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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Droit d'asile...

30 Juin 2016, 05:01am

Publié par Grégoire.

Droit d'asile...

 

J’ai lu plus de livres qu’un alcoolique boit de bouteilles, mais je n’ai commencé à comprendre quelque chose de la vie que lorsque j’ai vu que le mur qui s’élève chaque jour en face de nous est infranchissable.
Je revenais d’Autun, le cœur léger, aérien. J’avais mis la main sur de beaux livres. La route n’était que merveilles. Les fermes aux fenêtres à petits carreaux boisés étaient éparpillées le long des prés vert menthe. Je traversai Antully. Une école perdue dans un virage comme un chagrin embusqué, un cimetière et ses morts réfléchissant au milieu des vaches, une mairie vieillotte en retrait de la route comme une grosse maison de poupée qu’on aurait jetée d’une voiture : rien n’avait assez de force pour faire un village. Ne s’imposait que le ciel confituré d’automne. Par les mailles déchirées du paysage passait une jeune morte avec qui j’allais sur cette même route, il y a longtemps. La jeune morte ressuscitait à chaque tour de roue. Les bois de Saint-Sernin qui se souvenaient de son rire faisaient pleuvoir sur son fantôme des taches de couleurs chaudes.
Je ralentis à la vue de la pancarte au bord de la route : « Chasse en cours. » Un sanglier au poil rasta noir goudron traversa la route à cinq mètres en avant. Sa panique me transperça le cœur. échappé du ghetto de la forêt, essoufflé, il ne courait plus qu’au ralenti. Nos vies se croisaient. Il jouait sa peau tandis que je goûtais à la subtile mélancolie et songeais aux heureuses lectures qui m’attendaient. Le pauvre dieu noir s’enfonça dans les taillis. Les incroyants armés avaient perdu sa trace. Je ne comprenais plus ce qu’était cette vie où, au même instant, les uns entendaient vibrer les abeilles de leur mort à leurs tempes, tandis que les autres savouraient d’avoir une éternité devant eux pour lire des choses très douces.
Je ne peux m’éloigner des livres plus d’un jour. Leurs visions attrapent le sourire en biais de l’ange de la vie. Leurs lenteurs paysannes ont des manières de guérisseur. Dans les années cinquante en France, la vie entrait comme chez elle dans le labyrinthe d’une rose ou d’un poème. J’ai connu ce temps où les livres étaient aussi sacrés que le pain. J’ai passé des étés dans leurs cathédrales fraîches, taillées dans la falaise crayeuse d’un beau silence. Qu’est-ce qui est sacré aujourd’hui ? Nul ne le sait. Une guerre imprévue le dira. Elle effacera tout, sauf la vie fragile à quoi les livres accordent depuis toujours droit d’asile.
Nous avançons dans la vie avec des mains rougies de criminel. Le déluge de notre mort les remettra blanches. Le simple geste d’ouvrir un livre commence déjà à les laver.
Une femme cloîtrée dans sa chambre à la maison de retraite riait d’un rire démoniaque à la tombée du jour pendant de longues minutes. Elle hurlait sa terreur de la nuit proche. Le sanglier qui essayait de courir plus vite que sa mort traversa le couloir, emblème de tout ce qui souffrait de vivre et ne voyait d’issue nulle part.
écrire est dessiner une porte sur un mur infranchissable - et puis l’ouvrir.

Christian Bobin

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Aimons-nous ceux que nous croyons aimer...?

29 Juin 2016, 11:09am

Aimons-nous ceux que nous croyons aimer...?

" L’amour est là devant le pire, confronté à son propre mystère : qu’aimons-nous dans ceux que nous aimons ?

Leur force – mais quand ils n’en ont plus ?

Leur charme – mais quand il les a désertés ?

Leur parole – mais quand elle est détruite ?

Qu’est-ce qu’une personne ? Qu’est-ce qu’aimer ? Aimons-nous ceux que nous croyons aimer ? Questions, questions, questions – et pour les réponses on verra dans une autre vie.

Peut-être. Sûrement. Peut-être. "

Christian Bobin, autoportrait au radiateur.

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Une journée ordinaire...

28 Juin 2016, 05:57am

Publié par Grégoire.

Une journée ordinaire...

 

Je voyage désormais avec mes morts. J’ai leur nom sur le bout de ma langue, j’ai leurs mains posées sur mes mains, j’ai leur goût de vivre qui monte à mes yeux comme du champagne. Voici donc le récit d’une journée ordinaire passée sur terre dans l’éternel, dans la vérification de ce principe angélique : « aucune journée n’est banale. » Je dois prendre le train et me lève plus tôt que d’habitude. Dans la voiture qui traverse le matin noir et mouillé, j’entends du piano de Bach, une merveille d’autorité douce et vagabonde. Les notes me conduisent au paradis. Tout ce qui nous parle avec la bonne autorité nous conduit au paradis. Arrivé à la gare j’attends, avant de sortir de la voiture, le nom de l’interprète. Mon guide aérien s’appelait Danielle Laval. Je ne sais pas si j’écris bien ce nom. L’air joué avait engendré une rivière, une prairie et des étoiles dans ma tête. Il s’appelait « Que les brebis paissent en paix ». Enregistrement aujourd’hui introuvable, dit le présentateur. Mon train a du retard. Je manquerai donc la prochaine correspondance, me voilà parti pour une petite mort de sept heures. Dans cette mort les résurrections se multiplient. Je traverse à la lenteur bovine d’un train régional des paysages intouchés par la froide modernité. Une paix m’est jetée à foison par les arbres et le ciel que je vois, comme le riz lancé sur les mariés à la sortie de l’église. Cette paix rencontre et multiplie celle du livre que je lis sur ma banquette au plastique boursouflé : Le Soûtra du diamant. Ce classique de la littérature bouddhiste est un des livres les plus joueurs que j’aie jamais lus. Chaque phrase est suivie par sa petite sœur qui dit le contraire. Par exemple : ne croyez pas que « moi », « conscience » et « vie » existent. Et aussitôt après : ne croyez pas non plus que « moi », « conscience » ou « vie » n’existent pas. C’est comme voir un homme marcher sur la neige fraîche en effaçant au fur et à mesure les traces de ses pas. Jean-Sébastien Bach ne va pas autrement dans le blizzard des sons. Tout est dit puis aussitôt contredit, ce qui allume dans le cerveau des incendies de toute beauté. Le roi-langage perd sa couronne. La reine-pensée perd de sa suffisance. Ne reste plus que la joie de tenir entre ses mains un petit livre qui, parce qu’il cherche la paix, la donne sur le champ. Le train s’arrête à Vierzon. Longtemps. Pour réfléchir, on dirait. J’admire les herbes qui tanguent au milieu du ballast. Une tribu de religieuses délivrées du dogme. Leur habit vert cru me réjouit. Elles existent aussi pleinement que moi qui les regarde à travers une vitre sale. Elles connaissent tous les horaires des trains et aussi à quelles heures descendent les anges de la lumière. À Limoges un nouvel arrêt contemplatif et c’est pour découvrir une star du noir et blanc : une pie qui erre entre les rails, superbement indifférente à l’extase qu’elle suscite en moi. Je crois n’avoir jamais vu un noir et un blanc aussi purs. La colombe des images pieuses est une catin comparée à cette aventurière de l’esprit qui cherche ce qui brille entre les lignes à Limoges. J’arrête là le récit de ma journée. Les apparitions sont trop nombreuses pour les noter toutes. Sachez seulement qu’au retour, le lendemain, j’ai admiré un ciel à étages, du côté d’Orléans cette fois : un ciel avec des nuages à des hauteurs différentes, comme de faux plafonds. Les nuages couvaient du noir ce qui rendait la lumière qui les trouait ici ou là théologiquement irréfutable

Christian Bobin

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Une guerre sainte...

26 Juin 2016, 05:55am

Publié par Grégoire.

Une guerre sainte...

