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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Certaines violences dévoilent nos résistances à s'en remettre aux autres

19 Août 2015, 04:27am

Publié par Grégoire.

Certaines violences dévoilent nos résistances à s'en remettre aux autres

 

«Il faut que tu écrives ce que tu viens de vivre, tu viens de connaître une expérience unique dans une vie, fondatrice, écris, cela va te faire du bien, tu verras », m'a dit mon père quand je suis revenue du Népal.

Moi je n'avais pas envie d'écrire, j'avais envie de dormir. Dormir de soulagement, d'être sortie indemne de ce chaos. Sonnée de ne pas comprendre ce qui m'était arrivé et trop épuisée pour ressentir une réelle compassion pour les victimes du séisme.

Le soulagement a immédiatement laissé place aux questions. Comme le disait mon père, je pensais aussi avoir connu une expérience initiatique, mais je n'arrivais pas à déceler précisément pourquoi, et encore moins à savoir si je me trouvais dans un état d'esprit positif ou négatif, après ce choc.

Mal à l'aise. C'est sans doute le terme qui décrirait le mieux mon sentiment d'alors. Presque illégitime aussi, devant l'avalanche de SMS d'affection reçue, de témoignages d'amitié et d'inquiétude. Semblable dans mon ressenti à l'usurpateur arrachant sa victoire sans aucun panache.

Et plus les jours passaient, plus ces scrupules grandissaient. Me sentant presque extérieure à moi-même, je racontais la même histoire en boucle, soignant les détails de la catastrophe, rajoutant une dose d'héroïsme là où il n'y en avait en réalité aucun.

Se perdre dans une fausse version des faits. C'est la meilleure méthode qu'on ait jamais trouvée pour se voiler à soi-même la vérité.

Le fait est que oui, j'étais bouleversée, changée. Mais non pas de visions de cadavres ou de destructions, comme auraient pu le penser mes proches, mais desquelles dans ma grande chance j'avais été en réalité préservée. Non, plus que les cris et l'émotion de la terre qui tremble, j'étais chamboulée d'avoir été confrontée à Katmandou à mes propres limites et compris là-bas l'étendue de ma vulnérabilité.

C'est ce pénible constat, cette vision nette de moi-même et de mes plus grandes peurs que je ne peux plus oublier, qui m'amène à écrire aujourd'hui, près de deux mois après mon retour. Mon père avait donc encore une fois raison…

Alors voilà. Je ne prétends pas représenter beaucoup de monde et j'ai sans doute été largement préservée dans ma vie de certaines situations déstabilisantes, mais j'ai appris au Népal qu'un simple crachotement de la terre peut venir faire voler en éclats en un instant toute l'assurance que l'on prétend détenir, une manière d'être au monde aussi.

Plus encore, j'ai compris dans mon cas que l'angoisse ressentie tenait non pas tant au risque lié à ma sécurité mais bien davantage à l'éventualité d'une perte de contrôle de mon environnement. Et là, le bât blesse.

Rapidement après le séisme, la panique laisse place à l'attente. L'incertitude plane sur la marche à suivre, les prochaines étapes à franchir. Soudainement, aucune autre possibilité ne s'ouvre à nous que celle d'attendre.

Puis le manque de ressources, de nourriture, d'eau; rapidement aussi d'électricité, d'argent, devient préoccupant. Et plus que la pénurie en elle-même, la faim ou la soif, c'est tout simplement l'impossibilité de consommer, implacable recette pour tuer le temps, qui fait des nœuds au ventre.

Enfin, dans ces circonstances chaotiques, la dépendance à autrui devient immédiate. On dépend des autres pour l'accès à l'information, à l'assistance, au paquet de gâteaux qui s'échange de main en main… Soudainement tombent comme un château de cartes les barrières de la culture, de la langue, de la religion. Ne subsiste que notre essence commune, hommes et femmes vulnérables face aux aléas de la vie. Difficile pour nous d'accepter cette proximité si brutale avec nos pairs.

La violence de ce type de catastrophe tient en ce qu'elle dévoile nos résistances à s'en remettre aux autres, aux circonstances, à se laisser aller. Elle nous renvoie en boomerang à nos plus profondes contradictions. Nous qui dépensons notre énergie à vouloir contrôler notre temps, nos rencontres, nos vies, constatons combien nous nous sentons vides, désarmés dès lors que la situation nous « échappe ». Le fragile équilibre construit éclate en un instant, et il devient alors impossible de céder une nouvelle fois à nos illusions et de ne pas s'avouer la tragique vérité. Je suis passée à côté de l'essentiel.

Quand, assise sur la terre encore chaude, après une seconde forte réplique du séisme, je pleurais de panique, l'amie d'enfance avec qui je partageais ce voyage, essayant de m'apporter le réconfort qu'elle pouvait, m'a proposé: « Essayons ensemble de mettre des mots sur l'objet de tes peurs. Quand tu auras réussi à la définir, tu verras, cette peur aura disparu. » J'ai réfléchi quelques minutes et lui ai répondu: « Ce dont j'ai vraiment peur au fond, c'est que nous soyons séparées. » Et c'était si vrai. Peu m'importaient les épreuves à traverser si je savais qu'elle resterait à mes côtés: j'avais mis le doigt sur ma plus grande peur. J'en déduis qu'elle est indissociable de mon besoin le plus profond, dont le manque seul réussit à me faire trembler d'angoisse, celui d'être avec les gens que j'aime. Le besoin d'être avec, tout simplement d'échanger, de cultiver cette solidarité qui nous définit en tant qu'hommes et femmes. Je n'attendrai pas la prochaine catastrophe pour m'en souvenir, et tenterai de l'assouvir sans cesse, car c'est sans doute la seule chose que je retiendrai de mon passage ici.

Reste désormais à faire preuve de courage pour ne pas perdre ce sentiment d'urgence. Délicat équilibre de chaque instant, quand on sait la difficulté pour chacun à réussir à concilier ses idéaux avec les impératifs souvent absurdes de la routine quotidienne… Mais quel stimulant petit combat quotidien!

Faire preuve de courage surtout, pour passer à l'action, et que ces vœux ne restent pas que de vaines phrases posées sur un carnet. J'ai compris au Népal toute la stérilité de certains grands discours, de certains mots. Car la parole cède toujours sa place à l'action, et les pions changent alors de camp. Je pensais avant de partir être une personne altruiste, préoccupée par le sort de mes pairs. Quand le séisme est arrivé je n'avais qu'une seule idée en tête: partir et sauver ma peau. Pire encore, puisque je ne me suis jamais sentie réellement en danger de mort. Il s'agissait plutôt pour moi de ne pas perdre la face. Et de s'interroger… Qu'aurais-je fait si j'avais vraiment craint pour ma vie? Vers quels extrêmes aurais-je pu aller?

