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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

on ne doit jamais dire à quelqu’un plus que ce qu’il peut entendre

6 Février 2017, 05:46am

Publié par Grégoire.

on ne doit jamais dire à quelqu’un plus que ce qu’il peut entendre

J’étais invité à parler d’un poète qui est un des plus grand, Jean Grosjean. Et quand je suis parti, en ouvrant la porte, une armée de flocon de neige est venu à ma rencontre et j’ai baissé les bras. J’ai perdu cette bataille, je n’ai pas pu bouger, et je n’ai pas pu aller saluer la mémoire vive de Jean Grosjean. Il m’est resté dû à cette défaite lié à la neige, quelques pages noircies. 

Quand quelqu’un n’est plus, il faut parler de lui comme d’un vivant absolu. Et d’abord il faut le faire revenir. Et pour le faire revenir, le mieux est de montrer ses entoures, sa maison, son jardin, les gens qu’il a aimés. Les connaissances obliques sont parfois les plus pertinentes. 

Dans la salle à manger d’Avant-les-Marcilly, il y a un tableau qui représente la mère de Jean Grosjean jouant du violon. Cette mère est morte très jeune. Jusqu’à la fin des temps qui coïncide avec son dernier souffle, car tout vie humaine même brève, même coupée à la hache traverse toutes les pages de l’histoire et toutes les pages de la Bible, sa mère tôt disparu a joué pour lui. Les morts ne sont séparés des vivants que par l’incrédulité des vivants, par leur frilosité, la lune qui est le visage des morts, qui est leur visage sans reproche tourné vers nous, très importante dans l’oeuvre de Jean G : elle en a écrit un peu plus de la moitié.

La délicatesse de ses mots, si grandes que son écriture se glisse entre la fleur et l’éclat de la fleur, entre le vernis et la peinture. 

La salle à manger est sombre même en été, même en hiver, tout le temps, et curieusement l’oeil si fait comme l’oeil d’un chat. Le dogme de la lumière absolue, le dogme d’une correspondance parfaite entre ce qu’on sait et ce qu’on vit, Jean G n’y a jamais cédé. Il a toujours su que l’ombre était toujours charitable aux êtres de lumières que nous sommes. Ils s’y rafraichissent. Ils s’y reposent. On ne doit  -et c’est une de ses formules favorites puisé d’un voyage en Orient- on ne doit jamais dire à quelqu’un plus que ce qu’il peut entendre. 

Son jardin est si petit qu’il est infini. de temps en temps il est traversé par Emily Dickinson. « Je ne suis personne, et toi? personne non plus? Alors nous sommes deux, mais ne dit rien, on nous chasserait tu sais. » ED.

Christian Bobin.

 

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Juste la fin du monde

4 Février 2017, 05:33am

Publié par Grégoire.

“Juste la fin du monde”: le bouleversant portrait d’une famille à vif

“Juste la fin du monde”: le bouleversant portrait d’une famille à vif

Après douze ans de séparation, un écrivain revient dans sa famille pour annoncer qu’il est atteint du sida et va mourir. Xavier Dolan réussit une adaptation poignante de Jean-Luc Lagarce.

En prenant pour matériau la pièce éponyme de Jean-Luc Lagarce, Xavier Dolan s’essaie pour la deuxième fois à l’adaptation théâtrale. La première, c’était Tom à la ferme, d’après la pièce de Michel Marc Bouchard.

Les deux œuvres comportent beaucoup d’échos : deux portraits de famille anxiogènes ; un contexte provincial, voire rural ; et l’introduction d’un corps inadapté, plongé dans ce bouillon toxique au risque de sa dissolution. Dans l’un comme dans l’autre, c’est l’homosexualité qui vient frapper à la porte tel un invité dérangeant.

Histoires de familles

Certes le statut de Tom (interprété par Xavier Dolan dans Tom a la ferme) et celui de Louis diffèrent sur un point fondamental : le premier était le petit ami du fils de famille mort ; le second est le fils qui a choisi de rompre les attaches, est parti à la capitale faire sa vie (en l’occurrence devenir un auteur reconnu et célèbre) sans revenir voir les siens pendant douze ans. Mais Louis est à peine moins étranger à sa famille que Tom à celle de son petit ami. Et si le fils ici n’est pas déjà mort, il est quand même là pour apporter une funeste nouvelle, celle de son sursis.

Ce sont donc des histoires de familles qui aimantent le cinéma de Xavier Dolan vers le théâtre. Mais cette aimantation se double, tout particulièrement dans Juste la fin du monde, du désir de filmer la famille comme un petit théâtre. Voire comme du mauvais théâtre. Une scène, régie par sa somme de conventions, où chaque acteur se doit de tenir un rôle, endosser un costume, dire un texte non dénué de fausseté.

Le vernis à ongles n’est pas encore sec et la mère rate l’entrée en scène du fils

Louis, le revenant (au sens le plus littéral du terme), fait son entrée de façon inopinée, arrive en taxi sans avoir précisé l’heure, et c’est toute la mise en scène de la mère qui s’en trouve bousculée. Le vernis à ongles n’est pas encore sec et elle rate l’entrée en scène du principal intervenant, crie ses premières répliques depuis les coulisses d’une autre pièce.

Le film fait alterner des espaces scéniques centraux, où tous les comédiens se rassemblent : le salon à l’heure de l’apéro, la table en terrasse à celle du déjeuner, la salle à manger en fin d’après-midi ; et des travées, où les personnages s’isolent à deux, coulisses à découvert propres aux confidences et à l’expression de soi (la chambre de la petite sœur, la cuisine avec la mère, la voiture avec le grand frère).

Usages du close-up

Sur les scènes centrales, la comédie de la réconciliation fait toujours long feu et le groupe invariablement se disloque dans des éclats de voix (on résiste à se rassembler, on se lève violemment de table, on sort de la voiture en claquant la porte et en laissant l’autre à l’intérieur). L’espace scénique est intenable à plusieurs, personne ne veut jouer la même pièce. Dans les coulisses en revanche, de l’intime se libère, mais une parole résiste, reste toujours empêchée, celle pour laquelle le fils est revenu et qu’il ne pourra jamais libérer.

Cette impossibilité du groupe à tenir ensemble – inscrite dans le texte –, Xavier Dolan la double d’un découpage qui fragmente systématiquement la cellule familiale. Presque toujours les cadres isolent les protagonistes, scindent les espaces, disjoignent ceux qui parlent de ceux qui écoutent. C’est le pari d’une mise en scène qui privilégie quasi exclusivement le gros plan.

Les visages, surfaces sensibles tremblantes, semblent extirpés du décor. Chaque close-up est une bulle où le film pourrait être avalé en entier par le monde intérieur de chacun de ses personnages. Et même lorsque parfois deux acteurs occupent à égalité un cadre, le point se fait alternativement sur l’un et sur l’autre et atomise leur coprésence.

Une présence toujours incomplète

Toujours seuls parmi les autres. Louis particulièrement, lorsqu’un des membres de sa famille lui parle, est le plus souvent en amorce, épaule à contre-jour bord cadre face à sa sœur, silhouette de dos à l’extrémité des plans. L’amorce, c’est ce qui le définit absolument. Une amorce de retour (vite écourté), une amorce de confession (qui n’ira pas à son terme), une présence toujours incomplète. Sa mère : “Tes deux ou trois mots, ton petit sourire, ça va pas suffire. Ils vont être déçus.”

