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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La vérité est là, à nos côtés, partout ..

23 Mai 2020, 03:49am

Publié par Grégoire.

La vérité est là, à nos côtés, partout ..

 

"Il n'y a que le ciel qui puisse nous lier les uns aux autres, jetant sur nos âmes assemblées par le hasard d'une rencontre, un filin de lumière, puis tirant d'un seul coup pour tout ramener dans le grand air des paroles vraies, là où seulement il est possible de respirer. Il n'y a que le grave et l'inattendu qui peuvent offrir à nos âmes captives une ouverture sur la vie pure, et c'est ce que le monde, instinctivement, immédiatement déteste.

    Ainsi je laissais faire le hasard qui est un dieu semblable aux moineaux sautillant sur les pavés... Nous sommes à notre naissance plongés dans cette vie comme dans un bain de vérité, et personne ne nous a assuré que ce bain serait toujours, à tout moment, à la température idéale. La vérité est là, à nos côtés, partout, elle baigne nos flancs, rafraîchit nos temps, elle demeure auprès de nous jusqu'à ce que nous prétendions connaître quelque chose qui vaut mieux qu'elle.

"Le royaume de Dieu est proche de vous ": j'étais soufflé par cette parole du Christ. Dans les grains serrés de quelques mots, la plus grande vie possible m'était donnée. C'eût été une folie que de chercher plus loin, et cette folie m'avait pris. Cette vie simple qui s'éclaire en s'approfondissant... cette vie qui à chaque seconde multiplie l'affirmation miraculeuse d'elle-même, j'avais commencé à la quitter en rêvant trop de nuits sur les livres et sur l'amour dont ils parlent tant."

Christian Bobin

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« Le microbe n’est rien, le terrain génétique des personnes est tout ». Claude Bernard 

22 Mai 2020, 00:35am

Publié par Grégoire.

 « Le microbe n’est rien, le terrain génétique des personnes est tout ». Claude Bernard 

La médecine moderne va droit dans le mur?

 

La plupart des gens ont au contraire l’impression de progrès spectaculaires : imagerie médicale, transplantations, chirurgie robotisée, ingénierie génétique…

Les journaux annoncent presque quotidiennement des progrès incroyables. Ces derniers jours encore, on apprenait qu’il était désormais possible de restaurer la vue dans certains cas grâce à des « implants rétiniens ». Cela consiste à implanter des photorécepteurs artificiels dans l’œil des personnes souffrant de dégénérescence maculaire. Ces implants stimulent les cellules nerveuses fonctionnelles de la rétine et transmettent la stimulation au cerveau via le nerf optique. C’est pas du progrès, ça ?

 

Mais la médecine moderne a deux visages.

 

Où sont les êtres humains ?

 

D’un côté, il y a la médecine qui fait les unes des journaux, et la fortune de certains entrepreneurs dans les biotechnologies : nouvelles molécules, nouvelles prothèses, cœur artificiel, implants rétiniens, pacemakers, découvertes génétiques, etc.

 

De l’autre, et c’est le revers de la médaille, il y a la face obscure de la médecine. La médecine qui laisse en plan les principales souffrances qui frappent l’humanité, comme si ce n’était pas son problème.

 

Selon un rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) paru le 14 mai 2014, la dépression est aujourd’hui la principale maladie affectant les adolescents dans le monde entier. Viennent ensuite les maladies et problèmes de santé liés au tabac, à la drogue, à l’alcool, le sida, la nutrition, la violence et l’automutilation (!). Les suicides représentent la troisième cause de mortalité de nos jeunes à l’échelle mondiale.

 

Ce rapport montre aussi que moins d’un adolescent sur quatre effectue suffisamment d’exercice physique, soit au moins une heure par jour. Que la grande majorité, y compris dans les pays développés, se nourrit extrêmement mal.

 

Dans certains pays, un adolescent sur trois est obèse. Cela veut dire que tous ces adolescents seront demain, et pour certains dès aujourd’hui, les proies du diabète, des maladies cardiovasculaires, de l’arthrose, du cancer, de la stérilité, de la dépression et j’en passe. Car chez l’être humain, tout est lié.

 

Ces problèmes vont-ils être résolus uniquement par nos chercheurs qui cherchent la nouvelle molécule miracle, le nouveau gène, le nouvel implant ? Non ! Bien sûr que non.

La solution ne viendra que d’une révolution douce, où la médecine reprendra conscience de sa mission : prendre soin des personnes humaines, avec toutes leurs dimensions, toutes leurs fragilités, et toutes leurs forces, y compris leurs forces morales et spirituelles.

 

La technique, oui, mais à condition qu’elle reste dirigée vers le bien des êtres humains, qu’elle soit au service de la relation médecin-patient.

 

Médecine pour tous ou pour personne ?

 

Médias et hommes politiques n’ont à la bouche que des slogans sur la « médecine pour tous » et « l’accès généralisé aux soins ». En réalité, notre médecine est surtout devenue une médecine à la chaîne, industrielle et anonyme, où vous avez parfois l’impression d’être traité comme un animal.

On vous vaccine, on vous perfuse, on vous « met sous traitement », on vous opère, et l’on vous engueule si vous vous plaignez.

 

Retour aux temps obscurs

 

Mais à force de considérer la maladie comme de simples facteurs biologiques à corriger indépendamment de la personne qu’on traite, la médecine court un risque inattendu.

 

Celui de retourner aux temps obscurs où la maladie était considérée comme une malédiction divine, où le malade croyait qu’il ne pouvait rien faire pour hâter sa guérison sinon se confier corps et âme aux sorciers qui lui promettaient de le libérer des maléfices.

Or, aujourd’hui, que demande-t-on au malade à l’hôpital ? De s’en remettre à la Science, même s’il n’y comprend rien, tout comme on demandait autrefois au malade de s’en remettre aux pratiques mystérieuses du sorcier.

 

Le malade qui passe dans des machines (radios, scanner, IRM) produisant des images colorées auxquelles il ne peut rien comprendre, qui subit des examens et analyses truffées d’acronymes que personne ne lui explique, qui avale des médicaments aux noms bizarres (salbutamol, ézétimibe…) sans avoir la moindre idée de leur mécanisme d’action ni de leur danger, n’est plus très éloigné de l’homme, dans la tribu primitive, qui se soumet aux rites imposés par le guérisseur.

 

Le résultat est que de plus en plus de gens se laissent aller à la fatalité. Ils oublient que c’est d’abord à eux qu’il revient de se prendre en main, pour retrouver durablement la santé.

 

Médecin ou sorcier ?

 

Le médecin se rapproche du sorcier quand il cède à la tentation de s’adresser à son patient comme à un enfant incapable de comprendre, et se comporte comme s’il détenait seul les formules magiques capables de guérir.

Son jargon n’est plus accessible au commun des mortels. Le malade est alors obligé de se soumettre sans comprendre aux procédures qu’on lui impose, exactement comme l’ensorcelé s’adressant au sorcier.

 

À une infirmière qui posait un « monitoring » à ma femme qui allait accoucher, je me suis permis de demander que représentaient les différentes courbes et numéros qui s’affichaient sur les écrans. « Là, c’est la saturation en O2, ici c’est la tension diastolique » me répondit-elle, ou quelque chose du genre, avant de s’enfuir, comme si ce charabia pouvait avoir la moindre signification pour la personne lambda.

 

Une erreur colossale

 

Il est normal, nécessaire même, que les scientifiques se préoccupent de médecine.

Mais la médecine n’est pas seulement une science. C’est aussi un art. Un art qui fut développé par des personnes habitées de sentiments humanistes et charitables, qui voulaient aider leur prochain à mieux vivre en soulageant leurs douleurs.

 

Quand vous avez affaire à une personne obèse, tabagique, alcoolique, sédentaire, dépressive, vous ne pouvez pas vous contenter de lui prescrire des analyses et des médicaments. Les qualités humaines, l’écoute, la compassion, le bon sens, sont indispensables pour réussir à vraiment l’aider.

 

On attribue cette phrase au fondateur de la médecine expérimentale, Claude Bernard : « Le microbe n’est rien, le terrain est tout ».

 

C’est une manière de dire qu’il faut s’intéresser à la personne avant de s’attaquer à la maladie.

 

À votre santé !

Jean-Marc Dupuis

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Une résurrection ? Personne n’a jamais prétendu que ça doit être suave et paisible

21 Mai 2020, 03:36am

Publié par Grégoire.

Une résurrection ? Personne n’a jamais prétendu que ça doit être suave et paisible

 

Ma détestation du monde et les adultes ? Celui de gens qui s’embrassaient sans s'aimer et se parlaient sans rien se dire. Je refusais obstinément de vivre dans l’antarctique des gens normaux. J’entrais en rage quand, malgré tout, il me fallait affronter une de ces situations où tous devenaient faux, même mes parents. Par représailles, je rapportais aux uns ce que les autres disaient d'eux en leur absence, ou bien je me réfugiais sous la table, ou encore je décidais de me tuer en avalant ma soupe sans respirer. Mes colères étaient aussi puissantes que celles de Dieu. Avec la boule psychique de mes sept ans j'aurais pu détruire une maison, quitte à périr dessous. Je me contentais le plus souvent, avec la plus grande violence possible, de claquer les portes : les murs tremblaient et, chaque fois, le crucifix accroché au-dessus de la porte de la cuisine -sur lequel un christ maigre et crispé comme une allumette brûlée veillait sur les miracles de la vie ordinaire- se balançait quelques secondes et s'immobilisait de travers. Mon père sans élever la voix remettait le crucifix en place, redonnant sa parfaite verticalité à celui qui, deux mille ans après son supplice, venait de recevoir un nouveau coup qui, peut-être, le ressuscitait. Personne n’avait jamais prétendu qu'une résurrection devait être suave et paisible.