L'amie chère qui m'accompagnait s'est quant à elle sérieusement posé la question de rester, de donner un coup de main puisque d'autres, plus sinistrés que nous, allaient sans doute avoir besoin d'aide. Je sais sans l'ombre d'un doute qu'elle l'aurait fait si elle n'avait pas craint que je flanche. Pénible constat qui mesure l'abîme entre les valeurs prônées si facilement, paroles lancées sans cesse, et les actes, véritables preuves de résistance.

Alors, écrivons, parlons, indignons-nous, mais efforçons-nous avant tout d'agir: ici surtout, au Népal et ailleurs.

 

Charlotte Dupont, témoignage La Croix

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Avec moi c’est l’absolu ou rien.

17 Août 2015, 04:20am

Publié par Grégoire.

Avec moi c’est l’absolu ou rien.

 

J’abandonne ici cette feuille à demi-noircie. Les mots peuvent attendre, les mots pour dire ce qui manque. Ils sont depuis toujours là, ils sont partout, dans les humeurs du vent sur les feuilles d’un marronnier, dans les plis d’une robe de coton, au fond du coffre à jouet, sous les poupées et les chiffons, ils sont partout les mots de cette lettre, écrits bien avant le temps proprement dit de l’écriture. Les mots ni Dieu ni la consommation des siècles ne pèsent rien devant l’impatience de l’enfant, devant sa miraculeuse aptitude à vivre dans le premier matin du monde, dans la dépense insensée des lumières et de soi, dans la splendeur de cette perte, de cette abondance. Il y a quelque chose de plus fort que l’écriture. Comme une mort dissoute, reniée, à chaque seconde bannie. La mort lente des besoins et des sagesses. On peut vivre ainsi, sans compter, dans la compagnie d’un arbre, dans la brillance d’un flocon de neige, dans la négligence du lendemain, on apprend cela, dans le jeu, dans l’enfance, dans la discrète blessure de l’éternel.

Cette chose en regard de laquelle l’écriture est un moindre bien, un désespoir mêlé, déchu. L’enfant, je la vois, c’est elle et puis c’est l’enfance. Elle a cinq ans. Elle est au bord de l’écriture. D’ici un an, elle saura lire, écrire. Elle entrera dans le temps irréversible des raisons, des justifications. Elle devra apprendre tous les noms des pays, des végétaux, des rois, d’insectes, de montagnes, les kilogrammes, les quintaux, les milliards de tout et de n’importe quoi, elle devra passer par toute l’histoire qui la précède et qui n’est rien, des grandes plaines parcourues par des bêtes suffoquant sous leur propre poids, jusqu’aux déserts illuminés des usines, jusqu’au dernières morales en cours. Je la regarde, la petite fille penchée sur un brin de lumière. Sur un papier d’emballage, elle dessine une maison, un chemin. Appliquée, dans la légère souffrance de l’oubli de mourir, elle dessine. Je la regarde au bord de l’écriture. Tout ce qui lui faudra apprendre, toute la pierre noire de l’intelligence du monde, la somme étouffante des pensées, des écrits et des meurtres, la longue histoire de l’ignorance incurable du monde, tout cela est devant elle, sans poids, sans forme, sans guère plus de consistance que l’ombre pâle sur le papier, peu à peu recouverte de couleur vive. Je la regarde celle qui dessine. C’est une enfant, n’importe quel enfant, et c’est bien elle, elle seule. Elle s’appelle Hélène, ce qui veut dire « éclat du soleil ». C’est une de ces filles que vous appeliez dans vos cahiers de folie, dans vos cahiers de misères.  Comme vos filles inventées, elle joue, au bord de l’écriture, au sommet des falaises éternelles, elle danse, elle tombe et se relève en riant. Soustraite au monde, retirée d’elle-même comme de tout, elle joue, elle écoute le chant des langues dans la caverne battante du cœur.  C’est une folle, c’est une sorcière, c’est la première venue, c’est un très grand écrivain de cinq ans, au bord de l’écriture. Comme vous, elle dit le vrai, elle dit l’impossible. Comme vous, sans phrase, elle dit : Avec moi c’est l’absolu ou rien.

 

Christian  Bobin, L’homme du désastre

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L'amour vient du fond d’une solitude sans fond

15 Août 2015, 05:10am

Publié par Grégoire.

L'amour vient du fond d’une solitude sans fond

 

Les mots se détachent du ciel bleu. Ils descendent lentement sur la page. Ils disent la légèreté, l’ardeur et le jeu. Ils disent l’amour unique, l’amour terrestre. C’est un amour qui contient Dieu, les anges et la nature immense. Il est infime, minuscule. Il tient dans la gorge d’un moineau. Il dort dans le cœur d’un homme simple. Il s’enflamme dans l’air pur. Il est comme l’air qui manque, il est comme l’air qui surabonde. Il est comme l’air dans les cheveux de l’amante, dans les boucles sur sa nuque : infiniment enlacé sur l’infini de lui-même. C’est un amour qui vient de loin. Il vient du fond d’une solitude sans fond, et de plus loin encore, du savoir d’une jouissance sans déclin. Il n’y a pas d’autre amour que cet amour de loin. Il n’y a qu’un seul amour, comme on dit : une seule loi, la même pour tous, la même absence au cœur de toute présence, la même absence dans souffrance comme dans la joie.

Christian Bobin, La part manquante

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Ce qui me bouleverse chez autrui est toujours lié à la solitude

14 Août 2015, 05:41am

Publié par Grégoire.

Ce qui me bouleverse chez autrui est toujours lié à la solitude

Ce qui me bouleverse chez autrui est toujours lié à la solitude. C'est toujours là où je sais que la rencontre peut avoir lieu. Qu'elle dure une seconde ou qu'elle aille sur plusieurs années, ça n'a aucune importance parce que ce n'est plus de l'ordre du temps. La mort, qui est très goulue, prendra beaucoup de choses en l'autre et en moi, mais pas ça parce que ça, ça lui échappe! C'est hors de sa poigne. 

Ce sont pourtant des choses extrêmement simples. C'est la simplicité vivante et faible de chacun. Quand elle est laissée telle qu'elle, quand elle est laissée à voir. Quand enfin quelqu'un se débarrasse de ses épaisseurs qui sont de pauvres armures: le savoir, la conscience de soi, la bienséance parfois, l'habitude, toutes ces choses qui servent d'écrans, de murailles, de vêtements lourds que l'on met sur soi. Quant à certains moments tout ça tombe, la solitude est alors entière, et en même temps c'est la fraternité qui est là. 

