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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Travail, art, personne

16 Janvier 2012, 04:46am

Publié par Father Greg

 

 

Hailing_the_Ferry_1888.jpgLA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE THOMISTE, C'est un fait, a négligé d'étudier le travail et l'art comme des éléments essentiels de la formation de la personne humaine. Et ce phénomène s'est étendu à tous les développements de la théologie, de la doctrina sacra. Certes, on a parlé de travail laborieux, pénal, comme conséquence du péché originel, comme la punition de Dieu chassant Adam et Eve du Paradis terrestre :

 

« Tu travailleras à la sueur de ton front ». Mais l'étude du travail, considéré comme une des activités humaines, une activité propre et essentielle à l'homme, a été, de fait, laissée de côté. Et il fallut l’enseignement du pape Jean Paul II sur le travail pour inciter les théologiens à se réveiller, pour les stimuler à chercher ce qu'il y a de propre à l'homme dans le travail.

 

Nous aimerions tenter de préciser ici, dans une perspective de sagesse philosophique, ce qu'il y a de propre à la formation de la personne humaine dans le travail et dans l'activité artistique.

 

L'univers et l'homme : la sagesse de Dieu

 

Soulignons d'abord que le travail s'impose à l'homme, puisque Dieu n'a pas voulu créer un univers physique parfait, complètement achevé en lui-même, un milieu parfaitement adapté à l'homme. Dieu aurait pu «faire» un univers parfait, auquel l l'homme n'aurait rien pu ajouter, qu'il n'aurait pu modifier sans le rendre moins parfait. Si Dieu avait fait un tel univers, l'homme n'aurait pas eu d'autre activité que de se servir de cet univers tel que Dieu l’avait créé pour lui. Il n aurait eu qu'à cueillir ce que les arbres fruitiers lui auraient donné, ce que les animaux auraient pu lui donner par eux-mêmes, sans vouloir les modifier. La terre lui aurait donné les fleurs et les fruits nécessaires. Il y a toujours dans le cœur de l'homme et dans son imagination, ce rêve romantique d'une nature parfaitement adaptée, en parfaite harmonie à tous ses désirs, à toutes ses nostalgies. Cela est un beau rêve, mais n'est pas la réalité.

 

Travail, coopération, exploitation

 

De fait, l'univers reste un magnifique jardin qui réclame d'être cultivé par l'homme pour lui donner tout ce qu'il cherche. Cultiver implique un travail, pas seulement une cueillette. Cultiver demande une coopération efficace, harmonieuse, entre l'homme et la nature vivante qu'il cultive. Il y a un art qu'il faut inventer, découvrir et développer, pour que la coopération de la nature et de l'homme se réalise le mieux possible, avec la plus grande harmonie et le plus grand respect. Car cultiver n'est pas exploiter. Exploiter consiste à chercher le plus grand rendement possible, sans respecter la nature profonde de ce qu'on utilise en le travaillant. En exploitant la nature, on ne cherche que l'efficacité immédiate, sans se soucier de ce qui pourra être utilisé dans la suite. En raison même de cette manière d'exploiter tout ce qu'on peut extirper de la réalité qu'on a sous la main, ce qui reste après ce travail violent n'a plus aucun intérêt, n'a plus aucune capacité à être utilisé : ce n'est qu'un déchet, quelque chose qu'on rejette, qui n'a plus aucune capacité ! Ce ne peut plus être une matière transformable. Au sens précis, ce n'est plus une matière, « ce qui peut être transformé par l'homme ». Nous voyons bien là, la distinction capitale qu'il faut faire entre un travail honnête, humain, et une exploitation.

 

Dans le premier cas, il y a un respect de la matière qu'on travaille ; on respecte sa nature propre et ii y a une véritable coopération entre l'homme qui travaille et la matière, ce qu'elle est en elle-même, ce qu'elle peut nous livrer sans être violentée, ou même détruite. Au contraire, toute exploitation implique une violence qui détruit (certes, en vue de donner immédiatement plus), et qui, souvent, réalise tout ce que la matière peut fournir immédiatement sans s'occuper du lendemain :

« Après moi, le déluge », c'est bien ce qu'on voit très souvent. L'efficacité immédiate est bien la seule mesure qui vient limiter, diriger ce type de travail. Il n'y a plus d'autre fin que celle-ci : l'efficacité toujours plus efficiente !

 

Pourquoi, de ces deux manières de travailler, l'une reste-t-elle humaine, tandis que l'autre ne l'est plus ? Précisément parce que l'efficacité pour l'efficacité n'est pas humaine : elle ne respecte plus la fin de l'homme. Ne respectant plus la nature de la matière travaillée, elle brise la coopération de l'homme travailleur et de l'univers physique. Elle est le fruit d'un orgueil tyrannique qui, tôt ou tard, brisera l'homme travailleur lui-même. N'est-ce pas ce que nous voyons constamment aujourd'hui ? On confond travail humain, coopération de l'homme avec la nature qu'il travaille, et exploitation tyrannique de l'univers physique.

 

Cela n'est-il pas une chose très grave ? Car le travail s'impose à l'homme naturellement : cette nécessité repose sur la sagesse du Créateur et sur la responsabilité de l'homme, créé dans un univers qui ne lui est pas parfaitement en harmonie. Il peut désirer l'ennoblir ou, au contraire, le posséder le plus totalement et le plus immédiatement possible.

 

Ne sommes-nous pas là en présence de la grande corruption du travail ? Le travail, en effet, nous paraît nécessaire à l'homme, et il est bon. Il permet à l'homme de s'épanouir, d'être plus lui-même, pour lui et pour les autres. Il lui permet de s'affermir dans l'univers, de trouver sa place d'homme en coopérant avec la matière qui se présente à lui : elle pourrait s'opposer à lui et même le briser, l'anéantir ; au contraire, elle lui rend service, augmente son influence et sa présence harmonieuse dans l'univers. Ne disons pas que cela est impossible depuis la chute : cela a existé à Nazareth, en Jésus, en Joseph et en Marie. Cependant, le travail cherché pour lui-même peut aussi devenir la grande séduction, ce par quoi l'homme croît pouvoir acquérir une totale autonomie, devenir le maître du monde, et par là, le maître des hommes. N'est-ce pas là une fausse orientation, une tentation terrible ? L'homme prend alors un chemin erroné, celui d'une domination tyrannique, de l'exaltation, de l’hybris comme disaient les Grecs, celui de l'orgueil.

 

Fr MARIE-DOMINIQUE PHILIPPE,  Aletheia, Ecole St Jean.