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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

L’été ça ne sert à rien, comme l’amour, comme la joie

28 Décembre 2014, 07:57am

Publié par Fr Greg.

L’été ça ne sert à rien, comme l’amour, comme la joie

La peur qui entre dans le cœur adulte rejoint la peur qui y était déjà. Elle s’effondre en elle-même,  elle s’ajoute à elle-même comme de la neige grise. Alors tu ne bouges plus. Alors tu t’interdis de bouger sous la neige sale, tu ne sors plus de chez toi, de ton mariage, de ton travail, de tes soucis. En resserrant ta vie, tu cherches à diminuer le champ de la peur, à ralentir l’avalanche grise. Tu es comme ces animaux soudain pétrifiés, incapables d’aucun mouvement, empêchés d’aller plus loin qu’eux-mêmes. Comment sortir d’une telle misère. Comment sortir de ce dans quoi on ne souvient pas être entré. L’enfance n’a ni début ni fin. L’enfance est le milieu de tout. Comment rejoindre le milieu de tout. Cela se fait sans votre volonté.  Cela se fait sans vous, par la grâce d’un amour plus rapide que vous-même, plus rapide que votre peur ou que le bruit du vent dans les branches. Oui, c’est comme ça que vous êtes enfin venu à elle, après longtemps d’attente, longtemps de peur. D’un seul coup. D’un jour au jour suivant. Et maintenant vous ne pouvez plus vous passer d’elle. On vous dit : tu sais, tu ne devrais pas aller si loin, elle peut tuer quand même. Mais vous ne le croyez plus, ou plutôt vous répondez : qu’elle fasse ce qu’elle veut de moi. Ses jouissances sont trop grandes pour que je les quitte. Comment ai-je pu passer tant d’été sans elle? Bien sûr il y avait les livres. La lecture est ce qui lui ressemble le plus. D’ailleurs vous vous approchez d’elle avec une poignée de livres, que vous n’ouvrirez pas.

Elle est si adorable, tellement plus adorable que les plus beaux des livres. Cet été là, vous allez la voir tous les jours, vers la fin d’après-midi. Vous dites, bon, je vais me baigner. Mais il serait plus juste de dire : excusez-moi, j’ai rendez-vous, j’ai rendez-vous avec l’eau, avant je la craignais, à présent je ne désire plus qu’elle, elle est comme une femme, vous comprenez, et même un peu mieux qu’une femme, oui, nettement mieux.

Plusieurs chemins mènent à votre amour. Vous pouvez suivre un canal rempli d’ombre ou traverser une campagne creusée de lumière. D’où que vous arriviez, c’est le bonheur : l’immensité de l’étang, là, à deux pas. Long, mince, entouré d’arbres. Une eau même pas jolie, parfois terreuse. Vous y entrez sans précaution, vous filez droit au cœur, droit au milieu de l’étang, à égale distance des deux rives. Le visage à peine tendu vers le ciel, le corps glissant sous l’eau comme une soie légère. La peur n’est plus là. Elle est partie avec la pensé. La pensée n’est plus dans votre esprit. Elle n’est plus dedans mais dehors : vous allez dans l’eau comme dans une pensée qui se penserait toute seule, d’elle-même, sans vous. Vous nagez longtemps dans la pensée extérieure, dans l’eau du monde.  (…)

Cet étang, vous le connaissiez dans l’enfance. Puis vous l’aviez oublié. Depuis vous aviez avec l’été un problème : vous ne saviez pas quoi en faire. Vous étiez devant l’été, devant les vacances, comme devant le mariage, comme devant un travail : sachant comment ça fonctionne, ignorant à quoi ça sert.  Maintenant vous savez : l’été ça ne sert à rien, comme l’amour, comme la joie. Vous ne trouvez plus le temps de lire, d’écrire, de répondre aux invitations. Vous ne pensez plus qu’à l’eau. Quand elle est là, vous vous y perdez. Quand elle n’est plus là, vous attendez l’instant de la revoir. Ce serait comme une histoire d’amour sauf qu’il n’y aurait pas d’histoire. Mais l’amour est bien là. Il n’a pas de forme, il n’a pas de visage, il n’a pas de nom. Mais il est bien là. Il est venu comme arrive tout amour, après la fin des temps, fin de la mort, fin de la peur. "

Christian Bobin, l'inespérée

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les adultes sont des gens qui ont peur...

27 Décembre 2014, 07:54am

Publié par Fr Greg.

les adultes sont des gens qui ont peur...

 

 "Elle ne vous fait plus peur. Elle est toujours dangereuse, imprévisible dans son calme. Mais la peur s’en est allée, la peur ne fait plus partie de sa substance profonde, impénétrable. La peur s’est défaite en une seconde. Evaporée, dissoute, partie comme peut venir la lassitude dans un amour : en un instant. En un instant pour toute la suite des temps. Jusqu’à ce jour, entre elle et vous, il y avait la peur. Elle était là comme une loi non écrite, souveraine dans le silence. Toutes les peurs viennent de l’enfance, pour la châtier, l’empêcher d’aller son cours. Tous les enfants connaissent la peur d’une connaissance intime, personnelle (mais pendant longtemps, elle  ne les atteint pas dans leur enfance. Ils la contournent, ils la frôlent et même ils jouent avec. Tu as peur des insectes et des uniformes, des mauvaises notes et des chiens, tu as peur des revenants. La peur est comme une avancée de l’âge adulte dans ton enfance. Elle a sa place, elle a ses heures, elle a ses lieux. Mais elle ne t’arrête pas. Tu tombes, tu as peur de tomber ce qui fait que tu tombes, puis tu te relèves, tu pleures et la seconde d’après tu éclates de rire. La joie est encore plus forte. Le goût de vivre pour vivre. La peur, c’est la nuit, la joie, c’est le jour. 

L’enfant compose avec la peur comme il compose avec la nuit, avec les ombres, avec l’insuffisance des parents, comme il compose avec tout. La peur est une donnée matérielle du monde, parmi des dizaines d’autres. Il faut savoir que la nuit noire accélère les battements du cœur rouge. Etre seul dans un chagrin ou dans le vert d’une forêt, c’est effrayant. Il faut le savoir mais cela ne concerne pas l’esprit, le dedans, cela donne une information sur le monde. Alors tu l’apprends et puis tu l’oublies, comme dans l’enfance, on oublies aussitôt ce qu’on sait pour aller jouer un peu plus loin, pour continuer de perdre son temps, de jouir du grand bonheur de perdre son temps . C’est une chose que les parents ont du mal à comprendre, cette jouissance-là. Ne reste pas désœuvré, fais quelque chose, prends un livre.  Même le jeu, ils voudraient que ce soit éducatif (pas que pour jouer, pas que pour rien). C’est que les parents sont des adultes et que les adultes sont des gens qui ont peur, qui se soumettent à leur peur, qui la connaissent d’une connaissance servile, sombre.

La peur n’est plus comme hier dans le monde, à certains endroits du monde, dans les dorures d’une légende ou dans les recoins d’une rue. Elle est maintenant dans l’esprit des adultes. Dans le sang de leur sang, dans le cœur de leur cœur. Elle les mène de part en part, elle est enfin venue à bout de l’enfance infatigable. Elle fait les mariages tristes, par peur de la solitude. Elle fait les travaux de force, par peur de la pauvreté. Elle fait les vies absentes, par peur de la mort.  Quand elle descend sur l’enfance, la peur s’évapore aussitôt. Quand elle descend sur les adultes, elle reste, elle s’entasse. On dirait de la neige, une neige qui ne tomberait pas sur le monde, mais sur l’esprit.

Christian Bobin, l'inespérée

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« Chaque nouveau-né apporte le message que Dieu n'est pas encore découragé de l’homme » R Tagore.

26 Décembre 2014, 08:11am

Publié par Fr Greg.

« Chaque nouveau-né apporte le message que Dieu n'est pas encore découragé de l’homme » R Tagore.

« De peur que je n'apprenne à te connaître trop facilement, tu joues avec moi. Tu m'éblouis de tes éclats de rire pour cacher tes larmes. Je connais tes artifices. Jamais tu ne dis le mot que tu voudrais dire. De peur que je ne t'apprécie pas, tu m'échappes de cent façons. De peur que je te confonde avec la foule, tu te tiens seule à part. Je connais tes artifices. Jamais tu ne prends le chemin que tu voudrais prendre. Tu demandes plus que les autres, c'est pourquoi tu es silencieuse. Avec une folâtre insouciance, tu évites mes dons. Je connais tes artifices. Jamais tu ne prends ce que tu voudrais prendre.»

Rabindranath Tagore (Le Jardinier d'amour, XXXV) 

 

 

« Crois à l’amour, même s’il est une source de douleur.

Ne ferme pas ton coeur.

Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.

Le cœur n’est fait que pour se donner avec une larme et une chanson, mon aimée.

Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.

La joie est frêle comme une goutte de rosée, en souriant elle meurt. 

Mais le chagrin est fort et tenace. Laisse un douloureux amour s’éveiller dans tes yeux.

Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.

Le lotus préfère s’épanouir au soleil et mourir, plutôt que de vivre en bouton un éternel hiver. Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre. »

Rabindranath Tagore (Le Jardinier d'amour) 

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Le fracas silencieux d’un courant de lumière

25 Décembre 2014, 08:26am

Publié par Fr Greg.

Le fracas silencieux d’un courant de lumière

C’est le feu qui décide, le feu de l’esprit, et il passe où il veut. Il n’a besoin pour prendre que d’un bois sec, c’est-à-dire d’un cœur ferme. D’ailleurs, le Christ n’a rien écrit. La lumière du monde ne vient pas du monde : elle vient de l’embrasement de ces cœurs purs, épris plus que d’eux-mêmes de la simplicité radicale du ciel bleu, d’un geste généreux ou d’une parole fraîche.

 

Quand on a le Christ, on ne peut plus imaginer : on est débordé par le réel.

 

Quand l’adulte n’est voué qu’à la recherche de l’argent et du plaisir, il ne reste plus comme merveilles sûres que le premier et le dernier âge de la vie. Au fond, j’aime bien ceux qui arrivent et ceux qui vont partir. Ils ont de magnifiquement commun, l’un de ne pas avoir encore été saisi par la volonté de puissance, l’autre d’en avoir été rejeté.

 

Christian BOBIN, La Lumière du monde.

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Dieu? c'est ce qui en chacun de nous est le plus préservé, une simplicité dormante

25 Décembre 2014, 00:00am

Publié par Fr Greg.

