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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

monsieur Teste (I)

27 Juin 2011, 05:57am

Publié par Father Greg

 

200px-Joseph_Mallord_William_Turner_auto-retrato.jpgCe personnage de fantaisie dont je devins l’auteur au temps d’une jeunesse à demi littéraire, à demi sauvage ou... intérieure, a vécu, semble-t-il, depuis cette époque effacée, d’une certaine vie, — que ses réticences plus que ses aveux ont induit quelques lecteurs à lui prêter. Teste fut engendré, — dans une chambre où Auguste Comte a passé ses premières années, — pendant une ère d’ivresse de ma volonté et parmi d’étranges excès de conscience de soi. J’étais affecté du mal aigu de la précision. Je tendais à l’extrême du désir insensé de comprendre, et je cherchais en moi les points critiques de ma faculté d’attention. Je faisais donc ce que je pouvais pour augmenter un peu les durées de   quelques pensées. Tout ce qui m’était facile m’était indifférent et presque ennemi. La sensation de l’effort me semblait devoir être recherchée, et je ne prisais pas les heureux résultats qui ne sont que les fruits naturels de nos vertus natives. C’est dire que les résultats en général, — et par conséquence, les œuvres, — m’importaient beaucoup moins que l’énergie de l’ouvrier, — substance des choses qu’il espère. Ceci prouve que la théologie se retrouve un peu partout. Je suspectais la littérature, et jusqu’aux travaux assez précis de la poésie. L’acte d’écrire demande toujours un certain « sacrifice de l’intellect ». On sait bien, par exemple, que les conditions de la lecture littéraire sont incompatibles avec une précision excessive du langage. L’intellect volontiers exigerait du langage commun des perfections et des puretés qui ne sont pas en sa puissance. Mais rares sont les lecteurs qui ne prennent leur plaisir que l’esprit tendu. Nous ne gagnons les attentions qu’à la faveur de quelque amusement; et cette espèce d’attention est passive.

M. Teste est né quelque jour d’un souvenir récent de ces états. C’est en quoi il me ressemble d’aussi près qu’un enfant semé par quelqu’un dans un moment de profonde altération de son être ressemble à ce père hors de soi-même. Il arrive, peut-être, que l’on abandonne de temps à autre à la vie la créature exceptionnelle d’un moment exceptionnel. Il n’est pas impossible, après tout, que la singularité de certains hommes, leurs valeurs d’écart, bonnes ou mauvaises, soient dues quelquefois à l’état instantané de leurs générateurs. Il se peut que l’instable ainsi se transmette et se donne quelque carrière. N’est-ce point-là, d’ailleurs, dans l’ordre de l’esprit, la fonction de nos œuvres, l’acte du talent, l’objet même du travail, et, en somme, l’essence du bizarre instinct de faire survivre à soi ce que l’on obtint de plus rare ?

 

Paul Valéry, Monsieur Teste, préface.

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