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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Mourir, c'est rien. Commence donc par vivre. C'est moins drôle et c'est plus long...

20 Septembre 2011, 05:55am

Publié par Father Greg

 

 

stalker_03.png Ce qu’on appelle l’humanité, ou comme disaient les grecs les mortels : non ceux qui vont mourir (les bêtes meurent aussi) mais ceux qui savent qu’ils vont mourir, sans savoir pourtant ce que cela veut dire et sans pouvoir davantage s’empêcher d’y penser. L’homme est un animal métaphysique, c’est pourquoi la mort est toujours son problème. Il s’agit non de le résoudre, mais de l’affronter.

On rencontre ici la fameuse formule : « Que philosopher c’est apprendre à mourir… » . (…) Cette phrase peut se prendre en deux sens différents, comme Montaigne le remarquait déjà, entre lesquels, peu ou prou toute la vie (et toute une partie de la philosophie) se décide.

Il y a le sens de Platon : la mort, c’est-à-dire ici la séparation de l’âme et du corps, serait le but de la vie, vers lequel la philosophie ferait une espèce de raccourci. Un suicide ? Au contraire : une vie plus vivante, plus pure, plus libre, parce que libérée par anticipation de cette prison (voire de ce tombeau comme le dit le Gorgias) qu’est le corps… « Les vrais philosophes sont déjà morts » écrit Platon, et c’est pourquoi la mort ne les effraie pas : que pourrait-elle leur prendre ?


Et puis il y a le sens de Montaigne : la mort serait non pas le but mais le bout de la vie, son terme, sa finitude (et non sa finalité) essentielle. Il faut s’y préparer, l’accepter, puisqu’on ne peut la fuir, sans la laisser pourtant gâcher notre vie, nos plaisirs. Dans les premiers Essais, Montaigne veut y penser toujours, pour s’y habituer, pour s’y préparer, et pour se roidir, comme il dit, contre elle. Dans les derniers, l’habitude est telle, semble-t-il, que cette pensée devient moins nécessaire, moins constante, moins pressante : l’acceptation suffit, qui se fait, avec le temps de plus en plus légère et douce. (…) l’angoisse ? Ce n’est qu’un moment. Le courage ? Ce n’est qu’un moment. (…) c’est la vie qui vaut, et elle seule. Les vrais philosophes ont appris à l’aimer comme elle est ; pourquoi s’effraieraient-ils qu’elle soit mortelle ?

 

« L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie » écrit Spinoza. La seconde partie de la phrase est aussi évidente que la première semble paradoxale. Comment méditer la vie (c’est-à-dire philosopher) sans méditer aussi sa brièveté, sa précarité, sa fragilité ? Que le sage pense l’être plutôt que le non-être, la vie plutôt que la mort, sa puissance plutôt que sa faiblesse, soit. Mais comment penser la vie dans sa vérité sans la penser aussi dans sa finitude ou sa mortalité ?

D’ailleurs Spinoza corrige dans un autre passage de l’Ethique ce que cette pensée, seule, pourrait avoir de trop unilatéral. Pour tout être fini, explique-t-il, il existe un autre plus fort qui peut le détruire. C’est reconnaître que tout être vivant est mortel, et que nul ne peut vivre ou persévérer dans son être sans résister aussi à cette mort qui de partout l’assaille ou le menace. L’univers est plus fort que nous. La nature est plus forte que nous. C’est pourquoi nous mourrons. Vivre, c’est combattre, résister, survivre, et nul ne le peut indéfiniment. A la fin il faut mourir, et c’est la seule fin qui nous soit promise. Y penser toujours, ce serait y penser trop. Mais n’y penser jamais, ce serait renoncer à penser. Au reste, nul n’est libre absolument : nul n’est sage en entier. Cela laisse à la pensée de la mort de beaux jours ou de difficiles nuits qu’il faut bien accepter.

 

On voudrait bien qu’il y ait une vie après la mort, parce que cela seul nous permettrait de répondre absolument à la question qui la concerne. Mais la curiosité pas plus que l’espérance n’est un argument.           

                                                     André Comte-Sponville, Présentation de la philosophie.


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