Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Une sorte d'équilibre à la frontière du ludique instable, comme quand on sautillait enfant sur les pierres pour traverser un cours d'eau

11 Décembre 2018, 04:22am

Publié par Grégoire.

Une sorte d'équilibre à la frontière du ludique instable, comme quand on sautillait enfant sur les pierres pour traverser un cours d'eau

 …Dès qu’on parle du cœur, tous les faux prophètes se lèvent et amènent leur bienveillance et leur bonté. L’amour clamé, le bien affiché, c’est toujours pour se farder de quelque chose de terrible. Dans mon cas, ce que j’ai voulu un temps comprimer, c’était ma tristesse qui menaçait d’exploser comme une grenade. J’ai longtemps habité au « 2, rue de l’Inquiétude », j’ai toujours su, ou plutôt senti, que très peu nous sépare du pire et très peu du « paradis »… 

Christian Bobin, La lumière du monde.

Voir les commentaires

Chris d’Alger

9 Décembre 2018, 02:05am

Publié par Grégoire.

Chris d’Alger

 

Le petit se jeta dans mes bras. J’accueillis sa demande de réfugié en les nouant autour de lui. Petit Ivoirien ayant vécu depuis huit mois dans un camp de réfugiés au Togo, Chris Evan a quatre ans et vient de traverser le Sahara. Nous nous étions rencontré la veille et d’une petite voix émoussée par la bronchite, il demanda avec une pointe d’inquiétude : «Bonjour»? Sous une pluie froide nous cherchions dans les allées de l’hôpital Mustapha le service de radiologie. Accompagnés de Fahrida, notre ange gardien, médecin sans clefs nous ouvrant toutes les portes, nous sortions de l’auscultation et attendions de passer la radio.

Un enfant mongolien sortit de la pièce en nous saluant un à un joyeusement, regagnant la salle des pas perdus où un jeune homme agressif tournait sans cesse, insultant les personnes à qui il tendait une main sur laquelle reposait sa carte d’identité et une pièce de dix dinars. Nous étions transportés au beau milieu de la cour des miracles espérés, juste au bord du monde.

Nous traversâmes deux pièces, Chris Evan et moi, pour arriver dans une petite salle, lépreuse et blafarde. Une femme voilée, revêtue d’un lourd tablier de plomb m’ordonna d’enlever le pull trop grand de l’enfant et sa chemisette trop petite. Nous lui avions trouvé cet assemblage disparate la veille, ses jeunes parents et lui ayant été détroussés quelques jours auparavant en traversant le désert. 

La femme saisit Chris Evan, torse nu et le posa en équilibre sur un tabouret de bois où s’accrochaient vaille que vaille quelques traces de peinture. Elle l’adossa debout, contre la plaque froide et lui mit les bras en croix. Pour la première fois inquiet, l’enfant tourna sa tête vers moi, et murmura «papa». Ma main droite saisit le bout de ses petits doigts. Dans son armure de soldat romain, la radiologiste passa derrière la vitre sale de sa guérite pendant quelques secondes d’où elle annonça:«C’est fini!»

C’était avant-hier. Il est 4h30 et nous sommes à l’aube du troisième jour. Il continue de pleuvoir et la terre vient de trembler à Alger. 

Le regard de Chris posé au dessus de ces deux syllabes m’empêche de dormir. Dans le sous sol de cet hôpital où chacun vient présenter sa souffrance et sur lequel un ciel déchiré comme un rideau usé laisse tomber son fardeau de pluie, un fils appelle son père qui n’est pas Dieu, pas même son père;  je revois Chris Evan, tout petit sur son échafaud branlant; je vois son suaire radiographique d’os de moineau, petite cage thoracique si fragile accrochée au fil tendu de ses bras, portée vers la lumière comme une offrande par le médecin. Je ne peux désormais m’empêcher de voir un enfant migrant crucifié dans chaque église. 

 

Le 23 novembre 2011 

Jean-François Debargue

Voir les commentaires

L'homme moderne a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites, plaçant son orgueil dans l'extension illimitée des possibles, dans le fait de lever les obstacles, de vaincre les résistances - naturelles aussi bien que culturelles

7 Décembre 2018, 01:56am

Publié par Grégoire.

L'homme moderne a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites, plaçant son orgueil dans l'extension illimitée des possibles, dans le fait de lever les obstacles, de vaincre les résistances - naturelles aussi bien que culturelles
L'homme moderne a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites, plaçant son orgueil dans l'extension illimitée des possibles, dans le fait de lever les obstacles, de vaincre les résistances - naturelles aussi bien que culturelles

Née dans les années 1970, j'appartiens à la deuxième génération des lecteurs de Soljenitsyne. Une vie d'Ivan Denissovitch est publié en France en 1963, Le Pavillon des cancéreux en 1968, L'Archipel du Goulag en 1973 et Le discours d'Harvard, Le Déclin du courage, prononcé en 1978.

Je me permettrai d'évoquer ma propre expérience, non par plaisir narcissique, mais parce qu'elle ne me semble pas exclusive. Notre tâche à nous qui atteignions l'âge de la majorité, ou en approchions, avec la chute du mur de Berlin, n'était pas tant de nous délivrer des sortilèges du communisme que de répliquer à l'anthropologie progressiste qui façonnait nos sociétés depuis les années 1960-1970, dans laquelle nous avions grandi, selon laquelle nous avions été éduqués et à laquelle nous avions un temps adhéré. Mais nous commencions à en sentir dans notre chair, mais aussi aiguillonnés par des penseurs comme Alain Finkielkraut, à en sentir les failles. Nous aussi nous avions besoin d'un dégrisement idéologique mais les idoles que nous avions à briser étaient celles du progressisme, lequel s'obstinait à méconnaître, quand il ne criminalisait pas, les besoins fondamentaux de l'âme humaine: l'enracinement, l'inscription dans une histoire singulière, le droit des individus et des peuples à la continuité historique. L'idole par excellence de cette idéologie était la liberté, une liberté conçue comme déliaison. L'individu, postulait-on, serait d'autant plus libre, plus créatif, qu'il serait affranchi de toute tradition, allégé du fardeau du vieux monde. Alibi de la liberté au nom duquel les adultes renoncèrent à leur mission de transmission: l'enfant n'est plus escorté dans le monde où il entre, il y est jeté, selon le mot d'Hannah Arendt.

L'idole par excellence de l'idéologie progressiste était la liberté, une liberté conçue comme déliaison.

