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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

monsieur Teste (II)

28 Juin 2011, 05:03am

Publié par Father Greg

 

 

 

 

 

98px-Georges de La Tour 058Revenant à M. Teste, et observant que l’existence d’un type de cette espèce ne pourrait se prolonger dans le réel pendant plus de quelques quarts d’heure, je dis que le problème de cette existence et de sa durée suffit à lui donner une sorte de vie. Ce problème est un germe. Un germe vit; mais il en est qui ne sauraient se développer.

 

 

 

 

Ceux-ci essayent de vivre, forment des monstres, et les monstres meurent. En vérité, nous ne les connaissons qu’à cette propriété remarquable de ne pouvoir durer. Anormaux sont les êtres qui ont un peu moins d’avenir que les normaux.

 

 

Ils sont semblables à bien des pensées qui contiennent des contradictions cachées.

 

 


Elles se produisent à l’esprit,paraissent justes et fécondes, mais leurs conséquences les ruinent, et leur présence bientôt leur est funeste. — Qui sait si la plupart de ces pensées prodigieuses sur lesquelles tant de grands hommes, et une infinité de petits, ont pâli depuis des siècles, ne sont point des monstres psychologiques, — des Idées Monstres, —  enfantés par l’exercice naïf de nos facultés interrogeantes que nous appliquons un peu partout, — sans nous aviser que nous ne devons raisonnablement questionner que ce qui peut véritablement nous répondre ?  

 

 

 

Mais les monstres de chair rapidement périssent. Toutefois ils ont existé quelque peu. Rien de plus instructif que de méditer sur leur destin. Pourquoi M. Teste est-il impossible ? — C’est son âme que cette question. Elle vous change en M. Teste. Car il n’est point autre que le démon même de la possibilité. Le souci de l’ensemble de ce qu’il peut le domine. Il s’observe, il manœuvre, il ne veut pas se laisser manœuvrer. Il ne connaît que deux valeurs, deux catégories, qui sont celles de la conscience réduite à ses actes : le possible et l’impossible. Dans cette étrange cervelle, ou la philosophie a peu de crédit, où le langage est toujours en accusation, il n’est guère de pensée qui ne s’accompagne du sentiment qu’elle est provisoire; il ne subsiste guère que l’attente et l’exécution d’opérations définies. Sa vie intense et brève se dépense à surveiller le mécanisme par lequel les relations du connu et de l’inconnu sont instituées et organisées. Même, elle applique ses puissances obscures et transcendantes à feindre obstinément les propriétés d’un système isolé où l’infini ne figure point. Donner quelque idée d’un tel monstre, en peindre les dehors et les mœurs; esquisser du moins un Hippogriffe, une Chimère de la mythologie intellectuelle, exige, — et donc excuse, — l’emploi, sinon la création, d’un langage forcé, parfois énergiquement abstrait. Il y faut également de la familiarité et jusqu’à quelques traces de cette vulgarité ou trivialité que nous nous permettons avec nous-mêmes.

 

 

Nous ne gardons pas de ménagements avec celui qui est en nous. Le texte assujetti à ces conditions très particulières n’est certainement pas d’une lecture trop aisée dans l’original. Davantage doit-il présenter à qui veut le transporter dans une langue étrangère des difficultés presque insurmontables...


Paul Valéry, monsieur Teste, Préface.

 

 

 

 

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