Dieu? c'est ce qui en chacun de nous est le plus préservé, une simplicité dormante

Le premier venu est plus proche de Dieu que moi : voilà toute ma croyance. Elle me vient des rencontres plus que des livres. Au début de cette année j’ai connu la joie de donner la moitié de ma bibliothèque. Je me suis délivré des livres  qu’une seule lecture éteint. Des romans, des essais. Dans la banquise fondue de la bibliothèque sont apparues les fleurs résistantes, presque toutes de deux genres, poésie, théologie, je les abandonnerai sans doute un autre jour. Ils ne sont pas vraiment indispensables et, sur l’amour, ne m’apprennent rien de plus que le premier venu. Le premier venu peut être un homme, une femme, un enfant, une lettre, une fougère, un moineau, une heure de la journée, les tulipes qui sont revenues habiter  ma maison, le silence de l’immeuble à une heure du matin.

De cette « révélation » du premier venu, découlent pour moi deux certitudes : pas d’accès direct à Dieu et à ses joueurs  de flûtes .  Je suis obligé pour avoir des nouvelles du Christ de porter attention à ce qui vient, à ce qui est là, à ce qui se passe aujourd’hui, maintenant.

La deuxième certitude, c’est que je ne suis que rarement  à la hauteur de ce que j’écris là. Je manque d’attention et d’amour, je manque à peu près de tout. Ce manque n’est pas désolant. Il me fait plutôt jubiler : j’y trouve à chaque fois l’occasion de reprendre ma vie à ses débuts. Je ne cherche pas la perfection .Cela me semblerait aussi intelligent que de rechercher la mort. Je cherche la justesse- un équilibre précaire entre ma vie toujours trop vieille et la vie naissante première venue. Mourir, renaître, mourir, renaître : voilà tout ce que je sais faire, un jeu et un travail, un passe temps.

(...) Ce qu'en cette fin de jour j'appelle "Dieu" est ce qui en chacun de nous est le plus préservé, une simplicité dormante, commune à tous, bien en deçà de nos bavardages du genre : "J'y crois, j'y crois pas."

 

Christian Bobin, « Autoportrait au radiateur »

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La lumière du monde

24 Décembre 2014, 08:51am

Publié par Fr Greg.

La lumière du monde

 

Quand je suis né, on m’a proposé le menu du monde, et il n’y avait rien de comestible.

Le sourire est une chose sacrée, comme tout ce qui répond par une réponse plus grande que la question. Moi qui suis entêté de solitude, je dis que le plus merveilleux de tout, c’est le sourire. C’est une des plus grandes finesses humaines. 

 

Si la lumière est si peu recherchée, c’est parce que chacun de nous sait que le moindre don est hors de prix. C’est pour cela qu’on ne se bouscule pas sur l’échelle qui monte jusqu’aux étoiles. Si c’était facile, on verrait se multiplier les candidats.

C’est presque un malheur que d’avoir certains dons, et les saints qui aujourd’hui ne brillent plus que dans les images d’Épinal, je pense que la lumière d’hermine qui les enveloppe des épaules aux pieds a un revers de souffrance très noir.

J’ai toujours considéré qu’un écrivain avait plutôt des devoirs que des droits, et un de ces devoirs est d’aider à vivre. Si j’ai mis de la lumière dans mes livres, c’est aussi pour ne pas assombrir l’autre, par courtoisie envers celui qui me lit.

 

Je ne connais pas d’apôtres du néant sinon par imposture. Ce qu’on veut nous faire croire aujourd’hui, ce que clame cette littérature de la nuit, c’est que la vérité est toujours plus du côté du mal que du bien. Une croyance comme celle-là signale la disparition d’une personne. C’est une disparition bien plus profonde que la mort. Celui qui pense que la vérité est du côté du mal s’assoit très profondément dans le fauteuil de l’air du temps, et il n’est pas près d’en sortir. C’est pire qu’un lieu commun.

 

Dans la société occidentale, tous les chemins nous sont donnés pour nous perdre. Le seul qui nous soit enlevé est le vrai chemin. 

 

La véritable écriture, c’est quand on est attendri par quelqu’un : le ciel qui est en nous cherche les petits morceaux de ciel qui sont en exil sur cette terre. 

Cet exil est terrible, c’est pourquoi le ciel qui est en nous ne se trompe jamais dans ses choix.

Je n’ai pas besoin de paysages grandioses pour louer la grandeur de Dieu, parce que je crois qu’elle est dans les choses humbles.

Il n’y a rien de plus beau que quelqu’un qui a laissé tomber le devoir mondain d’être brillant ou de plaire.

Il y a des endroits dans le monde dont la simple vue nous décolle l’âme tellement c’est triste : ce sont les endroits où l’argent a tué l’âme.

 

Christian BOBIN, La Lumière du monde

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Flocons de poésie

23 Décembre 2014, 10:18am

Publié par Fr Greg.

Calendrier d'Elsa Soltes
Calendrier d'Elsa Soltes

Calendrier d'Elsa Soltes

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L'artiste: une attention extrême qui dévoile l'invisible sous les apparences...

23 Décembre 2014, 08:45am

Publié par Fr Greg.

L'artiste: une attention extrême qui dévoile l'invisible sous les apparences...

 

(…) L’annonce de ce prix m'a paru irréelle et j'avais hâte de savoir pourquoi vous m'aviez choisi. Ce jour-là, je crois n'avoir jamais ressenti de manière aussi forte combien un romancier est aveugle vis-à-vis de ses propres livres et combien les lecteurs en savent plus long que lui sur ce qu'il a écrit. Un romancier ne peut jamais être son lecteur, sauf pour corriger dans son manuscrit des fautes de syntaxe, des répétitions ou supprimer un paragraphe de trop. Il n'a qu'une représentation confuse et partielle de ses livres, comme un peintre occupé à faire une fresque au plafond et qui, allongé sur un échafaudage, travaille dans les détails, de trop près, sans vision d'ensemble.

Curieuse activité solitaire que celle d'écrire. Vous passez par des moments de découragement quand vous rédigez les premières pages d'un roman. Vous avez, chaque jour, l'impression de faire fausse route. Et alors, la tentation est grande de revenir en arrière et de vous engager dans un autre chemin. Il ne faut pas succomber à cette tentation mais suivre la même route. C'est un peu comme d'être au volant d'une voiture, la nuit, en hiver et rouler sur le verglas, sans aucune visibilité. Vous n'avez pas le choix, vous ne pouvez pas faire marche arrière, vous devez continuer d'avancer en vous disant que la route finira bien par être plus stable et que le brouillard se dissipera.

Sur le point d'achever un livre, il vous semble que celui-ci commence à se détacher de vous et qu'il respire déjà l'air de la liberté, comme les enfants, dans la classe, la veille des grandes vacances. Ils sont distraits et bruyants et n'écoutent plus leur professeur. Je dirais même qu'au moment où vous écrivez les derniers paragraphes, le livre vous témoigne une certaine hostilité dans sa hâte de se libérer de vous. Et il vous quitte à peine avezvous tracé le dernier mot. C'est fini, il n'a plus besoin de vous, il vous a déjà oublié. Ce sont les lecteurs désormais qui le révéleront à lui-même. Vous éprouvez à ce moment-là un grand vide et le sentiment d'avoir été abandonné. Et aussi une sorte d'insatisfaction à cause de ce lien entre le livre et vous, qui a été tranché trop vite. Cette insatisfaction et ce sentiment de quelque chose d'inaccompli vous poussent à écrire le livre suivant pour rétablir l'équilibre, sans que vous y parveniez jamais. À mesure que les années passent, les livres se succèdent et les lecteurs parleront d'une «oeuvre». Mais vous aurez le sentiment qu'il ne s'agissait que d'une longue fuite en avant.

Cette relation intime et complémentaire entre le romancier et son lecteur, je crois que l'on en retrouve l'équivalent dans le domaine musical.

Oui, le lecteur en sait plus long sur un livre que son auteur lui-même. Il se passe, entre un roman et son lecteur, un phénomène analogue à celui du développement des photos, tel qu'on le pratiquait avant l'ère du numérique. Au moment de son tirage dans la chambre noire, la photo devenait peu à peu visible. À mesure que l'on avance dans la lecture d'un roman, il se déroule le même processus chimique. Mais pour qu'il existe un tel accord entre l'auteur et son lecteur, il est nécessaire que le romancier ne force jamais son lecteur - au sens où l'on dit d'un chanteur qu'il force sa voix - mais l'entraîne imperceptiblement et lui laisse une marge suffisante pour que le livre l'imprègne peu à peu, et cela par un art qui ressemble à l'acupuncture où il suffit de piquer l'aiguille à un endroit très précis et le flux se propage dans le système nerveux.

J'ai toujours pensé que l'écriture était proche de la musique mais beaucoup moins pure que celle-ci et j'ai toujours envié les musiciens qui me semblaient pratiquer un art supérieur au roman - et les poètes, qui sont plus proches des musiciens que les romanciers. J'ai commencé à écrire des poèmes dans mon enfance et c'est sans doute grâce à cela que j'ai mieux compris la réflexion que j'ai lue quelque part: «C'est avec de mauvais poètes que l'on fait des prosateurs.» Et puis, en ce qui concerne la musique, il s'agit souvent pour un romancier d'entraîner toutes les personnes, les paysages, les rues qu'il a pu observer dans une partition musicale où l'on retrouve les mêmes fragments mélodiques d'un livre à l'autre, mais une partition musicale qui lui semblera imparfaite. Il y aura, chez le romancier, le regret de n'avoir pas été un pur musicien et de n'avoir pas composé Les Nocturnes de Chopin.

Le manque de lucidité et de recul critique d'un romancier vis-à-vis de l'ensemble de ses propres livres tient aussi à un phénomène que j'ai remarqué dans mon cas et dans celui de beaucoup d'autres: chaque nouveau livre, au moment de l'écrire, efface le précédent au point que j'ai l'impression de l'avoir oublié. Je croyais les avoir écrits les uns après les autres de manière discontinue, à coups d'oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l'un à l'autre, comme les motifs d'une tapisserie que l'on aurait tissée dans un demi-sommeil. Un demi sommeil ou bien un rêve éveillé. Un romancier est souvent un somnambule, tant il est pénétré par ce qu'il doit écrire, et l'on peut craindre qu'il se fasse écraser quand il traverse une rue. Mais l'on oublie cette extrême précision des somnambules qui marchent sur les toits sans jamais tomber.

