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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Réchauffement climatique... « La thèse officielle.. Une foutaise ? »

18 Janvier 2018, 03:23am

Publié par Grégoire.

Réchauffement climatique... « La thèse officielle.. Une foutaise ? »

Spécialiste reconnu des avalanches, le Suisse Werner Munter planche nuit et jour depuis trois ans sur le réchauffement climatique. Et, pour lui, l’homme n’y est pour rien!

Il y a une semaine, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) pointait une nouvelle fois d’un doigt accusateur l’homme et le CO2 qu’il produit comme principaux coupables du réchauffement climatique. Pour Werner Munter, spécialiste mondialement reconnu des avalanches, qui se penche compulsivement sur le phénomène depuis trois ans, «ces gens sont des imbéciles qui répètent en boucle des bêtises, le savent et sont payés pour!» Le Bernois nous a longuement reçus dans son appartement d’Arolla (VS) pour étayer ces accusations entre une tranche de viande séchée et deux verres de Cornalin. Son diagnostic climatosceptique, loin d’être celui d’un hurluberlu, est partagé par d’éminents scientifiques dont deux Prix Nobel. Il nous l’explique.

Vous affirmez que l’homme n’a rien à voir avec le réchauffement. Pourquoi?

Précisons tout d’abord que je ne conteste pas le réchauffement lui-même. Je l’ai d’ailleurs constaté en tant que guide de montagne en voyant les glaciers reculer. Celui qui nous fait face par exemple a perdu 100 m depuis que j’ai acheté cet appart en 1989. En 2005, le pilier Bonatti des Drus s’est effondré à cause du réchauffement du permafrost. Ce que je remets en cause, ce sont les causes de ce réchauffement. Elles n’ont rien à voir avec l’homme ou avec le CO2 comme on nous le serine. Je suis arrivé à cette conclusion pour trois raisons.

Quelles sont ces raisons?

La première, c’est tout simplement l’analyse des données climatiques reconstituées sur des millions d’années. Rien que dans les 10 000 dernières années, il y a eu cinq pics de températures comparables à celui que nous vivons. Ces optima correspondent à des cycles naturels. Au Moyen Age, il était par exemple possible d’aller en vallée d’Aoste depuis Arolla avec les troupeaux car le glacier n’existait plus. Lors des deux premiers optima, le Sahara était une savane avec des lacs, des arbres et des éléphants. Avant cela, pendant des centaines de milliers d’années, il a fait plus chaud qu’aujourd’hui. Et parfois jusqu’à 7 degrés plus chaud! Or le GIEC se concentre sur les 150 dernières années. Autant dire qu’il regarde autour de son nombril. Les reconstructions paléoclimatiques montrent aussi que, pendant des centaines de millions d’années, il n’y a pas eu de corrélations entre le CO2 dans l’atmosphère et la température sur terre.

Votre second argument?

La concentration de CO2 – qui est soit dit en passant un gaz vital et non pas un poison – dans l’atmosphère est négligeable. Il y en a un peu moins de 0,5‰ dans l’atmosphère, et au maximum 5% de cette quantité est imputable à l’homme. Pour un million de molécules d’air, il y a seulement 20 molécules de CO2 produites par l’homme. Et chaque année, notre industrialisation rajoute 4 molécules de CO2 pour chaque million de molécules d’air, mais la moitié est absorbée par les océans et les plantes. Et on veut nous faire croire que cette infime proportion due à l’homme est une catastrophe? J’ai beaucoup de peine à le croire (rires).

Pourquoi dès lors la thèse officielle fait quasi consensus? Vos collègues scientifiques ne sont pas tous des imbéciles!

Ces théories visent à nous culpabiliser. Quand des scientifiques comme ceux du GIEC disent qu’ils veulent sauver la planète, je dis qu’ils ne sont pas crédibles. Ils mentent pour préserver des intérêts économiques dont les leurs. Car il y a tout un business derrière la lutte contre le réchauffement. Il y a une volonté de faire peur aux gens par exemple en dramatisant la montée des océans, alors que ceux-ci ne s’élèvent que de 2 à 3 mm par an! C’est aussi une manipulation intellectuelle de parler de CO2 en tonnes plutôt qu’en proportion. Des tonnes, ça impressionne, mais rappelons que l’atmosphère pèse 5 000 000 000 000 000 tonnes!

Votre dernier argument est que la thèse officielle contredit les lois de la physique. C’est-à-dire?

Celle de la thermodynamique en particulier. Pour faire simple: la terre fait 15° en moyenne. L’atmosphère censément polluée de CO2 est grosso modo à -30° à 10 km d’altitude. Qu’elle réchauffe la Terre qui est bien plus chaude qu’elle est une aberration. La thermodynamique nous dit que la chaleur va toujours vers le froid et jamais dans le sens inverse, ce que correspond à notre expérience quotidienne.

Alors au final, comment expliquez-vous ce fichu réchauffement?

Je n’ai pas de réponse car trop de facteurs entrent en jeu. Par contre, j’ai des hypothèses. Je soupçonne par exemple les variations de l’intensité du rayonnement solaire – qui répondent à des cycles – de jouer un rôle central, tout comme les processus nucléaires complexes et méconnus qui sont à l’œuvre au centre de notre Terre. Quoi qu’il en soit, c’est de l’arrogance de croire qu’en 150 ans d’industrialisation nous avons changé le climat. La nature est bien plus forte que l’homme, nous ne sommes pas les maîtres de la Terre!

https://mobile2.lematin.ch/articles/19748787

 

 

PORTRAIT

Il aime aller à contre-courant

Werner Munter, 73 ans, reconnaît en riant être un «obsessionnel». Quand il s’attaque à un sujet, le résident d’Arolla (VS) va au fond des choses. Ses petits carnets couverts de notes et de graphiques impeccables l’attestent.

Deux décennies durant, ce guide de montagne et philosophe de formation a étudié les avalanches en autodidacte, soutenu à 120% – financièrement notamment – par feu sa femme adorée. Ses thèses en la matière, longtemps considérées comme marginales, font désormais références.

Ce Bernois un peu ours et très soixante-huitard qui côtoya Cohn-Bendit à sa grande époque, ne cache pas son «plaisir d’aller à contre-courant» quand cela lui semble justifié. C’est le cas avec ses thèses sur le réchauffement climatique ou, plus prosaïquement, lorsqu’il dégomme la populaire Patrouille des Glaciers.

Laquelle passe sous ses fenêtres cette semaine: «Je suis contre! Cette course casse la sauvagerie de la montagne et donne l’illusion qu’elle peut se dompter sans connaissance et avec un sac de 10 litres sur le dos!»

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Bono : " Je crois que c’est dans l’obscurité que nous apprenons à voir la lumière."

16 Janvier 2018, 04:56am

Publié par Grégoire.

Bono : " Je crois que c’est dans l’obscurité que nous apprenons à voir la lumière."
Leader de U2, Bono s’est confié au co-fondateur de Rolling Stone, Jann Wenner, au sujet de son groupe, du monde dans lequel nous vivons et de ce que taquiner la mort de près lui a appris

1985. Peu de temps après que la tornade U2 se soit abattue sur les États-Unis, Rolling Stone le proclamait « groupe des années 80 ». Trente ans et seize couvertures plus tard, le magazine entretient une relation privilégiée avec les Irlandais. Quelques semaines après la sortie du tonitruant Songs of ExperienceJann S. Wenner s’est entretenu avec celui qui, au fil des interviews, est devenu un ami proche, Bono. De la musique à la politique, en passant par la religion, le chanteur s’est laissé aller à toutes sortes de confidences.

 

Tu viens de terminer la tournée « Joshua Tree ». La nostalgie est quelque chose que U2 a toujours voulu éviter, alors à quoi cela ressemblait-il d’aller jouer un vieil album tous les soirs?

On a choisit de faire comme si nous venions tout juste de sortir l’album The Joshua Tree. Il n’y avait donc pas de vieux films super 8 ou quoi que ce soit d’autre pour rappeler la vieille époque. Nous avons senti que la force de cet album était qu’il avait un sens, et peut être même plus maintenant qu’auparavant. C’était le concept et c’est allé en crescendo. Nous avons terminé à Sao Paulo, quatre soirs, devant près de 300 000 personnes. Mais pour être honnête – et je devrais probablement l’être dans cette interview – je ne m’en suis pas encore remis. J’ai certes exploré de nouvelles façons de chanter mais je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de sortir et de découvrir des lieux, dans les villes où on jouait, ce que j’aime vraiment faire habituellement. Se remettre à fond dans les chansons a été une épreuve, plus que je ne le pensais. Elles sont très exigeantes sur le plan émotionnel. Elles demandent beaucoup de franchise, d’honnêteté. Et puis on préparait déjà Songs of Experience. Toute cette promotion demande beaucoup plus de travail que je ne le pensais, mais si vous croyez à vos chansons, vous devez les présenter et les défendre.

C’est une sorte de tour de magie, de se rendre compte que tous les problèmes que nous voyons dans le monde extérieur sont juste des manifestations de ce que nous portons à l’intérieur de nous.

Comment as-tu envisagé « Songs of Experience » par rapport à « Songs of Innocence », l’album qui lui fait écho sorti en 2014?

C’est une sorte de tour de magie, de se rendre compte que tous les problèmes que nous voyons dans le monde extérieur sont juste des manifestations de ce que nous portons à l’intérieur de nous, dans nos mondes intérieurs.Le plus bel enfoiré, le pire trou du cul, le plus sexiste, égoïste, méchant, rusé que nous puissions être… tous ces personnages que vous allez voir dans votre miroir. Et c’est là que le travail de transformation doit commencer. N’est-ce pas ce que l’expérience nous apprend ? J’avais l’idée de faire parler le ‘jeune moi’ au ‘vieux moi’ depuis un certain temps. C’est un artifice dramatique intéressant. [Il y a quelques années] J’étais à une exposition des photographies d’Anton Corbijn à Amsterdam, et quelqu’un m’a demandé ce que je pourrais dire à cette photo : « Je pense que c’était une photo de moi à l’âge de 22 ans. Et puis la personne m’a demandé ce que le ‘jeune moi’ dirait à son aîné. J’étais un peu nerveux. Je n’étais pas sûr. J’ai pris cette hésitation comme un indice que peut-être je n’étais pas à l’aise avec la personne que je suis maintenant. Je commençais à réaliser que j’avais perdu une partie de cette fureur.

Mais maintenant, il semble que tu sois entièrement différent. Il me semble que les choses sont plus claires pour toi, que tu as beaucoup appris.

J’hésite moins à prendre des risques sur des questions politiques ou sociales. Quand je suis devenu militant, les gens me disaient: «Ah, vraiment?» Mais, ils ont fini par accepter cette idée. Puis j’ai commencé à m’intéresser au commerce et aux mécanismes qui pouvaient faire sortir les gens de la pauvreté et les mener à la prospérité. Et puis, quelques personnes ont dit: « Vous ne pouvez pas vraiment faire cela, n’est-ce pas? » J’ai répondu : «Mais si vous êtes un artiste, vous devez le faire !» Nous avons eu cette conversation plusieurs fois ensemble au fil du temps : que peut faire l’artiste? Qu’est-ce que l’artiste n’a pas le droit de faire, et y a-t-il des limites? Maintenant, je dirais à mon ‘jeune moi’: «Expérimente plus et ne laisse pas les gens t’enfermer dans une case. Il n’y a aucune corde que tu ne puisses pas ajouter à ton arc si tu sens qu’elle fait partie de ta vie.» Nous avons hérité, de la culture qui a émergé des années 60 et 70, l’idée que les artistes étaient en quelque sorte au-dessus de la mêlée, ou devraient être au-dessus de la mêlée.

Qu’ils ont une excuse pour ne rien faire…

J’avais donc une excuse pour ne rien faire. Mais, je savais que des gens qui ont un job à plein temps peuvent avoir autant de valeur que les artistes, peut-être même plus. Et qu’il y a plus de trous du cul au mètre carré parmi nous, les artistes.Je me souviens d’avoir rencontré Björk, et elle m’a dit qu’en Islande, réaliser une chaise était loin d’être une tâche facile. Comme si une chanson n’était pas plus importante qu’une chaise. Et j’ai pensé : « Et bien, en fonction de la chaise, les Irlandais savent que cela est vrai. » Donc, si cela est vrai, alors arrêtez avec ces conneries de dire qu’un artiste est une personne au-dessus des autres .

© Danny Noth

Ce nouveau disque parle du thème de la survie. La survie du monde et de notre système politique. Mais parlons de ta propre survie. En plein enregistrement, tu as vécu une expérience de mort imminente. Dis-moi ce qui s’est passé.

Eh bien… je veux dire… je ne veux pas en parler.

Je comprends. J’ai eu ma propre expérience de mort imminente récemment. Les gens veulent me poser des questions sur ma santé et j’hésite à en parler. Pourquoi est-ce que je ressens ça? Ai-je honte? Est-ce de la faiblesse que j’essaie de dissimuler?

C’est juste que. . . les gens vivent des « moments d’extinction » dans leur vie, qu’ils soient psychologiques ou physiques. Et, pour moi, c’était un moment d’extinction physique, mais je pense que je me suis épargné tout le mélodrame. Je veux parler de cette question d’une manière qui permette aux gens de combler eux-mêmes le vide de ce qu’ils ont vécu, vous voyez? C’est une chose d’en parler dans magazine comme Rolling Stone, mais quand cela arriv e à votre tabloïd local, c’est vraiment horrible. Cela devient la question que tout le monde se pose.

Alors parlons-en de façon subliminale… cette question est centrale dans cet album.

Oui… Il y avait cette apocalypse politique qui se passait en Europe et en Amérique, et elle faisait parfaitement écho avec ce qui se passait dans ma propre vie. Et j’ai pris une pluie de coups au fil des années.Vous avez des signes avant-coureurs, et ensuite vous réalisez que vous n’êtes pas un tank, comme le dit [sa femme] Ali. The Edge dit de moi que je considère mon corps comme une nuisance.

En 2000, tu as eu une alerte au cancer de la gorge, n’est-ce pas?

Non, c’était juste un check-up. Un spécialiste voulait faire une biopsie, ce qui aurait été un risque pour mes cordes vocales – et ça s’est bien passé.

ll y a quelques années, je t’ai rendu visite à l’hôpital et ton bras était emberlificoté dans une sorte de structure qui ressemblait au George Washington Bridge…

Après mon accident de vélo, j’avais prétendu que c’était un accident de voiture….

Cela avait l’air grave, et puis il y a eu ce dernier incident. Cela fait beaucoup d’expériences avec la mort.

Il y a quelque chose de tragi-comique avec un accident de vélo dans Central Park – ce n’est pas exactement du James Dean. Mais la chose qui m’a secoué, c’est que je ne m’en souvenais pas. C’était l’amnésie totale. Je ne sais pas comment cela est arrivée. J’étais très mal à l’aise avec cela mais ce nouvel incident m’a tout simplement mis à terre. C’était comme on me disait «Tu as bien entendu le message?»

Tu fais l’album et tout à coup tu as dû faire face à ce problème de santé. Comment cela a-t-il affecté l’album et ta vision de l’album?

Et bien, curieusement, la mortalité devait être un thème de l’album de toute façon parce que c’est un sujet qui n’est pas souvent couvert. Et tu ne peux pas écrire Songs of Experiencesans écrire sur ce thème. Et j’ai eu quelques-uns de ces ‘chocs dans le système’, appelons-les comme ça, dans ma vie. Comme mon accident de vélo ou ma blessure au dos. De toute façon, la mortalité aurait été l’un des thèmes de l’album. Mais, je ne voulais juste pas être un expert en la matière. J’ai rencontré ce poète nommé Brendan Kenelly. Je le connais depuis des années. c’est un poète incroyable. Et il m’a dit: «Bono, si tu veux aller à à la source de l’écriture, imagine que tu es mort.» Il n’y a pas d’ego, il n’y a pas de vanité, pas de crainte à avoir de froisser quelqu’un. C’est un excellent conseil. Je ne voulais juste pas le vivre autrement que par une expérience mentale. Je ne voulais l’apprendre à la dure.

Alors comment l’idée du thème de la mortalité est venue ?

Gavin Friday, un de mes amis de Cerrarwood Road [à Dublin], a écrit l’une de mes chansons préférées. Elle s’appelle “The Last Song I’ll Ever Sing,” (« La dernière chanson que je chanterai »), à propos de ce personnage à Dublin, quand nous étions enfants, qu’on appelait le Diceman, qui est mort à 42 ans, cinq ans après qu’on lui ait diagnostiqué le VIH. Je me suis rendu compte seulement récemment que “Love Is All We Have Left” (« l’amour est tout ce qui nous reste ») est ma tentative d’écrire cette chanson.

Peux-tu être plus précis? Quelles chansons ont été écrites directement à partir de ton expérience de mort imminente?

Ce n’est pas tant une chanson comme…

Que l’atmosphère de la chanson ?

