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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

un acteur, c'est celui qui déchiffre non pas les mots mais les cicatrices (II)

7 Juin 2013, 20:15pm

Publié par Fr Greg.

arthur-rimbaud.jpg

 

Comment y parvient-on ?

F.L. D'abord, j'étais terrorisé. A cause de sa vie. A 18 ans, on veut aimer Rimbaud, Céline et Che Guevara. Et puis quand on apprend qui ils sont... Même Rimbaud n'était pas très sympa, hein ? Alors, voilà, je découvre leur vie et je suis terrorisé. Et puis, on lit. Tout simplement. Si j'arrive à dire Céline pas trop mal, c'est parce que Céline est mon obsession. Trente ans d'obsession. C'est le temps qu'il faut pour pouvoir dire les textes de Céline correctement. Trente ans d'obsession du passage de l'écrit à l'oral. Voilà : si on ne s'est pas demandé comment l'écrit pouvait devenir de l'oral, si on ne s'est pas demandé comment oraliser l'écrit sans le trahir, alors on ne peut pas réussir. C'est quoi, l'écrit ? Ça n'a l'air rien de rien, cette question, mais on doit se la poser de façon quasiment névrotique. L'imprimé, c'est des cicatrices, pas des mots. 

C'est-à-dire ?

F.L. Je parle des cicatrices organiques dont les mots sont porteurs. Les mots sont des planches jetées sur un abîme. Et un acteur, c'est celui qui déchiffre non pas les mots mais les cicatrices. Dès l'âge de 26, 27 ans, je ne me suis plus occupé que de ça : les cicatrices. Je suis un obsédé de la note. La note qui se trouve dans la phrase. C'est ça, travailler un texte. Mon obsession, avec Céline, était la suivante : comment restituer la perfection de l'écrit dans une oralité qui ne trahisse pas les intentions premières de l'œuvre ? Voilà. Cette obsession est devenue une passion. Je travaillais tout le temps : pendant les dîners, la nuit, pendant que je jouais d'autres pièces ou des rôles de cinéma... Aujourd'hui, j'en suis sorti mais cette passion m'a occupé au moins trente-cinq ans de ma vie. 

Votre spectacle, Le point sur Robert, se présente comme une anthologie littéraire : vous évoquez Perceval le Gallois, Chrétien de Troyes, La Fontaine, mais aussi Paul Valéry, Roland Barthes...

F.L. Ce spectacle, Le point sur Robert, c'est cinquante pour cent d'écriture quotidienne pondue par moi qui ne suis évidemment pas un écrivain et qui dois avoir une efficacité sur scène. J'ai écrit ce spectacle parce que j'avais envie de m'amuser, de sortir du carcan. Je me suis donc trouvé une voie médiane, entre le respect de Paul Valéry et le plaisir que j'ai à jouer Chrétien de Troyes mais aussi en alternant avec ma rencontre, réelle, avec Roland Barthes. 

Comment faire pour toucher le grand public avec les textes de Valéry ou de Barthes, plus exigeants, peut-être, que ceux de Céline ou de La Fontaine ?

F.L. Il n'y a pas de recette. Cela passe, me semble-t-il, par l'abandon obligatoire de la spécificité des choses difficiles et rares. Mais Barthes et Valéry ne sont pas difficiles ! C'est peut-être aussi le résultat d'un malentendu. Quand je vois tous ces gens sortir du théâtre, je ne peux m'empêcher de me demander qui consomme quoi. Pour répondre à votre question, pour toucher le grand public il faut oser s'amuser. Le point sur Robert est un spectacle très agréable à jouer. On ne peut pas dire du Rimbaud pendant une heure et demie ou deux heures. Même chose avec Valéry. En revanche, au milieu d'un spectacle... 

Comment avez-vous choisi les textes et les auteurs qui composent ce spectacle ?

F.L. C'est sorti comme ça ! J'étais en train de dire Rimbaud, langue prodigieuse, et j'ai eu envie de comprendre ce qu'était une langue qui ne levait pas. La langue de Paul Valéry, par exemple. Car la langue de Valéry est éblouissante mais elle est sèche. Oui, c'est une langue qui ne lève pas ! Quand Valéry écrit Tel quel, il ne le fait pas pour être Molière mais pour dire : "Ce qui nous force à mentir est fréquemment le sentiment que nous avons de l'impossibilité chez les autres qu'ils comprennent entièrement notre action. Ils n'arriveront jamais à en concevoir la nécessité, qui à nous-mêmes s'impose sans s'éclaircir. Je te dirai ce que tu peux comprendre. Tu ne peux comprendre le vrai, je ne puis même essayer de te l'expliquer. Je te dirai donc le faux. C'est là le mensonge de celui qui désespère de l'esprit d'autrui, et qui lui ment, parce que le faux est plus simple que le vrai. Même le mensonge le plus compliqué est plus simple que le vrai." 

Ça lève, là, quand même, la langue...

 

F.L. Ah oui ! Mais par le concept, par la pensée. Ça ne lève pas comme : "J'étais sur le théâtre, en humeur d'écouter la pièce qu'à plusieurs j'avais ouï vanter. Les acteurs commençaient, chacun prêtait silence - je vous file juste ça - lorsque d'un air bruyant et plein d'extravagance, un homme à grands canons est entré brusquement en criant : "Holà-ho ! Un siège, promptement !" Et de son grand fracas surprenant l'assemblée, dans le plus bel endroit a la pièce troublée. Hé ! mon Dieu ! nos Fran-çais, si souvent redressés, ne prendront-ils jamais un air de gens sensés, ai-je dit, et faut-il sur nos défauts extrêmes qu'en théâtre public nous nous jouions nous-mêmes, et confirmions ainsi par nos éclats de fous ce que chez nos voisins on dit partout de nous ? Tandis que là-dessus je haussais les épaules, les acteurs ont voulu continuer leurs rôles. [Il s'exclame] Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas, et traversant encore le théâtre à grands pas, bien que dans les côtés il pût être à son aise, au milieu du devant il a planté sa chaise." [Les fâcheux de Molière] Ça, c'est prodigieux, ça, c'est une turbo. Il y a un moteur là-dedans : on ne sait plus comment ça commence ni comment ça s'arrête. Quand on est acteur de ça, c'est une propulsion ! 

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