Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Le public a toujours raison

2 Décembre 2014, 08:09am

Publié par Fr Greg.

Le public a toujours raison

"Envoûtant", "subtil, dérangeant et étonnant" : cet automne, la presse britannique ouvre ses dithyrambes comme des parapluies multicolores pour Florian Zeller et The Father 

Louanges méritées et voisinage logique, car, à 35 ans, Zeller est le meilleur dramaturge français, avec Reza.  

 

A ses débuts, il montre par des marivaudages modernes, entrelacs de désirs aux noeuds subtils comme une dentelle, son sens de la construction et du rythme; puis il prouve sa virtuosité en des comédies virevoltantes ; enfin, avec Le Père et La Mère, spéléologies de la douleur, il touche une note grave et juste.  

Après avoir accueilli le triomphe du Père, où Robert Hirsch en bouleversant vieillard nous entraînait dans sa mémoire en ruines, le théâtre Hébertot reprend La Mère, histoire d'une possession-obsession où Catherine Hiegel impose sa dureté fissurée

 

Vous reprenez La Mère, créée en 2010: la reprise d'une pièce est-elle sa réinvention?

Au théâtre, on réinvente tous les soirs : ce qui est proposé est unique et on ne le reverra jamais. La reprise est donc un prolongement de la nature même du théâtre et du pacte de création permanente passé avec le public. 

 

L'auteur n'est-il pas tenté de récrire son texte, à l'occasion?

Je me suis posé la question. Avec le metteur en scène, Marcial Di Fonzo Bo, nous avions beaucoup échangé, lors de la création, sur ce que les répétitions dévoilaient comme inachevé dans le texte. Nous avons considéré qu'il n'était pas nécessaire de reprendre ce processus. 

 

En serait-il de même pour une reprise, dans quelques années, de la pièce Le Père, sur la grande vieillesse, sujet que vont bousculer les progrès de la médecine et de la loi?

La vocation d'un texte est de survivre à la modification des regards. S'il n'y parvient pas, c'est que la pièce n'a pas assez de force. Je verrai bien... 

 

Cela sépare-t-il les pièces sur l'époque, périssables, des oeuvres éternelles, parce que plus littéraires?

Toute pièce a vocation à être le miroir de son temps, de la vie des hommes. Par l'expérience du langage, le public s'interroge sur lui-même. C'est cela que l'on vient chercher au théâtre, depuis ses origines. Je ne suis pas très sensible au théâtre d'idées, car sa forme est trop arrêtée par rapport à une époque : la scène m'attire parce qu'elle est un lieu de questions plus que réponses, d'abîmes plus que de certitudes. Je ne cherche pas à forger une arme politique. 

 

Une heure de tranquillité, par Patrice Leconte, Le Père, par Philippe Le Guay, sont en cours d'adaptation pour le cinéma. N'est-ce pas, pour l'auteur, abandonner ses enfants?

Oui, mais cet abandon est indispensable, car le cinéma, c'est une autre vie. Le film est celui du metteur en scène, la pièce est un matériau de travail. Je reste en retrait, et l'adaptation du Père portera un autre titre. La reprise d'une pièce, elle, est inscrite dans mon histoire. Proposer La Mère après Le Père, dans le même lieu, c'est réunir deux pièces issues de la même terre, de la même couleur. 

 

Pourtant, la Mère n'est pas un personnage sympathique, tandis que l'émotion nous saisit quand le Père s'enfonce dans sa nuit...

Les deux pièces, par-delà leurs singularités, cherchent à entraîner le spectateur dans la tête du personnage, à lui faire voir la réalité par ses yeux. J'ai voulu pénétrer le labyrinthe de l'égarement du Père, nous faire voir ce qu'il voit, nous faire vivre ce qu'il vit, cette réalité qui se dérobe, comme dans une expérience de caméra subjective. La Mère présente des scènes successives et apparemment similaires, des réalités multiples, afin de nous faire douter, de l'extérieur, de cette réalité : alors nous tombons aussi dans la psyché du personnage. 

 

Pourquoi, si souvent, proposez-vous les mêmes scènes en des versions différentes?

Cela correspond à une structure obsessionnelle dans mon écriture, à ma tentation de créer un vertige. Arthur Adamov dit que le théâtre est le lieu où se heurtent le visible et l'invisible. Je pense que peuvent s'y rencontrer le réel et l'irréel, le conscient et l'inconscient. Je cherche à provoquer un tremblement de terre : le sol n'est plus ferme, on peut douter de tout et tout est possible. Le spectateur doit faire ses choix, puis tout va disparaître de ce qui est là. Dans l'expérience collective du théâtre, il y a cette responsabilité : donner sa forme à l'éphémère. 

 

Pourquoi assistez-vous à de nombreuses représentations de vos pièces?

La place de l'auteur est d'être là, non pour écouter son texte, mais pour partager cette inlassable répétition d'une proposition chaque soir renouvelée, de ce miracle qui évoque la fraternité. Quand Louis Jouvet dit que le théâtre est un métier de fraternité, il ne pense pas seulement à celle qui unit les artistes, mais aussi à celle-là. Ici, le public n'est pas une foule solitaire, comme au cinéma, c'est un collectif vivant doté d'une âme provisoire. N'importe quel accident peut arriver, dont les spectateurs seront témoins, et cela les renvoie à leur propre précarité.  

Comme le dit Yves Bonnefoy, nous sommes promis au "devenir du sable". Je ressens cela avec force, surtout dans Le Père, où Robert Hirsch, homme de presque 90 ans, vacille vers son anéantissement. Lors des premières représentations, je ne savais plus s'il incarnait un destin qui se volatilise ou s'il était vraiment en train de disparaître sous mes yeux. On était alors légèrement au-delà du théâtre, c'est-à-dire dans la vocation profonde du théâtre. Lui-même s'est laissé emporter par cette perdition. Plus on jouait, plus il prenait de la joie, de la force dans cette expérience limite, et le public l'acclamait à la fois pour sa carrière et pour être allé jusque-là, jusqu'à la nudité absolue. 

 

Attendre l'accident, n'est-ce pas le vrai plaisir, un peu vicieux, au théâtre?

Les comédiens prennent de l'avance sur les accidents. Robert Hirsch arrive dans sa loge à 16 heures, pour jouer à 21 heures, et relit son texte. Devancer la crainte de l'accident, aller à sa rencontre, est vital. Fréquenter le même spectacle me permet de voir ce que seuls les comédiens connaissent : les microvariations qui font qu'un soir il y a la grâce et le lendemain, non. Je progresse alors dans mon métier d'auteur. 

 

Etes-vous superstitieux?

Non, mais je vis avec des gens qui le sont. L'extrême danger d'apparaître sur scène pousse à chercher la terre ferme partout. Fabrice Luchini m'a raconté que, quand il jouait Molly, de Brian Friel, sous la direction de Laurent Terzieff, le technicien eut un soir deux secondes de retard pour le noir final. Terzieff lui dit : "Si tu étais aux commandes d'un Boeing, ces deux secondes auraient fait 300 morts." Pour lui, entrer en scène était une question de vie ou de mort. C'est lorsqu'on donne cette importance au théâtre qu'il est beau. Même si c'est faux, même si c'est un artifice de la pensée, il est vécu sur scène et dans la salle, où l'on pleure, craint, rit comme si c'était vrai. Le "comme si", c'est la beauté. 

 

Comment vivez-vous succès et échecs?

Le public a toujours raison, en fait. Quand les spectateurs n'accrochent pas, on le sent physiquement, c'est une donnée objective, irréfutable. 

 

Que ressentez-vous en entendant un de vos textes dans une langue étrangère?

Je ris de phrases que je ne comprends pas, parce que je sais ce qui est derrière : c'est une sensation étrange. Mais mon théâtre n'est pas lyrique, sa langue est un matériau simple, banal. Ce qui m'intéresse n'est pas la phrase, dans son déploiement et l'impression qu'elle crée chez celui qui l'écoute, mais ce qui se tient derrière le dit et dans les silences. Par ailleurs, la construction a beaucoup d'importance pour moi, ce qui est de toutes les langues. 

Pierre Arditi, Catherine Hiegel, Robert Hirsch, Nicolas Vaude : vous avez beaucoup écrit pour des comédiens précis, identifiés à l'avance. Cela modifie-t-il l'écriture?

Cela cristallise les possibles. Le désir pour un comédien ne suffit pas pour écrire, mais il amorce le travail. Néanmoins, le vrai lieu de l'inspiration est ailleurs. Pour La Mère, le fait d'avoir eu un enfant peu avant, et de donner beaucoup d'amour, m'a incité à revenir sur le temps où, enfant, j'étais celui qui recevait cet amour. Je me suis senti alors comme un fils ingrat, parti jeune de chez lui, sans se retourner, alors que j'avais adoré ma mère. 

 

Pièce de remords?

Non, mais elle a trempé dans ma culpabilité et dans l'impression d'un chagrin. C'est le point de départ, ce que je tente de mettre en forme. Puis la recherche du ludique m'accapare : créer des fausses pistes, égarer le lecteur, le plonger dans le doute. De quoi est-on en train de parler? Ce que j'ai vu dans la scène précédente a-t-il vraiment eu lieu? 

 

Dessinez-vous un plan détaillé du labyrinthe?

Non, je le découvre en écrivant. Le moment le plus long est celui qui me mène au moment d'écrire : l'émotion qui m'inspire, le visage qui m'attire... C'est long et pénible. Quand je sais ce que je veux raconter, la pièce apparaît assez facilement. Pas en un seul jet, je dois l'élaborer, mais cela ressemble alors à ma façon de rêver, d'être moi. Je ne resserre pas les hypothèses, je laisse les possibles, les imaginaires s'épanouir. 

 

Avec des impasses?

Oui. Cela veut dire que la pièce n'existe peut-être pas. Il m'arrive d'abandonner au bout de deux pages. De même, j'ai parfois eu très envie d'écrire pour un comédien avant de sentir que ce désir ne donnait accès à rien. 

 

Changez-vous parfois l'ordre des scènes, juste pour voir?

