ne sommes plus et qu’il nous faut redevenir si nous tenons à rester humains. Soulages est un des noms de cette force. Ce serait lui faire tort que de le sacraliser. Première et dernière leçon soulagienne : le goudron du chemin réveillé par la pluie t’en apprendra plus sur toi que tous les livres saints. Vois comme il attrape la lumière. Vois comme il joue avec elle sans la retenir. Vois comme jamais il ne s’en croit l’auteur."

 

Christian Bobin. Pierre,

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Ce surcroit de vie dans le manque..

9 Octobre 2020, 03:27am

Publié par Grégoire.

Ce surcroit de vie dans le manque..

Tout est une question d'air, de respiration. C'est l'encombrement qui nous rend malhabile, et qui nous fait parfois, suffoquer. On a besoin de connaître des choses telles que l'ennui, le manque, l'absence, pour connaître la présence, la joie et l'attention pure. On a besoin d'une chose pour aller vers une autre. Par exemple, j'aime beaucoup les livres, mais j'ai remarqué que je trouvais les plus intéressants dans les toutes petites librairies perdues, qui n'en vendent que très peu ; comme si c'était là que certains livres m'attendaient depuis très longtemps. Alors que je ne les aurais pas vu dans un grand étalage, parmi mille autres choses.

Cette pensée va dans le sens exactement inverse de celui qui a créé Internet. À la racine d'Internet, il y a le désir qu'on ait tout, tout de suite. Que surtout nul ne souffre plus d'un manque. Or, je pense que c'est une souffrance que d'avoir tout à sa disposition, sans intervalles. On devient soi-même comme une chose au milieu des choses. Alors qu'on a besoin que certaines vitres de la maison soient cassées. Et que le vent entre ! Besoin de certains défauts, de certains manques, de certaines brisures, pour pouvoir respirer.

 

Comment préciser sans trahir ? Vous avez plusieurs façons de voir le soleil. La voie scientifique vous met entre les mains des documents extrêmement nombreux, de plus en plus précis, qu'il vous faudra plus qu'une vie pour lire. Et puis, vous avez l'autre voie. Vous regardez autour de vous, vous voyez un pissenlit, et là, vous savez ce qu'il en est du soleil. Parce que la structure est la même. Le pissenlit, à mon sens, est comme un petit frère égaré du soleil. Il aime tellement son grand frère, qu'il s'est mis à lui ressembler. Dans l'infime, vous avez l'immense. La contemplation vous donne ce que l'information ne vous donnera jamais.

La contemplation a besoin de s'appuyer sur du très peu, du très simple. Elle est semblable à ce royaume dont parle le Christ, qui est tout entier contenu dans un grain de sénevé.

Christian Bobin

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Guérir de la peur de la mort.

7 Octobre 2020, 00:13am

Publié par Grégoire.

Guérir de la peur de la mort.

Dans le train, je lisais ‘Le frère de la côte’ de Joseph Conrad. Il y a eu un arrêt inexpliqué de trois heures, du coté de Montauban. Béni soit les infarctus de la technique : j’ai pu terminer ma lecture. En vérité, ce livre on n’arrive pas à le finir. 

A un moment un contrôleur est entré dans le compartiment, il venait apporter un carton avec de la mauvaise nourriture, pâteuse, plastique, sans intelligence. Offert par la SNCF, en compensation, en excuse. Comme, en même temps qu’il approchait de moi il parlait, la tête tournée vers ses collègues, il m’a presque jetée le carton comme à un chien. Les cadeaux que nous fait la société sont de ce genre-là. Mais j’avais, avec le livre dont je ralentissais la lecture, les nourritures les plus solides du monde. 

Ce livre est un maître, si par maître on veut bien entendre quelqu’un qui vous guérit de la mort, de la peur de la mort. Mille fois, dix mille fois Conrad a parlé de la mort, cet abime presque aussi profond que nos inconscients.

L’amour, c’est encore plus dangereux que la mort, bien plus difficile à dire. Et ce livre parle avec une voix calme des enfers de l’amour, de cet enfer qu’est l’extase de tomber amoureux.

L’amour entre dans nos vies, comme un voleur dans la nuit profonde puis il attend. Il attend que l’on vienne où il est, il attend que nous venions en nous. Il reste là, dans les grandes prairies du sang, comme un oiseau cendré dans les longs roseaux verts.

Christian Bobin

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La poésie, l'élégance d'insister sur le sourire...

4 Octobre 2020, 22:07pm

Publié par Grégoire.

La poésie, l'élégance d'insister sur le sourire...

Mallarmé a élevé autour de la mort de son fils Anatole, la tombe aérienne d’un poème dont la délicatesse est comparable à celle des fougères, à leur manière de ployer sous des tonnes d’air sans perdre leur souplesses. Ce qu’on appelle un poète n’est qu’une anomalie de l’humain, une inflammation de l’âme qui ne supporte plus aucun contact, même celui d’une brise. A Mallarmé hypersensible, la vie est venue prendre un enfant et lui a dit dit: « maintenant chante si tu peux, chante avec ce trou que j’ai fais dans ta gorge » La disparition en plein vol d’un enfant, c’est Dieu qui jette notre coeur aux bêtes; et Mallarmé voyez-vous, n’a pas chanté. Il a bégayé, angéliquement bégayé. Son livre élevé sur l’enfant mort est comme les briques restantes d’une bergerie en ruine.

Il y a un poème « jour d’été » ou Marceline Desbordes Valmore raconte que petite elle a du mal à apprendre l’alphabet. Et, un jour elle l’apprend définitivement quand au cimetière elle lit des regrets sur une couronne déposée pour sa soeur qu’on enterre; elle ne sait pas très bien ce que c’est que de disparaitre: elle est toute petite et elle apprend à lire par le couteau du chagrin, en étant ouverte par la lame du chagrin, et un chagrin dans une poitrine d’enfant, c’est tout les océans, c’est la voie lactée qui tombe, et ce poème fleurit au dessus d’une mort… 

Devant ce que la vie a de plus cruel, toutes les pensées parfois s'effondrent, privées d'appui, et il ne nous reste plus qu'à demander aux arbres qui tremblent sous le vent de nous apprendre cette compassion que le monde ignore.

L’inconsolable quand il est écrit engendre une paix comme une lampe proposant des ombres chinoises à l’enfant inquiet au bord de s’endormir. La vie s’approche de nous, elle guette le moment favorable pour frapper et puis à chacun elle lance: « chante maintenant, vas-y, chante». La poésie est ce chant qui s’élève dans le noir. Elle est tellement belle cette vie qu’un rien peut arracher. 

Christian Bobin.

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L'admirable apparition

2 Octobre 2020, 11:18am

Publié par Grégoire.

L'admirable apparition

Elle était devant moi: une bouche édentée, des cheveux filasses, deux yeux d’azurs hors de prix. Ces yeux-là avaient traversés des siècles de détresse. Le monde, on arrive jamais à l’éclairer, même en plein jour. Et parfois, quelqu’un est jeté vers vous, un visage osseux, fatigué, un paquet de boue lumineuse, quelque chose qui sort des mains du créateur et qui n’a son pareil nulle part. Un visage couturé de partout, jeté dans notre direction. Moi qui suis émerveillé par les sphères des têtes de bébé, par ces poèmes couverts de rosée et délicatement veilé de bleu, je l’étais plus encore par ce visage vieilli, battu, avec la joie vrillée dans ses prunelles. Elle m’a parlé. La tête miraculeuse m’a parlé.

 

Certains visages sont passés entre des haies de gifles et de crachats avant d’arriver à vous. Ils sont lumineux de toutes la lumière qui leur a été pendant des années refusées. Les vivants sont des livres. Ce livre là était un chef d’oeuvre. Quand ils n’ont plus peur du bruit que font nos projets, les anges viennent avec leur gueule tordue. Le ciel est sur leur visage, le ciel est leur visage. Elle a parlé, mais son visage parlait plus fort. Les présences parlent mieux que les mots. Sa présence disait une amitié déraisonnable pour la vie meurtrière. Comment vous dire ça? Il y a des yeux qu’aucun vent, même terrible, ne peut éteindre. 