Christian Bobin

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Taire la vérité, n'est-ce pas déjà mentir ? Qui ne gueule pas la vérité, quand il sait la vérité, se fait le complice des menteurs et des faussaires !

20 Mai 2020, 13:13pm

Publié par Grégoire.

Taire la vérité, n'est-ce pas déjà mentir ? Qui ne gueule pas la vérité, quand il sait la vérité, se fait le complice des menteurs et des faussaires !

 

La délimitation de ce que les journaux doivent donner à leurs lecteurs et de ce qu’ils ne doivent pas leur donner, de ce qu’ils doivent même refuser, doit coïncider exactement avec la délimitation réelle de ce qui est vrai d’avec ce qui est faux, nullement avec la délimitation artificielle de ce qui est ou n’est pas de nature à blesser une organisation nationalement ou régionalement constituée. Cette blessure n’est pas un criterium.

 

Certains hommes, comme Zola, sont blessés par le mensonge ; mais certains hommes, comme le général Mercier, sont blessés par la vérité. Sans parler de ces cas extrêmes, si la vérité blesse une organisation, taira-t-on la vérité ? Si le mensonge favorise une organisation, dira-t-on le mensonge ? Vraiment à la vérité blessante on fera l’honneur de ne pas la traiter plus mal que le mensonge blessant ? Mais, taire la vérité, n’est-ce pas déjà mentir ?

 

Combien de fois n’avons-nous pas produit cette simple proposition au cours de la récente campagne. Aux bons bourgeois, et aussi aux camarades qui voulaient se réfugier commodément dans le silence n’avons-nous pas coupé bien souvent la retraite en leur disant brutalement. — car en ce temps-là nous finissions tous par avoir un langage brutal, — : « Qui ne gueule pas la vérité, quand il sait la vérité, se fait le complice des menteurs et des faussaires ! » Voilà ce que nous proclamions alors. Voilà ce que nous proclamions au commencement de cet hiver. Cette proposition est-elle annuelle, ou bisannuelle ? Fond-elle avec la gelée ? Et voilà ce que nous déclarons encore aujourd’hui contre les antisémites. Cette proposition est-elle, aussi, locale ? Non. Elle est universelle et éternelle, disons-le sans fausse honte. Nous demandons simplement qu’on dise la vérité.

 

Charles Peguy, Cahiers de la quinzaine

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Le grand maître de l’esbroufe ..

19 Mai 2020, 00:48am

Publié par Grégoire.

Le grand maître de l’esbroufe ..

Sigmund Freud, LE grand maître de l’esbroufe ?

Psychanalyste défroqué, Jacques Van Rillaer continue à dénoncer les errements et mensonges de l’«Oracle de Vienne» dans un ouvrage passionnant.

DOGMATIQUE, sûr de lui, menteur, gourou... Il ne fait décidément pas bon être Freud sous la plume de Jacques Van Rillaer. Psychanalyste défroqué, le professeur émérite de psychologie de l’université de Louvain n’en est pas à son coup d’essai: voilà trente ans qu’il décrypte les errements de l’«Oracle de Vienne» et de ses nombreux disciples.

Passant en revue les fondements de la psychanalyse, mettant en regard les correspondances privées de Freud et ses écrits publics, plongeant dans les guerres intestines du petit monde de la psychanalyse, Jacques Van Rillaer nous livre une magistrale démonstration. Freud et Lacan, des charlatans? On sort de ces pages avec la conviction que les deux stars de la psychanalyse ne sont, à tout le moins, pas les génies bienfaiteurs de l’humanité que l’on veut nous faire croire.

«Il est certain qu’il y a du nouveau et du bon dans la doctrine freudienne de la psychanalyse. (...) Malheureusement, le bon n’est pas neuf et le neuf n’est pas bon», écrivait dès 1908 le psychiatre Alfred Hoche. À lire Jacques Van Rillaer, le bon mot décrit une réalité: Freud n’a pas inventé la psychanalyse ni le concept d’inconscient, et en convenait volontiers jusqu’en 1910. Souvent bâtis à partir d’un rien (une observation, un souvenir...), les piliers de la psychanalyse n’ont rien, strictement rien de scientifique. Et il est vertigineux de constater à quel point l’on a pourtant pu faire nôtres quelques-unes de ses théories, apprises comme vérités toutes nues.

Diagnostic freudien

Dogmatique et sûr de lui, nous dit Van Rillaer, Freud ne prouve jamais rien et accuse ses détracteurs de faire preuve de «résistances». S’il est en désaccord avec un confrère, Freud pose un diagnostic : l’un est paranoïaque, l’autre a un inconscient pervers, un troisième devient délirant... Bref, il fait tout pour être irréfutable, et c’est bien ce qui pèche dans la prétention de sa psychanalyse à être une science.

 

Van Rillaer cite notamment un passage étonnant des écrits de Freud: les hommes primitifs, imagine ce dernier en 1930, n’ont longtemps pu s’empêcher de s’adonner à un «plaisir infantile»: éteindre le feu en urinant dessus, «comme une jouissance de la puissance masculine sans la compétition homosexuelle». Une fois passée l’hilarité, on songe à objecter qu’il ne s’agit là que d’une expérience de pensée, comme peut l'être la caverne de Platon. Certes. Mais Platon ne prétendait pas soigner les hommes!

Freud non plus, d’ailleurs: «Son ambition thérapeutique s’est considérablement réduite en quelques années», écrit l’auteur, qui cite cet aveu de Freud à Jung: «Pour apaiser ma conscience, je me dis souvent: “ Surtout ne cherche pas à guérir, apprends et gagne de l’argent!” »

Freudien ayant tué Freud, c’est finalement Jacques Lacan qui, cité par l’auteur, mérite d’avoir le dernier mot: «Notre pratique est une escroquerie, notait-il en 1977. Bluffer, faire ciller les gens, les éblouir avec des mots qui sont du chiqué.»

«Freud & Lacan, des charlatans? Faits et légendes de la psychanalyse»,
Jacques Von Rillaer, éd. Mardaga.

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Très peu de vraies paroles s'échangent chaque jour, vraiment très peu ..

18 Mai 2020, 00:30am

Publié par Grégoire.

Très peu de vraies paroles s'échangent chaque jour, vraiment très peu ..

 

A plus de 80 ans, mon père malade s'était levé dans le milieu de la nuit, paniqué, persuadé d'avoir oublié de rejoindre son poste à l'usine. Une détresse sans appel creusait ses yeux. Cette nuit-là j'ai haï la société et ses horaires qui crucifient les âmes nomades. 

Lire et écrire sont deux points de résistance à l'absolutisme du monde

Dieu tenait au dix-septième siècle la place qu’aujourd’hui tient l’argent. Les dégâts étaient moindres. 

La mort nous prendra tous un par un, aussi innocemment qu’une petite fille cueillant une à une les fleurs d’un pré.

Le savant casse les atomes comme un enfant éventre la poupée pour voir ce qu’il y a dedans. Le poète est un enfant qui peigne sa poupée avec un peigne en or. Il y a la même différence entre la science et la poésie qu’entre un viol et un amour profond. 

J’ai mon échec sous les yeux : un bouquet de mimosa dans un pot à eau. Il a ensoleillé mon petit déjeuner, embaumé ma journée et je suis incapable de faire un portrait de lui à la hauteur de sa générosité.

Le sens de cette vie c'est de voir s'effondrer les uns après les autres tous les sens qu'on avait cru trouver.

Je ne suis pas fait pour ce monde. J’espère que je serai fait pour l’autre.

Christian Bobin, Les Ruines du Ciel.

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La mesure de l'amour c'est d'aimer, sans mesure ...

17 Mai 2020, 09:58am

Publié par Grégoire.

La mesure de l'amour c'est d'aimer, sans mesure ...

Ce qu’il dit est éclairé par des verbes pauvres; prenez, écoutez, venez, partez, recevez, allez. Il ne parle pas pour attirer sur lui une poussière d’amour. Ce qu’il veut, ce n’est pas pour lui qu’il le veut. Ce qu’il veut, c’est que nous nous supportions de vivre ensemble. Il ne dit pas: aimez-moi. Il dit: aimez-vous. Il y a un abîme entre ces deux paroles. Il est d’un côté de l’abîme et nous restons de l’autre. C’est peut-être le seul homme qui ait jamais vraiment parlé, brisé les liens de la parole et de la séduction, de l’amour et de la plainte. C'est un homme qui va de la louange à la désaffection et de la désaffection à la mort, toujours allant, toujours marchant. Il ne fait pas de l’indifférence une vertu.

Un jour il crie, un autre jour il pleure. Il traverse tout le registre de l’humain, la grande gamme émotive, si radicalement homme qu’il touche au dieu par les racines. Il est doux et abrupt. Il brise, il brûle et il réconforte. La bonté est en lui comme une matière chimiquement pure, un diamant. Son esprit est légèrement absent, et ce rien d’absence est sa manière d’être attentif à tout. Pris dans un chaos de désirs et de plaintes, serré par une foule qui se bouscule ses faveurs comme on voit des moineaux s’abattre en nuée sur un seul morceau de pain, il distingue très bien le frôlement d’une seule main sur un pan de son manteau, il se retourne aussitôt et demande qui l’a touché, qui lui a dérobé une part de sa force.