 

Tout à leur ivresse déconstructiviste, à leur conviction d'agir dans le sens du progrès, les progressistes étaient inaccessibles au doute. Et Soljenitsyne vint. Il était cette voix qui venait inquiéter les évidences du moment, ébranler la bonne conscience progressiste. Il venait dire à l'Occident que l'idée de l'homme dont il vivait était une idée dégradée et dégradante. Vous incarnez le monde libre? Assurément, mais ne vous enorgueillissez pas trop vite, vous n'en êtes pas pour autant quitte avec l'homme, l'homme en son humanité. L'être sorti de votre laboratoire est un homme mutilé, un homme qui a perdu son âme, «désarmé spirituellement», aussi désarmé, et c'est sur cette réalité que Soljenitsyne tentait d'ouvrir les yeux des Occidentaux, que l'homme soviétique. Bref l'interpellation du poète Saint-John Perse: «Et de l'homme lui-même, quand donc sera-t-il question? Quelqu'un au monde élèvera-t-il la voix? […] Car c'est de l'homme qu'il s'agit et de son renouement», revêtait, aurait dû revêtir, un caractère aussi impérieux pour nous, sociétés occidentales, que pour les nations placées sous le joug communiste. Et une voix s'élevait pour nous le rappeler.

Cette idée de l'homme cultivée, exaltée par l'Occident, prévient alors Soljenitsyne, débouchera fatalement, - si l'on persiste dans cette voie - sur une catastrophe anthropologique, civilisationnelle et environnementale. Ces trois causes, laisse-t-il entendre, l'homme, les civilisations, (le pluriel est important car il s'agit bien des civilisations chacune dans leur singularité) et la nature ont partie liée. L'avenir des civilisations, comme celui de la nature, dépende de cette chétive créature qu'est l'homme, et c'est lui qu'il faut d'abord revigorer, en lui rendant son âme en quelque sorte. En lui prouvant que non, il n'est pas réductible à cette idée si vile que l'Occident dit progressiste se forme de lui et cultive.

L'avenir des civilisations, comme celui de la nature, dépende de cette chétive créature qu'est l'homme.

Quand Soljenitsyne prononce son discours d'Harvard en 1978, où il développe avec le plus d'ardeur ces thèmes, nous ne sommes qu'au début du processus, quand on le lit, comme ce fut mon cas, dans les années 1990, et pour ne rien dire d'aujourd'hui, quarante ans plus tard, les ruines s'étant accumulées, la triple catastrophe annoncée par l'homme en exil, est pleinement accomplie. En effet, cette idéologie progressiste n'a pas formé des individus plus libres, elle n'a pas débouché sur une orgie créatrice, elle a libéré le vivant en l'homme, c'est-à-dire le consommateur, réclamant, incontinent, la satisfaction de ses appétits, de ses désirs érigés en droits. Elle a produit des êtres vides, des hollow men disait T.S. Eliott, des individus aplanis sur le présent, sans épaisseur temporelle, incarcérés dans la prison du présent, voués à la passion du bien-être, occupés au seul souci d'eux-mêmes. Indifférente à l'attachement des peuples à leur histoire, à leur identité, cette idéologie conduit à la disparition des civilisations dans leur unicité. Elle détruit enfin la nature.

Ainsi ce que je trouvais chez Soljenitsyne, ainsi que chez ses émules d'Europe centrale, Vaclav Havel, Jan Patocka, Leszek Kolakowski, étaient les bases d'une autre anthropologie. Ce qui rendait Soljenitsyne inaudible, odieux aux oreilles des progressistes était précisément ce qui me le rendit infiniment précieux.

C'est à la faveur de sa critique de la démocratie juridique ou de la vie juridique, selon la traduction que l'on adopte, que se dégage le plus puissamment l'idée de l'homme que Soljenitsyne oppose à l'anthropologie progressiste.

Qu'est-ce qu'une vie ou une démocratie juridique? Est-il nécessaire de le préciser, ce que l'auteur de L'Archipel appelle le mode de vie juridique, ce n'est évidemment pas l'État de droit, le règne et l'autorité de la loi, il faut être de très mauvaise foi pour lui intenter pareil procès. Il est on ne peut plus clair sur ce point: «Moi qui ai passé toute ma vie sous le communisme, j'affirme qu'une société où il n'existe pas de balance juridique impartiale est une chose horrible» (Harvard)

Ce que dénonce Soljenitsyne, ce sont des sociétés où le droit pénètre toutes les sphères de l'existence. Où il n'appartient plus qu'à la loi de régler les relations entre les hommes, le rapport aux choses, où tout problème doit recevoir sa solution juridique. Des sociétés où , par conséquent, le principe de limitation, de restriction est confié à la seule loi: tout ce qui n'est pas interdit est permis, disent en chœur les démocrates.

Tout ce qui n'est pas interdit est permis, disent en chœur les démocrates.

Dans ce type de société, chacun est ainsi occupé, absorbé à étendre son domaine, à «persévérer dans son être», à s'épanouir (ce mot tant goûté de nos pédagogues). Et ce, jusqu'à ce qu'il se heurte à une limite législative - toutefois que cette loi l'impatiente précisément parce qu'elle a l'audace de faire obstacle à sa marche en avant, à son expansion, soit il trouve le moyen de la contourner, de «louvoyer» dit Soljenitsyne, soit il se mobilise pour obtenir son abolition (les exemples abondent: que l'on pense à l'extension de la PMA aux femmes célibataires et aux couples de femmes ou à la GPA).

En quoi ce mode de vie, le «juridisme» des sociétés occidentales, est-il condamnable? Pourquoi Soljenitsyne aspire-t-il en aucune façon à voir la société russe libérée du joug communiste, s'y convertir?

La judiciarisation est une capitulation, une reddition signée avec l'homme en son humanité.

Ce mode de vie nous conduit à méconnaître, oublier que chacun de nous est à lui-même, pour lui-même, en lui-même, cette instance de limitation. Que l'homme n'est pas que ce vivant avide de s'étendre, de se répandre, qu'il est un être capable de tenir la bride à ses appétits, de se maîtriser, de se contrôler. «Un homme, ça s'empêche», disait Albert Camus, «ça» n'attend pas de la loi, seule, qu'elle le freine. Le principe de limitation est inscrit au cœur de l'homme et là est sa grandeur, sa noblesse. L'homme est une créature morale, spirituelle.

Avec la liberté, et pour temporiser cette liberté lui a été donnée la faculté de se contrôler, de se limiter. Léo Strauss parlait d'une «terreur sacrée» qui allait de pair avec la conscience de la liberté, une «sorte de pressentiment que tout n'est pas permis». «Nous pouvons appeler cette terreur sacrée, écrivait le philosophe, la conscience naturelle de l'homme», Et il avait la ferme conviction que «le frein est aussi naturel, aussi immédiat que la liberté.». Et c'est bien tout le tragique de la vie juridique que de poser un éteignoir sur cette conscience naturelle, de l'engourdir.

