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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Vie et Destin...

21 Mai 2013, 01:40am

Publié par Fr Greg.

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Anna Sémionovna, juive et enfermée dans un ghetto d’Ukraine en 1941 par les allemands, écrit une dernière lettre à son fils.

 

« Je fais des visites aux malades. Des dizaines de personnes, vieillards presque aveugles, bébés, femmes enceintes, vivent entassées dans une pièce minuscule.

J’ai l’habitude de lire dans les yeux les symptômes des maladies, les glaucomes, les cataractes. Je ne peux plus regarder ainsi les yeux, je vois dans les yeux le reflet de l’âme. D’une âme bonne, Vitia ! D’une âme bonne et triste, moqueuse et condamnée, vaincue par la force mais, en même temps, triomphant de la force. Une âme forte, Vitia !

 

Si tu voyais avec quelle gentillesse de vieilles personnes m’interrogent à ton sujet ; avec quelle chaleur me consolent des gens auxquels je ne me suis pas plainte et qui se trouvent dans une situation bien plus horrible que la mienne. Avec quelle délicatesse touchante on me donne pour mes soins un morceau de pain, un oignon, une poignée de haricots.

 

Crois-moi, ce ne sont pas des honoraires pour une visite. Quand un vieil ouvrier me serre la main, glisse dans mon filet quelques pommes de terre et me dit : ‘ Allons, allons, docteur, je vous en prie », des larmes me montent aux yeux. Il y a dans tout cela quelque chose de pur, de paternel, de bon, je ne sais comment l’exprimer à l’aide de mots.

 

Je ne veux pas te consoler en te disant que ma vie a été facile ici, tu dois t’étonner que mon cœur n’ait pas éclaté de douleur. Mais ne te tourmente pas en te disant que j’ai souffert de faim, pendant tout ce temps, je n’ai pas eu faim une seule fois. Et aussi, je ne me suis jamais sentie seule.

 

Que d’enfants ici, des yeux merveilleux, des cheveux bruns et bouclés, il y sûrement parmi eux de futurs savants, des professeurs de médecine, des musiciens, des poètes peut-être.

Je les regarde quand ils courent le matin à l’école, ils ont un sérieux qui n’est pas de leur âge, et leurs yeux tragiques leur mangent le visage. Parfois ils se battent, se disputent, rient, mais cela est encore pire.

 

On dit que les enfants sont notre avenir, mais que peut-on dire de ces enfants-là ? Ils ne deviendront pas musiciens, cordonniers, tailleurs.

 

Comment finir cette lettre ? Où trouver la force pour le faire, mon chéri ? Y a-t-il des mots en ce monde capables d’exprimer mon amour pour toi ? Je t’embrasse, j’embrasse tes yeux, ton front, tes yeux.

 

Souviens-toi qu’en tes jours de bonheur et qu’en tes jours de peine l’amour de ta mère est avec toi, personne n’a le pouvoir de le tuer.

Vitenka … Voilà la dernière ligne de la dernière lettre de ta maman. Vis, vis, vis toujours … Ta maman. ».

 

 

Vassilly Grossman, Vie et destin.