La voleuse---car c’est bien sûr une femme, car les femmes ont su très vite connaître en lui la plus grande intelligence vivante, l’intelligence du don, car les femmes ne se trompent pas sur la lumière qui sort de lui, c’est la même qui s’en va d’elles pour baigner les chairs de leurs enfants---la voleuse par amour est celle qui l’a sans doute le mieux entendu: prenez ce que je vous donne, je vous le donne sans condition et, parce que je vous le donne absolument, il y en a absolument pour tous---ce qu’on partage se multiplie. Il dit qu’il est la vérité. C’est la parole qui est la plus humble qui soit. L’orgueil, ce serait de dire: la vérité, je l’ai. Je la détiens, je l’ai mise dans l’écrin d’une formule. La vérité n’est pas une idée mais une présence.

Christian Bobin, l'homme qui marche.

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y a-t-il une issue lumineuse à l'actuel effondrement de la condition humaine ?

16 Mai 2020, 10:53am

Publié par Grégoire.

y a-t-il une issue lumineuse à l'actuel effondrement de la condition humaine ?

 

La question posée par Bobin est celle-ci : y a-t-il une issue lumineuse à l'actuel effondrement de la condition humaine ? Sa réponse est oui, et c'est ce qui fascine. Oui, parce qu'il est du devoir de chacun de faire pousser un arbre jusqu'au bord du gouffre. Dans Éclat du solitaire, Bobin relève que le mot « manne » — cette nourriture tombée du ciel pour nourrir les Hébreux dans leur exode — signifie originellement un étonnement : « Qu'est-ce que c'est que ça ? » N'oublions pas que cet aliment, dit la légende, descend du ciel, donc ne doit rien au monde : telle sera, toujours, la première réponse des doctes au surgissement d'une parole qui semble n'appartenir en rien à leur socle culturel ou religieux : le « qu'estce que c'est que ça ? » est le doigt de l'Inquisiteur désignant ce qu'il ne peut entendre car tout en lui  habitudes, coutumes, rationalités, croyances — refuse de le comprendre. Telle fut, longtemps, la réponse  trop hâtive des lettrés aux livres de Bobin. Cette dureté dans la réception de l'œuvre la fortifia, accentua paradoxalement sa singularité, tout en l'épurant.

Dans ce camp de concentration qu'est le monde (Robert Antelme), tel un oiseau perché sur des fils barbelés, Bobin persiste à chanter malgré la nuit grandissante. Aujourd'hui, sa persévérance force l'admiration. Ceux qui s'étaient éloignés à l'approche du Très-Bas s'approchent à nouveau pour l'entendre. Devant les blessures infligées à la nature par les hommes, ceux qui raillaient hier son François d'Assise ne  peuvent que reconnaître la lucidité visionnaire de Bobin. Ce Cahier fait apparaître les nœuds de vérité qui trament cette œuvre vivace, où semble se réfugier tout ce qui reste de profondément humain. Il est la dernière étoile visible de cette Constellation des Poètes dont le fourmillement lumineux forme depuis toujours le terreau des pensées et des rêves, et sans laquelle la terre ne serait qu'un caillou sans vie.
 
Cahiers de l'Herne

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Ce point de rencontre de notre néant avec la lumière qui nous en sauve ..

15 Mai 2020, 00:42am

Publié par Grégoire.

Ce point de rencontre de notre néant avec la lumière qui nous en sauve ..

« On peut donner sa vie pour trois fois rien. La donner ou la perdre. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est un petit étang dans les hauteurs de Saint-Sernin. Ce sont les événements de la lumière sur son eau sensible. Je suis sur la rive, à vingt mètres de l'apparition. Comment la nommer : rien, mais un rien enflammé. Un ange hollandais a renversé une poignée de diamants sur l'eau claire. Une fortune de rien, un fourmillement de lumières sur l'eau comme dans l'âme..

Qu'est ce que l'âme ? Descartes s'interrogeait sur ce mot dont il avait un léger scrupule à se débarrasser. Ces philosophes : si seulement ils avaient l'idée de regarder le ciel par la fenêtre ! Les chats sur ce sujet ont beaucoup d'avance. L'âme naît au point de rencontre de notre néant avec la lumière qui nous en sauve. Elle n'est pas sans rapport avec le déambulatoire de ces arbres dont les branches basses boivent l'eau verte près des roseaux. L'éclatement bleu d'une campanule ou la minuscule barque vert sombre lui donnent beaucoup de joie, mais cette lumière, oh, cette lumière qui danse pieds nus sur l'eau captive ! 

Tout donner, tout perdre et qu'on n'en parle plus. Ne plus penser à rien, c'est commencer à bien penser. Ne rien faire c'est déjà faire un pas vers Dieu. 

« Rien » est ce qui permet à la splendeur de descendre un jour sur les eaux d'un étang comme partout sur la terre ignorante ».

Christian Bobin, La grande vie.

 

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Rien ne se propage mieux que la peur ..

14 Mai 2020, 01:44am

Publié par Grégoire.

Rien ne se propage mieux que la peur ..

Une pandémie dévastatrice explose à l’échelle du globe… Au Centre de Prévention et de Contrôle des Maladies, des équipes se mobilisent pour tenter de décrypter le génome du mystérieux virus, qui ne cesse de muter. Le Sous-Directeur Cheever, confronté à un vent de panique collective, est obligé d’exposer la vie d’une jeune et courageuse doctoresse. Tandis que les grands groupes pharmaceutiques se livrent une bataille acharnée pour la mise au point d’un vaccin, le Dr. Leonora Orantes, de l’OMS, s’efforce de remonter aux sources du fléau. Les cas mortels se multiplient, jusqu’à mettre en péril les fondements de la société, et un blogueur militant suscite une panique aussi dangereuse que le virus en déclarant qu’on "cache la vérité" à la population…

Qu'a voulu nous dire Soderbergh ? Que le danger le plus terrible qui nous guette serait de nous toucher, et finalement de nous aimer ?

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Une femme extraordinaire dans un quotidien complètement ordinaire

13 Mai 2020, 01:47am

Publié par Grégoire.

Stéphane Bern nous emmène dans la Normandie du XIXe siècle à la découverte de Thérèse Martin, plus connue sous le nom de Sainte Thérèse de Lisieux, l'une des saintes les plus populaires des catholiques, connue et aimée dans le monde entier. Née en 1873 à Alençon, en Normandie, la petite Thérèse Martin est animée par une ambition peu commune : devenir une grande sainte ! À 15 ans, elle remue ciel et terre pour entrer au Carmel de Lisieux, un couvent des plus austères. Au point d'aller jusqu'à Rome, au Vatican, pour solliciter le pape en personne ! Devenue religieuse, Thérèse est confrontée aux défis de la vie au sein d'une communauté cloîtrée, confinée pour la vie !

 

 

« Ce qui plaît au bon Dieu, c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvretéc'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde... Voilà mon seul trésor ».

« Pour aimer Jésus, être sa victime d'amour, plus on est faible et misérable, plus on est propre aux opérations de cet amour consumant et transformant... Le seul désir d'être victime suffit; mais il faut consentir à rester toujours pauvre et sans force, et voilà le difficile, car le véritable pauvre d'esprit, où le trouver? Il faut le chercher bien loin, dit l'auteur de l'Imitation... Il ne dit pas qu'il faut le chercher parmi les grandes âmes, mais bien loin, c'est-à-dire dans la bassesse, dans le néant... Ah ! restons donc bien loin de tout ce qui brille, aimons notre petitesse, aimons à ne rien sentir; alors nous serons pauvres d'esprit, et Jésus viendra nous chercher, si loin que nous soyons ; il nous transformera en flammes d'amour!...C'est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour... »

Je dois donc m'aimer telle que je suis, avec toutes mes imperfections"

Thérèse de l’enfant-Jésus

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Il y a la vie qui est là, miraculeusement là ...

12 Mai 2020, 00:49am

Publié par Grégoire.

Il y a la vie qui est là, miraculeusement là ...

"Le mot confinement contient l’adverbe finement. Le confinement pourrait donc signifier « être ensemble finement », voire « vivre ensemble finement ». Inutile de consulter un dictionnaire : qui dit finement veut dire penser ou faire des choses avec finesse. Quelles sont les choses qu’on peut et doit faire avec plus de finesse ? Notre réponse : mais tout ! Nous n’oublions pas que nous sommes venus au monde en parfait ignorant et que nous avons dû apprendre les usages terrestres à partir de zéro. À commencer par apprendre à nous tenir debout, puis à avancer pas à pas vers l’espace qui s’ouvre devant nous. Sauf chez les plus doués d’entre nous, d’une façon générale, nos postures et nos comportements, autrement dit notre manière d’être, sont empreints de gaucherie et de maladresse ; il y manque trop de la grâce pour que nous soyons à même d’entrer en résonance avec l’invisible Souffle rythmique qui anime l’univers vivant. Nous sommes en quelque sorte d’éternels apprentis, d’éternels amateurs. Il y a toujours lieu d’améliorer notre approche de la vie, avec plus de lucidité et de finesse. Le confinement obligatoire nous en donne l’occasion.


D’abord, dans notre rapport avec les choses qui nous entourent. Il fut un temps où l’humanité était plus humble, plus patiente. Elle chérissait les choses qui étaient à son service. Elle en connaissait le prix, éprouvait à leur égard de la gratitude. Il s’établissait entre les humains et les choses un lien de sympathie, pour ne pas dire de connivence. On gardait les choses le plus longtemps possible, même quand elles étaient rongées d’usure. On rapiéçait les chaussettes, on ravaudait les chemises, on réparait les porcelaines fêlées, on entretenait avec vénération les meubles légués par les aïeux. Ainsi traitées, les choses prenaient un aspect personnel, revêtaient un coloris intime.


