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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Une éthique de l'amitié ? (1)

15 Mars 2012, 04:04am

Publié par Father Greg

Dans l'esprit de la philosophie d'Aristote, mais en la renouvelant profondément, le p. Marie-Dominique Philippe a proposé de reprendre toute la philosophie éthique et l'analyse de l'acte humain à partir de l'expérience de l'amour d'amitié (la philia aristotélicienne), c'est-à-dire l'expérience d'un véritable amour personnel réciproque entre deux personnes humaines. Une telle recherche, que saluait notamment Paul Ricoeur d'un hommage appuyé dans le journal Le Monde, très éclairante aujourd'hui, est pourtant contestée. Pourquoi? Relever quelques objections ne signifie pas que l'opinion du troupeau bêlant, même ecclésiastique, ait une importance déterminante pour le philosophe en quête de vérité! Une telle contestation, en fait, est plutôt le signe que la recherche du père Philippe apporte ici quelque chose dont l'enjeu est important... Rien d'autre, en fait, que celui de la découverte d'une véritable éthique de la finalité et de la personne humaine, au-delà des éthiques de la liberté subjective, qui réduisent l'intention à un but que l'on se donne, et des éthiques frileuses de la nature et de la loi, qui se rabattent sur le stoïcisme par peur de l'amour et de la fragilité de l'homme contemporain.

 

Quelques objections à la découverte de l’ami comme fin

RenoirL’analyse philosophique de l’expérience de l’amour d’amitié par le père Marie-Dominique Philippe souligne que cette expérience implique une « intention de vie », acte volontaire grâce auquel l’amour – réponse à l’attraction du bien sur notre volonté – peut s’épanouir pleinement et prendre une place centrale dans la vie morale en étant source – de l’intérieur, pas de l’extérieur comme la loi – d’un ordre nouveau, source d’une liberté nouvelle aussi, et fondement de la responsabilité morale. L’intention de vie implique une découverte de l’intelligence, un dévoilement, une sorte d’induction pratique : l’ami n’est pas un ami parmi d’autres mais une fin.

Cherchons à aller au-delà des mots : que veut-on dire quand on dit que l’ami est fin ? Une première réponse, la plus simple, est négative : l’ami est fin, parce qu’il n’est pas aimé pour autre chose (plaisir ou utilité), mais pour lui-même. Cette réponse est vraie, mais elle n’est pas suffisante. Si on s’accorde à reconnaître à la fin la place de principe dans la vie morale – ce en vue de quoi nous agissons et choisissons – elle est donc un certain absolu : quelque chose qui ne peut être relativisé mais qui, au contraire, relativise tout le reste.

Une perspective dialectique au sens aristotélicien du terme – confrontation des opinions au service d’une recherche de la vérité – peut ici nous aider à être plus précis. En l’occurrence, trois objections majeures se posent, révélant chacune une vision trop univoque de la finalité, mais toutes trois porteuses d’éléments importants de vérité.

 

La première se fonde sur le fait que l’on peut avoir plusieurs amis. Voulant préserver le caractère ultime de la fin comme principe, elle réserve l’intention de vie à la seule amitié conjugale. C’est oublier que ce qui fait l’unicité de l’amitié conjugale, c’est son enracinement dans la nature par le don des corps, et le fait qu’elle implique une double intention : dans le choix de la personne de l’autre, et dans celui de fonder ensemble une famille. La perfection propre de l’amitié conjugale est dans l’extension : la vie commune des époux transforme tout l’ordre des moyens, tout le conditionnement doit être assumé du fait de la vie commune impliquant le don des corps, la procréation d’une famille, la coopération à l’œuvre de l’éducation…

Ce type particulier d’amitié qu’est l’amitié conjugale manifeste donc avec une plénitude particulière combien la découverte de l’ami comme fin dans l’intention de vie demande de s’incarner par des choix dans l’ordre des moyens, dans un exercice concret, dans une certaine vie commune. Mais même si l’exercice de l’amitié conjugale a une perfection particulière, parce qu’il prend tout de la personne jusqu’à son conditionnement le plus individuel, il serait contraire à l’expérience d’affirmer que, hors de ces conditions précises d’exercice et de la modalité conjugale de la vie commune, la personne de l’ami ne puisse pas être découverte comme fin. Il n’y a pas qu’une seule manière de vivre de la fin en éthique. Ce sont les « voies de l’art » qui sont « déterminées » de manière à s’imposer comme nécessaires à partir de la fin. Le choix amical implique, lui, une flexibilité beaucoup plus grande au niveau des moyens.

Fr. Charbel, csj (Pondichéry, Inde)

© www.les-trois-sagesses.org

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