 

Elle souriait; elle avait perdu un enfant, il a de cela quelques années.. en vérité il y avait une seconde. Personne n’est plus présent qu’un mort. Le coeur ignore le temps. La perte marque l’éternel dans nos chairs, et l’éternel, c’est ce qui ne passe pas, ce qui reste en travers de la gorge, sanglots ou chants d’amours, cris ou grâce.  Elle souriait du seul sourire qui vaille, un sourire qui avait fait l’épreuve de la pluie et du froid, un sourire presque grelottant d’avoir traversé toutes les nuits du monde. Elle souriait et l’enfant disparu pouvait se voir en filigrane de son sourire, montrant son visage à travers le rosier martyrisé du visage de sa mère. Je regardais le couple qu’ils formaient. Cette présence poreuse, cette rouille du mort sur le vif, leurs doux sourires contagieux.

Christian Bobin

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La vie passe et je la regarde passer comme on regarde celle qu’on aime

30 Septembre 2020, 13:35pm

Publié par Grégoire.

La vie passe et je la regarde passer comme on regarde celle qu’on aime

Ne pouvoir modifier notre sort fait de nous l’égal du Christ aux mains trouées.

Oui, j’aime ce temps stérile, peu glorieux. J’aime ces journée fiévreuses, lourdes, ces journées qui sont comme des cailloux, où moi je ne suis pas né, où je ne suis pas là du tout. Elles me protègent d’être quelqu’un, elles me mettent à l’écart, en retrait comme l’enfant qu’on envoie dans sa chambre, privé de dîner. C’est comme un temps de jeûne ou de fiançailles; il suffit d’attendre. Il suffit de laisser passer la soudaine pesanteur du temps, cette pesanteur qu’on est à soi-même tout d’un coup, de ne surtout pas la contrarier, de ne pas vouloir la fuir.

Dans l’impossibilité d’écrire, dans la pénitence d’un temps qui perd ses heures comme un arbre perd ses feuilles, je lis. Je lis énormément et aucun mot n’est secourable. Au fond si la vie nous fait parfois défaut, c’est parce que nous avons commencé à lui manquer, en prétendant la régenter et la connaître. Ce ne sont pas les livres qui sont en cause mais la parcimonie d’un désir, l’étroitesse d’un rêve.

La vie passe et je la regarde passer comme on regarde celle qu’on aime. Il nous manque d’aller dans notre vie comme si nous n‘y étions plus, avec cette souplesse du chat entre les hautes herbes, avec ce fin sourire de l’amoureuse devant son cœur cambriolé. Nous sommes sans défense devant notre vie. Nous ne pouvons que l’accueillir, rien de plus. Il nous appartient -quand tout nous fait défaut et que tout s’éloigne- de donner à notre vie la patience d’une œuvre d’art, la souplesse des roseaux que la main du vent froisse. Un peu de silence y suffit.

 

Un jour viendra où une main de lumière heurtera le bois de mon cœur, avec une telle insistance que je ne pourrai faire autrement que me lever et ouvrir. A la question qui me sera alors posée, je ne saurai pas répondre, sinon par un sourire : je n'ai rien fait de ma vie. Je l'ai perdue le plus possible.

Christian Bobin

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Pourquoi tant de journées données à vivre ? Pour rien?

27 Septembre 2020, 17:48pm

Publié par Grégoire.

Pourquoi tant de journées données à vivre ? Pour rien?

La vraie question sous toutes vos questions est celle-ci : « qu’est-ce que vivre? Pourquoi tant de journées données à vivre ? Pour rien? Est-ce qu’une rose passe un seul jour où il n’y aurait « rien » ?

Vivre, c’est.. bonjour, ..bonsoir, je t’aime.. et je suis là encore pour un peu de temps vivant sur la même terre que toi, Vivre, c’est la folie du rire dans les pleurs, ces bêlements d’agneau égaré, le cri du hibou dans l’opéra glacé de la nuit, Vivre c’est regarder la lumière pleuvoir sur le jardin, écouter l’applaudissement de la pluie sur les volets, être secrétaire de la neige, jardinier des nuages Vivre c’est le livre des partitions de Bach qui s’ouvre à l’envers et toutes les notes qui roulent comme des billes dans la chambre, c’est aller faire ses courses et croiser un ange qui ne sait pas son nom, construire des fenêtres pour encadrer le vide et voir passer les disparus, les trop sensibles. Vivre est un trapèze. Les dogmes et les savoirs sont de mauvais filets pour amortir la chute. Vivre, c’est traverser le temps avec la sensibilité d’une rose, de façon à ne jamais pouvoir dire, le soir venu : « rien ».

Il y a très peu d’événements dans une vie. Parfois, il n’y a que l’événement de son désastre, de son lent engloutissement dans le désastre quotidien.

Et, qu’est-ce donc alors que la vie désastrement ordinaire, celle qui a ses langueurs et ses terrains vagues, celle où nous sommes sans y être ? C’est une langue sans désir, un temps sans merveille. Je connais bien cet état. J’en sais la banalité et la violence. L’âme y est comme une ruche vidée de ses abeilles. 

Des semaines peuvent passer ainsi. Je ne peux pas écrire pendant tout ce temps. A quoi bon raconter des histoires, quand soi-même on est devenu semblable à une histoire monotone et sans grâce ? Toujours j’ai connu ces absences, toujours je les connaîtrais. Elles ne m’inquiètent pas. Elles ne m’inquiètent plus. Ces heures-là, je les aime comme on peut aimer un enfant ingrat, réfractaire à nos désirs, d’un amour injustifiable, injustifié. Il nous contraint à développer le pur amour qui nous permettra de l’embrasser sans l’atteindre, un amour qui va à l’infini parce que son terme lui échappe. 

Ne pouvoir modifier notre sort fait de nous l’égal du Christ aux mains trouées.

Christian Bobin

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Les gens "sérieux" ont une lourdeur funèbre, ils parlent avec des mots en décomposition ..

26 Septembre 2020, 01:12am

Publié par Grégoire.

Les gens "sérieux" ont une lourdeur funèbre, ils parlent avec des mots en décomposition ..

Cher monsieur qui, un jour dans une librairie, m’avez dit qu’il était impossible de vivre dans le monde et d’écrire des poèmes, j’aimerais ici vous répondre. Votre visage était précieux. Il sortait d’un bain d’enfance. Votre question était vivante -un lézard sur le muret du langage. Voyez-vous, c’est précisément parce que le monde se glace qu’il nous faut pousser la porte en feu de certains livres. Vous étiez debout, un peu voûté par votre gentillesse, et moi j’étais arrimé à ma table de bois brun comme un élève à son bureau. Je n’ai pas su tout de suite vous répondre, et puis les gens attendaient. Alors sans façon j’ai tout pris - votre visage, votre question, votre gentillesse - et j’ai tout ramené chez moi.

Vous m’aviez dit : imaginons qu’un homme sérieux arrive et vous entende. Il s’exclamerait : ‘mais la poésie, la lenteur qui fleurit, ce n’est pas sérieux’ ! Et il aurait raison : la poésie qui dans l’os creux du langage perce quelques trous pour faire une flûte - ce n’est pas sérieux! 

 

Parfois, des gens « sérieux » viennent me voir, ces gens dont l’âme est cimentée au corps et dont le corps est cimenté au monde qui ne sait où il va, ils ont une lourdeur funèbre, ils parlent avec des mots en décomposition, ils sont si parfaitement adaptés au monde qu’ils en deviennent inexistants.

Leur mépris du quotidien est violent: ils ignorent l’enfant qui chante dans le jardin. S’ils voient l’enfance, c’est comme une infirmité passagère, non dénué de ces grâces qui parfois nimbent une tare physique, un défaut de l’esprit et suscitent une seconde l’attendrissement. Ils sont atteint par la maladie propre à ceux qui se confondent avec la place qu’ils tiennent dans la société : le sérieux fige leurs traits, la raideur gagne leur corps puis leur âme, leurs esprit sont des coquillages fossilisés dans l’argile. Ils sont devenus leur propres statues et plus rien ne les fera descendre de leur socle que leur mort. Ils vous expliquent toujours que les choses sont très compliquées, qu’il faut beaucoup mûrir avant de les saisir.

Leur discours sur la complexité des choses est -il n’y a pas d’autres mots- le discours de salauds, de ceux qui s’adresse à l’enfant pour lui dire: « tais-toi ». Ils sont des plus puérils qui soient. Ils se penchent sur leur vie comme l’écolier sur sa copie. Ils s’appliquent et se scandalisent de l’indulgence du maître pour les mauvais élèves qui savent que la vie est parfois grave, souvent légère – jamais sérieuse. Ils ont été jusqu’a faire du Christ un fils de bonne famille !