Mais depuis une ou deux générations, nous assistons à l’avènement du jetable. Du coup, nous n’entretenons plus le même rapport avec les choses. Les traitant de haut, nous ne leur portons ni attachement ni affection. Elles sont usées par nous, dans l’indifférence. Arrive le moment où elles se montrent moins efficaces, nous les fourrons sans ménagement dans le sac-poubelle. Hop là, un bon débarras ! Ni vu, ni connu. Tout cela ne nous éduque pas dans le sens de l’attention du respect, encore moins de la douceur et de l’harmonie. Il arrive bien souvent qu’inconsciemment, aux heures de nos désœuvrements, nous nous agacions de la présence des choses, parce qu’elles nous renvoient l’image de nos propres désarrois.


Le confinement est l’occasion de réapprendre la valeur des choses qui nous entourent. Celles-ci, nous le savons, ont une âme, même un bout de ruban, même une épingle. Elles ont acquis une âme, pour avoir été les témoins de notre vie. Elles conservent précieusement nos souvenirs, que nous avons relégués aux oubliettes. Elles peuvent nous être d’un soutien secourable si nous consentons à en faire des interlocuteurs valables. Elles sont là, pour nous rappeler que la vie n’est pas forcément un gâchis total. Elles sont là pour nous appeler à la fidélité.


Après notre rapport avec les choses, venons-en à celui, plus complexe, que nous entretenons avec les êtres. Le confinement crée des conditions pour vivre en compagnie des êtres qui nous sont chers, nuit et jour, sans une seconde de séparation. Au lieu de nous en réjouir, nous voilà paniqués. Jusqu’ici en effet, nous n’avons pas conçu la vie ainsi ; chacun a ses occupations, jouit des possibilités d’évasion. On découvre, effarés, qu’un tête-à-tête permanent est un casse-tête, que trop de promiscuité tue la vraie intimité. On en vient à avoir la nostalgie d’une certaine distanciation. Or, justement, en même temps que le confinement, on nous recommande de garder une « distance sociale », et si possible de ne pas se toucher. Cette situation, apparemment contradictoire, nous incite à une réflexion plus fine. Dans notre société, les sentiments d’affection s’expriment par un ensemble de paroles et de gestes très démonstratifs, une effusion ignorant les barrières. On s’adore, on s’embrasse, on baigne sans répit dans une mare de sentimentalité. C’est certes tout ce qu’il y a de positif. Sauf qu’en vase clos, pour peu que survienne un accroc, ces mêmes paroles et gestes, prononcées, effectués machinalement, ou devenus trop envahissants, étouffants, dégénèrent en chamailleries, quand ce n’est pas en violence.


Me revient alors en mémoire l’injonction de Confucius qui prônait dans les relations humaines, le « li », terme qu’on peut traduire par « le rituel du respect mutuel », un rituel fondé sur le principe de la distance juste. Selon le sage, seul ce principe permet de rendre durable l’attachement le plus profond. À partir de ce principe d’ailleurs, ses disciples conseillaient d’introduire dans le lien conjugal une forme d’amour courtois où chaque conjoint traite l’autre en hôte d’honneur. Les circonstances actuelles, pleines de paradoxe, me poussent ici à rappeler ce que Confucius avait proposé, 2 500 ans auparavant ; mais je mesure parfaitement ce qu’il peut y avoir d’inconcevable pour les gens d’aujourd’hui.


Après le rapport avec les choses et les êtres, comment ne pas aborder enfin le rapport avec soi-même. Dans le confinement, le sentiment qui domine chez chacun est la peur de se trouver seul à seul avec son ombre. Inévitablement, nous pensons à notre cher Pascal qui déplore que l’homme ne sache pas demeurer dans une chambre ; en proie au divertissement, il cherche à se fuir pour ne pas dévisager le destin, le sien. Entre quatre murs où rien d’inespéré ne peut advenir, quel mortel ennui ! Pourtant, la chambre peut contenir plus de présence et de richesse qu’on imagine. Il y a la mémoire de notre passé chargé d’orages, de remords, mais également de moment de félicité, il y a le présent à méditer et à métamorphoser, un présent bouleversé cette fois-ci par les actes héroïques des soignants et de tous ceux qui aident ; par les SMS reçus, qui donnent lieu à un authentique partage dans l’épreuve ; il y a le futur à préparer, un futur ouvert qui ne sera plus comme avant.


À ce point de réflexion, l’idée me vient d’évoquer un épisode dans la vie de Jakob Böhme, le grand mystique du XVIIe siècle. Un après-midi de solitude dans son sombre logis, il voit un rayon de lumière qui entre par la fenêtre et qui s’attarde sur un ustensile en étain. L’humble objet renvoie des reflets irisés. Soudain, il est ému jusqu’aux larmes et, empli de gratitude, il tombe à genoux. Un matérialiste pur et dur viendrait nous expliquer doctement que tout cela relève de la loi physique, qu’il n’y a vraiment pas de quoi s’émouvoir là-dessus. Mais Böhme voit autre chose, il voit qu’au sein de l’éternité, en ce coin perdu de l’immense univers apparemment muet et indifférent, un instant de miracle a lieu, ce rayon de lumière qui vient iriser l’après-midi terrestre où un humain anonyme, poussière d’entre les poussières, a pu capter la scène et, avec son œil ouvert et son cœur battant, être submergé par l’émotion. Qui peut expliquer cet insondable mystère ? Il n’y a peut-être rien à expliquer. Il y a la vie qui est là, miraculeusement là, à recevoir comme un don inouï. Chacun dans sa chambre, à sa manière unique, doit se tenir prêt à accueillir le rayon de vie qui se donne là, comme un ange annonciateur, comme un hôte d’honneur."

FRANÇOIS CHENG

 

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Il est vain de s'asseoir pour écrire quand on ne s'est jamais levé pour vivre 

11 Mai 2020, 02:11am

Publié par Grégoire.

Il est vain de s'asseoir pour écrire quand on ne s'est jamais levé pour vivre 

Les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux ; ceux qui sont plus dangereux, ce sont les hommes ordinaires, les fonctionnaires prêts à croire et à obéir sans discuter. 

Primo levi

 

« Pendant des siècles, les hommes ont été punis pour avoir désobéi. À Nuremberg, pour la première fois, des hommes ont été punis pour avoir obéi. Les répercussions de ce précédent commencent tout juste à se faire sentir ». 

Hannah Arendt, d’après Peter Ustinov 

 

« D'où vient cette appétence des peuples pour la tyrannie ? Pour le chef, pour une adhésion collective à l'icône qui se veut incarner ... la tyrannie c'est la construction d'une soumission pyramidale… J'accepte que tu me tyrannise parce que je jouis de la possibilité de tyranniser un plus « petit » que moi. J'en vois partout qui combattent pour leur servitude comme il s'agissait de leur salut »

Spinoza

 

« Si je ne suis pas moi, qui le sera ? Si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si pas maintenant, quand ? » 

HILLEL, Maximes des Pères, traité de la Michna

 

bref, ...

« il est vain de s'asseoir pour écrire quand on ne s'est jamais levé pour vivre »  Thoreau.

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Que rien ne te trouble ..

10 Mai 2020, 00:16am

Publié par Grégoire.

Que rien ne te trouble ..

« Que votre cœur ne se trouble pas ! Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. »

En nous parlant, Jésus se dit, se donne à vivre, actuellement. Et Jésus ne cesse de nous dire « Que votre cœur ne se trouble pas ! Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » Il veut qu’aucun trouble, qu’aucune angoisse, qu’aucune agitation ne nous ébranle ! Et pour cause : il dit ceci après avoir annoncé à Pierre sa trahison : "tu vas me trahir, mais surtout ne t'en trouble pas, je le sais, je le porte, et je l'assume ! " Tel est le regard de Jésus sur nos trahisons, nos médiocrités et nos crimes ! Jamais celui d'un juge inquisiteur ou d'un accusateur ! Jamais ! C'est l'oeuvre du démon que de remuer la boue, répandre dans les médias et à la meute des chacals les supposés actes déviants de tel ou tel, relus à l'aune des théories freudiennes ! 

Que votre cœur ne se trouble pas ! Cette parole est tellement importante, qu'elle est devenu la prière quotidienne de Thérèse d’Avila « Que RIEN ne te trouble, que rien ne t’épouvante, tout passe, Dieu ne change pas, la patience obtient tout, celui qui possède Dieu ne manque de rien. Dieu seul suffit ! ». 

Et le grand moyen de ne plus être troublé, c’est de croire en lui; c’est-à-dire revenir et demeurer dans ce contact actuel, immédiat avec lui : car il n’y a jamais aucune distance entre lui et moi !

Et dans ce contact, mendier qu'il nous donne de recevoir jusqu'au bout ce qu'il nous dit là : « Je te prépare une place… et de nouveau je viens pour te prendre près de moi ». Il nous faut le lui mendier que lui-même nous donne de ne pas réduire ses paroles, car le premier drame humain c'est de soi-même se faire mesure, et d'écouter selon nos petits désirs, nos petites attentes, et donc de réduire l'ambition actuelle de Dieu sur nous. 

Entendre -Je vais te préparer une place… c’est cela qui nous permet de ne pas être troublé, délivré de toutes angoisses : Jésus se sert de tout ce qui nous arrive : rien de notre vie ne lui échappe ; et il se  sert de tout pour nous faire entrer dans son repos, nous faire monter à la première place, à cette place de choix que Lui veut pour moi : La sienne ! Jésus n'a pas d'autres ambitions sur moi que de me donner à vivre ce que Lui vit, sa place ! On dépasse toutes inquiétudes, angoisses, repliements sur soi en cherchant à vivre de cette place unique que Jésus nous a acquis. Cette place c'est « là où moi je suis » c'est à dire : sa place !