Je pense… Par exemple : The Showman – c’est une chanson légère, une chanson amusante, et c’est devenu une chanson très importante. Ne pas céder à la mélancolie est la chose la plus importante si vous voulez vous sortir de n’importe quel recoin dans lequel vous vous êtes fourré. Les Irlandais, nous sommes des putains de champions du monde à ce niveau là; c’est notre caractéristique nationale la moins intéressante. Et je n’ai jamais voulu m’abandonner à ça, alors le punk rock, le tempo de certaines chansons, est soudainement devenu très important.Mais le second couplet est la clé, et il porte la meilleure phrase de l’album :It is what it is, it is not what it seems/This screwed up stuff is the stuff of dreams/I got just enough low self-esteem to get me to where I want to go.(C’est ce que c’est, ce n’est pas ce qu’il semble / Ce truc bousillé, c’est du domaine du rêve/ J’ai juste assez de piètre estime de moi-même pour me mener là où je veux aller)Je voudrais pouvoir dire que c’est de moi, mais c’est Jimmy Lovine qui l’a dit. Un de mes amis l’a dénigré et j’ai dit: «Oh, tu es un peu fragile là, Jimmy?» Et Jimmy s’est retourné et a dit: « J’ai juste assez de piètre estime de soi pour me mener où je veux aller. »

Les artistes sont des personnes très fragiles. Gavin Friday, avait une phrase pour moi il y a des années: «L’insécurité est la meilleure sécurité pour un interprète.»

Cela ressemble à une évaluation réaliste toi et tes conneries….

Les artistes sont des personnes très fragiles. Gavin Friday, avait une phrase pour moi il y a des années: «L’insécurité est la meilleure sécurité pour un interprète.» Un interprète a besoin de savoir ce qui se passe dans la salle et de la sentir, et tu ne sens pas la salle si tu es normal, si tu es entier. Si tu as une grande estime de toi-même, tu ne seras pas vulnérable aux opinions des autres, à l’amour, aux applaudissements et à l’approbation des autres.

Cet incident a totalement enrichi l’album – pourtant – parle moi d’une expérience !

Mais n’est-ce pas génial? Je pensais que l’expérience serait plus contemplative, et elle l’a été en parti, mais le cœur de l’album est le courage et le punk. Il y a une sorte de jeunesse dedans. Beaucoup de tempos sont rapides. Et certaines paroles sont des plus drôles, je pense. « Dinosaur wonders why he still walks the Earth. » (Le dinosaure se demande pourquoi il marche encore sur la Terre.) Je veux dire, j’ai écrit cette phrase sur moi-même.

Être un dinosaure ?

Oui, bien sûr, mais alors j’ai commencé à réfléchir à ce qui se passe dans le monde. Et je me suis dit : « On mon dieu, la démocratie, cette chose avec laquelle j’ai grandi avec toute ma vie. . . elle est vraiment en danger d’extinction. »

Dans une interview que nous avons faite ensemble en 2005, tu as dit ceci: « Notre définition de l’art est de briser le sternum, c’est certain. Juste de la chirurgie à cœur ouvert. Je souhaite qu’il y ait un moyen plus facile, mais les gens veulent du sang, et je suis l’un d’entre eux.« 

La vie et la mort et l’art … toutes ces entreprises sanglantes.

Je crois que c’est dans l’obscurité que nous apprenons à voir la lumière.

Comment ta foi t’a aidé à traverser ces épreuves?

La personne qui a le mieux écrit sur l’amour dans l’ère chrétienne était Paul de Tarse, qui est devenu Saint Paul. Il écrit cette ode à l’amour, que tout le monde connait de sa lettre aux Corinthiens: L’amour est patient, il est plein de bonté…. il croit tout, il espère tout, il supporte tout ».  On l’entend dans beaucoup de mariages. Comment pouvez-vous écrire ces choses quand vous êtes au plus bas ? Je ne l’ai pas fait. Je n’ai pas cherché au fond de moi même. Je vois quelqu’un comme Paul, qui était en prison et en écrivait ces lettres d’amour et je pense : « Comment cela est possible? C’est incroyable. » Maintenant, cela ne le guérit pas de tout, de ce qu’il pense des femmes ou des homosexuels ou quoi que ce soit d’autre, mais dans son contexte, il a une vision incroyablement transcendante de l’amour. Et je crois que c’est dans l’obscurité que nous a prenons à voir la lumière. C’est là que nous voyons le plus clair en nous-mêmes – quand il n’y a pas de lumière.Tu m’as posé des questions sur ma foi. J’avais un sentiment d’étouffement. Je suis un chanteur, et tout ce que je fais viens de l’air. L’endurance, ça vient de l’air. Et dans ce processus, je sentais que j’étais en train de suffoquer. C’est la chose la plus effrayante qui pouvait m’arriver car j’avais très mal. Demande à Ali. Elle a dit que je n’aurais même pas remarqué si on m’avait planté un couteau dans le dos. J’aurais juste dit « Huh, qu’est-ce que c’est? » Mais cette fois, l’année dernière, je me sentais très seul et très effrayé et incapable de parler ou d’expliquer ma peur parce que j’étais en quelque sorte …

Quand tu avais l’impression de suffoquer?

Oui. Mais, tu sais, les gens ont des choses tellement pires à gérer, donc c’est une autre raison pour ne pas en parler. Tu fais affront à toutes les personnes qui, tu le sais, n’ont jamais réussi à s’en sortir ou n’ont pas la chance d’avoir accès à des soins médicaux !

As-tu l’impression que tu as eu de la chance?

D’avoir eu de la chance ? Putain, je suis l’homme le plus chanceux sur Terre. Je ne pensais pas que j’avais peur de partir si rapidement. Je pensais que ce serait gênant parce que j’ai quelques albums à faire et les enfants à voir grandir et cette belle femme et mes amis et tout ça. Mais je n’étais pas ce genre de mec. Et puis soudain tu es ce genre de mec. Et tu penses: Je ne veux pas partir ici et maintenant. Il y a tellement plus à faire. Et je suis béni. La grâce et des gens vraiment intelligents m’ont aidé à m’en sortir, et ma foi est forte. Je lisais les Psaumes de David tout le temps. Ils sont incroyables. C’est le premier bluesman, qui criait à Dieu: «Pourquoi est-ce que cela m’est arrivé?» Mais il y a aussi de l’honnêteté là-dedans. . . . Et, bien sûr, il ressemblait à Elvis. Si tu regardes la sculpture de Michel-Ange, tu ne penses pas que David ressemble à Elvis ?

Dans «Lights of Home», tu écris: «Je ne serais pas ici parce que je devrais être mort. je vois les lumières devant moi. Je crois que mes meilleurs jours sont devant, je peux voir des lumières devant moi. Oh, Jésus, si je suis toujours ton ami, que diable as-tu pour moi?

Il y a une référence à l’un de mes chansons préférées de Dylan, » Señor Señor ». Dans cette chanson, il rencontre un ange et il continue cette promenade avec lui. J’ai toujours imaginé que c’était l’ange de la mort.

 

Dans ta chanson, tu demandes : « Jésus, qu’est-ce que tu me réserves? » Eh bien, que penses-tu qu’il te réserve?

Il y a une libération incroyable dans le lâcher prise. Je pensais que je l’avais déjà fait, mais ce qui s’est passé a été un pas de plus vers la vérité. Vous savez, les gens de foi peuvent être très agaçants. Comme quand les gens aux Grammys remercient Dieu pour une chanson et vous pensez, « Dieu, c’est une chanson de merde. Ne donnez pas de crédit à Dieu pour celle-là – vous devriez le prendre vous-même! « . Je suis sûr que je l’ai fait moi-même. Et quelqu’un dit: «Je la tiens directement de la bouche de Dieu!» Et vous pensez: «Waou, Dieu n’a aucun goût! »

Ce n’est pas un très bon parolier !

C’est le moins que l’on puisse dire ! Il faut faire gaffe à ce genre de chose, mais si vous voulez savoir ce que j’ai retenu de tout ça, j’ai compris qu’il était bon d’essayer de s’accorder du temps pour réfléchir à demain. Je ne veux pas vous la jouer religieux, du coup tu m’excuseras, mais si ça t’intéresse, voilà ce sur quoi j’ai médité aujourd’hui. Je partage cela avec toi car c’est beau et que ça peut te faire sourire. Il s’agit du Psaume 18. Il fait partie de ceux que l’écrivain Eugene Petersen a traduit en langage moderne. Ça donne quelque chose comme : «Dieu a fait de ma vie un tout. Après que je me sois repris, il m’a accordé une nouvelle chance. Les voies du Seigneur me sont claires maintenant. Je ne prends pas sa présence pour acquise. Je scrute le moindre de ses actes. J’essaye de ne plus me laisser abuser. Je suis de nouveau entier, et je vais attention au chemin de vie que j’emprunte. Dieu a réécrit ma vie lorsque je lui ai ouvert le livre de mon cœur. » N’est-ce pas magnifique ?

En effet. Parle-moi davantage du thème de l’amour dans cet album. Il débute avec « Love Is All We Have Left »

Ça va me prendre du temps pour répondre à tes questions, mais je vais y arriver. J’avais une sorte de Frank Sinatra à l’esprit. Ça a quelque chose de comique, pourtant ça vous brise le cœur. C’est une tragi-comédie. Je pensais qu’il serait intéressant d’écrire une chanson du point de vue d’une personne qui n’en chanterait peut-être aucune autre. C’était l’une des choses que je me suis demandé en travaillant sur cet album : «Si je n’avais qu’une chose à dire, qu’est-ce que ce serait ? Si l’amour est tout ce qu’il nous reste, je m’en contenterais.» Avec cet album, je voulais que le jeune Bono puisse avoir l’occasion de s’en prendre au vieux Bono. Une voix s’élève dans « Love Is All We Have Left » : [chante« Tu es à l’autre bout de la lorgnette / Sept milliards d’étoiles dans ses yeux / Tant d’étoiles, tant de façons de voir / Hey, il fait bon d’être en vie. » C’est le ‘toi innocent’ en train de rassurer le ‘toi expérimenté’. Je suis désormais en paix avec le zélote que j’ai été. Et je pense que ce jeune zélote ne désavouerait pas ce que je suis devenu. Il aurait peut-être eu plus de choses à dire quant au chemin que j’ai emprunté.

Tu ne fais pas que chanter des chansons d’amour. Il s’agit de véritables méditations sur son pouvoir.

C’est probablement notre sujet de prédilection en tant que groupe. Quand on y pense, ça n’était pas chose facile pour un jeune homme que de chanter «Pride (In the Name of Love)». Quant à savoir de quel amour il s’agit, notre langue a beau être riche, elle se limite au seul mot «amour». Pourtant, il en existe bien d’autres…

Qu’en est-il de la chanson «Ordinary Love» ?

C’est l’amour dépourvu de romantisme. L’amour que les gens créent, les compromis qu’ils font pour rester ensemble. C’est ce que Yeats appelait « la passion froide ». J’aime l’idée que les relations les plus fortes sont les plus froides.

Plus que de l’amour, c’est la volonté quotidienne de tolérer et d’accepter l’autre, ce qui demande plus de patience et moins de passion.

Exactement. Ali et moi sommes probablement plus amoureux aujourd’hui que quand nous nous sommes rencontrés. On accorde peu de crédit à cette capacité que des couples peuvent avoir à dépasser leurs problèmes et rester ensemble, mais c’est le sujet d’«Ordinary Love». J’aimerais qu’écrire des chansons d’amour demeure quelque chose d’intéressant. Ça n’a rien à voir avec les centaines de milliers de chansons sur la passion et la perte de soi dans son couple. Ne serait-il pas plus intéressant d’écrire des chansons sur l’amour froid et mesuré?

«Landlady» est une formidable chanson d’amour sur ton couple et ce que tu dois à Ali.

Mon foyer est tout pour moi. J’ai encore du mal à y croire car j’ai passé ma vie sur les canapés, voire le sol de mes amis, avant de prendre la poudre d’escampette et monter un groupe de rock. Ça m’a pris du temps avant de me fixer. J’ai quitté le domicile familial probablement la semaine qui a suivi la mort de ma mère [quand Bono avait quatorze ans]. J’habitais toujours au 10 Cedarwood Road physiquement, mais mon esprit était ailleurs. «This Is Where You Can Reach Me Now» aborde cette prise de conscience que le groupe était devenu ma nouvelle famille. Ça m’a pris pas mal de temps mais j’ai fini par trouver ma place. La seule manière dont je pouvais exprimer ça, c’était avec une pointe d’humour. Une des phrases de «Landlady» a un petit quelque chose de Bob Dylan : «Je ne saurai jamais ce que les poètes crève-la-faim ont enduré, car quand j’étais fauché tu payais toujours les factures». J’ai appris beaucoup de Dylan au cours des années, à commencer par le fait que tu as besoin d’avoir recours à l’humour pour aborder les sujets les plus durs. Sans déconner ! Et c’est pour ça que je suis si fier de cet album. Il y a pas mal de morceaux agressifs, mais il y a aussi «Blackout» et la phrase « le dinosaure se demande pourquoi il est encore sur Terre ». C’est plutôt drôle, comme «Landlady». C’est pour ça que cette chanson fonctionne aussi bien. Elle est assez drôle et pleine d’humilité pour ne pas être pénible.

Peut-on parler davantage de «Summer of Love», qui aborde la question des réfugiés syriens. D’où vient-elle musicalement parlant ?

Un des gars qui travaille avec Ryan Tedder a écrit de charmants accords de guitare. Dans l’excitation, Edge a ajouté «Oh, si vous voulez un truc, il suffit de le demander. C’est comme avec le hip-hop. Il suffit de le sampler. Ou de le rejouer. » C’était plutôt libérateur pour lui. Ça faisait aussi partie de l’esprit de cet album. On pouvait se permettre de se pencher sur des sujets qu’on abordait pas auparavant. On avait cette superbe mélodie, une sorte d’ode aux Beach Boys et aux Mamas and the Papas, puis on a trouvé notre sujet : la côte ouest de la Syrie. Et non la côte ouest de l’Irlande ou de la Californie, comme beaucoup l’on écrit.

Aujourd’hui, les charts sont dominés par des groupes plus jeunes. La majeure partie des artistes figurant au Top 40 font du hip-hop ou de la pop. Le rock n’est plus au centre de notre culture. Quelle est la place de U2 ?

Les dés sont quelque peu pipés. Aujourd’hui, le streaming fonctionne grâce à la publicité. Et ça, c’est très jeune et très pop. C’est un système dominé par le nombre de lectures, mais ça n’est pas représentatif de l’importance d’un artiste. Lorsque l’on passe de la publicité à un abonnement, ça devient intéressant. Les artistes qui vous poussent à vous abonner ont plus de valeur.

Les artistes qui sont liés à vous et à votre vie, eux, valent un abonnement.

Les artistes pour lesquels on est prêt à payer ?

Un adolescent doit écouter le chanteur du moment au moins une centaine de fois chaque jour. C’est un coup de cœur passager. Dans un an, il n’aura plus d’importance. Les artistes qui sont liés à vous et à votre vie, eux, valent un abonnement. En réalité, on s’apprête à assister à une révolution dans la manière dont les artistes et leurs fans interagissent. Prenez Chance the Rapper. Il a une belle âme et une plume affutée, mais aucune maison de disque. Il se débrouille seul et a suffisamment de succès pour faire don d’un million de dollars au département de l’éducation de la ville de Chicago. Mais si votre musique est sur Apple ou Spotify, vous pouvez toucher les gens directement. Les labels sont là pour vous conseiller, vous aider à gérer votre groupe, votre marque, vos jaquettes ou encore vos clips vidéo. On assiste à une véritable transition, et elle a desservi pas mal d’artistes. Je savais que les gens se feraient à Spotify, mais un grand nombre de mes amis se plaignaient de m’avoir cru car ils jugeaient ne pas toucher assez. Je leur avais dit que les choses changeraient une fois que la machine se mettrait réellement en branle. Ça va être long mais ça va se faire. Et ça va être douloureux. Il ne fait pas bon d’être Cole Porter en ce moment.

Tu observes un retour sur investissement avec Spotify ?

Petit à petit… Mais si les labels ne redistribuent pas ce que leur verse Spotify, les artistes vont se passer d’eux et mettre leur musique directement en ligne.

Où est-ce que U2 se situe dans tout ça ?

On a offert notre dernier album, ou plutôt Apple a offert notre dernier album à ses clients. C’était très généreux, selon moi. Mais l’album qui le précédait, No Line on the Horizonétait plus adulte. Il ne correspondait pas aux consommateurs de musique en streaming. Donc on s’y met tout juste.

On observe un retour aux années 50 et à la prévalence des chansons sur les albums. Et comment est-ce qu’on s’en sort ? En faisant de meilleures chansons.

Tu dirais donc que la musique que vous faites maintenant se prête davantage au streaming ?