Ma main droite vole le long de la bibliothèque comme une hirondelle remontant le long d’un mur. Prendre un livre entre ses mains est un des gestes les plus tendres de cette vie, presque aussi tendre que serrer la main abandonnée, devenue nuage au bord de se déchirer, d’une très vieille personne, ou soulever quelques tissus au marché, frôler un peu de soie ou de coton puis ne se décidant sur aucune prise, battre l’air pur. Les livres sont des fidèles gardes du corps, des alliés sûrs dans la guerre à mener chaque jour. Je me suis battu avec un poète à coup de fleurs. Je lui avais envoyé un livre où il était question de pivoines. Il m’a répondu que si les fleurs parlaient du ciel, cela ne les empêchait pas de pourrir. Je me suis fâché et lui ai fait parvenir un bouquet d’anémones. Un mot d’accompagnement, rédigé par les fleurs elles-mêmes, clamait leur désaccord et que leur joie jamais ne pourrit. La couleur des fleurs se détache de leur mort, de même que le sourire de ceux qu’on aime ou ces gestes qui faisaient leur âme. Pour revoir cette jeune femme morte il y a seize ans, il me suffit de penser au mouvement qu’elle donnait à sa main pour souligner une parole : une soudaine façon de casser le poignet en bec de cygne avant de le retourner et laisser les doigts s’envoler. Seize ans après, la lumière de cette image me gagne. La joie donnée survit à ce qui la cause. Très peu ressuscite tout. J’écris pour rendre à ce très peu sa force atomique. Je soulève quelques tissus de langage, de la main la plus légère possible. La désertion, même momentanée, d’un poète est insupportable : qui alors pour défendre la vie souffrante ? Un ami rend chaque mois visite à une vieille femme affaiblie par la maladie de l’oubli. Elle vit à l’étouffée dans une maison de retraite. Un jour il fait si beau que mon ami persuade cette femme de sortir dans la cour rajeunie de soleil. Assis à côté d’elle, il dit à voix haute le début du poème écrit par Verlaine dans sa prison de Mons : « Le ciel est par-dessus le toit, si bleu, si calme. » Et voici que le poème fleurit au fond des yeux de la malade, qu’elle en récite à lèvres tremblées toute la suite sans oublier un mot : Verlaine sorti de la forêt du temps venait au secours d’une vivante, prenait sa main. La poésie est une condensation explosive du langage – une parole pure, précise, qui fait revenir en nous la grande respiration, un air qui ne doit plus rien au monde. Quelqu’un m’a demandé un jour ce que c’était que « croire ». Je lui ai répondu que je ne voyais aucune différence entre croire et respirer. Je ne sais si ma réponse l’a satisfait. Nos questions et nos réponses ne se promènent jamais sur le même chemin. Après avoir reçu les anémones, le poète incrédule m’a envoyé une lettre où quelque chose enfin vibrait – l’intuition que vivre n’était pas qu’une histoire à la chute triste. Nous nous étions battus à coups de fleurs comme les enfants se battent à coups de polochons. À présent un duvet de phrases calmes descendait sur la terre. Les anémones avaient gagné la guerre

Christian Bobin

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Le testament

24 Juin 2016, 05:53am

Publié par Grégoire.

Le testament

Oh la merveilleuse vie crucifiée des épouvantails ! Leurs bras grands ouverts, leur chapeau troué par les balles du soleil, leur indifférence aux modes et aux déluges ! Un idéal de vie et d’écriture. Jean-Baptiste Chassignet écrit à 22 ans Le Mépris de la vie et consolation contre la mort. Il naît à la fin du XVIe siècle. Ronsard est passé par là, et Agrippa d’Aubigné, et Montaigne. Le premier crachant des roses, le deuxième cherchant son âme dans le feu, le troisième se contentant de sourire. Et d’autres, tous armés de cette langue furieuse si apte à dire le plus tendre de la vie. Quelques jours avant de mourir Jean- Baptiste Chassignet fait son testament. Il n’y a pas de plus grand poème qu’un testament. Le réel y passe en veste de marbre. Plus de faux-semblants. Juste l’argent et l’amour – l’argent mesurant l’amour au centime près. Il demande que son corps soit inhumé auprès de celui de sa femme, dans une chapelle, sous l’orgue. Auparavant on prélèvera son cœur. Il ira à Besançon, dans une autre église où sa mère repose. Les parents sont des fantômes qui entrent en nous de leur vivant et nous possèdent. Son âme, il la recommande à tous les saints du paradis : qu’ils fassent leur travail de lumière. Et quant à cet excrément de l’âme – l’argent – il en fait un partage simple et net. Quelques pièces pour ses nombreux enfants. Deux seulement seront choyés : sa petite Gasparine qui lui cause du souci pour « son hébétude et la faiblesse de son cerveau ». Son fils chéri entre tous qui porte même nom et prénom que lui, Jean-Baptiste Chassignet. Maintenant tout le monde a roulé dans la fosse, les siècles ont passé et je lis un livre aussi beau que ce chemin dans la forêt où, devant la lumière d’une branche cassée net, j’ai vu Dieu rallumer son mégot. La lecture est une pratique si étrange. Elle ne disparaîtra sans doute jamais. Il y aura toujours deux mains pour accueillir un peu de langage, quelqu’un pour s’éloigner de la tribu et regarder les étoiles dans le ciel, admirer les dessins qu’elles font. Nous sommes mangés par les vers de notre vivant. La pensée, l’angoisse, les projets, l’argent, ce sont les vers qui entrent dans notre cœur et qui le rongent. Tomber amoureux, lire un poème, écrire une vision, c’est demander asile à l’éternel, se retirer vivant du monde. Je connais plus ces gens du XVIe siècle que la factrice qui m’apporte mon courrier le matin. Ils font le même métier qu’elle. Ils m’apportent des nouvelles du combat qui se passe entre les diables et les anges. C’est à l’oreille qu’on reconnaît les anges, à une printanière vibration de l’air quand ils parlent. Le rythme, le souffle et la voix comptent plus que les mots ou le sens. Le long poème de Chassignet, écrit en six mois, fait entrer toutes les armées du ciel dans mon cœur. La parole éblouie est notre dieu à tous – mais comme nous le servons mal ! Les seules prières qui montent au ciel sont les berceuses chantées par les mères au chevet de leur enfant, et les poèmes écrits au gré des siècles par quelques fous furieux

Christian Bobin

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une capacité enfantine à se réjouir de ce qui est sans rien demander d'autre.

23 Juin 2016, 05:08am

Publié par Grégoire.

une capacité enfantine à se réjouir de ce qui est sans rien demander d'autre.

"Ce qui se tient entre notre vie et nous comme un obstacle c'est nous-mêmes, cette épaississement de nous-mêmes dans nous-mêmes, que nous considérons comme une preuve de maturité, une certitude de d'existence.

 

Tu ne vas quand même passer ta vie dans l’adoration d’un brin d’herbe me disait celui qui passait sa vie dans l’adoration du monde où rien ne pousse, pas même un brin d’herbe."

Christian Bobin, l'éloignement du Monde.

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Les hommes fermés...

22 Juin 2016, 05:51am

Publié par Grégoire.

Les hommes fermés...

