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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Trouver le divin dans le presque rien (IV)

25 Février 2014, 10:00am

Publié par Fr Greg.

 

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« Les hommes, même les saints, ne sont pas très finauds. » « La douceur des femmes n'est rien au regard de ta douceur. Leurs cœurs ressemblent au ciel bleu, mais quand on le prend dans nos mains, nos mains sont aussitôt tâchées de noir »

L'erreur, c'est de généraliser. C'est une erreur que je reconnais volontiers. On a besoin de se tromper pour arriver au vrai. On procède par approximations. Maintenant, ce qui me reste, c'est la plénitude de la place maternelle, que peut-être toutes les femmes ne remplissent pas comme elles pourraient, mais ça les regarde. Parfois, elles n'y peuvent rien. C'est compliqué. Ce qui m'a ébloui dans les femmes, d'abord, c'est de les voir comme mères. Aujourd'hui, je vois un peu mieux les pères, les maris. Mais je continue aussi à voir les femmes et à voir les enfants. Je pense préférable de tout voir !

à Jésus: « Ton amour est ma seule vie ! »

 C'est presque impudique de le dire comme ça. Ou alors, il y a le secret du livre. La bonté de la vie, c'est de nous secouer en tous sens et de nous faire passer par son tamis. De nous aider, parfois, à délivrer l'amour du sentiment, ou plutôt du sentimentalisme. C'est comme passer d'un ordre à un autre.

Et ce qui est beau, c'est que ces quatre mondes ne se joignent pas tout à fait. Les jointures ne sont pas parfaites entre les quatre récits, ce qui est un indice du vrai. Chaque témoin a vu à sa façon et rapporte à sa façon. Jean, c'est le patron des écrivains. Il ressaisit les choses par l'intérieur. Alors que les autres écrivent de façon plus factuelle. Ils sont nécessaires aussi, c'est important, d'avoir les faits bruts. Mais Jean a cette vertu de ressaisir par un feu interne, tout ce qui s'est passé et d'en garder l'épure, l'essence. Il fait de l'histoire du Christ, ce que les parfumeurs font avec un parfum quand ils parlent d'un « absolu ». Au sens du qui mot désigne le concentré du parfum le plus rare, le plus pur, le plus raréfié, le plus cher, et que les parfumeurs appellent un « absolu ».Grojean fait de la vie du Christ, avec un faible jeu de mots, un absolu, grâce à l'écriture, qui a comme vertu, entre autre, de densifier la vie, pour la faire mieux apparaître aux vivants. Elle la condense, la métamorphose pour la révéler. Ce n'est pas une trahison, un éloignement, une fiction. Il est possible que la structure de la vie mentale, mais aussi charnelle, même peut-être cosmique, soit très semblable à l'architecture des musiques de Bach. Et Saint-Jean est à ce niveau-là, même un tout petit peu plus haut. Il va saisir l'architecture interne de la vie dont il a été le témoin. Ce qui est très intéressant dans la vie du Christ, c'est que c'est la vie de chacun. C'est une vie humaine. Elle est faite de rencontres, de malentendus, de besoins de s'expliquer, d'errances, de malice, de guerres invisibles, d'épreuves, et d'un grand arrachement final. Ça, c'est la vie de chacun. L'évangile est le miroir le plus apte à refléter ce qu'est une vie humaine, et donc divine, puisque les deux sont inséparables. Dans Jean, le Christ dit : « Qui m'a vu a vu Dieu ». Tout ce qu'on peut connaître de Dieu, c'est une vie humaine, le temps d'une vie humaine. La nôtre. Ou la vôtre.

C'est un engagement puissant qui est demandé. C'est la vie la plus intense. Pour moi, la personne la plus intelligente au monde, c'est le Christ. Il est intransigeant pour préserver la grande souplesse du vivant, pour laisser aller le vent dans les herbes et pour laisser aller la vie à ses merveilleux imprévus.

Les évangiles apocryphes peuvent être nourriciers pour l'imaginaire. Ils ont des beautés, qui font rêver, comme cette scène où le Christ fabrique des oiseaux en argile, leur souffle dessus et les oiseaux s'envolent. Dans le même évangile, je crois, il y a une scène terrible, où Jésus enfant, juste frôlé dans la cour de récréation par un camarade, lui dit : « Toi, tu ne vivras pas jusqu'au soir ! » Ces évangiles ont un charme de légende, comme les contes soufis ou juifs. Mais ils ne sont pas indispensables. En fait, le problème est peut-être de définir le spirituel - je ne pense pas y parvenir. Le problème de ces autres évangiles, et de beaucoup de textes gnostiques ou ésotériques, c'est qu'ils sont innombrables. Si vous vous aventurez dedans, on risque de ne plus vous revoir de votre vivant. Il n'y a aucune raison que ce genre de quête ou de lecture s'arrête. Il y a autant de livres de spiritualité que l'océan peut compter de vagues. Tout est fait pour qu'on s'y noie. Il me semble que l'on n'a besoin que de quelques livres, de même qu'on n'a besoin que de quelques paroles de notre père, ou de quelques gestes de notre mère. S'ils se mettent à nous parler sans arrêt, ils vont nous tuer. On a besoin, aussi, d'aller y voir par nous-mêmes, d'aller dans la vie, de nous affronter aux autres, et de laisser tomber ce qui pourrait être un jeu de miroirs, quand la recherche prend la place de l'objet recherché. C'est un peu le risque de cette littérature périphérique.

 

Alors, qu'est-ce que le spirituel ? C'est la vie engagée avec d'autres. Qu'est-ce que vous faites avec quelqu'un qui vous pose un problème ? Qu'est-ce que vous faites avec vos enfants ? Avec vos parents ? Avec un inconnu ? Le propre de la vie, c'est que vous n'avez jamais le temps. J'appelle ça le « principe de Pilate ». Pilate n'est pas un mauvais homme. On lui met le sort du Christ entre les mains, il est très embarrassé. Il a une profonde sympathie, presque une empathie, pour cet homme. Mais en même temps, il est dépendant des autorités religieuses et doit faire respecter l'ordre L'institution ecclésiale juive râle et souhaite une mise à mort, sans pouvoir y procéder elle-même. Le principe de Pilate se résume ainsi : on amène le Christ devant vous, et vous avez trente secondes pour décider de ce que vous allez faire. Pas plus. C'est ça, la vie. Et Pilate, même s'il avait une bibliothèque de livres de sagesse, n'aurait pas le temps de les consulter et ces livres ne pourraient d'ailleurs rien lui dire. Il faut trancher. Il espère une intuition, un instinct... Mais il n'a plus le loisir de tergiverser, et en vérité, on ne l'a jamais. La mort peut nous saisir à tout instant, on n'a donc jamais, au fond, le loisir de remettre à demain. De dire qu'on va réfléchir un peu : « Je crois qu'un livre vient de paraître, qui va m'éclairer. » Non. C'est toujours trop tard.
L'inscription de votre cœur dans cette vie se fait toujours à la seconde. Dans l'instant. Comme l'éclair qui entre dans la pierre et la fracasse. On n'a pas le loisir que supposent toutes ces lectures infinies, innombrables. Elles peuvent nourrir le songe, l'imaginaire, mais pas autre chose.

Christian Bobin.