Dans la déclaration qui a suivi l'annonce de ce prix Nobel, j'ai retenu la phrase suivante, qui était une allusion à la dernière guerre mondiale: «Il a dévoilé le monde de l'Occupation.» Je suis comme toutes celles et ceux nés en 1945, un enfant de la guerre, et plus précisément, puisque je suis né à Paris, un enfant qui a dû sa naissance au Paris de l'Occupation. Les personnes qui ont vécu dans ce Paris-là ont voulu très vite l'oublier, ou bien ne se souvenir que de détails quotidiens, de ceux qui donnaient l'illusion qu'après tout la vie de chaque jour n'avait pas été si différente de celle qu'ils menaient en temps normal. Un mauvais rêve et aussi un vague remords d'avoir été en quelque sorte des survivants. Et lorsque leurs enfants les interrogeaient plus tard sur cette période et sur ce Paris-là, leurs réponses étaient évasives. Ou bien ils gardaient le silence comme s'ils voulaient rayer de leur mémoire ces années sombres et nous cacher quelque chose. Mais devant les silences de nos parents, nous avons tout deviné, comme si nous l'avions vécu.

Ville étrange que ce Paris de l'Occupation. En apparence, la vie continuait, «comme avant»: les théâtres, les cinémas, les salles de music-hall, les restaurants étaient ouverts. On entendait des chansons à la radio. Il y avait même dans les théâtres et les cinémas beaucoup plus de monde qu'avant-guerre, comme si ces lieux étaient des abris où les gens se rassemblaient et se serraient les uns contre les autres pour se rassurer. Mais des détails insolites indiquaient que Paris n'était plus le même qu'autrefois. À cause de l'absence des voitures, c'était une ville silencieuse - un silence où l'on entendait le bruissement des arbres, le claquement de sabots des chevaux, le bruit des pas de la foule sur les boulevards et le brouhaha des voix. Dans le silence des rues et du black-out qui tombait en hiver vers cinq heures du soir et pendant lequel la moindre lumière aux fenêtres était interdite, cette ville semblait absente à elle-même - la ville «sans regard», comme disaient les occupants nazis. Les adultes et les enfants pouvaient disparaître d'un instant à l'autre, sans laisser aucune trace, et même entre amis, on se parlait à demi-mot et les conversations n'étaient jamais franches, parce qu'on sentait une menace planer dans l'air.

Dans ce Paris de mauvais rêve, où l'on risquait d'être victime d'une dénonciation et d'une rafle à la sortie d'une station de métro, des rencontres hasardeuses se faisaient entre des personnes qui ne se seraient jamais croisées en temps de paix, des amours précaires naissaient à l'ombre du couvre-feu sans que l'on soit sûr de se retrouver les jours suivants. Et c'est à la suite de ces rencontres souvent sans lendemain, et parfois de ces mauvaises rencontres, que des enfants sont nés plus tard. Voilà pourquoi le Paris de l'Occupation a toujours été pour moi comme une nuit originelle. Sans lui je ne serais jamais né. Ce Paris-là n'a cessé de me hanter et sa lumière voilée baigne parfois mes livres.

Voilà aussi la preuve qu'un écrivain est marqué d'une manière indélébile par sa date de naissance et par son temps, même s'il n'a pas participé d'une manière directe à l'action politique, même s'il donne l'impression d'être un solitaire, replié dans ce qu'on appelle «sa tour d'ivoire». Et s'il écrit des poèmes, ils sont à l'image du temps où il vit et n'auraient pas pu être écrits à une autre époque.

Ainsi le poème de Yeats, ce grand écrivain irlandais, dont la lecture m'a toujours profondément ému: Les cygnes sauvages à Coole. Dans un parc, Yeats observe des cygnes qui glissent sur l'eau:

Le dix-neuvième automne est descendu sur moi

Depuis que je les ai comptés pour la première fois ;

Je les vis, avant d'en avoir pu finir le compte

Ils s'élevaient soudain

Et s'égayaient en tournoyant en grands cercles brisés

Sur leurs ailes tumultueuses

Mais maintenant ils glissent sur les eaux tranquilles

Majestueux et pleins de beauté.

Parmi quels joncs feront-ils leur nid,

Sur la rive de quel lac, de quel étang

Enchanteront-ils d'autres yeux lorsque je m'éveillerai

Et trouverai, un jour, qu'ils se sont envolés?

Les cygnes apparaissent souvent dans la poésie du XIXe siècle - chez Baudelaire ou chez Mallarmé. Mais ce poème de Yeats n'aurait pas pu être écrit au XIXe siècle. Par son rythme particulier et sa mélancolie, il appartient au XXe siècle et même à l'année où il a été écrit.

Il arrive aussi qu'un écrivain du XXIe siècle se sente, par moments, prisonnier de son temps et que la lecture des grands romanciers du XIXe siècle - Balzac, Dickens, Tolstoï, Dostoïevski - lui inspire une certaine nostalgie. À cette époque là, le temps s'écoulait d'une manière plus lente qu'aujourd'hui et cette lenteur s'accordait au travail du romancier car il pouvait mieux concentrer son énergie et son attention. Depuis, le temps s'est accéléré et avance par saccades, ce qui explique la différence entre les grands massifs romanesques du passé, aux architectures de cathédrales, et les oeuvres discontinues et morcelées d'aujourd'hui. Dans cette perspective, j'appartiens à une génération intermédiaire et je serais curieux de savoir comment les générations suivantes qui sont nées avec l'internet, le portable, les mails et les tweets exprimeront par la littérature ce monde auquel chacun est «connecté» en permanence et où les «réseaux sociaux» entament la part d'intimité et de secret qui était encore notre bien jusqu'à une époque récente - le secret qui donnait de la profondeur aux personnes et pouvait être un grand thème romanesque. Mais je veux rester optimiste concernant l'avenir de la littérature et je suis persuadé que les écrivains du futur assureront la relève comme l'a fait chaque génération depuis Homère

Et d'ailleurs, un écrivain, comme tout autre artiste, a beau être lié à son époque de manière si étroite qu'il n'y échappe pas et que le seul air qu'il respire, c'est ce qu'on appelle «l'air du temps», il exprime toujours dans ses oeuvres quelque chose d'intemporel. Dans les mises en scène des pièces de Racine ou de Shakespeare, peu importe que les personnages soient vêtus à l'antique ou qu'un metteur en scène veuille les habiller en bluejeans et en veste de cuir. Ce sont des détails sans importance. On oublie, en lisant Tolstoï, qu'Anna Karénine porte des robes de 1870 tant elle nous est proche après un siècle et demi. Et puis certains écrivains, comme Edgar Poe, Melville ou Stendhal, sont mieux compris deux cents ans après leur mort que par ceux qui étaient leurs contemporains.

En définitive, à quelle distance exacte se tient un romancier? En marge de la vie pour la décrire, car si vous êtes plongé en elle - dans l'action - vous en avez une image confuse. Mais cette légère distance n'empêche pas le pouvoir d'identification qui est le sien vis-à-vis de ses personnages et celles et ceux qui les ont inspirés dans la vie réelle. Flaubert a dit: «Madame Bovary, c'est moi.» Et Tolstoï s'est identifié tout de suite à celle qu'il avait vue se jeter sous un train une nuit, dans une gare de Russie. Et ce don d'identification allait si loin que Tolstoï se confondait avec le ciel et le paysage qu'il décrivait et qu'il absorbait tout, jusqu'au plus léger battement de cil d'Anna Karénine. Cet état second est le contraire du narcissisme car il suppose à la fois un oubli de soi-même et une très forte concentration, afin d'être réceptif au moindre détail. Cela suppose aussi une certaine solitude. Elle n'est pas un repli sur soi-même, mais elle permet d'atteindre à un degré d'attention et d'hyper-lucidité vis-à-vis du monde extérieur pour le transposer dans un roman.

J'ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales, - et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s'envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu'elle n'avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur. C'est le rôle du poète et du romancier, et du peintre aussi, de dévoiler ce mystère et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne. Je pense à mon cousin lointain, le peintre Amedeo Modigliani dont les toiles les plus émouvantes sont celles où il a choisi pour modèles des anonymes, des enfants et des filles des rues, des servantes, de petits paysans, de jeunes apprentis. Il les a peints d'un trait aigu qui rappelle la grande tradition toscane, celle de Botticelli et des peintres siennois du Quattrocento. Il leur a donné ainsi - ou plutôt il a dévoilé - toute la grâce et la noblesse qui étaient en eux sous leur humble apparence. Le travail du romancier doit aller dans ce sens-là. Son imagination, loin de déformer la réalité, doit la pénétrer en profondeur et révéler cette réalité à elle-même, avec la force des infrarouges et des ultraviolets pour détecter ce qui se cache derrière les apparences. Et je ne serais pas loin de croire que dans le meilleur des cas le romancier est une sorte de voyant et même de visionnaire. Et aussi un sismographe, prêt à enregistrer les mouvements les plus imperceptibles.

J'ai toujours hésité avant de lire la biographie de tel ou tel écrivain que j'admirais. Les biographes s'attachent parfois à de petits détails, à des témoignages pas toujours exacts, à des traits de caractère qui paraissent déconcertants ou décevants et tout cela m'évoque ces grésillements qui brouillent certaines émissions de radio et rendent inaudibles les musiques ou les voix. Seule la lecture de ses livres nous fait entrer dans l'intimité d'un écrivain et c'est là qu'il est au meilleur de lui-même et qu'il nous parle à voix basse sans que sa voix soit brouillée par le moindre parasite.

Mais en lisant la biographie d'un écrivain, on découvre parfois un événement marquant de son enfance qui a été comme une matrice de son oeuvre future et sans qu'il en ait eu toujours une claire conscience, cet événement marquant est revenu, sous diverses formes, hanter ses livres. Aujourd'hui, je pense à Alfred Hitchcock, qui n'était pas un écrivain mais dont les films ont pourtant la force et la cohésion d'une oeuvre romanesque. Quand son fils avait cinq ans, le père d'Hitchcock l'avait chargé d'apporter une lettre à un ami à lui, commissaire de police. L'enfant lui avait remis la lettre et le commissaire l'avait enfermé dans cette partie grillagée du commissariat qui fait office de cellule et où l'on garde pendant la nuit les délinquants les plus divers. L'enfant, terrorisé, avait attendu pendant une heure, avant que le commissaire ne le délivre et ne lui dise: «Si tu te conduis mal dans la vie, tu sais maintenant ce qui t'attend.» Ce commissaire de police, qui avait vraiment de drôles de principes d'éducation, est sans doute à l'origine du climat de suspense et d'inquiétude que l'on retrouve dans tous les films d'Alfred Hitchcock.