Totalement. Ce qui est intéressant, c’est qu’on observe un retour aux années 50 et à la prévalence des chansons sur les albums. Et comment est-ce qu’on s’en sort ? En faisant de meilleures chansons. Et en étant assez humble pour admettre que l’on devait réapprendre à écrire des chansons. C’est d’ailleurs pour ça qu’Edge et moi on s’est lancé dans Turn of the Dark, une comédie musicale inspirée de Spider-Man. On voulait toucher du doigt le style de Rogers et Hammerstein, car un grand nombre des classiques de la musique américaine trouvent leur origine dans la comédie musicale. On a demandé à Paul McCartney d’où lui était venu tous ces accords dans les chansons qu’il a composé avec les Beatles, et il nous a répondu : « Vous savez, on était un groupe de rock, mais pour jouer dans de bonnes salles, on a du en passer par des mariages. Des trucs un peu chics. Du coup, on a dû se mettre à Gershwin et tout ces trucs là. » Je n’en savais rien. «Note à moi-même : se mettre à la comédie musicale. Il faut qu’on creuse ça.» Je dirais qu’à mi-chemin de la composition de Songs of Innocence, on a commencé à aborder l’écriture de chansons de manière plus traditionnelle. Ce qui fait que les mélodies de nos nouvelles chansons s’entendent de partout. Quand une chanson est bonne, elle traverse les murs.

Comment découvres-tu de nouvelles musiques ?

Le groupe écoute tout le temps de la musique, et il y a aussi mes enfants. Jordan est plutôt snob. Dans le genre indé. Eve est plus branchée hip-hop. Elijah est dans un groupe, et il a des opinions très arrêtes quant à la musique, mais il ne fait aucune distinction entre disons les Who et les Killers. Ou Nirvana et Royal Blood. Ce n’est pas une question de génération pour lui. Ce qui compte c’est la mélodie et ce qu’elle lui fait ressentir. Il croit dans un renouveau du rock.

Je crois que la musique s’est féminisée. Ça a des bons côtés, mais le hip-hop est le seul exutoire disponible pour les jeunes hommes aujourd’hui – et ça ce n’est pas une bonne chose

Toi aussi ?

Je crois que la musique s’est féminisée. Ça a des bons côtés, mais le hip-hop est le seul exutoire disponible pour les jeunes hommes aujourd’hui – et ça ce n’est pas une bonne chose. Lorsque j’avais seize ans, j’avais pas mal de colère en moi. Il faut l’employer à bon escient, que ce soit avec des guitares ou une boîte à rythme – je m’en fiche. Le principal c’est que ça bouge, sinon c’est mort. Au final, le rock c’est quoi ? La rage est au cœur du rock. Prenez les Who ou Pearl Jam, ils ont du succès parce qu’ils sont habités par cette rage.

Tu penses donc qu’il y a encore une place pour le rock…

Il fera son grand retour.

Tu es d’accord avec Eli ?

A son avis, si cette révolution ne se produit pas, il faudra qu’on l’entame.

Quel est le public de U2, selon toi ? Il y a quelques années, tu me disais que tu ressentais le besoin d’attirer un public plus jeune, de partir en tournée dans les universités…

Notre petite expérimentation avec Apple a pas mal aidé dans ce sens. Larry [Mullen Jr.] était plutôt sceptique à ce sujet. Ce n’est que plus tard qu’il m’a dit : «Derrière ma batterie, je peux voir ce que vous ne voyez pas. Et notre public est plus jeune.» Je lui ai demandé comment est-ce qu’il pouvait savoir que ça avait un rapport avec Apple. Il m’a répondu : «Parce que les gens ne connaissent pas les paroles de ‘Beautiful Day’ mais ils connaissent celles de ‘Every Breaking Wave’. » Prends cet album, c’est formidable qu’il passe à la radio. Il n’y a pas un seul autre artiste de ma génération qui soit autant diffusé en radio. Tu en connais d’autres ?

Non. Pas Bruce, ni les Stones…

Tu connais la chanson «Girls in Their Summer Clothes» que Bruce a écrit en 2007 ? Quand je l’ai entendu, je me suis demandé pourquoi elle n’était pas plus diffusée sur les ondes. J’en ai parlé à un fan de Bruce récemment. Je lui ai demandé s’il connaissait cette chanson. « C’est une chanson d’une intelligence rare au sujet du vieillissement. De l’expérience. » Il ne la connaissait pas. Ce genre de chansons peut passer totalement inaperçu. C’est pour ça que U2 se défonce toujours comme s’il s’agissait de notre premier album.

Comment mesureras-tu le succès de Songs of Experience? 

J’aimerais que certains des morceaux deviennent des tubes. Que lors de nos concerts, les gens ne se demandent pas ce que c’est ou s’ils devraient aller aux toilettes à ce moment là.

Sur quels morceaux mises-tu ?

Je sais que «You’re the Best Thing About Me” en fera partie. Ainsi que «Get Out of Your Own Way”. La plus connue pourrait aussi être “Love Is Bigger Than Anything In Its Way”, mais c’est peut-être ce que les radios nous disent. Ça pourrait être «The Showman», quelque chose de plus inattendu, ou «Red Flag Day», «Summer of Love»… Je ne sais vraiment pas.

Qu’est-ce qui est le plus dur dans le fait d’incarner U2 en 2017 ?

Faire l’unanimité.

Par exemple ?

Certaines personnes se demandent – à raison – pourquoi voudrait-on que nos chansons passent à la radio ? En ce qui nous concerne, si l’on croit en nos chansons, on doit s’assurer que les gens les écoutent. On ne fait pas ça pour l’argent. Notre groupe pourrait se reposer sur ce qu’on a déjà sorti pour le reste de notre vie, mais je leur demande de s’impliquer au maximum dans l’enregistrement de ces nouveaux morceaux. On se donne à fond comme quand on était jeunes. Sauf qu’on n’est plus jeunes.

Tu as donc toujours autant d’ambition…

Je suis assujetti aux chansons. Si l’on se donne à ce point, il faut aller jusqu’au bout. Je ne sais pas si ça durera indéfiniment, mais pour l’instant quelles chansons ! En venant ici, on a entendu «You’re the Best Thing About Me” à la radio. Sur une autre station, j’ai entendu «Bullet the Blue Sky». Un trajet de trente ans en somme.

Que pense le reste du groupe des nouvelles chansons ?

Je dirais qu’Edge n’a jamais autant voulu faire partie d’un groupe. Je pense que les deux derniers albums lui ont rappelé que les points forts de U2 étaient les mélodies gigantesques et les idées claires. C’est de là qu’on vient. La mélodie de «The Best Thing» représentait un retour aux sources pour lui. J’appelais ça de la Motown punk, mais j’étais le punk et il était clairement la Motown. Adam [Clayton] sample le passé pour le distiller au présent, comme un artiste postmoderne. Ou Warhol. Certaines chansons donnent l’impression qu’il les a empruntées à quelqu’un d’autre. Adam nous voit comme des œuvres d’art. Je ne suis pas sûr de ce que Larry pense de l’album. Il a adoré la tournée, mais lui et moi sommes les plus difficiles quand il s’agit d’enregistrer.

Par le passé, tu as déclaré que vous candidatiez au poste de meilleur groupe du monde. C’est toujours le cas ?

Quand tu vois que cet amuseur de chanteur, tu connais la réponse. On doit attirer l’attention, et les petites phrases que je peux lancer comme « on candidate à nouveau au poste de meilleur groupe du monde », c’est pour embêter ou pour faire parler.

C’est aussi pour te faire un peu mousser, non ?

C’est vrai. Mais on a passé les dix premières années de la vie du groupe à nous dire : « Et si on ne foutait pas tout en l’air, comme les autres ? Est-ce que ça ne serait pas super si on restait ensemble pendant les trente prochaines années ? » C’était dingue. On a près de quarante ans de carrière derrière nous et je pense que la seule manière de concevoir un truc comme ça c’est de se demander ce que les Clash aurait fait aujourd’hui. Ça aurait été intéressant de voir ce qu’ils auraient donnés. Le fait que les Stones soient toujours ensemble est une sorte de miracle.

Une partie de l’album est consacré à l’humilité. Comment fait-on pour rester humble dans ta position, surtout à l’époque de la surmédiatisation ?

Il y a une différence entre humilité et insécurité. En tant qu’artiste, il m’arrive de manquer d’assurance. C’est de l’insécurité. L’humilité c’est différent. Etre humble signifie être conscient de la place que l’on occupe dans l’univers et comprendre que jouer un rôle mineur dans la vie des autres ne pose aucun problème. Je n’en suis pas encore là. La grandeur d’âme vient à celui qui ne la cherche pas. C’est mal barré quand on est un artiste. Pendant un temps, je pensais que mon insécurité était de l’humilité, parce que je n’en fais pas des tonnes et je traite tout le monde avec respect. Mais ce n’est plus le cas. Je pense simplement qu’il s’agissait de bonnes manières. Lorsque je suis sur scène, je fais toujours face à cet autre moi, cette ombre. Je dois encore travailler sur moi pour faire réellement preuve d’humilité.

C’est un combat que tu mènes constamment.

Je crois. J’espère que tu ne m’as jamais perçu comme arrogant.

Pas que je me souvienne.

J’essaye de ne pas l’être.

Quel regard portes-tu sur la crise des réfugiés en Europe ?

Pourrait-on prendre un peu de recul avant de se lancer là-dedans ? En Occident, l’égalité et la justice ont presque toujours été maîtres-mots. Ça a parfois été dur, mais le monde semblait bien engagé dans cette voie.

Ça me rappelle cette fameuse citation de Martin Luther King.

«L’arc de l’univers moral est long, mais il tend vers la justice.» On a tous les deux grandi dans un monde où les choses allaient en s’améliorant, malgré toutes les difficultés qu’on a dû affronter. C’est en grande partie dû au fait qu’au terme de la Seconde Guerre Mondiale, il était clair qu’on avait le pouvoir d’annihiler toute vie sur Terre. Cette choquante réalisation a tout changé. Ça a affecté Giacometti et Picasso. C’est à ce moment que le rock’n’roll est né. Après les dernières élections présidentielles, les gens se sont trouvés accablés de chagrin. Avec le Brexit, les Européens comprennent ce sentiment. J’ai d’abord pensé que les gens en faisaient trop. Pourquoi des personnes rationnelles agissaient comme si quelqu’un venait de mourir ? C’est une élection. Les choses rentreront dans l’ordre. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que quelque chose était bien mort. L’innocence. Toute une génération qui avait grandi en pensant que l’humanité évoluait vers davantage d’égalité et de justice venait de réaliser que ça n’était peut-être pas le cas. On devait se secouer et ne pas prendre tout ça pour acquis. Les primates existaient bien avant la démocratie, et ce gars dont on ne doit pas prononcer le nom n’est qu’un autre de ces primates. Ça nous a réveillé. Même en Europe les gens ont laissé derrière eux les affres du fascisme. Personne ne se souvient du fascisme ou de ce que Staline et Mao nommaient communisme. On revient en arrière. Notre présent est devenu notre passé. C’est terrifiant. L’autre est redevenu une menace… Mais pour en revenir à ta question, en Europe les gens craignent pour la pérennité de leurs modes de vie, ainsi que leur homogénéité culturelle. C’est cette peur qui les pousse à bâtir des murs autours de ce qu’ils pensent être leur Europe. Le plus honteux c’est que l’on a encore des traces de l’accueil chaleureux que les premiers migrants syriens ont reçus de la part des Allemands. Des gens apportaient spontanément des chaussures et des vêtements aux enfants. Il s’agissait de bonté à l’état brut. Soudainement, Angela Merkel devenait non pas la tête, mais le cœur de l’Europe… Et ensuite, que s’est-il passé ? La droite allemande s’est réveillée et les manifestations se sont multipliées. Si Le Pen avait remporté les élections françaises, l’Union Européenne aurait été menacée. L’un des plus grands héritages de la Seconde Guerre Mondiale aurait été réduit à néant.

Au final, Le Pen a gagné l’élection américaine.

En effet.

L’Amérique a souvent été le lieu d’affrontements moraux colossaux. Elle s’en est toujours plus ou moins sortie. Que penses-tu qu’il va se passer cette fois-ci ? Est-ce que tu vois la démocratie comme un dinosaure ?

Comme je l’ai déjà dit, les primates ont la mainmise sur notre environnement. La démocratie n’est pas l’habitat naturel des Homo Sapiens. La démocratie est un concept remarquable qui repose presque entièrement sur une presse forte. En ça, les «fake news» n’ont rien de fausses menaces. Le problème ce n’est pas que le primate est malin, ça c’est acquis, mais serait-il possible qu’il soit très malin ? La gauche et la droite devraient apprendre de cette absurdité. On ne devrait pas attendre qu’une star de télé-réalité soulève les foules. On doit tous faire un effort pour comprendre d’où vient ce mécontentement qui l’a propulsé au sommet.

En tant qu’activiste, tu as souvent travaillé main dans la main avec des politiciens. Est-ce le cas en ce moment ?

J’ai vite compris qu’il me serait impossible de travailler avec ce président car on ne peut pas lui faire confiance. J’ai donc pris rendez-vous avec Mike Pence. Il s’est engagé dans la lutte contre le sida par le passé. J’ai donc pensé que je pourrais travailler avec lui, mais ça c’était au début. Le congrès est le seul à agir pour empêcher les réductions budgétaires intempestives.

Peux-tu m’en dire plus au sujet de ta récente rencontre avec George W. Bush ?

Je crois qu’en quittant le Bureau Ovale, il était bien plus humble qu’en y entrant. Lorsque je lui ai rendu visite dans son ranch, je l’ai trouvé très calme. Il n’a pas fait beaucoup de discours depuis, mais il a beaucoup peint. Je suis convaincu que voir les blessés de retour des fronts les plus récents le peine beaucoup. Ce sont ces gens qu’il peint. Laura et ses deux filles sont très fières de ce que l’Amérique a accompli dans la lutte contre le sida. On a travaillé ensemble sur ce dossier. Condoleezza Rice et le chef de cabinet de Bush, Josh Bolten, mérite également les honneurs. Près de vingt millions de vies ont été épargnées, dans une guerre qui en avait fauché trente-cinq millions. C’est autant que la moitié des victimes de la Seconde Guerre Mondiale. Je ne suis pas sûr que les gens comprennent à quel point notre combat a changé les choses. Peu importe son affiliation politique, ce qui compte c’est d’agir.

Que dirais-tu aux gens qui ont perdu espoir ?

Il y en a toujours, c’est certain. Il faut juste s’en saisir. On vit probablement les temps les plus difficiles depuis la présidence Nixon. Ça nuit certainement à l’image de l’Amérique, et les Républicains le savent. Les Démocrates aussi. On sait très bien que certains ont tablé sur la célébrité de ce gars pour faire bouger les choses. Ils le regretteront. Avant de m’en prendre à lui pendant les primaires, j’ai appelé plusieurs de mes amis républicains et je leur ai dit : «Je ne peux pas me taire alors que votre parti – et peut-être le pays – est en train de tomber entre les mains de ce type. L’Amérique est probablement la meilleure idée que le monde ait jamais eue, celle-ci sera sûrement la pire.»

Dans “American Soul”, tu avances que l’Amérique est “un rêve que le monde possède« 

Oui, c’est sur cet album. L’Irlande est un pays formidable. La France et la Grande-Bretagne aussi, mais ce ne sont pas des idées. L’Amérique est une idée, et c’est une excellente idée. Le monde tient à cette idée. On souhaite qu’elle réussisse, et c’est pour ça qu’on se montre odieux envers vous. On a besoin que vous soyez au top, aujourd’hui plus que jamais.

 

Est-ce que tu peux m’en dire plus à propos de la ONE Campaign, qui lutte contre la pauvreté. Où en es-tu avec ça, et à quel point es-tu impliqué ?

On compte près de neuf millions de membres aujourd’hui. Plus de trois millions d’entre eux se trouvent en Afrique. J’espère que les voix qui s’élèvent au sud de l’équateur motiveront celles au nord. J’espère ne plus avoir à m’impliquer dans ce genre de campagne à l’avenir. C’est un organisme de plus en plus indépendant d’ailleurs. Notre campagne principale en ce moment s’appelle Poverty Is Sexist (La pauvreté est sexiste) Et il y en a une autre qui s’appelle Girls Count (Les filles comptent). Environ 130 millions de femmes / filles ne peuvent pas aller à l’école alors qu’elles en ont envie. Je travaille plus en arrière-plan. Et c’est très bien comme cela. J’essaie de rendre mon leadership plus stratégique. Si je suis appelé pour des réunions, j’irai. Nous faisons campagne pour la transparence dans le secteur minier et l’industrie extractive. Je suis fier de tout ce travail. On n’en parle pas beaucoup, mais c’est aussi important que de lutter contre le VIH / SIDA. La plus grande cause de mortalité dans les pays en développement n’est pas une maladie – c’est la corruption.

Comment luttez-vous contre la corruption?

ONE a fait campagne pour une règle exigeant que chaque société minière inscrite à la Bourse de New York déclare combien elle paie pour ses contrats miniers. Parce que si ces arrangements ne sont pas transparents, alors il est facile pour les gouvernements locaux de jouer avec ces chiffres, et on parle de très gros chiffres. Il existe un nouveau Proverbe africain, et je ne l’invente pas, qui dit: Priez que nous ne découvrions pas de pétrole. Parce cela fait venir des personnes néfastes en ville. S’il y a un antidote contre la corruption, s’il y a un vaccin, c »est la transparence.Il faut tout faire sortir au grand jour.