L'écriture est rarement linéaire, je la conçois comme un piège, un stratagème, pour que l'on soit devant un puzzle dont il manquera sans cesse une pièce. Ce manque fondamental, qui empêche la pièce de se vivre comme définitive, est mon but. Le tableau ne doit jamais être complet. Pourquoi craindre d'achever une pièce, avec une vraie fin? Je n'ai pas peur. J'admire les pièces qui sont finies, parfaites. Avec Une heure de tranquillité, j'ai voulu offrir une récréation, sans que cela soit dévalorisant : alors c'est linéaire, fini. Fabrice Luchini voulait, lui aussi, aller sur ce terrain de la virtuosité comique, qui n'est pas moins exigeant, puisque la pièce a été créée en février 2013 et qu'il savait le texte par coeur dès août 2012. 

 

Etes-vous un disciple de Luigi Pirandello?

Non, dans ma généalogie, le plus important est Harold Pinter : comment saisir l'importance de ce qui n'est pas dit, employer des mots simples pour énoncer des choses cruelles, écrire "oui" en faisant com - prendre que le personnage pense "non". Cela donne au public, qui a saisi, un statut d'actant. David Lynch, par son travail sur l'égarement vis-à-vis du réel, m'a influencé. Jon Fosse aussi, avec son écriture obsessionnelle. 

 

Longtemps, vos pièces se terminaient bien, puis l'implacable s'est imposé : pourquoi?

C'est vrai, mes premiers écrits ressemblaient parfois à des cauchemars dont on finissait par se réveiller. Ce n'était pas de l'irré - solution vers la cruauté et la noirceur, mais une sorte de délicatesse pour le spectateur, et une volonté de relativiser - tout cela n'est pas si grave. 

 

Avec Le Père, c'est grave. Quand avez-vous changé?

Si tu mourais fut un premier pas vers un instinct plus tragique. Ecrire des pièces, c'est se chercher, et la destination est inconnue. Je fais néanmoins des pas de côté vers la comédie, avec La Vérité ou Une heure de tranquillité. Et La Mère est une farce, non une tragédie. J'ai l'impression d'écrire avec un instinct comique, même quand ce ne sont pas des comédies. 

 

Que sera Le Mensonge, votre prochaine pièce?

J'écris pour Pierre Arditi, avec le désir de le retrouver et de creuser la mise en abyme, car La Vérité et Le Mensonge se répondent; on retrouve les mêmes personnages... 

Vous êtes jeune : comment écrire des pièces encore pendant des dizaines d'années?

J'ai régulièrement la crainte d'avoir fait le tour de ce que je pouvais dire. Cette angoisse me tenaille quand j'écris, mais c'est en fait une étape de l'écriture. Pour le moment, je n'ai pas épuisé le mystère du théâtre. Et le mystère de la vie, lui, est inépuisable. A condition de savoir s'intéresser à tout ce qu'il se passe autour de soi : au monde, à son époque, à ceux qui nous entourent... Ecrire, c'est une question de disponibilité intérieure. Et moi, je crois que j'ai une capacité forte pour l'enthousiasme, pour l'empathie ou pour l'admiration. Je prends feu facilement... 

 

Florian Zeller en 9 dates

1979 Naissance à Paris. 2004 Premières pièces, L'Autre, avec Chloé Lambert, et Le Manège, avec Nicolas Vaude. 2006 Si tu mourais, avec Catherine Frot. 2008 Elle t'attend, avec Laetitia Casta. 2010 La Mère, avec Catherine Hiegel. 2011 La Vérité, avec Pierre Arditi. 2012 Le Père, avec Robert Hirsch. 2013 Une heure de tranquillité, avec Fabrice Luchini. 2014 Le Mensonge, avec Pierre Arditi 

 

 

Voir les commentaires

La vie ordinaire...

1 Décembre 2014, 08:58am

Publié par Fr Greg.

La vie ordinaire...

 

(…) Il y a très peu d’événements dans une vie. Parfois, il n’y a que l’événement de son désastre, de son lent engloutissement dans le désastre quotidien. Ainsi perd-on toutes forces, dans l’impur mélange des jours. Qu’est-ce donc que la vie ordinaire, celle où nous sommes sans y être ? C’est une langue sans désir, un temps sans merveille. C’est une chose douce comme un mensonge. Je connais bien cet état. J’en sais- par le cœur-la banalité et la violence. L’âme y est comme une ruche vidée de ses abeilles. L’âme, c’est-à-dire le corps, c’est-à-dire l’aube, c’est-à-dire tous les noms du monde, car tous les noms sont les pétales d’une unique fleur de songe, l’âme donc, s’abstrait, s’évade, s’ennuie. S’étiole.

Quelques semaines passent ainsi, trois, quatre tout au plus : l’éternité, celle qui gouverne le sommeil et les pierres. Je ne peux pas écrire pendant tout ce temps, pas même des lettres : la vérité me fait défaut. A quoi bon raconter des histoires, si soi-même l’on est devenu semblable à une histoire monotone et sans grâce ? Toujours j’ai connu ces absences, toujours je les connaîtrai. Elles ne m’inquiètent pas. Elles ne m’inquiètent plus. Ces heures-là, je les aime comme on peut aimer un enfant ingrat, réfractaire à nos désirs : d’un amour injustifiable, injustifié. En se dérobant à nos vœux, en échappant à nos appels, il nous enrichit à notre insu. Il nous contraint à développer en nous le  pur amour qui nous permettra de l’embrasser sans l’atteindre : un amour qui va à l’infini parce que son terme lui échappe, une attention qui s’accroît infiniment  pour être à chaque instant déçue.

 Oui j’aime ce temps stérile,peu glorieux. Il me protège d’être quelqu’un, il me met à l’écart, en retrait comme l’enfant qu’on envoie dans sa chambre, privé de dîner. C’est comme un temps de jeûne ou de fiançailles ; C’est comme veiller celui qui n’est pas là, et garder intacte la poussière sur son nom. Dans l’impossibilité d’écrire, dans la pénitence d’un temps qui perd ses heures comme un arbre perd ses feuilles, je lis. Je lis énormément et aucun mot n’est secourable. C’est une chose souvent éprouvée : cet abîme entre un savoir lourd, embaumé dans les livres ou les morales, et l’humeur aérienne de la vie qui va. On peut ainsi être instruit de tout et passer sa vie dans l’ignorance absolue de la vie. Ce ne sont pas les livres qui sont en cause mais la parcimonie d’un désir, l’étroitesse d’un rêve.

Au fond si la vérité nous fait parfois défaut, c’est parce que nous avons commencé à lui manquer, en prétendant la régenter et la connaître.

 

Christian Bobin, Le huitième jour de la semaine.

Voir les commentaires

L’amour ne peut être qu’un don, il réclame d’être gratuit

30 Novembre 2014, 08:34am

Publié par Fr Greg.

L’amour ne peut être qu’un don, il réclame d’être gratuit

Au chapitre 6 de l’évangile selon saint Jean, Jésus annonce qu’il est le Pain de vie. Et l’essentiel de ce qu’il dit là est la gratuité ; celle du don, celle de l’amour : « Le pain de Dieu c’est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde » (Jn 6,33). La Source de cette gratuité, de ce don de pur amour, est le Père : « C’est mon Père qui vous le donne » (Jn 6,32). Jésus nous est donné par le Père. Dans l’amour, car la raison du don est l’amour…

 

Le mystère de l’Eucharistie, que Jésus annonce prophétiquement aussitôt, est le sacrement de cette gratuité de l’amour. L’Eucharistie est le sacrement de la gratuité parce qu’elle est le sacrement de l’amour. Et l’amour ne peut être qu’un don, il réclame d’être gratuit.

 

C’est pourquoi aussi la plus grande brisure, ou la plus intime, est celle qui nous est montrée au chapitre 6 de l’évangile selon saint Jean : « Cette parole est trop dure, qui peut l’entendre? » (Jn6,60) ; certains disent cela, alors même que Jésus se donne jusqu’au bout et gratuitement, dans un amour plénier, en se révélant comme le Pain de vie donné par le Père.

 

C’est là aussi que commence la trahison de Judas, son refus de l’amour et de sa gratuité : « N’est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les Douze ? Et l’un d’entre vous est un diable ! » (Jn 6,70). Un diable : celui qui divise, qui s’oppose à l’amour. La trahison de Judas naît en face de la gratuité, lorsque Jésus se donne comme Pain du Père, lorsqu’il révèle qu’il est totalement donné parce que le Père est Amour et Don.

 

Le mystère de l’Incarnation est d’abord un don d’une gratuité totale : en nous donnant son Fils, Dieu nous a tout donné. Et c’est dans cette intimité, dans cette proximité personnelle de l’amour que le Christ est donné, dans cette gratuité de l’amitié divine… Refuser ce don, le trahir en voulant le mesurer par l’efficacité ou la justice, c’est là la lutte la plus profonde. Dans l’Église, c’est là aussi que le combat demeure le plus sournois, là que Judas lutte en demeurant tapi dans l’ombre… Tous les refus de l’amour, de la gratuité du don et de son absolu, sont fondamentalement le refus du mystère du Père. Les trahisons les plus profondes sont celles qui blessent le Père, parce qu’elles l’atteignent comme source de tout amour et de tout don.

 

Marie-Dominique Goutierre

 

© www.les-trois-sagesses.org

 

Voir les commentaires

cette attention muette au jour...

29 Novembre 2014, 08:54am

Publié par Fr Greg.

cette attention muette au jour...

 

Le silence est la plus haute forme de la pensée, et c’est en développant en nous cette attention muette au jour, que nous trouverons notre place dans l’absolu qui nous entoure. Il nous appartient-quand tout nous fait défaut et que tout s’éloigne- de donner à notre vie la patience d’une œuvre d’art, la souplesse des roseaux que la main du vent froisse, en hommage à l’hiver. Un peu de silence y suffit.

Nous sommes sans défense devant notre vie. Nous ne pouvons que l’accueillir, rien de plus. Nous ne pouvons qu’entendre ce second cœur qui nous est donné, plus matinal que l’autre. Il ne fait qu’emprunter notre corps et survivra à nos jours, continuant de battre la mesure d’un temps prodigue. Le silence rafraîchit le cœur impondérable, plus rouge et vivant que notre vie. L’inconsolable le nourrit.