C'est très étrange parce qu'il demeure aussi la séparation. Il y a l'autre dans un état où je sais que je ne pourrai jamais le rejoindre parce qu'il est abîmé - dans tous les sens du terme - dans un songe, dans une pensée, dans un amour ou dans une détresse qui n'est qu'à lui, qui n'est connaissable que de lui, et qui n'est peut-être même pas exprimable, et en même temps c'est là où j'éprouve ce qui de lui et de moi appartient à un socle commun, appartient à la même humanité. Je sais, à ce moment-là, que je suis fait comme lui, de la même matière. Perdue, exposée, faible... et lumineuse, irradiante. 

Christian Bobin.

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Valère Novarina, un grand du théâtre.

13 Août 2015, 05:05am

Publié par Grégoire.

Valère Novarina est un auteur dramatique, essayiste, dramaturge, metteur en scène et peintre franco-suisse, né le 4 mai 1947 à Chêne-Bougeries, dans la banlieue de Genève.

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Marie-Madeleine et l’odeur du péché

11 Août 2015, 05:07am

Publié par Grégoire.

Marie-Madeleine et l’odeur du péché

La Bible est pleine de ruines de ces temples dans lesquels les hommes ont prétendu mettre Dieu au pain sec d’un rituel. L’Eternel n’aime pas qu’on lui fasse une place aussi visible et encore moins qu’on lui impose de s’y tenir. Il préfère admirer les pissenlits dans les terrains vagues des banlieues, dormir dans les caravanes princières des gitans et arpenter sans bruits les sentes dans les forêts, connues des seules bêtes sauvages.

La grâce de Vézelay ne tenait  pour moi, ce jour- là, que dans une poignée d’os et un nom dont l’odeur de péché m’attirait, aiguisait mes sens : Marie-Madeleine. Ses reliques étaient dans la basilique comme une poussière de lune qu’on aurait mise à l’abri dans un coffre-fort en pierre pesant plusieurs centaines de tonnes. La sainteté, c’était donner sa vie. Les saints donnaient leur vie aux hommes qui la tuaient d’abord, la dépeçaient ensuite, afin de s’en nourrir pendant des siècles. Les gestes, les paroles, les vêtements, les maisons d’enfance des saints, tout était comestible, et jusqu’à leurs os que la mort avait crachés après en avoir sucé toute la moelle : puisqu’on ignorait où se tenait la sainteté du saint, dans quelle partie de son corps ou de son âme, alors mieux valait tout garder de ce qu’on pouvait garder, c’était plus sûr (…)

Chaque vie par son désordre ressemble à un papier froissé. En y passant le fer brûlant des écritures saintes, on pouvait y faire apparaître, caché dans ses plis, la grande bonté inemployée de Dieu et de ses gardes.

Christian Bobin, Louise Amour

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L'inépuisable...

9 Août 2015, 05:00am

Publié par Grégoire.

L'inépuisable...

En fait, on peut très bien, par temps clair, entrevoir Dieu sur le visage du premier venu. Voila, c'est aussi simple que ça.

Et personne ne nous a dit que ce qui était simple n'était pas déchirant.

Christian Bobin

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La femme a-venir...

7 Août 2015, 05:02am

Publié par Grégoire.

La femme a-venir...

 

« Que reste-t-il de cet été, du dernier été de la maison bleue. Peu de chose. Du bonheur répandu sur les chemins, dans les cheveux. Des poussières du bonheur qu'on retrouve dans le lit au matin. Des éclats de paysage, des reprises de lumière. Car le chagrin, quand il vous prend, ne vous consume pas toute. C'est même ce qu'on pourrait lui reprocher, au chagrin. De ne pas tout envahir. D'un seul coup, une bonne fois. D'oublier quelques fleurs simples, dans un coin du jardin dévasté. La douleur comme l'amour sont de mauvais ouvriers. Ils ne savent jamais entrer dans l'âme jusqu'en son fond. Mais y a-t-il un fond.

C'est l'histoire d'un ange triste. Il marche depuis toujours dans un jardin. Le jardin est immense, sans clôture. Les herbes sont des flammes. Les pommiers sont en or. Quand on croque un fruit, on se casse une dent qui repousse aussitôt. De temps en temps, l'ange hausse les épaules, perd quelques plumes, soupire profondément : toujours la même chose, quel ennui. Il décide de partir à l'étranger, sur la terre. Oh, pas longtemps. Un siècle ou deux. Il choisit le moyen de transport le plus rapide : le chagrin qui, du ciel à la terre, chemine à la vitesse de l'éclair. Il voyagera donc dans une larme. Le voilà sur un nuage, quelques instants avant l'orage. La descente commence, il s'évanouit. Il se réveille. Devant lui, un bout de pré sec, sans herbes. Il est dans l'œil humide d'un cheval qui s'ennuie de son sort, qui rêve des pâturages éternels, immenses et sans barrières. Des promeneurs regardent l'animal maigre. Ils se moquent de la pauvre bête qui avale une pomme pourrie et accroche, aux branches de l'arbre, ses deux ailes déplumées dans le dos. » 

Christian Bobin, la femme à venir.

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les écrivains sont-ils des prophètes?

5 Août 2015, 05:22am

Publié par Grégoire.

les écrivains sont-ils des prophètes?

 

 

«N'importe quel voyou, (…) coiffé du casque écouteur, prétendra faussement être à lui-même son propre passé.» Alain Finkielkraut ? Non, Georges Bernanos. «Nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main.» Eric Zemmour ? Charles Baudelaire. «Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture.» Daniel Cohn-Bendit? Victor Hugo. «Le latin et le grec (…) des langues non seulement mortes, mais enterrées.» Marc Fumaroli? Jules Verne.

Les prophètes ne peuplent pas seulement les livres de la Bible ou les voûtes de nos églises: leurs prédictions sont là, à portée de main, dans les rayons de nos bibliothèques. Ecoutons Tocqueville parlant, un siècle avant la guerre froide, de la Russie et de l'Amérique: «L'un a pour principal moyen d'action la liberté ; l'autre, la servitude.» Nietzsche prédisant nos déjeuners pris en vitesse «un oeil sur le cours de la Bourse» ; Péguy voyant, au loin, l'écroulement de Lehman Brothers. «Par on ne sait quelle effrayante aventure, peut-on lire dans L'Argent, par on ne sait quelle aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique, ce qui ne devait servir qu'à l'échange a complètement envahi la valeur à échanger.»