Dans quelle mesure es-tu impliqué? Est-ce que tu essaies de te mettre en retrait ?

Je ne me retire pas du tout. Je suis encore très impliqué, mais je pense que c’est sain que l’organisation n’ait pas à compter sur moi. Nous avons des gens brillants. Notre nouveau patron, Gayle Smith, a dirigé les développements du président Obama et il est une véritable force vive – nous le surnommons, Gayle Force. On pourrait penser que pendant les tournées, ça serait plus calme, mais en fait nous rencontrons des leaders partout où nous nous trouvons. Quand U2 a joué à Paris, je suis allé voir Macron et [son épouse] Brigitte.

Macron a un esprit vif et inspirant, et une arme secrète : sa femme

Comment était-il ?

C’était très gentil de sa part de me recevoir. Il vient d’être élu à la tête de l’un des gouvernements les plus puissants du monde. J’ai été vraiment surpris par son humilité de me recevoir dans son bureau si sympathiquement. Il a un esprit vif et inspirant, et une arme secrète : sa femme, qui était au courant du travail de ONE pour l’éducation des jeunes filles dans les pays en développement… Éduquer, ce n’est pas facile et c’est cher. Nous avons parlé de son engagement à faire en sorte que la France consacre 0,7% de son RNB [revenu national brut] à l’aide au développement, l’APD. Et, il a accepté d’y consacrer 0,55% d’ici 2022, chose qui n’avait pas été rendue publique avant cette réunion. C’était une super réunion. Mais, ce qui était impressionnant chez lui, c’est qu’il n’était pas concentré sur les chiffres. Il était concentré sur le fait d’être efficace. Il a dit: « Vous nous faites tenir notre promesse. Nous sommes heureux de tenir notre promesse. Vous devez vous assurer que les Français puissent vérifier les résultats associés à leur contribution financière. Parce que nous voulons soutenir le combat contre l’extrême pauvreté. »  Maintenant, aurais-je pu avoir cette réunion si notre tournée ne venait pas dans un stade près de chez vous? Peut-être, parce Macronest plus curieux et intéressé que la plupart des autres leaders, mais la plupart des autres, la réponse serait non.Tout le boucan médiatique que notre cirque fait en arrivant en ville rend les gens impatients de monter une réunion. En Amérique, nous avons eu autant de Républicains que de Démocrates qui nous ont rendu visite de cette dernière tournée. Ce n’est pas une blague. Les sénateurs, les membres du Congrès, même si nous avons un moment dans le spectacle où nous nous en prenons à l’homme dont on ne doit pas prononcer le nom.

Vous avez été associé à Aung San Suu Kyi, la dirigeante de facto du Myanmar, dont vous avez préconisé la libération quand elle était prisonnière politique. Maintenant, elle semble, au mieux, rester les bras croisés pendant que son pays commet ce qui semble être un nettoyage ethnique. Quelle est ton opinion sur ce qui se passe là-bas?

C’est très difficile, et j’ai un peu la nausée à ce sujet là. Je me suis vraiment senti mal parce que je ne peux pas vraiment croire ce que les preuves semblent montrer. Mais, il y a un nettoyage ethnique. Ça se passe vraiment, et elle doit démissionner parce qu’elle sait que c’est en train d’arriver. Je suis sûr qu’elle a beaucoup de bonnes raisons, qu’elle seule connait, de ne pas se retirer. Peut-être qu’elle ne veut pas laisser le pays à l’armée. Mais, elle l’a déjà fait de toute façon, si les images que nous voyons sont réelles. Les droits de l’homme et les vies en train d’être brulés dans l’État de Rakhine sont plus importants qu’une unité du pays sans eux.

Tu penses qu’elle devrait démissionner?

Elle devrait, ou au moins, s’exprimer plus. Et, si les gens ne l’écoutent pas, alors elle devrait démissionner. Tout cela est vraiment troublant. J’en suis encore tout chamboulé, en réalité.

C’est étonnamment brutal…

Est-ce que nous projetons sur les gens que nous voulons qu’ils soient? Nous trouvons quelqu’un que nous aimons, et nous nous disons qu’il existe une personne meilleure que nous. Plus capable que nous. Dont la moralité nous surpasse. Nous leur donnons toutes ces qualités. Nous faisons cela avec les gens. Je pense que c’est ce que j’ai fait. Les gens ont leur propre idée de vous, ils projettent ce qu’ils veulent voir sur vous. Peut-être qu’elle a toujours été une politicienne. Elle n’était pas une sainte. Elle n’était pas une sorte de sauveur. Peut-être que nous avions toujours eu tort, et nous devons juste accepter que nous avions tort. Ou peut-être que quelque chose de terrible lui est arrivé que nous ne ignorons.

Je persiste à croire que grâce à la sagesse, à l’expérience, on peut-être retrouver son innocence d’une manière ou d’une autre.

Tu as fait la tournée « Joshua Tree », sorti un nouveau disque, et maintenant tu te prépares à repartir pour une nouvelle tournée au printemps. Quelles sont tes pensées maintenant que l’année se termine? Quelques dernières paroles de sagesse?

Je persiste à croire que grâce à la sagesse, à l’expérience, on peut-être retrouver son innocence d’une manière ou d’une autre. Je veux être joueur. Je veux être expérimental. Je veux continuer à faire avancer l’écriture de chansons, quelque chose que je crois que nous avions laissé de côté pendant un moment. Je veux être utile. C’est la prière de notre famille, comme tu le sais savez. Ce n’est pas la prière la plus grandiose. C’est juste que nous sommes disponibles pour travailler. C’est la prière de U2. Nous voulons être utiles, mais nous voulons changer le monde. Et nous voulons nous amuser en même temps. Quel est le problème avec ça?

Traduit par Alma ROTA et Jessica SAVAL

https://www.rollingstone.fr/exclusif-bono-interview-rolling-stone/

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« Que cherchez-vous ? » 

14 Janvier 2018, 01:06am

Publié par Grégoire.

« Que cherchez-vous ? » 

« Bizarre ? Dans Jean, la première parole de Jésus, de Dieu lui-même qui -après 2000 ans d’attente- a pris chair pour nous parler en direct et vivre au milieu de nous, en nous, et bien, il dit ça : « Que cherchez-vous ? » 

Aucune politesse, ni déférence, aucune présentation, ni explication, mais brutalement : « Vous cherchez-quoi ? » curieux non ?  

Cette interrogation, toujours actuelle « Que cherchez-vous ? » manifeste que c’est lui qui nous cherche, et qu'il est ce dont nous manquons. Cet amour -cette folie furieuse- qui désespérément manque à nos vies qui se voudraient tellement bien maitrisées ! 

Notre vie commence à être 'chrétienne' -ou humaine en fait- quand on réalise que tous nos désirs -tous !- c’est Jésus qui en nous, nous devance, nous bouscule  et nous attire.. et nos désirs les plus cachés sont incompréhensibles si ils ne sont pas pour recevoir Jésus qui réalise -déjà- un don qui nous dépasse totalement : il est tellement pour nous que nous devenons -chacun- comme une seule personne avec lui. Lui, se faisant Agneau, responsable de nous devant le Père. 

Alors, « Que cherches-tu ? » c’est-à-dire : Quel est ton attente ? de quoi tes désirs sont-ils l'attente ? Est-ce de quelque chose qui vient autrement de tout ce que tu as compris ? Veux-tu croire que le Tout-autre te fait déjà vivre autre chose que toi-même ? Veux-tu demeurer dans ce don qui te mets en Lui ? ou bien essayer par toi-même de satisfaire des désirs qui te dépassent ? Well.... Que veux-tu ? 

frG.

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Fragments de l'entre-deux mers ...

12 Janvier 2018, 04:17am

Publié par Grégoire.

Fragments de l'entre-deux mers ...
 
"J'ai parlé hier après-midi avec un vieil homme qui m'honore de sa considération et de son amitié, comme moi je l'honore des miennes, et de ma sincère affection. Nous ne nous étions pas revus depuis trois ans, et lorsque ses yeux bleus s'emplirent de larmes, mon cœur se serra. Il me saisit la main des deux siennes, la secouant avec vigueur, puis quelques secondes plus tard, la reprit et recommença, sans doute pour manifester sa joie. Les gens comme lui n'embrassent pas, ou plutôt ils embrassent à leur manière, avec leur main, et leurs yeux. Il y a des gens comme ça, on les aime et ils nous aiment, sans qu'on sache vraiment pourquoi, surtout que ce n'est ni dans nos mœurs, ni dans les leurs, de s'abandonner à des excès de sentimentalité. Sa vie qu'il me contât souvent sans jamais que je m'en lasse, fut longue et aventureuse.
Il vit le jour à la fin des années trente, dans un petit bourg de l'Entre-deux-Mers, au bord de la Dordogne, là ou l'alternance du courant et des marées océanes rend la rivière turbide, au milieu des vignes et des bois. La terre et l'eau y donnaient jadis à un homme tout ce qu'il faut pour assurer sa subsistance et être heureux. Ayant perdu ses parents très jeune, il fut recueilli par le châtelain voisin qui l'envoya à l'école communale et le fit travailler sur le domaine, à sarcler la cour d'honneur au printemps, l'été à cueillir les tomates, les pommes, l'automne à gauler les noix, à curer les fossés, à chauler les murs, à toutes ces tâches qui saison après saison occupaient jadis le monde à la campagne. Puis vint le temps du départ, en Algérie, trois ans, parti à trois, rentré seul. C'est là-bas que Fernand attrapa le virus des voyages. À peine revenu au pays, il obtint un diplôme de mécanicien - le métier qu'il avait appris à l'armée -, et embarqua, sillonnant toutes les mers du globe pendant trois décennies, des tropiques jusqu'aux bancs de Terre-Neuve. Puis il revint en Aquitaine. Il avait appris à piloter un avion, et il volait avec passion, en planeur, puis en ULM, jusqu'au jour où, ironie du sort, il tomba sans se faire trop mal, dans un pré jouxtant le château qui l'avait vu grandir. La propriétaire du dit pré se trouvait être veuve, après que son mari soit décédé en prison où il purgeait une peine pour assassinat. La dame avait eu un amant, et un jour que son mari nettoyait son fusil devant l'amant, le coup était parti. Fortuitement avait-il eu beau prétendre, le juge n'avait pas été convaincu. Donc cette dame s'étant trouvée esseulée, extirpa Fernand des débris de son aéronef, l'alita le temps qu'il se remette sur pied, et en pris si grand soin qu'il resta.
C'est là qu'il y a une quinzaine d'années, je l'ai rencontré. Il avait un vieux tracteur qu'il entretenait parfaitement. Chaque rotule était graissée comme il fallait, chaque écrou était serré au juste couple, et j'avais compris que le tracteur était devenu sa salle des machines, qu'il le chérissait autant que les moteurs des bateaux sur lesquels il embarquait naguère. Ses doigts calleux sur l'acier étaient aussi doux et caressants que ceux d'un amant frôlant la peau de la femme aimée. Fernand chassait, avec parcimonie, comme chassent ceux qui aiment la nature et les bêtes, prélevant le nécessaire, rien de plus. Et il pêchait, des lamproies, des aloses, au filet de quatre vingt mètres, seul sur son esquif, en plein hiver, sur les eaux glacées descendues du Mont Sancy. Alors hier, il ne tarda pas à m'avouer, que ne pouvant plus voler, ni naviguer, ni plus tellement chasser, il trouvait le temps plus long qu'avant. Mais il ne s'en est pas plaint. Se plaindre ne faisait pas partie de son éducation.
Cet automne, il avait eu des mots avec un autres chasseur qui n'avait rien à faire où ils se trouvaient. Ils s'étaient mis en joue. Et Fernand avait prévenu : j'ai deux cartouches, la première pour toi, la deuxième pour moi. L'autre avait battu en retraite. Lui, un homme si tempéré, mais blessé que les usages soient bafoués, les coutumes foulées aux pieds, les règles méprisées. Il m'a montré ses arbres fruitiers, a énuméré combien de fruits chacun avait donné l'été dernier, s'est enquis de la santé de mon épouse, des études des enfants, m'a remercié pour les huîtres que je lui avais apportées. L'entrevue touchait à sa fin. Nous n'avions pas à parler du monde, de la politique, des changements, tant nous savions l'un comme l'autre ce que l'autre en pensait. Et j'ai eu de la peine pour lui. Pourquoi fallait-il qu'un homme ayant eu une telle vie ait à souffrir de ce que les temps nous font subir ? Nous nous sommes serrés la main, lui m'appelant toujours "Monsieur Jean", "parce que c'est comme ça", et je suis parti, avec la crainte de l'avoir vu pour la dernière fois peut-être, et en passant devant des lotissements, un supermarché, des logements dits sociaux, tous sortis de terre depuis peu, j'acquis la malheureuse conviction qu'après avoir vécu toute son existence en harmonie avec son siècle, qui est le mien aussi, avec l'ordre ancien, avec le monde "d'avant", Fernand allait mourir un jour en terre étrangère, puisqu'elle lui était d'ors-et-déjà devenue étrangère, ou lui étranger à elle."
Jean Barbier

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Heureux qui espère et qui dort...

10 Janvier 2018, 04:42am

Publié par Grégoire.

Heureux qui espère et qui dort...

 

« Je n’aime pas celui qui ne dort pas, dit Dieu. 

Le sommeil est l’ami de l’homme.

Le sommeil est l’ami de Dieu.

Le sommeil est peut-être ma plus belle création.

Et moi-même je me suis reposé le septième jour.

Celui qui a le cœur pur, dort,

Et celui qui dort a le cœur pur.

C’est le grand secret d’être infatigable comme un enfant.

D’avoir comme un enfant cette force dans les jarrets.

Ces jarrets neufs, ces âmes neuves.

Et de recommencer tous les matins, toujours neuf,

Comme la jeune, comme la neuve Espérance.

Or on me dit qu’ il y a des hommes

Qui travaillent bien et qui dorment mal.

Qui ne dorment pas.

Quel manque de confiance en moi.

C’est presque plus grave que s’ils travaillaient mal mais dormaient bien.

Que s’ils ne travaillaient pas mais dormaient, car la paresse

N’est pas un plus grand péché que l’inquiétude

Et même c’est un moins grand péché que l’inquiétude.

Et que le désespoir et le manque de confiance en moi.

Je ne parle pas, dit Dieu, de ces hommes

Qui ne travaillent pas et qui ne dorment pas.

Ceux-là sont des pécheurs, c’est entendu.

C’est bien fait pour eux.

Des grands pécheurs.

Ils n’ont qu’à travailler.

Je parle de ceux qui travaillent et qui ne dorment pas.

Je les plains.

Je parle de ceux qui travaillent, et qui ainsi

En ceci suivent les commandements, les pauvres enfants

Et d’autre part n’ont pas le courage, n’ont pas la confiance, ne dorment pas.

Je les plains.

Je leur en veux.

Un peu.

Ils ne me font pas confiance.

Comme l’enfant se couche innocent dans les bras de sa mère ainsi ils ne se couchent point.

Innocents dans les bras de ma Providence.

Ils ont le courage de travailler.

Ils n’ont pas le courage de ne rien faire.

Ils ont la vertu de travailler.

Ils n’ont pas la vertu de ne rien faire.

De se détendre.

De se reposer.

De dormir.

Les malheureux ils ne savent pas ce qui est bon.

Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le jour.

Mais ils ne veulent pas m’en confier le gouvernement pendant la nuit.

Comme si je n’étais pas capable d’en assurer le gouvernement pendant une nuit.

Celui qui ne dort pas est infidèle à l’Espérance.

 

Charles Péguy. Le porche du Mystère de la deuxième vertu.

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Les voies de Dieu...

8 Janvier 2018, 13:49pm

Publié par Grégoire.

Les voies de Dieu...

L’Épiphanie ou Théophanie, c’est cet événement incroyablement étrange où Dieu choisit des non-juifs, des païens, des étrangers à la révélation.. Et ces mages, aux croyances païennes, Dieu choisit de se manifester à eux, en les conduisant par un signe naturel, qui touche leur recherche scientifique, leur quête propre, humaine…

Que signifie donc que Dieu prenne d’autres moyens que ceux qu'avaient reçus Israël et qu'ils ne devaient pas transgresser parce que donnés par Dieu lui-même ? Que signifie qu’Il conduit  directement à lui ces personnes qui ont une autre religion ? Et ce, sans préparation préalable, sans s’être servi d’un missionnaire ou d’un envoyé du peuple élu, sinon à travers ce qui a dû être un voyage long, périlleux, appauvrissant…?
Pourquoi ceux qui avaient reçu la révélation n’ont pas su dévoiler ou voir les signes qui leur étaient donnés? Pourquoi n'attendaient-ils plus, ou d'où vient leur léthargie et cécité spirituelle? Ou, qu’avaient-ils comme rêve ou schémas idéal qui a pu leur faire louper la présence de l’enfant de Bethléem... ?

fr.G.

