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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Une éthique de l'amitié ? (2)

16 Mars 2012, 04:11am

Publié par Father Greg

Renoir-3.jpegLa seconde objection est celle de l’homme religieux. Elle se fonde non seulement sur le fait de la multiplicité des amitiés, mais sur le fait que l’ami peut mourir. C’est l’objection du Caligula de Camus (l’absurde n’implique-t-il pas une sorte de sens religieux inversé ?). Pour Caligula, la mort de celle qu’il aime ne le pousse pas au désespoir mais à la prise de conscience qu’elle n’était pas tout pour lui, qu’il peut vivre sans elle. La conséquence en est sa quête éperdue de quelque chose d’autre, d’un absolu réel qui ne serait pas limité par la mort. Les seuls capables de discerner cette quête derrière le voile d’une apparente folie sont ceux qui l’aiment vraiment. Les autres, les bien-pensants, ceux qui vivent dans le mensonge comme si la mort n’était pas un problème, ceux qui se satisfont d’une morale confortable et d’une religion bon marché, finissent par le tuer. Cette quête est en fait une quête de sagesse révélant la soif la plus profonde du cœur de l’homme ; et si Camus ne prend le chemin, ni de la sagesse philosophique, ni de la religion, on peut se demander si ce n’est pas parce que le seul Dieu qu’il connaissait était une sorte de conclusion intellectuelle, fournissant une explication trop facile à son goût à ses questions existentielles : « L’absurde, pour rester tel, demande à être reconnu et à ne pas être accepté. Il sollicite des yeux fixes. La pensée existentielle, dès l’instant où elle se jette en Dieu, cesse d’être absurde pour devenir satisfaisante. Toutes les contradictions passées ne sont plus que des jeux polémiques. L’essentiel de l’Absurde, au contraire, est de ne pas être satisfaisant. Dans ce sens, aucun philosophe n’a consenti à rester seul en face de la dernière contradiction (1)". L’homme absurde, face à la mort de l’ami, nie la finalité dans l’amour humain sans pouvoir en découvrir une autre. Parallèlement, la tentation de celui qui a découvert l’existence de Dieu, non pas comme une conclusion intellectuelle mais comme un être personnel, serait aussi de nier que l’ami soit une fin, pour mieux affirmer que seul Dieu l’est, à l’exclusion de tout autre. Cela conduit à relativiser la place de l’amour d’amitié dans la vie humaine. Certes, Dieu a une perfection objective absolue comme fin ; certes du fait de cette perfection objective, tout lui est remis dans l’adoration, sans exception. Cette découverte ultime de la fin qu’est Dieu manifeste son caractère d’absolu, qui relativise et ordonne tout. Mais l’ordre de l’éthique religieuse ne supprime pas celui de l’éthique humaine, il l’assume : découvrir et aimer Dieu dans l’adoration n’empêche pas d’aimer l’ami pour lui-même. Bien plus, il donne à cet amour une dimension nouvelle et plus profonde, quand je découvre que l’ami dépend d’un Dieu créateur.

Il faut donc se garder de comprendre matériellement l’expression « fin intermédiaire », que le père Philippe employait parfois pour designer l’ami comme fin. L’ami n’est pas une fin « de seconde classe » ; au contraire, la découverte de l’existence de Dieu approfondit la découverte de l’ami comme fin : nous voyons davantage ce qu’il a d’unique et d’infiniment respectable et sacré, quand nous voyons qu’il est une créature, c’est-à-dire qu’il dépend de Dieu dans son être. Ce que le regard de sagesse relativise dans l’amitié, ce sont des aspects secondaires, trop passionnels ou même faux. Découvrir que notre ami est fait pour Dieu donne une qualité nouvelle à notre amour pour lui, parce que cela une donne une connaissance plus profonde de sa personne.

Nous revenons ici a notre question initiale de savoir ce qu’on veut dire quand on affirme que l’ami est découvert comme fin dans l’intention de vie. Cela implique que l’amour d’amitié atteint la personne de l’ami comme telle, pas ce qu’il nous apporte (à commencer par la joie du vécu amoureux), pas seulement notre « vécu » de l’autre ou ce que nous en connaissons. On voit ici la place essentielle d’un discernement de l’intelligence dans l’intention de vie. La situation-limite de la trahison peut nous aider à comprendre cela : la trahison d’un secret dans l’amitié est quelque chose d’irréparable, qui brise la confiance. Mais dans la mesure où celui qui a trahi est aimé pour lui-même, dans sa personne et pas seulement dans ce qu’il nous apporte ou dans ses actes, le pardon est possible. L’ami est aimé au-delà des limites manifestées par ses actes, au-delà des limites de son conditionnement psychologique.

Fr. Charbel, csj (Pondichéry, Inde)

© www.les-trois-sagesses.org

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