Quelle force souterraine et irrépressible isole irrémédiablement Louis de cet aréopage parmi lequel il a grandi ? Les principaux intéressés se le demandent. La mère : “Il n’y a pas eu de drame pour qu’il nous évite comme ça !” Sûrement l’homosexualité (mais les mentions furtives de cette différence sexuelle par les membres de la famille sont pourtant loin d’être hostiles). Aujourd’hui la maladie, fardeau impartageable. Et par-dessus tout la réussite professionnelle, le déplacement géographique et de classe.

Le portrait, d’une justesse coupante, d’un transfuge social

Juste la fin du monde fait le portrait d’une justesse coupante d’un transfuge social, la solitude afférente, le sentiment de honte qu’induit de façon plus forte que toutes les autres cette différence-là. Gaspard Ulliel oppose à l’overacting de ses partenaires (registre explosif où Nathalie Baye et Léa Seydoux s’illustrent avec beaucoup de relief) une douleur rentrée, un sourire triste, un être-au-monde empêché absolument bouleversants.

En retrait comme un narrateur proustien, fragilisé comme un Swann en fin de vie (Swann était le pseudo qu’utilisait Saint Laurent dans ses fugues solitaires à l’hôtel et de fait Ulliel paraît à jamais transfiguré par sa prestation chez Bonello), il réduit son jeu à une pure instance perceptive, à la fois éloigné et atteint, impuissant à produire autre chose que du reproche involontaire.

L’expulsion finale, filmée avec une intensité suraiguë comme une évacuation déchaînée, une exfiltration opérée manu militari à des fins sanitaires, est d’une puissance inouïe, qui laisse le spectateur aussi pantelant que le personnage. Moins ornementé que d’autres, comprimé jusqu’à l’asphyxie, Juste la fin du monde est le film le plus rêche de Xavier Dolan. Mais pas un des moins fulgurants.

lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/juste-la-fin-du-monde/

Juste la fin du monde (Can., Fr., 2016, 1 h 37)

 

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Nous vivons tous dans le «presque »...

2 Février 2017, 05:30am

Publié par Grégoire.

Nous vivons tous dans le «presque »...

Je me trompe si souvent que, lorsque je lis un livre de sagesse, je me sens comme une fourmi devant sa perfection de montagne blanche. Ouvrant L’Imitation de Jésus Christ traduite du latin par Corneille, je réveillai cette phrase : « La vie est un torrent d’éternelles disgrâces. » Sa puissance et l’allégresse paradoxale de son ton éclaboussèrent de bonne humeur ma journée à venir. La traduction de Corneille faisait de mes yeux deux nouveau-nés éblouis. Les poètes sont les rebouteux de l’invisible. La simple autorité des mots remet l’âme d’équerre. Il était neuf heures du matin et j’entrais ravi dans le torrent d’éternelles disgrâces. Le chant du coucou avait retenti dès que j’avais poussé les volets. Il me donnait de bonnes nouvelles de cet autre monde qui n’est séparé du nôtre que par notre distraction. Un ange jouait au ping-pong par-dessus le filet des apparences. Sa petite balle de soleil tapait en plein cœur. Il y a quelque chose de talmudique dans l’appel du coucou, comme une question plus précieuse que toutes les réponses qu’on pourrait lui apporter. Dans le jardin, les fleurs jaunes et vert amande portant le nom de l’oiseau affichaient la même confiance enjouée. J’entendais aussi un pivert délivrant de la corne de son bec les ondes endormies dans l’écorce d’un bouleau. De voir le chat bondir sur un papillon avec la grâce aristocratique d’un Noureev me révéla les origines félines de la danse. Les bêtes et les saints ont toujours le mouvement juste.

Tous nos arts ont une racine primitive. L’écriture a la dureté d’une flèche vibrant dans le flanc d’un cerf en fuite. L’élégance serait d’écrire sans que personne s’en aperçoive. Emily Dickinson y est presque parvenue. Nous vivons tous dans le «presque » - c’est l’arbre depuis lequel nous lançons nos chants. Dans le chant indéfiniment relancé du coucou, sous sa lumière, un grain de désespoir, un grain seulement. Quand une montagne de découragement s’élève en une seconde devant moi, je cherche le chemin de contrebandier qui permettra de la franchir. Il y en a toujours un. Un bourdon au col d’Astrakan fourrageait dans l’or d’un pissenlit. Parfois, il glissait et tombait du soleil sur lequel il remontait aussitôt en grommelant. Je n’avais jamais vu quelqu’un travailler avec autant de courage - Bach peut-être. Les grâces de la nature nous sont données par les morts pour nous aider à vivre encore. « La vie est extraordinairement simple », dit le coucou sans souci d’être cru. Lorsque je me tourne vers le passé, je reçois en plein visage les rayons du visage de mon père. La grande lumière passe par de minuscules brèches. Une semaine avant sa propre disparition, mon père avait tenu entre ses mains un pivert qui venait de mourir dans le jardin de la maison de cure : une tiède Bible de plumes turquoise, dont une brise soulevait les pages obscures, toutes consacrées à une ardente méditation sur « l’éternel torrent de disgrâce » qu’est la vie irrésistible.

Christian Bobin

 

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Les vers luisants électroniques 

31 Janvier 2017, 05:28am

Publié par Grégoire.

Les vers luisants électroniques 

Je me trouvais dans un de ces trains à grande vitesse qui s’enfoncent dans l’air comme un couteau dans une motte de beurre. J’arrivais à destination; j’étais à quelques minutes de l’endroit où je voulais aller; quand j’ai vu s’allumer un peu partout dans le wagon des petits vers luisants électroniques. Il y avait déjà des écrans d’ordinateurs portables d’allumés, et là c’était des téléphones. La lumière qui sort des écrans est très particulière, elle est presque hypnotique, elle est égale, elle est sans grande nuance contrairement à celle du ciel qui change sans arrêt. 

Parfois j’ai parlé un petit peu contre ces choses là, mais je pense aujourd’hui que c’est inutile parce que ces objets seront toujours là. On n’est jamais revenu en arrière d’une invention. Ils seront toujours là, mais ils ne pourront jamais prendre la première place, la place la plus fraternelle.

Je crois qu’on mesure bien les choses quand on les mets sur le plateau d’une balance, avec sur l’autre plateau notre mort à venir. Qu’est-ce que nous aurons le goût de regarder une dernière fois, pour le saluer, pour le remercier, pour s’en émerveiller, une dernière fois ? ça pourra être des fleurs des champs dans un verre, ça pourra être un livre particulièrement aimé, lu et relu, ça pourra être encore un morceau de ciel vu par la fenêtre ouverte, dans tout les cas ce sera quelque chose de très concret; la vie est extrêmement concrète. Dieu compris. La vie n’est que concrète. Ce que n’est pas -on me l’accordera peut-être- l’électronique. 

Les mains autour d’un livre se replient comme religieusement. Les mains sur un clavier s’agacent, s’agitent, s’énervent un peu.