Je ne voudrais pas vous ennuyer avec mon cas personnel mais je crois que certains épisodes de mon enfance ont servi de matrice à mes livres, plus tard. Je me trouvais le plus souvent loin de mes parents, chez des amis auxquels ils me confiaient et dont je ne savais rien, et dans des lieux et des maisons qui se succédaient. Sur le moment, un enfant ne s'étonne de rien, et même s'il se trouve dans des situations insolites, cela lui semble parfaitement naturel. C'est beaucoup plus tard que mon enfance m'a paru énigmatique et que j'ai essayé d'en savoir plus sur ces différentes personnes auxquelles mes parents m'avaient confié et ces différents lieux qui changeaient sans cesse. Mais je n'ai pas réussi à identifier la plupart de ces gens ni à situer avec une précision topographique tous ces lieux et ces maisons du passé. Cette volonté de résoudre des énigmes sans y réussir vraiment et de tenter de percer un mystère m'a donné l'envie d'écrire, comme si l'écriture et l'imaginaire pourraient m'aider à résoudre enfin ces énigmes et ces mystères.

Et puisqu'il est question de «mystères», je pense, par une association d'idées, au titre d'un roman français du XIXe siècle: Les mystères de Paris. La grande ville, en l'occurrence Paris, ma ville natale, est liée à mes premières impressions d'enfance et ces impressions étaient si fortes que, depuis, je n'ai jamais cessé d'explorer les «mystères de Paris». Il m'arrivait, vers neuf ou dix ans, de me promener seul, et malgré la crainte de me perdre, d'aller de plus en plus loin, dans des quartiers que je ne connaissais pas, sur la rive droite de la Seine. C'était en plein jour et cela me rassurait. Au début de l'adolescence, je m'efforçais de vaincre ma peur et de m'aventurer la nuit, vers des quartiers encore plus lointains, par le métro. C'est ainsi que l'on fait l'apprentissage de la ville et, en cela, j'ai suivi l'exemple de la plupart des romanciers que j'admirais et pour lesquels, depuis le XIXe siècle, la grande ville - qu'elle se nomme Paris, Londres, Saint-Pétersbourg, Stockholm - a été le décor et l'un des thèmes principaux de leurs livres.

Edgar Poe dans sa nouvelle «L'homme des foules» a été l'un des premiers à évoquer toutes ces vagues humaines qu'il observe derrière les vitres d'un café et qui se succèdent interminablement sur les trottoirs. Il repère un vieil homme à l'aspect étrange et il le suit pendant la nuit dans différents quartiers de Londres pour en savoir plus long sur lui. Mais l'inconnu est «l'homme des foules» et il est vain de le suivre, car il restera toujours un anonyme, et l'on n'apprendra jamais rien sur lui. Il n'a pas d'existence individuelle, il fait tout simplement partie de cette masse de passants qui marchent en rangs serrés ou bien se bousculent et se perdent dans les rues.

Et je pense aussi à un épisode de la jeunesse du poète Thomas De Quincey, qui l'a marqué pour toujours. À Londres, dans la foule d'Oxford Street, il s'était lié avec une jeune fille, l'une de ces rencontres de hasard que l'on fait dans une grande ville. Il avait passé plusieurs jours en sa compagnie et il avait dû quitter Londres pour quelque temps. Ils étaient convenus qu'au bout d'une semaine, elle l'attendrait tous les soirs à la même heure au coin de Tichfield Street. Mais ils ne se sont jamais retrouvés. «Certainement nous avons été bien des fois à la recherche l'un de l'autre, au même moment, à travers l'énorme labyrinthe de Londres ; peut-être n'avons-nous été séparés que par quelques mètres - il n'en faut pas davantage pour aboutir à une séparation éternelle.»

Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années, passent, chaque quartier, chaque rue d'une ville, évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent la même rue est liée pour vous à des souvenirs successifs, si bien que grâce à la topographie d'une ville, c'est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d'un palimpseste. Et aussi la vie des autres, de ces milliers et milliers d'inconnus, croisés dans les rues ou dans les couloirs du métro aux heures de pointe.

C'est ainsi que dans ma jeunesse, pour m'aider à écrire, j'essayais de retrouver de vieux annuaires de Paris, surtout ceux où les noms sont répertoriés par rues avec les numéros des immeubles. J'avais l'impression, page après page, d'avoir sous les yeux une radiographie de la ville, mais d'une ville engloutie, comme l'Atlantide, et de respirer l'odeur du temps. À cause des années qui s'étaient écoulées, les seules traces qu'avaient laissées ces milliers et ces milliers d'inconnus, c'était leurs noms, leurs adresses et leurs numéros de téléphone. Quelquefois, un nom disparaissait, d'une année à l'autre. Il y avait quelque chose de vertigineux à feuilleter ces anciens annuaires en pensant que désormais les numéros de téléphone ne répondraient pas. Plus tard, je devais être frappé par les vers d'un poème d'Ossip Mandelstam:

Je suis revenu dans ma ville familière jusqu'aux sanglots

Jusqu'aux ganglions de l'enfance, jusqu'aux nervures sous

la peau.

Pétersbourg! 

De mes téléphones, tu as les numéros.

Pétersbourg! J'ai les adresses d'autrefois

Où je reconnais les morts à leurs voix.

Oui, il me semble que c'est en consultant ces anciens annuaires de Paris que j'ai eu envie d'écrire mes premiers livres. Il suffisait de souligner au crayon le nom d'un inconnu, son adresse et son numéro de téléphone et d'imaginer quelle avait été sa vie, parmi ces centaines et ces centaines de milliers de noms.

On peut se perdre ou disparaître dans une grande ville. On peut même changer d'identité et vivre une nouvelle vie. On peut se livrer à une très longue enquête pour retrouver les traces de quelqu'un, en n'ayant au départ qu'une ou deux adresses dans un quartier perdu. La brève indication qui figure quelquefois sur les fiches de recherche a toujours trouvé un écho chez moi: Dernier domicile connu. Les thèmes de la disparition, de l'identité, du temps qui passe sont étroitement liés à la topographie des grandes villes. Voilà pourquoi, depuis le XIXe siècle, elles ont été souvent le domaine des romanciers et quelques-uns des plus grands d'entre eux sont associés à une ville: Balzac et Paris, Dickens et Londres, Dostoïevski et Saint-Pétersbourg, Tokyo et Nagaï Kafû, Stockholm et Hjalmar Söderberg.

J'appartiens à une génération qui a subi l'influence de ces romanciers et qui a voulu, à son tour, explorer ce que Baudelaire appelait «les plis sinueux des grandes capitales». Bien sûr, depuis cinquante ans, c'est-à-dire l'époque où les adolescents de mon âge éprouvaient des sensations très fortes en découvrant leur ville, celles-ci ont changé. Quelques-unes, en Amérique et dans ce qu'on appelait le tiers-monde, sont devenues des «mégapoles» aux dimensions inquiétantes. Leurs habitants y sont cloisonnés dans des quartiers souvent à l'abandon, et dans un climat de guerre sociale. Les bidonvilles sont de plus en plus nombreux et de plus en plus tentaculaires. Jusqu'au XXe siècle, les romanciers gardaient une vision en quelque sorte «romantique» de la ville, pas si différente de celle de Dickens ou de Baudelaire. Et c'est pourquoi j'aimerais savoir comment les romanciers de l'avenir évoqueront ces gigantesques concentrations urbaines dans des oeuvres de fiction.

Vous avez eu l'indulgence de faire allusion concernant mes livres à «l'art de la mémoire avec lequel sont évoquées les destinées humaines les plus insaisissables.» Mais ce compliment dépasse ma personne. Cette mémoire particulière qui tente de recueillir quelques bribes du passé et le peu de traces qu'ont laissé sur terre des anonymes et des inconnus est elle aussi liée à ma date de naissance: 1945. D'être né en 1945, après que des villes furent détruites et que des populations entières eurent disparu, m'a sans doute, comme ceux de mon âge, rendu plus sensible aux thèmes de la mémoire et de l'oubli.

Il me semble, malheureusement, que la recherche du temps perdu ne peut plus se faire avec la force et la franchise de Marcel Proust. La société qu'il décrivait était encore stable, une société du XIXe siècle. La mémoire de Proust fait ressurgir le passé dans ses moindres détails, comme un tableau vivant. J'ai l'impression qu'aujourd'hui la mémoire est beaucoup moins sûre d'elle-même et qu'elle doit lutter sans cesse contre l'amnésie et contre l'oubli. À cause de cette couche, de cette masse d'oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables.

Mais c'est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l'oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan.

Patrick Modiano. Prix Nobel Littérature 2014.

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L'attaque au vitriol de François contre le « narcissisme » de la curie

22 Décembre 2014, 21:05pm

Publié par Fr Greg.

L'attaque au vitriol de François contre le « narcissisme » de la curie

Jamais souverain pontife ne s'était permis un discours d'une telle sévérité envers sa propre maison. Le pape François a dressé, lundi 22 décembre, un « catalogue » de quinze maladies qui menacent le haut clergé, et plus particulièrement la curie (le gouvernement de l'Eglise), parmi lesquelles la mondanité, l'hyperactivité, les rivalités, les bavardages, les calomnies et la zizanie.

Son diagnostic est tombé à coup de formules chocs : « l'Alzheimer spirituel », « la fossilisation mentale et spirituelle », « le cœur de pierre », « le terrorisme des bavardages », « la schizophrénie existentielle », « le narcissisme faux », « la planification d'expert-comptable », « les rivalités pour la gloire », les « faces funèbres », « l'orchestre qui émet des fausses notes »…

Il y a toujours la tentation de « se sentir immortel », a-t-il observé, proposant aux prélats d'aller dans les cimetières où « sont tant de personnes qui se considéraient indispensables ». Il leur a aussi conseillé, lui qui ne prend jamais de vacances, d'éviter la « maladie » de la suractivité de ceux « qui s'enfouissent sous les dossiers ». Certains autres « dépendent totalement de leurs passions, caprices et manies, ils se construisent des murs autour d'eux, devenant de plus en plus esclaves d'idoles », a-t-il critiqué. Il a encore dénoncé, sans jamais mentionner aucun fautif en particulier.

Fustigeant particulièrement la calomnie, qui peut équivaloir à un « homicide de sang-froid », il a évoqué notamment le cas passé au Vatican d'« un prêtre qui appelait les journalistes pour raconter et inventer des choses privées sur ses confrères. Pour lui, ce qui comptait, c'était d'être sur la première page des journaux, et de se sentir puissant, le pauvre ! »

Voici le « catalogue » des quinzes maladies: 

Première maladie: «se sentir indispensable». C'est du «narcissisme» lance le Pape. 

Deuxième maladie: «l'activisme». Or, dit François, il y a «un temps pour chaque chose». 

Troisième problème: «l'empierrement spirituel» de ceux qui ont un «cœur dur». Ils ont perdu «les sentiments de Jésus» et «deviennent incapables d'aimer». 

Vient ensuite «l'excessive planification», qui fait du pasteur «un comptable» qui ne laisse plus «piloter la liberté de l'Esprit saint». 

