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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Peut-on Le nommer ?

27 Août 2013, 21:00pm

Publié par Fr Greg.

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Ne parlons pas de Dieu. Nous ne dirions que des bêtises. Laissons le plutôt parler de lui, à sa manière étrange. Il se sert des roses, des catastrophes des nuits d’été. Il se sert de tout. J’ai vu un punk, invité à manger, proposer de faire la vaisselle : un ange avec un collier de cadenas et une mèche iroquoise. Dieu se sert aussi des livres. Si nous ne mourons pas tout de suite à notre naissance, c’est parce qu’une présence silencieuse vient à notre secours. C’est ce genre de présence que nous recherchons en ouvrant un livre. Les vraies phrases se détachent de leur auteur, volent dans la nuit qu’elles éclairent. Géronimo a mal au dos est un livre de Guy Goffette. Une vision sortie d’une de ses pages flotte depuis quelques mois dans mon cerveau : une salle à manger chez les pauvres. Elle brille mieux qu’un meuble passé à la cire surnaturelle par Vermeer. Cette salle est si propre qu’on a interdiction d’y entrer toute l’année. Elle est en souffrance. Belle, parfumée à la cire, lumineuse. Et en souffrance. Elle ne sert qu’une fois, pour la mort du père. On met le corps dans cette salle. La pensée de cette pièce vide me bouleverse. 

Allez savoir pourquoi. Peut-être cet espace ébloui, vierge de toute poussière sentimentale, est-il une image juste de notre cœur ? Le ménage, c’est une affaire d’anges, n’est-ce pas. Il y a deux sortes d’anges dans nos villes, les femmes de ménage et les éboueurs. Invisibles comme il se doit. Le monde se plaît à maltraiter ses anges. Une salle claire, avec au milieu une longue table de bois, et sur la table un mort impérial (tous les morts deviennent rois de Naples) : cette image insiste, revient, survit à ma lecture. Peut-être parle-t-elle de l’éternel à sa façon ? Il y a dans notre cœur un espace si pur que nous n’y entrons jamais. C’est d’ailleurs ce qui nous sauve : le meilleur de nous est hors de notre portée. Et en même temps si proche. Depuis 60 ans, un poème inédit de André Dhotel fait son travail de chuchoteur. Il est écrit au crayon sur la porte du grenier d’une maison de Mont-de-Jeux, dans les Ardennes. Dhotel y passait les vacances d’été. Le poème parle de la guerre. Pour le protéger, on l’a mis sous une vitre encadrée par une baguette de bois. Le texte est comme son auteur, sans prétention. On devrait toujours se méfier des humbles. En un seul mot ils délivrent toutes les forces du ciel, et c’est un déluge de bleu sur la vie. Le grenier de cette maison ardennaise protège une des plus belles prières jamais écrite, une supplique à Dieu distrait. Un corps dans une pièce si pauvre que le soleil est flatté d’y entrer, un poème oublié dans une maison de Mont-de-Jeux : il n’y a que la mort et la beauté pour entrer dans les lieux fermés du cœur. Le poème avance en boitant vers sa fin. J’ai sursauté en découvrant les derniers mots : une déflagration de douceur. Le lecteur invente son livre, le croyant invente son Dieu : « Seigneur, ne partez pas sans laisser d’adresse et ressuscitez d’abord les enfants »

Christian Bobin.

 

http://www.lemondedesreligions.fr/chroniques/regions/un-deluge-de-bleu-01-09-2013-3317_164.php