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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Vous est-il nécessaire de consommer pour exister?

27 Janvier 2013, 01:32am

Publié par Fr Greg.

Naturally Yours fall fat foods 1

 

La société de consommation nous a-t-elle rendus intolérants à la frustration, à l'attente et à l'effort ?

Diane Drory : La frustration se manifeste lorsque l'on n'a pas immédiatement ce qui répond à notre désir. Ce dernier reste en attente d'être comblé. La frustration est très importante pour l'humanisation, car en son absence, nous serions en permanence dans la pure pulsion : "je veux, j'ai". La civilisation consiste justement à apprendre à gérer sa pulsion, et à la socialiser, selon les normes de la civilisation dans laquelle on grandit.

La société de consommation nous a rendus plus intolérants à la frustration. Puisqu’elle a pour objectif de faire tourner l'économie, elle cherche à combler tous nos désirs. La société de consommation nous permet d'acquérir les choses de manière rapide, sans faire trop d'effort. On oublie que parfois, il est difficile d'obtenir quelque chose.

La technologie contribue également à ce que nos désirs soient comblés dans l'immédiateté, qui est banalisée. D'un clic, je peux acheter la robe que j'ai vue. Je n'ai plus à prendre le bus ou la voiture pour aller au magasin. D'un clic, je peux aussi contacter quelqu'un à l'autre bout du monde. Il n'y a plus besoin d'aller chez les brocanteurs, qui sont maintenant en ligne. La technologie, avec tous les bienfaits qu'elle apporte montre que l'immédiateté impose plus que jamais que l'éducation doit former l'humain à l'effort et l'attente, qui ne va pas de soi.

Danielle Rapoport : Dans les années 1960, consommer avait un sens à la fois collectif et identitaire : faire marcher les usines, équiper sa maison, s’habiller, après des longues années de véritables manques, étaient synonymes d’un bonheur retrouvé. Aujourd’hui, la société d’"hyperconsommation" répond à des désirs au-delà des besoins vitaux. Sur-sollicités par des produits et un marketing de plus en plus sophistiqué, les consommateurs sont devenus des « ayants droits au plaisir » et à la satisfaction immédiate de leurs envies.

Les changements temporels dus au numérique, les offres de paiement à crédit, souvent pour les plus fragiles et endettés, l’offre qui adapte ses prix au moins disant, ont permis de ne pas vouloir attendre. Mais depuis 20 ans, nous avons appris les arbitrages et le renoncement à certains plaisirs pour d’autres plus investis. Et depuis 2008, certains ont su transformer le risque d’une grande frustration due à la baisse réelle du pouvoir d’achat, en une consommation parallèle, symboliquement plus satisfaisante – marché de l’occasion, troc, gratuité -.  « Faire au mieux comme on peut » est une devise plus raisonnée que le « tout tout de suite » des années 80.

La frustration, l'attente et l'effort ont-ils une utilité ?

Diane Drory : L'intérêt de la frustration est de pouvoir accepter la vie telle qu'elle se présente, de construire l'être au lieu de se focaliser sur l'avoir. Or, c'est en étant un être solide qu'on peut traverser la vie avec plus d'acceptation, et plus d'ouverture à l'autre. Tant qu'on est dans la toute puissance et l'insupportable de la frustration, on est complètement braqué sur soi.

D'où cet individualisme qui fait éclater notre société, on oublie la solidarité. Lorsque l'on est dans l'être, et qu'on accepte la frustration, on est plus facilement dans la solidarité, le respect de l'autre, et l'acceptation de la vie, et ce qu'elle apporte. Il y a l'acceptation des écueils de la vie, et de nos faiblesses.

Danielle Rapoport : Ces trois termes impliquent la capacité que nous avons à réfléchir, peser le pour et le contre, être responsables, avoir une pensée critique. Cette distance entre un désir et sa satisfaction, souvent "déceptive" d’ailleurs via les seuls objets de consommation, permet de quitter le registre de la pulsion pour aller vers plus de créativité, de lien, et au final de nous faire grandir. Savoir choisir, donc savoir faire la différence entre notre désir, ce que nous voulons vraiment, et notre besoin - par exemple de « faire pareil » que les modèles qu’on nous impose, que ses amis etc. - implique aussi de renoncer et de le supporter. Mais c’est grâce à cela que nous devenons des entités uniques et singulières, capables de différence et donc d’accepter celle de l’autre.


Gérer la frustration est-il la marque d'entrée dans le monde adulte ? Peut-on dire, par exemple, que nous sommes de grands enfants ?

Diane Drory : Bien que tous les adultes ne soient heureusement pas concernés, c'est effectivement une marque de grand enfant de ne pas supporter la frustration. On est encore dans un rêve de toute puissance. Notre société n'aide pas à faire le deuil de notre toute-puissance, nous sommes habitués à penser, agir, et avoir comme nous l’entendons c’est pourquoi on a l'impression que les choses nous sont dues. Or, ce n'est pas le cas. Il n'est pas étonnant qu'il y ait énormément de dépressions, de suicides, car les gens sont d'un coup confrontés à la frustration alors qu'ils  n'y sont pas du tout préparés.

Danielle Rapoport : C’est être adulte que de ne pas réclamer à corps et à cris ce que nous ne pouvons-nous permettre d’avoir, et ce qui n’est pas notre vrai désir. Nous devrions savoir poser des limites. Ce qui n’implique pas de renoncer à notre part d’enfance, sa spontanéité, son émerveillement. Ne pas confondre l’enfance et l’infantile.

La société "d’hyperconsommation" nous infantilise souvent, quand parfois nous « craquons » pour tel objet, juste pour emplir un vide et des angoisses, pour exister. Aujourd’hui, s’adonner à des comportements infantiles réfère entre autres à cette peur de grandir, parfois légitime, qu’ont les jeunes,  au refus de prendre ses responsabilités, et plus largement au fantasme d’une société de « dû », maternante… Le retour au principe de réalité n’en est que plus frustrant !

 

Propos recueillis par Ann-Laure Bourgeois

www.atlantico.fr

 

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