Un médecin s’était fait un bureau portatif dans le couloir de l’hôpital. Plusieurs fois par jour, assis sur un tabouret devant une table roulante, il scrutait des chiffres sur un écran dont le sang bleu semblait celui d’un fantôme. On ne pouvait alors rien lui demander. Les ordinateurs doivent être très malades pour qu’on s’occupe autant d’eux. Les chiffres grignotent les poutres du monde. Ils avancent, ils avancent. Un jour il ne restera plus que la poésie pour nous sauver. Je ne parle pas ici d’un genre littéraire ni d’un bricolage sentimental. Je parle de la déflagration d’une parole incarnée. Seuls rendent habitable le monde les bégaiements d’une parole qui ne doit rien à la triste perfection d’un savoir-faire. La pianiste Zhu Xiao-Mei a été déportée cinq ans en Mongolie. Jean-Sébastien Bach est venu en personne la délivrer : elle s’est dans son exil souvenue des partitions apprises par cœur. Elle les jouait en appuyant ses doigts sur le clavier de l’air. Il y a un flux dans la vie qui est toute la vie. Une onde lumineuse. Quelque chose d’invincible qui tremble. Il faut, dit-elle, quand on joue Bach, porter « chaque phrase comme on le ferait d’une bougie qu’on ne veut pas voir s’éteindre un soir de vent ». C’est une jolie façon de parler de la musique. Jolie et juste. Parler par images c’est s’adosser à l’arbre de Vie. La poésie capture les choses telles que Dieu les voit à l’instant où il les crée et où elles lui glissent des mains. Cette pointe de feu dans le langage – les chiffres s’en écartent. La pianiste, sortie du camp de rééducation, vit dans l’Occident riche où, dit-elle, tout est beaucoup plus dur que dans un camp. Personne ne veut entendre cette parole-là. Les hommes fermés ont fait main basse sur le langage. Les chiffres avancent, avancent. Un jour nous lèverons la tête sur le ciel et nous ne verrons plus qu’un panneau d’affichage avec les prix d’entrée pour le paradis. La pianiste est parfois atteinte dans ses concerts d’une discrète fatigue. Se hausser sur le bout des pieds pour toucher le ciel étoilé, c’est fatigant. Elle oublie une note ou deux. La grâce la récompense. C’est une maladie mortelle que d’être professionnel jusqu’au bout des ongles. Qu’est-ce que l’humain, sinon ce qui ne supporte pas les chiffres, le terrible savoir-faire ? Dans les tableaux du peintre De La Tour, la flamme d’une bougie représente l’âme. Elle éclaire des mains qui ont l’intelligence de ne rien faire. Des mains qui réfléchissent, on les dirait en cire. Le monde moderne n’est qu’une tentative de moucher la chandelle de l’âme, afin que brille dans le noir la seule brillance hypnotisante des chiffres. L’âme, vous savez, cette pianiste qui joue toujours la note d’à côté, que le monde ne veut pas engager parce qu’elle manque d’habileté et dont il dit : « enlevez moi ça, tout ira mieux sans elle »

Christian Bobin

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Poésie...

20 Juin 2016, 05:42am

Publié par Grégoire.

Poésie...

 

Et ce fut à cet âge... La poésie

vint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d'où

elle surgit, de l'hiver ou du fleuve.

Je ne sais ni comment ni quand,

non, ce n'étaient pas des voix, ce n'étaient pas

des mots, ni le silence:

d'une rue elle me hélait,

des branches de la nuit,

soudain parmi les autres,

parmi des feux violents

ou dans le retour solitaire,

sans visage elle était là

et me touchait.

 

Je ne savais que dire, ma bouche

ne savait pas

nommer,

mes yeux étaient aveugles,

et quelque chose cognait dans mon âme,

fièvre ou ailes perdues,

je me formai seul peu à peu,

déchiffrant

cette brûlure,

et j'écrivis la première ligne confuse,

confuse, sans corps, 

pure ânerie, pur savoir

de celui-là qui ne sait rien,

et je vis tout à coup

le ciel

égrené

et ouvert,

des planètes,

des plantations vibrantes,

l'ombre perforée,

criblée

de flèches, de feu et de fleurs,

la nuit qui roule et qui écrase, l'univers.

 

Et moi, infime créature,

grisé par le grand vide

constellé,

à l'instar, à l'image

du mystère,

je me sentis pure partie

de l'abîme,

je roulai avec les étoiles,

mon coeur se dénoua dans le vent.

 

Pablo Neruda

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L'épanchement d'une confiance

18 Juin 2016, 05:34am

Publié par Grégoire.

L'épanchement d'une confiance
"L'amitié vit par elle-même et par elle seule ; libre dans sa naissance, elle le demeure dans son cours. Son aliment est une convenance immatérielle entre deux âmes, une ressemblance mystérieuse entre l'invisible beauté de l'une et de l'autre, beauté, que les sens peuvent apercevoir dans les révélations de la physionomie, mais que l'épanchement d'une confiance qui s'accroît par elle-même manifeste plus sûrement encore, jusqu'à ce qu'enfin la lumière se fasse sans ombres et sans limites, et que l'amitié devienne possession réciproque de deux pensées, de deux vouloirs, de deux vertus, de deux existences libres de se séparer toujours et ne se séparant jamais.
 
L'âge ne saurait affaiblir un tel commerce ; car l'âme n'a point d'âge. Supérieure au temps, elle habite le lieu éternel des esprits, et, tout attachée qu'elle est au corps qu'elle anime, elle n'en connaît pas, si elle le veut, les défaillances et les souillures. Et même, par un privilège admirable, le temps confirme l'amitié. A mesure que les événements passent sur a vie de deux amis, leur fidélité s'affermit par l'épreuve. Ils voient mieux l'unité de leurs sentiments au choc qui aurait pu la détruire ou l'ébranler. Comme deux rochers suspendus au bord des mêmes vagues et leur opposant une résistance qui ne fléchit jamais, ainsi regardent-ils le flot des années attaquer en vain l'immuable correspondance de leurs coeurs. Il faut vivre pour être sûr d'être aimé." 

 

Marie Madeleine Lacordaire.

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“Ce qu'on sait de quelqu'un empêche de le connaître.”

16 Juin 2016, 05:00am

Publié par Grégoire.

“Ce qu'on sait de quelqu'un empêche de le connaître.”

" Chanter c'est confier sa voix à la vérité d'un silence, à la justesse d'un souffle, tremblant dans son envol, lumineux dans son déclin. Dans le chant, la voix passe de l'ombre à la lumière, de la chair à l'esprit. L'esprit est une partie du corps, un fragment plus subtil de la chair- comme on dit d'un vin qu'il est subtil, d'une absence qu'elle est longue."

Christian Bobin, la part manquante

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Il manque à ce monde cadavérique le scandale de la poésie !

15 Juin 2016, 05:03am

Publié par Grégoire.

Il manque à ce monde cadavérique le scandale de la poésie !

Jamais le monde n’a été aussi fort. Le terrorisme tel qu’on le connaît historiquement ne réussit qu’à renforcer le système qu’il prétend attaquer, bien que certains de ses membres aient pu avoir des têtes d’anges. Jamais la négation de l’âme n’a été aussi forte et tranquille. L’esprit n’est plus même nié, c’est plus sournois qu’une négation. Nous sommes comme des prisonniers dont le corps seul aurait le droit de sortir.

L’âme va rester vingt-quatre heures sur vingt- quatre en prison : le reste, le clinquant, c’est seulement cela qui est libre. Cette société ne croit plus qu’à elle-même, c’est-à-dire à rien. C’est donc une lutte infernale de chacun contre tous, car s’il n’y a qu’un seul monde autant y être le premier : il y a presque une logique là-dedans. C’est le meurtre légal, accepté. Aujourd’hui, il n’y a plus d’obstacles. On est dans une sorte de progression négative dont on ne voit pas le terme et qui est comme d’avancer dans une nuit vide de tout. On a déclenché quelque chose qui est sans pitié, comme un fou qui aurait libéré sa folie. Il faudra que tout soit atteint pour qu’on commence à réfléchir. Le nihilisme porte un coup de boutoir à ce qui nous nourrit, et ce sont toutes les nourritures qui sont atteintes : on nous fait manger de mauvais mots, on nous fait avaler de terribles sourires. Il faudrait tout passer au jet, même les mots, même les religions (…) 

La religion est devenue une nourriture fade, qui ne nourrit plus personne, et quand elle parle du cœur, c’est sans talent, parce qu’elle ne croit plus à ce mot. Seule la poésie garde un ferment actif de révolte. Je ne crois pas que les grands poètes nous parlent seulement de papillons quand ils en parlent : ils nous apportent aussi un premier secours.