Christian Bobin, Le huitième jour de la semaine

Voir les commentaires

Ouvrir son champ de vision...

28 Novembre 2014, 08:49am

Publié par Fr Greg.

Ouvrir son champ de vision...

Voir les commentaires

L’amour, ce gueux, ce mendiant, cette aurore qui gagne en nous comme un incendie

27 Novembre 2014, 09:10am

Publié par Fr Greg.

L’amour, ce gueux, ce mendiant, cette aurore qui gagne en nous comme un incendie

 

 Aucun savoir ne peut résoudre l’étonnement de notre vie. Aucune illusoire maîtrise ne peut détourner le cours de l’insouciant ruisseau qui va en nous et ne sait où il va, accédant à des instincts en friche, bouleversant des terres sans âge, dont le soulèvement se confond alors avec la douleur qui nous en vient, insupportable, radieuse. Ainsi avais-je appris ma leçon, oubliant tout le reste qui méritait d’être oublié et que les écoles infligent aux enfants assombris. Leçon ancestrale, coutume venue de la nuit des temps : attendre infiniment, mais sans rien attendre de personne. Inventer dans le silence d’une rêverie mes propres contemporains : cette franchise d’une étoile, cette pure mélodie d’un feuillage, cet atome de lumière sur le mur. Couper et tailler les plus souples branches de l’âme, puis les confier au quatuor de l’air, du feu, de la terre et de l’eau, afin que toute chose vienne en moi éprouver leur résonance, dans l’anonymat de mon nom, dans l’oubli de toute appartenance. Regarder se lever l’arc-en-ciel sur la page rafraîchie par l‘ondée d’une absence. Et, surtout, fuir la persuasion des raisons, la douceur des consolations, la bienveillance des maîtres. Ne servir que ce maître-mot : l’amour. Ce gueux, ce mendiant, cette aurore qui gagne en nous comme un incendie, de proche en proche embrasant la forêt endormie dans l’arrière -pays de nos pensées, là où nous ne savons plus, là où nous arpentons, dans la dissolution de tous repères, une vie crue, sauvage et d’un seul tenant. Reconnaître cette allure gauche qui est la sienne, à tenir dans le creux de ses mots une rose d’eau vive et à trébucher souvent sur le chemin inégal, sans jamais rien en perdre. Entendre la lenteur de son pas : comme elle est nécessaire. Comme folle serait l’impatience…

Christian Bobin, L’enchantement simple.

Voir les commentaires

« L’ÈRE DU VIDE »

26 Novembre 2014, 08:46am

Publié par Fr Greg.

« L’ÈRE DU VIDE »

« Les géologues nous disent que nous sommes brutalement rentrés dans l’anthropocène, une nouvelle étape géologique qui signifie que nous avons basculé dans l’ère de l’Humanité. L’Homme en peu de temps, dans sa toute puissance est devenu son propre facteur d’évolution, il est lui même une force géologique.

« Je déplore que le sort de l’humanité soit dans d’aussi mauvaises mains que les siennes » disait déjà au 18ème siècle le philosophe Julien Offray de La Mettrie. Pour ma part, je me bats, avec bien d’autres, pour donner tort à cette sentence. Je considère que tant que l’avenir dépend de nous, l’improbable est possible et le meilleur aussi. Sauf que la fenêtre d’opportunité entre ce que nous pouvons décider ou ce que nous devrons subir se réduit à chaque instant.
Mais j’avoue qu’au retour d’un déplacement au Sahel, je me demande dans un accès de colère si l’avenir ne va pas va pas cruellement donner raison au philosophe. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » disait Rabelais. « Science sans conscience sera la ruine de l’Homme » oserai-je paraphraser !

Ce qui motive ma fureur de l’instant (mauvaise conseillère), c’est le contraste saisissant entre la situation de l’Afrique au carrefour de toutes les douleurs et de toutes les menaces et l’objet chez nous de nos attentions. Une Afrique engluée dans les conflits qui subit déjà pour une partie des conditions climatiques difficiles mais qui voit sous le joug des changements globaux le phénomène tragique de désertification s’accélérer. Une Afrique abreuvée de l’extérieur de bonnes intentions mais ignorées souvent des réalisations concrètes. Une Afrique qui attend désespérément la matérialisation des innombrables engagements énoncés ici et là et notamment au sommet de Copenhague. Une Afrique qui en définitive aura toute légitimité à migrer vers le Nord si celui ci ne remplit pas d’urgence ses obligations. La désertification aura porté aux portes de l’Europe, entre 2000 et 2020, 60 millions de personnes nous dit Monique Barbut, secrétaire exécutive de la convention des Nations Unies sur la désertification.

brazil-world-cup

A peine posé sur notre sol et parcourant d’un œil distrait mais consterné la presse de ces derniers jours, me saute aux yeux combien une fois de plus, mais avec un art consommé, nous avons inversé l’ordre des priorités entre l’utile et le futile. Le futile, l’inutile et même le sordide en terme d’espace sont devenus l’objet premier d’un microcosme qui malheureusement préempte l’attention et détourne de l’essentiel au profit du superficiel.

Le summum a été atteint avec le fait divers Nabilla. Je crois que nous étions proche de l’orgasme médiatique tant il y avait matière à alimenter le feu de l’insignifiance. Un cas d’école où la même machine qui a consacré sans précaution au rang de star un personnage vide de tout talent et d’intérêt, la même machine se repaît aujourd’hui des conséquences de notre inconséquence.

Au regard il y a quelques semaines de l’hystérie collective provoquée par la publication d’un livre d’une ex première dame, événement qui aurait dû se réduire à une simple brève dans les journaux, nous sommes dans la même logique ou plutôt illogisme. Comparé avec le traitement insignifiant de la publication du dernier volet du 5ème rapport du GIEC qui met ni plus ni moins en lumière l’incertitude de plus en plus forte sur l’avenir de l’humanité, avouons qu’il y a de quoi pleurer.

Si l’on ajoute à cela le spectacle constant et désolant des affaires, et le climat tout aussi édifiant d’une permanence d’élection présidentielle, avec son lot de petites haines et phrases assassines qui fait le bonheur de l’info continue et de ses commentateurs avisés, je me dis que garder espoir devient vraiment un acte de bravoure.

Paris va accueillir en décembre 2015 la conférence climat où 195 états vont décider pour le meilleur, je l’espère ou pour le pire, je le crains, de l’avenir de la planète et donc de l’humanité. Cet enjeu éminemment complexe qui oblige à combiner 2 notions de temps, le court terme et le long terme, et à remettre à plat un modèle économique, dopé depuis 150 ans par l’usage des énergies fossiles qui, aujourd’hui, ne sont plus la solution mais le problème, ce carrefour de complexité ne peut en aucun cas s’accommoder de cette inversion consacrée des valeurs. La France qui sera sous l’œil du monde doit se ressaisir et renouer avec la hiérarchie des priorités.

Chacun de nous doit prendre sa part de responsabilités dans ce cycle du futile. Dans cette complaisance silencieuse, voire même cette gourmandise avec le frivole, nous nous réduisons. Car derrière les fonctions, derrière nos différences culturelles, politiques ou sociales, c’est notre responsabilité de parents qui doit primer.

Ne sacrifions pas l’avenir de nos enfants à l’aune de nos futilités ! » – N. Hulot

Voir les commentaires

Vous m'avez fait bien rire...

26 Novembre 2014, 00:11am

Publié par Fr Greg.

Vous m'avez fait bien rire...

 

A la question d'un journaliste français: «Êtes-vous un pape social-démocrate?» En clair, êtes-vous un pape de gauche?  le pape François, visiblement très en forme et peu fatigué par les deux discours fleuves qu'il venait de délivrer, a répondu après un éclat de rire : «Mais c'est du réductionnisme, mon cher! J'ai l'impression d'être membre d'une collection d'insectes! Alors, vous voyez, ici, c'est un insecte social-démocrate… Pape social-démocrate? Non, je n'ose pas me qualifier selon une partie ou selon une autre. J'ose dire que tout ce que j'ai pu affirmer vient du message de l'Évangile sur lequel repose la doctrine sociale de l'Église. Tout ce que j'ai donc précisé sur plan social et politique est attaché à la doctrine sociale de l'Église et à la tradition de l'Église. Mais vous m'avez fait bien rire et je vous remercie.»

Continuant sa réflexion sociale, mais sur un autre sujet international, François a fait remarquer à un autre journaliste: «L'esclavage est une réalité insérée dans le tissu social d'aujourd'hui comme dans celui d'hier: le travail esclave, la traite des personnes, le commerce des enfants, ce sont des drames. Ne fermons pas les yeux sur cela! L'esclavage est aujourd'hui une réalité comme l'exploitation des personnes…»

25 Nov 2014.

Vous m'avez fait bien rire...

Voir les commentaires

Parvis d'Avignon: test réussi !

25 Novembre 2014, 19:01pm

Publié par Fr Greg.

Lecture de "la présence pure" de Christian Bobin accompagné de la Chaconne de JS Bach.

Lecture de "la présence pure" de Christian Bobin accompagné de la Chaconne de JS Bach.

Près de 300 personnes sont passés à la journée de lancement du Parvis d'Avignon; Journée placée sous le thème de "puissance et fragilité". Test réussi... à suivre ! 

https://www.facebook.com/parvisavignon

 

 

Le Dauphiné – Journée test pour le Parvis d’Avignon

Intra-muros – Aujourd’hui, dès 11 heures, exposition, lecture et conférence au programme Journée-test pour “le Parvis d’Avignon”

Le Parvis : journée-test samedi

«Journée-test samedi pour le Parvis d’Avignon », lance le frère Samuel Rouvillois, délégué épiscopal à la culture. Un projet qui s’inscrit dans la ligne de “Foi et Culture” et des “Rencontres de juillet”, lancées, il y a des décennies pendant le Festival, par le père Chave.
Mais la notion de parvis est à réinventer. Les Bernardins de Paris, lancés en 2008 par le pape, ont ouvert la voie. Et comme frère Samuel travaille, depuis des années, avec le monde de l’entreprise, tous les ingrédients étaient réunis pour faire converger ces trois univers : Église, art et entreprise. Restait à trouver un lieu.
Le diocèse a acheté la chapelle de la Conversion, rue Paul-Saïn, dont l’association italienne devait se séparer.
À terme, l’Église veut en faire un lieu d’ouverture et de rencontre à l’année. Pour des manifestations culturelles et artistiques, des séminaires et formations d’entreprise. Les porteurs du projet cherchent d’ailleurs des mécènes. C’est dans cet esprit qu’est organisée la journée d’aujourd’hui.

