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Le mythe de Sisyphe (1)

9 Mars 2012, 03:43am

Publié par Father Greg

       

  c-72011  Vivre naturellement n’est jamais facile. On continue de faire des gestes que l’existence commande, pour beaucoup de raisons dont la première est l’habitude. Mourir volontairement suppose qu’on a reconnu le caractère dérisoire de cette habitude, l’absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l’inutilité de la souffrance.

          

  Quel est donc cet incalculable sentiment qui prive l’esprit du sommeil nécessaire à la vie ? Un monde qu’on peut expliquer même avec de mauvaises raisons est un monde familier. Mais au contraire, dans un univers soudain privé d’illusions et de lumières, l’homme se sent un étranger. Cet exil est sans recours puisqu’il est privé des souvenirs d’une patrie perdue ou de l’espoir d’une terre promise. Ce divorce entre l’homme et sa vie, l’acteur et son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurdité. Tous les hommes sains ayant songé à leur propre suicide, on pourra reconnaître, sans plus d’explications, qu’il y a un lien direct entre ce sentiment et l’aspiration au néant.

 

            Le sujet de cet essai est précisément ce rapport entre l’absurde et le suicide, la mesure exacte dans laquelle le suicide est une solution à l’absurde. On peut poser en principe que pour un homme qui ne triche pas, ce qu’il croit vrai doit régler son action. La croyance dans l’absurdité de l’existence doit donc commander sa conduite. C’est une curiosité légitime de se demander, clairement et sans faux pathétique, si une conclusion de cet ordre exige que l’on quitte au plus vite une condition incompréhensible. Je parle ici, bien entendu des hommes disposés à se mettre en accord avec eux-mêmes. (…). Pourtant il faut faire la part de ceux qui sans conclure, interrogent toujours. Ici, j’ironise à peine : il s’agit de la majorité. Je vois également que ceux qui répondent non agissent comme s’ils pensaient oui. Au contraire, ceux qui se suicident, il arrive souvent qu’ils étaient assurés du sens de leur vie. Ces contradictions sont constantes. On peut même dire qu’elles n’ont jamais été aussi vives que sur un point où la logique au contraire paraît si désirable. C’est un lieu commun de comparer les théories philosophiques et la conduite de ceux qui les professent. Mais il faut bien dire que parmi les penseurs qui refusèrent un sens à la vie, (…) aucun n’accorda sa logique jusqu’à refuser cette vie. On cite souvent pour en rire, Schopenhauer qui faisait l’éloge du suicide devant une table bien garnie. Il n’y a point là matière à plaisanterie. Cette façon de ne pas prendre le tragique au sérieux n’est pas si grave, mais elle finit par juger son homme.   

Albert Camus, le mythe de sisyphe.


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