Les poètes sont ces mauvais élèves, des enfants ininterrompus, des impossibles à élever, des délinquants spirituels. Au fond, les poètes sont les seuls gens vraiment sérieux. 

Christian Bobin

 

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La poésie, pétales d'une voix tout autour d'un silence. Toujours en danger de n'être pas entendue

24 Septembre 2020, 04:15am

Publié par Grégoire.

La poésie, pétales d'une voix tout autour d'un silence. Toujours en danger de n'être pas entendue

Quand quelqu’un annonce qu’il va lire de la poésie, on cherche la sortie: c’est devenu une punition, quelque chose de desséchée, de décoratif, d’inutile, ça devrait être l’inverse. Je ne sais pas par quel artifice ce mot de poésie est devenu absent, vieillot, couvert de poussières et souvent synonyme d’ennuis.

Remplaçons, si vous voulez, ce mot de "poésie" par celui de « parole amoureuse » je n'attends, je ne cherche que cette parole, je ne désire et ne veux fréquenter qu'elle. Où qu'elle soit. Elle peut fleurir n'importe où dans la vie. La poésie est parole aimante, parole émerveillante, pétales d'une voix tout autour d'un silence. Toujours en danger de n'être pas entendue. Toujours au bord du ridicule, comme sont toutes les paroles d'amour. Elle ne s'écrit pas avec des mots: sa matière première, son or pur, son noyau d'ombre, ce n'est pas le langage mais la vie.

 

La poésie, elle est venue à partir du moment ou j’ai compris que je n’étais pas capable de vivre dans le plein jour du monde, d’avoir une activité normale; Avec un peu de patience, j'aurais fait un assez bon idiot du village. C'est un métier que plus personne n’exerce: trop difficile sans doute. Il est plus aisé de devenir médecin, ingénieur ou même écrivain. Plus aisé et gratifiant aux yeux du monde.

J’ai compris peu à peu, que ce que l’on appelle la poésie, ce n’est pas un genre littéraire, c’est pas un truc joli, un truc gentil, c’est de ré-habiter le monde et l’apprivoiser à nouveau et c’est aujourd’hui que j’arrive à la regarder dans les yeux: elle est aussi dure à fixer que le soleil. Se faire silencieux, se rendre attentif, s’étonner, vivre, aimer, souffrir, ce sont des actes qui n'en font qu'un seul. Si la poésie n'est pas la vie dans sa plus belle robe, alors ce n'est rien. Le travail d'un troubadour, c'est quoi? être amoureux, porter l'amour et le chant de château en château, de buisson en buisson, foutre le feu à la forêt de vivre.

La poésie, serais-ce une fantaisie de repus? la poésie est d’un autre sang, d’un autre rang, mais, la définir ce serait la tuer.

Un poème c’est quelque chose entre un meurtre lumineux et des fiançailles éternelles, quelque chose comme une déclaration de vie, l’allié de la délicatesse: c’est une histoire de coeur qui déborde du temps, un engouffrement d’infini, un ruissellement de lumières…

La poésie c’est ce qui salue la vie dans tout ce qu’elle a de plus perdu, dans ce qu’elle a de plus infâme, de plus malfamé; la poésie c’est ce qui fait d’une gueuze une reine: dans son monde tout est renversé: la reine c’est celle qui n’a plus rien, c’est celle qui est retirée et dans ce retrait elle a commencé a recueillir toute les étoiles qui tombent du ciel. Ce qui nous y fait entrer ce sont les choses infimes et même infirmes, muettes, auxquelles on ne prête plus attention, ce sont les choses mauvaisement nommés ‘petites’.

On ne fera jamais mieux que de découper un peu de bleu du ciel et de le mettre sur du papier. Je comprends les ciels déments, ces cascades d’étoiles de Van Gogh, ce n’est pas de l’hallucination ou de la maladie, il y a parfois quelque chose de l’infini qui nous arrive en rafale: il y a quelque chose de cet ordre là quand on tombe amoureux… C’est ça la poésie, quelque chose qui nous tue, et qui nous ressuscite.

Christian Bobin

 

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Qui nous garde, qui nous protège et de quoi ?

22 Septembre 2020, 14:05pm

Publié par Grégoire.

Qui nous garde, qui nous protège et de quoi ?

Qui nous garde, qui nous protège et de quoi ? Au bout du compte la mort, si tard qu’elle vienne, nous fera tomber. Il aura fallu auparavant se faire attentif, recueillir sa voix dans une nuit secrète, épurer sa clarté, inventer son chant. Donner à sa parole la souveraineté des rivières, filant sans trêve jusqu’au silence surabondant pour s’y jeter et s’y perdre. Ainsi, parfois la nuit commence avec le jour. Et, personne à appeler, personne à qui délivrer cette parole, toujours vraie, de plus en plus vraie: rien. Je ne veux rien. S’en remettre au jour qui passe. Comme un voyageur, faire preuve d’aucune hâte, d’aucune impatience. Rien jamais ne sera acquis. Aucun savoir ne peut résoudre l’étonnement de notre vie. Aucune illusoire maîtrise ne peut détourner le cours de l’insouciant ruisseau qui va en nous et ne sait où il va, accédant à des instincts en friche, bouleversant des terres sans âge, dont le soulèvement se confond alors avec la douleur qui nous en vient, insupportable, radieuse. 

Ainsi avais-je appris ma leçon, oubliant tout le reste qui méritait d’être oublié et que les écoles infligent aux enfants assombris. Leçon ancestrale, coutume venue de la nuit des temps : attendre infiniment, mais sans rien attendre de personne. Inventer dans le silence d’une rêverie mes propres contemporains : cette franchise d’une étoile, cette pure mélodie d’un feuillage, cet atome de lumière sur le mur. Couper et tailler les plus souples branches de l’âme, puis les confier au quatuor de l’air, du feu, de la terre et de l’eau, afin que toute chose vienne en moi éprouver leur résonance, dans l’anonymat de mon nom, dans l’oubli de toute appartenance. Regarder se lever l’arc-en-ciel sur la page rafraîchie par l‘ondée d’une absence. Et, surtout, fuir la persuasion des raisons, la douceur des consolations, la bienveillance des maîtres. Ne servir que ce maître-mot : l’amour. Ce gueux, ce mendiant, cette aurore qui gagne en nous comme un incendie, de proche en proche embrasant la forêt endormie dans l’arrière-pays de nos pensées, là où nous ne savons plus, là où nous arpentons, dans la dissolution de tous repères, une vie crue, sauvage et d’un seul tenant. 

Reconnaître cette allure gauche qui est la sienne, à tenir dans le creux de ses mots une rose d’eau vive et à trébucher souvent sur le chemin inégal, sans jamais rien en perdre. Entendre la lenteur de son pas : comme elle est nécessaire. Comme folle serait l’impatience…

Christian Bobin

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A propos de ceux qui salissent la douleur...

19 Septembre 2020, 02:00am

Publié par Grégoire.

A propos de ceux qui salissent la douleur...

Elle est sale. Même propre elle est sale.

Elle est couverte d’or et d’excréments, d’enfants et de casseroles. Elle règne partout. Elle est comme une reine grasse et sale qui n’aurait plus rien à gouverner, ayant tout envahi, ayant tout contaminé de sa saleté foncière. Personne ne lui résiste. Elle règne en vertu d’une attirance éternelle vers le bas, vers le noir du temps. Elle est dans les prisons comme un calmant. Elle est en permanence dans certains pavillons d’hôpitaux psychiatriques. C’est dans ces endroits qu’elle est le mieux à sa place : on ne la regarde pas, on ne l’écoute pas, on la laisse radoter dans son coin, on met devant elle ceux dont on ne sait plus quoi faire.

Les jours, dans les hôpitaux comme dans les prisons, sont plus longs que des jours. Il faut bien les passer. On lui fait garder les invalides mentaux, les prisonniers et les vieillards dans les maisons de retraite. Elle a infiniment moins de dignité que ces gens-là, assommés par l’âge, blessés par la Loi ou par la nature. Elle se moque parfaitement de cette dignité qui lui manque. Elle se contente de faire son travail. Son travail, c’est salir la douleur qui lui est confiée et tout agglomérer – l’enfance et le malheur, la beauté et le rire, l’intelligence et l’argent –dans un seul bloc vitré gluant.