C'est à ces «écrivains prophètes» que la Revue des deux mondes consacre sa dernière livraison. En couverture, l'oeil creux, le cheveu sombre, la main fine qui dissimule un sourire désarmant de tristesse, le visage d'un vieux jeune homme: Michel Houellebecq. Un prophète? Le romancier a publié son roman Soumission (Flammarion), qui raconte l'élection d'un président musulman en France en 2022, le 7 janvier dernier. C'était le jour même du massacre de Charlie Hebdo, attentat inaugural de soixante-douze heures de terreur. Au mois de juin, le récit de l'attentat de Sousse en Tunisie où un djihadiste a mitraillé les touristes sur la plage faisait irrésistiblement songer à la dernière page de Plateforme, roman publié en 2001: «Je perçus alors un bruit de moteur venant de la mer, aussitôt coupé (…). Il y eut alors une première rafale, un crépitement bref (…). Les rafales de mitraillette se succédaient, dans un silence uniquement troublé par l'explosion des verres ; (…) je perçus un concert de cris effroyables, de véritables hurlements de damnés.»

Michel Houellebecq ne se prend pourtant pas pour Ezéchiel ou Jérémie: «je fais des projections, qui ne sont pas des prophéties», précise-t-il. Selon lui, il ne s'agit donc nullement de prédiction mais d'une «expression des peurs» de notre époque. Saisir le plus justement possible l'angoisse de nos contemporains. «L'islam précisément, disons-le clairement.» Seule une religion, à l'entendre, peut en vaincre une autre. L'Eglise catholique? «On a même du mal à se représenter clairement, explique-t-il, ce que pourrait être une Eglise catholique forte, parce que c'est tellement loin. (…) la chrétienté, en un sens, c'était mieux, bien que je ne l'aie pas connue en activité.» Pas de solution, conclut le romancier: «C'est une angoisse à l'état pur.»

Pour la dissiper, le lecteur retiendra la phrase de Mark Twain mise en exergue de ce captivant numéro: «L'art de la prophétie est extrêmement difficile, surtout en ce qui concerne l'avenir.» Il lira aussi avec passion les scénarios de l'élection de 2027 imaginés par Marin de Viry: Sarkozy épuisé disant, au kilomètre, du Guaino inspiré de Max Gallo inspiré de Jules Michelet. Hollande réélu par 17,16 % du corps électoral qui annonce un gouvernement resserré de 59 ministres ou encore le Te Deum pour Louis XX à Notre-Dame de Paris après son sacre à Reims. Avant que la cérémonie ne commence, on assiste à une scène étonnante: la remise des clés de Canal+ par des pénitents en robe de bure à l'écrivain Sébastien Lapaque. Le tout nouveau commandant de la milice insurrectionnelle royale de Paris s'inspire alors des mots de Marcel Aymé à Vincent Auriol (qui lui proposait la Légion d'honneur) ; rendant les clés de Canal+, il précise: «Vous pouvez vous les carrer dans le train.»

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Rimbaud, le mystique

4 Août 2015, 13:05pm

Publié par Grégoire.

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Arthur crache sur Dieu mais ne peut s’empêcher de s’y référer partout où son imagination vient se cogner sur le  sens même de la vie. De « La saison en enfer » jusqu’à son agonie à Marseille  Rimbaud joue avec la foi. Claudel  en fera un « mystique à l’état sauvage » comme Fumet un « mystique contrarié ». Mais c’est  un ascète qui trouve dans le silence, l’ennui  et la souffrance  une  part de lumière. Celle qui l’a illuminée  enfant en lisant la Bible à Charleville alors qu’il découvre  l’existence de  Cham,  l’enfant noir de Noé quelque part en Abyssinie.  Sa proximité avec les missionnaires d’Harar  comme l’amour qu’il porte à sa sœur Isabelle catholique pratiquante laisse planer le doute.

Ou pourquoi,  depuis sa mort, des écrivains de toutes obédiences  spéculent autant sur le caractère mystique du poète que sur son agnosticisme déclaré.

 

Réalisation : Jean-Michel Djian et Charlotte Roux.

Prise de son : Pierric Charles et Thomas Robine

Mixage : Alain Joubert

Archives : Virginie Le Duault avec la collaboration de Marine Decaëns de l’INA

Recherche discographique : Romain Couturier

 

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Une veilleuse dans la nuit

3 Août 2015, 05:02am

Publié par Grégoire.

Une veilleuse dans la nuit

La naphtaline est un produit bien utile pour conserver, à l'abri des mites, de vieux habits rangés dans des armoires insalubres. Jésus n'a pas dit à ses disciples : « Vous êtes la naphtaline de la terre. » Il est vrai que le sel aussi est un agent de conservation et que, par ailleurs, il ne faut pas en abuser. Mais si Jésus a invité les siens, sans les réserves que je viens de faire, à être le sel de la terre, c'est qu'il les croit capables de donner à la vie humaine une nouvelle et délicieuse saveur.

Parfois, les chrétiens inspirent du dégoût. Cela se produit, le plus souvent, quand ils s'éloignent de l'Évangile. Il leur revient de vivre de telle sorte qu'ils donnent envie à certains, et peut-être même à beaucoup, d'aller voir de ce côté-là pour sortir d'une existence fade, sans relief et sans joie. Dans un monde en quête de sensations toujours plus fortes, les chrétiens n'ont pas à rajouter du piment, à proposer pour se faire admettre des aliments extraordinaires. Ils rempliront leur mission s'ils améliorent l'ordinaire, s'ils contribuent à donner sens aux simples choses de la vie. Nous savons que ce n'est pas si facile, quand même les sentiments les plus beaux, les conduites les plus admirables, les pensées les plus sublimes peuvent se dénaturer. Il reste beaucoup à faire pour que chaque être humain ne soit pas privé de la saveur du quotidien. Et cette tâche, toujours à reprendre, est plus urgente que jamais !

Venons-en à la lumière. « Vous êtes la lumière du monde » déclare Jésus, sur un ton qu'on imagine solennel. Est-ce à dire que les chrétiens se doivent d'être des m'as-tu vu ? Certainement pas. Nous n'avons pas à nous exhiber, à nous promener avec une banderole sur laquelle on pourrait lire cette inscription : « Nous sommes la lumière du monde », à nous prendre pour le roi-soleil ou une divinité égyptienne rayonnante. Nous n'avons pas davantage à adopter un profil bas, à avoir honte de notre foi, de notre appartenance à une communauté : l'Église, même si elle est marquée par ses faiblesses et ses fautes, même si beaucoup s'efforcent de nous démontrer que le christianisme a fait son temps et qu'il est maintenant complètement dépassé. « Vous êtes la lumière du monde » : cependant, si nous donnons à cette phrase un sens absolu, nous aboutirons à des exclusives ou, du moins, nous aurons du mal à reconnaître que d'autres que nous peuvent éclairer notre pauvre terre par leur pensée et leurs actes.