Jésus nous aime bien plus que nous-même : Il nous aime à sa mesure, selon son don. Il nous regarde, chacun, comme celui à qui il donne tout, puisqu’il est totalement pour moi ! Et c'est pour cela que Le Père est à nous : « Qui me voit, voit le Père ! » Celui qui est TOUT, Celui qui est LA REALITE est à nous, personnellement, immédiatement !!! Et le chemin qui nous fait déjà vivre de ce terme, c’est Jésus !

Ne plus être atteins par aucun trouble, c’est donc inscrire dans sa vie cet amour qui assume tout, pour lequel rien n’est vain, dépendre radicalement de Celui qui m’unit à lui dans sa personne, en m’attirant. 

L’amour qui, naturellement nous rend accueil, attente, relatif, nous fait, là, être radicalement dépendant. Le chemin c'est d’être obstinément relatif à Jésus, de chercher à vivre de Lui en tout, de ne pas lâcher sa main. Et Jésus nous donne la charité fraternelle, ces liens personnels privilégiés, pour nous apprendre concrètement à vivre de lui, par ceux qu’il met auprès de nous. 

Le trouble vient toujours de ce qu’on est relatif à notre efficacité, aux résultats, à nous-même. La grande libération c’est d’aimer, de toucher qu’un autre est pour nous dans tout ce qu’il est, et alors de tout attendre de lui : que notre joie soit l’autre dans sa personne !

Jésus, c’est l’ami divin qui déjà me prend près de lui, et est en attente que je m’éveille à ce don qu’il me fait de lui-même. Il veut qu’on donne tout ce qui est encore nous, nos œuvres, nos grandeurs, nos qualités, nos jugements, nos tristesses, nos soucis, et tout nos trucs pétés, tordus, bizarres, pour leur donner une nouvelle signification, une nouvelle dimension, une nouvelle existence : « Maintenant je viens et je vous prend près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez »

Grégoire +

 

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L’enfer c’est de ne pas savoir si l’on est vivant ou mort

9 Mai 2020, 00:42am

Publié par Grégoire.

L’enfer c’est de ne pas savoir si l’on est vivant ou mort

Je vois le vide qu’il y a entre les hommes, plus grand que celui qui sépare une étoile d’une autre étoile. Chacun travaille, travaille, travaille a son sombre intérêt, et ceux qui n’y travaille pas sont broyés. 

Tout ce qui n’aura pas été soulevé par l‘amour s’écrasera en enfer, ou plutôt s’y écrase. Car l’enfer autant que le paradis est nos yeux, ici. Nous sommes des aveugles dans un palais de lumière. C’est par distraction que nous n’entrons pas au paradis de notre vivant, uniquement par distraction.

L’enfer c’est de ne pas savoir si l’on est vivant ou mort. L’enfer, c’est d’être mort et de prendre conscience que nous n’avons pas assez accordé d’attention à la vie à l’époque où on en avant encore la possibilité. L’enfer c’est d'avoir des bras et personne à étreindre.

 

Un péché, c’est juste un ensommeillement, un engourdissement, une dissolution, et c’est peut-être ce qui est en train de se passer avec les images, avec la sollicitation éternelle, impitoyable, épuisante d’avoir à regarder sans regarder, et qu’on ne vous laisse pas en repos avec ça; l’esprit à a voir avec ça, l’esprit c’est devenir vraiment soi, vous n’oublierez jamais quelqu’un qui est lui-même; mais si quelqu’un se confond avec le monde -ce qui n’est pas souhaitable, la personne devient un peu interchangeable, c’est celle-ci mais ça peut-être le voisin, ça peut-être la voisine, il y a déjà eu, cette chose jadis irremplaçable, ce mot qui s’est envolé du nid et qu’on appelait l’âme, et ce mot qui ne sait plus revenir dans son nid parce que l’arbre a été coupé; Ce mot l’âme : on sait ce que c’est quand on perd quelqu’un, quand la hache tombe, mais aussi devant un rire d’enfant..

Christian Bobin.

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L'imbécilité est la croyance que nous avons un droit sur ce dont nous avons besoin

8 Mai 2020, 09:17am

Publié par Grégoire.

L'imbécilité est la croyance que nous avons un droit sur ce dont nous avons besoin

 

Vous demandez quelque chose qui vous manque, et parce qu'elle vous manque vous en parlez comme si elle vous était due. Vous me faites penser à cette phrase entendue l'autre jour dans le rue : "elle veut être aimée, quelle imbécilité!". Cette parole est dure, mais la vérité a parfois des dents de loup. 

L'imbécilité en question est dans la croyance que notre volonté nous ouvre un droit sur ce dont nous avons besoin, y pose déjà une légère griffe. Mais franchement, qu'est ce qui mérite en nous d'être aimé? J'ai beau chercher je ne vois rien. L'imbécilité n'est pas de demander mais de changer sa demande en plainte et bientôt en exigence. 

Je sais bien, vous ne parlez pas de cela, mais c'est sur ce ton que vous en parlez et la vérité est dans le souffle avant d'être dans les mots. J'écoute vos raisons et je n'entends que votre dépit. Mais je n'ai jamais trouvé une once de vérité dans l'amertume. Je n'y ai jamais entendu que la misère d'un amour-propre déçu. 

Je ne reconnais l'éclat du vrai que dans la joie et dans cette conscience de nous-mêmes qui l'accompagne toujours, cette conscience radieuse de n'être rien - et dès lors comment prétendre à quoi que ce soit, pourquoi s'entêter dans une demande qui ne sait trop ce qu'elle veut et ne sait que le vouloir! 

L'amour ne vient que par la grâce et sans tenir compte de ce que nous sommes. 

D'ailleurs, si c'était le cas, il ne viendrait jamais.

Rassurez-vous : si je dis ces choses, je suis loin d'en être digne. Du moins je ne cesse de les contempler comme sur la route pleine d'ombre on regarde à l'horizon les montagnes que l'on atteindra pas encore aujourd’hui.

Christian Bobin

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tu m'as cassé le coeur

7 Mai 2020, 02:34am

Publié par Grégoire.

tu m'as cassé le coeur

 

Vite, j'allume une bougie pour toi dans le jour pluvieux. Vite parce que tu es morte en 1886 et que les morts se déplacent à la vitesse de la lumière. J'ai un peu de retard sur toi, Emily. Emily Dickinson, mademoiselle nerfs d'acier, coeur d'ambre avec un ange pris dans la résine. La droiture de la flamme, le bloc intraitable de la cire avec sa base de ténèbres : pas de doute, cette bougie brille dans ta chambre à Amherst en même temps que dans le salon ici, dans la forêt. Mais comme tu es rapide. Les chevaux noirs de tes poèmes, à peine on les regarde, ils se cabrent, ruent, s'enfuient.

Pourquoi je t'écris : parce que tu m'as cassé le coeur - comme une petite fille saisie par l'orage brise net le jouet d'un petit garçon, exactement comme ça. Je lisais un long poème méconnu de toi. Et à force de peser sur lui, de le mâcher et remâcher en son anglais et dans ses diverses traductions, comme ce jus guérisseur que les dents indiennes arrachent aux herbes - je t'ai vue. Aussi présente que cette bougie. Aussi folle de clarté. Ce qu'il montrait, ce poème : toi. Toi allongée sur un lit, avec les astres de tes morts tournant autour de ton âme. Emily. Il faut tellement de silence pour être vivant, une puissance presque inhumaine de refus. Les peuples ont leurs diables et leurs anges. Ils ont aussi leurs poètes qui sont un peu des deux. À toi seule, tu sauves toute l'Amérique. Ce que tu découvres est si pur que tu dois à chaque seconde le taire. Les plus sensibles perdront toujours, mais quelle gloire leur défaite. Les roses par monceaux les acclament. L'air se souvient d'eux, pas du nom des vainqueurs.

Emily, si adorablement violente. Malade, sans doute. Hystérique, sûrement. Sainte, peut-être. Mais quel joyau en robe blanche, ce corps qui vieillit à Amherst, ta manière de passer la vie comme une fleur, plantée dans ton enfance, la terre de tes terreurs, indéracinable. Les anges t'ont élue plus belle fleur d'Amérique. Tu craignais de mourir, tu avais hâte de mourir, tu pressais le raisin du langage, tu regardais couler le long de tes doigts ce vin de vigueur, les mots de la hache et du tendre. La bougie cligne de l'oeil à ton corps allongé dans le sous-bois du salon. Une bougie fait ton âme. Les pauvres dans la rue ont une main longue de dix kilomètres, qui vous décapite. Mais dans leurs yeux tu as ta chambre, un je-ne-sais-quoi de vivace, brillant mille fois plus que toutes les preuves du désastre.

Emily, c'est péché d'écrire aussi vrai. Avant de sortir, je soufflerai sur la bougie mais je sais que tu resteras là, à m'attendre. D'ailleurs tu es partout. Nous sommes entourés de vivants absolus. Nous ne les voyons pas. Les autres, ceux que nous voyons, ce sont ceux qui croient vivre. 

Par la porte ouverte de la grange, deux hirondelles jouent à Pearl Harbor. 

Tu as raison : ne parlons jamais de ce qui est le plus précieux. On nous le volerait, ou cela mourrait d'être dit. 