On appelle ça une fenêtre sur le monde. Mais c’est, plus qu’une fenêtre, le monde en son bloc, le monde dans sa lumière pouilleuse de monde, les détritus du monde versés à chaque seconde sur la moquette du salon. Bien sûr, on peut fouiller. On trouve parfois, surtout dans les petites heures de la nuit, des paroles neuves, des visages frais.

Dans les décharges, on met parfois la main sur des trésors. Mais cela ne sert à rien de trier, les poubelles arrivent trop vite, ceux qui les manient sont trop rapides. Ils font pitié, ces gens. Les journalistes de télévision font pitié avec leur manque parfait d’intelligence et de cœur – cette maladie du temps qu’ils ont, héritée du monde des affaires : "parlez-moi de Dieu et de votre mère", vous avez une minutes et vingt-sept secondes pour répondre à ma question.

Christian Bobin.

 

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cette bataille que chacun mène avec soi-même ..

17 Septembre 2020, 11:54am

Publié par Grégoire.

cette bataille que chacun mène avec soi-même ..

Le paradis, c’est le présent, ce qui nous fait face. Voir cela s’apprend. C’est la vie qui vous taille et vous découpe les yeux avec son petit marteau de sculpteur et ce sont les épreuves qui vous apprennent à voir. Il faut payer pour voir.

J’aime beaucoup « La petite châtelaine » de Camille Claudel, il se passe beaucoup de choses dans ses yeux, on peut penser en la voyant qu’elle est l’image parfaite de ce à quoi nous pouvons aspirer. Et si nous laissons la vie faire son travail elle nous donnera ce visage-là, à la fois espérant, presque méfiant, crédule et malgré tout, ouvert. C’est la vie qui est le sculpteur, et nous qui sommes la matière brute

Je pense que chacun fait ce qu’il peut et que le substrat premier c’est la crainte le sentiment d’abandon, le sentiment enfantin de devoir traverser un couloir la nuit est partagé par tout le monde dans tous les pays depuis toujours Et ce que l’on appelle l’art c’est juste une réponse une manière de siffler dans le noir pour que le cœur ne se décroche pas dans la poitrine pour que la peur ne vous envahisse pas trop

C’est cela que j’entends dans Jean-Sébastien Bach, mais c’est aussi cela que je peux ressentir devant la surnaturelle joie des papiers découpés de Matisse. Cette œuvre s’arrache à quelque chose de ténébreux. Parfois la lutte est gagnée. Matisse est un des rares soldats de cette guerre-là, que chacun mène avec sa propre mélancolie, avec son propre sentiment d’abandon et de détresse, un des rares qui a gagné la bataille que chacun mène avec sa vie…

Christian Bobin.

 

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Cet acte gratuit de Dieu que je suis ...

12 Septembre 2020, 02:36am

Publié par Grégoire.

Cet acte gratuit de Dieu que je suis ...

Cette présence du Dieu créateur au plus intime de moi-même est une présence d’amour, de surabondance d’amour dans une gratuité totale. Car Dieu n’attend rien en retour, … et pourtant il attend tout dans la gratuité. Celui qui attend pour lui-même le retour de l’amour n’aime pas vraiment, il s’aime plus qu’il aime l’autre. Pour que l’amour gratuit soit « honoré » comme un amour gratuit, pour que l’amour gratuit attende quelque chose, il faut que son attente soir dans la gratuité.

 

C’est de cette manière que le père attend le baiser de son enfant, sa présence ; le père est tout entier pour son enfant. C’est ainsi que Dieu, mon Père, m’attend. Quand je le contemple, le silence de la lumière s’enracine et s’intensifie dans le silence du don gratuit de l’amour. Et si je veux honorer mon Père et le remercier d’être mon Créateur, je dois faire tout ce que je peux pour vivre de sa présence lumineuse, brûlante d’amour, et je dois me laisser emporter par lui et transformer par lui, puisqu’il m’a créé pour cela.

 

C’est de cette manière là que j’honore le plus mon Père : en comprenant pourquoi il m’a créé. Pas comment il m’a créé, car cela je ne le sais pas, puisque c’est dans la pure gratuité. Les théologiens disent in instanti : Dieu n’a pas mis de temps à me créer, il n’a pas travaillé. La création n’implique pas le travail. Il est dit dans l’Ecriture qu’elle implique un « jeu », mais c’est métaphorique : il est plus juste de dire qu’elle implique la lumière et l’amour.

Lumière : je suis unique pour lui, voulu pour moi-même, parce qu'il me veut. 

Et l’amour : Dieu m'aime gratuitement : c'est en m'aimant qu'il me donne d'exister. Son amour me devance, m'attend, et est au-delà de toutes coopération. Et, ce don de moi-même appelle une réponse gratuite, libre. 

C’est pourquoi, quand je comprends que je suis actuellement voulu, pensé, choisi, c'est comme entendre, comprendre l'appel secret, caché du Père; et, je dois tout faire, dans une très grande fragilité, une très grande faiblesse, pour répondre, pour être là. Il est Lumière et il est Amour, il est tout-puissant. C’est la louange que j’adresse à mon Père "Abouna, Abba, Père.."

Je ne peux pas comprendre comment Dieu me donne actuellement d'être, d'exister de manière unique, mais en contemplant sa toute-puissance de Père à être source d'être, j’essaie de toucher comment je suis apparu en lui. 

Dieu se contemple, Dieu s’aime, et en se contemplant il me contemple ; il contemple l’autre que je suis, totalement différent de lui et pourtant son enfant, son fils. De toute éternité Dieu a pensé à moi. Dieu ne peut plus se penser sans penser à moi… c’est fou ! Et c’est cela, sa toute-puissance.

C’est l’apparition en Dieu de l’autre, l’autre que lui et qui pourtant n’est pas séparé de lui. Autre parce qu’il n’est pas lui… mais tout vient de lui. C’est donc un autre très particulier, le « prochain » de Dieu, cet autre qui fait partie de sa contemplation, de son amour.

Dieu, en s’aimant, m’aime, et il m’aime comme celui qui procède de lui, celui qui est créé par lui, celui qui vient de lui, qui est infiniment plus petit, plus pauvre, mais qui a tout reçu de lui. La toute-puissance de Dieu est ce par quoi Dieu peut, quand il le veut, faire que cet autre (qui est dans sa contemplation et son amour) existe réellement par l’acte créateur, existe réellement comme distinct de lui.

 

Le premier moment de la paternité de Dieu sur moi.

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Celui qui ne fait rien...

10 Septembre 2020, 05:06am

Publié par Grégoire.

Celui qui ne fait rien...

Dieu c’est le nom de quelqu’un qui a des milliers de noms. Il s’appelle silence, aurore, personne, lilas, et des tas d’autres noms, mais ce n’est pas possible de les dire tous, une vie entière ne suffirait pas et c’est pour aller plus vite qu’on a inventé un nom comme celui-là, Dieu, un nom pour dire tous les noms, un nom pour dire quelqu’un qui est partout, sauf dans les églises, le  mairies, les écoles et tout ce qui ressemble de près ou de loin à une maison.

Car Dieu est dehors, tout le temps, par n’importe quel  temps, même l’hiver, et il s’endort dans la neige et la neige pour lui se fait douce, elle ne lui donne que sa blancheur avec quelques étoiles piquées dessus, elle garde pour elle la brûlure du froid. Dieu n’a pas de maison, il n’en a pas besoin et d’ailleurs lorsqu’il voit une maison, il ouvre les portes, déchire les murs, brûle les fenêtres et c’est tout qui entre avec lui, le jour, la nuit, le rouge, le noir, tout et dans n’importe quel ordre, et alors, alors seulement, les maisons deviennent supportables, alors seulement on peut les habiter, puisqu’il y tout dedans, le soleil, la lune, la vie très folle, la douceur très grande de la folie, les yeux pervenche de la folie. Et Dieu repart ailleurs, toujours ailleurs : à force de traîner les chemins, de s’endormir partout, dans les sources, dans les fougères, dans le nid des mésanges ou dans les yeux des tout- petits, Dieu a une drôle d’allure, vraiment.