Je revenais d’un séjour à Strasbourg, j’avais logé dans un hôtel; j’avais connu cette petite extase de la vie mystique des hôtels. Je veux dire par là, que, si vous voulez être sûr de revenir à votre propre néant, et de comprendre que vous n’êtes personne, une fois qu’on vous a enlevé vos entoures, une fois qu’on vous a enlevé vos objets familiers, c’est une expérience que je crois spirituelle et que donne un hôtel, tout simplement parce que vous dormez dans une chambre ou d’autres ont dormi, d’autres dormiront, et pour les hôteliers, si courtois soient-ils, vous êtes interchangeable : ils en ont vu passer d’autres, ils ont verront passer d’autres. C’est comme un petit deuil presque agréable de soi-même que l’on fait lorsque l’on est en voyage et que l’on doit coucher à l’hôtel.  

J’avais emmené dans cette hôtel et il m’avait accompagné ensuite dans le train, un livre, l’imitation de Jésus Christ de Thomas Kempis, c’est un livre qui a été au moyen âge aussi lu que la Bible. Les vers luisants électroniques se multipliaient dans le train qui commençait à ralentir. Thomas Kempis dit dans son livre, « je n’ai jamais trouvé une paix aussi grande et aussi réelle, que dans les bois et dans les livres. »

C Bobin.

 

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La merditude des choses, ou de la joie dans le désespoir !

29 Janvier 2017, 05:01am

Publié par Grégoire.

La merditude des choses, ou de la joie dans le désespoir !

La merditude, c'est quand on a une vie de merde... et qu'on trouve ça normal. Question d'habitude. Ou même d'hérédité. C'est le cas de Gunther, 13 ans, qui vit dans les années 80 à Trouduc-les-Oies chez sa grand-mère, avec son père et ses trois oncles, quatre ogres braillards, chômeurs et biturés à la bière du réveil au coucher. Faire ses lignes de punition (quelque chose dans le genre « Tu ne frapperas pas tes camarades sous prétexte qu'ils se sont moqués de ta famille») à côté d'un papa torché ou voir ses tontons foutre à la porte l'huissier, ça le fait marrer, Gunther. Sa mère, qui a fui depuis longtemps ? « Une pute, madame », répond-il tranquillement à l'assistante sociale. Il est un Strobbe, il en est fier, et, comme le dit l'oncle Petrol, carabine à la main : « On ne touche pas à un Strobbe. » Sauf quand l'ado se fait tabasser par papa, que l'alcool et la déprime finissent par rendre dingue...

Bienvenue en enfer ? Oui et non, car ce petit film flamand, en passe de devenir un phénomène (triomphe monstre en Belgique, début de carrière en Amérique), est réjouissant au possible. Une alchimie parfaite entre lose totale, avec décors grisâtres assortis, et énergie dévorante, comme en témoigne la course de vélo à poil de l'affiche. Les Strobbe sont machos, glandeurs, pathétiques, violents à l'occasion, mais Felix Van Groeningen les filme avec l'empathie, la tendresse que Cassavetes avait pour ses paumés. Ils en deviennent terriblement attachants, ces gros boeufs chevelus fans de Roy Orbison (!). Bourrés, ils peuvent même être hilarants. Construit en allers et retours entre l'enfance de Gunther et sa vie d'adulte cynique (tu m'étonnes !), ce portrait de famille en chaos constant ose tous les excès, toutes les grossièretés sans jamais sombrer dans la vulgarité. Dans sa manière d'éructer, si émouvante, ce film pourrait être une chanson de Jacques Brel. Revigorant dans sa désespérance même.

 

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Le Christ s'est arrêté à Eboli

27 Janvier 2017, 05:58am

Publié par Grégoire.

Cette terre sans consolation ni douceur, où le paysan vit, dans la misère et l’éloignement, sa vie immobile sur un sol aride en face de la mort."

Cette terre sans consolation ni douceur, où le paysan vit, dans la misère et l’éloignement, sa vie immobile sur un sol aride en face de la mort."

"Cette fraternité passive, cette souffrance en commun, cette patience résignée, solidaire et séculaire est le sentiment profond qui unit les paysans, lien non pas religieux mais naturel. Ils n'ont pas et ne peuvent pas avoir ce qu'on appelle une conscience politique, parce qu'ils sont, dans toute l'acceptation du terme, païens et non pas citoyens ; les dieux de l'état et de la ville ne peuvent avoir leur culte dans ces argiles ù règnent le loup et l'antique et noir sanglier, où aucun mur ne sépare le monde des hommes de celui des bêtes et des esprits, ni les frondaisons visibles des arbres des sombres racines souterraines. Il ne peut y avoir non plus de véritable conscience individuelle là où tout est lié à tout par des influences réciproques et insensibles, là où n'existent pas de limites que ne puisse briser une influence magique. Ils vivent immergés dans un monde sans déterminations, où l'homme ne se distingue pas de son soleil, de sa bête, de sa malaria ; là ne peuvent exister ni le bonheur, tel que le rêvent quelques hommes de lettres paganisants, ni l'espérance, qui sont toujours des sentiments individuels ; seule y règne la sombre passivité d'une nature douloureuse. Mais ce qui est vivant en eux, c'est le sentiment humain d'une destinée commune, et une commune acceptation. C'est un sentiment et non un acte de conscience ; il ne s'exprime pas par des discours ou par des mots, mais on le porte avec soi, constamment, dans tous les gestes de la vie, dans toutes les journées égales qui s'étendent sur ces déserts."

 

Italie, annés 30. le fascisme de Mussolini règne sur la péninsule. Carlo Levi, peintre et intellectuel turinois (1902-1975), amis de nombreux artistes comme Pavese ou Modigliani se tourne très naturellement vers un engagement politique anti-fasciste. Cela lui vaut d'être d'abord emprisonné, puis relégué en 1935 dans un village perdu de Lucanie, région déshéritée du Mezzogiorno. La vie au sein cette petite agglomération, nommée Gagliano dans le roman, est pour le citadin et artiste venu du Nord l'occasion d'un choc culturel frontal. Plus que la misère, la désolation et la malaria qui sévissent dans ce petit pays, perdu au milieu de nulle part, habité de quelques notables et d'une majorité de paysans, c'est la différence des mentalités - résignation ancestrale entrecoupée de bouffées de révolte - et de la civilisation, ici pré-chrétienne (ce qui explique le titre), croyant aux esprits, aux bêtes et à la magie, qui frappent son regard attentif et sa sensibilité. 

Livre d'un peintre (son activité principale malgré ses études de médecine), le Christ s'est arrêté à Eboli présente d'une série de tableaux très suggestifs et forts qui traduisent son questionnement devant un mode de vie, fruste et archaïque, qu'il n'aurait même jamais imaginé auparavant. 

C'est aussi le récit d'un apprivoisement : devant tant de souffrances muettes et de maladies endémiques, l'ancien étudiant en médecine reprend du service pour venir en aide aux familles de paysans. Courtisé par les notables en tant qu'homme cultivé venu de Turin, aimé par les gens simples qu'il soigne et apprend à connaître de mieux en mieux, il n'en vit pas moins dans un tel éloignement de tout ce qui faisait sa vie d'artiste citadin, que la désolation de ces collines arides se communique à lui, et que, malgré ses activités de peintre et de médecin, il finit par souffrir de cette solitude à laquelle rien ne l'avait préparé.