" Aussi, je vous le dis: Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire son fruit. Matthieu 21, 43."

https://www.facebook.com/spileauxmoines/

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Se contenter d'être folle, de rire en pleurant...

8 Janvier 2018, 04:15am

Publié par Grégoire.

Se contenter d'être folle, de rire en pleurant...

" Ceux qui nous aiment sont bien plus redoutables que ceux qui nous détestent. Il est bien plus difficile de leur résister, et je ne sais rien de mieux que des amis pour vous amener à faire le contraire de ce que vous souhaitez faire.

Le truc c'est au départ, pour être aimée une première fois. Il faut surtout n'y pas penser, ne pas le rechercher, ne pas le vouloir. Être folle, se contenter d'être folle, de rire en pleurant, de pleurer en riant, les hommes finissent par venir, attirés par la clairière de folie, séduits par celle qui n'a même pas souci de plaire.

La fatigue, la lenteur et le sommeil ont toujours été mes amis. La plus petite action dans cette vie m’a toujours demandé une force énorme, insensée, comme si, pour l’accomplir, il me fallait soulever le monde entier, naître à chaque fois.

je t'ai trompé mille fois Roman (...) tout ce qu'on vit est adultère, Roman, tout ce qu'on vit vraiment est secret, clandestin et volé, marcher sous la pluie fine et se réjouir du bruit des talons sur les pavés, prélever une phrase dans un livre et la poser sur son coeur un instant, manger un fruit en regardant par la fenêtre, ça aussi il faut dire que c'est tromper, puisqu'on y reçoit une joie brute qui ne doit rien, absolument rien au mari "

Christian Bobin, La folle allure.

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« LES BOLCHEVIKS PENSAIENT LE MONDE COMME UNE BABYLONE CORROMPUE » la Maison éternelle de Yuri Slezkine

6 Janvier 2018, 02:11am

Publié par Grégoire.

le projet fou du communisme, cette volonté d’annuler le réel afin de créer de toutes pièces un « homme nouveau »

le projet fou du communisme, cette volonté d’annuler le réel afin de créer de toutes pièces un « homme nouveau »

Le lecteur pénètre dans la Maison éternelle comme dans un monde en soi, qui retrace à la fois la biographie de bolcheviks devenus des élites soviétiques dans la Maison du Gouvernement, construite en 1931 au bord de la Moskova, et la saga de la révolution russe, son idéalisme, son millénarisme et son échec. Avec un détour par le Siècle juif (2009, La Découverte), l’historien américain d’origine russe Yuri Slezkine a mis vingt ans à écrire ce livre total, foisonnant, basé sur une documentation prolifique et relatée comme un roman fourmillant de détails. Entretien.

Comment avez-vous eu l’idée de ce livre ?

J’ai écrit, il y a de nombreuses années, un article intitulé «L’Union soviétique est un appartement communautaire». C’était une métaphore pour l’Union soviétique. L’histoire d’un appartement communautaire et de ses habitants m’a semblé intéressante. C’est un lieu avec différentes familles qui partagent une cuisine, une salle de bains, le type d’appartement dans lequel j’ai grandi, comme beaucoup d’autres. Cela aurait été un travail d’historien, mais conçu comme un roman. Le problème n’était pas côté roman mais côté histoire : j’ai compris que je ne pourrais pas retrouver la trace de la majeure partie des habitants d’un même appartement. Je suis passé d’un appartement à un autre, puis à un bâtiment pour atterrir dans le plus grand immeuble de l’Union soviétique. Mon sujet de départ impliquait plusieurs étrangers rassemblés sous le même toit dans un espace réduit et j’ai terminé avec une énorme population, membres de l’élite pour la plupart, élevés tous ensemble dans la même foi.

Quand avez-vous décidé de choisir la Maison du Gouvernement ?

En 1997. Je savais que je disposerais de beaucoup d’éléments. Il y a un roman de Iouri Trifonov, la Maison du quai, paru en 1976 en Union soviétique. Tous les gens qui l’ont lu à l’époque voient ce bâtiment comme une sorte de symbole. Mon projet était de faire quelque chose de très différent, parce que ce texte est de la fiction. Je travaille sur l’histoire mais je vois aussi cela comme un travail de littérature.

Pensiez-vous faire une histoire du bolchevisme ?

J’ai réalisé que j’étais effectivement en train d’écrire sur le bolchevisme. Parler d’un appartement communautaire consistait aussi en un récit sur la révolution russe à travers plusieurs histoires de familles.

Votre première partie compte 400 pages sur les prémices de cette maison…

Mon plan originel était de contenir l’histoire dans un bâtiment, avec sa construction, et de la peupler avec des habitants et leurs familles, puis de les regarder mourir. Ce devait être un livre facile à lire. Mais ce qui leur est arrivé à l’intérieur du bâtiment, aux familles, à la révolution, ne pouvait pas être compris à moins de commencer plus tôt, au tournant du siècle, quand de jeunes garçons et de jeunes filles se convertissaient au socialisme. C’est pourquoi ce prologue n’a cessé de croître pour devenir ce qu’il est.

Comment avez-vous travaillé ?

Il y a un petit musée dans ce bâtiment, avec quelques dons d’anciens résidents. Mais l’essentiel vient des archives institutionnelles. J’ai aussi interviewé 60 personnes, majoritairement des femmes qui y ont habité et qui m’ont parfois montré leurs papiers de famille, des lettres, des photographies… Ce sont les documents les plus intéressants. Je savais bien sûr que je n’allais pas écrire sur la totalité des résidents des 505 appartements. J’ai beaucoup compulsé pour choisir mes personnages.

Etait-ce important d’avoir des gens représentatifs d’un mouvement de l’histoire ?

Je voulais avoir une représentation équitable de l’histoire et des différentes facettes de la vie soviétique, caractéristiques de différentes sortes de gens, même s’ils étaient tous de la même génération. Encore une fois, mon idée était de faire comprendre pourquoi ces gens ont été tués et de faire ressentir l’étendue de la tragédie. J’avais besoin de les appréhender d’abord comme des idéalistes, mais aussi comme des meurtriers de masse, des administrateurs compétents, des écrivains prolifiques… Et plus je pensais à la révolution, et aux gens qui la représentaient, plus je pensais à un texte épique. C’était moins un roman historique qu’un texte épique, couvrant la vie humaine, les histoires de familles liées les unes aux autres et à des événements plus largement historiques.

La littérature était-elle à ce point capitale dans la vie des bolcheviks ?

La littérature était extrêmement importante, elle arrivait en seconde place après la révolution. Ils passaient beaucoup de temps à lire des romans russes et occidentaux du XIXe siècle. La majeure partie de ce qu’ils avaient lu en prison était de la fiction reliée à la révolution et au marxisme. La littérature produite dans l’Union soviétique à cette époque tendait à mythologiser la vie soviétique. Platonov, par exemple, a décrit la construction de la Maison du Gouvernement, de la «maison éternelle»comme il l’appelle, qui est pour lui une métaphore de la construction du socialisme. La littérature est partout, leur vie est impossible à comprendre sans cela. Et jusqu’à un certain degré, la littérature est la raison pour laquelle le bolchevisme a échoué, pourquoi les pères ont échoué à transmettre leur foi aux enfants.

Pourquoi ?

Ces gens ont été arrêtés, condamnés pour trahison. Certains avaient des doutes sur le fait de vivre dans le bâtiment le plus prestigieux de l’Union soviétique, dans une forteresse séparée du reste du pays. Nombre d’entre eux se sont sentis coupables parce que l’accomplissement de la prophétie avait été reporté. Le fait que ce ne soit pas advenu et le fait de vivre d’une manière qu’ils n’avaient pas anticipée les poussaient à se sentir coupables. C’était peut-être en partie de leur faute.

Quand les gens me posent des questions sur le fait d’avoir grandi sans religion en Union soviétique, je réponds que de la religion, j’en ai eu. Il y avait ce que j’appelle «la religion Pouchkine». Les habitants de la Maison du Gouvernement ont reconstruit tout le système éducatif soviétique non pas autour de Marx, Lénine ou Staline, mais de Pouchkine et Tolstoï. C’est ironique, mais la culture reçue par les enfants de bolcheviks était majoritairement littéraire. C’était d’une importance énorme dans leur vie. Ils se servaient de la littérature pour imaginer leur présent et leur futur.

La thèse du bolchevisme comme secte millénariste n’est pas nouvelle, mais c’est une ligne forte de votre livre…

J’ai adopté une vue plus large. Je n’argumente pas sur le fait que le communisme était quelque part la continuation d’une tradition religieuse russe. Je rejette le concept de religion parce que cela pousse à diviser le monde en croyances, religieuses ou pas. J’ai découvert que mes personnages, dans leurs écrits, utilisaient le mot «foi» tout le temps. Ils pensent l’histoire comme un mouvement. Quand ils parlent de leur parti politique, ils le qualifient eux-mêmes de parti «d’un nouveau type». Ils pensaient le monde dont ils avaient hérité comme une Babylone corrompue, un monde d’injustice, d’inégalités, de ténèbres. Ils voyaient leur révolution comme une destruction violente du vieux monde et de ses fondations. Peu importe que ce soit religieux ou pas. C’est proche des premiers chrétiens, des mormons, et de ceux qui ont commis des suicides de masse… c’est un très vieux phénomène.

Je ne dis pas que le bolchevisme est comme les autres, mais il appartient à la même classe, dont la définition la plus brève serait «un mouvement dont les membres croient en la destruction totale de l’ordre existant dans leur vie». Les bolcheviks ont pris le pouvoir à Babylone dans le temps de leur vie. Dans la même vie, vous avez l’accomplissement incroyable de la prophétie. Mais toutes les prophéties millénaristes échouent. Les bolcheviks ont été remarquablement victorieux au début et remarquablement tragiques après avoir trébuché.

Pourquoi ne perçoit-on guère Staline dans votre livre ?

Lénine était infaillible. Lénine était un vrai prophète. Il n’a pas uniquement rêvé, il a mené son peuple, comme Moïse, à la terre promise. Staline était son héritier légitime. Il a incarné le parti. Il n’est pas dans l’histoire que je raconte parce qu’il n’était pas un sujet de l’agonie intérieure dont ont souffert mes personnages et dont ils sont morts. Si vous pensez à la majorité des romans historiques, de Victor Hugo à Walter Scott, les grands héros existent habituellement hors de la scène. Et les personnages principaux sont de plus petites gens.

Mais c’est une histoire sanglante. N’est-il pas tentant de commenter ?

Je voulais que les personnages et les événements parlent d’eux-mêmes. J’essaye de suggérer différentes manières de comprendre, mais je laisse le lecteur décider. Par exemple, l’un de mes personnages, Mironov, était exécuteur professionnel. Il se considérait comme un idéaliste révolutionnaire, mais il est aussi celui qui a lancé la grande terreur et organisé le meurtre de familles entières. C’est une sorte de monstre. Un jour, il ne veut pas aller travailler et le téléphone n’arrête pas de sonner, jusqu’à ce que la police secrète vienne le chercher. Avant de se rendre, il a marché pendant sept heures dans la nuit, sous la neige. Il sera torturé et tué, comme d’autres gens à cause de lui. Je n’ai pas à dire au lecteur si c’est une punition suffisante ou pas. C’est là.

J’ai deux épigraphes : un de Georges Perec, extrait de la Vie mode d’emploi, et le second de Faust, qui est très important pour mon histoire et la vie de ces gens. Il est sur la difficulté de juger et sur le diable. Vous savez, Méphistophélès se plaint qu’il est devenu très difficile de se saisir des âmes et de les garder…

Frédérique Roussel

http://next.liberation.fr/livres/2017/12/27/yuri-slezkine-les-bolcheviks-pensaient-le-monde-comme-une-babylone-corrompue_1619175

Yuri Slezkine La Maison éternelle, une saga de la révolution russe Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bruno Gendre, Pascale Haas, Christophe Jaquet et Charlotte Nordmann. La Découverte, 1 296 pp., 27 €.

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La joie ?

5 Janvier 2018, 04:48am

Publié par Grégoire.

La joie ?

« Je lui dis que ma sortie je n’y pense jamais. Jamais. Je lui dis que j’ai cette vie là à aimer et que c’est bien assez. Je lui dis que je ne veux pas de son espoir parce que l’espoir est un poison : un poison qui nous enlève la force d’aimer ce qui est là. »

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Chaque jour, la meute médiatique réclame son lot d'accusations..

4 Janvier 2018, 04:34am

Publié par Grégoire.

Chaque jour, la meute médiatique réclame son lot d'accusations..

L'affaire Weinstein a provoqué un élan formidable, une nécessaire prise de conscience -que seul un salaud ou un fou oserait discutailler. Mais tandis que, peu à peu, une parole se libère et que des monstres paient pour leurs actes, d'autres paroles s'étouffent et une toute autre espèce de monstre semble s'être libérée. Difficile de m'exprimer dans un désert consensuel. Peur de commettre des maladresses. Peur d'offenser des femmes, proches ou inconnues, en posant de simples questions. Fatigue aussi, d'avance, de la cohorte des haineux cuirassés de mauvaise foi, des phrases sorties de leur contexte, de ce cirque numérique d'où l'on ne sort que sali, simplifié, estropié. Ces questions qui me taraudent, ces inquiétudes qui me traversent depuis maintenant plusieurs semaines, nombre d'amies à moi les expriment en privé. Sauf que c'est moi -un homme- qui m'apprête à les transcrire. Moi et cette (fausse) réputation de gars très content d'en être un, moi et mes dix casseroles de plaisanteries douteuses que la toile saucissonna pour mieux les recycler. Bref, terrain délicat. Tout à perdre, rien à gagner. Si ce n'est de se sentir libre. Libre de se tromper. Un peu. Beaucoup. Peu importe. Dans un couple, tout sauf le silence, dit-on. Or on vit tous en couple avec notre conscience.

 

Il se trouve qu'avant-hier, je reçois sur Facebook le message d'une journaliste que je connais un peu et qui, par ailleurs, a toute ma sympathie. Elle travaille pour le site d'un célèbre magazine et me demande, sans sourciller, si je n'aurais pas "en magasin quelques infos croustillantes concernant des agressions sexuelles commises dans le milieu du showbiz". C'est la troisième journaliste à me poser cette question. Je lui réponds que "non, des types lourds, il y en a, oui, des producteurs un peu foireux obligés –croient-ils- de faire miroiter des rôles pour draguer les nanas, oui, à la pelle, sans doute, mais des agressions, des tentatives de viols, que je sache, non, pardon, je suis vraiment navré de ne pouvoir vous rendre service!". Elle insiste, "Même pas un dérapage? Oh vous avez bien quelques noms...". Par curiosité, je lui demande ce qu'elle range dans la case "dérapage". "Je ne sais pas, m'explique-t-elle, vous avez plein de copines actrices, y en a bien une qu'un type connu aurait chauffée de façon insistante, ça va du pelotage de nichons à la grosse main au cul, des gestes déplacés, en boîte, quand vous sortez, des types qui proposent des partouzes...". Et elle de conclure, comme s'il s'agissait d'un échange d'autocollants dans une cour de récré: "Votre nom ne sera pas cité et je vous revaudrai ça... Réfléchissez, je vous en supplie, un seul nom me suffira".

 

"Un seul nom me suffira".

Je dois avouer qu'à ce moment-là, j'ai été pris d'un petit vertige, mêlant colère et inquiétude face au monde qu'elle dessinait.

 

"Chère X, à quoi jouez-vous exactement? S'agit-il pour vous d'un jeu? D'une chasse? Quel est le but? Libérer la parole des victimes d'agressions ou trafiquer du clic pour vos médias malades? Est-ce chipoter sur les vertus d'une parole libérée que de déplorer cette façon de tout mélanger avec une gourmandise obscène, prenant le risque de discréditer un combat salutaire et d'offenser les vraies victimes? Dans le même sac d'indignité: les agressions, les tentatives de viol et les dragues de lourdingues? Confondus: les traquenards de pervers et les soirées libertines, les prédateurs et les machistes? Sommes-nous prêts à salir l'honneur de gens dont le seul tort serait d'être pathétiques? Va-t-on judiciariser la nullité et la connerie? Dans votre boîte à "porcs" célèbres, sautant à pieds joints sur le traumatisme des victimes, pourquoi n'iriez-vous pas jusqu'à dénoncer les infidèles notoires (l'infidélité n'est-elle pas ressentie par la personne trompée comme un profond traumatisme)? Et, partant de là, non contents de nourrir une guerre des sexes apparemment fort lucrative, que fait-on des drogués, des acteurs tyranniques et des metteurs en scènes obsessionnels, ceux-là qui vexent leurs équipes, leurs assistants, leurs proches (et –qui sait- leur conjoint)? Et les radins, chère X? C'est minable d'être radin, non? Voulez-vous que je vous dresse la liste de celles et ceux qui se font gifler pour lâcher trois euros alors qu'ils gagnent un max?