Il s'agit avec Soljenitsyne de penser la liberté comme auto-nomie, capacité à se donner soi-même des lois -les modernes, eux, ont joué la liberté contre l'autonomie - et comme responsabilité. C'est un thème qu'on retrouve chez tous les grands penseurs des totalitarismes, chez Hannah Arendt, Leo Strauss, chez les dissidents communistes,: Qu'est-ce qu'un citoyen? demande Vaclav Havel «Un être ouvert à la responsabilité pour le monde». Répondre de, répondre de ses actes, répondre de la civilisation unique, mortelle qui nous est confiée, répondre de ce que nous faisons et ce devant les morts, devant nos contemporains, et devant ceux qui viendront après nous - preuve que même en des temps sécularisés, une forme de transcendance peut être introduite.

Le principe de limitation est inscrit au cœur de l'homme et là est sa grandeur, sa noblesse.

 

Cette figure est une figure de l'homme autrement noble que celle d'un être qui n'admet pas d'autre loi que son appétit, en esclave asservi à ses désirs, qui ne se tient pour l'obligé de rien ni de personne.

Je tiens à insister sur un point car il me semble capital et fait toute l'originalité de la contribution de Soljenitsyne à cette pensée des limites: dans cette exhortation à l'auto-limitation, à l'auto-restriction, ce n'est pas seulement l'avenir de la planète qui est en jeu, mais aussi, mais d'abord, est-on tenté de dire, l'être de l'homme, l'homme en son humanité. «Une société, écrit-il, qui s'est installée sur le terrain de la loi, sans vouloir aller plus haut, n'utilise que faiblement les facultés les plus élevées de l'homme».

De fait, quand même la planète ne serait pas en jeu, qui ne peut se sentir meurtri par l'homme tel que nos sociétés nous en offrent le spectacle? C'est une question qui doit nous tarauder, quand on observe toutes les redditions signées avec la patience, l'attention - dispositions tout à la fois épistémologique et morales - avec l'effort intellectuel, avec la mémoire, avec la capacité d'apprendre par cœur, je ne peux m'empêcher de me demander: Que nous est-il arrivé pour en rabattre ainsi dans nos ambitions? Pour ne plus parier sur l'homme? C'est toute l'aberration de notre époque, on l'appareille techniquement, on insère des «puces» pour le rendre «performants» et d'un autre côté, on atrophie, en ne les formant plus, en ne les aiguillonnant plus, les nobles facultés dont il est naturellement doté.

On comprend que Soljenitsyne ne veuille pas avoir à choisir entre un régime sans balance juridique et «une société qui ne possède en tout et pour tout qu'une balance juridique» - cette dernière forme de société est une société qui n'est pas plus digne de l'homme.

Il est une leçon profonde à tirer de ce qui vient d'être dit: on ne saurait d'un côté chasser les voitures de la ville au nom de l'avenir de la planète et de l'autre, adopter l'écriture inclusive au mépris de l'héritage des siècles. Soit l'on restaure l'homme comme être capable de se limiter, en vertu de sa fidélité à quelque chose qui le dépasse, de se référer à autre chose qu'à lui-même, comme obligé du monde (naturel comme civilisationnel), soit c'est du pur divertissement, du pur affichage, voire de l'ingénierie sociale…

Cette capacité à se limiter soi-même est consubstantielle à l'homme.

Cette capacité à se limiter soi-même est consubstantielle à l'homme. Sa nature - et on doit insister sur ce mot de nature, car c'est en effet une donnée de son existence - est double. Tout n'est pas historique, tout n'est pas social, tout n'est pas construit en l'homme. Et c'est bien pourquoi, un homme réduit au consumériste est un être amputé, mutilé. Sa nature n'y trouve pas son compte. Et il est essentiel qu'il se montre rebelle à toutes les injonctions à l'adaptation au monde comme il est, comme il va. Hannah Arendt parlait d'une «dégradante obligation d'être de son temps», tendre l'oreille hier comme aujourd'hui aux paroles de Soljenitsyne, c'est s'armer contre l'abdication.

Les dispositions morales sont des dispositions fragiles qui demandent à être formées, cultivées, aiguillonnées. Et c'est bien l'avenir de ces affects moraux que sont la honte, l'honneur, le courage…qui est en jeu dans les sociétés occidentales.

Parmi les vérités humaines que l'expérience concentrationnaire a révélées à Soljenitsyne, il en est une décisive. La double postulation de l'homme, la co-présence en chacun de nous du bien et du mal. Contre le rousseauisme des progressistes qui postule un homme essentiellement bon et un mal d'origine exclusivement social, Soljenitsyne redécouvre la vérité de la doctrine du péché originel. Citons ces lignes remarquables de L'Archipel : «Que le lecteur referme ici le livre s'il en attend une accusation politique. Ah, si les choses étaient si simples, s'il y avait quelque part des hommes à l'âme noire se livrant perfidement à de noires actions et s'il s'agissait seulement de les distinguer des autres et de les supprimer! Mais la ligne de partage entre le bien et le mal passe par le cœur de chaque homme […] Au fil de la vie, cette ligne se déplace à l'intérieur du cœur, tantôt repoussée par la joie du mal, tantôt faisant place à l'éclosion du bien. Un seul et même homme peut se montrer très différent selon son âge et les situations où la vie le place. Tantôt il est plus près du diable. Tantôt des saints».

J'ai dit de l'homme qu'il était une créature spirituelle, morale, j'utilise à dessein ce mot de créature, il me semble fidèle à la pensée de Soljenitsyne car il dit bien la dépendance de l'homme à l'endroit de quelque chose qui n'est pas lui, il rappelle que l'homme n'est pas au fondement de lui-même, cause de soi - c'est la grande idole des progressistes, de leur hypertrophie de la volonté, de leur passion constructiviste - il ne s'est pas donné la vie ; le monde ne commence pas avec lui, il est précédé. Bref, ce mot de créature, dit sa finitude, et il n'est fortuit pas que la modernité l'ait congédié.

L'homme moderne a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites.

Car l'homme moderne tout au contraire a déclaré une guerre inexpiable à toute forme de limites, il place son orgueil dans l'extension illimitée des possibles, dans le fait de lever les obstacles, de vaincre les résistances - naturelles aussi bien que culturelles. Il est entré en rébellion contre tout donné de l'existence. Et c'est par là que le projet moderne est compromis dans les totalitarismes qui ont fait du tout est possible, leur impératif. Lequel n'a prouvé qu'une chose, disait Arendt, que tout pouvait être détruit.

Dans sa critique du juridisme des sociétés contemporaines, Soljenitsyne formule une ultime et profonde critique, le mode de vie juridique produit des sociétés dévitalisées: «Le droit est trop froid et trop formel pour exercer sur la société une influence bénéfique. Lorsque toute la vie est pénétrée de rapports juridiques, il se crée une atmosphère de médiocrité morale qui asphyxie les meilleurs élans de l'homme». Composées d'individus sans âme - ce qui n'est pas sans lien avec le déclin du courage - une société réglée par le seul droit s'étiole. Les mœurs sont des principes de vie autrement dynamiques, elles sont «inspirées», selon le mot de Montesquieu quand les lois, elles, ne sont qu'«établies».

