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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Une éthique de l'amitié ? (3)

17 Mars 2012, 05:00am

Publié par Father Greg

04-Renoir-Les-Amoureux-1875.jpegLa troisième objection se fonde sur une compréhension trop étroite de la fameuse affirmation dans laquelle Aristote évoque à mots couverts son amitié pour Platon : « Mieux vaut peut-être d’ailleurs examiner le bien universel et vider la question de savoir comment on l’entend, quelque escarpée que soit rendue une telle recherche du fait que ce sont des amis qui ont introduit les Formes. Mais il semblera qu’il vaut mieux et que c’est un devoir, pour peu qu’il s’agisse de préserver la vérité, d’aller jusqu’à faire disparaître les intérêts particuliers, surtout lorsqu’on est entre philosophes. Quand deux choses leur sont chères, en effet, il est sacré d’honorer de préférence la vérité (2) ».

 

À lire ce passage rapidement et matériellement, on pourrait croire qu’Aristote y affirme la vérité comme une fin relativisant l’amitié, et l’ami lui-même comme fin. La vérité serait dès lors la seule fin humaine légitime, prenant le pas sur tout le reste. Il n’en est rien. Bien au contraire, Aristote traite ici d’une amitié d’une qualité toute particulière, celle qui existe entre philosophes, entre ceux qui cherchent la vérité et la sagesse. Si la profondeur d’une amitié se juge à ce que les amis partagent, mettent en commun, l’amitié de ceux qui cherchent la sagesse a une perfection particulière ; et cette amitié – parce qu’elle est fondée sur une recherche commune de la vérité – porte en elle-même plus que toute autre, l’exigence de ne pas transiger sur la vérité, par amour même pour l’ami. L’ami est aimé dans sa personne, pas dans les erreurs qu’il professe ou dans ses opinions, mais bien plus profondément dans son désir de vérité, qui participe directement de sa bonté. Le désaccord dans la recherche de la vérité n’empêche en rien l’amitié. C’est seulement si l’ami cessait de chercher la vérité, que l’exercice de l’amour d’amitié deviendrait impossible.

 

On touche ici un point essentiel à une juste vision de l’amitié : amitié et vérité ne peuvent s’opposer l’une à l’autre. Bien au contraire, elles s’impliquent l’une l’autre : il n’y a pas de véritable amitié sans recherche de la vérité, parce que l’amitié authentique porte sur la personne, et demande donc de dépasser les apparences, le sentiment, les opinions, le vécu amoureux et tous les aspects superficiels de la personne, pour la découvrir dans ce qu’elle a de plus elle-même : sa capacité d’aimer et de chercher la vérité. La recherche de la vérité ne relativise en rien l’amitié, même si elle peut la mettre à l’épreuve en relativisant les opinions erronées de l’ami ; mais alors elle conduit à un approfondissement. À ce propos, il est bon de se rappeler qu’Aristote resta à l’école de Platon durant vingt ans, jusqu’à la mort de ce dernier, sans pour autant avoir jamais accepté la théorie des Idées en soi.

 

Ces trois objections permettent chacune de souligner un aspect important de la finalité découverte dans l’amitié : l’importance de l’exercice, d’une vie commune dans laquelle l’amitié s’incarne à travers des moyens concrets ; le fait que la personne de l’ami est aimée pour elle-même dans ce qu’elle a d’unique, et pas pour quelque chose d’autre ; l’importance de distinguer opinion et vérité pour bien voir que la recherche de vérité est essentielle à l’amitié. Mais ne sont-elles pas fondées toutes trois sur une vision trop univoque de la finalité comme terme d’un devenir, vision provenant essentiellement de l’expérience du travail mais qui ne correspond pas à la réalité de la finalité découverte en éthique ? En effet, si la finalité est le terme d’un devenir, un but à atteindre, toutes les étapes précédentes ne peuvent être que des moyens totalement relatifs à la fin. La finalité dans l’expérience de la vie morale, du choix éthique, de la responsabilité et de l’amour, n’est pas découverte comme un but à atteindre ou une œuvre à réaliser, mais bien comme une personne aimée pour elle-même. C’est en analysant l’expérience du choix moral dans sa diversité et sa complexité – en particulier le choix de l’ami – que nous pourrions voir comment la fin découverte dans la vie morale implique une richesse analogique bien plus grande que la fin telle qu’elle est découverte en philosophie de l’art et du travail.

Fr. Charbel, csj (Pondichéry, Inde)

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