 

Pardonnez ma colère mais je ne supporte plus cette curée moyenâgeuse qui, sous prétexte d'un monde plus sain -plus juste, plus respectueux, plus égalitaire, bref, meilleur- nous monte les uns contre les autres et nous transforme, sinon en gibier, du moins en braconnier de son voisin".

Après deux heures de silence, elle a fini par me répondre: "En gros, je suis d'accord avec vous. Mais c'est un cycle. C'est l'époque qui veut ça."

"C'est l'époque qui veut ça"...

Pour les milliers de pisse-froid qui m'intenteraient ce procès, je m'empresse de rappeler que j'applaudis à quatorze mains toutes celles dont la parole libérée a permis de libérer celles de nombreuses victimes anonymes, décourageant peut-être l'assaillant qui sommeille dans la caboche pervertie de petits et grand patrons tapis dans leur bureau. Ces femmes, je les soutiens avec d'autant plus de vigueur que certaines sont des amies et que je sais les supplices qu'elles ont pu endurer. Ni l'argent ni le pouvoir ne permet d'abuser du corps de quiconque sur cette terre. Un monde libre, c'est un monde où les femmes sauront que les hommes sauront qu'en tentant d'abuser d'elles ils seront punis. Un monde libre, c'est ce monde où les femmes devraient pouvoir refuser n'importe quelle proposition graveleuse sans que leur carrière professionnelle puisse en être affectée. C'est un monde où ma petite sœur, mes amies, ma fiancée et toutes les autres pourront se balader dans la tenue de leur choix sans qu'un connard s'arroge le droit de leur parler, de les regarder ou de les toucher comme si elles méritaient d'être traitées comme des jouets.

Un monde libre, c'est AUSSI un monde où on aurait le droit d'exprimer publiquement ses craintes quant aux dérives liberticides que semblent autoriser les combats de société. Il n'y a pas qu'un seul discours, jamais. Ceux qui le prétendent sont des tyrans. Et ce n'est ni regretter ni freiner la libération d'une parole que d'en proférer d'autres, pas "contre" mais "en plus". Or, éternel paradoxe de toute révolution, voilà que des tribunaux publics tendent à museler l'expression du moindre doute ou de la moindre réserve. Sous prétexte qu'elle a osé s'interroger sur les vertus de l'utilisation systématique du mot "porc" (terme employé, en d'autres temps, par d'effroyables personnages), voilà Catherine Deneuve, personnalité libre et combative s'il en est, traitée de "traîtresse rétrograde", "sourde aux souffrances des femmes". Y avait-il urgence à dispenser des leçons de féminisme à celle qui, mettant jadis sa popularité en jeu, participa à de nombreuses luttes en faveur du droit des femmes à disposer de leur corps? La question qu'elle pose n'a pourtant rien d'inique: la gravité supposée d'un acte -associée à la nécessité d'une dynamique de libération de la parole- autorisent-elles le piétinement de la présomption d'innocence- un principe longtemps défendu par ceux-là-même qui se prétendent progressistes? Faut-il vraiment se réjouir que les réseaux sociaux et les sites d'actualité soient devenus le vestibule des tribunaux d'assise? On répondra à cela que les cas de dénonciations nominatives sont marginaux et que, merde, après tout, on ne fait pas d'omelette sans casser quelques œufs. Sauf que les œufs, en l'occurrence, ont (parfois) une dignité, une femme (ou un mari) et des gosses.

La dérégulation absolue des médias, dont l'éthique a depuis longtemps péri sous les crampons de la course aux clics, l'omnipotence des réseaux sociaux (dont chacun sait qu'ils n'exaltent pas précisément la part la plus sage de nous-mêmes!) ne devraient-elles pas, au contraire, nous obliger à redoubler de vigilance quant aux principes de précaution? Chaque jour, la meute réclame son lot d'accusations (quelle que soit la gravité des actes dénoncés), puis hop, les médias improvisent un procès expéditif et, dans la foulée, c'est la mise au pilori, les médailles qu'on retire, la statue qu'on déboulonne, un honneur qu'on déchiquette. "Un seul nom me suffira" m'écrit cette journaliste. Est-ce vraiment ce monde-là qu'on souhaite léguer à nos bambins? Un monde où la vertu (privée, politique, financière) serait d'abord inspirée par la peur du lynchage numérique et de la délation publique, le tout encouragé par des médias ouvertement opportunistes?

Une fois de plus, que ce soit clair: il ne s'agit pas de tremper dans la même baignoire de honte l'horrible affaire Weinstein (fruit d'une enquête journalistique de fond, corroborée par divers témoignages aussi fiables qu'accablants) et le système nauséabond qu'elle semble avoir légitimé.

Et si on relisait "La tâche" de Philip Roth –qui, en 2000, dans le contexte de l'affaire Lewinsky– décrivait par le menu les conséquences funestes d'une chasse aux sorcières, fût-elle perpétrée au nom du "progrès moral"?

Et si on matait sur Netflix le documentaire consacré à Anthony Weiner, ce candidat à la mairie de New York que la meute conspua après que des médias ont diffusé quelques sextos échangés sur Facebook avec des inconnues?

Et si on revoyait "La chasse", le grand film de Vinterberg?

Et si on s'interrogeait deux secondes sur ce qui s'est passé mardi, lorsqu'un acteur a révélé –via le site Buzzfeed (organe qui est au Times ce que Morandini.com est au Monde)- qu'en 1986, après une soirée arrosée, Kevin Spacey avait tenté d'avoir des rapports avec lui? L'acteur en question n'avait que 14 ans et Spacey 26: on est d'accord, ça pue. Bourré ou pas, ça chlingue. Peut-être va-t-on apprendre demain que Spacey a agressé des dizaines de personnes. Mais faut-il vraiment se réjouir qu'il n'ait pas fallu 10h à Netflix pour annoncer la fin de la série House of Cards et moins de 24h à l'académie des Emmy Awards pour renoncer à lui remettre une statuette d'honneur?

Un monde libre, c'est d'abord un monde où un adulte ne cherche pas à se taper un adolescent, certes (quel taré dirait le contraire?), mais c'est aussi un monde où on ne condamne pas les gens sans enquête, sans procès, sur des déclarations balancées par un type vingt ans plus tard sur internet.

Justice expéditive. Peines lourdes et immédiates. Prononcées par ceux-là même qui, avant-hier, à d'autres procès, réclamaient l'analyse rigoureuse. Plus de dialogue, plus de débat: La guerre? Se résoudre à ce qu'un homme ne soit plus que le miroir des fautes qu'il a commises à un moment de sa vie? Le siffler, comme cette foule a sifflé Polanski lundi soir à Paris? Condamner ceux qui projettent les films qu'il a tournés? Vraiment? Qu'on réclame qu'il soit jugé est une chose, mais qu'on insulte ceux qui défendent son œuvre n'en est-elle pas une autre? Quand bien même mériterait-il de subir, quarante ans plus tard, les foudres de l'indignité, n'est-on pas libre de regarder les films, d'écouter les chansons ou de lire les livres d'hommes et de femmes ayant fait preuve d'un comportement abject? Vais-je cesser de me déhancher sur une chanson de Michael Jackson ou de Jim Morrison sous peine de me voir désigné comme complice des saloperies dont ils furent accusés? Va-t-on interdire une expo sur Jean Genet, accusé de pédophilie et de vol? Va-t-on nier le tournant littéraire que marqua "Le festin nu" de William Burroughs ou le "Voyage au bout de la nuit" de Céline, sachant que l'un tua sa femme d'une balle de revolver et que l'autre collabora à un régime génocidaire? Ne peut-on plus parler, creuser et réfléchir?

Je ne pense pas qu'habiter ce monde-là nous soit vraiment profitable. Je ne pense pas que toutes les femmes se reconnaissent dans ces méthodes. Ni qu'on se sente plus libre en se faisant ainsi la guerre. Du moins je m'interroge. Parce que j'en ai besoin. Et que j'en ai le droit.

À présent, lâchez-vous...

Nicolas Bedos, Auteur, acteur metteur en scène

http://www.huffingtonpost.fr/nicolas-bedos/un-seul-nom-me-suffira-quand-la-liberation-de-la-parole-vire-a-la-guerre-des-sexes_a_23262930/?ncid=fcbklnkfrhpmg00000001

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Les vivants absolus

2 Janvier 2018, 03:08am

Publié par Grégoire.

Les vivants absolus

Vite, j'allume une bougie pour toi dans le jour pluvieux. Vite parce que tu es morte en 1886 et que les morts se déplacent à la vitesse de la lumière. J'ai un peu de retard sur toi, Emily. Emily Dickinson, mademoiselle nerfs d'acier, coeur d'ambre avec un ange pris dans la résine. La droiture de la flamme, le bloc intraitable de la cire avec sa base de ténèbres : pas de doute, cette bougie brille dans ta chambre à Amherst en même temps que dans le salon ici, dans la forêt. Mais comme tu es rapide. Les chevaux noirs de tes poèmes, à peine on les regarde, ils se cabrent, ruent, s'enfuient. Pourquoi je t'écris : parce que tu m'as cassé le coeur - comme une petite fille saisie par l'orage brise net le jouet d'un petit garçon, exactement comme ça. Je lisais un long poème méconnu de toi. Et à force de peser sur lui, de le mâcher et remâcher en son anglais et dans ses diverses traductions, comme ce jus guérisseur que les dents indiennes arrachent aux herbes - je t'ai vue. Aussi présente que cette bougie. Aussi folle de clarté. Ce qu'il montrait, ce poème : toi. Toi allongée sur un lit, avec les astres de tes morts tournant autour de ton âme. Emily.

Il faut tellement de silence pour être vivant, une puissance presque inhumaine de refus. Les peuples ont leurs diables et leurs anges. Ils ont aussi leurs poètes qui sont un peu des deux. À toi seule, tu sauves toute l'Amérique. Ce que tu découvres est si pur que tu dois à chaque seconde le taire. Les plus sensibles perdront toujours, mais quelle gloire leur défaite. Les roses par monceaux les acclament. L'air se souvient d'eux, pas du nom des vainqueurs. Emily, si adorablement violente. Malade, sans doute. Hystérique, sûrement. Sainte, peut-être. Mais quel joyau en robe blanche, ce corps qui vieillit à Amherst, ta manière de passer la vie comme une fleur, plantée dans ton enfance, la terre de tes terreurs, indéracinable. Les anges t'ont élue plus belle fleur d'Amérique. Tu craignais de mourir, tu avais hâte de mourir, tu pressais le raisin du langage, tu regardais couler le long de tes doigts ce vin de vigueur, les mots de la hache et du tendre. La bougie cligne de l'oeil à ton corps allongé dans le sous-bois du salon. Une bougie fait ton âme. Les pauvres dans la rue ont une main longue de dix kilomètres, qui vous décapite. Mais dans leurs yeux tu as ta chambre, un je-ne-sais-quoi de vivace, brillant mille fois plus que toutes les preuves du désastre. Emily, c'est péché d'écrire aussi vrai. Avant de sortir, je soufflerai sur la bougie mais je sais que tu resteras là, à m'attendre. D'ailleurs tu es partout. Nous sommes entourés de vivants absolus. Nous ne les voyons pas. Les autres, ceux que nous voyons, ce sont ceux qui croient vivre. 

Par la porte ouverte de la grange, deux hirondelles jouent à Pearl Harbor. 

Tu as raison : ne parlons jamais de ce qui est le plus précieux. On nous le volerait, ou cela mourrait d'être dit. 

Christian Bobin.

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Il faut que la nuit s'épaississe, pour que les étoiles apparaissent !

31 Décembre 2017, 04:52am

Publié par Grégoire.

Il faut que la nuit s'épaississe, pour que les étoiles apparaissent !

Lorsque l’on gratte la façade que chacun affiche de soi-même, le constat est décapant : il y a notre personne apparente, qui joue son rôle d’aller bien et il y a l’enfant intérieur, écrasé par des exigences tyrannisantes. Cet enfant se voit dans ce monde qui crève la bouche ouverte : essayant de ne pas être englouti par le diktat du volontarisme ambiant, il se dope d’excès de biens matériels, d’overdose d’affectivité et d’hyper-connexion.

Parce que nous refusons de reconnaitre que nous ne sommes rien -ou pure gratuité- nous nous réduisons à ces excès bruyant de déterminations, ces rôles qui nous donnent une petite supériorité, ou faisons -par exemple- de la foi, une «quasi-évidence» qu’on doit matériellement annoncer comme ‘normale’, claire et certifiée conforme.

Et, on essaie de se rassurer par un narcissisme qui se révèle être un des vices les plus exaspérants aujourd’hui : la bonne conscience. Nous sommes tellement contents de nous. Tellement satisfait !

Qui d’entre-nous ne fait pas tout pour cacher sa pauvreté existentielle, son manque abyssal de lumière ? Or, refuser nos états natifs d’intranquilité revient à organiser un désespoir qui pollue le monde : « tu dois, y’a qu’à, faut qu’on » ! Car il nous est insupportable d’être existentiellement comme jeté dans ce monde ! Et nous refusons la vérité de notre personne : un être en état radical d’impuissance, d’incontrôle et pur mendiant.

Ces quêtes intempestives de résultats, ces courses à l’efficacité, obstruent et empêchent toutes possibilités pour la vrai Lumière, le vrai sens de nos jours, de jaillir de nos nuits et nous faire entrer dans autre chose que nous-mêmes. 

Quel est le témoignage que le monde attend ? Celui de gens qui « savent », rassurés et rassasiés, réduisant le mystère humain à des schémas à accomplir et qui ne transmettent en fait qu’eux-mêmes, ou de personnes qui vont jusqu’au bout de la reconnaissance de leur néant, d’êtres perdus, mais laissant alors jaillir malgré eux une Lumière qui les dépasse ?

Quand on est vraiment perdu, on ne sait plus ce qu’on attend… là seulement, on peut se laisser trouver, par Celui qui, désespérément, nous cherche dans cette vie impossible.

Grégoire.

 

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À Noël, regardez-vous le nombril !

29 Décembre 2017, 04:24am

Publié par Grégoire.

À Noël, regardez-vous le nombril !
Le narcissisme est devenu notre seconde peau. Tous les « moi je » personnels ou communautaires sont de mise. Chacun se replie, protégeant d’oripeaux victimaires son égocentrisme cabossé. Les chrétiens cultivent leur identité, leurs crèches, leurs avantages acquis et leur héritage résiduel. Les ronds se réfugient dans la dénonciation de la « grossophobie ». Les « racisés » s’enferment dans la « non-mixité militante », où ils se retrouveront portes closes, sans les autres, pour mieux dénoncer l’ostracisme dont ils seraient l’objet. Les je-ne-sais-quoi soupirent après leur « je-ne-sais-qu’isme » trop peu reconnu. On ne quitte plus son petit soi douillet et blessé.
 
À Noël, regardons-nous donc le nombril, comme tout le monde. Mais regardons mieux. D’un point de vue chrétien, en tout cas, en nous, il n’y a pas nous, notre petite personne, notre petite Église, notre petite secte politique, ethnique ou idéologique. En nous, il y a plus fort que nous, c’est le Dieu tout-puissant qui se fait tout-faible. Je ne dis rien là de très original. Je me contente de reprendre l’un des grands thèmes de la théologie depuis les Pères de l’Église jusqu’aux mystiques rhénans, ces génies de la foi médiévale. À Noël, quelque chose naît en nous. Ce quelque chose, c’est le Tout-Autre. C’est Jésus. Nous ne mettons pas un santon dans la crèche pour parfaire la déco ou parce que « c’est notre culture et notre fierté », nous devenons Dieu. C’est tout de même plus ambitieux. « Dans cette naissance, Dieu nous devient tellement nôtre que personne n’a jamais eu une si intime possession. Il est nôtre, cet enfant, tout à fait nôtre, nôtre plus que tout autre bien. Il naît à chaque instant et sans cesse en nous », écrivait le dominicain Jean Tauler, au XIVe siècle. Bref, il se passe quelque chose en nous qui vaut toute l’attention, tout l’or, l’encens et la myrrhe du monde. « Fais silence, et le Verbe de cette naissance en toi sera prononcé et tu pourras l’entendre », conseillait Tauler.
 
C’est donc en nous que ça se passe. Mais les choses se compliquent aussitôt. Car ce dedans, c’est un dehors. Le pape François, par exemple, ne cesse d’appeler à une Église « en sortie ». Il peut sembler bien dérangeant qu’il donne l’impression de parler plus souvent des autres que de son propre troupeau, comme s’il était le gardien de nos frères plus que de nos biens, ou comme s’il pouvait devenir le pasteur universel. Les Rohingyas, les migrants, les personnes traitées comme des « déchets »… la liste est longue, pénible, culpabilisante. On aimerait bien qu’il s’intéresse un peu à nous. À nos problèmes, qui sont urgents. À nos mérites, trop peu reconnus. Pourtant, le mouvement de soi vers l’autre est le mouvement même de l’Incarnation, le vrai miracle religieux du christianisme. Il fait l’universalité de cette confession et fonde à la fois son implication sociale et sa profondeur spirituelle.
 
