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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Levez les yeux vers ce qui dure, vers ce qui est...

13 Mai 2011, 06:00am

Publié par Father Greg

 

 

 

377.jpgLa mémoire des souvenirs ordinaires nous donne bien la preuve qu’il peut y avoir une localisation tout à fait matérielle de la mémoire dans le cerveau, qu’un souvenir peut être effacé par la destruction de ces cellules, mais que, cependant, tout souvenir est par nature immatériel. On ne peut pas le localiser ; on ne peut pas lui fixer des limites ; il peut même durer fort longtemps, même après la destruction et des cellules et du souvenir proprement dit, parce qu’il se transmet à d’autres personnes, à d’autres esprits et qu’ainsi il survit. Déjà le souvenir que j’ai appelé ordinaire suggère donc l’existence de réalités qui ne sont pas matérielles et autre chose que les apparentes évidences de l’expérience.

 

  

Il en va de même des idées : elles sont liées à l’influence des uns ou des autres, elles sont liées à l’existence du langage et, comme précédemment, à l’existence matérielle de notre cerveau. Mais les idées par elles-mêmes sont de toutes évidences immatérielles et prouvent par conséquent, elles aussi, qu’il y a autre chose que les réalités matérielles ; et le monde des idées, qui se transmettent de génération en génération, se révèle aussi beaucoup plus durable que l’activité du cerveau à laquelle elles sont liées. Déjà là, il y a autre chose ! Alors, peut-être n’est-ce pas un pas aussi effarant que d’admettre que ces souvenirs, par nature immatériels, peuvent aussi se traduire, le plus souvent à notre insu, dans un monde plus lumineux et plus durable qui, en fait, échappe au temps, et ne nous est révélé que par accident. Or ce qui échappe au temps et se situe hors du temps, comment l’appeler d’un autre nom que de celui d’éternité ?


 

(…) Est-ce si difficile d’imaginer cet univers autre ? Je ne crois pas que l’on en ait encore parlé à propos de ces souvenirs si étranges que j’ai tenté de décrire dans ce livre ; mais on a soupiré après ce monde, dans tous les temps et sous toutes les formes : on y a le plus souvent cru. Le scepticisme commence avec notre époque où les rapides progrès matériels et techniques se développent avec une telle  rapidité que l’on en vient à oublier tout le reste et  à croire que l’on domine, à tous les égards, l’ensemble du monde – cela avec des résultats qui ne sont pas toujours si heureux, par exemple, lorsque apparaît le grave réchauffement de la planète ou bien les violences accrues dans les divers conflits sociaux ou nationaux. Mais, même à notre époque, même aujourd’hui, beaucoup de gens sentent que cela ne suffit pas et qu’ils ont besoin, pour continuer à être, de reconnaître l’existence d’un monde différent : obnubilés par leurs propres difficultés, ils finissent par limiter là leur horizon, au risque de créer des désastres.

 

On reconnaîtra alors qu’à côté de l’ici, il y a un ailleurs et qu’à côté du maintenant, il y a un toujours.

 

 (…) En effet, tout le monde en conviendra, il y a autre chose que les journées qui se suivent les unes après les autres, du lever au coucher, du travail à la fatigue, des protestations aux révoltes. Il y a autre chose que ces buts d’enrichissement immédiat ou de survie sans projet particulier, qui font que nos vies s’usent sans jamais viser quoi que ce soit de bon, de noble et d’important. Il y a autre chose que cette façon de marcher, les yeux au sol, avec un regard mauvais pour son voisin, sans rien entreprendre, sans rien espérer. Il y a autre chose que le sexe, et l’argent, et même la prétendue gloire de jouer un rôle à coups d’intrigues plus ou moins sordides. A partir de toutes petites surprises que vous ménage parfois l’attention au réel, on découvre qu’il y a autre chose que de vivre pour rien : il y a la possibilité d’obéir à cet élan intérieur tourné vers un monde entrevu, lumineux, durable, qui est peut-être à portée de main pour chacun de nous.

 

 

 

(…) Je crois bien avoir vécu toute ma vie en fonction d’un tel idéal et m’être entendue particulièrement bien avec ceux qui le partageaient. C’est peut-être pour cela que j’ai été prête à  accueillir les souvenirs étranges qui m’ont occupée dans ce livre. Mais les surprises qu’ils m’ont procurées ont été comme une confirmation, comme une certitude : et c’est ce qui m’a donné envie, quitte à risquer le ridicule, de les dire au lecteur en toute honnêteté. Ce serait si bien si l’on pouvait un peu plus lever les yeux vers ce qui dure, vers ce qui est !

 

  

Jacqueline de Romilly, Les révélations de la mémoire.

 

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