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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Regards...

12 Octobre 2013, 07:34am

Publié par Fr Greg.

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Qui nous garde, qui nous protège et de quoi ? Si nous nous retournions sur le chemin - mais ce geste est impossible - nous verrions que notre ombre s'attarde loin de nous, que d'autres ombres l'accompagnent et la veillent. Ce livre, Hélène, je l'ai écrit avec toi, dans l'éternité de tes quatre ans. Entre le corps et son ombre, entre l'âme et le feu qui demain la mangera toute. La matière des ces pages est celle de l'air dans les arbres, du silence sur les terres et des lumières sur les eaux. Ces mots, je les ai cueillis au long de nos promenades dans l'imprévisible contrée, celle que ne pouvait désoler l'inflexion des lumières dans le soir. Je les ai ramenés chez moi, avec ces châtaignes ou ces plumes de geai que tu découvrais, ravie, dans les fossés pleins d'étoiles. La nuit, je les disposais sur le blanc de la feuille. Ils s'assemblaient dans un guide forestier de l'éternité, qui m'aidait à passer d'un jour à l'autre. A présent, je te l'offre. Je suis plus loin dans le temps, sur le même chemin, toujours. Chaque matin jette à mes pieds la dépouille des chiens de la mort. Combien de saisons encore la joute tournera-t-elle à mon avantage ? Je songe à cette unique fois où celui qui défend mes couleurs mordra la poussière, lorsque s'ébranleront les assises immatérielles de la chair, lorsqu'il me faudra affronter le noir cavalier : mon recours, le seul, sera de lui lancer aux yeux cette poignée d'amour fou sur quoi mes mains, toujours, se sont refermées. Ce lent regard sur l'enfant, sur le ciel, sur le vide.

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Et puis, il y a l'autre solitude. On peut la découvrir, toujours. C'est comme une première fois. Elle ne part pas. Elle est là, toujours possible. Intacte, inutile. Celle de l'âme rompue, ravie. Celle de l'écriture. Je ne la reconnais qu'à l'instant de la perdre, au bord de trop parler. Je la vois à l'œuvre dans la chambre des amants, dans ce silence sur eux comme la neige, comme le poids de la neige sur les cils, sur les dents. Les mots de l'amour sont comme l'amour que l'on fait, ils demandent la nuit, l'éclat sans égal de la nuit . On aime. On écrit. C'est pour ne pas mourir et c'est juste après la mort.

La nudité du mot absence. Cette musique préférée de vous : des chants grégoriens, comme au bord de la mer, très proche de mourir. Cet art accompli du souffle et du silence, qui seul me permettait de vous atteindre.


Mélancolie. Personne ne sait : les usines, les grandes étoffes noires des usines. Le miroir du ciel en deuil. La très sainte oisiveté bannie des grandes villes. Plus rien, plus personne.


Mettre un disque pour organiser l'absence. Glenn Gould joue des sonates de Haydn. Le disque est rayé au début de la sonate numéro 62. Dans le mouvement lent, il se produit quelque chose, un ratage. L'interprète oublie brusquement la musique, toute cette masse de musique depuis le premier soir du monde. Il joue à deux notes du silence. Il invente une émotion pure, effrayante, qui n'aurait avant cet instant emprunté aucun corps, sauf peut-être celui d'un simple d'esprit ou d'un fou.

A l'arrivée, on parle, c'est une façon de ne rien dire.

Il y a cette pensée naïve que l'on ne peut retenir, la pensée d'un secret. Comme une nuit où toujours revenir. Le secret est banal, illimité : on a une photo, dans une enveloppe, sur soi. On ne la regarde jamais.

 

Christian Bobin, L'enchantement simple ( Ed. Lettres vives - 1986 )