Christian Bobin, La lumière du monde.

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Je veux de l'inconfort...

14 Juin 2016, 05:06am

Publié par Grégoire.

Je veux de l'inconfort...

 

Je veux de l'inconfort,

Du vertige.

Je veux du désaccord,

Des débats à n'en plus finir.

Je veux du partage,

Fuir la frilosité de la propriété.

Je veux du mélange,

Des arcs-en ciel de peau humaine.

Je veux du changement,

Et pas ce quotidien qui éteint.

Je veux du désordre,

Un joyeux fouilli qui me dit que je vis.

Je veux la chair de poule,

Pas ces habitudes qui roucoulent.

Je veux de la passion,

Je l'aime peut-être autant que la déraison.

Je veux vibrer,

Ne jamais être réconfortée.

Je veux la liberté,

La croquer pour ceux qui en sont privés.

Je veux de la folie,

Car c'est à travers elle je crois,que le plus on vit....

Et tout ce que je ne veux pas

Je vous laisse le vivre pour moi.

                                                                    Laure Renaud

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La vocation divine de l'homme

12 Juin 2016, 05:08am

Publié par Grégoire.

La vocation divine de l'homme

Les Racines du ciel
Émission du 9 juin 2013 par Frédéric Lenoir et Leili Anvar sur France Culture.

Annick de Souzenelle, auteur et conférencière, ancienne infirmière anesthésiste, elle a fait des études de mathématiques, de théologie chrétienne orthodoxe et d'Hébreu biblique. Nous l'avions reçu en 2011 dans les racines du ciel pour parler des anges et nousla recevons aujourd'hui pour son dernier livre

«Va vers toi-même: la vocation divine de l'homme" paru chez Albin Michel.

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Je sais que je dois vous crier...

10 Juin 2016, 05:09am

Publié par Grégoire.

 

«  Ceux qui ont pris tout le plat dans leur assiette, laissant les assiettes des autres vides et qui, ayant tout, disent avec une bonne figure, une bonne conscience : "Nous, nous qui avons tout, on est pour la paix", je sais que je dois leur crier à ceux-là, les premiers violents, les provocateurs de toutes violences, c'est vous !

Et quand le soir, dans vos belles maisons, vous allez embrasser vos petits enfants, avec votre bonne conscience, au regard de Dieu, vous avez probablement plus de sang sur vos mains d'inconscient que n'en aura jamais le désespéré qui a pris des armes pour essayer de sortir de son désespoir … » 

L'abbé Pierre.

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Poulettes de luxe...

9 Juin 2016, 11:01am

Publié par Grégoire.

Toutes ressemblances avec des personnes existantes ou ayant existé seraient purement fortuites...

Toutes ressemblances avec des personnes existantes ou ayant existé seraient purement fortuites...

Des haciendas du Yucatan aux excentriques de Los Angeles en passant par les copistes du Louvre ou les jardins, ce photographe se laisse guider par une envie : découvrir un nouveau monde et le faire partager. Aussi, lorsqu’il tombe sur la photo d’un “coq incroyable”, il décide de réhabiliter poules et poulets et se lance dans cet étonnant projet “Coq & Roll”.

Les stars de la basse-cour

« J’ai voulu rendre hommage à ces animaux qui ont les deux pattes dans le fumier et que l’on regarde à peine alors que le coq est à la fois une bête universelle et le symbole de la France… J’ai photographié ces poules comme des oeuvres exceptionnelles de la nature », raconte Eric Sander. En effet, tous les poulets ne finissent pas rôtis : certaines races n’existent que pour être admirées.

« “Rod Stewart” (un coq hollandais argenté à liserés bleus, sur la photo ci-dessous) est mon préféré, c’est le plus rock’n roll… »

 
 

Un casting de mannequins

« Je suis allé dénicher mes spécimens dans les foires, d’abord en Californie où j’habitais, puis en France. Je choisissais les “tronches” qui me plaisaient : un vrai casting, en somme ! Ces bêtes ne prennent évidemment pas la pose, elles bougent sans arrêt. J’ai à peu près 15 secondes pour faire leur portrait. Avant de commencer, j’ai tout préparé dans mon petit studio, la lumière, le matériel… »

Ci-dessous : « Anémone », poule Padoue naine frisée couleur chamois.


 

Des poules et des hommes

Ce qui surprend, c’est combien ces poules et coqs nous ressemblent, notamment par leurs attitudes : ils ont le regard fier, la moue dédaigneuse… « Leur allure presque humaine vient aussi du fait que, cadrés ainsi, on perd les repères des pattes et des ailes. » Mais n’est-ce pas cette même attitude qu’on leur connaît dans nos poulaillers ?

Ci-dessous : « Portrait de famille », poule Faverolles (allemande) saumoné foncé.


 

Des poules qui donnent des ailes

« La beauté est partout, il suffit de la cueillir. Ces poules et coqs représentent la diversité. Ils poussent chacun de nous à regarder mieux et différemment autour de soi », raconte le photographe dont la quête est de « mettre en valeur la beauté du monde ».

Ces bêtes nous amusent aussi, et on n’est pas étonné que ce travail soit celui qui, parmi tous ceux d’Eric Sander, déclenche le plus de sourires… Voici « La Douairière », coq hollandais nain bleu à huppe blanche.


 

Belles bêtes

La palette de couleurs des plumes, la touche de rouge des crêtes ou des barbillons, les “chevelures” hirsutes ou au contraire comme sorties d’une permanente… Photographiés sur fond noir, poules et coqs se révèlent de vrais sujets graphiques, étonnamment gracieux. « Les bêtes ne sont ni toilettées, ni “coiffées”. Et aucune photo n’est retouchée », précise Eric Sander.

Ci-dessous : « Punk de face », coq hollandais doré. 


 

Site : Eric Sander

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A british apparition..

8 Juin 2016, 05:34am

Publié par Grégoire.

A british apparition..

 

Un dimanche au Brompton Oratory, deux heures de "spectacle" au milieu des ors et de la pompe londonienne catholique; lectures et chants en latin, je ne comprends rien, je cherche le Christ derrière les volutes d'encens, je ne le vois pas, je ne l'entends pas non plus… d'ailleurs je n'en même pas le gout, ni le désir.. 

J'écoute le prêtre parler de cette pécheresse Marie Madeleine à qui le Christ s'adresse sévèrement avec ces mots violents « Noli me tangere je ne suis plus de ce monde. » Moi, je l'entends lui murmurer tendrement, doucement « Ma chérie, je t'offre le plus bel amour qui soit, la communion éternelle de nos deux âmes, comme un mariage mystique, je serai sans cesse près de toi, en toi, a jamais, ne pleure pas ». Mais pas trop le temps de rêver, ici on se lève, on s’agenouille, on s’assoit.. épuisant. j'ai mal à la cheville, je rêve d'une bière anglaise dans petit pub…. Et puis c'est fini, ouf ! franchement…

Dehors c'est le vrai ciel bleu, pas celui de tous les tableaux baroques de cette église qui cache la vue de Dieu dans des nuées d'angelots et de coton.. Une envie de chanter, de marcher, de danser, de respirer… Alors je retourne à Green park, je passe devant celui qui depuis trois jours m'offre des glaçons pour ma cheville qui me fait souffrir… On est devenu des amis, des vrais, pas à la Facebook, et quand il me voit, il quitte sa petite baraque à frites et coca et m'offre sa glace avec ce même regard que les Rois mages devant la Crèche.. ça frôle l'idolâtrie mais grâce à lui je marche presque normalement, j'esquisse même  un pas de danse pour le rassurer… Et puis soudain, je comprends que le Christ m'avait donnée rendez vous la ce matin, et non dans cette église perdue au milieu des beaux quartiers. mais si j'ai la foi, je le sens, Il me cherche sans se lasser, avec une patience et une tendresse folle...