Le roman, dépourvu de trame mais conçu comme une succession de considérations et de descriptions puissantes, comporte une première phase portant sur la découverte de ce monde inconnu et de ses coutumes, puis devient davantage une chronique des événements qui marqueront son auteur pour le reste de sa vie. 

La force et la beauté des évocations de ce livre, leur justesse, en font un chef-d'oeuvre devenu un classique.

 

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Résister à la tyrannie des évènements...

25 Janvier 2017, 05:42am

Publié par Grégoire.

Résister à la tyrannie des évènements...
Résister à la tyrannie des évènements...

On est jeté dans le néant de cette vie, dans la fragilité extrême de cette vie, il faut aller très vite et chaque brin de poésie est un point de résistance à la tyrannie des évènements. La vie de chacun est un trait de feu, quelque chose qui ressemble au buisson ardent, quelque chose qui éclaire, qui brûle sans se détruire…

Dieu nait à chaque rencontre, mais les vraies rencontres.. c’est très, très rare. Que les gens disparaissent est au fond moins surprenant que de les voir apparaître soudain devant nous, proposés à notre coeur et à notre intelligence. Ces apparitions sont d'autant plus précieuses qu'elles sont infiniment rares. La plupart des gens sont aujourd'hui si parfaitement adaptés au monde qu'ils en deviennent inexistants.

C Bobin.

 

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L'état d’extrême solitude, un état de création...

23 Janvier 2017, 05:38am

Publié par Grégoire.

L'état d’extrême solitude, un état de création...

L’enfant c’est le sans-règle, le sans-loi, qui invente tout de lui-même à chaque fois: c’est un fabuleux capitaine de navire, on est condamné dans l’enfance à tout inventer par nous-mêmes: Dieu merci, la vertu de désobéissance est la première vertu d'enfance. C’est vrai: que font les parents? ils font deux choses : ils vous donnent la vie et ensuite ils vous empêchent de vivre… "Attention, surveille-toi, pense à ton avenir, pense à tes devoirs, pense à toi partout dans le monde et rappelle-toi, tu n'es plus un enfant »...

On ne nous dit pas que les choses sont folles, faibles, belles: l’enfance est un état d’extrême solitude, et c’est peut-être l’état le plus créateur possible: sans doute est-ce dans le désert qu’on trouve les plus belles fleurs qui soient…

C Bobin.

 

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En ce jour de lumière qui s'approche pour nous emporter....

22 Janvier 2017, 05:29am

Publié par Grégoire.

En ce jour de lumière qui s'approche pour nous emporter....

Quand quelqu’un part -appelons mourir, partir- quand quelqu’un part, pendant quelques heures tout ce qui l’a connu se souvient de lui et l’appelle en silence. Le mur sur lequel son ombre s’appuyait, ou la pie qui venait voler dans la treille, ou encore le vent qui tournait les pages d’un livre oublié dans le jardin. Et les fleurs. Les fleurs aux larmes colorées du jour de la mort de Jean G. Non pas de sa mort, de son départ. Il y avait une croix fleurit sur le cercueil et ça tirait le cercueil vers le haut comme l’air chaud dans une montgolfière. Et puis disons le franchement, dans ce cercueil, il n’y avait personne. Comme dit E Dickinson « Je suis personne, et toi? personne non plus? Alors nous sommes deux, mais ne dit rien, on nous chasserait tu sais. »

ou bien ce Poème de Kopland, Souvenirs de l’inconnu « Ce soir je voudrais vous dire des choses alors qu’on au fond il n’y a pas de choses pour ça. Comme la lumière, vouloir expliquer ce qu’est la lumière, avant que la mort nous emporte dans la nuit. Alors que je tache de nous repenser toi et moi ce soir, l’un vers l’autre, mais vois les verres dans nos mains, remplis à ras le bord, remplis de lumière. »

In Christian Bobin, hommage à Jean Grosjean.

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Vincent Van Gogh - La quête absolue

20 Janvier 2017, 05:46am

Publié par Grégoire.

 
Vincent Van Gogh - La quête absolue

Un spectacle conçu et interprété par Gérard Rouzier

Au fil des tableaux qui se succèdent, Vincent Van Gogh parle...  


Il se raconte dans les lettres qu’il écrit à son frère Théo. A travers elles, il lance son appel, crie sa faim de Dieu, sa soif d’absolu, l’exclusion, la solitude, le désir de créer, et son amour infini, jusqu’à la brisure, jusqu’à la folie, jusqu’à la fin.

Un plongeon dans la vie et l'intimité de l'un des plus grands artistes du XIXème siècle,...
Une heure à vivre en tête à tête avec un acteur qui incarne avec brio le célèbre peintre, incompris de son vivant.

Nouvelle mise en scène du spectacle qui avait connu un beau succès aux Festivals d'Avignon 2004 et 2005.

 

Compagnie du Sablier avec Gérard Rouzier

 

 

 

Gérard Rouzier

Gérard Rouzier est comédien, auteur, metteur en scène et enseignant en art dramatique.

Parallèlement à son activité de comédien "profane" (il a été au théâtre Vincent van GoghSherlock HolmesLe Prophète, il a écrit et composé la comédie musicaleRose et Jeannot, et a tourné dans plusieurs téléfilms, Caïn, Mes chers disparus, Plus belle la vie... ; il a enseigné à l'Ecole Claude Mathieu et anime régulièrement des stages de théâtre),

Il témoigne depuis plus de 20 ans de sa foi à travers des spectacles tels queL'Evangile selon Saint JeanL'ApocalypseGenèse 1-11 un père raconte la Bible à sa filleCe matin j'étais lépreux présentés en France, en Suisse et en Belgique.

Après avoir joué le rôle de Joseph au Festival d'Avignon 2014 dans Au nom de la mère, de Erri de Luca dans une mise en scène de Francesco Agnello, il a fait une tournée en France avec L'Evangile selon saint Jean et Ce matin j'étais lépreux.

Il anime régulièrement des sessions DIre la Bible, Bible et Théâtre, et a lancé en 2015 un atelier Dire les Éveilleurs.

 

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Une énigme limpide

19 Janvier 2017, 05:52am

Publié par Grégoire.

Une énigme limpide

"Ce que j’ai pour vous aujourd’hui, c’est presque rien, un échantillon tombé de la boîte à couture d’un ange. C’est aussi fin qu’une brise qui ride un étang pendant quelques secondes. Difficile de l’attraper. Voilà : il s’agit d’un arc-en-ciel. Du bleu, du jaune, du vert, des couleurs faibles sur le papier de l’air, un dessin convalescent en forme d’arche, de pont. C’est là et ce n’est pas là, vous comprenez ? Quelque chose apparaît et disparaît en même temps. Un soupçon coloré. Une énigme limpide. Toute la vie a forme d’arc-en-ciel, n’est-ce pas : elle est là et en même temps elle n’est pas là."

C Bobin. 

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Une pierre à aiguiser l'attention...

17 Janvier 2017, 05:23am

Publié par Grégoire.