Autre difficulté: «la perte de l'harmonie fonctionnelle: l'orchestre fait alors du bruit» parce qu'il n'est pas en «communion» avec lui-même.

Sixième virus: la «maladie d'Alzheimer spirituelle» qui sévit chez ceux qui ont perdu «la mémoire de leur rencontre avec le Seigneur» et qui se laissent enfermer dans leurs «caprices et manies», devenant des «esclaves de leurs idoles, qu'ils ont sculptées eux-mêmes». 

Septième maladie: «la rivalité et la vaine gloire» guidée par la recherche des «apparences» et des «honneurs» au prix parfois d'un «faux mysticisme».

Autre difficulté: «la schizophrénie existentielle», qui conduit à «une double vie» et une «hypocrisie typique du vide spirituel que des titres académiques ne peuvent cacher». La «conversion est alors urgente» lance François.

Neuvième maladie: «les bavardages, les conciliabules, les cancans». Ce «terrorisme du bavardage» ne s'exprime «jamais en face», mais «toujours dans le dos». 

Dixième pathologie: celle de «la divinisation des chefs», soit un «carriérisme» et une attitude «mesquine». 

Autre dénonciation: la «maladie de l'indifférence vis-à-vis des autres».

Douzième plaie: «la maladie des têtes d'enterrement», notamment vis-à-vis de ceux que l'on considère avec «arrogance» comme «inférieurs», mais c'est une «sévérité théâtrale» qui a perdu tout «sens de l'humour». 

Treizième mal: «la maladie de l'accumulation» de biens matériels.

Quatorzième étape de ce chemin de croix: «la maladie des cercles fermés».

Enfin, dernière maladie, celle «du profit mondain, de l'exhibitionnisme», la «recherche insatiable du pouvoir».

 

« Les prêtres sont comme des avions. Ils font la “une” quand ils tombent. »

Mettant ensuite, lors d'une seconde audience, sur le même plan «ceux qui travaillent sans se faire voir» - les «jardiniers, les balayeurs», ils forment une «mosaïque complémentaire» avec ceux qui occupent de hautes fonctions -, le Pape a exigé que tous placent le Christ au centre de leur vie. Il leur a également demandé «d'aller se confesser» avant Noël «avec une âme docile» pour retrouver «la joie».

François a d'ailleurs commencé ce second réquisitoire, implacable, adressé aux employés par un jeu de mot difficile à rendre en français mais qui résumait l'esprit de ses remontrances: «très chers salariés de la curie (dipendenti della Curia, en italien) - et non pas désobéissants de la Curie (non disobbedienti della Curia), comme quelqu'un vous a récemment décrits!»

Méditant sur la notion de «soin», qui consiste à «prodiguer du soin», mais aussi à accepter la nécessité de «se faire soigner», François, à propos de la curie, a pris l'image d'une mère de famille veillant «sur son enfant malade» et qui «ne regarde jamais la montre, ni ne se plaint jamais de ne pas avoir dormi et qui ne désire qu'une chose, c'est de le voir guéri à tout prix».

« Je ne veux pas finir ces vœux sans vous demander pardon pour les fautes, les miennes et celles des collaborateurs, et aussi pour des scandales, qui font tant de mal. Pardonnez-moi », a conclu hier le pape son intervention auprès des 4 000 employés du Vatican et leurs familles, sans autre précision. Auparavant, devant la Curie, il a aussi demandé « humblement pardon pour les fautes commises “en pensées, en paroles, par actions et par omissions’’ ». Selon son habitude, il a aussi, à chaque fois, fini en demandant à ses auditoires de prier pour lui.

L'attaque au vitriol de François contre le « narcissisme » de la curie

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Ton rire...

22 Décembre 2014, 08:10am

Publié par Fr Greg.

Ton rire...

 

Tu peux m’ôter le pain, m’ôter l’air, si tu veux : ne m’ôte pas ton rire.

 

Ne m’ôte pas la rose, le fer que tu égrènes ni l’eau qui brusquement éclate dans ta joie ni la vague d’argent qui déferle de toi.

 

De ma lutte si dure je rentre les yeux las quelquefois d’avoir vu la terre qui ne change mais, dès le seuil, ton rire monte au ciel, me cherchant et ouvrant pour moi toutes les portes de la vie.

 

A l’heure la plus sombre égrène, mon amour, ton rire, et si tu vois mon sang tacher soudain les pierres de la rue, ris : aussitôt ton rire se fera pour mes mains fraîche lame d’épée.

 

Dans l’automne marin fais que ton rire dresse sa cascade d’écume, et au printemps, amour, que ton rire soit comme la fleur que j’attendais, la fleur guède, la rose de mon pays sonore.

 

Moque-toi de la nuit, du jour et de la lune, moque-toi de ces rues divaguantes de l’île, moque-toi de cet homme amoureux maladroit, mais lorsque j’ouvre, moi, les yeux ou les referme, lorsque mes pas s’en vont, lorsque mes pas s’en viennent, refuse-moi le pain, l’air, l’aube, le printemps, mais ton rire jamais car alors j’en mourrais.

 

Pablo Neruda, Ton rire

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L'étrangeté de mes jours...

21 Décembre 2014, 18:11pm

Publié par Fr Greg.

L'étrangeté de mes jours...

" Vous dire l'étrangeté de mes jours, si commune, si banale.Vous dire la lumière de ces jours d'hiver, si folle, si douce. Cette allure de printemps, soudain. Il semblerait que quelque chose ne puisse jamais finir..."

Christian Bobin. Souveraineté du vide

 

"Mon coeur ne s'éveille que rarement, mais quand il le fait c'est pour bondir aussitôt sur l'éternel comme sur une proie de choix."

Christian Bobin, Ressusciter.

 

"Il y a des fous tellement fous que rien ne pourra jamais leur enlever des yeux la jolie fièvre d'amour. Qu'ils soient bénis. C'est grâce à eux que la terre est ronde et que l'aube à chaque fois se lève, se lève, se lève."

Christian Bobin, Tout le monde est occupé.

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Soyez des fous furieux !

21 Décembre 2014, 08:15am

Publié par Fr Greg.

Soyez des fous furieux !
 
Un homme sain d'esprit c'est un fou qui tient sa folie dans une poche de sang noir - entre le cerveau et le crâne, entre sa famille et son métier. C'est un fou furieux qui ne saura jamais guérir, n'étant jamais malade. Un fou c'est un homme sain d'esprit, qui n'a plus les moyens de sa folie, qui perd les eaux de sa folie, d'un seul coup.
Christian Bobin, Une petite robe de fête.
 
 
Un enfant est d'emblée dans la solitude, dès le premier souffle, dès le premier cri. Il y baigne, comme l'oiseau dans le ciel, comme la peinture dans le silence. Si l'on veut vraiment parler d'une découverte de la solitude, il faudrait imaginer une découverte qui serait très douce. Un long et calme regard sur toutes choses, sur ce qui, dans les choses, vous ignore à jamais.
 
 
Si nous contemplons le monde, si nous nous en laissons imprégner, irradier -comme le fait l'enfant- alors, nous n'aurons que très peu de savoir sur nous-même. A l'inverse, si nous privilégions notre propre apparence, si nous nous prenons nous-même comme objet de contemplation ou de souci, nous nous condamnons à ne presque rien voir du monde et à en aimer très peu. Dans ce sens, l'amour et l'insouciance ne font qu'un.
 
Comment pourrons-nous jamais prendre soin de l'autre si nous ne somme pas, en même temps, complètement insouciant de nous?
Ceux qui ne se veulent rien -ni responsables, ni irresponsables- qui ne veulent qu'aimer encore et encore, ceux-là ont l'air chantant et léger.
De ceux-ci ou de ceux-là, qui veille le mieux sur le monde, sur la vie, qui est le plus responsable?
 
Si l'on veut voir le paradis sur terre, il suffit de contempler le visage de l'autre quand un sourire étend ses traits, quand ce visage est baigné -comme dit Verlaine- par le "bonheur d'une paix sans victoire", quand enfin se suspend cette lutte de chacun contre tous, cette volonté de s'agrandir aux dépens de l'autre ou cette tristesse de diminuer à son profit. Quand nous ne sommes plus dans l'enfermement ni la conquête, quand nous jouissons -toujours selon Verlaine- de la lumière d'être simple sans plus attendre.

Christian Bobin, La merveille et l'obscur.

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LE CRÉPUSCULE DE LA LIBERTÉ (Сумерки свободы)

20 Décembre 2014, 08:11am

Publié par Fr Greg.

LE CRÉPUSCULE DE LA LIBERTÉ (Сумерки свободы)

Glorifions, frères, le crépuscule de la liberté,

La grande année crépusculaire.

La forêt lourde des rets

Plonge dans les eaux bouillantes de la nuit

C’est dans des années sourdes

Que tu te lèves, peuple-juge !

 

Glorifions le fardeau fatal de la puissance

Porté par le chef de tribu en pleurs.

Glorifions le fardeau ténébreux de la puissance,

Son joug indicible.

Celui, en qui bat un cœur, doit sentir, ô Temps,

Comme ton navire plonge.

 

Nous avons lié les hirondelles

En des légions guerrières.

Et le soleil n’est plus. Tout l’élément

Gazouille, bouge, vit.

À travers les rets serrés du crépuscule

Plus de soleil, et la terre vogue.

 

Tentons-le pourtant : un tour énorme,

Grinçant et gauche de gouvernail.

La terre vogue. Courage, humains !

Rayant l’océan comme avec une charrue,

Nous nous souviendrons même dans la froidure du Léthé

Que la terre nous coûta dix — ciels.

 

Ossip Mandelstam

(Мандельштам Осип Эмильевич)

1891 – 1938

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Pour aller là où tu ne sais pas il faut passer par où tu ne sais pas.

19 Décembre 2014, 07:54am

Publié par Fr Greg.

Pour aller là où tu ne sais pas il faut passer par où tu ne sais pas.

Combien il est nécessaire de passer par une « nuit obscure ». 

 

Une âme, pour parvenir à l'état d'union dans l'amour, doit d'abord passer ordinairement par deux principales sortes de nuits…

Nous appelons ici nuit, la privation du goût en l'appétit de toutes choses... L'âme cesse de se repaître du goût de tous les objets, et ainsi elle demeure en l'obscurité et réduite à néant selon l'appétit... Nous pouvons dire qu'elle est comme en l'obscurité d'une nuit, qui n'est en elle qu'un vide de toutes choses. 

Nous appelons cette nudité : nuit pour l'âme, vu que nous ne traitons pas ici de la privation des choses - car cela ne dépouille pas l'âme si elle en a l'appétit - mais de la nudité du goût et de l'appétit qu'on y prend : c'est ce qui laisse l'âme libre et vide, quoiqu'elle les possède. 