Les travaux devraient être achevés en 2016

Le lieu nécessite évidemment des travaux. Ils devraient être achevés en 2016. Le plus urgent est le ravalement intérieur, espéré avant l’été. Car en juillet, la chapelle sera un des lieux du Festival. En cours d’année, la programmation ne sera que ponctuelle.
Dans l’immédiat, la chapelle accueillera du 15 décembre au 15 janvier, une grande crèche de 60 m2 , réalisée par l’association la Petite Italie.
Par Geneviève ALLÈNE-DEWULF | Publié le 22/11/2014 à 06:00

Voir les commentaires

Nous sommes tous des enfants....

25 Novembre 2014, 08:58am

Publié par Fr Greg.

Nous sommes tous des enfants....

 

Pour moi, la plus belle parole, la seule qu’au bout du compte je garderai, c’est celle qu’a dite un prêtre à Malraux. Malraux demande à ce prêtre  : « Vous qui avez entendu les hommes des ténèbres, vous qui avez pu voir les ténèbres jusque dans les cœurs, qu’est que ça vous a appris  ? ». Après un temps de silence, le prêtre a répondu deux choses  : « D’une part, il n’y a que des enfants, et d’autre part, nous sommes tous beaucoup plus malheureux que nous le croyons. »


Et puisqu’il n’y a que des enfants, malheureux, alors il faut les consoler : ce que l’on appelle le bonheur, c’est tout simplement une consolation, mais une consolation non-illusoire, qui s’appuie sur le réel. Il me semble que la plus belle consolation, c’est de regarder ce qu’il y a en face de nous, qui vient  ; de regarder ce qui existe, sans chercher à le voiler ou à l’occulter, par nos projets, par nos idées, par notre mental, voire même par nos espérances. Simplement regarder ce qui est  : c’est la porte ouverte à la vie la plus heureuse qui soit.

La racine de la vie, c’est la contemplation, pas l’action. La vie heureuse, pour moi, a la forme d’un livre ouvert. Les choses, les visages, les nuages, les paroles même viennent à nous pour être déchiffrées, et l’état de vivant est l’état de lecture, qui ne passe pas forcément par un livre mais par l’attention extrême à ce qui nous fait face.

Je pourrais donner un exemple récent, je crois qu’il faut toujours donner des exemples ou appuyer ce que l’on dit sur un socle d’images ou de visions  : il y a quelque temps, je suis sorti d’une maison de retraite, et à la sortie de cette maison, il y avait un cerisier, dont le bois était encore noir, car le printemps n’était pas encore venu. Et sur une des branches de ce cerisier, au moment où je suis passé, un merle s’est mis à chanter. Toutes les eaux du Paradis sortaient de sa gorge, inondaient la terre. J’ai assisté, pendant quelques secondes, en l’écoutant, à la défaite de tous les nihilismes. Et ce que j’appelle être heureux, c’est juste avoir essayé d’attraper ces anges qui passent et qui ont des tas de formes. En l’occurrence, là, il avait la forme d’un merle, et du chant vital, de la profonde vitalité d’un tout petit être comme ça, qui valait plus que dix mille prières.

La poésie est la seule voie d’accès au réel, la voie la plus profonde et la seule. La poésie n’est pas un genre un peu vieillot au fond, c’est une affaire vitale et c’est la vision même de cette vie mortelle, qui passe, et qui passe à travers nous. C’est une manière de la saluer. Et la poésie n’est pas seconde, elle ne vient pas après coup, c’est-à-dire que ce n’est pas un arrangement, on ne cherche pas à faire joli. Dans l’Église orthodoxe, un voile sépare les fidèles de l’invisible, au fond de l’église. Et bien je pense que ce voile qu’on a sous les yeux tout le temps, c’est le voile même des apparences, qui parfois se déchire. Et je crois que la poésie passe par cette déchirure. C’est être là à l’instant même où ça s’ouvre.

Il y a une phrase de Pascal, qu’on a trouvé dans son mémorial, qu’il avait cousu dans son pourpoint, c’était une sorte d’extase ou d’illumination qu’il a eue, qu’il a daté - il a même donné le temps exact où ça s’est passé, de 10 heures à minuit. Ce mémorial de Pascal se termine par une phrase sublime, une phrase qui donne ce qu’elle dit, c’est-à-dire qu’elle donne une joie très profonde aux yeux de celui qui la lit, dans les yeux et dans le cœur. Elle dit ceci, exactement  : « Éternellement en joie, pour un jour d’exercice sur Terre. » Le seul fait d’avoir éprouvé la pointe du vivant donne une joie. Et pourtant, savoir qu’on est vivant, c’est savoir qu’on va disparaître. Mais paradoxalement, cette fleur même de l’instant, cette haute conscience brûlante de la vie passagère est un accès au plus éternel et donne un état paisible, donne une paix qui ensuite demeure par-dessous tous les accidents de la vie.

 

Christian Bobin

 

Voir les commentaires

L'entame des jours....

24 Novembre 2014, 08:31am

Publié par Fr Greg.

L'entame des jours....

Un éclair de l’au-delà traverse mon cerveau. C’est une pie, ou un geai, qui vient de passer en rase-mottes dans le pré. Je n’ai pas eu le temps de bien voir ce que c’était, juste celui de savourer la joie du pur éclair. C’était l’entame de ma journée. Après, il y a eu la lumière qui franchissait l’obstacle des rideaux sales et tombait sur le carrelage de la cuisine. La lumière est une lettre ouverte. Elle me dit chaque fois le plus urgent : « Tiens, puisque tu me vois, puisque tu me prêtes attention et que tu m’aimes, c’est que tu es vivant. » Qu’est-ce que « voir » ? Aujourd’hui, je dirais : c’est être cueilli ; voilà, « cueilli » : quelque chose – un événement, une couleur, une force – vous fait venir à lui, comme les petits enfants prennent une marguerite par le cou, et tirent. La beauté nous décapite. Un oiseau non reconnu et un rideau sale m’emmènent au ciel. Vous êtes derrière cette lettre que je vous écris. Vous êtes très difficile à atteindre. Il me semble que si je prends le plus banal, le secret que nous avons en commun d’avoir à mourir un jour, si j’empoigne un peu de lumière sale et que je la jette sur la page, vous serez là soudain, nous serons réunis par la même joie simple. L’oiseau, c’était un geai, je crois. Quand je mets mes yeux dans les yeux des bêtes, tous les anges défilent devant moi. Plus tard, vers le milieu de l’après-midi, un silence s’est fait partout dans le pré. Plus d’oiseau, pas de vent, rien. Je pensais à cette lettre. Elle n’avançait pas. Le ciel soudain a pâli comme quelqu’un à qui on vient d’annoncer une mort. Les lumières ont tourné au gris, suffoquées. Il n’y avait plus rien. Des pensées, oui, mais des pensées sans force, aucune qui arrache le temps comme une vieille affiche pour découvrir la lumière éternelle par-dessous. Et puis le ciel s’est rallumé, tout a repris son cours. C’est quelque chose qui arrive très souvent, vers le milieu de l’après-midi. On s’en aperçoit peu. Il faut être prisonnier ou malade, ou assis devant une table, en train d’écrire, pour s’en apercevoir : l’étoffe du jour est trouée. Par les trous, on voit le diable – ou, si vous préférez ce mot plus calme, le néant. Il y a un instant où le monde est laissé seul. Abandonné. C’est comme si Dieu reprenait son souffle. Un intervalle de néant entre deux domaines de la lumière. Oui, cette fois, j’en suis sûr, c’était un geai. Je reconnais ces oiseaux à leur lourdeur qui fait leur grâce. Quand ils déploient leurs ailes, on dirait un jeu de cartes en éventail avec que des as. J’ai entendu un paysan se plaindre d’eux, de leurs larcins. Les geais et les mendiants appartiennent à la même confrérie décriée. L’oiseau avait traversé le néant, était ressorti de l’autre côté, faisant le lien entre deux domaines lumineux. Et comme le travail du geai ne suffisait pas et que la nature contrairement à Dieu ne nous abandonne jamais, la lumière est venue à la rescousse dans la cuisine, la lumière périssable a traversé le rideau sale de mon âme et m’a parlé de la lumière éternelle afin qu’à mon tour, je vous en parle, à vous.

Christian Bobin.

Voir les commentaires

Vies minuscules...

23 Novembre 2014, 08:34am

Publié par Fr Greg.

Vies minuscules...

"... Un autre jour paraît. Il faut encore faucher, par exemple, le pré du Clerc, qui n'est qu'une pente, une combe de brouillard dans le souffle noir des sapinières, vers le col de Lalléger ; on y entend une seule faux : des grives débusquées trouent la brume, des injures brusques sortent de terre, à peine suspendue la faux invisible retombe.

Les choses du passé sont vertigineuses comme l’espace, et leur trace dans la mémoire est déficiente comme les mots : je découvrais qu’on se souvient.

Ce que disait ce coeur, c'était une fureur impotente et passionnée, comme un sanglot de vieille victime tenant à merci son bourreau, imaginant avec une défaillance d'amoureux qu'il va employer à se venger les brodequins et les poucettes dans lesquels il a si longtemps gémi, mais il ne sait pas s'en servir, ses mains exaltées tremblent et dans cet émoi les outils tombent, s'éparpillent, en vain il s'emporte et hurle sous l'oeil du bourreau impavide.

Je ne pouvais tolérer la perte de ce lecteur fictif qui feignait, avec de si tendres égards, de me croire gros d'écrits à venir : il y avait longtemps que moi-même n'y croyais plus, et en elle seule survivait un semblant de croyance ; elle était en quelque façon, sous mes yeux et dans ma main, tout ce que j'avais écrit et pourrais jamais écrire.