Lorsqu’il n’ouvre pas toutes grandes les portes, Dieu ne fait rien. Ce serait là son métier : ne rien faire. C’est un métier très difficile, il y a très peu de gens qui sauraient bien le faire. Dieu, lui, fait cela très bien. De temps en temps pour se reposer, il s’arrête de ne rien faire : alors il fait des bouquets : il cueille toutes les lumières du monde, même celle des orages et des encriers, il en fait des bouquets mais ne sait à qui les offrir. Ou bien il met un coquillage tout contre son oreille et il écoute des musiques, toutes les musiques du monde, longtemps il écoute et c’est comme un  flocon dedans son cœur, un tourment d’écume, le premier âge de la mer, l’immensité de la mer dedans son cœur et Dieu se met à rire et Dieu se met à pleurer, parce que rire ou pleurer, pour Dieu c’est pareil, parce que Dieu est un peu  fou, un peu bizarre. Et si on lui demande ce qu’il a, il dit qu’il ne sait pas, qu’il ne sait rien, qu’il a tout oublié le long des chemins, et qu’il a perdu la tête, perdu son ombre, qu’il ne sait plus son nom. Et puis il  rit, et puis il pleure, et il s’en va et il  s’en vient, et c’est le jour, puis c’est la nuit, et puis voilà, c’est toujours comme ça, toujours, chaque jour.

 

Chritian Bobin, « Souveraineté du vide »

 

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Les voix  du  ciel.

8 Septembre 2020, 15:11pm

Publié par Grégoire.

Les voix  du  ciel.

Les voix  du  ciel.  Je ne  sais pas ce  que j'écris lorsque j'écris de telles choses. Les voix du ciel, je voudrais bien les entendre, mais pour l'instant  c'est impossible.  Il faudra  qu'à  mon tour j'accomplisse  ce pas minuscule que tu as fait dans la matinée du 12 août 1995 Il faudra qu'à mon tour j'aille voir de l'autre côté de l'air et de la lumière.

En attendant ce jour, je n'ai que cette terre pour réfléchir. En attendant tout se passe ici, maintenant, comme dit la vieille prière : « maintenant et à l'heure de notre mort ». J'aime cette formule usée, vieillotte, ces trois mots agglomérés comme trois morceaux de cire fondue au bas d'un chandelier -maintenant et à l'heure de notre mort.

Le temps dans cette prière n'est fait que de ces instants : l'instant présent et l'instant de mourir. L'avenir n'est rien Le passé n'est rien Il n'y a que l'instant présent, jusqu'à ce que celui-ci coïncide avec celui de notre mort. L'amour est encore la meilleure façon d'employer cet instant -une manière de séjourner auprès de ce que la vie a de plus faible et de plus doux.

Christian Bobin, La plus que vive

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L'Idolâtrie de la vie

5 Septembre 2020, 03:38am

Publié par Grégoire.

L'Idolâtrie de la vie

 

Marianne : Selon vous, « en refusant de sacrifier temporairement l'activité économique à l'endiguement de l'épidémie, les gouvernants auraient porté atteinte au contrat social implicite qui permet à l'économie de fonctionner ». Pouvez-vous expliquer ?

Olivier Rey : On a répété à satiété la phrase d'Adam Smith qui affirme que ce n'est pas de la bienveillance du boulanger que nous attendons notre pain, mais de son intérêt égoïste. Selon la doctrine libérale, le bien commun résulte non pas du souci de tous pour le bien commun, mais du souci qu'a chacun de faire prospérer ses affaires personnelles - la « main invisible » du marché se chargeant de faire concourir les intérêts particuliers à une situation générale optimale. On comprend que, dans un tel contexte, il soit impossible de faire passer les impératifs économiques avant la préservation des vies, puisque l'économie repose sur l'invitation faite à chacun de poursuivre son propre intérêt, dont la conservation de soi fait partie au premier chef. En bref, c'est le principe même de l'économie libérale qui réclamait la mise à l'arrêt de l'économie pour « sauver des vies ». En agissant autrement, on aurait porté atteinte au principe fondamental du système. En voulant sauver des meubles, on aurait porté atteinte à la structure entière de la maison.

Pourquoi affirmez-vous que les sociétés modernes idolâtrent la vie ?

Pour répondre à cette question, il faut commencer par préciser ce que l'on entend par vie. Dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, la vie était définie comme « union de l'âme et du corps ». À partir de la fin du XVIIIe siècle, les choses changent : la vie devient « l'état des êtres animés tant qu'ils ont en eux le principe des sensations et du mouvement » Dictionnaire de l'Académie française de 1795), « l'état d'activité de la substance organisée » (Littré, 1863), aujourd'hui « l'ensemble des phénomènes et des fonctions essentielles se manifestant de la naissance à la mort et caractérisant les êtres vivants » (dictionnaire Trésor de la langue française, 1994). Cela étant, en même temps que la vie s'est « physiologisée », des souvenirs demeurent de l'ancienne signification. Résonnent encore à l'arrière-plan, même de façon très amortie, les paroles bibliques - le Seigneur disant à Moïse : « Choisis la vie » ; Jésus affirmant : « Je suis la vie. » Ce qui fait que, par amalgame du sens revendiqué et du sens refoulé, on aboutit à cette chose étrange : l'adoration de « l'ensemble des phénomènes et des fonctions essentielles se manifestant de la naissance à la mort ». C'est cette adoration par transfert, de la vie « ancienne manière » à ce que Walter Benjamin appelait la « vie nue » (le simple fait physiologique d'être en vie), qui peut, à bon droit, être qualifiée d'idolâtrie.

Vous écrivez : « Il n'y a pas de sens à s'emporter contre l'“horreur économique” et, en même temps, à réclamer davantage de lits de réanimation à l'hôpital, car c'est la continuation de la première qui autorise la multiplication des seconds. » Pouvez-vous revenir sur ce point ?

On a beaucoup reproché à Emmanuel Macron sa réplique, il y a deux ans de cela, à une aide-soignante réclamant davantage de moyens pour l'hôpital : « Je n'ai pas d'argent magique. » Pourtant, s'il est vrai que les moyens dont dispose une société peuvent être diversement alloués, et qu'on peut imaginer que le secteur de la « santé », déjà bien doté en proportion de la richesse nationale, voie sa part encore accrue, il reste qu'il s'agit là d'un ajustement à la marge : fondamentalement, c'est grâce aux moyens dégagés par l'économie en général qu'on se trouve en mesure de mettre en place un « système de santé » et de l'entretenir. Les pays pauvres ont très peu de lits de réanimation, les pays riches beaucoup plus. C'est pourquoi réclamer davantage de lits de réanimation et, en même temps, une société plus « douce », moins dominée par l'économie, est incohérent. Ivan Illich, lui, était conséquent, lorsqu'il prônait à la fois le retour à des modes de vie « conviviaux », et l'exercice d'une médecine elle aussi conviviale - ce qui suppose de mettre une limite à la sophistication des traitements, et de retrouver, à côté d'un art de vivre, un certain art de souffrir et de mourir. C'est sans doute cette cohérence qui a valu à la pensée d'Illich d'être marginalisée. Beaucoup préfèrent se bercer de visions contradictoires, où la condamnation de la dictature économique se marie avec la multiplication à volonté des lits de réanimation, les chimiothérapies innovantes, la thérapie génique, la médecine de pointe pour tous.

Vous écrivez : « Quand l'État ne peut rien, ou presque rien, personne ne songe à se plaindre de son inaction contre les calamités. Quand il peut davantage, les citoyens ont tendance à s'exagérer ses pouvoirs et, sinon à le penser tout-puissant, du moins à réagir comme s'il l'était. »

La crise a-t-elle révélé une infantilisation des citoyens par l'État ?

C'est au XVIIIe siècle que l'administration monarchique a vraiment commencé à prendre des mesures significatives pour essayer d'amortir l'impact des famines. Et c'est à partir de ce moment-là qu'une partie importante de la population s'est mise à imputer au gouvernement le manque de pain, ou son prix trop élevé : les responsables de la disette n'étaient plus les intempéries, mais les carences ou les fautes des gouvernants, qui n'avaient pas su annuler leurs effets. Les citoyens sont certes en droit d'attendre que leurs dirigeants mettent tout en œuvre pour prévenir les catastrophes et y remédier. Pour autant, aucun gouvernement ne nous mettra jamais à l'abri de la survenue d'une calamité. Or, dans les démocraties électives, un jeu pervers s'est mis en place : pour attirer sur eux les suffrages, les candidats doivent exagérer le pouvoir qu'ils auront, s'ils sont élus, de maîtriser les choses. Les citoyens, de leur côté, s'abandonnent périodiquement à l'illusion ainsi propagée - pour, ensuite, rendre les gouvernants responsables de tous les maux. Le personnel politique infantilise les citoyens ; de l'autre côté, beaucoup de citoyens se complaisent dans l'infantilisme.