Une pierre à aiguiser l'attention...
"La racine du mauvais monde dans lequel nous nous trouvons, c'est la négligence, c'est le défaut d'attention, un manque d'attention, c'est que ça. C'est peut-être pour ça que la poésie est une chose vitale, parce que la poésie est une pierre à aiguiser l'attention, une sorte de pierre de sel, pour se frotter les yeux, pour se frotter les paupières, pour revoir le jour enfin, pour revoir ce qui se passe, pour revoir le jour et les nuits et la mort en face, cachée derrière le soleil, voir tout ça. Le voir s'en trop s'en inquiéter, s'en trop s'en alarmer.C'est ça je crois la racine du mal d'aujourd'hui qui est grande, c'est juste un défaut panique d'attention, qui suffit pour engendrer tous les pires désordres et les maux les plus terribles. Juste ça, l'attention.
Ca ne sert à rien de se plaindre, tout le monde va vous dire que c'est insupportable, tout le monde va vous dire ça, mais tout le monde y participe. Juste faire attention aux siens, faire attention à ce qui se trouve mêlé à nous dans la vie banale. Ceux qui sont là, pas ceux qui sont à dix milles kilomètres  et avec lesquels on fait semblant de parler à travers un écran, ça n'a pas de poids ça. Mais simplement faire en sorte que les gens qui nous entourent ne dépérissent pas, et peut-être même les aider, les conforter...Voilà...Faire simplement attention au plus faible de la vie, parce que c'est le plus faible qui est le plus réel et parce que c'est ça qui est digne de vivre, et qui vivra toujours d'ailleurs. Recueillir ces choses là, porter soin, prendre soin, faire attention, voilà. Ce sont  des pauvres verbes mais ce sont des verbes comme des armées en route si vous voulez, ce sont des verbes de grande résistance, et ce qui pour moi est en oeuvre dans ce qu'on appelle la poésie.
La poésie pour moi, c'est pas une chose désuète, c'est pas un napperon  de dentelle sur la table, c'est pas un vieux genre littéraire....C'est la saisie la plus fine possible de cette vie qui nous est accordée, et un soin de regard porté à cette vie. Voilà, c'est ça la poésie. C'est pas une chose qui même est tout de suite dans les livres, c'est pas une chose de littérature en tout cas, c'est simplement chercher à avoir un coeur sur- éveillé. Sur-éveillé!
 
Christian Bobin -  Vue d'esprit

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Le théâtre doit éclairer le monde...

15 Janvier 2017, 05:49am

Publié par Grégoire.

Le théâtre doit éclairer le monde...

"Quand on vient au théâtre, on vient partager un moment de vie complète. Le théâtre, c'est l'art de l'autre. C'est devenir l'autre, y compris pour le pire. C'est l'apprentissage de l'humain." 

Ariane Mouchkine.

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Un mot. Christ des forêts

13 Janvier 2017, 05:29am

Publié par Grégoire.

Un mot. Christ des forêts

Le mot lâché par le haut-parleur a explosé dans le hall de la gare. Personne n'a survécu. Les journaux du kiosque ont été pris dans le feu invisible provoqué par les ondes du mot. Les touristes et les gens d'affaires, tous ont senti passer sur leurs visages le souffle halluciné de la beauté. La modernité est une sidération. Difficile de ressusciter les âmes éteintes dans les corps parfumés.

Les voyageurs n'ont retenu que la fin de l'annonce : une heure de retard. Le train, en raison de l'accident arrivé du côté de Lyon, aurait une heure de retard. Un dérangement dans la sieste des affairements, rien de plus. Mais j'avais vu, entendu et vu, et je peux en témoigner, les effets produits par le mot. L'explosion atomique de beauté avait détruit l'époque et ses raisons, réduit en poussière le champ de la modernité. La morgue des machines, la tête de serpent du train rapide, les cours de la Bourse, ces psaumes de l'enfer : tout ça, anéanti. Par la grâce d'un mot, un seul. La vie éternelle est traquée par la modernité. Comme une enfant affolée par le bruit des bottes électroniques, elle se terre, essaie de se faire de plus en plus petite, dans l'espérance de n'être pas trouvée puis exterminée. 

Ce matin, la dernière chance de vivre une vie déraisonnable d'amour s'était réfugiée dans le mot « chevreuil » : le train avait heurté un chevreuil et il aurait donc plus d'une heure de retard. Le mot avait déchiré les haut-parleurs qui n'avaient pas été inventés pour le transporter. Une apparition sonore, brune. L'animal offrait sa mort pour nous sauver de la modernité et de ses amours à quartz. Je l'ai vu, entendu et vu à l'annonce du retard, bondir dans le hall, martyr royal, triomphe de la beauté blessée et immortelle. Le meilleur de nous est en dehors de nous, à l'abri dans le ventre doucement respirant des bêtes sauvages, dans l'humilité intraitable des grands poèmes. Le mot « chevreuil » a une si belle vibration dans l'air. Il n'est que légèreté, sursaut d'azur. Quand nous étions tout petits, l'éternel mangeait dans notre main. Nos rires le faisaient rire. Il s'approchait de nous au bruit de nos rêves. Le chevreuil déchiqueté renaissait sous mes yeux. Il se relevait en tremblant, s'appuyant sur ses genoux, Christ des forêts de diamants, lavé du crachat de la mort technologique, archange trempé de fièvre, bondissant du guichet de la gare aux portes automatiques, Noureev de l'invisible, porteur des reliques de l'amour vrai, léger, léger, léger. La gare ne sera jamais reconstruite. Notre enfance est à venir.

Christian Bobin. 

 

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S'en remettre au jour qui passe...

11 Janvier 2017, 05:27am

Publié par Grégoire.

S'en remettre au jour qui passe...

Se taire: l'avancée en solitude, loin de dessiner une clôture, ouvre la seule et durable et réelle voie d'accès aux autres, à cette altérité qui est en nous et qui est dans les autres comme l'ombre portée d'un astre, solaire, bienveillant.

Si la vie est immédiate et verte au bord des étangs, pour la rejoindre, il nous faut d'abord rejoindre ce qui en nous est comme de l'eau, comme de l'air, comme du ciel.

C Bobin, Souveraineté du vide.

 

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Sommeil ...?

9 Janvier 2017, 05:34am

Publié par Grégoire.

Sommeil ...?

"Partout, dans ce que nous faisons,  dans ce que nous disons,  c'est le repos qui est désiré,  le sommeil bienheureux dans une parole,  dans un amour ou dans un travail. C'est pour trouver le sommeil dans une vérité que nous commençons à apprendre. C'est pour goûter au sommeil de la chair - à son endormissement entre les bras de l'autre - que nous tombons amoureux.  C'est pour jouir du sommeil minéral d'une fatigue que nous entreprenons mille et un travaux.

Il y a une aimantation de la vie vers le sommeil. La vie en nous ne tend qu'à se reposer, qu'à  se dépendre  enfin d'elle -même dans un amour, dans un savoir, dans un emploi. Partout dans toutes nos occupations, là  même où nous nous croyons le plus éveillés, là  même nous cédons à cette attirance d'un sommeil. L'enfance là - dedans est l'exception.

L'enfance est dans la vie comme une chambre éclairée dedans la maison noire. Les enfants n'aiment pas aller dormir,  n'aiment pas ce congé donné chaque soir à la vie. Cette résistance au sommeil, c'est le visage de l'enfance et c'est la figure même de l'excès : poser des questions qu'aucune réponse ne viendra endormir."