Qu’est-ce donc que quelques années encore de vie, quand on est riche de tant de pertes ?

Il a caressé des petits serpents très doux ; il parlait toujours. Le mégot brûlait son doigt ; il a pris sa dernière bouffée. Le premier soleil l'a frappé, il a chancelé, s'est retenu à des robes fauves, des poignées de menthe ; il s'est souvenu de chairs de femmes, de regards d'enfants, du délire des innocents : tout cela parlait dans le chant des oiseaux ; il est tombé à genoux dans la bouleversante signifiance du Verbe universel. Il a relevé la tête, a remercié Quelqu'un, tout a pris sens, il est retombé mort. "

Pierre Michon, vies minuscules.

 

Voir les commentaires

Les gestes meurent de se vouloir efficaces.

22 Novembre 2014, 08:24am

Publié par Fr Greg.

Les gestes meurent de se vouloir efficaces.

Une religion c’est quelqu’un qui nous tire par la manche, pour nous rappeler que notre vie est plus grande que ce que nous en faisons. Ce geste enfantin – tirer la manche de l’adulte aveuglé par ses soucis pour attirer son attention sur quelque chose d’émerveillant – ce geste est accompli par le Christ, par Mahomet ou par les mystiques juifs. Les trois religions du Livre sont là pour nous sortir du sommeil de nos volontés, de nos savoirs ou de nos conforts. L’un, le christianisme, rappelle que Dieu a le visage du premier venu. L’autre, l’islam, sans se lasser rappelle qu’il n’y a de Dieu que Dieu. Le troisième, avec le Talmud, rappelle que le sens de nos vies est toujours à déchiffrer, toujours en avant, à venir. Il y a aussi le bouddhisme qui donne à l’ouverture d’un lotus la lumière irradiée d’un matin du monde. Ces religions sont inusables. Elles seront là encore dans cinquante ou mille ans. Elles ne pourraient disparaître que si leur travail n’avait plus de raison d’être, se trouvait terminé. Or nous serons toujours vaniteux, impatients, distraits : nous aurons toujours besoin de leurs piqûres de rappel. Mais elles ne sont pas le plus décisif pour le sort de la vie. Ce qui compte c’est le spirituel, et le spirituel c’est le noyau sauvage, la pudeur affolée dont les religions ne sont qu’une piètre traduction, un apprivoisement. L’esprit c’est le vent, les rafales de vent sur les dunes des phrases des livres saints. La grande, l’unique liberté. On voit passer l’esprit dans les yeux en flammes de quelques gitans, de quelques poètes, de nombreuses personnes simples et ignorées du monde, dont le rayonnement dans l’invisible est plus fort que celui d’une étoile à son apogée. Dans vingt ans, dans cinquante ans, je ne sais ce qui demeurera de cette sauvagerie vitale. Les visages d’aujourd’hui sont recouverts de plastique. Les gestes meurent de se vouloir efficaces. La gratuité et la fantaisie s’enfuient du monde. Or Dieu logeait en elles incognito. Personne ne veut mourir et c’est normal. Pour ne pas mourir on cherche à étendre son nom par la gloire, on élargit ses bras jusqu’à serrer une montagne d’or. On veut ce qui est précieux. On croit que ce qui est précieux est ce qui est isolé au sommet d’une gloire, d’une force, de la tour d’une banque. Mais on se trompe. Le plus précieux est ce qui est faible, pauvre, banal, ce qui, soulevé par un regard d’amour, ne connaît pas la mort. L’argent est un Dieu qui ne pardonne rien. Il ne supporte pas d’attendre. Malheur à l’isolé, au malade, au sans éclat. Les maisons de retraite sont des boîtes où le monde jette les visages qu’il ne veut plus voir. On n’applaudit que les gagnants. Dans L’espèce humaine de Robert Antelme on voit un père, dans un camp de concentration, voler le pain de son fils. Nous en sommes là dans le camp de concentration de l’économie mondiale. Les religions en croyant vaincre la dictature de l’argent par la crispation de leurs rites, se durcissent, perdent de leur génie qui était celui de l’air, de la brise, du vent qui virevolte, va et vient. Il reste à penser que l’humain est indéracinable. La racine de l’humain c’est le spirituel, et le spirituel c’est venir en aide à ce qui souffre, aider à la circulation de l’air dans les poumons, du sang dans la parole, de la lumière dans les yeux. L’âme humaine est un cerf-volant dirigé par enfant. Pour l’instant ce cerf-volant est à terre. Il manque le vent, l’esprit. Dans vingt ans, dans cinquante ans, quand nous serons encore plus enfoncés dans la nuit, alors nous comprendrons, nous nous souviendrons de la grâce de la vie nue, sans puissance, sans prix. Il y a quelque chose de la vie qui ne tient pas dans un coffre-fort. Ce quelque chose – l’esprit d’enfance – est seul précieux. Le banquier, caché derrière le faux feuillage du faux arbre, était penché sur la photocopieuse. Je me suis approché en silence, je l’ai touché à l’épaule en criant « chat ! ». Les banquiers sont des enfants qui ont mal tourné.

Christian Bobin. Le monde des religions.

Voir les commentaires

Je rêve de pouvoir faire entendre par les mots le son d’un flocon de neige qui tombe au sol, dans une vibration secrètement joyeuse

21 Novembre 2014, 08:00am

Publié par Fr Greg.

Je rêve de pouvoir faire entendre par les mots le son d’un flocon de neige qui tombe au sol, dans une vibration secrètement joyeuse

Une vie d’écriture, de rêverie, de quasi vagabondage. Tel est le chemin choisi par Christian Bobin dans sa jeunesse. Pour lui, l’intériorité est comme le pain, elle se partage. Rencontre avec un écrivain, amoureux de l’essentiel.

 

Christian Bobin, vous faites entendre dans vos livres une voix singulière, centrée sur l’expérience personnelle et nourrie par votre foi chrétienne. Où celle-ci s’enracine-t-elle ?  
J’ai reçu une éducation chrétienne dans la France des années 50 et 60. J’ai donc été imprégné des imageries réconfortantes de la tradition catholique, particulièrement lors des fêtes religieuses. Ainsi le jour de la Fête-Dieu – mes parents habitaient alors en face de l’église Saint-Charles, au Creusot – je voyais la rue inondée d’une pluie de pétales de roses. A l’adolescence, de manière somme toute banale, je me suis éloigné de l’Eglise. Je ne peux pas dire que j’avais vraiment eu la foi jusque-là. Pourtant, les années passant, la vie m’a amené à poser un regard plus fin sur les choses spirituelles. Insensiblement, j’ai pris conscience, peu à peu, d’un Dieu intériorisé. Cette conscience est aussi subtile que la confiance que j’ai dans la vie ou plutôt, elle se confond avec celle-ci. 

La mort prématurée de votre compagne, en 1995, à 44 ans et le décès de votre père en 2000, vous ont conduit à écrire deux textes émouvants : La plus que vive et La Présence pure. Ces épreuves ont mûri votre vie spirituelle… 
Elles n’ont fait qu’accélérer cette prise de conscience et ont radicalisé le sentiment, qui n’avait cessé de grandir en moi, d’une bienveillance secrète de la vie envers chacun de nous. Elles m’ont appris que sous le bleu du ciel, il y a du noir et que sous ce noir, il y a un bleu d’une autre sorte que le premier, infracassable. Le drame est le dernier coup de pouce de Dieu après que nous avons refusé tous les autres. Avant je dormais au chaud des livres. Ces secousses m’ont sorti de ma léthargie. C’est à chaque fois le Christ qui nous réveille. Il n’a pas le visage séducteur des grandes peintures de l’Histoire de l’art, mais celui des événements qui nous arrachent à nos habitudes et à nos certitudes. 
 
Diriez-vous que le Christ est le soleil qui irradie votre vie et vos écrits ? 
Certainement. Et si le fond de ma pensée et de mes intuitions reste accroché aux évangiles, c’est d’abord parce que j’ai regardé vivre mes parents. Ma mère a élevé trois enfants et travaillé pendant quinze ans aux usines du Creusot comme calqueuse. J’ai vu avec quel courage elle faisait un travail harassant, sans se plaindre. Quant à mon père, après avoir travaillé lui aussi à l’usine, il a enseigné le dessin technique dans une école financée par les établissements Schneider. Je l’ai vu accueillir à la maison des gens de toutes sortes, comme si chacun d’eux était un roi. Ce sont les gestes quotidiens de mes parents qui m’ont en tout premier lieu appris quelque chose de l’éternel. Quant aux paroles du Christ, elles sont comme une bougie qui éclairent la nuit de cette vie. Elles révèlent que son silence est peuplé et que tout – en dépit des apparences – a du sens. Je crois et j’éprouve, en effet, que chaque vie humaine est contemporaine de Lui. 

Qu’est-ce à-dire ?
Tout homme, pendant son existence, croise toutes sortes d’anges et de démons. Il expérimente ce que les disciples de Jésus eux-mêmes ont connu. Il découvre quelqu’un dont le visage est, paradoxalement, plus proche de lui que son propre visage. Ce noyau de crainte et d’attente est le noyau de toute vie. Il n’est pas différent aujourd’hui de ce qu’il était il y a deux mille ans en Palestine. L’éternité est la somme des instants de toute une vie. Et comme les apôtres eux-mêmes, nous devons raconter ce que nous avons vu et vécu. 

N’est-ce pas là ce qui vous pousse à écrire ? Ce désir d’écriture s’est-il ancré tôt en vous ?
Au sortir de l’enfance, j’ai vite ressenti la nécessité de fixer sur la page les pensées et les images qui me venaient. Mes parents ont eu l’intelligence de me laisser aller sur des chemins qui les effrayaient : une vie d’écriture, de rêverie, de quasi vagabondage. Mais les livres ont toujours été à la maison la deuxième nourriture, aussi abondante que le pain. Et de cela comme de bien d’autres attentions, je leur sais gré. 