Vous semblez estimer que finalement nous attendons trop du gouvernement et qu'il ne pouvait pas faire mieux.

Pourtant, plusieurs pays s'en sont mieux tirés que nous…

Le gouvernement pouvait certainement faire mieux. Néanmoins, je ne crois pas que tous les défauts dans la façon de faire face à l'épidémie doivent lui être attribués. Il y a deux siècles, Auguste Comte, mettant en garde ses contemporains contre les jugements trop sévères à l'égard du passé, remarquait : « En dernière analyse, au lieu de voir dans le passé un tissu de monstruosités, on doit être porté, en thèse générale, à regarder la société comme ayant été, le plus souvent, aussi bien dirigée, sous tous les rapports, que la nature des choses le permettait. » Appliquée au présent, cette assertion signifie que les insuffisances et les tares du gouvernement français sont, malheureusement, l'indice de problèmes généraux de la nation - une crise morale qui touche le monde occidental dans son ensemble, mais qui revêt, en France, une forme particulièrement virulente.

Retrouvez l'entretien vidéo entre Natacha Polony et Olivier Rey ici.

 

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Seul comptent ces instants de faillites !

3 Septembre 2020, 12:51pm

Publié par Grégoire.

Seul comptent ces instants de faillites !

Les roses ne se sont pas ouvertes. En un seul jour elles ont fait faillites. Têtes basses, tachées de brun, elles mendient un regard plus fin que le regard habituel, distrait :  

« Aime-moi. Je suis peu à mon avantage dans la lumière. Je n’ai su faire mon travail de beauté, je ne sais rien faire et je te demande de m’aimer, d’aller chercher cet amour en toi qui ne doit plus rien à l’apparence.  

Aime-moi parce que je suis là, terne, souffreteuse et vivante, simplement vivante donc parfaite »

Christian Bobin, Autoportrait au radiateur

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Les contemplatifs sont les vrais guerriers !

29 Août 2020, 02:39am

Publié par Grégoire.

Les contemplatifs sont les vrais guerriers !

 

C’est par la méditation que l’homme de demain pourra dominer son siècle et juger avec pertinence les transformations que les progrès techniques et l’évolution des mœurs et des modes feront se succéder sous ses yeux.

 

C’est en elle qu’il trouvera son unique chance d’échapper aux pressions sociales plus contraignantes que jamais à cause de la puissance toujours accrue des moyens de diffusion. La méditation, acte solitaire, vaccine l’individu contre les maladies du troupeau, contre les épidémies de l’opinion.

 

Savoir dire non quand il le faut et autant qu’il le faut devient l’impératif majeur de l’homme moderne. L’homme de demain aura d’autant plus besoin de méditation qu’il sera davantage voué à l’action : pour faire contrepoids à l’action d’une part, et pour lui donner un sens d’autre part ; pour échapper à la dispersion, à l’émiettement intérieur comme à la centralisation technocratique, pour résister à la règle imposée du dehors à ceux qui ne trouvent pas en eux-mêmes leurs raisons de vivre et d’agir.

 

La puissance même dont dispose l’homme moderne rend impérieuse l’exigence de vie intérieure.

Gustave Thibon

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L’idolâtrie de la vie

27 Août 2020, 22:29pm

Publié par Grégoire.

L’idolâtrie de la vie
L’idolâtrie de la vie

Dans un petit fascicule éclairant et plein d’humour, Olivier Rey, mathématicien et philosophe, tente d’expliquer les raisons qui ont conduit d’un côté, l’Etat à prendre les mesures drastiques dans la lutte contre l’épidémie de coronavirus et de l’autre, les citoyens à se laisser docilement confiner deux mois durant.

 

« Pourquoi c’est à partir d’un certain moment qu’on a plus voulu ‘crever de faim’ ? » 

Partant de l’histoire de la révolution française, Olivier Rey tire le fil d’une soumission tissée à force de prise en charge par l’autorité publique. En effet, « plus le pouvoir central porte secours aux citoyens, plus ceux-ci sont enclins à lui reprocher les maux dont ils souffrent ».

 

Par ailleurs, la désacralisation de nos existences ont conduit à idolâtrer la vie, à la considérer pour elle-même, comme une fin en soi : à défaut de pouvoir « donner sa vie », nous sommes désormais contraints de la « sauver ». Et si « jadis, la mort était le terme nécessaire de la vie terrestre, que la médecine pouvait dans certains cas retarder. Aujourd’hui, la mort est un échec du système de santé ». Dans ce contexte, les exigences en matière de santé deviennent exponentielles et les moyens mis en œuvre, bien que « démesurés », toujours insuffisants.

 

Pourtant, explique le philosophe, « les plus graves dangers auxquels l’humanité dans son ensemble est exposée au XXIe siècle ne tiennent pas à une insuffisance des moyens d’action mais au contraire, à des actions trop importantes en regard de ce que la nature est en mesure de supporter ». Il estime que nous avons atteint aujourd’hui un « seuil de contre-productivité » au-delà duquel les progrès de la technologie présentent « davantage d’inconvénients qu’ils ne procurent d’avantages » et il dénonce le discours ambiant qui, sous couvert d’ « ordre sanitaire » maintient dans une indignation perpétuelle, qui est aussi une dépendance extrême à un système infantilisant : « Nous nous trouvons toujours plus dépendants du système de santé, comme un drogué dépend de sa drogue ». Le monde d’après requiert d’abord un sursaut, un effort sur nous-mêmes. Saurons-nous « nous y mettre » ?

 

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Camus ? ... complètement dépassé...

26 Août 2020, 22:11pm

Publié par Grégoire.

Camus ?  ...  complètement dépassé...

" Le rôle de l'état est de protéger ses administrés, pas de régenter leur vie privée au nom d'une certaine conception de la santé. Il appartient à chacun de disposer de son corps et de sa vie comme il l'entend dans les limites qui ne nuisent pas à autrui. Ces limites n'ont pas à être définies de manière opaque et autoritaire par des collèges de scientifiques parfois obscurs sans concertation avec les corps constitués et les corps intermédiaires.

 
S'affranchir des règles de l'état de droit, constitution, droits de l'homme, code civil, débats dans les chambres de représentants élus, sénat, parlement, recours au Conseil d'état, au nom de l'impératif sanitaire, et imposer par la contrainte et la sanction administrative et pénale de nouvelles normes et des règles de vie à coup de directives, de décrets, d'arrêtés ministériels, royaux, régionaux, communautaires, communaux, sans aucun fondement légal et juridique supérieur, témoigne d'un changement de régime de gouvernance.
En clair, cela s'appelle passer d'un régime démocratique à un régime autoritaire.
Il n'est par conséquent pas exagéré de parler de "dictature sanitaire" et de "dictature politico-médicale".
 
«La logique du révolté est... de s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel.»
 
Albert Camus, l'Homme révolté, 1951.

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La poésie est l’état le plus haut du vivant

22 Août 2020, 09:04am

Publié par Grégoire.

La poésie est l’état le plus haut du vivant

Silence… Le monde prétendu moderne est une sorte de conjuration contre la chose la plus vieille du monde et la plus solide au monde, à savoir le cœur. J’entends par cœur, pas le sentimentalisme, pas même le sentiment, mais une puissance de vie que chacun de nous peut avoir, une respiration. Ce que parfois on pouvait qualifier d’intériorité, ou dans des temps beaucoup plus anciens, l’âme. Les sociétés d’aujourd’hui sont rendues malheureuses par la mise à sac de cette intériorité. Or elle est la vraie force de chacun. Quand chacun rentre dans son centre, revient vers soi-même et retrouve quelque chose qui ressemble à l’enfance, il est invincible.

Qu’entendez-vous par invincible ?

C’est ne pas soumettre sa vie à l’ordre du monde. C’est laisser sa vie dans la plus grande respiration possible, dans la fantaisie, parfois dans le silence, dans une parole qui sera toujours vive, fraîche, non conventionnelle. Être invincible c’est juste être vivant.

Vous parlez de l’importance de l’intériorité, que pensez-vous des conséquences de cette épidémie sur le rapport à l’autre ?

