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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Trouver le divin dans le presque rien (II)

23 Février 2014, 10:27am

Publié par Fr Greg.

 

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André Dhôtel, c'est extraordinaire, ses livres sont comme une forêt impénétrable. On peut avoir crainte, en les lisant, de ne plus jamais vouloir rentrer à la maison, tellement ils semblent longs et invraisemblables. Et puis, tout d'un coup, on débouche sur une clairière de toute beauté, devant une image ou une parole qui ne vous quittera plus jamais. Ce sont des « livres expériences ». Apparemment, ce sont des récits qui captent le charme même de la vie, ce que la vie a d'imprévisible et de malicieux par rapport à nos projets, nos volontés. Je crois que c'est Giacometti qui disait : « Le malheur, quand on cherche, c'est qu'on ne trouve que ce qu'on cherche. » Dans les livres de Dhôtel, comme dans la vie, les gens cherchent quelque chose, et puis oublient à un moment ce qu'ils cherchent, et c'est là qu'ils trouvent des merveilles. Ce sont des livres de vagabonds, qui ont la consistance des nuages. Leur forme change, au fur et à mesure des relectures. C'est ça, les livres vagabonds. Dhôtel dit : « Je n'aime pas rêver. J'aime que les rêves viennent vers moi ».

Grojean, c'est tout à fait autre chose. Mais finalement, il arrive au même point source. Grojean, son grand amour, ce sont les Évangiles. L'un de ces maîtres-livres, c'est L'ironie christique, paru chez Gallimard, qui est un commentaire, pas à pas, de chaque verset de l'évangile de Saint-Jean, qu'il a traduit lui-même. C'est époustouflant de vie, de vivacité, de malice, de songes. Comme son camarade André Dhôtel, ses phrases bougent alors que le livre est fermé. Et, quand vous revenez, elles ne sont plus à la même place. Peut-être que c'est ça, les vrais livres. Ils poursuivent leur vie, indépendamment de vous. Et donc, quand vous les retrouvez, vous aussi, vous êtes neufs. Parce qu'on est toujours en miroir, dans cette vie. On est, au fond, comme l'autre est, en face de nous. Ce sont des livres où la pensée a la fluidité des rivières, ou plus rare, de la lumière sur la rivière. C'est cette chose presque indicible, et toujours mouvante, que ces deux écrivains ont su capter dans leurs mots, dans leur intuition de la vie.

Il y a une veine taoïste dans les Évangiles, qui a été très bien saisie par Grojean. Son Christ est comme désencrassé de toutes les Églises, de toutes les institutions. Il est comme rendu à lui-même. Propre, comme un caillou, comme un sou neuf, un brin d'herbe. Et, il est à proprement parlé « inouï ». Quand on voit ce Christ-là, on comprend que l'on n'a pas encore commencé à vraiment réfléchir à la merveille de toute cette histoire. Si simple, et pourtant si mystérieuse.

Le tissu de la vie est profondément concret. Y compris le spirituel. Y compris ce qu'on peut appeler, à juste titre, « l'autre monde » - qui est mêlé au nôtre, comme la paille est tressée sur la chaise. C'est indémêlable. Et concret.

Le chemin passe entre les deux buissons épineux de la niaiserie et du savoir impénétrable à la lumière. Mais avec un peu de malice, c'est possible. C'est une belle chose, d'être malicieux. Au fond, je pense que rien de vrai, de profond ne se fait sans une sorte de gaieté intérieure. Sans une vraie gaieté. Il y a une gaieté.

 

 « Les choses s'avancent vers moi. Toutes choses. Par leur silence, elles entrent en moi. D'abord par leur silence. Puis, leur lumière s'élabore en moi, discrètes, infimes, miraculées. Enfin, l'embrasement, l'éclair, le brûlant, le radieux. Ensuite, écrire. Seulement ensuite. Voilà, c'est tout. » Souveraineté du Vide

 

 Comme elles peuvent venir à chacun. Dans ce sens-là, il n'y a jamais de mauvaise journée. Je peux traverser des épreuves, comme tout le monde, mais même dans une telle journée, je sais que quelque chose fleurira. Tôt ou tard. Les mauvais jours, il faut les aimer encore plus que les autres, parce qu'ils sont très discrédités. Un peu comme la pluie contre laquelle on peste.

 C'est une grande histoire, la mélancolie. Je ne pense pas l'être. Il est possible que les ombres des platanes qui étaient en face de la maison de mon enfance soient encore sur mon cœur, pour la vie entière. Mais la mélancolie ne me donne pas des clés très bonnes. Donc, quand je l'entends approcher, je l'évite. Le centre du centre, pour moi, est pauvre en mots. Par exemple, il y a quelques jours, je voyais deux citrons sur une assiette cerclée d'or, sur la table. Et la franchise, la rudesse, l'innocence de ce jaune m'a stupéfié et a soulevé toute la journée. Je n'ai pas encore réussi à écrire ce que j'ai vu. Parce que pour moi, le métier d'écrivain, c'est plutôt un métier d'enfant. Un métier bizarre. Je regarde les choses qui sont privées de langue, j'essaye de les écouter et de rendre ce qu'elles disent, de le rapporter aux autres.

Christian Bobin.