Christian Bobin, La merveille et l’obscur. 

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Nos infirmités...

7 Janvier 2017, 06:07am

Publié par Grégoire.

Nos infirmités...

Nos infirmités, définitives ou temporaires, sont des épreuves bien sûr, mais elles sont aussi des grâces, des grâces spirituelles. On pourrait trouver beaucoup d’exemples dans la littérature.

Je me souviens il y a quelques années, un livre d’Henri Michaux : ‘bras cassé’. Un poète fait son miel de tout les arbres. Et là, en l’occurence, l’arbre coupé c’était son bras. Il s’était endommagé le bras, qu’on avait mis dans le plâtre, et il en a conçu un petit livre qui est une merveille, où il dit exactement ce que c’est que d’être embarrassé à ce point, que d’être malade de cette façon là, il évoquait un moment le sentiment très sûr d’avoir une armoire Bretonne au bout de son épaule, tellement il avait du mal à bouger son bras. On connait aussi le poème du bateau ivre de Rimbaud et cette étrange prémonition.  « Oh que ma quille éclate, Oh que j’aille à la mer. » On sait par Jean Genet que le mot quille en argot désigne la jambe, et que Rimbaud a terminer sa vie avec une jambe coupée, éclatée.

J’ai reçu un livre qui contient un trésor d’expérience. L’auteur s’appelle Mody Piot ‘mes yeux s’en sont allés’ publié chez L’harmattan. Ce n’est pas un livre de grande littérature mais ce n’est pas important, ce n’est pas grand chose la ‘grande’ littérature. Ce qui compte c’est que quelqu’un nous explique comment il sent et reçoit la vie à la place où il est. ça c’est irremplaçable. Et, c’est le cas de ce livre qui raconte une expérience déchirante de perte de vue. Cette jeune femme explique qu’il y a un troisième état entre celui des voyant et celui des aveugles nés. Il y a celui des gens qui ont eu un jour la vue, qui ont eu le paradis de la vue, et qui l’ont perdue, et qui en ont été chassé. C’est comme un entre deux qu’il est difficile de nommer et que ce livre réussit à nommer. 

« ce week end de l’ascension j’ai décidé de faire une ballade à travers le thym et les cistes des fenouillèdes, contrée dont je connais bien les chemins que j’ai souvent arpentés. Il faisait chaud. Le soleil nous regardait d’un air insolent. Le ruisseau noir murmurait sa chansonnette. Le chien marchait d’un pas rapide sur le chemin caillouteux enlacés, s’abreuvait aux sources rencontrés, parfois joutait le harnais pour le laisser gambader, heureux de sa liberté un instant retrouvé. Après 2h de marche au milieu des genêts et des violettes du pâtre j’ai décidé de rebrousser chemin. Mais mes yeux éblouis par la lumière ne pouvait discerner aucun repères. Aller à droite, remonter un autre sentier, prendre à gauche, je ne savais plus où j‘étais. Une petite panique me tenaillait. Je n’allais tout de même pas me perdre et pourtant je devais me rendre à l’évidence, je ne savais plus comment retrouver ma route. Je me suis assise quelques instants. » On peut le deviner, le chien l’aidera à retrouver le chemin du retour. 

Ce qu’elle dit en profondeur m’a fasciné. Elle dit qu’il y a toujours quelque chose ou quelqu’un qui vient nous secourir. L’auteur -aveugle- se trouve éblouis. 

Dans le désespoir, dans la détresse, dans la perte, il y a quelque chose comme une résistance lumineuse, comme un point de lumière invincible. 

Freud raconte cette scène d’un enfant qui est dans une chambre et qui demande à se grand mère dans l’autre pièce de parler le soir. Et elle demande pourquoi. Et il dit, « tant que quelqu’un nous parle, il fait clair. » 

C’est peut-être ce qui se passe dans nos vies, que nous y soyons aveugle par la chair, ou voyant par la chair. Tant que quelqu’un nous parle nous pouvons continuer d’aller et même perdus, nous ne serons pas perdus. 

Nous sommes au fond tous, comme des aveugles dans un palais de lumière, il y a des serviteurs qui viennent à notre rencontre, et qui déplacent les meubles au dernier moment pour nous éviter des chutes. Malheureusement, nous ne pouvons pas connaitre le nom de ces serviteurs. C’est embêtant. 

 

Christian Bobin, textes inédits. © Grégoire Plus

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apprendre à lire ce qui nous est présenté chaque jour...

5 Janvier 2017, 05:52am

Publié par Grégoire.

apprendre à lire ce qui nous est présenté chaque jour...

Une histoire que j’ai trouvé chez Simone Weil. elle n’a pas de titre, appelons là l’histoire des deux mères. Deux mères le même jour reçoivent la même lettre qui évoquent la mort pour chacune, de leur fils, mort à la guerre. La première mère ouvre l’enveloppe, prend la lettre et s’effondre en larmes, est incapable de dire quoi que ce soit, n’est plus que détresse, n’est plus qu’un abîme, n’est plus qu’un coeur qui perd tout son sang et toutes ses étoiles. L’autre mère reste absolument imperturbable. C’est que la seconde mère ne sait pas lire. La nouvelle ne lui ai pas parvenu.

Ce qui manque, me semble-t-il, pour que la hache de la vie fende notre coeur, et pour qu’en sorte les larmes mais aussi la joie qu’il contient, qui y sont captifs, c’est d’apprendre à lire ce qui nous est présenté chaque jour. Non seulement bien sûr des livres, des journaux ou des lettres, mais aussi des visages, des gestes, des lumières, qui traversent la vitre sans la briser.

La lecture, comment dire cela, la lecture, est la vitalité de l’âme, la certitude que nous sommes en vie, et que les ténèbres n’ont pas mis leurs mains sur nous. La lecture est le peu de feu dont nous disposons réellement en cette vie. Ce qui peut nous aider à lire, qu’on m’excuse de citer ce terme qui est aujourd’hui méprisé, minorité, ou tout simplement oublié, c’est la poésie. Qu’on entende pas par poésie, dans ma parole, une chose qui serait enterré dans les petits tombeaux des livres, et sur lesquels nos lectures viendraient y déposer quelques fleurs. Il s’agit de bien plus que de ça. 

Par exemple, dans le dictionnaire de Furetière, écrit au 17e siècle, où qu’on aille on trouve des miracles. C’est un dictionnaire de voleurs : Furetière fait partie de l’académie française a ses débuts, et trouvant que ses collègues ne vont pas assez vite, déjà à l’époque, il décide d’en faire un tout seul, avec les trouvailles merveilleuse de la langue de son époque où elle n’a peut-être jamais été aussi belle, aussi fraiche, aussi risquée.

Au mot fraise, on trouve cette définition : « petit fruit, blanc ou rouge, qui croît, dans les jardins, ou dans les bois. Il est semblable au bout des mamelles des nourrices. »

La poésie fait une greffe : elle prend une chose qui est là, sous les yeux, et elle fait venir à coté une autre chose, qui pour l’instant n’est pas là. Et les deux tout d’un coup s’enflamment de se découvrir soudainement mariées.  La poésie n’en fini pas de fiancer le visible au visible, le visible à l’invisible. Tout à tout. La poésie est la grande maitresse de la lecture, on peut dire que elle seule n’oublie personne, et elle seule sait lire les lettres des épreuves, que la vie parfois terrible nous adresse. 