Il y a une petite fille qui marche dans les herbes hautes de Green Park, elles lui arrivent presque aux épaules...pour elle c'est la jungle totale,..sa Birmanie à elle,..elle prend sa respiration pour tenter d'aller retrouver ses parents, je la regarde, totalement émerveillée et là aussi je vois le Christ sourire de la haut.. d'ici bas...je sais plus trop ou est le bas, ou est le haut en fait...! J'ai croisé ce matin deux poètes, deux artistes, deux éclats de lumière divine..

SRD

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" L'inépuisable est à notre porte..."

5 Juin 2016, 12:19pm

Publié par Grégoire.

280 personnes à Annecy mardi 1er mai.

280 personnes à Annecy mardi 1er mai.

Comment résister à la prometteuse invitation de quelqu’un qui soutient que “l’inépuisable est à notre porte” ? N’y a-t-il pas, bien vivant en chacun de nous, un instinct de sublimation que nous n’osons revendiquer, tant le cynisme matérialiste moderne tient pour rien ce qui appartient au monde invisible ?

C’est ce “rien” qui fait toute l’originalité de l’œuvre de Christian Bobin, lequel, de son propre aveu, aurait rêvé d’être gardien d’un brin d’herbe et d’en faire même son métier ! Bobin s’immisce subrepticement dans les interstices de nos mélancolies. Il va même plus loin… Il nous demande de regarder le monde en délivrant les choses de leur pesanteur, en les épurant, en n’en retenant que l’essence, le parfum. « Parfois, il suffit de regarder une seule petite chose pour découvrir Dieu au fond, caché, comme un enfant craintif ».

Il faudrait se souvenir de cette curiosité inapaisée de l’enfant qui colle son nez au carreau et pulvérise la distance (millimétrique si l’on en croit l’épaisseur du verre, mais rendue considérable par notre fatale propension à la cécité) entre le dehors et le dedans. 

Grégoire Plus incarne cet enfant à merveille. Tour à tour confident, facétieux, grave, étonné, bouleversé, véhément, dansant, éperdu, jubilant, il nous convie, nous interpelle, nous prend à partie, nous invite à passer un moment au coin du feu de l’enthousiasme, qui se nourrit des petites choses du quotidien, dans cette douceur un peu hors du temps où, simplement, l’on se sent bien. 

« La théologie est inutile. Chaque rose est un livre saint qui ouvre le cœur de celui qui le lit. » Le monde, à ce degré de raffinement, peut sembler tout entier spiritualisé. Grégoire Plus, par sa présence scénique dépourvue de toute théâtralité, donne au phrasé si particulier de Bobin, parfois presque éthéré, un ancrage, une incarnation, une stupéfiante vitalité. Et si nous nous laissons volontiers “embobiner”, c’est parce que les adjectifs et les métaphores superlatives dont on pourrait parfois reprocher à Bobin la surabondance sont agencés de manière telle par le talent oratoire et la parfaite diction de Grégoire Plus, qu’ils finissent par couler de source et que nous nous laissons emporter avec délice par ce flot. Nous quittons le registre du spectacle pour atteindre à un genre inclassable, qui emprunte à la liturgie, tant les allusions au divin et au monde invisible sont omniprésentes. Et Grégoire Plus fait preuve d’une magnifique prodigalité en offrant un spectacle dépouillé, sans artifice, d’une saisissante intériorité. Cet homme-là n’est pas dans la comédie, mais dans la vérité, dans une ferveur brûlante liée à la folie de vouloir transmettre l’intransmissible. On le sent à son regard fiévreux, à sa manière de goûter les silences, de laisser courir les points de suspension ou de sertir un mot avec la justesse intuitive et le naturel rigoureux des âmes en quête. Son rôle est celui d’un passeur de lumière. C’est ce qui provoque dans la salle, ce silence presque religieux où le spectateur, qu’il le veuille ou non, est transformé en témoin, en fidèle, en veilleur, en explorateur de l’indicible, là où il n’est plus de frontière entre la parole et le silence, entre la présence et l’absence, entre la terre et le ciel.   

« Il n'y a que le grave et l'inattendu qui peuvent offrir à nos âmes captives une ouverture sur la vie pure, et c'est ce que le monde, instinctivement, immédiatement, déteste. » 

Le miracle opéré par Bobin et son complice Grégoire Plus (dont le patronyme, à lui seul, en dit long sur la valeur ajoutée qu’il opère), c’est que ce monde poétique, si éloigné des préoccupations contemporaines, nous est accessible immédiatement, comme si nous étions sortis par inadvertance de l’autoroute de nos obligations et de nos hâtes pour rejoindre illico un arrière-pays familier, dont nous regrettons d’avoir déserté les saveurs.

On ressort de cette expérience poétique comme si l’on était passé clandestinement de l’autre côté du miroir et qu’on nous avait jeté à la figure « un verre rempli de lumière »… 

Les leçons de poésie et de silence qui nous sont prodiguées (comme on prodigue des soins), sont là pour faire abdiquer “la bruyante lumière des volontés” et pour qu’une douce et bienfaisante mélancolie monte aux yeux des vivants que nous sommes, qui sentons bien que notre présence sur terre est un exil. Et que la merveille n’est pas au bout du monde ou dans une autre vie, mais ici et maintenant, au fond de nos yeux. Si nous apprenons à regarder.

François Garagnon

 

" L'inépuisable est à notre porte..."

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Egarements. Le moine enfant.

4 Juin 2016, 05:08am

Publié par Grégoire.

Egarements. Le moine enfant.

 

Un bol de thé à la main, je monte au grenier chercher une phrase dont je ne me souviens qu'à moitié. Les livres sont en piles. J'en ouvre plusieurs. L'un d'eux me chuchote quelque chose d'incroyable. Je lis accroupi comme l'enfant devant l'escargot. Le temps retient son souffle. Hélas il faut redescendre. Plus tard, après l'avoir cherché partout, je remonte prendre dans le grenier le bol oublié. Nous sommes contents de nous revoir. Chaque matin, il donne à mes mains serrées autour de ses cannelures framboise la force d'un livre saint. La brûlure du bol transmise à mes mains me prouve l'existence de Dieu. La sensation peut être aussi bien celle d'une pluie giflant la pierre de mon front. Ou d'autres chocs élémentaires entre le monde et ma chair : Dieu est à cette jointure. Le corps se souvient d'un coup qu'il est mortel. L'éternité arrive par une piqûre de rose. Le bol oublié au grenier est froid. Aucune sensation dans les mains. Dieu n'est plus par instants. C'est la plus subtile de ses façons d'être. Ne rien sentir, c'est traverser des anges sans le savoir. Eux le savent et sourient de nous voir vivre aussi peu. La sensation d'être vivant est si profonde que dix mille ans de pensée ne suffiraient pas pour entrevoir le paradis qu'elle contient. Le bol aux cannelures framboise rend mes mains attentives. Il apparaît à mon réveil. Les vaisselles usent son cratère blanc. Brave compagnon. Il n'a rien de remarquable et c'est en ça qu'il est remarquable. Il est au tout début du monde, avant qu'il y ait des livres. Il a pour grande soeur la table dans la chambre, avec ses taches d'encre. Quand le moine japonais Ryokan perd son bol à aumônes en jouant avec les enfants, il en éprouve du chagrin. Ce chagrin lui donne un poème. Ce poème lui redonne son bol. Nous sommes tous frères pour avoir connu un jour ce léger chagrin de perdre une chose sans importance. Sans importance, vraiment ? Perdue, vraiment ? Partout sur terre des enfants en bas âge - qui est l'âge de la grande théologie - traînent avec eux un ours fatigué. Qu'ils l'égarent, et Dieu s'en va - jusqu'au prochain clin d'oeil du soleil derrière une vitre sale. J'ai réveillé plein de livres. Je n'ai jamais retrouvé la phrase que je cherchais. Dans le bol vide, tout l'univers. La vie imparfaite est la vie parfaite. 