Quelle est donc cette lumière que Jésus avait en tête lorsqu'il s'adressait à ses disciples ? Pour répondre à cette question, je voudrais vous faire part d'une expérience personnelle. Il y a quelques jours, je me trouvais sur une grève à l'extrême pointe de Bretagne alors qu'il faisait encore nuit. En cette fin de terre, on aperçoit plus qu'ailleurs toutes sortes de feux : feux fixes, balises clignotantes, phares balayant furtivement l'immensité, taches multicolores sur une toile obscure. La mer ni le ciel n'en étaient pas durablement illuminés. La nuit tenait encore mais ces feux suffisaient pour que les navires évitent les écueils ou ne viennent pas s'échouer sur les hauts-fonds. Et je pensais à l'évangile qui vient d'être proclamé. Je me disais : « Jésus, lumière du monde, soleil de justice, ne nous éclabousse pas de ses rayons. Pour un instant de transfiguration aveuglante, combien de jours où son visage ne faisait pas baisser les yeux ! Et les amis du Ressuscité soutenaient aisément son regard. » Je repensais aussi au poème de saint Jean de la Croix scandé par ce refrain : « Mais c'est de nuit ». En effet, Jésus, lumière dans la nuit, fait reculer les ombres mais n'instaure pas miraculeusement le plein jour.

De même façon, la flammèche du cierge allumé dans la nuit de Pâques, symbolisant le Christ vainqueur des ténèbres, brille pour tous ceux qui sont rassemblés dans la maison de l'Église sans pour autant remplir tout l'édifice. Et les cierges que les fidèles tiennent dans leurs mains forment seulement des îlots de lumière, dessinant un archipel de visages embellis, rendus à leur pureté première ou bien annonçant leur ultime transfiguration.

C'est ainsi, je le crois, par cette addition de discrètes lueurs que nous pourrons répandre sur la terre, de proche en proche, sans jamais pactiser avec nos propres ténèbres, la fragile clarté du Christ, lui qui n'a pas connu seulement le radieux soleil de Galilée mais qui a fréquenté aussi le pays ombreux de la souffrance et de la mort, qui n'a pas attendu pour se dresser à nouveau que la nuit prenne fin. Si telle est la mission du chrétien en ce monde, nul n'en est dispensé et, surtout, nul n'est incapable de la remplir. Ni l'éclat de la jeunesse, ni la grande santé, ni la force triomphante d'un groupe pénétré de ses convictions et unanimement reconnu ne sont requis pour offrir aux peuples en attente, aux pauvres gens qui sèment dans les larmes, le témoignage fraternel et si précieux que voici : « Oui, il est possible de passer dès maintenant des ténèbres à la lumière. Cela est possible, non parce que je vous le dis mais parce que moi-même j'accepte d'être transformé grâce à celui qui me fait vivre. »

Aussi, vous qui entendez le saint Évangile dans une chambre d'hôpital, dans une maison désertée, vous qui fixez par hasard un écran, même si vos traits sont ternis par les ans, par des épreuves lourdes, même si vous attendez sans trop d'espoir qu'un peu d'amour vous illumine, vous êtes en mesure, le sachant ou pas, d'allumer une veilleuse dans la nuit finissante et d'acheminer ainsi notre monde vers une aube nouvelle, un jour sans crépuscule.

Jean Yves Quellec.

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Présence...

1 Août 2015, 04:53am

Publié par Grégoire.

Présence...

 

"Il y a ainsi des gens qui vous délivrent de vous-même - aussi naturellement que peut le faire la vue d'un cerisier en fleur ou d'un chaton jouant à attraper sa queue. ces gens, leur vrai travail, c'est leur présence."

Christian Bobin .

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Piano blues

31 Juillet 2015, 05:33am

Publié par Grégoire.

Piano Blues est un film documentaire américain réalisé par Clint Eastwood, sorti en 2003. 

 

Clint Eastwood, amoureux du jazz et du blues, et pianiste lui-même, se propose de retracer l'histoire du piano dans le blues à travers ceux qui l'ont popularisé au xxe siècle. Il choisit de rencontrer Dr. John, Fats Domino, Little Richard, Jay McShann, Dave Brubeck, Pinetop Perkins, Marcia Ball et bien sûr Ray Charles. De nombreuses séquences d'archives ponctuent le film avec de grands noms du piano comme Otis Spann, Charles Brown, etc.

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La mélancolie ?

30 Juillet 2015, 05:12am

Publié par Grégoire.

La mélancolie ?

 

Il souffrait de mélancolie. Tu sais ce que c'est la mélancolie ? Tu as déjà vu une éclipse ? Et bien c'est ça, la lune qui se glisse devant le cœur, et le cœur qui ne donne plus sa lumière. La nuit en plein jour. La mélancolie c'est doux et noir. Il en a guéri à moitié, le noir est parti, le doux est resté. 
Tu sais, la pâtisserie et l'amour, c'est pareil, une question de fraîcheur et que tous les ingrédients, même les plus amers, tournent au délice....

Christian Bobin, La folle allure.

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L'ennui...

29 Juillet 2015, 05:19am

Publié par Grégoire.

L'ennui...

 

" L'ennui prépare l'émerveillement, comme on déploie une nappe blanche sur la table, les jours de fête".
Christian Bobin

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La légèreté

28 Juillet 2015, 05:16am

Publié par Grégoire.

La légèreté

 

La légèreté, elle est partout, dans l’insolente fraîcheur des pluies d’été, sur les ailes d’un livre abandonné au bas d’un lit, dans la rumeur des cloches d’un monastère à l’heure des offices, une rumeur enfantine et vibrante, dans un prénom mille et mille fois murmuré comme on mâche un brin d'herbe, dans la fée d’une lumière au détour d’un virage sur les routes serpentines du Jura, dans la pauvreté tâtonnante des sonates de Schubert, dans la cérémonie de fermer lentement les volets le soir, dans une fine touche de bleu, bleu pale, bleu-violet, sur les paupières d’un nouveau-né, dans la douceur d’ouvrir une lettre attendue, en différant une seconde l’instant de la lire, dans le bruit des châtaignes explosant au sol et dans la maladresse d’un chien glissant sur un étang gelé, j’arrête là, la légèreté , vous voyez bien, elle est partout donnée. Et si en même temps, elle est rare, d’une rareté incroyable, c’est qu’il nous manque l’art de recevoir, simplement recevoir ce qui nous est partout donné.
Christian Bobin

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Un peu de poésie, à l'heure de l'écrasante puissance de la bêtise

27 Juillet 2015, 05:17am

Publié par Grégoire.

