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Tree of life (L’Arbre de vie): un psaume à l’écran

17 Juin 2011, 05:13am

Publié par Father Greg

 

the-tree-of-life-movie-poster.jpgL’Arbre de vie (The tree of life) de l’Américain Terrence Malick, a suscité des réactions contrastées : admiration enthousiaste des uns, ennui pour d’autres qui n’y ont vu que clichés superficiels et emphase. Mais quelle que soit son impression subjective, il est une chose qu’on ne peut enlever à Terrence Malick : c’est un cinéaste. Ce qui n’est pas plus courant que d’être un écrivain : beaucoup de gens font des livres sans être écrivains, des films sans être cinéastes. Tout ce que Malick pense et ressent s’exprime en termes de cinéma, en lumière et en mouvement, en durée, en cadrages, en échelle de plans. Son film est un long fondu enchaîné qui glisse de l’immense à l’intime, du temps long de la nature au temps court de l’homme, de la sensation fugitive aux lentes obsessions du souvenir, de la vie quotidienne au mystère de la faute et de la grâce.

 

L’Arbre de vie a le souffle d’un psaume, et les psaumes sont mère de toute poésie, parce que leur mouvement est la respiration même du monde, et de l’homme dans le monde. Ils vont de l’émerveillement devant la splendeur de l’univers au sentiment tragique de la vie humaine, minuscule, passagère, fragile, angoissante, pour s’ouvrir à la confiance dans la tendresse et le salut de Dieu qui veille sur chacune de ses créatures. Ils contiennent la louange et la plainte, l’effroi, la révolte, le désespoir, l’espérance, l’assurance de qui choisit librement la Loi et l’abandon du petit enfant qui s’en remet à son Père, face à l’incompréhensible.


TOL-02578-180x240On trouve tout cela dans le film de Terrence Malick, qui commence par une vision cosmique, et même cosmogonique, se poursuit avec l’histoire particulière d’une famille texane dans les années 50, et s’achève sur une vision presque eschatologique. Diastole et systole immenses de la Création, de l’ordre originel à la faute qui marque la vie humaine et à sa rédemption. Peu de cinéastes ont cette ampleur biblique qui replace l’homme non seulement dans l’univers mais dans l’histoire de l’univers,  dans ce grand récit divin sans paroles que "le jour raconte au jour", dont "la nuit à la nuit livre connaissance", selon le psaume. Il est audacieux de partir de la Genèse pour évoquer ses souvenirs d’enfance. Cela donne à L’arbre de vie un tour solennel qui a paru à certains inutilement pompeux. Ils feraient volontiers l’économie de ces images documentaires de volcans bouillonnants ou de fonds marins qui ouvrent le film. Mais quand bien même on s’ennuierait  à les contempler, en songeant : "j’ai déjà vu cela" ou "il ne se passe rien", ce n’est pas grave – comme Degas répondait au jeune homme qui disait : "Je n’aime pas Poussin" "Ca n’a pas d’importance…". La beauté du film est ailleurs, dans sa structure même, dans sa volonté d’articuler cette épopée naturelle hors d’âge et "hors d’homme" si l’on peut dire, avec le drame singulier d’une conscience humaine jetée dans une existence contingente. Elle est dans cette interrogation anxieuse qui a besoin de la terre et du ciel pour trouver sa résonance, ce murmure perdu dans l’infini du silence divin : "Où es-Tu ? Que fais-Tu pendant que nous souffrons ?"

 

 

L’homme, "ses jours sont comme l’herbe. Au matin elle fleurit, le soir elle est fanée, desséchée". "Notre demeure nous est enlevée, arrachée comme une tente de berger" disent les psaumes. Cette brièveté poignante, Malick la fait admirablement ressentir dans sa manière de balayer l’histoire d’une famille toute simple. Un même mouvement emporte l’émerveillement de la naissance du premier enfant (ce tout petit pied que le père tient dans ses mains), l’arrivée des deux autres, les jeux de l’enfance, les rites familiaux, la tendresse maternelle, les disputes, les émois de l’adolescence, les peurs et les révoltes face à la sévérité rigide du père, le revers de fortune qui oblige à quitter la grande maison.


Tree-of-Life-PosterLe narrateur revit tout cela en flash-back, à partir du souvenir qui le hante : la mort de son frère cadet, à 19 ans. Dans ces scènes presque muettes de la mémoire alchimie de sensations et de souvenirs, qui récapitulent vingt années si brèves, le cinéaste parvient cependant à introduire d’extraordinaires variations de durée : une contre-plongée sur un arbre très haut peut faire sentir la lenteur des jours d’enfance où le temps est sans bord, comme la vivacité d’un jet d’eau suffit à rendre présent avec acuité un instant de bonheur. Une dispute à table concentre en trois temps, découpés avec précision, le malheur qui couve sous le drame anecdotique. Mais le regard intense du petit garçon ne cesse de scruter ce père inexplicablement brutal, qui ne sait pas aimer ceux qu’il aime. 

 


 On retrouve parfois le narrateur devenu architecte (Sean Penn), seul dans son bureau au milieu d’un paysage urbain d’une beauté aride, qui n’a plus rien à voir avec la nature (les lumières de la ville deviennent des tableaux abstraits). La réussite et la modernité ne l’ont pas consolé. Il poursuit obstinément le dialogue avec son passé, avec le malheur et le mal, comme s’il cherchait à quel moment le vers s’est glissé dans le fruit. La réponse qui lui sera donnée n’est pas une explication, c’est l’espérance. On peut ne pas aimer l’étrange chorégraphie finale où se mêlent les vivants et les morts, mais c’est une vision de l’au-delà promis dans l’Apocalypse, où toutes larmes seront consolées, dans le pardon et la miséricorde. Elle naît lorsque la mère a enfin accepté de remettre son fils mort à son Créateur. "Je vous le donne  ".


Marie-Noëlle Tranchant, magistro.fr

 

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