Christian Bobin

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Fuyez les gens sérieux, ils sont mortels ...

6 Mai 2020, 04:21am

Publié par Grégoire.

Fuyez les gens sérieux, ils sont mortels ...

Le meilleur de notre monde c’est cette cour d’école en chacun où nous pouvons nous retrouver et jouer ensemble.. le monde c’est la salle de classe, ça ne rigole pas, ça ne rigole pas le monde, il y a le maitre, il y a les élèves, il y a les bonnes notes, il y a les mauvaises notes...  ça craint, ça craint beaucoup, et on s’ennuie, et on meurt d’ennuie, et on meurt de cette souffrance d’être parfois humilié, d’être parfois oublié, et la pire place est peut-être celle des premiers ! 

Et le meilleur dont je vous parle ici, c’est le délassement, le délassement : vous quittez l’argent, vous quittez le savoir, vous quittez les appartenances de toutes sortes, vous quittez même vos métiers, vous quittez vos apparences, même vos vêtements, vous quittez tout, vous êtes dans la nudité interne qui est celle de l’âme, et les âmes ce n’est pas ce qu’on croit, ce n’est pas ce que disent parfois à tord les religions, ce n’est pas ce qu’elles en ont durcit, les âmes c’est juste des enfants qui jouent .. et imaginez, ça c’est le paradis, parce que les cours d’école ça peut-être terrible aussi, mais une cour d’école ou vous n’avez plus rien à craindre, où on peut se rencontrer, où la guerre c’est fini..

la guerre c’est dans les horaires de la salle de classe, dans les horaires d’école, c’est la guerre, le bombardement du savoir, le bombardement des places, et la grande menace du sérieux.

Il n’y a qu’un millimètre entre le paradis et nous, seul nous n’arriverions jamais à le franchir.. je suis entré plusieurs fois au paradis, j’en suis sorti… chaque fois je suis entré, c’était la rencontre avec quelqu’un.. et le partage du monde, -le partage non pas de ce monde là, ce monde de ténèbres- mais le partage.. comprendre que la personne ressent les choses comme nous et nous, comme elle… que nous avons un trésor de guerre à partager, que le trésor est fait de blessures, il est fait de larmes, il est fait d’une attente, d’espérance, et que ça, tout d’un coup : « ah, c’est pareil pour vous ? Ah c’est pareil ? Alors je ne suis pas à enfermer ? » On est deux, alors on faire venir une vérité vivante, et non pas un secret, ou un enfermement qu’on ne peut pas partager parce qu’on pense qu’on est pas normal … C’est ce monde qui n’est pas normal !

L’émerveillement, malgré tout ! Cette capacité enfantine de s’arracher à la terreur du monde. C’est le petit sauvage en nous qui nous sauve, c’est l’enfant intuable en nous, celui qui garde une lumière de berceau, rejoindre la part enfantine que le quotidien peut bousiller.. un secours vient toujours, du dehors, étrangement du dehors, pour réveiller ce qui est le plus enfoui, en dedans, vous n’avez pas à le chercher, ça vient, ça vient.. C’est un drôle de matériau la vie, c’est comme quelque chose ou quelqu’un qui vient vers vous et qui de temps en temps vous pose une main sur l’épaule, de temps en temps vous donne une claque, de temps en temps vous montre son dos, et qui s’éloigne et qui s’en va même dans des ténèbres dont vous ne connaissez plus le nom, et puis qui tout d’un coup se retourne et vous envoie le feu d’artifice d’un sourire.

Christian Bobin.

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briser en nous la mer gelée ..

5 Mai 2020, 02:33am

Publié par Grégoire.

briser en nous la mer gelée ..
"Peut-être que nous n'aimons pas déraisonnablement parce que nous pensons que nous avons le temps, ou que nous devons compter avec le temps.
Et si on n'avait pas le temps ? Ou si le temps, comme on le sait, n'est pas pertinent ?
Ah, si seulement le monde se terminait demain. Nous pourrions nous aider les uns les autres."

 Franz Kafka, lettres à Milena
 
 

 

"Vous avez cru que tout pouvait se mettre en chiffres et en formules ! Mais dans votre belle nomenclature, vous avez oublié la rose sauvage, les signes du ciel, les visages d'été, la grande voix de la mer, les instants du déchirement et la colère des hommes ! [...] Au sein de vos plus apparentes victoires, vous voilà déjà vaincus, parce qu'il y a dans l'homme une force que vous ne réduirez pas, ignorante et victorieuse à tout jamais. C'est cette force qui va se lever et vous saurez alors que votre gloire était fumée."
 
Albert Camus, L'Etat de Siège

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Les Animaux malades de la peste

4 Mai 2020, 02:22am

Publié par Grégoire.

Les Animaux malades de la peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d'honneur.
Et quant au Berger l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

 
Monsieur de La Fontaine.

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du crapaud qui, contrairement à l'alouette et à la primevère, a rarement reçu la faveur des poètes

3 Mai 2020, 02:25am

Publié par Grégoire.

du crapaud qui, contrairement à l'alouette et à la primevère, a rarement reçu la faveur des poètes

Les voies respiratoires ne sont pas les seules à être gravement menacées par la propagation du coronavirus. L'esprit est également touché : depuis que l'épidémie sévit, la survie biologique a pris le pas sur n'importe quelle autre considération, et tout intérêt pour ce qui n'est pas le coronavirus semble avoir disparu. Il paraît que, du fait du confinement, le temps passé devant la télévision ou sur les sites d'information n'a jamais été aussi élevé, mais partout, tout le temps, il n'est question, obsessionnellement, que du Covid-19. Le rétrécissement de l'horizon à un sujet unique a quelque chose d'inquiétant. Quelques personnes expriment leur crainte que les mesures exceptionnelles prises pour faire face à la crise permettent à la classe dirigeante d'accroitre durablement ses moyens de contrôle et de coercition sur la population. La crainte est d'autant plus fondée qu'en laissant le monde se résumer au coronavirus, en laissant notre pensée être obnubilée par ce seul sujet, nous devenons déjà ces êtres unidimensionnels, « propagandés », qui appellent la dictature comme les pots attendent leur couvercle.

 

On admettra qu'en fait de guerre, la Seconde Guerre mondiale fut d'une autre ampleur que l'actuelle lutte contre le coronavirus. George Orwell ne s'en permit pas moins, début 1944, dans une chronique de l'hebdomadaire socialiste Tribune, d'entretenir ses lecteurs de jardinage. « Le fait est, écrit-il, que nous vivons en un temps où les raisons de se réjouir ne sont pas nombreuses. Mais j'aime faire l'éloge des choses, quand il y a quelque chose à louer, et je voudrais écrire quelques lignes [...] à la louange des roses de chez Woohvorth. » Suit une évocation des bonheurs que lui ont valus, avant la guerre, ses cultures de rosiers, achetés pour la modique somme de six pence dans les rayons du grand magasin.

 

Des lettres de protestation furent envoyées au journal : elles reprochaient à Orwell de flatter, avec ses roses, un sentimentalisme bourgeois, ou de détourner, en orientant le regard vers la nature, l'énergie qui aurait dû entièrement s'investir dans les luttes politiques. En réalité, l'évocation d'un rosier grimpant qui se couvre, chaque année, d'une multitude de magnifiques petites fleurs blanches à cœur jaune, n'était pas dépourvue chez Orwell de sens politique. Être attentif à la végétation, s'en soucier, c'est en effet ménager au sein de son existence un domaine qui échappe aux passions massifiantes. Si les Allemands avaient eu autant de goût que les Anglais pour le jardinage, sans doute auraient-ils été moins disponibles pour les congrès de Nuremberg, et ne se seraient-ils pas laissé « encamarader » dans le national-socialisme hitlérien.

 

Au lendemain de la guerre, Orwell récidiva en publiant un article qui commence ainsi : « Précédant l'hirondelle, précédant la jonquille et peu après le perce-neige, le crapaud ordinaire salue l'arrivée du printemps à sa manière : il s'extrait d'un trou dans le sol, où il est resté enterré depuis l'automne précédent, puis rampe aussi vite que possible vers le point d'eau le plus proche. » Vient ensuite une description de la vie du crapaud - cet animal qui, « contrairement à l'alouette et à la primevère, a rarement reçu la faveur des poètes »

 

Orwell sait qu'une fois de plus, des lecteurs progressistes lui feront grief de s'émerveiller devant un humble batracien, quand toutes ses pensées devraient aller à la défense de la classe ouvrière. A quoi il répond : à quoi bon lutter pour améliorer les choses si, dans la lutte, on désapprend à aimer le monde ? « Certes, nous devons être mécontents, et ne pas nous satisfaire du moindre mal. Et pourtant, si nous étouffons tout le plaisir que nous procure le processus même de la vie, quel type d'avenir nous préparons-nous ? Si un homme ne peut prendre plaisir au retour du printemps, pourquoi devrait-il être heureux dans une Utopie qui circonscrit le travail ? Que fera-t-il du temps de loisir que lui accordera la machine ? » Aujourd'hui, nous pourrions demander : à quoi bon lutter pour « sauver des vies », si ces vies deviennent indifférentes au retour du printemps ?

