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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Rodin, «élève de Dieu»

14 Octobre 2012, 03:35am

Publié par Fr Greg.

Rodin 4     

 

 L'on recherche l'utilité dans la vie moderne : l’on s'efforce d'améliorer matériellement l'existence: la science invente tous les jours de nouveaux procédés pour alimenter, vêtir ou transporter les hommes : elle fabrique économiquement de mauvais produits pour donner au plus grand nombre des jouissances frelatés : il est vrai qu'elle apporte aussi des perfectionnements réels à la satisfaction de tous nos besoins.

Mais l'esprit, mais la pensée, mais le rêve, il n'en est plus question. L'art est mort.

L'art, c'est la contemplation. C'est le plaisir de l'esprit qui pénètre la nature et qui y devine l'esprit dont elle est elle-même animée.  C'est la joie de l'intelligence qui voit clair dans l'univers et qui le recrée en l'illuminant de conscience. L’art, c'est la plus sublime mission de l'homme puisque c'est l'exercice de la pensée qui cherche à comprendre le monde et à le faire comprendre.

Mais aujourd'hui l'humanité croit pouvoir se passer d'art. Elle ne veut plus méditer, contempler, rêver : elle veut jouir physiquement. Les hautes et les profondes vérités lui sont indifférentes : il lui suffit de contenter ses appétits corporels. L'humanité présente est bestiale : elle n'a que faire des artistes.

L'art, c'est encore le goût. C'est, sur tous les objets que façonne un artiste, le reflet de son cœur. C'est le sourire de l’âme humaine sur la maison et sur le mobilier... C'est le charme de la pensée et du sentiment incorporé à tout ce qui sert aux hommes. Mais combien sont-ils ceux de nos contemporains qui éprouvent la nécessité de se loger ou de se meubler avec goût? Autrefois, dans la vieille France, l’art était partout. Les moindres bourgeois, les paysans même ne faisaient usage que d'objets aimables à voir. Leurs chaises, leurs tables, leurs marmites, leurs blocs étaient jolis. Aujourd'hui l'art est chassé de la vie quotidienne. Ce qui est utile, dit-on, n'a pas besoin d'être beau. Tout est laid, tout est fabrique à la hâte et sans grâce par des machines stupides. Les artistes sont les ennemis.  

 A.Rodin, l’art. Entretien avec Paul Gsell.

 

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      Paolo et Francesca, 1880-1882. 

 

«La tête de l'homme est penchée, celle de la femme est levée, et les deux bouches se rencontrent en un baiser où se scelle l'union intime de deux êtres. Par une extraordinaire magie de l'art, il est visible, ce baiser, à peine indiqué à la rencontre des lèvres, il est visible, non seulement à l'expression des visages recueillis, mais encore à tout le frisson qui parcourt ces deux corps de la nuque aux talons.» Quand Rodin sculpte Le Baiser, en 1882, il est déjà suffisamment célèbre pour que de nombreux critiques, dont le talentueux Gustave Geffroy, mettent leur plume au service de son art. Tous le reconnaissent: avec de la terre, du bronze et du marbre, Rodin a modelé de la passion, de la souffrance, de la volupté. «Avec lui, le marbre tremble», disaient ses contemporains, déconcertés de voir que ce matériau qui semble voué à la pesanteur et à l'immobilité s'animait soudain entre ses mains.


Rodin 1

À Paris, le musée Rodin expose quelques- uns des plus somptueux marbres du maître, ceux qui lui avaient valu le surnom de «Michel-Ange du XXe siècle».

 

Exposées dans la chapelle de l'hôtel Biron, une cinquantaine de pièces révèlent l'habileté du maître à faire vibrer la chair dans le marbre, la rendre vivante, en exprimer les courbes et la volupté. Dur et froid, le marbre doit pourtant acquérir souplesse et chaleur sous le ciseau de l'artiste. Dans cette esthétique de l'imitation, Rodin joue de la lumière et des ombres, des creux et des saillies.

 

Comme tous les artistes de sa génération, il a les yeux tournés vers l'Italie, où il se rend en 1875. D'abord très dérouté par la torsion des corps de Michel-Ange qui font un violent contraste avec le calme des modèles grecs que Rodin avait longuement étudiés au Louvre, il est plein d'enthousiasme au retour, convaincu que Michel-Ange l'a libéré de l'académisme. Il expose L'Âge d'airain à Bruxelles, qui suscite le premier des scandales dont la carrière de Rodin sera émaillée: la sculpture était tellement vivante qu'une campagne de presse accusa l'artiste d'avoir moulé le corps d'un modèle d'atelier.