Quel lien faites-vous entre la littérature et la vie spirituelle ?
Mais je ne vois aucune différence entre l’une et l’autre ! Si je n’écris pas, la vie traverse mon esprit comme les nuages traversent le ciel. Ce qui n’est pas exprimé est tout de suite avalé par la mort. Par contraste, ce qui est dit a une chance de porter sa lumière au-delà de l’instant présent. Je suis tenté de comparer la vie intérieure à des floraisons dans le crâne. Comme des épiphanies que je cherche à traduire et à proposer aux autres afin de ne pas en être le seul spectateur. L’intériorité est comme le pain sur la table : elle se partage. Un écrivain peut écrire pour se faire entendre, soi. Ou pour faire entendre un chant qui vient de plus loin que lui et dont il n’est que l’instrument. J’essaye d’être de côté-là. En outre, l’écriture a quelque chose de musical. Je rêve de pouvoir faire entendre par les mots le son d’un flocon de neige qui tombe au sol, dans une vibration secrètement joyeuse. Je sais que je n’y arriverai pas, mais ne m’en désole pas. Il convient juste d’essayer. Essayer sans se lasser : n’est-ce pas le maître-mot de toute vie ? 

Votre livre, Le Très-Bas, sorte de biographie imaginaire de François d’Assise, vous a révélé auprès d’un large public. Pourquoi l’avez-vous écrit et que représente ce saint pour vous ?
J’ai écrit cet opus pour peindre un homme dont le cœur était comme un rosier, les bras comme une rivière, les yeux deux flammes et la bouche très proche de celle du Christ. Un temps, j’ai cru que je devrais aller à Assise pour mener à bien ce travail d’écriture. Mais c’était une fausse bonne idée. J’ai vite compris que si la pensée et la voie du Poverello étaient vraies, chacun pouvait s’en inspirer et être porté par lui, quel que soit l’endroit où il demeure. A fortiori, quand c’est un lieu plutôt rude comme la ville du Creusot, que je n’ai jamais quittée et où j’écris tous mes livres. De fait, j’ai travaillé sur Le Très-Bas dans un état de grâce particulier, très joyeux. Dans une respiration profonde. Nul besoin pour cela de séjourner là où François a vécu. Il n’y a pas de lieux privilégiés pour l’esprit.

Vous avez toujours vécu près de la campagne. La communion avec la nature est-elle indispensable à votre équilibre ? 
L’essentiel de cette vie est fait d’impondérables. Ma fidélité au Creusot relève plus d’un hasard de naissance que d’une volonté d’échapper à la grande ville. Du reste, je suis convaincu qu’on peut trouver des merveilles partout. Qu’il y a des miracles dans les petites fleurs d’un fossé comme dans les yeux d’un Parisien. Ceci étant, la nature entre beaucoup plus dans mes livres depuis quelques années, depuis que je vis dans une maison située en bordure d’un bois. La petite table de travail où je m’installe chaque jour est placée devant une fenêtre qui donne sur un pré. Il est comme une page d’écriture parfaite. Tout y vibre, rien de mort. Quand je lève la tête, je vois un chêne magnifique et quantité de geais aux ailes bleues. Ce sont autant de grands maîtres. Récemment, j’ai eu la grâce de voir s’attarder dans le pré un renard à la rousseur pensive. J’ai cru voir, à cet instant, un bénisseur de vie. Il est resté quatre ou cinq minutes puis s’en est allé. Mais chacun sait, n’est-ce pas, que les anges ne sont que de passage (grand éclat de rire) !

Pour conclure, pouvez-vous nous parler de votre prière ?
Mais je ne sais pas ce que c’est que prier ! Ou alors, je le fais sans le savoir, quand j’écris, c’est-à-dire la plupart du temps ! Que vous répondre ? Rien n’est plus difficile à atteindre que le plus simple Encore faut-il préciser ce que j’entends par «simple» : un cœur désencombré de tout projet, de tout désir et de toute volonté. Un cœur vide et ouvert. L’image la plus juste de ce cœur serait celle d’un nid dans un arbre. Le Christ est pour moi comme un amour qu’on attend et qui est déjà là, dans cette attente qu’on en a. Je suis intimement convaincu que la mort n’aura pas sur nous le dernier mot et que le jour de notre décès, nous serons faits rois. Quant aux évangiles, je m’y sens comme à l’intérieur d’une clochette de muguet. Comme enivré par la fraîcheur de la vie qui ressuscite à chaque instant, à chaque page.

Jean-Claude Noyé. prier.presse.fr

Voir les commentaires

L’amour est un roi sans puissance

20 Novembre 2014, 08:28am

Publié par Fr Greg.

L’amour est un roi sans puissance

 

Rien n’est présent que l’amour. La vérité, il l’est par son souffle, par sa voix, par sa manière amoureuse de contredire les lois de pesanteur, sans y prendre garde. Que des millions d’hommes se soient nourris de son nom, qu’ils aient peint son visage avec de l’or, fait retentir sa parole sous des coupoles de marbre, cela ne prouve rien quant à la vérité de cet homme. On ne peut accorder crédit à sa parole en raison de la puissance historique qui en est sortie: sa parole n’est vraie que d’être désarmée. Sa puissance à lui, c’est d’être sans puissance, nu, faible, pauvre---mis à nu par son amour, affaibli par son amour, appauvri par son amour.

 

Telle est la figure du plus grand roi d’humanité, du seul souverain qui ait jamais appelé ses sujets un à un, à voix basse de nourrice. Le monde ne pouvait l’entendre. Le monde n’entend que là où il y a un peu de bruit et de puissance. L’amour est un roi sans puissance, dieu est un homme qui marche bien au-delà de la tombée du jour. Quelque chose avant sa venue le pressent.

 

Quelque chose après sa venue se souvient de lui. La beauté sur la terre est ce quelque chose. La beauté du visible est faite de l’invisible tremblement des atomes déplacés par son corps en marche. Il vient d’une famille où on travaille le bois. Il travaille les coeurs qui sont autrement durs que le bois. Ils sont quelques-uns à entrer dans son travail. Il les forme avec peine aux principes d’une économie nouvelle: on ne fait rien par série, on va de l’unique à l’unique. On ne vend pas, on donne.Il parle souvent de son père. Un adulte qui parle de son père, c’est un homme qui réchauffe une ombre. Lui, c’est différent.

 

Christian Bobin, L'homme qui marche.

Voir les commentaires

L'écriture est proche du coeur battant de la vie...

19 Novembre 2014, 08:19am

Publié par Fr Greg.

L'écriture est proche du coeur battant de la vie...

Voir les commentaires

L'amour ne vous demande rien - sinon d'être là...

18 Novembre 2014, 08:56am

Publié par Fr Greg.

L'amour ne vous demande rien - sinon d'être là...

 " Oui, on est un peu comme ça quand on est amoureux. On vide ses poches, on perd son nom. On découvre avec ravissement la certitude de n'être rien.

L'amour ne vous demande rien - sinon d'être là. Il vous donne l'éternel, en passant.

Reste l'amour qui nous enlève de tout, sans nous sauver de rien. La solitude est en nous comme une lame, profondément enfoncée dans les chairs. On ne pourrait nous l'enlever sans nous tuer aussitôt. L'amour ne révoque pas la solitude. Il la parfait. Il lui ouvre tout l'espace pour brûler. L'amour n'est rien de plus que cette brûlure, comme au blanc d'une flamme. Une éclaircie dans le sang. Une lumière dans le souffle. Rien de plus. Et pourtant il me semble que tout une vie serait légère, penchée sur ce rien. Légère, limpide : l'amour n'assombrit pas ce qu'il aime. Il ne l'assombrit pas parce qu'il ne cherche pas à le prendre. Il le touche sans le prendre. Il le laisse aller et venir. Il le regarde s'éloigner, d'un pas si fin qu'on ne l'entend pas mourir : éloge du peu, louange du faible. L'amour s'en vient, l'amour s'en va. Toujours à son heure, jamais à la vôtre."

Christian Bobin, Eloge du rien.

Voir les commentaires

Nous ne sommes rien. L’amour est tout.

17 Novembre 2014, 08:06am

Publié par Fr Greg.

Nous ne sommes rien. L’amour est tout.

 

L’amour est étincelant comme le vent sur la  neige. L’amour est tendre comme la nuit étoilée. Son pas est plus doux que le silence. Sa parole est plus tranchante que l’éclair. Comme un voleur dans la nuit profonde, il entre dans nos vies, puis il attend. Il attend que l’on vienne où il est, il attend que nous venions en nous. Il reste là, dans les grandes prairies du sang, comme un oiseau cendré dans les longs roseaux verts. Il s’envole avec ce bruit que fait l’encre sur la page, comme le battement d’un cœur pur dans l’obscur de la chair. Si j’aime tant vous écrire, c’est pour entendre sa rumeur en moi, dans le drapé d’une phrase, dans le pli d’un silence. J’ai beau regarder ma vie en tous sens, je n’y vois rien d’autre à préserver que cette perte. Aimer quelqu’un, c’est le dépouiller de son âme, et c’est lui apprendre ainsi-dans ce rapt- combien son âme est grande, inépuisable et claire. Nous souffrons tous de cela : ne pas être assez volés. Nous souffrons de forces qui sont en nous et que personne ne sait piller, pour nous les faire découvrir. Je suis  ivre de cet amour qui me porte vers vous, comme vers celle qui recueille toutes les fleurs de mon nom. Je suis ivre de cet amour qui me ramène au bercail d’une enfance.

L’amour est simple comme le jour, il m’est aussi difficile de le louer qu’à l’herbe verte de chanter l’air qui la brûle, l’abandon qui la berce, et  le ciel qui l’emporte. On dit « Aimez-moi », mais ce n’est pas une demande, à peine une chanson. C’est le bruit du vent sur les herbes, dans le cloître des lumières. Nous ne sommes rien. L’amour est tout. Nous sommes avec l’amour comme l’ombre avec la lumière : elle s’y abîme, elle s’en nourrit. Elle échange sa substance-qui n’est rien-contre une autre-qui est tout. L’amour est pur, comme un ciel dont on dit qu’il est clair, quand il n’arrête plus rien. Il est frais, comme cette lumière de l’aube qui ne vient de nulle part. Il est vif, comme cette clarté du jour qui rapproche les lointains. L’amour est comme un peintre qui oublierait-chaque matin, dans son atelier- la vieille histoire du monde, pour saisir une fleur éternelle dans le tremblé de l’air.