Toutes les choses de la terre et du ciel comparées avec Dieu ne sont rien, comme dit Jérémie : "J'ai regardé la terre et elle était vide et n'était rien, comme aussi les cieux et ils n'avaient point de lumière." 

Saint Jean de la Croix  (1542-1591)

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De l'art...

18 Décembre 2014, 08:32am

Publié par Fr Greg.

De l'art...

L’art est une blessure qui devient lumière.

Georges Braque.

 

L’oeuvre d’art a une mission mystique qui est de racheter le réel.

E. Jaloux.

 

La vérité que cherche l’œuvre d’art, c’est la vérité universelle de ce qui est singulier.

Michel Deguy

 

Ce qui fait les hommes de génie, ou plutôt ce qu’ils font, ce ne sont point les idées neuves, c’est cette idée, qui les possède, que ce qui a été dit ne l’a pas encore été assez.

Delacroix

 

En toute œuvre d’art, la pensée sort de l’œuvre, et jamais une œuvre ne sort d’une pensée.

Alain

 

Le beau est supérieur au sublime parce qu’il est permanent et ne rassasie pas ; tandis que le sublime est relatif, passager et violent.

Henri Frédéric Amiel

 

Ce qui entend le plus de bêtise dans le monde est peut-être un tableau de musée.

Edmond et Jules de Goncourt

 

De l'art...

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Il était dans sa parole comme la neige en plein été...

17 Décembre 2014, 08:16am

Publié par Fr Greg.

Il était dans sa parole comme la neige en plein été...

J'ai vu un jour ce qu'on ne voit jamais. J'ai vu quelqu'un mourir d'amour. C'était dans un café, un automne à Paris. La jeune femme qui me parlait venait d'être abandonnée par un homme au cœur d'or. Ils avaient partagé le pain de dix années entières. Il l'a quittée comme on cesse de lire un livre, gagné en une seconde par un sommeil analphabète. Un geste avait suffi que rien n'annonçait et cette jeune femme s'était découverte aussi vaine qu'un livre jeté sur le parquet d'une chambre. Depuis elle allait comme un fantôme dans les rues surpeuplées de visages inutiles. Le couteau de la séparation s'était enfoncé dans son cœur et le manche en bougeait à chaque respiration. Elle ne maudissait ni ne geignait. Elle cherchait à comprendre ce que même les anges, affolés autour d'elle comme des abeilles ayant perdu le chemin de la ruche, ne pouvaient comprendre. Elle ne savait plus que parler de son ami, aucun mot n'étant trop beau pour dire sa grandeur et son intelligence. Il était dans sa parole comme la neige en plein été, quand il semble qu'une telle magie blanche ne reviendra plus. Le monde où nous vivons est enchanté par l'amour et sans cet enchantement nous n'y séjournerions pas une seconde. Nous sommes jetés dès notre naissance dans un réduit où nous ne pourrions que dépérir, s'il n'y avait la lucarne du cœur donnant sur le ciel. Il n'y a que le cœur de réel dans cette vie, alors pourquoi nous entêtons-nous à rêver d'autre chose? Les vagues sentimentalités par lesquelles les gens se réchauffent les uns aux autres sont comme les brindilles qui servent à allumer un feu: cela brûle et meurt aussitôt. La flambée qui donnait aux visages de cette femme et de son ami le rouge et or d'une peinture de Georges de La Tour se nourrissait d'un aliment bien plus beau. Dieu se promenait émerveillé dans leurs paroles comme un paysan dans son champ. Si Dieu n'est pas dans nos histoires d'amour, alors nos histoires ternissent, s'effritent et s'effondrent. Il n'est pas essentiel que Dieu soit nommé. Il n'est même pas indispensable que son nom soit connu de ceux qui s'aiment: il suffit qu'ils se soient rencontrés dans le ciel, sur cette terre. Cette femme avait connu cette grâce, et cette grâce lui était retirée. Dans un café où je l'écoutais ce jour-là, elle parlait du ciel et de son ami, de leur fuite commune, et sa parole était comme deux mains plaquées contre une plaie par où la lumière giclait à flots. La salle où nous étions assis était atroce de même que la ville alentour, énervée et bruyante -comme si on avait mis une musique criarde dans une chambre d'agonie. Si nous ne respirons plus dans le ciel, alors nous suffoquons dans le néant: c'est aussi simple et net.

Christian Bobin, Ressusciter.

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Les fleurs sont des cris de toutes les couleurs...

16 Décembre 2014, 08:49am

Publié par Fr Greg.

Les fleurs sont des cris de toutes les couleurs...

« Je voudrais parfois entrer dans une maison au hasard, m'asseoir dans la cuisine et demander aux habitants de quoi ils ont peur, ce qu'ils espèrent et s'ils comprennent quelque chose à notre présence commune sur terre. On m'a assez dressé pour que je retienne cet élan qui pourtant me semble le plus naturel du monde. »

Christian Bobin, Ressusciter.

 

" Il est très difficile de soutenir le regard fixe d'un tout-petit - c'est comme si 'Dieu' était en face de vous et vous dévisageait sans pudeur, en prenant tout son temps, un peu étonné de vous voir là. "

Christian Bobin, Tout le monde est occupé.

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A l'amour...

15 Décembre 2014, 08:24am

Publié par Fr Greg.

A l'amour...

Reprends de ce bouquet les trompeuses couleurs,

Ces lettres qui font mon supplice,

Ce portrait qui fut ton complice ;

Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs.

 

Je te rends ce trésor funeste,

Ce froid témoin de mon affreux ennui.

Ton souvenir brûlant, que je déteste,

Sera bientôt froid comme lui.

 

Oh ! Reprends tout. Si ma main tremble encore,

C'est que j'ai cru te voir sous ces traits que j'abhorre.

Oui, j'ai cru rencontrer le regard d'un trompeur ;

Ce fantôme a troublé mon courage timide.

 

Ciel ! On peut donc mourir à l'aspect d'un perfide,

Si son ombre fait tant de peur !

Comme ces feux errants dont le reflet égare,

La flamme de ses yeux a passé devant moi ;

 

Je rougis d'oublier qu'enfin tout nous sépare ;

Mais je n'en rougis que pour toi.

Que mes froids sentiments s'expriment avec peine !

Amour... que je te hais de m'apprendre la haine !

 

Eloigne-toi, reprends ces trompeuses couleurs,

Ces lettres, qui font mon supplice,

Ce portrait, qui fut ton complice ;

Il te ressemble, il rit, tout baigné de mes pleurs !

 

Cache au moins ma colère au cruel qui t'envoie,

Dis que j'ai tout brisé, sans larmes, sans efforts ;

En lui peignant mes douloureux transports,

Tu lui donnerais trop de joie.

 

Reprends aussi, reprends les écrits dangereux,

Où, cachant sous des fleurs son premier artifice,

Il voulut essayer sa cruauté novice

Sur un coeur simple et malheureux.

 

Quand tu voudras encore égarer l'innocence,

Quand tu voudras voir brûler et languir,

Quand tu voudras faire aimer et mourir,

N'emprunte pas d'autre éloquence.

 

L'art de séduire est là, comme il est dans son coeur !

Va ! Tu n'as plus besoin d'étude.

Sois léger par penchant, ingrat par habitude,

Donne la fièvre, amour, et garde ta froideur.

 

Ne change rien aux aveux pleins de charmes

Dont la magie entraîne au désespoir :

Tu peux de chaque mot calculer le pouvoir,

Et choisir ceux encore imprégnés de mes larmes...

 

Il n'ose me répondre, il s'envole... il est loin.

Puisse-t-il d'un ingrat éterniser l'absence !

Il faudrait par fierté sourire en sa présence :

J'aime mieux souffrir sans témoin.

 

Il ne reviendra plus, il sait que je l'abhorre ;

Je l'ai dit à l'amour, qui déjà s'est enfui.

S'il osait revenir, je le dirais encore :

Mais on approche, on parle... hélas ! Ce n'est pas lui !

 

Marceline DESBORDES-VALMORE 

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Ma mère est folle...

14 Décembre 2014, 08:15am

Publié par Fr Greg.

Ma mère est folle...

 

"Ma mère est folle je crois. Je souhaite à tous les enfants du monde d’avoir des mères folles, ce sont les meilleures mères, les mieux accordées aux cœurs fauves des enfants. Sa folie lui vient d’Italie, son premiers pays (…)

Ma mère entre dans les boutiques comme elle entre partout, précédée par son rire (…) Ce rire m’est bienfaisant, me rassure, profondément. Sous l’ombrelle de ce rire, je peux courir longtemps en plein soleil. Les silences de mon père sont des répudiations. Les rires de ma mère sont des permis de séjour…

Un seul père, une seule mère, c’est bien trop juste. Pour accompagner l’enfant dans sa navigation il en faudrait au minimum dix, vingt… L’enfance est comme un cœur dont les battements trop rapides effraient. Tout est fait pour que ce cœur lâche. Le miracle est qu’il survive à tout. Le miracle est qu’une personne, jamais ne puisse dire : voilà, nous y sommes enfin, à tel âge, tel moment, il n’y a plus d’enfant, plus de Mozart, plus de Rimbaud, plus qu’un adulte …

Les nourrissons grandissent en dormant. Ils font un travail proprement exténuant : ils tètent une goutte de réel »                                          

Christian Bobin, la folle allure.

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Qu'est-ce qu'une personne? C'est chacun de nous dans le secret de sa vie engloutie

13 Décembre 2014, 18:07pm

Publié par Fr Greg.

Qu'est-ce qu'une personne? C'est chacun de nous dans le secret de sa vie engloutie

Comment sortir de soi? Parfois cette chose arrive, qui fait que nous ne sommes plus enfermés : un amour sans mesure. Un silence sans contraire. La contemplation d'un visage infini, fait de ciel et de terre. (...)

 

Quand on regarde hâtivement une chose belle - et toutes les choses vivantes sont belles parce qu'elles portent en elles le secret de leur prochaine disparition - on a envie de la prendre pour soi. 

Quand on la contemple avec la lenteur qu'elle mérite, qu'elle appelle et qui la protège un instant de sa fin, alors elle s'illumine et on n'a plus envie de la posséder : la gratitude est le seul sentiment qui réponde à cette clarté qui entre en nous.

Rencontrer quelqu'un, le rencontrer vraiment - et non simplement bavarder comme si personne ne devait mourir un jour -, est une chose infiniment rare. La substance inaltérable de l'amour est l'intelligence partagée de la vie...

Christian Bobin

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Notre âge est las ... il est blasé sur l’inattendu..

13 Décembre 2014, 08:25am

Publié par Fr Greg.

Notre âge est las ...  il est blasé sur l’inattendu..

