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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Questions vitales...

4 Février 2011, 23:30pm

Publié par Father Greg

 

 

 

 

gustave-courbet-le-braconnier « La science laisse forcément de côté les questions les plus vitales. Pour reprendre le bon mot de Galilée, la science nous dit « comment va le ciel » et non « comment on va au ciel ». En termes plus modernes, on dirait : elle nous apprend comment la nature fonctionne mais non si la vie a un sens, s’il y a quelque chose au-delà de ce qui se laisse percevoir et quels seraient nos devoirs en tant qu’êtres humains. Plus brièvement : à quoi tout cela rime-t-il, à supposer que cela rime à quelque chose ? Voilà des questions fondamentales qui obsèdent les humains sans doute depuis l’apparition de la conscience chez nos plus lointains ancêtres et sur lesquelles la science est muette.

 

Bien sûr, comme tout le monde, j’ai peur de la mort. L’idée que, dans un avenir pas très éloigné, je devrai quitter ce monde me peine et me frustre énormément. Etre privé du cycle des saisons, des floraisons précoces, des chants qui annoncent le retour des oiseaux migrateurs et des merveilleux coloris de la forêt canadienne me paraît d’une grande cruauté. Quand j’ai planté des cèdres et des séquoias, c’était, je le sens bien maintenant, pour qu’ils soient mes représentants et mes messagers dans ces temps où je ne serai plus. La nature de notre relation aux arbres est mystérieuse. Les arbres sont à la fois intensément présents mais jamais envahissants, jamais perturbants. Contrairement aux êtres humains qui nous astreignent à nous extraire de notre monde interne, à nous mettre en représentation et en interaction, ils créent une nouvelle intimité en nous-mêmes, enrichie de leurs présences.

 

Je suis partagé entre deux visions du monde bien difficiles à concilier. D’une part, la vision émergeant de la « belle histoire » que nous raconte aujourd’hui l’astronomie me réjouit profondément. Cette croissance de la complexité dans l’univers, à partir d’un Big Bang chaotique jusqu’à l’apparition de la vie et de l’intelligence, ne peut pas, me semble-t-il, être sans signification. C’est là que j’attache toute mon espérance sans pourtant en comprendre le sens.

 

L’autre vision vient de la lamentable histoire des êtres humains. Les chroniques des historiens antiques ou modernes sont désespérantes. Cette monotone succession de malheurs, de guerres, de massacres et de sang donne l’impression d’un immense ratage. Les Grecs invoquaient l’image de la fatale moïra pesant sur l’humanité, interdisant aux hommes et aux nations de vivre en harmonie. Comment réconcilier ces deux faces du monde ? C’est bien pour moi le nœud du problème.


Notre question initiale : « La nature s’intéresse-t-elle à nous ? Nous veut-elle du bien ? A-t-elle du « cœur » ? L’anthropomorphisme, s’il est reconnu comme tel, n’est pas nécessairement sans intérêt. Il peut parfois être fécond. A ces questions, les scientifiques répondent souvent : « La nature est ce qu’elle est, elle n’a que faire de nos états d’âmes et de nos angoisses. Elle n’a pas de sentiments ».

 

Pourtant, souscrire à cette position, n’est-ce-pas ignorer que la nature a engendré l’être humain qui, lui, peut avoir des sensations et des sentiments. Ce fait, on ne peut pas le gommer. En tout anthropomorphisme on peut dire que, en créant l’être humain, la nature s’est donné un cœur. La compassion n’existe peut-être pas au niveau de l’ADN, mais certainement au niveau de la personne tout entière. Ce sentiment –ne pas être indifférent à la souffrance des autres- est pour moi le plus beau sentiment humain. La compassion « est » dans la nature ; elle a engendré un être capable de compatir et d’offrir son aide. Cette constatation me paraît passible de donner un sens et une orientation à l’existence humaine.

 

La vie est dure en elle-même. « Le malheur est profond, profond », écrit Aragon, « de temps en temps, la terre tremble. » On n’y peut rien. Mais il reste une marge dans laquelle on peut augmenter le malheur ou le diminuer. Notre action sur cette marge a un sens, indépendamment du projet, l’absence de projet, ou de l’impossibilité fondamentale de savoir s’il y a un projet. Au-delà de cette attitude pratique, les grandes questions restent sans réponse. Je me sens parfois comme celui qui lit un roman policier particulièrement embrouillé et qui ne comprend rien. Il attend avec impatience le dernier chapitre où tout devrait s’éclairer. Si la mort n’est pas un anéantissement, y trouverons-nous les clefs qui nous font si cruellement défaut ? Je me prends quelquefois à le croire. Ce naïf espoir me donne du courage.

 

Ai-je une foi ? Je ne suis pas matérialiste au sens ordinaire du mot. Je ne crois pas un seul instant que l’évolution cosmique et l’apparition de la conscience humaine soient le résultat du pur hasard. Mais je ne sais pas quoi mettre à la place.

 

Mon rapport à la transcendance passe par l’art et en particulier par la musique. Les salles de concert sont mes églises. Et les quatuors de Schubert me parlent, plus éloquemment que les arguments philosophiques, d’un au-delà qui nous dépasse et nous entoure de toutes parts. Je rejoins Saint-John Perse : « Quand les mythologies s’effondrent, c’est dans la poésie que trouve refuge le divin ».

 

 

Hubert Reeves - Intimes Convictions


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V 05/02/2011 13:45



Il me semble que la création n'a de sens que si on peut en jouir même après notre mort. Si nous sommes privés "du cycle des saisons, des floraisons précoces, des chants.....", alors la vie et la
mort n'ont aucun sens. J'espère profiter de la création épurée du "malheur" même si je me sens, ainsi que l'auteur de ces lignes, "comme celui qui lit un roman particulièrement embrouillé et qui
ne comprend rien"