Il n’y a pas d’autre l’art que l’art amoureux. C’est l’art souverain de la lenteur et de la vitesse. C’est l’art de susciter un éclair, sans jamais l’arrêter en l’orientant vers nous.

Christian Bobin, « Lettres d’or »

Voir les commentaires

Quand on est amoureux, on vide ses poches, on perd son nom

16 Novembre 2014, 08:04am

Publié par Fr Greg.

Quand on est amoureux, on vide ses poches, on perd son nom

Il faut donner à l'autre ce qu'il attend pour lui, non ce que vous souhaitez pour vous. Ce qu'il espère, non ce que vous êtes. Car ce qu'il espère, ce n'est jamais ce que vous êtes, c'est toujours autre chose. J'ai donc appris très tôt à donner ce que je n'avais pas.

Qu'est ce que c'est un adulte ? C'est quelqu'un qui est absent de sa parole comme de sa vie - et qui le cache. C'est quelqu'un qui ment. Il ment non sur telle ou telle chose, mais sur ce qu'il est. Un enfant devient adulte quand il est capable d'un tel mensonge profond, essentiel.

Oui, on est un peu comme ça quand on est amoureux. On vide ses poches, on perd son nom. On découvre avec ravissement la certitude de n'être rien.

Ma vie ne vient à moi qu'en mon absence. Dans la clarté d'une pensée indifférente à mes pensées. Dans la pureté d'un regard indifférent à mes désirs. Ma vie fleurit loin de moi, à l'école buissonière. Je m'en sépare en allant dans le monde. Je la rejoins en contemplant le ciel. Le ciel matériel, peint en bleu et en or... Les lumières qui y traînent sont des lettres d'amour. Un amour sans appartenance. Sans avidité. Un amour qui ne vous demande rien - sinon d'être là. Qui vous donne l'éternel, en passant.

Pourquoi faudrait-il un sens à nos jours ? Pour les sauver ? Mais ils n'ont pas besoin de l'être. Il n'y a pas de perte dans nos vies, puisque nos vies sont perdues d'avance, puisqu'elles passent un peu plus, chaque seconde.

Sans doute l 'avez-vous remarqué : notre attente - d'un amour, d'un printemps, d'un repos - est toujours comblée par surprise. Comme si ce que nous espérions était toujours inespéré. Comme si la vraie formule d'attendre était celle-ci : ne rien prévoir, sinon l'imprévisible. Ne rien attendre, sinon l'inattendu.

Reste l'amour qui nous enlève de tout, sans nous sauver de rien. La solitude est en nous comme une lame, profondément enfoncée dans les chairs. On ne pourrait nous l'enlever sans nous tuer aussitôt. L'amour ne révoque pas la solitude. Il la parfait. Il lui ouvre tout l'espace pour brûler. L'amour n'est rien de plus que cette brûlure, comme au blanc d'une flamme. Une éclaircie dans le sang. Une lumièredans le souffle. Rien de plus. Et pourtant il me semble que tout une vie serait légère, penchée sur ce rien. Légère, limpide : l'amour n'assombrit pas ce qu'il aime. Il ne l'assombrit pas parce qu'il ne cherche pas à le prendre. Il le touche sans le prendre. Il le laisse aller et venir. Il le regarde s'éloigner, d'un pas si fin qu'on ne l'entend pas mourir : éloge du peu, louange du faible. L'amour s'en vient, l'amour s'en va. Toujours à son heure, jamais à la vôtre.

 

Christian Bobin : La part manquante ( Ed. Gallimard - 1989 )

Voir les commentaires

Après un grand amour ...

15 Novembre 2014, 08:01am

Publié par Fr Greg.

Après un grand amour ...

Après un grand amour c’est comme après la mort pour ceux qui en réchappent : on s’étonne du temps qui reste. On ne veut plus l’occuper, ce temps. Comme tous ceux qui reviennent  des blanches autoroutes d’un coma, on garde au fond de l’âme la douceur irradiée du grand amour. Elle tient lieu désormais de volonté et de désir. Elle tient lieu d’avenir.

Toi que j’ai si longtemps aimée, je t’aime encore et c’est comme l’eau claire de la chanson, jamais je ne t’oublierai.

Avant de te connaître, j’entrevoyais quelque chose de toi dans les visages passés à l’encre sentimentale des livres. Et puis j’ai quitté cet imaginaire- là ; Le grand amour nous engloutit si fort dans un seul attachement que la lassitude vient un jour de tous les attachements, que s’en est fini de tout mensonge sentimental et qu’il ne reste rien que l’amour nu. L’amour n’est pas un sentiment. Tous nos sentiments sont imaginaires et,  si profonds soient-ils, nous n’y rencontrons que nous-mêmes c’est-à-dire personne. L’amour n’est rien de sentimental. L’amour est la substance épurée du réel, son atome le plus dur. L’amour est le réel désencombré de nos amours imaginaires.

 Christian Bobin, L’épuisement.

Voir les commentaires

Mommy... Géant !

14 Novembre 2014, 08:13am

Publié par Fr Greg.

Mommy... Géant !

 

 

Humain, boulversant, percutant, simple, plein de fragililités, de violences, au delà des schèmes, moderne, profond... L'âme humaine à vif! bref, Magnifique !!! Chef-d'oeuvre!

fr G.

 

Devenue veuve, Diane obtient la garde de Steve, son fils, un adolescent hyperactif et violent. Au centre où il séjourne, on la prévient : les retrouvailles risquent d'être mouvementées. On ne gère pas facilement des personnes pyschologiquement instables. Diane, femme forte, indépendante et exubérante, veut faire mentir les médecins de l'hopital. Elle est la mère de Steve, qui est sa chair et son sang. Elle y arrivera coûte que coûte. Contre toutes attentes, elle parvient à apprivoiser cet enfant imprévisible. Elle peut compter sur l'aide inattendue d'une voisine, Kyla. Ensemble, ils trouvent un certain équilibre. Un équilibre très fragile ...

 

Les Français de France, comme on dit au Canada, ne connaissent pas le joual, un argot québécois particulièrement fleuri. Une chance pour eux : sa découverte fait aimer encore plus le nouveau film de Xavier Dolan. Ce dialecte, dont on comprend un mot sur deux (il y a des sous-titres), mais dont on capte toute la crudité, fuse en tirades incendiaires, inventives, souvent hilarantes. Il est aussi raccord avec le voltage anormalement élevé des situations. Quelque chose doit craquer, exploser. La beauté un peu désespérée du film tient, entre autres, aux efforts du trio principal pour retarder au maximum cette déflagration fatale.

Il y a la mère, la « mommy », encore jeune pour être veuve, isolée, en pleine dégringolade sociale : on lui retire ses maigres piges à la rubrique courrier du coeur d'un magazine. Il y a le fils, Steve, 15 ans, déscolarisé, diagnostiqué hyperactif, tendance « opposant-provocant » : ce blondinet exubérant, autodestructeur, met tous ceux qui le côtoient en déséquilibre, sinon en danger. Et il y a leur nouvelle voisine d'en face, d'un milieu plus favorisé, mais avec nettement moins de peps : prof en congé sabbatique, elle a perdu ses mots et toute joie de vivre, malgré (ou à cause de ?) sa petite famille.

 

Avec Mommy, Xavier Dolan, 25 ans et déjà cinq films, franchit un cap, passe plusieurs vitesses à la fois. Il s'envole. Il n'a même plus besoin d'un sujet choc (le changement de sexe de Melvil Poupaud dans Laurence Anyways) ni d'emprunter au cinéma de genre (le thriller hitchcockien dans Tom à la ferme). Pour maintenir la tension pendant plus de deux heures, il lui suffit, cette fois, de faire exister intensément ses trois cabossés magnifiques et d'orchestrer une savante alternance d'accélérations et d'accalmies.

La légère touche de science-fiction qui ouvre le film n'est pas déterminante : quelques lignes font état d'une loi qui, dans un futur proche, autoriserait, au Canada, un parent en détresse à abandonner son enfant à l'hôpital public. Xavier Dolan aurait pu facilement s'en dispenser : les liens à la fois précaires et dévorants qu'il met en scène dépassent très vite la vraisemblance. L'émotion s'installe massivement dans le premier tiers du film, sur un air de Céline Dion, chanté et dansé par le trio dans une cuisine miteuse. Et elle ne retombe plus. Un exploit après lequel courent, en vain, nombre de cinéastes plus expérimentés.

La prouesse passe, évidemment, par ces actrices époustouflantes que sont Anne Dorval et Suzanne Clément (lire ci-contre). L'une et l'autre font irrésistiblement penser à Gena Rowlands chez John Cassavetes, sans que la comparaison leur fasse d'ombre. La mère, lasse, énervée, volontiers vulgaire, a quelque chose de Gloria, elle aussi flanquée d'un môme encombrant. La voisine à l'élocution bloquée rappelle une certaine « femme sous influence », héroïne dont l'émotivité extrême altérait l'expression. Et, face à elles, le jeune Antoine-Olivier Pilon incarne, avec une fougue à tout casser, une figure nouvelle dans l'univers du cinéaste : un adolescent strictement hétérosexuel, tour à tour taurillon agressif et agneau apeuré.

A ces héros boiteux, comme à cette banlieue prolétaire de Montréal, Xavier Dolan donne un style rutilant. C'est le paradoxe d'un auteur-réalisateur nourri depuis l'enfance de cinéma hollywoodien (il ne jure que par Titanic), mais resté, pour l'instant, dans son jus québécois et dans l'économie de l'art et essai. Mommy est donc merveilleusement hybride : mi-naturaliste mi-« bigger than life » (plus grand que la vie), tour à tour terre à terre et parcouru de somptueuses envolées lyriques ou oniriques. Mais aussi d'espiègles coups de théâtre formels : les dimensions de l'écran changent subitement, et avec elles l'horizon des personnages.