 

Des lecteurs prompts à l'injure m'accuseront de tenir ces propos confortablement installé dans quelque résidence secondaire à la campagne et, ce faisant, d'oublier tous ceux qui n'ont pas cette chance. Eh bien non. Je n'ai pas de résidence secondaire, et quant à mes conditions de confinement, je les qualifierais d'«intermédiaires » : à Nantes, dans un quartier de maisons disparates qui, progressivement, sont détruites pour laisse place à des immeubles (« densification urbaine » oblige) (…) Je ne me plains pas : par la fenêtre, (…) un vieux cerisier à demi ruiné par une tempête qui, dans son grand âge, trouve encore les moyens de fleurir sa moitié subsistante. Lorsque je vais faire des courses à l'Unico du rond-point de Rennes, je vois les chênes fastigiés de la rue Paul-Bellamy se couvrir d'une verdure toute neuve, (…).

 

Le printemps nous invite à nous réjouir non pas seulement d'être en vie, mais d'être au monde. J'entends beaucoup de personnes affirmer que la crise passée, il sera impossible de recommencer comme avant. Cela étant, chacun semble se faire son idée bien à lui sur les leçons à tirer de l'événement et sur les changements qui doivent intervenir. Il y a les partisans des « circuits courts », les partisans d'un retour à la nation, les partisans d'une Europe élargie (eux ne chôment jamais : le 24 mars la procédure d'adhésion de l'Albanie et de la Macédoine du Nord a été lancée), les animalistes qui réclament une interdiction du commerce des animaux... En bref, chacun voit l'après-coronavirus à sa manière. Un point me semble clair : pour avoir une chance que l’après soit meilleur que l'avant, il faudrait, pendant, préserver, cultiver et même développer sa faculté à s'intéresser au monde dans son infinie variété. Le corona à picots, sans doute - mais pas seulement. Par exemple, il serait bon que nous demeurions capables d'apprécier les changements de saison. 

Olivier Rey.

 

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Ce mot obscur qu'est l'amour

2 Mai 2020, 01:18am

Publié par Grégoire.

Ce mot obscur qu'est l'amour

J'aime votre silence, j'aime votre fatigue éternelle, j'aime votre rire. J'aime tout de vous, et je ne me lasse pas de vous contempler dans cette vie ordinaire qui vous exténue, pour laquelle vous avez les attentions les plus rares. Je vous regarde chasser l'ombre du visage d'un enfant, apaiser ceux qui vous accablent d'eux- mêmes, renouveler l'eau des fleurs blanches, dans un vase ébréché. Je vous vois aller dans la vie la plus humble- qui est aussi la plus haute-avec cette intelligence qui ne met pas en péril ce qu'elle éclaire : vous veillez sans contraindre. Vous recueillez ce qui n'a pas lieu, vous écoutez ce qui n'est pas dit. Tout est obscur dans votre vie, car tout y est simple. Votre force est de ne jamais corrompre la faiblesse qui est dans les êtres, comme elle est dans les choses.

Vous vous tenez auprès de l'amour comme auprès d'un jeune enfant malade, qui peut à tout instant se réveiller et mendier la faveur d'un regard, d'un verre d'eau ou d'un conte. Dans la vie de chaque jour, vous ne demandez rien. Dans la vie éternelle- qui ne supporte aucune circonstance- vous demandez l'infini, et rien de ce qu'on vous donne ne convient, rien de ce qui est ne suffit. Alors vous demeurez là, silencieuse auprès de votre désir, par quoi la solitude-en vous- se fait consciente. Vous êtes une femme étrange, et d'ailleurs, pour dire votre étrangeté, il suffirait de dire cela : vous êtes une femme, et, en tant que telle, vous préférez toujours l'insaisissable désespoir à toute saisie d'amour.

 Qu'est-ce qu'aimer ? Que veut une femme lorsque, comme vous, elle s'habille d'un mot d'amour qui la dérobe à nos yeux et l'offre à nos songes ? Je ne sais pas. Peut-être n'y a-t-il, sous un ciel qui reste à inventer et à peindre, aucune distance entre la vie de chaque jour et la vie éternelle. Peut-être toutes différences entre l'amour et la solitude s'effacent-elles, dans l'exigence qui est leur source commune, unique. Peut-être. Je ne sais pas et j'écris pour savoir, je vous écris ces lettres qui n'égaleront jamais en pureté le simple fait de votre existence : écrire, c'est avoir une très haute conscience de soi-même, et c'est avoir conscience que l'on n'est pas à cette hauteur, que l'on n'y a jamais été.

C'est un mot obscur que celui de l'amour. Il résonne dans nos coeurs comme le nom d'un pays lointain dont, depuis l'enfance, on a entendu vanter les cieux et les marbres. Il dit ce qui délivre, il dit ce qui tourmente. Il est enroulé sur lui-même, luisant et creux, comme ces coquillages que l'on porte à l'oreille pour y entendre l'infini...

 

Christian Bobin, Lettres d'or

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aujourd’hui c’est bien, parce que le chaos est tellement grand qu’il faut tout revoir

1 Mai 2020, 01:42am

Publié par Grégoire.

aujourd’hui c’est bien, parce que le chaos est tellement grand qu’il faut tout revoir

Cette société que l’on dit molle, éteinte, consensuelle, est en guerre. Elle est en guerre contre les plus faibles et donc contre le meilleur d’elle-même. Cette guerre est menée contre les pauvres, les enfants, les amoureux, les femmes, les vieillards.

Le discours sur l’exclusion participe de cette guerre, par sa gentillesse qui est le contraire de la bonté. La gentillesse est une des premières vertus du commerce, une des règles de base dans la représentation : pour gagner le portefeuille, calmer les cœurs, flatter les enfants et les chiens et tout ce qui passe à portée de mains. La bonté est l’inverse de cette politique là. On n’y vend rien, on n’y achète rien. On n’y parle pas de SDF, on y parle de pauvres -et mieux encore : on ne parle pas des pauvres en général, on n’est pas dans l’attendrissement sociologique des catégories. On parle de celui-ci, puis de celui-là, puis de cet autre encore. Ce qui est « exclu » de nos sociétés, c’est ce qui en est le centre, le meilleur : le rire des enfants, le songe des amants, la patience des misérables, le génie des mères.

Ce que le monde détruit, il le détruit avec notre concours, du moins avec notre consentement… c’est une chose très difficile à nommer. On appelait ça jadis la pudeur. Le monde n’est qu’efficacité. Lui obéir, c’est arracher cette divine maladresse que nous avons au fond de l’âme et qui est la pudeur même…les petites mains volantes d’un nouveau né en sont la parfaite incarnation.. tout ce qui est réellement précieux et maladroit, timide, hypersensible…

Les moments les plus intéressants de ma vie sont sans aucun doute les plus misérables : là où la maladie ou un échec, entrant à cheval dans la chapelle de mon coeur, brisent le chandelier des sagesses, défigurent d'un trait d'épée  les belles paroles accrochées au mur. Je vois alors ce qui demeure intact, oublié par les barbares. Le gobelet d'un songe ancien. L'évangile d'un sourire, la confiance d'un nuage. Ta démarche vaillante et tes joies rebondies sous les lampions d'un noisetier.

La beau chapeau de nos conquêtes roulera sur notre tombe, mais nos défaites nous avaient déjà ouvert la porte de l’éternel. Nous sommes plus grand que le monde.. nous sortirons vainqueurs de cette épreuve, vainqueur et balbutiant de fatigue. 

Le monde n’a que la puissance que nous lui donnons. On a fait du travail un malheur, et de l’absence du travail un malheur encore pire, parce qu’il faut aujourd’hui qu’on justifie de ce qu’on fait sur terre.. mais en vérité, on n’a pas à justifier, on n’a pas à rendre compte de notre existence, on est là parce qu’on est là ! Personne ne travaille plus qu’un chômeur ! Personne ! Personne n’est plus sujet à la pénibilité, à la dureté, à la souffrance d’un travail parfois vide de sens qu’un chômeur. Personne n’est plus employé qu’un chômeur. Il est employé à se détruire lui-même, jour et nuit, seconde après seconde. C’est le contraire de l’oisiveté le chômage.. ces mots ne sont pas des mots, en vérité ce sont des chiens qui sont dressés par les économistes et qui nous sautent dessus : le chômage, combien ça coute, on ne peut pas faire ça, le budget, un bilan, ces choses là qui sont lâchés vers nous par des meutes de gens ivres d’efficacité, ivrognes d’efficacité, ces choses là il faut d’abord les débaptiser. Il faut tout revoir.

C’est pas très compliqué, il faut tout revoir. Ce qui est compliqué c’est quand il faut toucher une chose et laisser une autre à coté.. aujourd’hui c’est bien, parce qu’aujourd’hui le chaos est tellement grand qu’il faut tout revoir, donc c’est pas si compliqué.. 

Christian Bobin

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Chère époque,

30 Avril 2020, 00:40am

Publié par Grégoire.

Chère époque,

« Chère époque,

Peu de gens aiment la banalité et tu as le mérite de ne pas être banale. De là à t’aimer… Ceci dit, rien ne nous oblige à nous adorer, toi et moi. J’ignore tes impressions à mon sujet, ça ne m’intéresse pas plus que ça. Tu n’as sans doute même pas remarqué mon existence, trop occupée que tu es avec les milliards de pauvres fous qui t’invectivent à longueur de journée : « Drôle d’époque ! Sale époque ! Putain d’époque apocalyptique de merde ! » Pour ma part, je me contente de ne pas totalement te haïr – par pure paranoïa : j’ai peur des représailles.