 

Pour se justifier, Rodin produisit des photos des différentes étapes de son travail tout en constatant: «Il me faudrait un cerveau plus rusé que le mien pour sortir de ces difficultés.» Il aura du moins la satisfaction d'être soutenu par ses collègues les plus talentueux: Falguière, Chapu, Dubois. Rodin, qui n'obtient que des succès de scandale et ne vend rien, doit pourtant assurer l'existence des siens. Il est tour à tour ornemaniste, orfèvre, céramiste, ouvrier le jour, artiste le soir: «J'ai eu jusqu'à 50 ans tous les ennuis de la pauvreté», avouera-t-il plus tard.

 

Rodin devra s'habituer à déclencher querelles et passions: toutes ses oeuvres seront discutées. Ses Bourgeois de Calais ont choqué et rebuté le conseil municipal de la ville, qui faillit renoncer à sa commande. Son monument à Victor Hugo, qui représente le poète nu parmi les muses, a été refusé pour le Panthéon. Mais le plus grand tollé, ce fut pour son Balzac, débordant de puissance, commandé puis désavoué par la Société des gens de lettres, qui ne voulut pas de l'oeuvre et exigea d'être remboursée jusqu'au dernier sou. Sa vie durant, Rodin dut ainsi affronter les critiques, les coups bas, les cabales, les sarcasmes, les empoignades dans les journaux, les menaces de procès. Rodin bafoué mais génial. Vilipendé mais virtuose. Discuté mais glorieux. On le sait aujourd'hui: des Grecs à Picasso, l'histoire de la sculpture passe par lui.

Léonard de Vinci inventa le «sfumato», Rodin utilisera le «non finito»

 

Avant lui parurent des maîtres, mais Barye, Carpeaux ou même le Rude glorieux de La Marseillaise de l'Arc de triomphe ne renversent pas les courants artistiques de leur temps comme Rodin saura le faire. Il devra d'abord livrer un dur combat à cet académisme qui encombre les places publiques de monuments inspirés par l'antique et de personnages en toge ou en redingote. On admire qu'il soit parvenu à dominer les contradictions de son époque. 

 

Rodin 3

Quand il paraît sur la scène artistique, le mouvement réaliste décline alors que le symbolisme s'affirme peu à peu. Mais ces multiples courants sont peu perceptibles dans l'oeuvre de Rodin, si personnelle qu'elle est en mesure de les dominer, de les absorber. Il n'est pas davantage proche des impressionnistes, dont il est le contemporain et avec lesquels il lui arrive d'exposer.

 

Certes, comme eux, il se passionne pour les jeux de lumière, mais alors que Monet s'acharne à saisir les apparences, Rodin affirme que ce qu'il cherche, c'est la vérité intérieure qui transparaît sous la forme: «Établissez nettement les grands plans des figures que vous sculptez. Accentuez vigoureusement l'orientation que vous donnez à chaque partie du corps. L'art réclame de la décision», ordonne-t-il aux jeunes sculpteurs.

 

Le corps humain est devenu l'unique passion de Rodin. Il n'acceptera que très rarement de coiffer d'un casque le front de Bellone ou de poser des ailes sur les épaules du génie de La Défense. Le corps nu sera, tout au long de sa carrière, l'objet quasi exclusif de son étude, corps d'homme au temps de L'Âge d'airain, du Penseur, corps féminin surtout qu'il traquera sans cesse, dont il aimera traduire la chair dans l'argile ou le marbre. Cette volonté d'observer comment les sentiments se traduisent sur chaque muscle, chaque grain de la peau, fait de Rodin un sculpteur qui ne ressemble à aucun autre. Dès qu'il est parvenu à la maîtrise, une seule préoccupation l'assaille: saisir la vie sous toutes ses formes, telle que la révèle le corps du modèle qui évolue devant lui.

 

«Rodin, la chair, le marbre», musée Rodin, 79, rue de Varenne, 75007 Paris, jusqu'au 3 mars 2013.

www.Lefigaro.fr