Soljenitsyne est de ceux qui nous ont permis de saisir la nouveauté des régimes totalitaires (avec un précédent dans l'épisode de la Terreur, mais sans atteindre à une même ampleur). La passion idéologique définit en effet en propre les totalitarismes: l'appréhension du réel à partir d'une Idée dont on dévide la logique et où les hommes sont réduits à du pur matériau que l'on façonne selon ce programme abstraitement défini, sans tenir le moindre compte des résistances que les hommes de chair et d'os opposent, fait le tragique et l'horreur de ces régimes. L'action politique conçue comme régénération des hommes ne peut qu'avoir des conséquences funestes.

Bérénice Levet est docteur en philosophie et professeur de philosophie au Centre Sèvres. Elle vient de faire paraître Libérons-nous du féminisme! aux éditions de l'Observatoire.

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/11/28/31001-20181128ARTFIG00248-berenice-levet-soljenitsyne-penseur-des-limites.php?utm_source=app&utm_medium=sms&utm_campaign=fr.playsoft.lefigarov3

Voir les commentaires

Pour être dans une solitude absolue il faut aimer d'un amour absolu.

5 Décembre 2018, 02:56am

Publié par Grégoire.

Pour être dans une solitude absolue il faut aimer d'un amour absolu.

" Chanter c'est confier sa voix à la vérité d'un silence, à la justesse d'un souffle, tremblant dans son envol, lumineux dans son déclin. Dans le chant, la voix passe de l'ombre à la lumière, de la chair à l'esprit. L'esprit est une partie du corps, un fragment plus subtil de la chair- comme on dit d'un vin qu'il est subtil, d'une absence qu'elle est longue."
Christian Bobin -la part manquante

Voir les commentaires

Ce sont des humains !

3 Décembre 2018, 01:57am

Publié par Grégoire.

Voir les commentaires

Les gitans, les chats errants et les roses trémières savent quelque chose sur l'éternel que nous ne savons plus.

1 Décembre 2018, 01:56am

Publié par Grégoire.

Les gitans, les chats errants et les roses trémières savent quelque chose sur l'éternel que nous ne savons plus.

"La racine du mauvais monde dans lequel nous nous trouvons, c'est la négligence, c'est le défaut d'attention, un manque d'attention, c'est que ça. 
C'est peut-être pour ça que la poésie est une chose vitale, parce que la poésie est une pierre à aiguiser l'attention, une sorte de pierre de sel, pour se frotter les yeux, pour se frotter les paupières, pour revoir le jour enfin, pour revoir ce qui se passe, pour revoir le jour et les nuits et la mort en face, cachée derrière le soleil, voir tout ça. Le voir s'en trop s'en inquiéter, s'en trop s'en alarmer.
C'est ça je crois la racine du mal d'aujourd'hui qui est grande, c'est juste un défaut panique d'attention, qui suffit pour engendrer tous les pires désordres et les maux les plus terribles. Juste ça, l'attention.
Ça ne sert à rien de se plaindre, tout le monde va vous dire que c'est insupportable, tout le monde va vous dire ça, mais tout le monde y participe. Juste faire attention aux siens, faire attention à ce qui se trouve mêlé à nous dans la vie banale. Ceux qui sont là, pas ceux qui sont à dix milles kilomètres et avec lesquels on fait semblant de parler à travers un écran, ça n'a pas de poids ça.

Mais simplement faire en sorte que les gens qui nous entourent ne dépérissent pas, et peut-être même les aider, les conforter...
Voilà...
Faire simplement attention au plus faible de la vie, parce que c'est le plus faible qui est le plus réel et parce que c'est ça qui est digne de vivre, et qui vivra toujours d'ailleurs. 
Recueillir ces choses là, porter soin, prendre soin, faire attention, voilà. Ce sont des pauvres verbes mais ce sont des verbes comme des armées en route si vous voulez, ce sont des verbes de grande résistance, et ce qui pour moi est en oeuvre dans ce qu'on appelle la poésie.
La poésie pour moi, c'est pas une chose désuète, c'est pas un napperon de dentelle sur la table, c'est pas un vieux genre littéraire....C'est la saisie la plus fine possible de cette vie qui nous est accordée, et un soin de regard porté à cette vie. 
Voilà, c'est ça la poésie. C'est pas une chose qui même est tout de suite dans les livres, c'est pas une chose de littérature en tout cas, c'est simplement chercher à avoir un coeur sur- éveillé. 
Sur-éveillé!"

Christian Bobin

Voir les commentaires

Le désenchantement, ce rétrécissement de l'esprit, cette maladie des artères de l'intelligence qui peu à peu s'obstruent et ne laissent plus passer la lumière...

29 Novembre 2018, 05:15am

Publié par Grégoire.

Le désenchantement, ce rétrécissement de l'esprit, cette maladie des artères de l'intelligence qui peu à peu s'obstruent et ne laissent plus passer la lumière...

"Lorsque j'arrive dans un endroit nouveau, c'est en bélier que j'y pénètre. Ma tête un peu courbée, mes deux cornes en avant je cherche, plus vite qu'avec mes yeux, ce que ce lieu a de sensible ou d'infernal. Je vois avec mon crâne. Je ne regarde pas les gens à la figure, je les croque. Je sais, à la première jetée des yeux, qui peut me tuer et qui me ravir, qui est mortellement infesté de lui-même et qui angéliquement s'ignore comme le coucou dans son appel. Quant aux nuages, aux fleurs, aux prés, je ne vois pas les paysages, ce sont les paysages qui s'effondrent sur moi.

 Ce qu'un acteur ressent lorsqu'il passe la ligne entre l'ombre maternante  des coulisses et la scène trempée de lumière, cette brutalité d'adaptation, de réglage millimétré entre la solitude dormante et le surpeuplement fébrile du monde, je l'éprouve à chaque seconde." 

"Les troubadours étaient ces guerriers qui avaient pour armure un poème. J'ai pris leur armure, j'ai adopté leur chant. C'est très simple, la morale des troubadours. Il s'agit d'aimer et de mourir dans son amour inaccessible."
 
Christian Bobin, la nuit du coeur.

Voir les commentaires

Il a toujours aux lèvres une espèce de sourire, pas vraiment, mais plutôt comme une trace du sourire qui était passé par là il y a très longtemps et en a laissé un peu pour toujours.

27 Novembre 2018, 02:44am

Publié par Grégoire.

Il a toujours aux lèvres une espèce de sourire, pas vraiment, mais plutôt comme une trace du sourire qui était passé par là il y a très longtemps et en a laissé un peu pour toujours.

Moi, quand je suis en présence d’un con, d’un vrai, c’est l’émotion et le respect parce qu’enfin on tient une explication et on sait pourquoi. Chuck dit que si je suis tellement ému devant la Connerie, c’est parce que je suis saisi par le sentiment révérenciel de sacré et d’infini. Il dit que je suis étreint par le sentiment d’éternité et il m’a même cité un vers de Victor Hugo, oui, je viens dans ce temple adorer l’Eternel. Chuck dit qu’il n’y a pas une seule thèse sur la Connerie à la Sorbonne et que cela explique le déclin de la pensée en Occident.