Tu as quelque chose d’insolite, de foutraque, de déroutant : je devrais t’adorer. Mais non. Car tu es bizarre sans être cocasse. Tu es baroque sans être extravagante. Tu es absurde sans être marrante. Quelque autre charme en réserve, peut-être ? Oui, tu as parfois, au plus sombre de tes heures, la grâce des éclopés, des choses bancales, qui se tiennent au bord du précipice et font croire, dans un grand cri aux mille échos, au geste fatal (« Hé les gars ! regardez-moi je vais sauter ! »). Ah si seulement tu étais borderline et espiègle, comme Marla Singer dans Fight Club. Clope au bec, khôl ruisselant, cheveux ébouriffés, sex-appeal aussi aiguisé qu’un katana… Insolite et insolente, toxique et addictive, au moins tu nous divertirais. Ou si, comme le narrateur du film incarné par le génial Edward Norton, tu étais vraiment barge, schizophrène, tellement lassée de toi-même que tu te serais inventée un double magnétique et plein de panache, avec lequel tu te bastonnerais violemment pour le plaisir de te sentir exister… Mais tu n’as rien de tout ça. Tu souffres, oui, tu es mal en point. Tu souffrotes, pâlotte, telle une vieille dame neurasthénique de l’ère victorienne qui, à force d’être confinée dans ses intérieurs de velours et de camélias, chope la tuberculose et succombe, non pas des suites de la maladie, mais de l’ennui existentiel qui la terrasse.

*

Chère époque,

Trop chère pour beaucoup d’entre nous, et pas seulement en terme de fric (l’argent a beau être le nerf de la guerre, il y a des choses qui paraît-il n’ont pas de prix), laisse-moi te dire le fond de ma petite pensée, puisque tout le monde s’en fiche, toi la première (et tu as bien raison) : j’aurais aimé t’aimer, j’aurais même adoré t’adorer. J’aurais voulu te prendre par l’épaule et voguer à vue d’œil avec toi, que l’on vive ensemble non pas l’instant présent mais l’ouragan de l’insouciance, un roulé-boulé désopilant dans les herbes hautes. Naviguer dans le flou plutôt que de s’enterrer dans les précautions, et graver le monde d’une histoire singulière, inoubliable… Mais le fait est que tu n’y mets pas beaucoup du tien. Tu n’es pas drôle, tu n’es pas sexy, pas insolente, pas épique, pas poétique, pas pittoresque, pas romanesque, pas truculente, pas fougueuse, pas fantaisiste. Excuse-moi de te le dire mais tu as quelque chose de « bof », tu fais l’effet d’un onze sur vingt – tu n’as même pas l’éclat des grands fracas. Tu te laisses aller, et tu risques de couler à pic. J’aimerais te rattraper par les cheveux mais tu as cette espèce de calvitie, tiens encore ton goût pour l’inachevé – fais-toi la boule à zéro, assume tes failles, sublime tes carences, fais de tes défauts des atouts, bordel ! faut vraiment tout t’expliquer !

*

Ma pauvre époque,

Tu es vieille avant l’heure. Pourtant nous avons le même âge toi et moi, puisque nous sommes nées toutes deux en 1989, au moment de la chute du mur de Berlin, de la fin de la bipolarité du monde, du début de la globalisation totale, de la mutation digitale, du primat de l’économie sur le politique, du triomphe de l’individualisme… Mais je te trouve bien plus rabougrie et aigrie que moi. Tu attends de nous qu’on te porte à bout de bras – mais pour quoi ? Tu n’as plus le goût de la danse, de la transe, pas même de la beauté. Que comptes-tu faire alors de ces quelques années supplémentaires, à vivoter ? Tu as fait de la fantaisie et de la joie des denrées rares, réservées à des résistants qui doivent presque s’isoler pour continuer à célébrer tout ce qui ne t’appartient plus : l’esprit d’enfance, l’ardeur, l’insolence. Tu ne nous invites plus à la fulgurance, à l’élan collectif – hormis des tags et les hashtags tous azimuts sur des murs virtuels. La seule manière de continuer à vibrer, c’est de le faire dans notre coin. Comme des garnements punis à l’école élémentaire. Merci bien.

Tu vois, chère époque, j’essaie vraiment de ne pas te haïr mais il y a une chose que je te reproche absolument : tu as fait de nous une armée d’ombres geignardes, des souffreteux dogmatiques, des offusqués congénitaux, des morts-vivants qui redoutent autant de vivre que de mourir, prêts à se barricader à la première lueur d’un éventuel danger, à se claquemurer en soi, à se reclure dans ses petites idées et ses petits pré-carrés, à se méfier de tout, à commencer par nous-mêmes. Tu n’es pas une époque, tu es un bunker – et peut-être même un cercueil.

Depuis cette quarantaine, il faut toutefois te reconnaitre un seul petit mérite : tu as enfin cessé de nous faire miroiter cette connerie de bonheur, de bien-être, d’équilibre psychique et diététique. Et tu as bien raison car non seulement c’est un leurre total, une illusion obsolète, mais surtout, je vais te révéler un scoop : tous autant que nous sommes ici sur Terre nous n’avons jamais désiré autre chose que l’intensité, la certitude d’exister (mais chut ! c’est un secret qui fait vendre moins de feel good books et beaucoup plus de drogues).

Alors une dernière chose, ma petite époque : si tu t’apprêtes à passer l’arme à gauche, fais-nous au moins profiter des derniers coups de feu. Que le spectacle final soit joyeux ! Qu’il résonne dans le ciel ! Qu’il explose dans la nuit ! Qu’il troue les métastases et réveille les agonisants. Qu’un dernier grand sursaut s’empare de nos corps et de nos âmes en un immense spasme d’hilarité . Au moins ça, s’il te plaît, chère époque, au moins ça… L’art de la joie. »

Clarisse Gorokhoff, écrivain

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avec le temps tout s’en va ..

29 Avril 2020, 03:31am

Publié par Grégoire.

avec le temps tout s’en va ..

Je suis sorti tôt ce matin, me glissant doucement hors de ma demeure,  accompagné de mes chiens. Personne ne m’a vu partir et il est encore  trop tôt pour que je rencontre les rares sénéchaux chargés de surveiller  les allées et venues du peuple. Je marche d’un bon pas sur le chemin au  milieu des vignes et des champs, vers la forêt et le sentier rocailleux qui mène à la rivière. Le jour est déjà clair, aucun nuage ne vient  abimer l’immensité d’un ciel bleu encore pale qui d’ici quelques heures  deviendra bleu azur. Pourtant le soleil pointe à peine au dessus des  premiers arbres dont les feuilles commencent à sortir. La nature retrouve doucement son manteau estival après une période hivernale et grise, à présent les couleurs vertes, jaunes, orangées qui m’entourent  deviennent chaque jour plus imposantes.

La brume matinale a presque disparu ce qui présage d’une journée chaude  pour ce début de printemps. Une légère brise venant de l’ouest  rafraichira ses velléités de canicule. Les fleurs pourront ouvrir leurs  pétales et exhaler leurs parfums, les jeunes abeilles viendront butiner  leurs étamines chauffées par les rayons solaires, leurs pattes seront  chargées de pollen qu’elles ramèneront à la ruche. L’herbe est encore un  peu mouillée et je sens l’odeur de la terre récemment labourée dans un  champ alentour, je sens aussi l’herbe fraichement fauchée d’un autre champ qu’un paysan destine à ses bêtes. Mes chiens plongent leurs truffes dans les talus, remuant leur queue, grattant la terre avidement, enivrés par tous ces mélanges olfactifs, espérant dénicher quelque  mulot.

Au dessus d’un champ, dans le ciel, je repère une buse tournoyant dans les  airs en longues spirales, tentant de repérer une proie. Plus loin à la  lisière de la forêt, j’entend le cri rauque d’un héron, qui se détache de tous les chants matinaux des oiseaux. Ils donnent leur concert matinal, note après note, dans un chant d’amour destiné au printemps. Pas  d’autre bruit, à part celui de la nature et du vent dans les arbres.

J’ai laissé derrière moi les humains confinés qui ne peuvent plus sortir. La calamité s’est répandue sur nos terres et se propage si vite que nul ne  peut l’arrêter, sinon en se cloitrant et en la laissant passer devant sa  porte. Partout dans les cités, aux rues étroites et aux maisons basses, la maladie a frappé les pauvres hères affaiblis. Les échoppes sont fermées et les villes sont désertées par les êtres affamés, un silence de mort y règne. Dans les chaumières de campagne, dans les châteaux entourés de hautes murailles, les femmes s’occupent à leurs foyers, brodent, tissent, cousent et prient. Les hommes boivent, parlent, chahutent, boivent encore et prient un peu. Les enfants jouent et étudient, peu conscients du danger qui rode au dehors.

La promiscuité forcée a fait ressortir chez certains êtres leur coté cruel et animal ; la peur, la frayeur et l’affolement ont fait disparaître toute lueur de bon sens. Pour d’autres la gentillesse, l’attention et la  bonté dominent.

En arrivant à la rivière je regarde l’eau couler inexorablement et laisse s’évader mes pensées dans son reflet argenté. Je pense à ma vieille mère  qui est restée dans son domaine et dont je ne sais si je pourrai encore la serrer dans mes bras; je sais qu’elle est tellement forte qu’elle  pourrait me survivre et cela me rassure; je pense à ma chère cité de  Rouen que j’ai hâte de retrouver mais qui me parait hors de portée par sa distance; je pense à toutes ces batailles que j’ai menées, à tous ces  pays que j’ai traversés pour des conquêtes éphémères.

L’eau de la rivière continue de couler doucement comme la vie. Elle patine les pierres comme elle patine le temps. Et avec le temps tout s’en ira.

 

Richard Cœur de Lion, Cognac, le 2 Avril de l’an de Grâce  1198 

NB : en 1198 la peste a fait 22 millions de morts en Europe. La  mère de Richard Coeur de Lion était Aliénor d'Aquitaine.

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