Reprenons un instant le fil de la pensée de Tauler : « C’est en écoutant et en se taisant que l’on va au-devant du Verbe. Sors de toi-même, et il entrera. Plus tu sors, plus il entre. » À Noël, Marie et Joseph sont partis de chez eux. Vers eux viennent les bergers et les mages. Chacun se trouve appelé hors de son chez-soi égotique. C’est l’un des paradoxes les moins souvent soulignés de la plus familiale de toutes les fêtes, celle où, par excellence, on aime se retrouver autour du cercle le plus intime et le plus chaleureux. « Vide-toi afin de pouvoir être rempli. Sors afin de pouvoir entrer », disait déjà Augustin. Pour un peu, si j’osais, je vous souhaiterais de passer Noël dehors. Qui sait si Dieu ne va pas d’abord visiter ceux que nous avons oubliés dans la rue, le froid et la solitude ? Pour les mystiques en tout cas, les choses sont claires : Dieu ne peut emplir le cœur de ceux qui sont déjà tout pleins d’eux-mêmes.
 
Joyeux Noël à vous, et faites-vous l’âme libre !

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Cet enfant-là, donné, c'est ce que l'on attend toute la vie...

27 Décembre 2017, 04:37am

Publié par Grégoire.

Cet enfant-là, donné, c'est ce que l'on attend toute la vie...

Il marche. Sans arrêt il marche. Il va ici et puis là. Il passe sa vie sur quelque soixante kilomètres de long, trente de large. Et il marche. Sans arrêt. On dirait que le repos lui est interdit. Ce qu’on sait de lui, on le tient d’un livre.

Avec l’oreille un peu plus fine, nous pourrions nous passer de ce livre et recevoir de ses nouvelles en écoutant le chant des particules de sable, soulevées par ses pieds nus.

Rien ne se remet de son passage et son passage n’en finit pas. Ils sont d’abord quatre à écrire sur lui. Ils ont, quand ils écrivent, soixante ans de retard sur l’événement de son passage. Soixante ans au moins. Nous en avons beaucoup plus, deux mille.

Tout ce qui peut être dit sur cet homme est en retard sur lui. Il garde une foulée d’avance et sa parole est comme lui, sans cesse en mouvement, sans fin dans le mouvement de tout donner d’elle-même. Deux mille ans après lui, c’est comme soixante. Il vient de passer et les jardins d’Israël frémissent encore de son passage, comme après une bombe, les ondes brûlantes d’un souffle. Il va tête nue. La mort, le vent, l’injure, il reçoit tout de face, sans jamais ralentir son pas.

A croire que ce qui le tourmente n’est rien en regard de ce qu’il espère.

A croire que la mort n’est guère plus qu’un vent de sable.

A croire que vivre est comme il marche... sans fin

L’humain est ce qui va ainsi, tête nue, dans la recherche jamais interrompue de ce qui est plus grand que soi. Et le premier venu est plus grand que nous: c’est une des choses que dit cet homme. C’est l’unique chose qu’il cherche à nous faire entrer dans nos têtes lourdes. Le premier venu est plus grand que nous : il faut détacher chaque mot de cette phrase et le mâcher, le remâcher. La vérité, ça se mange. Voir l’autre dans sa noblesse de solitude, dans la beauté perdue de ses jours. Le regarder dans le mouvement de venir, dans la confiance à cette venue. C’est ce qu’il s’épuise à nous dire, l’homme qui marche: ne me regardez pas, moi. Regardez le premier venu et ça suffira, et ça devrait suffire. Il va droit à la porte de l’humain. Il attend que cette porte s’ouvre. La porte de l’humain, c’est le visage. Voir face à face, seul à seul, un à un.

Dans les camps de concentration, les nazis interdisaient aux déportés de les regarder dans les yeux sous peine de mort immédiate. Celui dont je n’accueille plus le visage---et pour l’accueillir, il faut que je lave mon propre visage---celui-là, je le vide de son humanité et je m’en vide moi-même. Il est juif par sa mère, juif par son père, éternellement juif par cette façon d’aller partout sans trouver nulle part un abri, merveilleusement juif par son amour enfantin des devinettes---comme l’oiseau qui interroge par son chant et reçoit pour toute réponse une pierre et chante encore, même mort chante, encore, encore, encore, bien après que la pierre qui l’a tué est redevenue friable, poussière, silence, moins que silence, rien, et toujours cette vibration du chant pur dans le rien manifesté du monde. 

La mort est économe, la vie est dépensière. Il ne parle que de la vie, avec ses mots à elle: il saisit des morceaux de la terre, les assemble dans sa parole, et c’est le ciel qui apparaît, un ciel avec des arbres qui volent, des agneaux qui dansent et des poissons qui brûlent, un ciel infréquentable, peuplé de prostituées, de fous et de noceurs, d’enfants qui éclatent de rire et de femmes qui ne rentrent plus à la maison, tellement de monde oublié par le monde et fêté là, tout de suite, maintenant, sur la terre autant qu’au ciel.

C’est une pesanteur des sociétés marchandes et toutes les sociétés sont marchandes, toutes ont quelque chose à vendre que de penser les gens comme des choses, que de distinguer les choses suivant leur rareté, et les hommes suivant leur puissance. Lui, il a ce coeur d’enfant de ne rien savoir des distinctions. Le vertueux et le voyou, le mendiant et le prince, il s’adresse à tous de la même voix limpide, comme s’il n’y avait ni vertueux, ni voyou, ni mendiant, ni prince, mais seulement, à chaque fois, deux vivants face à face, et la parole dans le milieu des deux, qui va, qui vient.

Ce qu’il dit est éclairé par des verbes pauvres; prenez, écoutez, venez, partez, recevez, allez. Il ne parle pas pour attirer sur lui une poussière d’amour. Ce qu’il veut, ce n’est pas pour lui qu’il le veut. Ce qu’il veut, c’est que nous nous supportions de vivre ensemble. Il ne dit pas: aimez-moi. Il dit: aimez-vous. Il y a un abîme entre ces deux paroles. Il est d’un côté de l’abîme et nous restons de l’autre. C’est peut-être le seul homme qui ait jamais vraiment parlé, brisé les liens de la parole et de la séduction, de l’amour et de la plainte. C'est un homme qui va de la louange à la désaffection et de la désaffection à la mort, toujours allant, toujours marchant. Il ne fait pas de l’indifférence une vertu.

Christian Bobin

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Les babioles

26 Décembre 2017, 05:02am

Publié par Grégoire.

Les babioles

Les babioles

Mon petit garçon avec ses yeux pensifs

ses gestes et ses mots tranquilles de grande personne 

m’a désobéi pour la septième fois, 

et je l’ai frappé, je l’ai renvoyé

durement sans l’embrasser, 

car sa mère qui était patiente est morte.

Puis j’ai eu peur que le chagrin l’empêche de dormir 

et j’ai été le voir dans son lit, 

mais il était dans un profond sommeil 

paupières battues et cils encore mouillés 

de son dernier sanglot.

Alors, ému, je l’ai embrassé 

et mes larmes remplaçaient les siennes, 

car sur une table tirée à son chevet 

il avait mis à portée de sa main

une boîte de jetons et une pierre veinée de rouge, 

un bout de verre usé par la plage

et six ou sept coquillages, 

une bouteille avec des campanules, 

et deux sous français, le tout rangé avec soin 

pour consoler son pauvre cœur. 

Et ce soir-là, dans ma prière, 

j’ai pleuré, j’ai dit à Dieu :

Ah, quand à la fin nous serons couchés sans un souffle 

et que, morts, nous ne te blesserons plus,

tu te rappelleras de quelles babioles 

nous avons fait nos joies 

et comme nous avons peu compris 

ta grande loi de bonté. 

Alors tu ne seras pas moins père 

que moi dont tu as pétri l’argile, 

tu laisseras ta colère, tu diras : 

Voyons, ce sont des enfants.

 

Coventry PATMORE.

Recueilli dans Dieu en poésie, Présentation de Jean Grosjean,

Gallimard, Folio junior, 1984.

 

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Noël, c'est Dieu qui vient nous rendre la vie impossible...

25 Décembre 2017, 00:37am

Publié par Grégoire.

Noël, c'est Dieu qui vient nous rendre la vie impossible...

"J'éprouve de la méfiance vis-à-vis d'un imaginaire un peu trop chaleureux, romantique, "sucré". Noël n'est pas une jolie histoire, un joli rêve.

A Noël, je vois venir à ma rencontre un nouveau-né qui, déjà, est mon maître. Un enfant qui va me donner à manger comme on donne à manger à un nourrisson. Un enfant qui va m'apprendre des vérités élémentaires et pourtant tellement essentielles.

Il va m'apprendre que d'un côté il y a les stratégies, les calculs, la force la puissance, l'argent, la jalousie. Et que, de l'autre, il y a l'attention à l'autre, l'oubli de soi, le don, l'ouverture, la bonté.

A Noël arrive un enfant qui va nous rendre la vie impossible, mais sans cet impossible, il n'y a rien."

Christian Bobin. croire.com

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Il n'y a rien de nécessaire sauf d'être là, à chaque instant, de plus en plus...

23 Décembre 2017, 04:43am

Publié par Grégoire.

Il n'y a rien de nécessaire sauf d'être là, à chaque instant, de plus en plus...

" J’ai connu la sensation d'une bienveillance tramée dans le tissu parfois déchiré du quotidien Cette sensation n'a jamais cessé de courir par-dessous les fatigues les lassitudes et même les désespérances Je tourne autour d'un mot : la bonté c'est la bonté qui me stupéfie dans cette vie elle est tellement plus singulière que le mal..."

"...La consolation c’est quelqu’un, quelqu’un qui prend un peu de feu du langage et qui nous le jette à la figure, comme un coup de canon, et qui nous arrache à cet empêchement de connaitre, qui nous sauve de l’illusion de trop connaitre, et qui nous déchire ce voile sur le réel et qui nous donne de recevoir : un chose ténue et délicate, comme le baiser d’une lumière sur notre cœur gris...  La vie à l’état pur aussi fine que l’air qui soutient les ailes des libellules et se réjouit de leur danse... 

La vie à l’état pur, telle qu’elle est en elle-même : oisive et patiente, abondante et mortelle, qui nous invite à être comme la terre nue, oublieuse d’elle-même, faisant même accueil à la pluie qui la bat et au soleil qui la réchauffe. 

Il n’y a rien de nécessaire sauf d’être là, à chaque instant, de plus en plus. "

Christian Bobin, extrait du minuscule et de l'imprévisible. 

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Où fabriquer des Saints ?

21 Décembre 2017, 04:50am

Publié par Grégoire.

Où fabriquer des Saints ?

 Il marchait devant moi, tenant son dromadaire au bout d’une longe passée dans l’anneau nasal. Il y a dix ans, la chose m’aurait parue normale ; J’étais alors en plein Hoggar entre Tamanrasset et l’Assekrem. Nos guides Touaregs marchaient avec la même prestance, le même détachement, à côté de leurs méharis. Nous regardions où nous posions le pied, eux posaient le regard sur l’horizon.

 Mais aujourd’hui nous étions en plein Tamanrasset. Je venais de traverser l’Oued, derrière les échoppes d’un marché, croisant des enfants fouillant les ordures entassées là, des femmes mendiantes, des hommes errants, des migrants attendant une embauche qui n’arriverait plus à cette heure trop tardive. Dans cette rue défoncée et encombrée, il marchait comme au milieu d’une piste. Tout de bleu vêtu, avec un chèche indigo déteignant sur la limite de sa peau tannée exposée au soleil. Au côté gauche de sa ceinture de cuir un sabre dans son fourreau battait sa jambe. Dans sa main gauche, une lance, droite comme lui, avait accroché un éclat de soleil, comme une tâche de sang. Il était là, anachronique. Ou bien était ce le monde qui tout d’un coup le devenait autour de lui ?

Je venais quelques minutes auparavant de croiser le chemin d’un acacia magnifique, poussé là Dieu seul sait comment. Sur trois côtés, des murs avaient du essayer en le cernant de le dompter et il tentait de fuir par le haut, les trompant à force de lenteur. Des centaines de sacs plastiques le fleurissaient de blanc, bleu, jaune, vert. Deux mondes se mélangeaient, bruissant d’un même étonnement. Rappelant à qui passait là que le vent peut aussi polliniser  la folie des hommes.

S’il existe des fabriques de Saints, Tamanrasset possède tous les facteurs pour en devenir une. Les ingrédients nécessaires y sont présents, misère, injustice, violence…. Et pourtant des cœurs battent à Tam, batatam, batatam…

Les Saints sont les quelques anticorps de passage dans ces zones de non droit. Charles de Foucauld ne s’y était pas trompé. Prophétique, sa mort l’attendait si patiemment qu’elle avait même eu le temps de se fabriquer un alibi, choisissant un jeune assassin apeuré. 

Le touareg en apparat et l’acacia en fleurs égarés mesuraient ce jour là la démesure du monde, d’un regard horizontal, d’une envolée verticale, releveurs d’un cadastre d’un Dieu dépossédé de sa création. De cette dépossession naît le Saint. 

Jean-François Debargue

 

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Facebook: «Nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social»

19 Décembre 2017, 05:49am

Publié par Grégoire.

Facebook: «Nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social»

Chamath Palihapitiya, ancien vice-président en charge de la croissance de l'audience du réseau social, dit ressentir une «immense culpabilité» pour ce qu'il a aidé à construire. Plusieurs anciens salariés sont très critiques.

Les ex-cadres de Facebook sont rarement tendres avec leur ancienne entreprise. Ex-vice-président en charge de la croissance de l'audience du groupe, Chamath Palihapitya s'est montré particulièrement amer lors d'un débat organisé en novembre à la Stanford Graduate School of Business, comme l'a repéré The Verge. «Je pense que nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social», a-t-il jugé, en faisant part de «son immense culpabilité». S'il indique ne détenir aucune solution à l'heure actuelle, il préconise une «vraie pause» avec le réseau social, qu'il impose à ses propres enfants.

Chamath Palihapitiya s'attaque plus largement à l'écosystème des réseaux sociaux et sur l'addiction qu'ils suscitent. En ligne de mire, les boutons «J'aime», les cœurs, commentaires et autres recommandations personnalisées, lesquelles créent «des boucles fonctionnant sur la dopamine». Autant d'outils qui, selon lui, «sapent les fondamentaux des interactions entre les gens».

 

«Chamath a quitté Facebook il y a plus de six ans», se défend l'entreprise dans un communiqué. «À l'époque, Facebook était une entreprise bien différente. En grandissant, nous avons réalisé que nos responsabilités avaient elles aussi gagné en importance. Nous prenons notre rôle très au sérieux et travaillons dur pour nous améliorer».

 

«Vous ne le réalisez peut-être pas, mais vous êtes programmés»

«Vous devez décider de votre indépendance intellectuelle», a avancé l'ancien cadre de Facebook devant le parterre d'étudiants, estimant qu'ils étaient «programmés», qu'ils le réalisent ou non. Chamath Palihapitiya est loin d'être le premier ancien salarié du réseau social à se montrer aussi critique. Le créateur du bouton «J'aime» de Facebook, Justin Rosenstein, avait confié au Guardian sa volonté de bouder les réseaux sociaux Reddit et Snapchat et d'installer un filtre parental sur son propre téléphone, pour l'empêcher de télécharger toujours plus d'applications. «Il est révélateur que beaucoup de ces jeunes experts n'utilisent plus leurs propres produits», soulignait alors le quotidien britannique, «en envoyant leurs enfants dans les écoles élites de la Silicon Valley où les iPhones, les iPads et même les ordinateurs portables sont interdits.»

Ancien président du groupe, Sean Parker a expliqué début novembre à Axios que Facebook exploitait les vulnérabilités psychologiques humaines pour pousser les utilisateurs à publier toujours plus de contenus et obtenir, en récompense, des réponses et des mentions «J'aime». «Dieu seul sait ce qu'ils font aux cerveaux de nos enfants», s'était-il alors alarmé.

Les stratégies de persuasion déployées par les entreprises de la Silicon Valley pour retenir l'attention des internautes sont régulièrement pointées du doigt. Elles sont le fruit de la réflexion de neuroscientifiques, designers et développeurs et font l'objet de cours de «persuasion technologique» dans les plus grandes universités américaines. En mai 2016, un ancien ingénieur informatique de Google, Tristan Harris, a initié une prise de conscience sur le sujet. Dans un article Medium particulièrement relayé, il avait estimé que Google «piratait» l'esprit des gens, pour accroître leur engagement. Les effets d'une telle addiction sont encore méconnus.

http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2017/12/12/32001-20171212ARTFIG00144-un-ancien-cadre-de-facebook-nous-avons-cree-des-outils-qui-dechirent-le-tissu-social.php

 

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L'absence d'un mort nous inonde de sa présence

17 Décembre 2017, 05:34am

Publié par Grégoire.