(...)

Ils me font rigoler. Si vous prenez le petit Robert, vous voyez qu’il y a à peine deux mille pages là-dedans et ça leur a suffi depuis le début des temps historiques et pour toute la vie et même après. Chuck dit que je suis le douanier Rousseau du vocabulaire, et c’est vrai que je fouille les mots comme un douanier pour voir s’ils n’ont pas quelque chose de caché.
– Vous avez un dictionnaire, mademoiselle Cora ?
– J’ai le petit Larousse. Tu veux le voir ?
– Non, c’est pour savoir avec quoi vous vivez.
Je pensais : bon, enfin, il y en a même qui réussissent à vivre avec le smic.

(...)

Je dormais chez Aline presque tous les soirs. Elle avait des cheveux qui devenaient un peu plus longs à ma demande. On se parlait peu, on n’avait pas à se rassurer. J’étais avec elle tout le temps même quand je la quittais. Je me demandais comment j’avais pu vivre avant si longtemps sans la connaître, vivre dans l’ignorance. Dès que je la quittais elle grandissait à vue d’œil. Je marchais dans la rue et je souriais à tout le monde, tellement je la voyais partout. Je sais bien que tout le monde crève d’amour car c’est ce qui manque le plus, mais moi j’avais fini de crever et je commençais à vivre.

(...)

Et quand tu es heureux, mais alors ce qu’on appelle heureux, tu as encore plus peur parce que tu n’as pas l’habitude. Moi je pense qu’un mec malin il devrait s’arranger pour être malheureux comme des pierres toute sa vie, comme ça il n’aurait pas peur de mourir. Je n’arrive même pas à dormir. C’est le trac. Bon, on est heureux, c’est quand même pas une raison pour se quitter ?
– Tu veux un tranquillisant ?
– Je ne vais pas prendre un tranquillisant parce que je suis heureux, merde. Viens ici.
– La vie ne va pas te punir parce que tu es heureux.
– Je ne sais pas. Elle a l’oeil, tu sais. Un mec heureux, ça se remarque.

(...)

J’attendais. J’avais le pressentiment. Je savais qu’avec monsieur Tapu on ne pouvait pas toucher le fond, c’est sans limites.
– Les affaires avant tout, vous comprenez. Tous les Juifs investissent en ce moment dans les timbres d’Israël. Ils se disent que lorsque les Arabes auront supprimé Israël à coups de bombes nucléaires, il ne restera plus que les timbres-poste ! Et alors… Vous pensez !
Il leva un doigt.
– Quand l’Etat juif aura disparu, ces timbres-poste auront une valeur énorme ! Alors, ils investissent !
On était en plein mois d’août mais j’en avais la chair de poule, tellement c’était profond. Chuck dit que c’est ainsi que le monde a été créé, que la Connerie soit et le monde fut, mais ce sont là des vues de l’esprit et moi je pense qu’il y a eu plutôt quelqu’un qui s’amusait sans penser à mal et c’est sorti comme ça, un gag qui a pris corps. (…) J’ai ôté ma casquette qui s’était dressée sur ma tête sous l’effet des cheveux et j’ai dit :
– Excusez-moi, majesté, il faut que je vous quitte… Je vous dis majesté parce que c’est l’étiquette et que les rois des cons, il n’y a pas plus vieux comme monarchie !

Romain Gary, L’angoisse du roi Salomon.

Voir les commentaires

Deux choses nous éclairent, qui sont toutes les deux imprévisibles : un amour et une mort. C'est par ces événements seuls qu'on peut devenir intelligents, parce qu'ils nous rendent ignorants. Ces moments, où il n'y a plus de social, plus de vie ordinaire, sont peut-être les seuls où on apprend vraiment, parce qu'ils amènent une question qui excède toutes les réponses.

25 Novembre 2018, 01:55am

Publié par Grégoire.

Deux choses nous éclairent, qui sont toutes les deux imprévisibles : un amour et une mort. C'est par ces événements seuls qu'on peut devenir intelligents, parce qu'ils nous rendent ignorants. Ces moments, où il n'y a plus de social, plus de vie ordinaire, sont peut-être les seuls où on apprend vraiment, parce qu'ils amènent une question qui excède toutes les réponses.

Un mort, c'est quelqu'un qui se lève de sa chaise et gagne la chambre du fond en disant: "je vais réfléchir". Ses yeux se ferment. Le mal du monde ne l'atteint plus. Une poignée de myosotis dans un verre d'eau, ça oui, il continue, paupières closes, à le voir.

 C  Bobin, La nuit du coeur.

 

Voir les commentaires

Le Grand bain : un petit bijou percutant !

23 Novembre 2018, 01:57am

Publié par Grégoire.

Le Grand bain : un petit bijou percutant !

Des gars en maillots apprennent avec la natation synchronisée à noyer leur mal de vivre : Le Grand Bain est la comédie trempée qui fait du bien. Un joyeux bras d'honneur adresse a l'esprit compétitif de l'époque. Tendre, désabusé, et d'une appréciable vulnérabilité mais surtout extrèmement drôle et pas vulgaire, "Le Grand bain" est une chronique minutieuse et inspirée, forte d’un casting en or massif d’où émerge l’incroyable Philippe Katerine.

 

Voir les commentaires

L'irrépressible besoin d'être sauvé

21 Novembre 2018, 01:38am

Publié par Grégoire.

L'irrépressible besoin d'être sauvé

"L'irrépressible besoin d'être sauvé " : cette phrase m'est venue au réveil, elle m'a tiré par la manche toute la journée. Elle n'était pas gaie, elle n'était pas triste. Lentement, toute la journée elle a traversé mon coeur. Quand un avion dans le ciel de nuit clignote, on le voit, puis on ne le voit plus, puis il revient. 
Quelque chose passe, avec une phrase à bord - "l'irrépressible besoin d'être sauvé ". Il faisait beau puisque j'étais en vie. J'ai mis du temps à entamer la conversation avec cette phrase. D'abord ,sauvé de quoi? lui ai-je demandé. Je trichais, je connaissais la réponse : sauvé de tout - de la grâce et de la laideur, de l'amour et du manque d'amour. Partout que des abîmes. Il y a un amour plus haut que l'amour. C'est vers lui que s'élevait timidement cette phrase, ce besoin irrépressible d'être sauvé.

C Bobin, La nuit du coeur.

Voir les commentaires

Anouar Brahem.

19 Novembre 2018, 05:22am

Publié par Grégoire.