Votre question est trop générale. La vie, pour moi, c’est la singularité même, le concret. La manière de vivre américanisée et électronisée détruit en souriant le singulier. Si vous me posez une question trop générale, je vais me taire car je ne suis ni un philosophe, ni un sage. Ce qui me frappe actuellement, ce sont les images des villes vides. Des choses pauvres se reprennent comme le chant des oiseaux. Je ne sais pas si on le perçoit dans les villes mais je le perçois dans la forêt où j’habite. Il y a eu une renaissance des cantates d’oiseaux. Le vert des feuillages était plus affirmatif. La nature pendant ces semaines a retrouvé une confiance que nos vies insensées lui avaient fait perdre.

Ce matin, j’ai traversé un pré et je me suis arrêté sous un chêne. La nature était devenue une phrase parfaite, un morceau d’un poème très pur, extrêmement simple et qui m’a fait tout oublier. Les fragments de cette phrase étaient composés de l’arbre, des mouvements de ses feuilles, balancées très élégamment, sans fureur, par une brise légère. Il y avait aussi une lumière qui lançait ses javelots dans l’herbe, et une ombre très douce dans laquelle je me tenais. Un sentiment m’est entré dans le cœur : il n’y a rien d’autre à faire dans cette vie que d’y être parfaitement présent. Quelque chose d’adorable essaie de nous parler à chaque instant. Cette expérience a duré cinq secondes et elle était infinie. Je me rappelle d’avoir souri de ma misère d’homme, de n’être que de celui que je suis. Rire...

Avez-vous toujours eu ce langage poétique ?

Je serai incapable d’exprimer autrement cette expérience d’être. C’est comme si je n’existais presque plus et que cela me comblait. Quelle que soit l’époque – si dure soit-elle –, le mouvement d’une brise, la sentence bienveillante d’un rayon de soleil, la fierté d’un brin d’herbe qui se redresse, la royauté d’un arbre, tout cela ne demande pas d’étude. Aucune puissance ne peut se mettre entre cette douceur et vous. L’humanité est profondément unique car ce que je connais moi, je peux le partager. Les choses de fond sont les plus lumineuses même si elles sont enfouies.

Vous considérez-vous croyant ?

Je parlerai plutôt de confiance, mais je ne saurai vous dire sur qui ou quoi repose cette confiance. La confiance est la capacité inexplicable de continuer à vivre alors que même la vie semble vous avoir quitté. Il m’est toujours apparu que la vie est bien plus grande que celle que nous vivons. Elle n’est pas ailleurs. Par instant, nous arrivons à mettre nos yeux en face des yeux de la vie. C’est comme un enfant que la mère soulève et porte devant son visage : il y a des moments où nos yeux sont plantés dans les yeux solaires et terribles de la vie.

Cela me fait penser à votre ouvrage La Part manquante…

En effet. C’est un ouvrage ancien. Mais il en va sans doute de l’écriture comme de la vie : nous passons notre temps dans une danse de derviche tourneur, à danser autour d’un point indicible et invisible.

Quelle est votre définition de l’Amour ?

L’Amour c’est quand une vérité arrive. Le reste du temps, c’est comédie à laquelle nous participons tous. Ce qui arrête la comédie, c’est soit la mort, soit quelque chose de plus fort encore, doté de beauté et de grâce.

Connaissez-vous le Liban ?

C’est, je crois, un des pays les plus proches de la poésie, celle qui fait venir dans sa parole du feu et des roses. Pour moi, la poésie est l’état le plus haut du vivant.

Propos recueillis par Zeina Trad

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Etes-vous dans le réel ? (3)

17 Août 2020, 09:19am

Publié par Grégoire.

Etes-vous dans le réel ? (3)

 

Qu’est-ce que le réel ?

 

C’est d’abord un fait que nos expériences, particulières, circonscrites et limitées, conditionnent notre manière de recevoir le réel : ce qui n’est pas moi, ce que je n’ai pas fait, ce qui est autre ! Et déjà, il y a une difficulté à être présent à nos expériences : nous restons si souvent déterminé par notre vécu intérieur, si bien que souvent nos choix, notre connaissance des autres ou nos désirs ne sont que des projections de nous-mêmes, de ce que nous avons perçus, de ce que nous avons assimilé du réel. Ainsi, et c’est un trait commun de notre monde, nous réduisons la réalité au vécu que nous en avons. Ce qui est réel n’est plus que ce que nous ressentons, ou bien, ce qui se manifeste apparement ou encore, ce que l’on peut mesurer, quantifier, calculer. Ainsi, nous identifions ce qu’est la réalité avec notre manière de la vivre, selon nos émotions ou notre prisme scientifique. Réduisant la réalité à notre capacité de recevoir, à nos sentiments, à nos idées, nous reconstruisons alors le monde à notre taille. Nous en faisons quelque chose qui est dans notre prolongement : un petit chez soi. 

 

Ceux qui suivent un traitement pour sortir de leurs angoisses et de leurs peurs, ne sont-ils pas le signe visible d’un cancer aujourd’hui commun : le refus que ce qui s’impose à nous, puisse dépasser notre petit horizon ? Le réel comme tel, ce qui est, ce n’est pas d’abord du ‘gérable’, du ‘planifiable’ et de l’utilisable a outrance ! 

 

Malheureusement, nous organisons notre monde de telle manière à ce que notre seul horizon est ce que nous croyons avoir compris de nous-mêmes ! Nous sommes si souvent tellement repliés sur nous-mêmes, que nous en avons étriqué nos désirs et rabougris nos aspirations. Spécialement aujourd’hui, où notre monde 2.0 a développé à outrance notre narcissisme -nous ne vivons plus seulement de l’image qu’on voudrait donner de soi- doublé d’une forte tendance schizophrénique -puisque bien heureusement nos personnalités sont plus complexes que nos images instagramisés-. Bref, nous construisons constamment des mondes parallèles qui nous empêchent de vivre pleinement de la réalité existante s’offrant à nous –à commencer par nous-même- avec toute son infinie richesse et son absolu. 

Au final, nous ne sommes plus dans le réel tel qu’il est. Nous vivons dans un avatar limité du réel : nos idées, virtuelles, impermanentes et donc angoissantes. Et nous nous avortons nous-mêmes de toutes possibilités de croissance véritablement humaine.

 

Le réel, n’est-ce pas d’abord ce qui n’est pas nous, ce qui est autre et qui s’impose à nous ? Nous devons manger, boire, dormir, respirer, etc. sous peine de mort. Et cela s’impose, d’une manière telle que, quoi que nous fassions, nous devrons nécessairement, selon un temps plus ou moins calculable, ‘y passer’. Dévoilant en ces limites qui s’imposent à nous -spécialement la mort-, la source de nos peurs, de nos esclavages, de nos médiocrités et de nos lenteurs, nombres d’artistes, de philosophes et de théologiens, ont tenté d’y répondre par diverses formes de salut. Et la première, ne consiste-t-elle pas dans le refus de faire l’autruche face à notre sort ? Est-ce qu’oublier nous permettra de mieux vivre ou bien ne produit-on pas alors en nous le plus grand des refoulements : le refus de reconnaitre que je n’ai pas toujours existé et que je ne serais pas toujours sur cette terre ? 

Bref, notre premier réel c’est que des limites s’imposent. Et la première de toutes, celle qui nous pend au nez : c’est que nous allons mourir, et bientôt.

 

Face à cela, quelle lumière peut donc nous permettre de vivre pleinement notre existence ? Quel sens le réel peut-il avoir si ce qui s’impose en premier est le temps qui passe et qui nous rapproche chaque jour un peu plus d’un terme qui sera, pour ceux qui nous entourent, comme un arrêt brusque ? Devons-nous accepter cette fatalité qui semble nous crier chaque jour la vanité de nos actions, ou nier ce devenir implacable en nous réfugiant dans une efficacité ou une jouissance à outrance profitant de l’instant qui passe et qui, déjà, n’est plus ? 

 

Un premier chemin pour y répondre, ne serait-ce pas de réveiller l’enfant qui sommeille en nous, et qui a soif de recevoir le réel tel qu’il est ; de redécouvrir ce qui est avant nous, et qui après nous sera encore ? N’est-ce pas en effet notre premier et plus vif désir ? « Tout les hommes désirent, par nature, connaitre. L’amour des sensations en est le signe ; En effet, celles-ci, en dehors de leur utilité, sont aimés pour elles-mêmes, et plus que les autres, celles qui nous viennent par les yeux. Car ce n’est pas seulement pour agir, mais aussi quand nous sommes sur le point de ne pas agir, que nous choisissons de voir, à l’encontre, pour ainsi dire de tout le reste. La cause en est que parmi les sensations [la vue] nous fait connaitre au plus haut point, et montre des différences plus nombreuses. » 

Et pour vraiment connaitre, n’est-il pas nécessaire aussi de redécouvrir cette innocence première, cette admiration qui nait en nous en recevant ce qui m’apparait et que je n’ai pas fait ? N’avons-nous pas un peu perdu cette capacité à admirer, à être émerveillés, et à se laisser surprendre par le réel ?