Un peu de poésie, à l'heure de l'écrasante puissance de la bêtise

LE FIGARO. - Vous jouez un spectacle intitulé «Poésie?». Vos choix sont de plus en plus exigeants…

Fabrice LUCHINI. - La poésie ne s'inscrit plus dans notre temps. Ses suggestions, ses silences, ses vertiges ne peuvent plus être audibles aujourd'hui. Mais je n'ai pas choisi la poésie comme un militant qui déclamerait, l'air tragique: «Attention, poète!» J'ai fait ce choix après avoir lu un texte de Paul Valéry dans lequel il se désole de l'incroyable négligence avec laquelle on enseignait la substance sonore de la littérature et de la poésie. Valéry était sidéré que l'on exige aux examens des connaissances livresques sans jamais avoir la moindre idée du rythme, des allitérations, des assonances. Cette substance sonore qui est l'âme et le matériau musical de la poésie.

Valéry s'en prend aussi aux diseurs...

Il écrit, en substance, que rien n'est plus beau que la voix humaine prise à sa source et que les diseurs lui sont insupportables. Moi, je suis un diseur, donc je me sens évidemment concerné par cette remarque. Avec mes surcharges, mes dénaturations, mes trahisons, je vais m'emparer de Rimbaud, de Baudelaire, de Valéry. Mais pas de confusion: la poésie, c'est le contraire de ce qu'on appelle «le poète», celui qui forme les clubs de poètes. Stendhal disait que le drame, avec les poètes, c'est que tous les chevaux s'appellent des destriers. Cet ornement ne m'intéresse pas. Mais La Fontaine, Racine, oui. Ils ont littéralement changé ma vie. Je n'étais pas «un déambulant approbatif», comme disait Philippe Muray, mais je déambulais, et j'ai rencontré, un jour, le théâtre et la poésie comme Claudel a vu la lumière une nuit de Noël.

La poésie est considérée comme ridicule, inutile ou hermétique...

Elle a ces trois vertus. Ridicule, c'est évident. Il suffit de prononcer d'un air inspiré: «Poète, prends ton luth...» Musset est quatorze fois exécrable, disait Rimbaud, et tout apprenti épicier peut écrire un Rolla. Inutile, elle l'est aussi. Hermétique, c'est certain. J'aimerais réunir les gens capables de m'expliquer Le Bateau ivre.

C'est un luxe pour temps prospère?

La poésie, c'est une rumination. C'est une exigence dix fois plus difficile qu'un texte de théâtre. La poésie demande vulnérabilité, une capacité d'être fécondée. Le malheur est que le détour, la conversation, la correspondance qui sont les symboles d'une civilisation ont été engloutis dans la frénésie contemporaine. Nietzsche, il y a un siècle, fulminait déjà contre les vertus bourgeoises qui avaient envahi la Vieille Europe. Vous verrez, disait-il, ils déjeuneront l'oeil sur leur montre et ils auront peur de perdre du temps. Imaginez le philosophe allemand devant un portable!

Vous êtes hostile au portable?

J'en ai un comme tout le monde. Mais c'est immense, l'influence du portable sur notre existence. Une promenade, il y a encore vingt ans, dans une rue pouvait être froide, sans intérêt, mais il y avait la passante de Brassens, ces femmes qu'on voit quelques secondes et qui disparaissent. Il pouvait y avoir des échanges de regard, une possibilité virtuelle de séduction, un retour sur soi, une réflexion profonde et persistante. Personne, à part peut-être Alain Finkielkraut, n'a pris la mesure de la barbarie du portable. Il participe jour après jour à la dépossession de l'identité. Je me mets dans le lot.

 

N'est-ce pas un peu exagéré?

La relation la plus élémentaire, la courtoisie, l'échange de regard, la sonorité ont été anéantis pour être remplacés par des rapports mécaniques, binaires, utilitaires, performants. Dans le train, dans la rue, nous sommes contraints d'entendre des choses que nous aurions considérées comme indignes en famille. Dans mon enfance, le téléphone était au centre d'un couloir parce qu'on ne se répandait pas.

C'est le triomphe de Warhol, du «Moi». Nous vivons un chômage de masse, il y a mille personnes qui perdent leur métier par jour et ces pauvres individus ont été transformés en petites PME vagabondes. Constamment, ils déambulent comme s'ils étaient très occupés. Mais cela se fait avec notre consentement: tout le monde est d'accord, tout le monde est sympa. Et la vie qui doit être privée est offerte bruyamment à tous. Les problèmes d'infrastructures des vacances du petit à Chamonix par rapport au grand frère qui n'est pas très content, le problème du patron qui est dégueulasse: nous saurons tout! Si au moins on entendait dans le TGV: «Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène», et que, de l'autre côté du train, un voyageur répondait bien fort: «Déjà pour satisfaire à votre juste crainte, j'ai couru les deux mers que sépare Corinthe», peut-être alors le portable serait supportable.

C'était mieux avant...

«Le réel à toutes les époques était irrespirable», écrivait Philippe Muray. J'observe simplement qu'on nous parle d'une société du «care», d'une société qui serait moins brutale, moins cruelle. Je remarque qu'une idéologie festive, bienveillante, collective, solidaire imprègne l'atmosphère. Et dans ce même monde règne l'agression contre la promenade, la gratuité, la conversation, la délicatesse. Je ne juge pas. Je fais comme eux. Je rentre dans le TGV. Je mets un gros casque immonde. J'écoute Bach, Mozart ou du grégorien. Je ne regarde personne. Je n'adresse la parole à personne et personne ne s'adresse à moi. La vérité est que je prends l'horreur de cette époque comme elle vient et me console en me disant que tout deuil sur les illusions de sociabilité est une progression dans la vie intérieure.

Vous n'aimez pas notre époque...

Elle manque de musicalité. Elle est épaisse et schizophrène aussi. Elle mêle à une idéologie compassionnelle, une vraie brutalité individualo-technologique. Une des pires nouvelles des vingt dernières années a été l'invention du mot «sociétal». Pour des gens qui aiment la musique, l'avenir sentait mauvais.

 

Vous résistez à cette évolution?

C'est intéressant de savoir qu'il peut y avoir une parole de résistance, même modeste. Ce qui m'amuse, c'est de mettre un peu de poésie dans l'écrasante supériorité de l'image, à l'heure de l'écrasante puissance de la bêtise. Il faut reconnaître qu'elle a pris des proportions inouïes. Ce qui est dramatique, disait Camus, c'est que «la bêtise insiste». La poésie, la musique n'insistent pas.

C'est-à-dire?

Nous sommes comme lancés dans une entreprise sans limite d'endormissement. Une entreprise magnifiquement réglée pour qu'on soit encore plus con qu'avant. Mais je ne crache pas dans la soupe, je profite à plein de ce système. Je ne pourrais pas vivre si je restais dix heures avec Le Bateau ivre. Je ne pourrais pas vivre comme Péguy, comme Rimbaud, qui finissait par trouver sacré le désordre de son esprit. Moi, je ne suis pas un héros qui se dérègle intérieurement. Je fréquente ces grands auteurs, mais rien ne m'empêche de me vautrer dans un bon Morandini. C'est peut-être pour cela que les gens ne me vivent pas comme un ennemi de classe. Au départ, je suis coiffeur, il ne faut pas l'oublier. J'étais très mauvais, mais je l'ai été pendant dix ans.