Anouar Brahem.
Authentique "maître enchanteur" de l'oud, ce luth traditionnel oriental millénaire qui trimballe dans sa calebasse tout l'héritage musical du monde arabe et islamique, Anouar Brahem est un phénomène, un véritable concentré de paradoxes féconds : un classique suprêmement subversif ; un solitaire résolument ouvert sur le monde ; un "passeur de cultures" d'autant plus enclin à s'aventurer aux limites les plus extrêmes de lui-même, qu'il entend bien ne jamais céder d'un pouce sur des exigences esthétiques forgées au fil du temps sur un profond respect de la tradition.
Et c'est sans doute parce qu'il a su reconnaître d'emblée cette complexité qui le fonde comme une force, parce qu'il a toujours cherché à faire de ce fourmillement d'influences et de passions disparates la matière même de son travail et de sa création, qu'Anouar Brahem, depuis près de quarante ans maintenant, invente une musique à son image, libre de toute "assignation à résidence". 
Qu'il fasse ainsi résonner la poésie envoûtante de son oud dans les contextes les plus variés, du jazz dans tous ses états (des musiciens aussi prestigieux que John Surman, Dave Holland, Jan Garbarek ou encore Jack DeJohnette ont succombé aux charmes de ses mélopées), aux différentes traditions musicales orientales et méditerranéennes (de sa Tunisie natale aux horizons lointains de l'Inde ou de l'Iran), sa musique tendre et rigoureuse ne cesse de redéfinir un univers poétique et culturel savamment composite, oscillant sans cesse entre pudeur et sensualité, nostalgie et recueillement.

Voir les commentaires

Sceller l’instant.

17 Novembre 2018, 02:56am

Publié par Grégoire.

Sceller l’instant.

Ils avaient couru dans la fournaise de ce tunnel. Au départ éclairés par les phares de la motrice. Puis juste avant d’entrer dans le noir absolu, il avait trouvé la main de sa sœur. Le wagon entier courait follement sur le ballast. Dans la tête de chacun une seule certitude : « Ils vont tirer ». Le train avait été arrêté par un faux barrage. Contrôlés, interrogés, puis sommés de descendre et de s’engager dans le tunnel, les passagers s’étaient mis à courir, attendant le coup de grâce. Entendre le claquement des armes automatiques semblait inéluctable, dans sa tête de petit garçon, comme dans celle de tous. La même peur, comme une balle à blanc, les avait déjà traversés. Ils s’étaient donc mis à courir comme se lance un train ; poussivement d’abord, paralysés dans la fonte immobile du cauchemar puis lentement avec hésitation sur leurs jambes de coton ; enfin dans un emballement que rien ne semblait pouvoir arrêter. Enfin, au bout du noir, du silence et d’une course folle, surgit la clarté du jour puis le battement sourd du cœur dans les tympans et ce brasier crépitant des poumons, naissance inattendue après une mort attendue. Il lui avait fallu 25 ans et l’enterrement d’un proche, présent ce jour de fournaise et de terreur, pour oser parler de cet épisode de la décennie noire algérienne. Un long tunnel d’un quart de siècle de silence succédant à celui de la voie ferrée dans lequel sa gorge s’était altérée de peur et de soif. Dans toutes les situations où l’on risque de perdre la vie, un détail est là pour ne pas risquer de perdre la mémoire de cette situation. Il avait réussit à aligner cinq mots, jetés dans un souffle à sa sœur. Cinq mots qu’aucune autre circonstance ne pouvait justifier et qu’il ne pouvait toujours pas expliquer, après toutes ces années. « Crache-moi dans la bouche ». Ce qu’elle fit, avec toutes les difficultés du monde pour réunir elle même un peu de salive. Il est des circonstances où la vie, ou le sentiment d’être en vie, doit sans doute être craché. Un crachat, réhabilité… Pour sceller la véracité d’une promesse d’enfant ou comme une réanimation, pour rappeler à la vie… la vie.

Jean-François Debargue

Voir les commentaires

La quête égocentrique de développement personnel serait-elle le leitmotiv de l’époque ?

15 Novembre 2018, 01:15am

Publié par Grégoire.

La quête égocentrique de développement personnel serait-elle le leitmotiv de l’époque ?

 

En amour, en famille, et même au travail : nous nous devons de réussir et d’être heureux. La marchandisation des émotions est en plein essor et nous ne comptons plus les ouvrages qui nous enseignent toutes sortes de méthodes pour atteindre le graal. Se lever à quatre heures du matin, se lancer dans une litanie de mantras et de phrases d’auto-louanges : « Je suis un chef-d’œuvre, j’incarne le succès… ».Faire de la visualisation positive en restant profondément ancré dans le présent (sic), enlacer les arbres. Après tout, pourquoi pas ? Chacun peut y trouver son compte, quitte à souvent devoir sortir son portefeuille. Le prêt-à-réussir n’a pas de prix.

En toile de fond, une injonction sournoise nous est lancée. Et les insatisfaits encourent le risque d’apparaître comme incapables de tirer le meilleur parti d’eux-mêmes. Quant au manque de nuance de l’époque, il a tendance à mettre au pilori ceux qui échouent ou s’égarent.

La marchandisation du bonheur et de son corolaire, la réussite, tendent à apparaître comme les symptômes de la difficulté à s’épanouir dans un monde en pleine mutation où, à tout moment, nous devons être capables de mettre en place un plan B et de se découvrir résilient.

Au cœur de cette époque incertaine, les maîtres de la félicité et autre éminences grises de la psychologie positive, sont là pour nous guider et faire figure d’autorité. Célébrés par beaucoup de médias, ils possèderaient « le secret » pour être heureux et réussir dans la vie !

La plupart d’entre eux ont traversé dépression, chômage, et autres drames personnels  avant de trouver le « sens » de leur existence  qui les conduira directement en tête de gondole, après une épiphanique « transformation intérieure.»

La rédemption par le pire en somme.

Une forme de néo-christianisme moderne (où le rapport à l’autre est souvent nié) et dont le bénéfice est de susciter chez les consommateurs, par le biais de l’identification et de la catharsis, le désir de « réussite à la carte ». Du pain béni.

Le culte de la toute-puissance de la performance

Et ce n’est pas Mo Gawdat, l’ancien numéro 2 de X, la branche très « confidentielle » du géant californien Google qui me contredira.

En février dernier, « Mo » a démissionné de GoogleX pour se consacrer au projet suivant, je cite : « Rendre un milliard de gens heureux sur Terre en cinq ans.» L’ex dirigeant du département des projets les plus fous du mastodonte numérique explique avoir trouvé l’équation qui rend heureux. #Eureka ! Voici sa trouvaille : « Le bonheur est supérieur ou égal à votre perception de la vie, moins vos attentes. » Donc, plus vos attentes sont basses et plus votre bonheur sera élevé.

Ok Google. Et après ? Je suppose qu’il ne nous reste plus qu’à acheter son livre ou nous inscrire à l’un de ses séminaires.