Messieurs,

En m’accordant vos suffrages, vous contraignez un amant de la grand’route à s’arrêter ; votre Compagnie, créée pour fixer le langage, fixera cette fois l’écrivain. En même temps qu’un honneur dont je mesure l’étendue, c’est un extrême bonheur que de remonter tant de siècles. Cette alternance de couronnements et de funérailles auxquelles succèdent de nouveaux sacres académiques, prend la majesté d’une loi biologique. J’y satisfais un besoin de continuité qui hanta toujours une vie pleine d’accidents. Cette célèbre Coupole est un abri contre le changement : au terme d’une existence où rien ne cessa de bouger, je vais goûter les bienfaits de la stabilité. Que j’en ai vus de cœurs intermittents, de géographies élastiques, de situations fluides, de fortunes fondantes, de mœurs chancelantes, de monnaies à éclipses, de vérités contradictoires, toutes définitives ! Notre âge est las des farces et attrapes du Destin ; il est blasé sur l’inattendu. Je m’habitue mal à des rapports humains de plus en plus inharmoniques et contentieux, à travers des dialogues qui ne sont plus que deux monologues, où la logique et l’irrationnel, où Descartes et Lautréamont, nous sollicitent en même temps ; on nous fait cadeau de la vitesse, laquelle engendre le sur-place ; les voitures deviennent des maisons, et les maisons, des caravanes ; le bout du monde n’existe pas plus que le bout de nos embarras ; le lendemain n’est jamais celui qu’on attendait. Les étudiants deviennent examinateurs et, au théâtre, voilà les spectateurs qui montent sur la scène et coupent la parole aux acteurs. Aujourd’hui, parmi les écrivains, qui accepterait de « s’assembler sous une autorité unique », comme Richelieu le demandait à Boisrobert ? À la Sorbonne, ne criait-on pas hier encore : « Richelieu, no, Guevara, si ! » (L’ombre du Cardinal serait surprise d’entendre encore parler espagnol en France, plus de trois siècles après la prise de Corbie).

     La jeunesse exige des comptes d’hoirie, avant l’héritage. Ces adolescents, je voudrais les chérir, mais je me sens infirme devant eux ; je ne sais où placer une affection qu’ils récusent ; c’est déjà difficile d’aimer qui vous aime, mais comment tendre les bras à qui ne veut pas être aimé ? Le seul bien qu’ils attendent de moi, c’est que je m’en aille ; qu’ils me laissent seulement m’éloigner d’eux en prenant ma part de leur peine. Que dire à des orphelins qui sont, en même temps, des parricides ? Ils nous demandent quel sera l’avenir de la jeunesse ; comment leur répondre que l’avenir de la jeunesse, c’est la vieillesse ?

     L’état de vif est un état précaire ; est-ce pour cela que les morts me paraissent souvent si neufs ? Ils m’affirment leur présence, avec leur autorité muette. Aussi voudrais-je, par une invocation liminaire, me les rendre aujourd’hui propices en vous demandant, Messieurs, de m’accompagner jusqu’à leur cendre ; ils forment « ce grand ensemble de l’histoire du monde qui (disait Gœthe) nous délivre des absurdités du moment ».

     Cet itinéraire infernal nous amènera d’abord à la rencontre d’une époque bien plus hasardeuse que la nôtre, celle qui présida à la naissance de votre Compagnie. Louis XIII ; c’était le moment où la France asséchait ses marécages, endiguait ses rivières débordantes avec l’aide de ses amis hollandais (car elle n’avait pas encore commis la faute de se les mettre à dos). Ce besoin de terre ferme, cette digue, voilà l’Académie française ; elle aussi lutta contre l’inondation des barbarismes et de ces néologismes qui empâtent de leur pédanterie la langue du XVIe. C’est par une remarquable dessication du français que s’annoncèrent les premiers bienfaits de la nouvelle institution, par une concentration extraordinaire du style, soit tout le contraire de cet éclatement de l’homme que prônent nos actuels contestataires, éclatement des formes, des couleurs et des mots.

     Quelle joie de me trouver aujourd’hui, ici même, dans cet autre opéra fabuleux que nous à légué Mazarin. Apothéose de la grande époque Louis XIII ! Avant 1900, dans ma jeunesse, il n’y en avait que pour Louis XIII. Les romantiques, avec Marion de Lorme et Cinq Mars, avaient créé l’image d’un Louis XIII à peu près imbécile. Tout à coup vint la réhabilitation : le Richelieu d’Hanotaux, le Louis Xlll de Battifol, les Grandes Frondeuses de Victor Cousin. Avec les Trois Mousquetaires, Mademoiselle de Maupin ou le Capitaine Fracasse notre imagination juvénile nous jetait dans une cohue de cardinaux à poignard et de duchesses travesties en cavaliers bottés ; le Louis XIII, revanche de ceux que le Louis XIV étouffe de ses splendeurs, qui préfèrent les plats d’étain à la vaisselle d’argent, et le cul-de-jatte à sa belle épouse. J’ai été élevé dans la passion du Louis XIII, de son panache espagnol couvrant les guenilles de Callot. Je revois encore les affiches de Lautrec, sur les palissades de mon chemin écolier, celles du cabaret du Chat noir, où Rodolphe Salis et Bruant portaient la cape de Milady ; je revois la mouche, à la lèvre dédaigneuse de Robert de Montesquiou, quant aux feutres à larges bords, style « Ronde de nuit » ils devaient se perpétuer jusqu’à Léon Blum et jusqu’à Paul Souday, ce Franz Hals du journal Le Temps (journal du soir qui, pour Marcel Proust, était le journal du matin). C’était l’heure de Cyrano. Cyrano, roi de mon enfance ! « Quoi ! » disait mon père surprenant son fils, ivre d’évasion et d’aventures, en train de se plonger dans l’Histoire comique des États de la lune et du soleil, ou dans quelque autre de ces voyages en Utopie chers à l’époque, « quoi, tu verrais descendre du ciel, au bout de quelque corde perdue dans les nuages, un fauteuil prêt à t’emporter vers la lune, et tu ne balancerais pas à t’y asseoir ? ». Moi, tremblant de peur et de gloire, n’imaginant pas qu’un bien plus beau fauteuil me serait un jour offert, je répondais : oui, sans hésiter.

 

     À Colbert, couleuvre encore lovée dans l’ombre, nous préférions l’écureuil Fouquet, son rival malheureux ; les infortunes de Fouquet nous firent aimer Pellisson, son admirable défenseur, Pellisson, ce grand historien de votre Compagnie, qui nous a fait revivre cette curieuse époque que les premiers « académistes »– ceux de 1629 à 1635 – nommaient « l’âge d’or » ; l’Académie naissante, pas encore protégée, et qui finalement, consentit à l’être (je cite Petit de Julleville) « non sans quelque chagrin de voir finir ainsi son heureuse obscurité », était uniquement une société d’écrivains, où chacun s’ingéniait à tracer des allées dans le maquis des mots, à en fixer l’ordre, à inventer la phrase courte, le style coupé, à se libérer linguistiquement de Rome et de la Grèce, ces mères abusives du français de la Renaissance. « Il faut plus d’esprit pour se passer d’un mot que pour l’introduire » a dit Paul Valéry ; Giraudoux ajoutait : « J’aime le français quand il est pauvre. »

     Lorsque Je parcours des yeux la liste de mes prédécesseurs à ce onzième fauteuil, j’y trouve dix-sept noms ; les uns sont encore connus ; beaucoup, oubliés. Je les accepte dans leur diversité ; je me sens partie d’une composition dessinée par cet artiste qui travaille à l’envers de la trame : le Temps.

     Le premier à s’asseoir ici fut Philippe Habert, poète de trente-deux ans : il apportait à la toute nouvelle assemblée un poème au titre touchant : le Temple de la Mort. Habert se définit lui-même, avec mélancolie :

     Une âme à qui les cieux ont déclaré la guerre.

     Il célébrait sa défunte maîtresse dans ce vers ravissant :

     Amour de qui les feux m’ont été si cuisants

     avant d’aller, peu après, au siège d’Emery, en Hainaut, se faire écraser par un pan de muraille.

     Le second titulaire, le plus remarquable de cette ordonnance, répondait au nom magnifique d’Esprit. On voyait Jacques Esprit en ce petit salon de Port-Royal où la marquise de Sablé faisait retraite. La Rochefoucauld l’estimait ; ensemble, ils rabotaient et polissaient des sentences ; dans une lettre à Jacques Esprit, le duc va jusqu’à lui parler de « leurs » maximes. Les réflexions d’Esprit sur la Fausseté des valeurs humaines datent de 1642 ; bien qu’elles n’aient été imprimées qu’une vingtaine d’années plus tard, elles préfigurent peut-être celles du duc ; pour l’un et pour l’autre, l’intérêt mène le monde ; la vertu n’est qu’une horloge où chaque rouage s’engrène sur l’égoïsme. Peut-être Esprit a-t-il fourni le fond des Maximes ; mais qu’est le fond, sans la forme, et qu’est la forme sans la brièveté ? La Rochefoucauld, sublime avare du style, a lésiné sur chacun de ses mots, comme s’ils lui coûtaient une fortune ; ses sentences étaient, pour ces centres d’opposition à Mazarin que furent les ruelles, ce que les graffiti d’aujourd’hui sont pour les rues. L’art de La Rochefoucauld marque en outre la supériorité de l’homme d’un seul livre ; il faut du talent pour faire des livres, mais pour n’en faire qu’un, il faut du génie.

     (…)

     Les morts ont des admirateurs, mais rarement des amis ; (…)

     Messieurs, notre promenade aux Champs-Élysées se termine. Je crois n’avoir laissé inhonorée la cendre d’aucun de mes héros. Après avoir parcouru cet illustre charnier, je sens ces morts grandir, familiers, comme des personnages de roman, comme des saints du calendrier. Me voici presque leur compagnon, et je ne le regrette pas ; rappelons-nous ce mot de Joubert : « Le soir de la vie apporte avec soi sa lampe. »

 

Paul Morand, extraits du discours de réception à l'académie française. 20 mars 1969.

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Chronique radio de Christian Bobin

12 Décembre 2014, 08:03am

Publié par Fr Greg.

Chronique radio de Christian Bobin

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Fabrice Luchini, vrai et simple.

11 Décembre 2014, 08:37am

Publié par Fr Greg.

Chaque mois, Philippe Bilger soumet une personnalité à la question dans un entretien vidéo.  Fabrice Luchini, qui sera à l'affiche du spectacle Poesies ? au théâtre de la Villette à partir du 5 janvier.

Chaque mois, Philippe Bilger soumet une personnalité à la question dans un entretien vidéo. Fabrice Luchini, qui sera à l'affiche du spectacle Poesies ? au théâtre de la Villette à partir du 5 janvier.

