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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

MÉDITATION SUR L'APOCALYPSE (VI)

14 Juin 2011, 05:32am

Publié par Father Greg

 

 

Rough-Seas-with-wreckage-by-Joseph-Mallord-Turner.jpgSur la disparition du temps et de l'espace et sur l'apparition d'un état nouveau, que de paroles magnifiques... Sur la disparition de l'espace, par exemple: "Les astres du ciel s'abattirent sur la terre comme les figues vertes que projette un figuier tordu par la tempête" (Ap 6,13). Plus loin: "Le ciel disparut comme un parchemin qu'on enroule, et les montagnes et les îles s'arrachèrent de leur place" (Ap 6,14). Des paroles splendides ... Le ciel qui s'enroule comme un parchemin; je n'ai jamais rien lu de plus beau ...

 

Et que peut dire un artiste maintenant, sur cette manière de raconter ce qui s'est passé après que le septième sceau a été ouvert ? Comment mieux exprimer cette tension, ce seuil? ... C'est ce que dit le Livre des Révélations: "Et lorsque l'Agneau ouvrit le septième sceau, il se fit un silence dans le ciel, environ une demi-heure..." (Ap 8,1). Ici les mots manquent... on a l'impression que dans ce cas,  l'image est dans l'absence même d'image. Le septième sceau a été ouvert et que se passe-t-il ? Rien, le silence. Cette absence d'image est la plus forte image qu'on puisse imaginer. C'est difficile à se représenter, c'est une sorte de miracle .

 

 

Je me souviens d'avoir lu un jour un livre qui m'a passionné. L'auteur était un Américain d'origine espagnole du nom de Castaneda. Il a écrit plusieurs livres sous le titre général de Leçons de Don Juan.    Il y raconte l'histoire d'un journaliste, lui-même, qui reçoit l'enseignement d'un sorcier mexicain. Un livre très intéressant. Mais ce n'est pas tant l'histoire qui compte, que la conception même du livre. Le bruit a couru que le sorcier n'avait jamais existé, que tout avait été imaginé par Castaneda, le moyen de changer le monde, comme les méthodes du sorcier. L'affaire n'en était pas simplifiée pour autant; au contraire, cela la compliquait. Si tout cela avait été imaginé par un seul homme, si  ce n'était pas un récit véridique, voilà qui était encore plus miraculeux que si l'histoire avait été vraie. Autrement dit, et ma pensée se résume à cela: une vraie image artistique, en fin de compte, est toujours un miracle.

 

 

Voici encore un court extrait du chapitre X, d'une grande beauté: "Alors, l'ange que j'avais vu debout sur la mer et sur la terre, leva la main droite vers le ciel et jura par Celui qui vit dans les siècles des siècles, qui créa le ciel et tout ce qu'il contient, la terre et tout ce qu'elle contient, la mer et tout ce qu'elle contient:  Il n'y aura plus de Temps" (Ap 10, 5).  Cela ressemble à une promesse, une espérance. Et pourtant, le mystère demeure, car il reste un passage tout à fait étrange dans le contexte de cette révélation: "Quand les sept tonnerres eurent parlé, j'allais écrire, mais j'entendis du ciel une voix me dire: Tiens secrètes les paroles des sept tonnerres et ne les écris pas" (Ap 10, 4). Qu'est-ce que saint Jean nous a caché ? Et pourquoi nous dit-il qu'il nous cache quelque chose ? Que vient faire ici cet intermède, cette péripétie entre l'ange et saint Jean ? Qu'y-a-t-il que l'homme ne doit pas savoir, alors que le sens même de l'Apocalypse est la révélation d'une connaissance ? Ou est-ce le concept même de la connaissance qui nous rendrait malheureux? "Plus de savoir, plus de douleur" (Ecclésiaste 1,18). Faut-il que notre destin nous soit caché ? Ou un moment précis de cette destinée ? Moi-même, par exemple, je n'aurais jamais pu vivre si on m'avait prédit mon avenir. Ma vie perdrait son sens si j'en connaissais la fin. J'entends bien sûr mon destin personnel.  Ce détail dans l'Apocalypse révèle une noblesse incroyable, surhumaine, devant laquelle l'homme se sent  comme un petit enfant, à la fois sans défense et protégé. Il en est ainsi pour que notre connaissance soit incomplète, pour ne pas profaner l'infini et nous laisser l'espoir. C'est qu'il y a de l'espérance dans l'ignorance de l'homme. L'ignorance est noble. La connaissance est vulgaire. Et c'est pourquoi cette espérance, cette préoccupation exprimée dans le livre de l'Apocalypse, me donnent plus d'espoir que de crainte.

 

 

Et maintenant, je me pose la question: que dois-je faire après avoir lu la Révélation de saint Jean ?  Il est tout à fait clair que je ne peux plus être celui que j'ai été. Non pas parce que j'ai changé, mais parce que, sachant ce que je sais,  je suis obligé de changer. Et dans ce contexte, je commence à penser que l'art auquel je me voue n'est encore possible que dans la mesure où il ne m'exprime pas personnellement, mais concentre en lui tout ce que je peux saisir de mes liens avec les autres. Très précisément, l'art devient un péché dès que je l'utilise pour mes propres fins, et quand  d'ailleurs, c'est le plus important, je cesse d'être intéressant pour moi-même. Mais peut-être est-ce là que commence l'amour de soi.

 

Je voudrais vous remercier pour cette rencontre d'aujourd'hui. Je ne voulais pas vous révéler quelque chose de nouveau, mais quant à moi, j'ai reçu ce que j'espérais. En réfléchissant devant vous à  voix haute, j'ai éprouvé l'importance de cet instant, de ce processus et vous m'avez permis d'arriver à des conclusions auxquelles je n'aurais pas abouti dans la solitude.

 

Je m'apprête à réaliser un nouveau film. Cela marque un nouveau pas et il m'apparaît clairement que je dois l'aborder non comme un acte de création libre, mais comme un acte obligé, car l'art n'est plus un objet de satisfaction mais devient un devoir pesant et accablant. Je n'ai jamais compris comment un artiste pouvait être heureux dans le processus de sa création. Ou bien est-ce le mot qui est inadéquat ? Heureux ? Jamais ! L'homme ne vit pas pour être heureux. Il y a des choses beaucoup plus importantes que le bonheur.

 

 

ANDREÏ TARKOVSKI, MÉDITATION SUR L'APOCALYPSE,

JUILLET 1984 À LONDRES EN L'EGLISE SAINT JAMES DE PICCADILLY.

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