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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Pastiche du fioretto de la Joie parfaite (1)

31 Août 2011, 05:07am

Publié par Father Greg

emil-nolde-soleil-couchantComme le bienheureux François d’Assise rentrait de sa visite aux prisonniers de Rikers Island, sur l’île du Diable, au temps d’hiver et que le froid très vif le faisait souffrir, il appela frère Luc qui marchait un peu en avant et parla ainsi : « Frère Luc, écris. » Celui-ci sortit son écritoire de dessous sa bure rapiécée et répondit :

 

- Me voici, je suis prêt.

- Ecris, lui dit-il, ce qu’est la vraie joie. Arrive un messager qui dit que tous les évêques français et américains sont entrés dans l’Ordre franciscain ; écris : « Ce n’est pas la vraie joie. »

 

Et que viennent de se convertir tous les prélats de la Curie romaine, archevêques et évêques, et non seulement eux, mais jusqu’au président des États-Unis et celui de la République française, écris : « Ce n’est pas la vraie joie. »

 

Et s’il t’arrive encore la nouvelle que mes frères sont allés chez les musulmans et les ont tous convertis à la foi catholique, ou bien que moi j’ai reçu de Dieu assez de grâces pour guérir les malades et faire quantité de miracles ; et bien, je te dis : cela non plus, ce n’est pas la vraie joie.

 

Et comme de tels propos avaient bien duré durant deux miles, frère Luc, fort étonné, l’interrogea :

- Père, mais qu’est-ce que donc que la vraie joie ?

- Voilà : comme je reviens de l’aéroport JFK, la tempête de neige fait rage sur New York. Les avenues sont tellement paralysées par les encombrements et les bourrasques que je dois abandonner ma voiture sur la 67ème Rue et continuer à pied, au milieu de la nuit et des congères, ce que nous faisons présentement.

 

En chemin, je me fais bastonner sur les docks de l’East River par une bande de voleurs qui me détroussent. Je parviens à la fraternité Saint-Crispin, par ce temps d’hiver si rigoureux qu’au bas de ma tunique il s’est formé des glaçons qui me frappent sans cesse les jambes au point qu’elles sont blessées jusqu’au sang.

 

Et moi, tout plein de boue, dans le froid et la glace, j’arrive à la porte et, après avoir longtemps frappé et appelé, je vois venir un frère qui demande : « Qui es-tu ? » Alors moi, je réponds : « Frère François. » Mais lui, il dit  « Va-t’en, tu me racontes des bobards. Et puis ce n’est pas une heure pour arriver, tu n’entreras point ». Et comme, moi, j’insiste, le frère répond : « Va-t’en, tu n’es qu’un misérable, tu n’entreras point : nous sommes assez nombreux ici et nous n’avons nul besoin de toi. » Et moi, toujours à la porte, je dis : « Pour l’amour de Dieu, accueille-moi seulement cette nuit ». Mais lui, il répond : « Que non ! Va-t’en au shelter Padre Pio et demande-leur asile, s’ils veulent bien t’accueillir. »

 

Alors que je me rends au shelter Padre Pio, des policiers en patrouille m’aperçoivent. Pensant que je suis un délinquant qui s’enfuit, ils m’interpellent et m’enferment quelques heures dans une cellule glacée : « Ça t’apprendra à voler les honnêtes gens ! »

 

Couvert de bleus, transi, le nez saignant, je rampe jusqu’au shelter Padre Pio, et je sonne longuement jusqu’à ce que le frère de garde se réveille et demande, de l’autre côté de la porte : « Qui es-tu ? » Alors moi, je réponds : « Frère François. » Mais lui, il dit : « Va-t’en, tu mens, tu n’es qu’un vagabond. De toute façon, ce n’est pas une heure pour arriver, tu n’entreras point. Il n’y a plus de lit. Laisse les pauvres dormir ! »

 

Et bien, si moi j’ai gardé ma patience et ne me suis point troublé, si j’ai supporté tout cela avec allégresse, en pensant aux souffrances du Christ béni, ô frère Luc, écris qu’en cela est la joie parfaite, la vraie vertu et le salut de l’âme.

  

                        Des fleurs en enfer Fioretti du Bronx Luc Adrian

 

(1)          Ce passage est un pastiche du chapitre VIII des Fioretti de Saint François intitulé : « Comment Saint François, cheminant avec frère Léon, lui exposa ce qu’est la joie parfaite »