 

C’est un fait, nous vivons trop souvent comme des petits vieux, fatigués avant l’âge, habitués du réel, et petits quand aux désirs. Nous recevons le réel en surfant dessus, sans trop de profondeur, à travers des filtres, selon des idées conçues comme une synthèse du déluge médiatique de nos sociétés surinformées. Et nos espérances de bonheur, résident dans les derniers gadgets technologiques inventés. De même, nous réduisons les personnes à leurs simples apparences, leur caractère, à ce qu’elles sont capables de faire ou dire. Même envers nous-mêmes, nous sommes incroyablement critiques, jugeant nos journées selon leur rentabilité ou notre capacité à en jouir. Et nous nous sommes inconsciemment installés dans un désespoir chronique face à l’impossibilité de rejoindre l’image idéale et inaccessible de nous-mêmes que nous propose le monde médiatique. Et nous avons substitué le réel à nos idées. Refusant d’être dépassé, nous avons réduis notre monde à ce que nous pouvions en dominer, en posséder ; et le réel est devenu ce que nous en pensons, la conscience que nous en avons. Nous nous sommes rendus aveugles, marchant « dans le réel, comme un oiseau de nuit face au soleil 1. » 

 

Séduits par l’efficacité des techniques modernes et des distractions toujours plus imaginaires, nous avons réduit notre existence  à ce qu’on en peut obtenir. Nous sommes même difficilement réceptifs à la beauté d’un paysage, au parfum d’une fleur, aux bruits de la nature. Ayant réduit le réel à nos projets, à ce que nous percevons et ressentons, nous avons perdu beaucoup de capacités à être réceptifs, et stoppons ainsi bien des possibilités de grandir ; au final, nous détruisons notre capacité à contempler et à nous ouvrir à ce qui est autre que nous et qui seul peut nous combler. Nous nous condamnons là à ne jamais trouver de bonheur stable. Certains appellent cela l’enfer. 

 

Enfermés, seuls avec nous-mêmes, comment parvenir à retrouver ce lien initial avec le monde qui nous entoure et nous laisser renouveler par lui ? Comment peut-on retrouver cette innocence, cet oxygène vital et frais, ce contact natif qui fait l’émerveillement et la joie de l’enfant devant la réalité la plus simple ? Comment ne pas rester prisonnier de tout ce que nous avons assimilé d’informations, de mesures et que nous appelons –a tord- le savoir ? Comment laisser nos expériences être source d’interrogations et ainsi réveiller notre désir de découvrir, dans la réalité elle-même, son sens premier, son pourquoi ?

 

(à suivre...)

Grégoire +

 

1 / « La recherche de la vérité est en un sens difficile, et dans un autre facile… la raison de notre difficulté n’est pas dans les faits mais en nous. Ainsi, comme les yeux d’une chouette face a la lumière du jour, ainsi notre capacité de connaitre pour les choses qui, en elles-mêmes, sont les plus évidentes de toutes. » (Aristote, Métaphysique, Livre a).

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Prémices de notre Assomption : comme un très faible et très sûr sourire tourné vers nous ..

15 Août 2020, 11:29am

Publié par Grégoire.

Prémices de notre Assomption : comme un très faible et très sûr sourire tourné vers nous ..

" Pour être dans une solitude absolue il faut aimer d'un amour absolu.

La plupart des écrivains mentent là-dessus. Ils font comme s'il n'y avait personne dans la pièce à côté, dans le fond sans fond de leur cœur. Ce n'est pas vrai. Ce n'est jamais vrai. 

Je ne dis pas qu'il s'agit nécessairement d'une présence visible, consciente. Peut-être même est-elle toujours plus profonde que tout visage connu, nommé. Mais il y a toujours quelqu'un aux côtés du solitaire, une présence sur laquelle il appuie en secret chacune de ses phrases, une lumière unique et nécessaire. "

Christian Bobin, Un désordre de pétales rouges. 

 

Quelque chose se rappelle à nous de loin en loin, comme un très faible et très sûr sourire tourné vers nous… Quelque chose ou quelqu’un mais ce serait le faire fuir que de le nommer. Non ?

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Êtes-vous dans le réel ? (2)

14 Août 2020, 11:57am

Publié par Grégoire.

Êtes-vous dans le réel ? (2)

 

Malgré ces séductions d’apparente satisfaction immédiate, la morsure de la vérité a toujours obligé l’être humain à reprendre cette quête à sa source. Acceptant le réel dans toute sa diversité, les anciens –et cela d’une manière unique en Grèce- renouvelèrent pour l’humanité cette quête de la vérité, au-delà des opinions du moment, révélant ainsi à toutes personnes sa noblesse et ses désirs les plus profonds. Face à la richesse de l’expérience humaine, ils nous obligent toujours à chercher le pourquoi de toutes les dimensions de notre existence.

N’est-ce pas en effet le plus grand service que l’on puisse rendre à toute personne, que de l’aider à se connaître et à trouver là ou est son véritable épanouissement ?

 

Aujourd’hui nous faisons face à une situation similaire. Pour la plupart, la quête du pourquoi de notre existence a été réduite à une quête effrénée de jouissance. Or, depuis que plus rien n’a de sens, tout semble être source d’angoisse.

Nous sommes « face à un abîme de non-sens. La vie n’a plus de sens, elle n’est souvent qu’une suite d’émotions mises bout à bout. La ‘liberté’ de penser comme on veut et le sur-développement des techniques ont fait de nous des errants ! La seule liberté que nous ayons gagné est le choix de notre lieu de vacance… On est arrivé à une insignifiance si totale de notre vie que la vie en occident consiste à entretenir son confort. La vie est devenue longue et stupide, ou l’on n’est plus occupé qu’à gérer son capital santé. Tous nos actes n’ont plus aucun lien entre eux. Et alors on passe son temps à se fuir, et comme on transporte avec soi ce rapport univoque à un monde plat et source d’ennui, on se réfugie dans ses petits plaisirs. Tous les jours on a la même image insignifiante et monotone d’un même jour universel»

Or, pourquoi est-ce ainsi ? Comment en est-on arrivés là ? Comment peut-on vivre sans donner un sens à ce que l’on fait ou vit ? Comment une telle indifférence est-elle possible ? Comment le réel de notre vie a-t-il pu être réduit à des choses secondaires, des joies immédiates, faciles mais qui ne durent pas ? Pourquoi non seulement nous ne sommes plus dans le réel,  mais cherchons à y échapper par tous les moyens? Pourquoi le réel est-il devenu un lieu de non-sens et de désespoir ?

 

(à suivre...)

Grégoire +

 

1 Cf. Itinéraire de l’égarement, du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine. Olivier Rey Mathématicien. Chercheur au CNRS. Editions Seuil. 2004.

« L’homme déchoit à sa vocation. ‘Rester jeune’ devient le sens de sa vie : avoir tous les jours 15 ans. Bientôt, le bonheur sera de ne jamais être né. Et on façonne sa conscience en évitant l’absurde, l’ennui et l’angoisse en remplissant ses heures creuses par l’industrie des loisirs, qui agissent sous forme de stimuli saturant les sens. […]

On a abolie le temps, le sujet et l’espace par un réseau sans centre : internet. Le langage n’est plus qu’une estimation numérique gratuite : 60%, 90%... car le chiffre est devenu le garant du réel. Ou encore un pure outil : depuis l’ONU, le SIDA, jusqu'à soi-même qui n’est plus qu’une ADN. On est entré dans une pensée on ne peut plus binaire du ‘j’aime, j’aime pas’. Avant on distinguait l’homme de l’animal par la raison. Maintenant on distingue l’homme de la machine par ses désirs individuels et ses comportements pulsionnels : on s’éclate, on craque pour…, on zappe…

Tout est anticipé et manipulé : on se personnalise avec des produits vendues à des millions d’exemplaires. L’homme est devenu un souriant crétin. » 

Itinéraire de l’égarement, du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine.

 

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