Christian Bobin.

http://www.lemondedesreligions.fr/papier/2016/77/egarements-le-moine-enfant-28-04-2016-5489_224.php

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Le français ? une langue animale...

2 Juin 2016, 05:00am

Publié par Grégoire.

Le français ? une langue animale...

 

Que vous soyez fier comme un coq

Fort comme un bœuf

Têtu comme un âne

Malin comme un singe

Ou simplement un chaud lapin

Vous êtes tous, un jour ou l'autre

Devenu chèvre pour une caille aux yeux de biche

Vous arrivez à votre premier rendez-vous

Fier comme un paon 

Et frais comme un gardon

Et là ... Pas un chat !

Vous faites le pied de grue

Vous demandant si cette bécasse vous a réellement posé un lapin

Il y a anguille sous roche

Et pourtant le bouc émissaire qui vous a obtenu ce rancard

La tête de linotte avec qui vous êtes copain comme cochon

Vous l'a certifié

Cette poule a du chien

Une vraie panthère !

C'est sûr, vous serez un crapaud mort d'amour 

Mais tout de même, elle vous traite comme un chien

Vous êtes prêt à gueuler comme un putois

Quand finalement la fine mouche arrive

Bon, vous vous dites que dix minutes de retard

Il n'y a pas de quoi casser trois pattes à un canard

Sauf que la fameuse souris

Malgré son cou de cygne et sa crinière de lion

Est en fait aussi plate qu'une limande

Myope comme une taupe

Elle souffle comme un phoque

Et rit comme une baleine 

Une vraie peau de vache, quoi !

Et vous, vous êtes fait comme un rat

Vous roulez des yeux de merlan frit

Vous êtes rouge comme une écrevisse

Mais vous restez muet comme une carpe

Elle essaie bien de vous tirer les vers du nez

Mais vous sautez du coq à l'âne

Et finissez par noyer le poisson

Vous avez le cafard

L'envie vous prend de pleurer comme un veau 

(ou de verser des larmes de crocodile, c'est selon)

Vous finissez par prendre le taureau par les cornes

Et vous inventer une fièvre de cheval

Qui vous permet de filer comme un lièvre

C'est pas que vous êtes une poule mouillée

Vous ne voulez pas être le dindon de la farce

Vous avez beau être doux comme un agneau

Sous vos airs d'ours mal léché

Faut pas vous prendre pour un pigeon

Car vous pourriez devenir le loup dans la bergerie

Et puis, ç'aurait servi à quoi

De se regarder comme des chiens de faïence

Après tout, revenons à nos moutons

Vous avez maintenant une faim de loup

L'envie de dormir comme un loir

Et surtout vous avez d'autres chats à fouetter.

 

 de Jean D'ORMESSON.

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Être libre ?

31 Mai 2016, 05:00am

Publié par Grégoire.

Être libre ?

Certaines revendications de liberté sont immatures et pulsionnelles : faire enfin ! ce que l’on veut, être délivré de toute contrainte. Certaines aspirations sont légitimes mais secondaires : avoir un choix plus large, avoir les moyens de s’exprimer qui nous conviennent ; d’autres sont déterminantes politiquement, mais pas encore essentielles à la personne : droit d’expression, d’association, de contestation. Une seule liberté est fondatrice : celle de pouvoir s’affranchir de nos représentations. Elle conditionne toutes les autres. Nul carcan n’est aussi doux et profondément aliénant que celui des représentations et des idées dans lesquelles nous enferment nos opinions vite faites sur tout ce qui nous entoure. Sur mesure, elles sont nos camisoles invisibles et les armes redoutables par lesquelles nous anéantissons toute relation vraie.

 

Difficile libération

Mais comment s’affranchir de ces miroirs inconscients et de ces chimères d’existence ? C’est la question originelle de la philosophie et de la recherche spirituelle, quand elles vont au-delà du confort des explications idéologiques ou religieuses. Paradoxalement, notre monde qui se veut libéré de tout asservissement à des représentations politiques, morales ou religieuses a inventé l’aliénation suprême : l’enfermement dans celles que l’on se fabrique individuellement, mazouté par le raz de marée de la pensée commune. Nul n’est plus totalitaire que le relativisme puisqu’il néantise la possibilité d’une vérité au-delà de l’opinion, de l’image ou de l’idée.

 

Espérances

L’information qui dénonce le discours approximatif de la rumeur ou de l’opinion publique, l’école comme lieu d’apprentissage de l’émerveillement sur le mystère de l’existence et de ce que sont les êtres au-delà de leurs apparences immédiates, le lycée et l’enseignement supérieur comme terrain d’entraînement à l’ascèse d’une réflexion critique positive et d’une exigence d’incessant questionnement : tels devraient être nos lieux de formation à la liberté. Mais le voulons-nous vraiment ce face à face, cet ajustement permanent à ce qui est au-delà de nos ressentis, de nos projets de maîtrise et d’utilisation égocentrée de toute chose ?

 

La foi comme accueil –sans autre effort que l’humilité confiante – d’une réalité et d’une vérité autres, trop proches parce que transcendantes, n’est-elle pas un raccourci étonnant proposé aux modernes que nous sommes pour renaître à l’étonnement d’être ?

 

Samuel Rouvillois, fsj.

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Voilà où j'ai puisé la force d'être seul ce Noël, et pourtant sans inquiétude ni tristesse.

29 Mai 2016, 05:29am

Publié par Grégoire.

Voilà où j'ai puisé la force d'être seul ce Noël, et pourtant sans inquiétude ni tristesse.

… Mais peut-on lire une lettre le soir de Noël ; et avant tout : comment écrire quatre jours auparavant une lettre qui puisse être lue ce soir-là ?

… rien, rien ne peut m’empêcher d’être auprès de vous de telle sorte que cela vous soit sensible ; et si j’étais réellement là les autres fois, il n’y en avait pas moins toujours (à l’exception de notre premier Noël à Westerwede) toute une part de moi qui n’était que reproches ; qui, sinon au dernier moment, du moins une heure avant encore, eût aimé être seule, très loin, dieu sait où. Ce visage qui rencontrait le tien et que les bonnes petites mains de Ruth avaient tenu quelquefois contre une joue gaie, ferme et chaude, ce visage, même ce soir-là, se sentait terriblement inachevé ; et il l’était. Ce visage avait besoin de rester dans la solitude, aux creux de ses mains, longtemps, dans l’obscurité. Il avait besoin de n’être là que pour ses pensées et de ne voir, en ressortant, personne, de trouver un coin de ciel, un arbre, un chemin, une chose simple par quoi il pût commencer, quelque chose qui ne lui fût pas trop difficile ; que de fois, quand vous le regardiez… aura-t-il été un visage distrait dans son inachèvement, un visage qui n’était pas allé assez profond au-dedans ni assez loin au-dehors, un visage resté à mi-chemin, comme un miroir incomplètement étamé dont certaines parties reflètent et d’autres sont restées transparentes ; jamais vous n’y avez vu la grandeur de votre confiance et la totalité de votre amour, incapable qu’il était de les accueillir. Mais s’il doit vous être rendu plus tard, meilleur, il faut encore y travailler longtemps, jour et nuit. Pour ce Noël, il n’a pu être prêt. Mais il est en de bonnes mains, ce sera un peu comme un Noël ; même au cœur de l’année.

Te rappelles-tu… nos deux Noëls manqués (celui de la rue de l’Abbé-de-l’Épée, celui de Rome, au studio al Ponte, l’un et l’autre beaucoup moins vrais, du fait qu’aucun de nous ne pouvait être au côté de Ruth chez qui tout se fait Noël spontanément, le moment venu) ? Alors, déjà, nous avions senti que nous devons nous identifier si profondément à notre travail que les fêtes, nos véritables fêtes, naissent toutes seules de ses jours ouvrables. Tout le reste n’est qu’emploi du temps à l’école : de l’organisation, les cases vides pour les dimanches, Noël et Pâques, que l’on remplit de quelque chose qui doit être le contraire des autres jours, du programme.