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« Jésus n’était pas chrétien »

10 Décembre 2014, 08:34am

Publié par Fr Greg.

« Jésus n’était pas chrétien »

Dieu dans la petitesse et la fragilité d’un nouveau-né, Noël doit être votre fête? 

Christian Bobin: Le sujet de Noël est compliqué. Nos sociétés ont recouvert cette naissance pauvre de plein d’or, de richesses, de paquets cadeaux, de bruit, de tensions, de commerce. Pour moi la vraie fête chrétienne est Pâques. C’est peut-être la seule fête chrétienne. La légende «dorée» de Noël est très belle, nous en avons besoin. A chaque naissance, les dés sont jetés à nouveau. Comme si, dans chaque berceau, partout au monde aujourd’hui encore, on peut voir Dieu relancer les dés de la création. Et tout rejouer, tout parier à nouveau. Naître, c’est le mouvement même de la vie, sans cesse. Il est même possible que la mort, dont je ne sais rien, soit une figure paradoxale de la naissance. Si je peux écarter les sapins, les lumières et l’émerveillement de plus en plus est fabriqué, ce que je verrais dans Noël, c’est ce point de naissance, qui est extraordinaire, une vitalité indestructible. C’est beau aussi de saluer la venue au monde de celui qui va empêcher le monde d’être pour nous mortel, d’être pour nous une montagne de mélancolie, une montagne triste infranchissable. Il est beau qu’il y ait eu un jour, parce que cela a existé et ce n’est pas une légende, qu’il y ait eu un jour, une fois, un homme qui a commencé par être privé de tout, comme les nouveau-nés, et que cet homme par sa tenue, par sa parole, nous ait parlé si magnifiquement de la vie, de notre vie à nous. Et nous ait parlé si magnifiquement de nous-mêmes. Et nous ait ennoblis. Le paradoxe de Noël, de cette naissance, est que Jésus est un pauvre, un moins que rien qui, en une trentaine d’années, va nous faire découvrir notre noblesse.

 

Vous êtes présenté comme un auteur chrétien. Qu’est-ce au juste, être chrétien? 

Je ne sais absolument pas. Le mouvement de l’écriture est un mouvement de résistance à toute définition. J’écris pour me détacher de tout ce qui est mort, endormi, convenu. Les définitions ou les dogmes ont quelque chose d’arrêté qui ne me plaît pas. D’autre part, je vous répondrai par la parole d’un poète que j’estime plus que tous, Jean Grosjean. Dans un entretien, il a cette formule qui lui échappe: «Jésus n’était pas chrétien.» Ce qui s’est déposé un peu paresseusement sous le nom de «chrétien», dans l’histoire au fil des siècles, correspond assez peu au tracé d’insurrection paisible qu’était cet homme qui était le Christ. Si homme, si pleinement homme, qu’il en est devenu divin. Parce que c’est peut-être le plus difficile, d’être humain, au fond. Cela n’arrive presque jamais. Et là c’est arrivé. Qu’un homme arrive à être entièrement et parfaitement humain. Alors si vous appelez cet homme-là un chrétien, on pourrait dire qu’il est le seul. C’est peut-être vers cette présence-là, vers cette vibration, qu’il faudrait travailler à se rapprocher.

 

Si Dieu est dans les petites choses, n’est-il pas aussi dans les grandes, s’il est avec les pauvres, n’est-il pas aussi avec les riches? 

Ce qui serait insupportable serait d’être manichéen. Ce que j’appelle les petites choses ne sont pas petites. Elles sont juste un abri pour les grandes. Personne ne connaît l’adresse de Dieu. Dans les trois tentations que le diable fait au Christ, il y a celle de pouvoir tout changer en nourriture. Le Christ n’idolâtre pas les pauvres. A tout moment, il déroge. Il échappe à ce qu’on imaginait de lui, à ce qu’on aurait voulu qu’il soit. Il parle évidemment de ceux qui n’ont plus rien, de ceux que la vie broie, détruit. Mais personne n’est désigné comme, à l’avance, perdu. Je ne suis pas un moraliste. J’ai 63 ans, j’ai eu le temps de voir toutes sortes de choses, et toutes sortes de gens. Et j’ai vu que parfois, des gens d’un milieu très riche ou dans les choses dites grandes, il y a des grâces incroyables. La vérité est très mobile. Elle est très fuyante. Elle est réfractaire à toutes nos prévisions. On peut trouver un visage christique exactement partout. Ce n’est pas une question de milieu, ni d’étiquette. En vérité, c’est beaucoup plus simple que cela.

 

Vous présentez une chronique radiophonique sur la RTS depuis six ans. Etes-vous attiré par la Suisse? 

J’aime votre pays, de ce que j’en sens. Mais je suis un assez pauvre voyageur. Je suis né au Creusot, une petite ville dure, ouvrière, de Bourgogne. En ce moment, je vis à 15 km du Creusot. J’ai mis plusieurs dizaines d’années à faire 15 km. Il me faudra encore un peu de temps pour arriver chez vous. Un des écrivains qui m’a le plus touché, à mes débuts, était Ramuz. Puisque nous parlons du Christ et de Noël, son petit livre qui s’appelle «Terre de ciel» est un livre miraculeux. Il s’agit de la résurrection d’un village entier. Les gens ont disparu, puis ils reviennent et, regagnant leur village, ils retournent aux coutumes anciennes. On s’aperçoit alors que la vie éternelle n’est jamais que la vie ordinaire. Mais juste nettoyée de nos tracas, de nos angoisses. Juste cette vie-là, juste cette vie quotidienne, c’était et c’est la vie éternelle. 

 

http://www.bonnenouvelle.ch/ // V.Vt

 

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«Si on écrit, c’est pour foudroyer, sinon, ce n’est pas la peine»

9 Décembre 2014, 08:31am

Publié par Fr Greg.

«Si on écrit, c’est pour foudroyer, sinon, ce n’est pas la peine»

Vous écrivez que vos livres «s’émerveillent d’un rien de lumière sur une montagne d’ombre». C’est cela la grande vie? 

Christian Bobin: Je prends un reproche qui m’est souvent fait, ou une image dans laquelle je me sens cloisonné parfois. Je serais un écrivain des toutes petites choses, des riens, des presque riens. Alors, d’accord. Admettons. Mais quand je parle d’une chose ou d’une présence qui m’éblouit, cette chose ou cette présence se détache toujours sur un fond très dur, très noir. Exactement comme en peinture. Un fruit ou un oiseau n’a jamais autant d’éclat que lorsqu’il s’arrache à un fond nocturne. Les deux choses sont importantes et il faut les tenir ensemble. Le brin de lumière certes, mais il ne m’apparaîtrait pas s’il ne se détachait pas, d’une manière douce et violente, d’un fond terrible. J’ai toujours vu les deux côtés de la vie. C’est une banalité que je dis, car au fond nous l’éprouvons tous. L’enchantement de cette vie et la terreur qu’elle est. Ces deux choses marchent ensemble et sont inséparables. C’est aussi parce que la vie est impitoyable qu’elle est, par moments, d’une douceur divine. Les deux sont liés. Si vous les séparez, vous tombez d’un côté dans le désespoir, et de l’autre côté dans un optimisme naïf et dangereux.

 

Il y a beaucoup d’oiseaux dans vos écrits, qui ne font parfois que passer. Vous dites même qu’ils «sont les derniers chrétiens»? 

Nous pouvons être parfois, quand nous sommes au mieux, le reflet des choses invisibles. Exactement comme un étang va refléter le ciel passant sur ses eaux. Je vis dans une forêt. Dans cette forêt il y des chats sauvages, des biches, des renards, quelques sangliers, et puis il y a pas mal d’oiseaux. J’en vois certains, d’autres me restent inconnus, à part leur chant. Les oiseaux sont des êtres qui me réjouissent profondément. Ce sont des «gens» que j’admire. Leur chant résonne pour moi comme la confiance même. Or il est lancé par des vies qui sont menacées de tous les côtés. Aucun oiseau n’est assuré de trouver sa nourriture chaque jour et ils passent un temps considérable à la chercher. Le plus beau – et vous pouvez le voir même en ville auprès des simples moineaux – est de voir ces oiseaux apparemment perdre du temps, chose que nous ne savons plus faire, et regarder à gauche et à droite, sans but précis, sans crainte. C’est tout à fait pour moi le geste d’écrire. Ce sont des maîtres d’écriture, les oiseaux. Ils sont épris du ciel, ils en viennent, ils le traversent mille fois par jour, et ils ont cette grâce de s’étonner, de regarder des choses qui nous paraîtraient infimes, des choses que nous n’apercevons pas. J’adore ce peuple des oiseaux. Marceline Desbordes-Valmore, un poète que j’estime, parle du «peuple d’en haut» à propos des oiseaux. C’est très juste. Ce peuple-là, si on lui fait confiance, si on le laisse aller et venir à ses affaires sans l’inquiéter, nous amène beaucoup. Quand je dis que ce sont les derniers chrétiens, cela doit être lu avec un sourire. J’entends par-là que cette confiance jetée comme ça au fond de l’univers, à partir d’une toute petite branche, à partir d’un buisson épineux, à partir d’une réalité très dure, cette mélodie de confiance qui est lancée, cet appel aussi qui est lancé, c’est le même appel que nous pouvons trouver dans les psaumes ou dans les cantates de Jean-Sébastien Bach.

 

Vous décrivez une femme qui serre chaleureusement les mains à trois mendiants sur les Champs-Elysées. Pour faire le contraste entre la fausse richesse et la vraie? 

Je ne vais pas parler de vraie richesse ou de fausse richesse. On tomberait alors dans un discours qui ne dérange personne. Le domaine des idées et des opinions, je n’y entre pas, ce sont des terres mortes. Les discours religieux ou spirituels ont tendance à mourir avant d’atteindre leur lecteur ou leur auditeur. Je ne parle pas ici de l’évangile, parce que l’évangile est impeccable, évidemment, il est parfait. Vous l’ouvrez et c’est comme si vous receviez des flèches en feu en plein cœur. Ça va tout droit. Il n’y a pas un mot de trop. Et malgré les apparences, cela ne vous fait jamais la morale. Je crois beaucoup à la force insurrectionnelle de la poésie. La poésie est une manière de dire les choses qui leur laisse leur force pure. Qui leur laisse toutes les chances de nous atteindre. Si on écrit, c’est pour foudroyer, sinon, ce n’est pas la peine, parce que vous avez tout laissé inchangé. Ce que j’aime dans la poésie, c’est la brutalité de cette grâce, de la beauté. C’est la force, le soulèvement du langage.

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