Vous avez choisi de jouer dans de très petites salles. Vous devenez snob?

Je ne veux pas imposer la parole que je sers. Je suis un artisan, et ceux qui veulent achètent. J'ai choisi la Villette, un endroit de 70 places. On va dire que je tourne un peu dandy. Eh bien, oui! Un peu baudelairien. Trois semaines plus tard, j'irai au Lucernaire, parce que Laurent Terzieff y jouait. J'ai aussi le droit de ne pas être préoccupé par la projection sonore dans une grande salle ou par le fait de mettre un micro qui dénature le timbre de la voix.

Vous avez toujours du mal à être de gauche?

Je n'y arrive pas et je crains de ne pouvoir grimper l'Himalaya de générosité que ça exige. En ce qui concerne la culture, l'énorme problème de la gauche (la droite n'est pas brillante, elle est en dessous de tout, parce qu'elle est affairiste), c'est le regard condescendant vis-à-vis des goûts du peuple. Les hommes de gauche trouvent très tristes que les femmes de ménage rêvent de rouler en 4 × 4! Le drame de la gauche, c'est l'invocation de la culture pour tous. Terzieff ne voulait pas être subventionné: il haïssait la subvention.

Et votre public?

Il y a de tout dans mes spectacles. Pour Philippe Muray, j'ai même eu des prêtres en soutane. J'ai une affection pour les prêtres en soutane, la messe en latin, même si j'y vais très rarement. Dans ce domaine aussi je suis baudelairien. Il y a un public de droite, donc, mais aussi des bobos en Vélib'. Qui en retire quoi? Il faut être humble. On pourrait jouer cinquante ans et les gens continueront à dire simplement: quelle mémoire!

 

Vous êtes devenu le dépositaire et l'ambassadeur de la littérature française...

Comment se fait-il qu'un cancre inapte joue le rôle que vous me prêtez? Inconsciemment, l'autodidacte plaît énormément, parce qu'il n'y a pas l'emprise universitaire du «très bien», du capable de parler de tout comme tous les gens de l'ENA qui savent tenir une conversation sur Mallarmé, l'Afrique ou la réduction des déficits. L'obsessionnel (et l'autodidacte) est extraordinairement limité. Sa culture a été acquise à la force du poignet. Mais il peut témoigner, parce que ce qu'il connaît, il le connaît en profondeur et ça l'habite. Quand il trouve un métier, un instrument, ça lui permet de prolonger ce travail long et pénible. Avec le métier, vous n'êtes plus un phénomène. Louis Jouvet disait: «La vocation, c'est pratiquer un miracle avec soi-même.» Le métier détruit le «moi».

Par exemple?

Le fait de travailler pendant un an la structure du XVIIe siècle vous guérit. Parce que le XVIIe est complètement structuré et complètement libre. La Fontaine en est l'incarnation suprême. La Fontaine, c'est une pure liberté au milieu de la contrainte, une pure invention au milieu de la rigueur, une pure subversion au milieu d'une exquise courtoisie. Une pure anarchie au milieu d'un super ordre. La Fontaine, c'est le patron! Écoutons Perette et le Pot au lait: «Légère et court vêtue, elle allait à grands pas...» «Légère et court vêtue»: on la voit, devant nous, en minijupe, les jambes en mouvement, c'est une pub de Dim! C'est ça, la beauté: l'agencement dans le rien. Tout ce qui est fleuri en littérature est intolérable. Regardez le génie de Céline: «La tante à Bebert rentrait des commissions, elle avait déjà pris le petit verre, il faut bien dire également qu'elle reniflait un peu l'éther.» En quelques mots, il redonne à la pauvreté, à la misère, à la banlieue sa vérité.

Pourquoi continuer à jouer ce rôle de passeur?

Comme artisan, j'ai besoin de me confronter à ce qui est difficile. Je pourrais vivre en ayant une vie de cardiologue à la retraite. La piscine à débordement me tenterait bien, mais il faut une grande santé psychologique pour l'assumer et la pratiquer, je n'ai pas cette santé-là. J'essaye donc d'avancer dans le mystère du verbe et de la création, et je fais honnêtement commerce de ce qui me hante. Mais j'essaye toutefois de rester à ma place. Être comédien, c'est s'éloigner de l'aristocratie de la pensée. C'est un dérèglement psychique qui n'a rien de glorieux. Peut-être aidons-nous un peu à créer, le temps d'un soir, une «ré-appartenance» avec nos semblables. Au théâtre, dit Claudel, il se passe quelque chose, comme si c'était vrai. Le mensonge du théâtre mène parfois à la vérité.

 

Vincent Tremolet de Villers

http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2015/07/24/31006-20150724ARTFIG00229-fabrice-luchini-un-peu-de-poesie-a-l-heure-de-l-ecrasante-puissance-de-la-betise.php

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Nous sommes à la taille de notre admiration...!

26 Juillet 2015, 04:53am

Publié par Grégoire.

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La saloperie des autres est aussi en nous.

25 Juillet 2015, 05:19am

Publié par Grégoire.

La saloperie des autres est aussi en nous.

La saloperie des autres est aussi en nous. Et je ne vois pas d'autre solution que de rentrer en soi-même et d'extirper de son âme toute cette pourriture.

Je ne crois pas que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n'ayons d'abord corrigé en nous.
Et cela me paraît l'unique leçon de cette guerre : de nous avoir appris à chercher en nous-mêmes et pas ailleurs.

Hier, j'ai cru un moment ne plus pouvoir continuer à vivre, avoir besoin d'aide. J'avais perdu le sens de la vie et le sens de la souffrance, j'avais l'impression de "m'effondrer" sous un poids formidable, pourtant là encore j'ai continué à me battre, et tout à coup je me suis sentie capable d'avancer, plus forte qu'auparavant. J'ai essayé de regarder au fond des yeux la "Souffrance" de l'humanité, je me suis expliquée avec elle, ou plutôt : "quelque chose" en moi s'est expliqué avec elle, nombre d'interrogations désespérées ont reçu des réponses, la grande absurdité  a fait place à un peu d'ordre et de cohérence, et me voilà capable de continuer mon chemin. Une bataille de plus, brève mais violente, dont je suis sortie dotée d'un infime supplément de maturité.