Ainsi avons-nous continué d’accueillir comme des espèces de vacances ces périodes-là du calendrier, en les consacrant au divertissement et en en ajournant toujours volontiers la fin, bien que nous eussions déjà le pressentiment de ces autres fêtes nées du cœur : celles-ci n’étant ni le contraire des semaines qui les apportent discrètement, ni un divertissement, ni un vague intermède trainé en longueur. Une seule fois peut-être depuis que nous sommes ensemble, les deux choses ont coïncidé. Tu sais quand.

Le 12, j’ai revécu intensément l’inexprimable atmosphère de Noël qui remplit alors notre maison solitaire, de plus en plus prégnante, au point qu’on aurait cru qu’elle devait s’étendre déjà bien plus loin, jusque dans les jours froids, les longues nuits de l’Avent ; qu’elle devait être visible même pour ceux qui passaient à distance, en avoir produit un tel changement que des gens viendraient de loin pour le voir. Mais personne n’est venu, il n’y avait là qu’une petite maison accablée d’un énorme toit étanche, banale pour des yeux humains, mais dont les anges savaient peut-être qu’elle détenait les mesures justes, celles dont eux-mêmes mesurent le grand espace qui l’entourait. Elle était comme la plus petite partie de ce mètre infini, l’unité de mesure qui revient sans cesse et avec laquelle on peut aller jusqu’au bout sans lui ajouter jamais autre chose qu’elle-même.

Tu sais… ce que Noël a été pour moi dans ma première enfance ; même quand l’école militaire m’eut rendu l’image d’une vie dure, sans miracle, mais d’une incompréhensible malveillance, si crédible qu’à côté de cette réalité imméritée, aucune autre ne me parut plus possible ; même alors, Noël resta réel, resta cela qui approchait, riche d’un exaucement qui passait tous les vœux ; et à peine avait-il passé les vœux suprêmes, les jamais formés, cela, qui d’abord avait marché seulement, déployait ses ailes et volait, volait jusqu’à ce qu’on le perdit de vue et n’en devinât plus que la direction, dans le ruissellement de la lumière.

Tout cela, toujours, avait gardé son pouvoir sur moi. Chaque fois que je préparais pour nous ou pour Ruth un Noël, je méprisais un peu mes préparatifs d’être si inférieurs à ce miracle dont je savais qu’il avait grandi librement, spontanément, dans ma rêverie : tels avaient été chaque fois sa grandeur et son mystère.

Ainsi, le 12, suis-je resté longtemps dans mon fauteuil à songer ; à songer à ce temps de grâce profonde que nos cœurs ont alors connu. J’ai revécu la veille au salon ; le matin, d’abord le petit matin, à la bougie, où l’inconnu montait comme une inondation, répandant l’inquiétude et la crainte, puis le matin plus avancé, dans la lumière hivernale, avec son ordre battant neuf, son impatience, son attente, cette tension que les petits exaucements momentanés, tangibles, ne faisaient qu’aggraver ; puis toute cette matinée abrupte, une montagne à gravir vite, beaucoup trop vite, et enfin dans tout cet incertain, cet inimaginable, ce pas possible : quelque chose de réel, une réalité si étrangement mêlée au merveilleux qu’on l’en distinguait à peine, sans qu’elle cessât d’être réelle. Plus tard enfin, peu à peu déployé, un soulagement, accueilli d’abord comme celui qui se produit quand une souffrance s’interrompt, et qui était pourtant autre chose, et durable, comme il apparut ensuite. Tout à coup, une vie sur laquelle on pouvait faire fond, qui vous portait, et en vous portant, avait conscience de votre présence. Que serais-je sans la tranquillité qui descendit alors en moi, sans cette expérience où réalité et merveille s’étaient confondues ; sans ces semaines où pour la première fois, je m’abandonnais sans me perdre ; sans ces humbles offices qui éveillaient en moi une disponibilité ignorée ; sans ces veilles nocturnes : quand la nuit, la nuit d’hiver, se posait, froide, sur mes yeux que je fermais, attirant ainsi en moi une lointaine étoile, à travers les vrilles de la vigne ; quand il n’y avait plus que le silence, silence de ce plus grand silence que je ne connaissais pas encore, tandis que sur ce fond les moindres bruits nouveaux, mystérieux, se détachaient avec netteté.

Jamais peut-être quelqu’un d’oisif n’aura vécu de veilles aussi légitimes, aussi passionnées, aussi intensément immobiles que je ne l’ai fait alors, dans ces nuits où c’était sur moi, je l’ai compris maintenant, que le travail se faisait. Comme une plante destinée à devenir arbre, je fus alors précautionneusement extrait de mon petit récipient (un peu de terre tomba, un rayon de lumière blessa mes racines), et transplanté ) ma place définitive, que je devrai plus quitter jusqu’à ma vieillesse, dans la grande terre réelle et totale.

Et continuant, ce même jour, à songer, je songeai qu’ensuite Noël était venu, l’image de ce Noël l’emporta, je ne vis plus que le plancher si vaste, montant, en clair-obscur, jusqu’au grand arbre lumineux dont tu t’approchas un instant, vite, avec une incertitude qui était de nouveau celle d’une jeune fille, qui était plus jeune fille que toute autre chose, serrant la petite tête contre ton beau visage et les baignant tous deux dans la lumière que vous ne pouviez pas voir, chacune comblée de sa propre vie et de celle de l’autre.

Alors seulement, j’ai compris que ce Noël était encore présent pour moi ; non pas comme une chose qui a eu lieu puis est passée, mais comme une fête de Noël permanente, éternelle, vers laquelle le visage intérieur pourra se retourner aussi souvent qu’il en aura besoin. Tout à coup, la joie, le bonheur, l’attente des autres Noëls se trouvèrent éclipsés ; comme s’ils avaient été davantage les Noëls de mon cher et bon père, la vraie fête de son cœur soucieux et plein de sollicitude. Mais celui-là était le mien : dans son clair-obscur, son silence, sa pure singularité.

Voilà où j’ai puisé la force d’être seul ce Noël, et pourtant sans inquiétude ni tristesse. Je cesse maintenant d’écrire, je ne ferai plus que songer, et vous le sentirez…

Rainer Maria Rilke.

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Quand on aime quelqu'un, on a toujours quelque chose à lui dire ou à lui écrire, jusqu'à la fin des temps.

27 Mai 2016, 05:00am

Publié par Grégoire.

Quand on aime quelqu'un, on a toujours quelque chose à lui dire ou à lui écrire, jusqu'à la fin des temps.

 

" Dans le moulin de ma solitude, vous entriez comme l'aurore, vous avanciez comme le feu. Vous alliez dans mon âme comme un fleuve en crue.

Et vos rives inondaient toutes mes terres.

Quand je rentrais en moi, je n'y retrouverais rien : là où tout était sombre, un grand soleil tournait.

Là où tout était mort, une petite source dansait.

Une femme si menue qui prenait tant de place : je n'en revenais pas.

Il n'y a pas de connaissance en-dehors de l'Amour.

Il n'y a dans l'amour que de l’inconnaissable."

 

Christian Bobin, une petite robe de fête.

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Jouir du grand bonheur de perdre son temps...

26 Mai 2016, 10:12am

Publié par Grégoire.

Jouir du grand bonheur de perdre son temps...

 

" L’enfant compose avec la peur comme il compose avec la nuit, avec les ombres, avec l’insuffisance des parents, comme il compose avec tout. La peur est une donnée matérielle du monde, parmi des dizaines d’autres. Il faut savoir que la nuit noire accélère les battements du cœur rouge. Etre seul dans un chagrin ou dans le vert d’une forêt, c’est effrayant. Il faut le savoir mais cela ne concerne pas l’esprit, le dedans, cela donne une information sur le monde. Alors tu l’apprends et puis tu l’oublies, comme dans l’enfance, on oublies aussitôt ce qu’on sait pour aller jouer un peu plus loin, pour continuer de perdre son temps, de jouir du grand bonheur de perdre son temps.