L'irruption des chansons est encore plus décisive que dans les films précédents. Elles sont le seul héritage du père, disparu quelques années plus tôt — il a laissé une simple compilation sur CD. Elles peuvent devenir le moteur d'une scène et de l'action. Exacerber les rapports de force qui sont le grand sujet du cinéaste. Ou bien les suspendre, le temps d'une parenthèse, d'un abandon voluptueux, d'une ivresse partagée. Là est sans doute la veine la plus bouleversante de Mommy : autour d'un buffet salami-mousseux, « c'est Versailles » à la portée des derniers de la classe, et une virée en voiture peut tourner à l'instant magique. Ou comment trois êtres fragiles, mal barrés et le sachant, s'inventent ensemble un répit. — Louis Guichard www.telerama.fr

 

 

Mommy... Géant !

Voir les commentaires

Les femmes ou le rire de Dieu...

13 Novembre 2014, 08:15am

Publié par Fr Greg.

Les femmes ou le rire de Dieu...

 

La différence entre les hommes et les femmes n’est pas une affaire des sexes mais des places. L’homme est celui qui se tient à sa place d’homme, qui s’y tient avec lourdeur, avec sérieux, bien au chaud dans sa peur. La femme c’est celle qui ne tient dans aucune place, pas même la sienne, toujours disparue dans l’amour qu’elle appelle, qu’elle appelle, qu’elle appelle.

 

Cette différence serait désespérante si elle ne pouvait être franchie à tout instant. L’homme qui ne sait des femmes que la crainte qu’elles lui inspirent et qui donc n’en sait  rien, l’homme a cependant un début de lumière, un fragment de ce qu’est Dieu, dans sa mélancolie du rire des femmes, dans sa nostalgie invincible d’un visage éclairé d’insouciance. Il est toujours possible pour un homme de rejoindre le camp des femmes, le rire de Dieu. Il suffit d’un mouvement,   un seul mouvement pareil à ceux qu’en ont les enfants quand ils se jettent en avant de toutes leurs forces, sans crainte de tomber ou mourir, oubliant le poids du monde. Un homme qui ainsi sort de lui-même, de sa peur, négligeant cette pesanteur du sérieux qui est pesanteur du passé, un tel homme devient comme celui qui ne tient plus en place, qui ne croit plus aux fatalités dictées par le sexe, aux hiérarchies imposées par la loi ou la coutume : un enfant ou un saint, dans la proximité  riante de Dieu- et des femmes. Et  sur ce point  l’Eglise de Rome se sépare de toutes les autres : nul plus que le Christ n’a tourné son visage vers les femmes, comme on tourne ses regards vers un feuillage, comme on se penche sur une eau de rivière pour y puiser force et goût de poursuivre le chemin.

 

Les femmes sont dans la Bible presque aussi nombreuses que les oiseaux. Elles sont là au début et elles sont là à la fin. Elles mettent le Dieu au jour, elles le regardent grandir, jouer et mourir, puis elles le ressuscitent avec les gestes simples de l’amour fou, les mêmes gestes depuis le début du monde, dans les cavernes de la préhistoire comme dans les chambres surchauffées des maternités.

 

                        Christian Bobin  « Le Très-Bas »

Voir les commentaires

Ce qui peut se passer de plus terrible entre deux personnes qui s'aiment, c'est que l'une des deux pense avoir tout lu de l'autre et s'éloigne

12 Novembre 2014, 08:10am

Publié par Fr Greg.

Ce qui peut se passer de plus terrible entre deux personnes qui s'aiment, c'est que l'une des deux pense avoir tout lu de l'autre et s'éloigne

 

Aimer quelqu'un c'est le lire. C'est savoir lire toutes les phrases qui sont dans le cœur de l'autre, et en le lisant le délivrer. C'est déplier son cœur comme un parchemin et le lire à haute voix, comme si chacun était à lui- même un livre écrit dans une langue étrangère. Il y a plus de texte écrit sur un visage que dans un volume de la Pléiade et, quand je regarde un visage, j'essaie de tout lire, même les notes en bas de la page. Je pénètre dans les visages, comme on s'enfonce dans un brouillard, jusqu'à ce que le paysage s'éclaire dans ces moindres détails. Nos propres actes nous restent indéchiffrables. C'est peut-être pourquoi les enfants aiment tant qu'on leur raconte sans fin tel épisode de leur enfance. Lire ainsi l'autre c'est favoriser sa respiration, c'est à dire le faire exister.

 

Peut-être que les fous sont des gens que personne n'a jamais lus, rendus furieux de contenir des phrases qu'aucun regard n'a jamais parcourues. Ils ont comme des livres fermés. Un mère lit dans les yeux de son enfant avant même qu'il sache s'exprimer. Il suffit d'avoir été regardé par un nouveau-né pour savoir que le petit d'homme sait tout de suite lire. Il est même comme les grands lecteurs: il dévore le visage de l'autre. On lit en quelqu'un comme dans un livre, et ce livre nous éclaire d'être lu et vient nous éclairer en retour, comme ce que fait pour un lecteur une très belle page d'un livre rare (...)

 

Ce qui peut se passer de plus terrible entre deux personnes qui s'aiment, c'est que l'une des deux pense avoir tout lu de l'autre et s'éloigne, d'autant qu'en lisant on écrit, mais d'une manière très mystérieuse, et que le cœur de l'autre est un livre qui s'écrit au fur et à mesure et dont les phrases peuvent s'enrichir avec le temps. Le cœur n'est achevé et fait que quand il est fracturé par la mort.

Jusqu'au dernier moment le contenu du livre peut-être changé. On n'a pas la pleine lecture de ce qu'on lit tant que l'autre est vivant. Dieu seul serait le lecteur parfait, celui qui donne à cette lecture tout son sens. Mais la plupart du temps, la lecture de l'autre reste très superficielle et on ne se parle pas vraiment.

Peut-être que chacun de nous est comme une maison avec beaucoup de fenêtres. On peut appeler de l'extérieur et une fenêtre ou deux vont s'éclairer mais pas toutes. Et parfois, exceptionnellement, on va frapper partout et ça va s'éclairer partout, mais ça c'est extrêmement rare. Quand la vérité éclaire partout, c'est l'amour.

 

                Christian Bobin « La lumière du monde »

Voir les commentaires

L'espérance...

11 Novembre 2014, 08:03am

Publié par Fr Greg.

L'espérance...

  Ce qui nous incite à chercher c'est l'espérance et elle est inépuisable même chez le plus désespéré des hommes. Personne ne peut vivre une seconde sans espérer. Les philosophes qui prétendent le contraire, qui parlent de sagesse et ne font entendre que leur résignation à vivre une vie sans espérance, ces philosophes se mentent et nous mentent. (...)

L'espérance, dans l'âme, est au principe de la respiration comme de la nourriture. L'âme a, autant que le corps, besoin de respirer et de manger. La respiration de l'âme c'est la beauté, l'amour, la douceur, le silence, la solitude. La respiration de l'âme c'est la bonté. Et la parole. Dans la prime enfance tout rentre par la bouche. L'enfant en bas âge prend l'air, la parole,  le  pain, la terre, il prend tout ça avec ses doigts contre sa bouche et il engloutit l'air, le pain, la terre. Et la parole. Il y a une immédiateté charnelle de la parole. Il y a une présence physique de l'âme, donnée par la parole quand elle est vraie.

On peut reconnaître quelqu'un à la nature des mots qu'il mange. J'ai toujours vu les gens des milieux culturels, à quelques exceptions bienheureuses près, comme des personnes qui ne se nourrissaient plus que de noms propres, quand ces noms avaient atteint une certaine maturité de gloire. La culture et l'intelligence sont de deux ordres différents. On peut avoir l'une et être dépourvu de l'autre. On peut être cultivé et d'une bêtise épouvantable. L'intelligence cela vient de l'âme et c'est donné à tout le monde par le seul fait de naître, même si tout le monde n'en use pas, n'ose pas user de sa capacité personnelle à la solitude, de l'intensité de la solitude de son âme propre. L'intelligence ce n'est rien d'autre : une manière personnelle de se tenir devant soi et devant le monde, une manière propre à la personne de se laisser altérer par ce qui vient et de chercher son bien à elle, rien qu'à elle, dans ce qui la traverse et parfois la tue. Lire par exemple c'est une des manifestations les plus simples de l'intelligence, cela n'a rien à voir, absolument rien à voir avec la culture. Lire c'est faire l'épreuve de soi dans la parole d'un autre, faire venir de l'encre par voie de sang jusqu'au fond de l'âme et que cette âme soit imprégnée, manger ce qu'on lit, le transformer en soi et se transformer en lui. Toute lecture qui ne bouleverse pas la vie n'est rien, n'a pas eu lieu, n'est même pas du temps perdu, est moins que rien. Toute vie qui n'est pas bouleversée par la vie et qui ne va pas, seule, sans le réconfort d'aucune leçon, trouver son bien dans ce bouleversement, est morte. Ce qui est le bien d'une personne  c'est à la personne seule d'en décider, en ne s'appuyant que sur la lumière suffisante de sa propre solitude, au plus loin des convenances de pensée ou de morale.

L'intelligence cela ne s'apprend pas -cela s'exerce. La culture, oui, cela s'apprend- ça sort peu à peu de l'entassement des longues études, ça s'ajoute à soi-même avec le temps et c'est aux mains de quelques-uns. Si on ne vit plus que dans la culture on devient très vite analphabète : il y a un temps où, dans les milieux culturels, les oeuvres  ne sont plus méditées, aimées, mangées, un temps où on ne mange plus que les noms d'auteurs, leur nom seul, pour s'en glorifier ou pour le salir. La culture quand elle est à ce point privée d'intelligence est une maladie de l'accumulation, une chose inconsommable que l'on ne sait plus consommer.

 

    Christian Bobin, L'Epuisement.

Voir les commentaires

Naissance de l'amour...

10 Novembre 2014, 08:06am

Publié par Fr Greg.

regard.jpg

 

 

"Qu'est-ce qui fait que l'on s'éprend, comme ça, au premier regard, sans jamais s'être vus avant ? Il y a des rencontres qui se font et d'autres, toutes les autres qui nous échappent, nous sommes tellement inattentifs... Parfois nous croisons quelqu'un, il suffit de quelques mots échangés, et nous savons que nous avons à vivre quelque chose d'essentiel ensemble. Mais il suffit d'un rien pour que ces choses là ne se passent pas et que chacun poursuive sa route de son côté."

 

Les Déferlantes - Claudie Gallay

Voir les commentaires