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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Trouver le divin dans le presque rien (III)

24 Février 2014, 10:00am

Publié par Fr Greg.

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« L'avancée en solitude loin de dessiner une clôture, ouvre la seule, et durable, et réelle voie d'accès aux autres. » « Tu me l'as révélée, en fait, en offrande amoureuse. Tu m'as révélé la solitude, en pensant l'abolir ».

Balancement est un joli mot, parce que je vois tout d'un coup une balançoire d'enfant. Comme si, peut-être, notre âme était un petit enfant sur une balançoire. De temps en temps, ses pieds touchent le ciel, et de temps en temps, ses pieds frôlent le sol. Quelle est la main qui nous pousse, pour nous donner notre élan, et pour le raffermir ? Ce serait peut-être la main des épreuves. La main bénie des épreuves, qui nous envoie tout d'un coup au ciel, et qui nous empêche aussi parfois de tomber. Qui fait qu'il n'y a pas vraiment de position stable, dans cette vie. C'est pour ça, que vous repérez beaucoup de choses qui fonctionnent par couples de contraires, dans ma pensée. Parce qu'il n'y a pas de point fixe. Peut-être que nos âmes sont des enfants qui font de la balançoire. Et que celui qui ne parle que du ciel a tort, et que celui qui ne parle que de la terre a tort, parce qu'ils oublient l'autre moment. La justesse serait de restituer les deux choses, de façon à ce que le mouvement continue sans fin.

"une « extrême faiblesse indestructible » "

 Si vous vous penchez sur un berceau, là, vous l'avez, l'extrême faiblesse indestructible. Le bébé est dépendant de tout, absolument vulnérable. Et en même temps, il y a quelque chose qui irradie. Il y a comme une lumière qui sort du berceau. Lumière contre laquelle, personne ne peut rien. Autant essayer de ruiner le soleil à coups de pioches ! Cette chose-là, invincible, c'est précisément « l'extrême faiblesse ». Ce n'est même pas un paradoxe. Une chose découle de l'autre. La vraie puissance, c'est d'être exposé à tout, comme peut être le nouveau né. Il n'y a pas de puissance plus grande, dans un sens, que celle du Christ sur la croix.

'un divin extrêmement vulnérable, extrêmement faible, presque impuissant'.

 On entend parfois (ça revient comme une question métaphysique qui s'enorgueillirait de ne pas avoir de réponse) : « Où donc était Dieu à Auschwitz ? » Mais, la réponse, on l'a : il était dans les chambres à gaz ! Il était dedans ! Dieu est le plus fin du fin du fin de la vie. Tellement transparent qu'il est indéchirable. Le dernier fil ne lâche pas. Tout le reste va lâcher. Nos solidités, nos savoirs, nos volontés ne tiennent pas la route. Tôt ou tard, elles cassent - d'autant plus facilement qu'elles sont crispées sur elles-mêmes. Mais un duvet de moineau ou l'aigrette du pissenlit, ça ne se brise pas. C'est tellement léger que ça ne peut pas connaître cette mésaventure. Moi, le Dieu dont je parle parfois, sans doute trop d'ailleurs, il ne tient pas dans le coffre-fort d'une église ou d'un dogme. Il tient dans la poitrine d'un rouge-gorge. Plutôt étonné, comme le sont les rouges-gorges, de nous trouver sur sa route.

Un contemporain qui a écrit L'ange qui boite et a publié au Mercure de France, en octobre 2008, L'évangile du gitan. Il est lui-même gitan et s'appelle Jean-Marie Kerwich. J'ai eu le bonheur de lire les épreuves de son livre et j'ai compris ce que pouvaient être les prophètes de la Bible, comme Isaïe, Jérémie ou Job. Ces gens n'ont rien demandé. Ça leur est tombé sur la tête. Ils n'ont pas cherché cette sorte de cascades d'images, de poésie, de visions et de témoignages à rendre. Jean-Marie Kerwich est unique, parce qu'un gitan est censé être hors écriture. Or, dans la Bible, mais aussi dans le Coran, les plus « voyants » sont illettrés. Il y a comme une porte qui s'ouvre au fond des Cieux, et une cataracte de lumière tombe sur un petit berger qui ne demandait rien du tout. Jean-Marie Kerwich est un homme qui n'est pas séparable de son livre. Qui parle comme il écrit et qui écrit comme il parle. Il a une vie très dure. Cela nous ramène au début de notre conversation : c'est parfois la rudesse de la vie qui vous rend le cœur milliardaire. C'est toujours ce balancement. Toujours.

Le mettre noir sur blanc ne le fige pas parce qu'il a à nous dire quelque chose sur nous-mêmes et sur la vie. Il le passe. Il le transmet. Il n'abîme rien. Il ne parle pas tant de son peuple que des choses éternelles. C'est-à-dire des choses simples. L'attention à l'autre. Le temps qui passe. C'est la cicatrice d'enfance qui ne s'efface jamais, et qui reste sur notre visage, même après la mort. Il parle de choses comme ça. Ce que j'apprends aussi, en lisant Kerwich, ou Dhôtel, ou Grojean, c'est qu'il n'y a pas de technique du spirituel, contrairement à ce qu'on nous dit, parfois, aujourd'hui. Il y a certes de bonnes nourritures, de bons gestes, des choses qui peuvent s'apprendre. Mais au cœur même de la vie, la clé ne peut être que la vôtre, celle que vous aurez forgée dans la forge de vos épreuves. Il n'y a pas de règle pour ça. Très bêtement, très pauvrement, c'est très déroutant, la vie ! Au sens propre : ça vous emmène en dehors de la route sur laquelle vous cherchez toujours à revenir. On a besoin de rassurance. On a besoin de certitudes, de savoir. C'est humain. Mais il se trouve que l'essentiel se passe dans le fossé, à côté, dans les nuages que vous avez oublié de regarder. L'essentiel vagabonde à côté de nous. Le rejoindre, c'est peut-être vagabonder à notre tour. Et tant qu'on reste sur le chemin, qu'est-ce qu'on va voir ? Juste nous-mêmes.

Christian Bobin