C’est une chose que les parents ont du mal à comprendre, cette jouissance-là. Ne reste pas désœuvré, fais quelque chose, prends un livre.  Même le jeu, ils voudraient que ce soit éducatif (pas que pour jouer, pas que pour rien). C’est que les parents sont des adultes et que les adultes sont des gens qui ont peur, qui se soumettent à leur peur, qui la connaissent d’une connaissance servile, sombre. La peur n’est plus comme hier dans le monde, à certains endroits du monde, dans les dorures d’une légende ou dans les recoins d’une rue. Elle est maintenant dans l’esprit des adultes. Dans le sang de leur sang, dans le cœur de leur cœur. Elle les mène de part en part, elle est enfin venue à bout de l’enfance infatigable. Elle fait les mariages tristes, par peur de la solitude. Elle fait les travaux de force, par peur de la pauvreté. Elle fait les vies absentes, par peur de la mort.  

Quand elle descend sur l’enfance, la peur s’évapore aussitôt. Quand elle descend sur les adultes, elle reste, elle s’entasse. On dirait de la neige, une neige qui ne tomberait pas sur le monde, mais sur l’esprit. La peur qui entre dans le cœur adulte rejoint la peur qui y était déjà. Elle s’effondre en elle-même,  elle s’ajoute à elle-même comme de la neige grise. Alors tu ne bouges plus. Alors tu t’interdis de bouger sous la neige sale, tu ne sors plus de chez toi, de ton mariage, de ton travail, de tes soucis. En resserrant ta vie, tu cherches à diminuer le champ de la peur, à ralentir l’avalanche grise. Tu es comme ces animaux soudain pétrifiés, incapables d’aucun mouvement, empêchés d’aller plus loin qu’eux-mêmes. Comment sortir d’une telle misère. Comment sortir de ce dans quoi on ne souvient pas être entré. L’enfance n’a ni début ni fin. L’enfance est le milieu de tout. Comment rejoindre le milieu de tout ? Cela se fait sans votre volonté.  Cela se fait sans vous, par la grâce d’un amour plus rapide que vous-même, plus rapide que votre peur ou que le bruit du vent dans les branches. Oui, c’est comme ça que vous êtes enfin venu à elle, après longtemps d’attente, longtemps de peur. D’un seul coup. D’un jour au jour suivant. Et maintenant vous ne pouvez plus vous passer d’elle. On vous dit : tu sais, tu ne devrais pas aller si loin, elle peut tuer quand même. Mais vous ne le croyez plus, ou plutôt vous répondez : qu’elle fasse ce qu’elle veut de moi. Ses jouissances sont trop grandes pour que je les quitte. Comment ai-je pu passer tant d’été sans elle. Bien sûr il y avait les livres. La lecture est ce qui lui ressemble le plus. D’ailleurs vous vous approchez d’elle avec une poignée de livres, que vous n’ouvrirez pas. Elle est si adorable, tellement plus adorable que les plus beaux des livres. Cet été là, vous allez la voir tous les jours, vers la fin d’après-midi.

Vous dites, bon, je vais me baigner. Mais il serait plus juste de dire : excusez-moi, j’ai rendez-vous, j’ai rendez-vous avec l’eau, avant je la craignais, à présent je ne désire plus qu’elle, elle est comme une femme, vous comprenez, et même un peu mieux qu’une femme, oui, nettement mieux. Plusieurs chemins mènent à votre amour. Vous pouvez suivre un canal rempli d’ombre ou traverser une campagne creusée de lumière. D’où que vous arriviez, c’est le bonheur : l’immensité de l’étang, là, à deux pas. Long, mince, entouré d’arbres. Une eau même pas jolie, parfois terreuse. Vous y entrez sans précaution, vous filez droit au cœur, droit au milieu de l’étang, à égale distance des deux rives. Le visage à peine tendu vers le ciel, le corps glissant sous l’eau comme une soie légère. La peur n’est plus là. Elle est partie avec la pensé. La pensée n’est plus dans votre esprit. Elle n’est plus dedans mais dehors : vous allez dans l’eau comme dans une pensée qui se penserait toute seule, d’elle-même, sans vous. Vous nagez longtemps dans la pensée extérieure, dans l’eau du monde.  (…) cet étang, vous le connaissiez dans l’enfance. Puis vous l’aviez oublié. Depuis vous aviez avec l’été un problème : vous ne saviez pas quoi en faire. Vous étiez devant l’été, devant les vacances, comme devant le mariage, comme devant un travail : sachant comment ça fonctionne, ignorant à quoi ça sert. Maintenant vous savez : l’été ça ne sert à rien, comme l’amour, comme la joie. Vous ne trouvez plus le temps de lire, d’écrire, de répondre aux invitations. Vous ne pensez plus qu’à l’eau. Quand elle est là, vous vous y perdez. Quand elle n’est plus là, vous attendez l’instant de la revoir. Ce serait comme une histoire d’amour sauf qu’il n’y aurait pas d’histoire. Mais l’amour est bien là. Il n’a pas de forme, il n’a pas de visage, il n’a pas de nom. Mais il est bien là. Il est venu comme arrive tout amour, après la fin des temps, fin de la mort, fin de la peur. "

Christian Bobin, l'inéspérée.

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Dieu est-il fou ?

25 Mai 2016, 05:04am

Publié par Grégoire.

Dieu est-il fou ?

Dieu a-t-il de l'ordre ? Pourquoi un tel désordre? 

Voilà, je pense, une sacrée question, c’est le cas de le dire, et crânement posée on en conviendra.

Je connais des bourgeois réellement forts [...], sincèrement épris de vérité, qui déplorent de bonnes foi et avec grande tristesse le désordre effrayant de l’œuvre de Dieu. Ils voient, pour s’en affliger profondément, que rien n’est à sa place, ni les choses ni les hommes, à commencer par eux-mêmes et qu’il est infiniment regrettable que le Créateur ait négligé de les consulter. [...]

La Création laisse beaucoup à désirer. Elle est, disons-le, ratée et même sabotée. Dieu n’a pas fait ce qu’on attend de lui et c’est fort injustement qu’il exige un salaire d’adoration. [...] sans insister sur ces guerres calamiteuses dont il est impossible de prévoir l’issue et qui peuvent déterminer soudainement des désastres financiers ; sans rien dire non plus de certaines famines inopinées qu’on a pas eu le flair d’organiser à l’avance et qui surprennent si péniblement parfois les capitalistes engagés dans d’autres affaires  d’un rendement inférieur ; oui, même en faisant table rase de tout cela, que penser des aberrations despotiques de la prétendue morale chrétienne ? 

[...] “Au surplus et pour couper court” dira le philosophe bourgeois, “n’est-il pas écrit dans les livres soi-disant sacrés qu’on dit inspirés de l’Esprit Saint, que le Fils de Dieu venu pour sauver le monde a choisi la folie et a enseigné la folie ?” Il ne manquera pas d’ajouter que cet aveu est concluant et que le désordre divin est manifeste et que la question posée tout à l’heure est parfaitement oiseuse”.

 

Léon Bloy, Exégèse des Lieux Communs, 1913

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Je n'ai jamais rien vu de vrai que la vie blessée, rougie de maladresse.

24 Mai 2016, 10:33am

Publié par Grégoire.

Je n'ai jamais rien vu de vrai que la vie blessée, rougie de maladresse.

 

La douceur n'est rien de gentil ni d'accommodant. La vie est violente. L'amour est violent. La douceur est violente. Si nous sommes tant surpris par la rudesse de la mort, c'est peut-être que nous avons mis nos vies dans des zones trop tempérées, tièdes, presque fausses.

Christian Bobin, la plus que vive.

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