À travers ce culte de la toute-puissance de la performance (c’est bien de cela dont il s’agit), la fragilité n’est plus de mise. Or nier notre fragilité amoindrit tout ce qui est la preuve que nous avons nécessairement besoin les uns des autres.

Quand l’individualisme tend à remplacer les structures collectives, cela réduit les solidarités, l’altruisme, ultimement la fraternité, dans un monde qui, paradoxalement en est plus que jamais assoiffé.

Que souhaitons donc nous pousser à faire ? Entreprendre, créer son entreprise, ne rien attendre des Etats, ne pas se reposer sur un emploi hérité ou encore une quelconque subvention, est louable.

Cependant, à travers ce volontarisme prescrit, nous encourrons peut-être le danger de devenir des hamsters s’agitant dans la roue hédoniste de la vie. Et c’est à celui qui sera le plus rapide bien sûr.

L’art de vivre à la « bonne heure » procède du renoncement

Pour le philosophe et économiste Patrick Viveret, auteur du livre Le bonheur en marche*, nos sociétés en pleine transition sont ivres de vitesse. Dans ce contexte, c’est principalement notre rapport au temps qui est bouleversé.

« Elles (nos sociétés) sont dans la course alors qu’il est urgent de se poser et de s’interroger sur le devenir de la terre, du frater qui signifie notre famille humaine. »

Loin de la glorification du moi, du repli sur soi et de l’encouragement au narcissisme actuel qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire, Patrick Viveret défend l’idée que l’art de vivre à la « bonne heure » procède du renoncement.

Il s’agit pour le philosophe d’accepter de ne pas tout vouloir vivre. Ce faisant, autrui ne devient plus un rival menaçant mais un compagnon de route.

« Si je veux tout vivre, démontre-t-il, je vais être dans le zapping permanent et partout je vais trouver des rivaux potentiels. Si j’accepte de ne pas tout vivre mais de vivre intensément ce que je vis, de vivre « à la bonne heure », à ce moment-là, c’est grâce à autrui que je vais connaître d’autres saveurs de vie, alors le rapport à la rivalité se transforme en compagnonnage. »

Faire d’autrui un compagnon de route en acceptant la logique de vivre « à la bonne heure » est un pari subtil. Le seul, semble-t-il, susceptible de nous affranchir de l’impératif moral de cette nouvelle tyrannie. Car poussée à l’extrême, la course effrénée au dépassement de soi et à la réussite s’inscrit dans une logique quantitative éminemment guerrière, absolument contre-productive.

En outre, pour les auteurs et professeur d’économie Carl Cedeström et André Spicer, « Le Syndrome du bien-être* » est l’autre nom de l’effondrement des espoirs collectifs de changement social.

Pour eux, dans ce monde inquiétant, le désir de transformation de soi remplace la volonté de changement social, la culpabilisation des récalcitrants est l’un des grands axes des politiques publiques, et la pensée positive tend à empêcher tout véritable discours critique d’exister.

De plus, au moment où les professionnels, censés nous débarrasser de nos angoisses pullulent, l’anxiété générale elle, augmente. Apparaît un nouvel état de détresse qui fait son lit dans le sentiment de ne pas être à la hauteur de l’injonction à devenir soi-même.

Alors, peut-être est-il temps de prendre un peu de recul avec notre propre enthousiasme ?

S’il semblait acquis que la recherche du développement personnel mène à une amélioration de soi et de la société, cette quête semble se muer peu à peu en obsession narcissique accompagnée du cortège de misère que peut engendrer une tyrannie.

Améliorer notre employabilité, maximiser nos capacités, gérer notre carrière, dissimuler nos peurs et renvoyer en permanence une image positive de nous-même, adopter une morale hygiéniste, c’est aussi prendre le risque de nous conformer à une vision publicitaire de la vie et donc définitivement inatteignable du bonheur.

Ce que les marchands de rêve, eux, ont bien compris.

Annabelle

https://annabellebaudin.net/2018/10/24/la-tyrannie-du-bonheur/

Ouvrages cités dans le texte :

Patrick Viveret et Mathieu Baudin, Le bonheur en marche, Ed. Guérin, 2015.

* Carl Cedeström et André Spicer, Le Syndrome du bien-être, Ed. L’échappée, 2016.

Voir les commentaires

L’émerveillement malgré tout.

13 Novembre 2018, 01:47am

Publié par Grégoire.

L’émerveillement malgré tout.

 L'émerveillement, cette capacité enfantine de s’arracher à la terreur du monde... C’est le petit sauvage en nous qui nous sauve, c’est l’enfant intuable en nous, celui qui garde une lumière de berceau, rejoindre la part enfantine que le quotidien peut bousiller..  un secours vient toujours, du dehors, étrangement du dehors, pour réveiller ce qui le plus enfoui, en dedans, vous n’avez pas à le chercher, ça vient, ça vient.. C’est un drôle de matériau la vie, c’est comme quelque chose ou quelqu’un qui vient vers vous et qui de temps en temps vous pose une main sur l’épaule, de temps en temps vous donne une claque, de temps en temps vous montre son dos, et qui s’éloigne et qui s’en va même dans des ténèbres dont vous ne connaissez plus le nom, et puis qui tout d’un coup se retourne et vous envoie le feu d’artifice d’un sourire. Personne n’est abandonné, dans le fond. Je ne peux pas le prouver, j’espère que je ne blesse personne en disant cela, parce qu’il y a des personnes qui traversent un enfer parfois depuis des dizaines d’années, mais il faut bien que je dise ce que je sens, parler vraiment c’est s’appuyer sur sa vérité, et ce n’est pas religieux, mais il faut que je dise : personne dans le fond n’est abandonné. 

C Bobin. 

Voir les commentaires

L'enfance est dans le rire qu'elle nous donne...

11 Novembre 2018, 01:41am

Publié par Grégoire.

L'enfance est dans le rire qu'elle nous donne...

 "Deux arbres artificiels accueillent la clientèle de la banque. La vie est dans ce lieu si maltraitée que même les faux arbres ont l'air d'y dépérir."

 
"Mon grand père aimait dans le civet du lapin manger la tête, mais comme son père adorait le même morceau, il a dû attendre d'être orphelin pour savourer son mets favori : ma mère me raconte cette histoire que j'entends comme une parabole infernale de la vie en société où chacun guette la mort de l'autre pour enfin dévorer la tête du lapin cuit."


"J'ai vu une fourmi monter sur une ortie, hésiter aux embranchements des feuilles, prendre un à un tous les chemins possibles, s'agripper quand le vent grondait, puis redescendre. Toutes les vies sont vécues par Dieu que rien n'épuise."

"Je me demande pourquoi les frelons sont si méchants, peut être ont- ils eu une enfance difficile ?"


"Nous sommes des aveugles dans un palais de lumière. Des serviteurs dont nous ignorons le nom se précipitent devant nous, écartant les meubles pour nous éviter toute blessure grave."


