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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Peut-on vraiment, sereinement, retrouver la joie ?

11 Avril 2013, 00:40am

Publié par Fr Greg.

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Dans Autoportrait au radiateur, en 1997, vous évoquiez déjà cela en disant que pour y parvenir il fallait disposer d'un "temps pur" : "Je me suis fait écrivain ou plus exactement je me suis laissé faire écrivain pour disposer d'un temps pur, vidé de toute occupation sérieuse."

Oui. 

Tout à l'heure vous évoquiez de vous-même les psychanalystes et leur langage. Avez-vous eu besoin d'eux pour atteindre ce point d'émerveillement et de sidération, pour comprendre que ce manteau de puissance va finalement tomber et glisser?

Ou bien nous sera arraché... Mais cela revient au même. Je n'ai pas suivi de psychanalyse, j'ai laissé les événements me révéler à moi-même avec leur violence habituelle. Ça a marché à moitié ou aux trois quarts -parce qu'il reste toujours une part d'inconnu en nous-mêmes, évidemment. Mais j'ai demandé à l'écriture de m'amener vers des zones plus claires, vers une terre plus ample et plus ouverte. Et c'est ce qui s'est passé. Je ne suis pas allé chercher un savoir technique. Je ne crois guère aux théories : dessous les théories, cherchez la déception...  

Vous parlez comme si vous aviez conclu un pacte avec l'écriture...

Oui, je crois que l'écriture en sait plus long que moi. [Il marque une pause, observe un long silence, en souriant.] 

Et, en même temps, vous semblez considérer la vie comme étant une aventure, une expérience, y compris dans ses drames les plus forts. Vous avez écrit sur la mort de l'être aimé, l'arrachement, la douleur. Peut-on vraiment, sereinement, retrouver la joie ?

Alors là, il faudrait que je parle, si je puis dire ainsi, sur la pointe des pieds. [Un silence.] 

Comme vous écrivez.

Vous êtes gentil de dire ça. 

Non. Je le dis parce que c'est vrai.

 

Je pense qu'il faut faire très attention, sur cette question de la mort et de la joie. Le plus beau proverbe que je connaisse vient d'Egypte. C'est une injonction : "Ne fais jamais peur à quelqu'un, n'inspire jamais la peur à un autre être humain." Je trouve que c'est une sentence magnifique. Et j'y ajouterai : n'injurie jamais la douleur de l'autre, ne va pas trop vite, ne fais pas l'économie de ce que les autres vivent. Comment pourrais-je vous dire cela ? J'ai de la joie à aller dans les endroits, même les moins éclairés qui soient. Je pense, par exemple, à des hôpitaux ou des maisons de retraite, endroits que je continue de fréquenter. J'ai une joie profonde à traverser les épaisseurs de grisaille, la dureté que le monde met sur certains visages à la fin d'une vie. J'éprouve une joie profonde à enlever tous ces voiles et à voir, soudain, deux yeux qui brûlent dans l'ombre. L'humain est un soleil. La vie, voilà la seule merveille. Et c'est la seule merveille non commercialisable. L'humain est un soleil que l'on peut aller chercher dessous les décombres, dessous la fatigue, dessous les pertes. Il n'y a rien de pire que de perdre un enfant. Rien de pire. C'est connaître et éprouver l'hémorragie de ses propres forces. Oui, la vie est très rude. Mais j'essaie de peindre, de livre en livre, le sourire que je vois sur ces lèvres. Malgré tout. Je connais la perte de qui on aime plus que tout. Et je le redis: la vie est peut-être cent milliards de fois plus belle que nous l'imaginons - ou que nous la vivons.