Je dis que c'est moi qui me suis expliquée avec la "Souffrance de l'Humanité" (ces grands mots me font encore et toujours grincer des dents). Mais ce n'est pas tout à fait juste. Je me sens plutôt comme un petit champ de bataille où se vident les questions, ou du moins quelques-unes des questions, posées par notre époque. Tout ce qu'on peut faire, c'est de rester humblement disponible pour que l'époque fasse de vous un champ de bataille. Ces questions doivent trouver un champ clos où s'affronter, un lieu où s'apaiser, et nous, pauvres petits hommes, nous devons leur ouvrir notre espace intérieur et ne pas les fuir.

On ne doit pas se perdre continuellement dans les grandes questions, être un champ de bataille perpétuel il est bon de retrouver chaque fois ses étroites limites personnelles entre lesquelles on peut poursuivre consciemment et consciencieusement sa petite vie, sans cesse mûrie et approfondie par les expériences accumulées dans ces moments "dépersonnalisés" de contact avec l'humanité entière.
15 juin 1941

Avec toutes ses souffrances autour de soi, on en vient à avoir honte d’accorder tant importance à soi-même et à ses états d’âme. Mais il faut continuer à s’accorder de l’importance, rester son propre centre d’intérêt, tirer clair ses rapports avec tous les événements de ce monde, ne fermer les yeux devant rien, il faut « s’expliquer» avec cette époque terrible tâcher de trouver une réponse à toutes les questions de vie ou de mort qu’elle vous pose. Et peut-être trouvera-t-on une réponse à quelques-unes de ces questions, non seulement pour soi-même, mais pour d'autres aussi. Je n’y puis rien si je vis. J’ai le devoir d’ouvrir les yeux. Je ne dois pas non plus me fuir moi-même. Je me sens parfois comme un pieu fiché au bord d’une mer en furie, battu de tous côtés par les vagues. Mais je reste debout, j’affronte l’érosion des années. Je veux continuer à vivre pleinement.
13 août 1941

Etty Hillesum

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Voix off

24 Juillet 2015, 05:12am

Publié par Grégoire.

Voix off

Ne le crains pas

le vide

ne le supprime pas

me dit la voix

-et s’il ouvrait les apparences ?

 

Ne veuille  pas combler le manque

ni affranchir

toute distance

-si porter les stigmates

de l’absence creusait le pur désir ?-

 

Le peu, ne le méprise pas

considère l’insignifiant

-si passait la gloire dans les jours gris

l’illimité

dans l’ordinaire des petites heures ?-

 

La page détachée, la phrase

inachevée, la toile

restée sur le chevalet- tout est là

me dit la voix

dans la sève invisible de toute croissance-

 

Gilles Baudry, Le bruissement des arbres dans les pages

 

 

« Je rêve d’une poésie à l’usage de l’homme. Je rêve d’un chant qui pourrait être repris par tout  un peuple. Je rêve de ces mots très simples, très lisses, qui étaient ceux des premiers hommes qui, eux, n’avaient besoin de rien d’autre pour glorifier la vie que d’eau de pain, de lait et de lumière. »

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...toute absence même légère parle de la mort.

23 Juillet 2015, 04:16am

Publié par Grégoire.

...toute absence même légère parle de la mort.

La glycine a une couleur mauve frottée de blanc, si légère qu'elle semble tenir en suspension dans l'air indépendamment de la fleur. Ton sourire quinze ans après a quelque chose de ce secret flottement. Imperceptiblement détaché de toi il brille dans la nuit des temps comme la vérité de ta vérité, la fleur de ta présence.

J'aime tant les livres que je ne peux passer un jour sans poser ma main sur le front d'une page imprimée  pour sentir si elle a ou non de la fièvre

Il n'y a dans une vie que quatre ou cinq évènements fondateurs, quatre ou cinq jaillissements de l'absolu. Ton sourire est un de ces évènements qui enflamment la nuit où je m'en vais confiant.

Je ne sais pourquoi je pense à ce foulard mauve que tu aimais porter à ton cou. La mort oublie toujours quelque chose - un objet, une image, un rien dans quoi la vie se précipite et se maintient, immense.

Quinze ans ont passé sans que ton sourire s'efface. On dirait même que sa clarté de perce-neige a grandi. Les morts travaillent à très long terme.

J'allais à Paris quand, par la vitre du train, j'ai été soudain appelé par les nuages. A leur vue les soucis dans mon cœur se sont effacés pour laisser la place à un hôte autrement plus important qu'eux: mon père, mort quatre ans après toi. Je n'avais rien pour écrire, aucun papier, j'ai noté ceci au dos d'un chéquier: "Les tendres nuages que je vois ébréchés dans le ciel bleu n'ont pas connu mon père et pourtant par leur consentement au réel qui les broie, ils me parlent très bien de lui.

...toute absence même légère parle de la mort.

Christian Bobin, Carnets du soleil.

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Eloge du rien...

22 Juillet 2015, 08:49am

Publié par Grégoire.

Eloge du rien...

 

 

"Le monde entier repose sur nous. Il dépend d'un grain de silence, d'une poussière d'or- de la ferveur de notre attente. Un arbre éblouissant de vert. Un visage inondé de lumière. Cela suffit bien chaque jour. C'est même beaucoup. Voir ce qui est. Être ce qu'on voit. S'égarer dans les livres, ou dans les bois. La nature éteint les livres. L'herbe recouvre la pensée. Le vert absorbe l'encre. On traverse une terre comme on épuise un amour. On est changé par ce qu'on traverse. Le paysage afflue dans le corps. Le vent s'engouffre dans le sang. Le ciel remonte au coeur. On regarde des oiseaux qui s'affairent dans un arbre abondant, chevelu. Ils s'appellent, se répondent, le bec éclaboussé d'ombre."

 

Christian Bobin Eloge du rien.

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The Kid... inépuisable...

21 Juillet 2015, 05:27am

Publié par Grégoire.

The Kid... inépuisable...

https://vimeo.com/91857220

The Kid... inépuisable...
The Kid... inépuisable...

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Des sourires qui ont fait l'épreuve de la mort...

20 Juillet 2015, 09:40am

Publié par Grégoire.

Des sourires qui ont fait l'épreuve de la mort...

 

"Je n'aime que les livres dont les pages sont imbibées de ciel bleu - de ce bleu qui a fait l'épreuve de la mort. Si mes phrases sourient c'est parce qu'elles sortent du noir. J'ai passé ma vie à lutter contre la persuasive mélancolie. Mon sourire me coûte une fortune. Le bleu du ciel, c'est comme si une pièce d'or tombait de votre poche et qu'en l'écrivant je vous la rendais. Ce bleu en majesté dirait la fin définitive du désespoir et ferait monter les larmes aux yeux."


Christian Bobin, L'homme-joie.

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Ceci n'est pas une leçon de bricolage

19 Juillet 2015, 05:07am

Publié par Grégoire.

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