Il n’y a rien de réel que le poétique. 

Un visage zébrée par les nuages des soucis. On le nomme, et là on le tire du flux du néant de chaque seconde, on le tire comme on sauverait quelqu’un qui est en train de se noyer et on l’amène sur la rive paisible et éternelle du langage. 

Christian Bobin, textes inédits. © Grégoire Plus

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L'art lutte contre la mélancolie...

3 Janvier 2017, 05:47am

Publié par Grégoire.

L'art lutte contre la mélancolie...

Il serait temps que je vous avoue quelque chose, j’ai un gros gros problème avec la musique. Je l’aime, parfois elle m’accompagne, parfois je la fais venir là où je suis. Mais je ne la comprend pas, je n’y comprend rien. Je ne comprends rien à JS Bach qui est l’auteur qui me touche le plus. Quand j’écoute les suites pour violoncelles joués par exemple par Pablo Casals, je suis comme devant une pensée qui demande à être déchiffrée mais je n’arrive pas tout à fait à la lire. C’est comme si j’étais devant un papier plié, je n’arrive pas à le déplier tout à fait. Il y a des lettres, il y a des phrases qui me manquent. Qu’on me pardonne mais j’entend comme les grondements d’un taureau. Je sens comme un mufle, comme le souffle d’un taureau dans cette musique. Je sens quelque chose, je ne sais pas ce que c’est. 

Je sais simplement que si je pense que JS Bach est un des plus grands musiciens etc, ça ne va pas marcher, ça ne va pas m’aider. C’est le mot artiste, et même le mot musicien qui me gène. Je ne sais pas ce qu’on appelle un artiste. Dès qu’on emploie des mots comme ça, on commence à s’endormir, parfois même un peu à s’ennuyer. 

Ce que j’entends dans la musique de Bach, c’est la lutte incessante d’un angoissé contre son angoisse. C’est comme une cathédrale élevé sur une colline d’angoisse. Et la cathédrale tout d’un coup sublime la colline, la soulève, la creuse. La rend infiniment légère. C’est peut-être ça ce qu’on appelle l’art, c’est juste une guerre que certains mènent sous les yeux du ciel, avec eux-mêmes, avec leur propre mélancolie. C’est une guerre qui n’est pas toujours gagné, loin de là, qui est même rarement gagné. J’ai l’impression -c’est une impression- en écoutant des suites pour violon et clavecin, ou ces austères et dansantes, et entêtantes et irrésolubles suite pour violoncelles, j’ai l’impression que Mr Jean Sébastien Bach a gagné à certains moments cette lutte décisive que chacun de nous mène avec les ténèbres. Mais non, je ne sais pas parler de ces choses là, je ne sais pas du tout parler de ces choses là, et en plus je suis analphabète, je ne joue pas d’un instrument, je ne sais pas lire une partition, j’ai juste mon instinct, et juste cette certitude qu’il y a tout un troupeau de Taureaux derrière ou dans les violoncelles. 

C Bobin.

 

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Aucune illusoire maitrise ne peut détourner le flux de la vie impétueuse...

1 Janvier 2017, 05:10am

Publié par Grégoire.

Aucune illusoire maitrise ne peut détourner le flux de la vie impétueuse...

 Aucun savoir ne peut résoudre l’étonnement de notre vie. Aucune illusoire maîtrise ne peut détourner le cours de l’insouciant ruisseau qui va en nous et ne sait où il va, accédant à des instincts en friche, bouleversant des terres sans âge, dont le soulèvement se confond alors avec la douleur qui nous en vient, insupportable, radieuse. Ainsi avais-je appris ma leçon, oubliant tout le reste qui méritait d’être oublié et que les écoles infligent aux enfants assombris. Leçon ancestrale, coutume venue de la nuit des temps : attendre infiniment, mais sans rien attendre de personne. Inventer dans le silence d’une rêverie mes propres contemporains : cette franchise d’une étoile, cette pure mélodie d’un feuillage, cet atome de lumière sur le mur. Couper et tailler les plus souples branches de l’âme, puis les confier au quatuor de l’air, du feu, de la terre et de l’eau, afin que toute chose vienne en moi éprouver leur résonance, dans l’anonymat de mon nom, dans l’oubli de toute appartenance.

Regarder se lever l’arc-en-ciel sur la page rafraîchie par l‘ondée d’une absence. Et, surtout, fuir la persuasion des raisons, la douceur des consolations, la bienveillance des maîtres. Ne servir que ce maître-mot : l’amour. Ce gueux, ce mendiant, cette aurore qui gagne en nous comme un incendie, de proche en proche embrasant la forêt endormie dans l’arrière -pays de nos pensées, là où nous ne savons plus, là où nous arpentons, dans la dissolution de tous repères, une vie crue, sauvage et d’un seul tenant. Reconnaître cette allure gauche qui est la sienne, à tenir dans le creux de ses mots une rose d’eau vive et à trébucher souvent sur le chemin inégal, sans jamais rien en perdre. Entendre la lenteur de son pas : comme elle est nécessaire. Comme folle serait l’impatience…

Christian Bobin, L’enchantement simple.

 

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Marée. Longue caresse d'une main de sable.

31 Décembre 2016, 05:21am

Publié par Grégoire.

Marée. Longue caresse d'une main de sable.

Je ne peux rien sur ma vie. Surtout pas la mener.

Assez seul pour ne plus l'être jamais.

La musique, ce qu'elle est: respiration. Marée. Longue caresse d'une main de sable.

Il y a beaucoup d'affinités, de connivences, entre la lecture et la prière: dans les deux cas, marmonnement. Dans les deux cas, silencieux commerce avec l'Autre.

Christian Bobin.

 

 

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Improvise, surtout improvise..

30 Décembre 2016, 05:14am

Publié par Grégoire.

Improvise, surtout improvise..

Il y a une chose qui manque à cette vie très souvent et dont on aura jamais assez, c’est l’intelligence. Quand j’entend l’intelligence, j’entend par là non pas quelque chose qui se diplôme, qui s’étudie, qui s’achète, non rien de tout ça. C’est plus proche du bon sens, c’est simplement la pointe du diamant de la vie, du présent de la vie, c’est la facette la plus exposé au soleil de la vie, l’intelligence. Tout le monde peut ou devrait théoriquement l’avoir et l’a par naissance. C’est une simple question de bon sens et je dirai même d’improvisation. 

Il y a une musique dont la matière même est d’improvisation c’est le jazz. Et, c’est une musique ou les gens vieillissent très bien d’ailleurs si on regarde. Les vieillards les plus  vivants, les plus beaux, les plus réjouissants à voir, ce sont souvent des pianistes, ou des saxophonistes. A croire que cette musique là fait traverser le temps comme un jeu d’enfant, ou comme on joue à la marelle, en sautant et en riant d’une case à l’autre jusqu’a la mort comprise.