C Bobin, Les Ruines du Ciel.

Voir les commentaires

C’est toujours quelque chose de l’invisible qui nous soigne...

9 Novembre 2018, 03:03am

Publié par Grégoire.

C’est toujours quelque chose de l’invisible qui nous soigne...

" Il s'assied tôt le matin devant la porte du bureau de tabac,  la main tendue pour une aumône.  Son visage est tanné comme du vieux cuir par le soleil. Le bleu délavé de ses yeux fait penser à quelque chose d'aussi ancien et perdu que la petite enfance. Aujourd'hui je l'ai rencontré à une place inhabituelle. Il  était assis, paisible, sur un banc devant l'école communale. Il regardait le mouvement des passants et des voitures, les oiseaux dans les platanes. Nous avons échangé des cigarettes et quelques mots sans mystère. Comme je m'apprêtais à lui donner une pièce,  et avant même que j'en aie  esquissé le geste, il me dit : " Non, aujourd'hui je ne travaille pas".

Christian Bobin.

Voir les commentaires

Par des mots enterrés dans des livres, on peut raviver une source, rafraîchir un jardin..

7 Novembre 2018, 01:19am

Publié par Grégoire.

Par des mots enterrés dans des livres, on peut raviver une source, rafraîchir un jardin..

Voir les commentaires

« La vie a un sens que les grandes personnes détiennent » est le mensonge universel auquel tout le monde est obligé de croire.

5 Novembre 2018, 02:54am

Publié par Grégoire.

« La vie a un sens que les grandes personnes détiennent » est le mensonge universel auquel tout le monde est obligé de croire.

« Qu'importe l'instrument pourvu qu'il y ait la musique.
- Proverbe d'ivrogne ! Cela importe énormément au contraire, car le génie de la musique est déjà dans l'instrument et le plaisir de jouer commence dans le jouet. Avant de naviguer il y a le bateau ; le bateau vivant, neuf ou d'occasion, nouveau né d'illustre lignage, bâtard ou enfant trouvé, mais qui porte en lui toute la mémoire de sa race, dans son âme ou dans sa chair, dans son bois, son goudron, son chanvre, sa toile et son étoupe qui ont déjà mille et mille choses à raconter. Vos produits à la gomme synthétique, un peu jeunes, pas grand chose à dire, inaltérables et sans mémoires, les histoires leur glissent dessus. »

Jacques Perret, Rôle de Plaisance

Voir les commentaires

Je ne reconnais l'éclat du vrai que dans la joie et dans cette conscience de nous-mêmes qui l'accompagne toujours, cette conscience radieuse de n'être rien...

3 Novembre 2018, 02:10am

Publié par Grégoire.

Je ne reconnais l'éclat du vrai que dans la joie et dans cette conscience de nous-mêmes qui l'accompagne toujours, cette conscience radieuse de n'être rien...

"S'il y a un lien entre l'artiste et le reste de l'humanité, et je crois qu'il y a un lien, et je crois que rien de vivant ne peut être créé sans une conscience obscure de ce lien là, ce ne peut-être qu'un lien d'amour et de révolte. C'est dans la mesure où il s'oppose à l'organisation marchande de la vie que l'artiste rejoint ceux qui doivent s'y soumettre : il est comme celui à qui on demande de garder la maison, le temps de notre absence. Son travail c'est de ne pas travailler et de veiller sur la part enfantine de notre vie qui ne peut jamais rentrer dans rien d'utilitaire."

Christian Bobin, l'épuisement .

Voir les commentaires

Qu'est-ce que le sacré, sinon le souffle que chacun porte en soi jusqu'au bout, donnant à ses yeux cette lueur d'infini ?

1 Novembre 2018, 01:39am

Publié par Grégoire.

Qu'est-ce que le sacré, sinon le souffle que chacun porte en soi jusqu'au bout, donnant à ses yeux cette lueur d'infini ?

" J., que beaucoup appelaient " mademoiselle " alors qu'elle avait déjà soixante ans,  travaillait comme bibliothécaire dans un centre culturel, recouvrant de plastique de lourds livres d'art qu'aucun lecteur ne venait emprunter. Ses goûts , son  humour et les teintes de ses robes : tout en elle semblait fragile et quelque peu désuet comme une aquarelle où la couleur rose eût dominé.  Une douceur et une bienveillance cernaient les yeux de celle qui, parce qu'elle n'avait jamais causé de mal, aura traversé cette vie sur la pointe des pieds sans que nul ne la voie, sa mort ne faisant pas plus de bruit que de la  neige tombant sur de la neige. Peut- être le monde est-il continuellement sauvé de l'anéantissement auquel il tend par de tels êtres que personne, jamais, ne remarque. "

Christian Bobin.

Voir les commentaires

Sons of Kemet

30 Octobre 2018, 01:51am

Publié par Grégoire.

Voir les commentaires

Il n'y a que du présent, qu'une hémorragie éternelle de présent..

28 Octobre 2018, 02:36am

Publié par Grégoire.

Il n'y a que du présent, qu'une hémorragie éternelle de présent..

« Un fou est quelqu’un centré sur une blessure ancienne. Il la veille. Il la chérit. Il nous faut lui voler la puissance de sa concentration et la déplacer, la lancer sur ce qui nous fait face aujourd’hui, maintenant. Fou est celui pour qui rien n’arrive que du passé. Saint est celui pour qui tout Est éternellement neuf.

C'est très beau d'aller vers un solitaire, cela donne des frissons comme d'approcher un animal sauvage et doux. Le malheur c'est que, si vous réussissez à attraper un solitaire, vous le perdez : il n'est plus seul."

Christian Bobin.

 

Voir les commentaires

Le changement d'horaire vu par les Bretons

27 Octobre 2018, 17:52pm

Publié par Grégoire.

Voir les commentaires

Anémones..

26 Octobre 2018, 00:02am

Publié par Grégoire.

Anémones..

Se faire ensorceler — il n'y a rien de plus simple. C'est un des plus vieux trucs du printemps et de la terre : les anémones. Qui sont inattendues, d'une certaine manière. Elles surgissent des frémissements brunis de l'année écoulée, en des lieux négligés où sinon le regard ne s’arrêterait jamais. Elles flambent et elles planent, oui, c'est ça, elles planent, ce qui est dû à la couleur. Cette ardente teinte violacée qui n'a plus de poids à présent. Car ici, c'est l'extase, même si elle est assourdie. La « carrière » — autre chose déplacée ! « Le pouvoir » et la « publicité » — choses ridicules. Certes, ils avaient arrangé une grande réception, là-haut à Ninive, fait ripaille et moult ribotes. Rutilants — au-dessus des têtes, les lustres en cristal flottaient, tels des vautours de verre. À la place d'une pareille impasse, encombrée et bruyante, les anémones ouvrent un couloir secret vers une fête authentique, d'un silence absolu.

Tomas Transtrômer

Voir les commentaires