L'absence d'un mort nous inonde de sa présence

"Je ne parviens pas à toucher la pierre noire du silence, celle qui est au centre du langage, autour de laquelle pèlerinent mes phrases comme des anges aux ailes rouges. Ce que je veux te dire sans cesse se dérobe. Je le frôle lorsque je parle de ton sourire et de sa bienveillance native.

Il n'y a dans la vie que quatre ou cinq événements fondateurs, quatre ou cinq jaillissements de l'absolu. Ton sourire est un de ces événements qui enflamment la nuit où je m'en vais confiant.

Ton sourire comme le duvet d'un nid abandonné accroche la lumière éternelle."

Carnet du soleil 

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Western

15 Décembre 2017, 04:00am

Publié par Grégoire.

Génial !

Génial !

Un groupe de travailleurs allemands détachés est envoyé dans la province bulgare, à la frontière grecque, pour y construire une centrale hydraulique. Meinhard (Meinhard Neumann), le nouveau venu, observe d’un œil distant les signes de mépris que ses collègues adressent aux habitants d’un village voisin et les humiliations diverses qu’ils font subir à ces derniers. Quelque peu solitaire, il décide de faire connaissance avec les indigènes – qui figurent les Indiens des westerns classiques. Mais il s’attire, en retour, la méfiance des autres travailleurs allemands, et en particulier celle du chef de chantier, Vincent (Reinhardt Wetrek), qui voit en cet inconnu au bataillon un rival potentiel. Après un bref prologue allemand éloigné de tout genre cinématographique défini, le récit s’articule autour d’un principe, a priori assez simple, de duels et de confrontations que Valeska Grisebach va décliner selon des modalités et des échelles différentes. Une scène en particulier annonce cette dynamique du duel, en la plaçant de façon très explicite dans une logique de western : cadrés dans un plan d’ensemble, Meinhard et Vincent se font face pour la première fois sur le chantier bulgare. Champ/contrechamp : les deux hommes se toisent du regard et d’une certaine manière on les sent prêts à dégainer. À ce moment-là, cut abrupt. Western : avec une certaine insolence, le titre s’inscrit enfin à l’écran. Tout en signalant délibérément son désir de western, Valeska Grisebach matérialise ici le rapport même de son film au genre mythique qu’il va travailler et interroger : c’est qu’il s’agit moins d’adapter une grammaire classique à une réalité contemporaine que de puiser dans cette grammaire des formes immédiatement parlantes qui viennent donner à la narration une structure limpide, en même temps qu’elles la confrontent au risque de l’image d’Épinal.

Un risque que Valeska Grisebach prend avec entrain, sans jamais succomber aux sirènes de la citation. Car de même que Sehnsucht (2006) n’était un mélodrame que par spasmes et par échos, Western ne s’avère conforme à son titre que de façon très indirecte. Le film comporte certes son lot de topiques et de réminiscences du western hollywoodien : ici, une baignade mouvementée qui rappelle une scène d’altercation autour d’un point d’eau dans La Ville abandonnée (William Wellman, 1948), là, l’érection d’un drapeau allemand au sommet du camp qui, entre autres, évoque la scène finale de Sur la piste des Mohawks (1939) – où Valeska Grisebach substitue à la ferveur patriotique du film de John Ford une solitude très romantique face à l’immensité d’une nature sauvage. Mais ces instants, loin d’être figés dans un fétichisme cinéphile, communiquent surtout un sentiment d’incomplétude : ce sont des éclats fugitifs que Western dissipe dans ses détours imprévus.

Glissement progressif des signes

De fait, le film cherche moins à souligner des rapports de force binaires – Bulgares contre Allemands, hommes contre femmes, justes contre corrompus, Meinhard contre Vincent… – qu’à suggérer, par petites touches, l’effritement d’un ordre bien établi. C’est par exemple, dans la première scène de repas entre les ouvriers allemands, cet effacement de Meinhard au sein du groupe – effacement non pas ostentatoire, mais justement très discret –, qui met légèrement à distance la virilité presque débridée de ses camarades : en quelques plans très simples, Valeska Grisebach suggère d’emblée une friction entre deux masculinités aux antipodes l’une de l’autre.

Bien qu’il s’affirme très vite comme un être d’une grande sensibilité, en quête d’altérité, Meinhard n’est lui non plus pas épargné par ce climat d’incertitude et de flottement des valeurs. C’est ce que vient insinuer le motif du couteau, qui revient à plusieurs reprises, construisant une petite dialectique lapidaire. La première occurrence se produit au début du film, lorsque Meinhard accompagne quelques collègues partis cueillir des baies dans un champ – lequel s’avère appartenir à un paysan bulgare : deux habitants du village, qui passaient dans le coin, font savoir leur mécontentement auprès des Allemands. C’est alors que l’instigateur du vol sort un couteau et menace les deux Bulgares. Meinhard ordonne rapidement à son concitoyen de ranger son arme : c’est la première intervention du héros en faveur des autochtones. Plus loin, après un incident survenu avec Wanko – un adolescent du village –, l’oncle de celui-ci priera Meinhard de ne pas initier le jeune homme au maniement des armes – couteaux, fusils –, qui semblent alors cristalliser une sorte d’instinct tribal ; le signe d’une loi du talion aussi redoutée que réellement praticable. La promesse à laquelle il assure ici se tenir, Meinhard la violera néanmoins dans le dernier mouvement de Western, au détour d’une scène elliptique dans laquelle il confie son canif à Wanko – à la suite de quoi plusieurs Bulgares lui feront comprendre que, probablement aveuglé par son désir d’appartenance au groupe des villageois, il n’a pas su déchiffrer à temps les avertissements et les signes qui lui étaient pourtant envoyés.

Danse avec Meinhard

C’est peut-être dans cette manière très ténue de jouer avec l’ambivalence des signes et des signaux que Valeska Grisebach marque le plus nettement son attachement au genre. Nombre de héros de westerns du répertoire, fussent-ils ouvertement racistes, maîtrisent en effet parfaitement le langage des Indiens – que ce soit leur langue à proprement parler (James Stewart dans La Flèche brisée, de Delmer Daves) ou l’interprétation des traces qu’ils laissent dans le plan (John Wayne dans La Prisonnière du désert, de John Ford) –, ce qui instaure une passerelle tangible, fût-ce sur le mode du conflit, entre les deux communautés. Dans Western, la situation est donc inverse : Meinhard, outre qu’il ne maîtrise pas le bulgare, n’arrive pas à établir un partage clair entre le signe amical et le signe de désapprobation, l’accueil et le rejet. Si la langue hybride – faite de gestes et de phrases démembrées – qui naît des rencontres successives entre Meinhard et les villageois permet d’abolir en partie la frontière qui les sépare, elle reste dès lors l’objet d’un doute quasi permanent.

Pour autant, il serait dommage de réduire le film au constat d’une incompréhension générale : jusqu’à la fin, Western est un film de mouvements – mouvements des corps, mouvements des cœurs –, qui met au premier plan les revirements émotionnels de son héros. La scène de danse – à la tonalité très incertaine – sur laquelle Western se clôt parachève ainsi ce que Mein Stern et Sehnsucht, à travers des scènes similaires, avaient déjà quelque peu mis en forme dans l’économie propre à leur récit : ce moment décisif et étrange où un personnage, au bord du précipice, s’autorise à s’abandonner à sa douleur autant qu’à sa joie d’être au monde. Cadré de près et de profil, isolé au sein du plan, à l’écart de l’effervescence collective : c’est dans sa danse légèrement désynchronisée que l’on quitte Meinhard – on l’imagine rejoindre la jeune Nicole qui, dans une belle scène de Mein Stern, finissait par danser seule dans une boîte de nuit, et Markus, le héros de Sehnsucht,dont on n’a pas oublié la danse très libre, sur un tube de Robbie Williams, dans une scène cruciale du film. C’est bien cet abandon de la mise en scène à la danse un peu désaccordée du héros qui achève ici d’épaissir le mystère de ce Western tourné vers l’Est : Meinhard Neumann et Valeska Grisebach emportent avec eux, dans ses dernières inflexions contradictoires, le secret de leur film

par https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/western/

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L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous.

13 Décembre 2017, 05:40am

Publié par Grégoire.

L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous.

14 mai 1904

Mon cher Monsieur Kappus,

Un long temps s’est écoulé depuis votre dernière lettre. Ne m’en veuillez pas. Travail, soucis quotidiens, malaises m’ont empêché de vous écrire. Et je tenais à ce que ma réponse vous vînt de jours calmes et bons. (L’avant-printemps, avec ses vilaines sautes d’humeur, a été ici fortement ressenti.) Aujourd’hui je me sens un peu mieux et je viens, cher monsieur Kappus, vous saluer et vous dire de mon mieux (je le fais de tout cœur) diverses choses à propos de votre dernière lettre.

Vous voyez, j’ai copié votre sonnet parce que je l’ai trouvé beau et simple, et né dans une forme qui lui permet de se mouvoir avec une calme décence. De tous les vers que j’ai lus de vous ce sont les meilleurs. Je vous offre cette copie, sachant combien il est important et plein d’enseignements de retrouver son propre travail dans une écriture étrangère. Lisez ces vers comme s’ils étaient d’un autre, et vous sentirez tout au fond de vous-même combien ils sont à vous. […]

Ne vous laissez pas troubler dans votre solitude parce que vous sentez en vous des velléités d’en sortir. Ces tentations doivent même vous aider si vous les utilisez dans le calme et la réflexion, comme un instrument pour étendre votre solitude à un pays plus riche encore et plus vaste. Les hommes ont pour toutes les choses des solutions faciles (conventionnelles), les plus faciles des solutions faciles. Il est pourtant clair que nous devons nous tenir au difficile. Tout ce qui vit s’y tient. Chaque être se développe et se défend selon son mode et tire de lui-même cette forme unique qui est son propre, à tout prix et contre tout obstacle. Nous savons peu de choses, mais qu’il faille nous tenir au difficile, c’est là une certitude qui ne doit pas nous quitter. Il est bon d’être seul parce que la solitude est difficile. Qu’une chose soit difficile doit nous être une raison de plus de nous y tenir.

Il est bon aussi d’aimer ; car l’amour est difficile. L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c’est le plus haut témoignage de nous-même ; l’œuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. C’est pour cela que les êtres jeunes, neufs en toutes choses, ne savent pas encore aimer ; ils doivent apprendre. De toutes les forces de leur être, concentrées dans leur cœur qui bat anxieux et solitaire, ils apprennent à aimer. Tout apprentissage est un temps de clôture. Ainsi pour celui qui aime, l’amour n’est longtemps, et jusqu’au large de la vie, que solitude, solitude toujours plus intense et plus profonde. L’amour ce n’est pas dès l’abord se donner, s’unir à un autre. (Que serait l’union de deux êtres encore imprécis, inachevés, dépendants ?) L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. C’est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu’appelle le large. Dans l’amour, quand il se présente, ce n’est que l’obligation de travailler à eux-mêmes que les êtres jeunes devraient voir (zu horchen und zu hämmern Tag und Nacht). Se perdre dans un autre, se donner à un autre, toutes les façons de s’unir ne sont pas encore pour eux. Il leur faut d’abord thésauriser longtemps, accumuler beaucoup. Le don de soi- même est un achèvement : l’homme en est peut- être encore incapable.

Là est l’erreur si fréquente et si grave des jeunes. Ils se précipitent l’un vers l’autre, quand l’amour fond sur eux, car il est dans leur nature de ne pas savoir attendre. Ils se déversent, alors que leur âme n’est qu’ébauche, trouble et désordre. Mais quoi ? Que peut faire la vie de cet enchevêtrement de matériaux gâchés qu’ils appellent leur union et qu’ils voudraient même appeler leur bonheur ? – Et quel lendemain ? Chacun se perd lui-même pour l’amour de l’autre, et perd l’autre aussi et tous ceux qui auraient pu venir encore. Et chacun perd le sens du large et les moyens de le gagner, chacun échange les va-et-vient des choses du silence, pleins de promesses, contre un désarroi stérile d’où ne peuvent sortir que dégoût, pauvreté, désillusion. Il ne lui reste plus qu’à trouver un refuge dans une de ces multiples conventions qui s’élèvent partout comme des abris le long d’un chemin périlleux. Nulle région humaine n’est aussi riche de conventions que celle-là. Canots, bouées, ceintures de sauvetage, la société offre là tous les moyens d’échapper. Enclins à ne voir dans l’amour qu’un plaisir, les hommes l’ont rendu d’accès facile, bon marché, sans risques, comme un plaisir de foire. Combien d’êtres jeunes ne savent pas aimer, combien se bornent à se livrer comme on le fait couramment (bien sûr, la moyenne en restera toujours là) et qui ploient sous leur erreur ! Ils cherchent par leurs propres moyens à rendre vivable et fécond l’état dans lequel ils sont tombés. Leur nature leur dit bien que les choses de l’amour, moins encore que d’autres, importantes aussi, ne peuvent être résolues suivant tel ou tel principe, valant dans tous les cas. Ils sentent bien que c’est là une question qui se pose d’être à être, et qu’il y faut, pour chaque cas, une réponse unique, étroitement personnelle. Mais comment, s’ils se sont déjà confondus, dans la précipitation de leur étreinte, s’ils ont perdu ce qui leur est propre, trouveraient-ils en eux-mêmes un chemin pour échapper à cet abîme où a sombré leur solitude ?

Ils agissent à l’aveugle l’un et l’autre. Ils usent leur meilleur vouloir à se passer de conventions comme le mariage, pour tomber dans des conventions moins voyantes certes, mais tout autant mortelles. C’est qu’il n’est, à leur portée, que des conventions. Tout ce qui vient de ces unions troubles, qui doivent leur confusion à la hâte, ne peut être que convention. Les rapports qui naissent de telles erreurs portent un compromis en eux-mêmes, même s’il est en dehors des usages (en langage courant : immoral). La rupture même serait un geste conventionnel, impersonnel, fortuit, débile et inefficace. Pas plus que dans la mort qui est difficile, dans l’amour, lui aussi difficile, celui qui va gravement n’aura l’aide d’aucune lumière, d’aucune réponse déjà faite, d’aucun chemin tracé d’avance. Pas plus pour l’un que pour l’autre de ces devoirs que nous portons, cachés en nous-mêmes, et que nous transmettons à ceux qui nous suivent sans les avoir éclaircis, on ne peut donner de règles générales. Dans la mesure où nous sommes seuls, l’amour et la mort se rapprochent. Les exigences de cette redoutable entreprise qu’est l’amour traversant notre vie ne sont pas à la mesure de cette vie, et nous ne sommes pas de taille à y répondre dès nos premiers pas. Mais si, à force de constance, nous acceptons de subir l’amour comme un dur apprentissage, au lieu de nous perdre aux jeux faciles et frivoles qui permettent aux hommes de se dérober à la gravité de l’existence, – alors peut-être un insensible progrès, un certain allégement pourra venir à ceux qui nous suivront, et longtemps encore après nous. Et ce serait beaucoup. […]

Un tel progrès transformera la vie amoureuse aujourd’hui si pleine d’erreurs […]. L’amour ne sera plus le commerce d’un homme et d’une femme, mais celui d’une humanité avec une autre. Plus près de l’humain, il sera infiniment délicat et plein d’égards, bon et clair dans toutes les choses qu’il noue ou dénoue. Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre.

Ceci encore : ne croyez pas que l’amour que vous avez connu adolescent soit perdu. N’a-t-il pas fait germer en vous des aspirations riches et fortes, des projets dont vous vivez encore aujourd’hui ? Je crois bien que cet amour ne survit si fort et si puissant dans votre souvenir que parce qu’il a été pour vous la première occasion d’être seul au plus profond de vous- même, le premier effort intérieur que vous ayez tenté dans votre vie.

Tous mes vœux, cher Monsieur Kappus.

Rainer Maria Rilke.

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Regards infracassants..

11 Décembre 2017, 05:38am

Publié par Grégoire.

Regards infracassants..

Le maire de cette ville, à l’occasion d’un vernissage, croise les bras et garde la tête haute pendant qu’un peintre balbutie quelques mots puis, toujours altier et comme amidonné par sa propre importance, il fait tomber de ses lèvres quelques paroles vagues qui semblent descendre d’un ciel où ne vivent que des princes. Tous ensuite applaudissent et s’ébrouent d’une trop longue immobilité, bavardant, un verre à la main, en regardant les tableaux qui ne changeront rien à leur vie. C’est le théâtre sans gaieté de ce qu’on appelle « la culture » qui, s’il séduit de nombreux esprits, n’en a jamais éclairé un seul.

(...)

Toute rencontre m'est cause de souffrance, soit parce qu'elle n'a lieu qu'en apparence, soit parce qu'elle se fait vraiment et c'est alors la nudité du visage de l'autre qui me brule autant qu'une flamme.

Christian Bobin, Ressusciter.

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Vivre n'est rien d'autre que donner sa lumière, traverser la voie lactée des épreuves..

9 Décembre 2017, 05:26am

Publié par Grégoire.

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La peinture, maitresse d'école de nos yeux....

7 Décembre 2017, 04:21am

Publié par Grégoire.

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