Le ressort même de la vie c’est improviser. Pas de règles, pas de lois, connu en tout cas. Il y a des lois mais très difficile à trouver parce que très simple, et ce qui est le plus simple est toujours le plus difficile. Il n’y a pas vraiment de règles et c’est à vous de les découvrir. On vous donne juste, exactement comme en Jazz, on vous donne un tempo, on vous donne un thème, et puis là dessus c’est à vous et vous seul de vous débrouiller, d’improviser, d’inventer, de diminuer le rythme, de presque vous taire, comme Miles Davis  pouvait faire qui, en jouant une note tout les quart d’heure emplissait le temps, largement, amplement. 

La vérité de la vie n’est peut-être pas musicale, mais a coup sur elle emprunte au savoir très enfantin, très gamin des joueurs de jazz quand ils sont à leur meilleurs, c’est à dire quand ils oublient qu’on les écoute et quand ils sont tous en train de se chahuter dans une petite formation à trois ou quatre comme ces gosses qui sortent de l’école et qui se lancent des boules de neige ou qui jouent à s’attraper et qui poursuivent quelque chose peut-être de surement de plus grand qu’eux. Je ne sais pas comment la dire cette chose, le… l’évidence d’une fête, le réel peut-être, le dieu du réel qui passe en se moquant de nous, et dont on peut toucher parfois le manteau, pour peut que l’on bouge très vite, pour peut que l’on sache se réjouir et surtout surtout improviser, très vite, pour toucher le manteau incroyablement lumineux et doré de ce dieu là, qui déjà s’éloigne et s’en va et nous condamne à ré-improviser, à réinventer, à parler à nouveau comme si on ne l’avait jamais fait, comme si jamais personne au monde ne l’avait fait. Le monde vient d’apparaitre, c’est ça qu’on peut entendre dans la musique classique quand elle est joué avec l’attention qu’il faut, et dans le jazz, quand il est joué avec une joie non commerçante et non machinale. Le monde vient d’apparaitre, tu peux non pas mettre la main dessus -ce ne serait plus vivant mais la marque de la mort- mais tu peux juste frôler le manteau du dieu invisible. Improvise, surtout improvise. 

C Bobin. 

 

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Un travail de présence pur...

28 Décembre 2016, 05:03am

Publié par Grégoire.

Un travail de présence pur...

La perfection d’un verre rempli d’eau sur une table en bois m’anéantis. J’essaye de faire le même travail clair de présence. J’essaye d’atteindre par l’écriture à cette plénitude du verre, du bois et de l’eau. 

Les iris éclairent le mur près du garage. Je suis un piètre jardinier. Je laisse les ronces et les fleurs à leurs aventures. Je n’interviens pas dans leur drame. Hier le ciel s’est mis à tourner autour de la flamme mauve des iris. L’univers, avec ses astres, trouvait asile dans leur bourgeon durcit pareil à des ongles laqués de noir. Une fleur venait d’éclore, ses trois pétales dressées, légèrement gluant. Je me suis agenouillée devant la reine mendiante. J’ai regardé cette larme qui coulait sur sa joue. Je cherchais à en savoir plus. 

Prenez une fleur, une seule fleur, passez des heures à la contempler, a pensez à elle quand vous êtes loin d’elle, et vous verrez descendre vers vous les étoiles, les morts aimés et les grandes promesses de l’enfance. Et peut-être, avec un peu de chance et d’obstination, Dieu qui n’est rien. Combien précieux ce rien. Combien inestimable.

Les modernes meublent la maison de l’âme quand c’est la contraire qu’il faudrait : la vider, n’y laisser que deux, trois présences élémentaires. Un verre d’eau plus profond que le cerveau de Pascal, un iris avec la raideur doctorale de sa tige, et tout en haut la fleur, un crachat de pleine lune, une bave angélique. 

Ils disparaitront avant moi ces iris, et ils reviendront après. La nature est un grand bégaiement. Elle me défie d’écrire une phrase aussi nécéssaire qu’un verre d’eau, aussi pure que la souillure immortelle de l’iris. J’ai pensé à toi, et que cela faisait longtemps que je n’étais pas allé dans le pays où tes os se reposent. Par la pensée j’ai fait quelques pas sur le pont rouge où tu aimais te promener, et j’ai jeté un iris dans l’eau. Il ira vers toi. Toutes les rivières filent vers ceux que nous aimions voir marcher dans la lumière. 

Le bourgeon gagné de vers, pointu comme une lame noire, j’ai cru un instant comprendre sa dureté, et qu’elle protégeait une éternité de douceur, qu’elle rayait la vitre entre les vivants et les morts. Et puis cette pensée s’en est allé comme les autres. Restait le Dieu appuyé contre la porte du garage, et l’énigme de son silence mauve. Rien ne ressemble plus aux fleurs couleurs de nuit que les yeux des enfants mendiants qui vous barrent le chemin espérant une pièce ou une phrase parfaite porteuse d’un soleil pur. 

 

C Bobin, 17.08.2014 

… 

 

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Réussir sa vie !

26 Décembre 2016, 05:29am

Publié par Grégoire.

Réussir sa vie !

"C'est quoi, réussir sa vie, sinon cela, cet entêtement d'une enfance, cette fidélité simple: ne jamais aller plus loin que ce qui vous enchante à ce jour, à cette heure. " 

Christian Bobin

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Auprès du Frère universel...

25 Décembre 2016, 05:11am

Publié par Grégoire.

Premier plan Mamadou, dernier plan Charles de Foucauld

Premier plan Mamadou, dernier plan Charles de Foucauld

Deux hommes dorment à quelques mètres et à quelques cent ans d’intervalle. Tous deux n’ont pas souhaité reposer là. Le premier avait interdit d’être transporté ailleurs qu’à l’endroit où il mourrait. Sans cercueil, sans monument…le fossé du bordj de Tamanrasset où il tomba et fut recouvert de terre sembla exaucer ses vœux. C’était sans compter sur la raison des hommes qui choisit d’offrir des sépultures dignes ou de décorer ceux qui se sont détournés des honneurs, les ramenant posthumes  dans leur giron. La bienséance finissant par trahir ses dernières volontés,  il repose aujourd’hui dans un sarcophage échoué dans les sables du cimetière désertique d’El Golea.

Le second, enterré dans un linceul, à même le sable a pris la place  que Charles souhaitait, la dernière. Mamadou était migrant. Il aurait pu mourir entre Arlit et Tamanrasset, cimetière à ciel ouvert qui n’offusque pas la raison des hommes. Ou en Méditerranée, qui masque la conscience des hommes. Il aurait pu être l’un des derniers esclaves que l’ermite du désert rachetait au début du XX ème siècle. Il ne fut qu’un esclave du XXI ème siècle, rachetant sa liberté dans la migration.

L’un avait tout et avait tout laissé pour avoir ce qu’il n’avait pas. 

L’autre n’avait rien et avait tout quitté pour avoir ce qu’il n’avait pas. 

Tous deux sont morts au désert, retenus prisonniers, Charles ligoté devant le mur du Bordj qui devait le protéger, Mamadou derrière le mur d'une prison qui devait protéger le monde.

Deux hommes dorment à quelques mètres  et à quelques cent ans d’intervalle.

 

Jean-françois DEBARGUE

 1er décembre 2016

 

Charles de Foucauld voulu vivre – la dernière place auprès de Jésus, la vie fraternelle et l'amour des plus petits. En 1902 il écrit à sa cousine : « Je veux habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans, juifs et idolâtres, à me regarder comme leur frère, le frère universel »

 

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