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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Le mythe de Sisyphe (2)

10 Mars 2012, 01:46am

Publié par Father Greg


bouguereau40.jpg Devant ces contradictions et ces obscurités, faut-il donc croire qu’il n’y a aucun rapport entre l’opinion qu’on peut avoir sur la vie et le geste qu’on fait pour la quitter ? N’exagérons rien dans ce sens. Dans l’attachement d’un homme à sa vie, il y a quelque chose de plus fort que toutes les misères du monde. Le jugement du corps vaut bien celui de l’esprit et le corps recule devant l’anéantissement. Nous prenons l’habitude de vivre avant d’acquérir celle de penser. Dans cette course qui nous précipite tous les jours un peu plus vers la mort, le corps garde cette avance irréparable. Enfin, l’essentiel de cette contradiction réside dans l’esquive parce qu’elle est à la fois moins et plus que le divertissement pascalien. L’esquive qui fait le troisième thème de cet essai, c’est l’espoir. Espoir d’une « autre vie » qu’il faut mériter, ou tricherie de ceux qui vivent non pour la vie elle-même, mais pour quelque grande idée qui la dépasse, la sublime, lui donne un sens et la trahit.

           

Tout contribue ainsi à brouiller les cartes. Ce n’est pas en vain qu’on a jusqu’ici joué sur les mots et feint de croire que refuser un sens à la vie conduit forcément à déclarer qu’elle ne vaut pas la peine de d’être vécue. En vérité, il n’y a aucune mesure forcée entre ces deux jugements. Il faut seulement refuser de se laisser égarer par les confusions, les divorces et les inconséquences jusqu’ici signalés. Il faut tout écarter et aller droit au problème. On se tue parce que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, voilà la vérité sans doute (inféconde puisqu’elle est un truisme). Mais est-ce que cette insulte à l’existence, ce démenti où on la plonge, vient de ce qu’elle n’a point de sens ? Est-ce que son absurdité exige qu’on lui échappe, par l’espoir ou le suicide, voilà qu’il faut la mettre à jour, poursuivre et illustrer en écartant tout le reste. L’absurde commande-t-il la mort, il faut donner à ce problème le pas sur les autres, en dehors de toutes méthodes de pensée et de l’esprit désintéressé. Les nuances, les contradictions, la psychologie qu’un esprit « objectif » sait toujours introduire dans tous les problèmes, n’ont leur place dans cette recherche et cette passion. Il y faut seulement une pensée injuste, c’est-à-dire logique. Il est presque impossible d ‘être logique jusqu’au bout. Les hommes qui meurent de leur propre main suivent ainsi jusqu’à sa fin la pente de leur sentiment. La réflexion sur le suicide me donne alors l’occasion de poser le seul problème qui m’intéresse : y a-t-il une logique jusqu’à la mort ? Je ne puis le savoir qu’en poursuivant sans passion désordonnée, dans la seule lumière de l’évidence, le raisonnement dont j’indique ainsi l’origine. C’est que j’appelle un raisonnement absurde. Beaucoup l’ont commencé, je ne sais pas encore s’ils s’y sont tenus.


            Lorsque Karl Jaspers, révélant l’impossibilité de constituer le monde en unité, s’écrie : «  cette limitation me conduit à moi-même, là où je ne me retire plus derrière un point de vue objectif que je ne fais que représenter, là où ni moi-même, ni l’existence d’autrui ne peut plus devenir objet pour moi », il évoque très bien après d’autres ces lieux déserts et sans eau où la pensée arrive à ses confins. Après bien d’autres, oui, sans doute, mais combien pressés d’en sortir ! A ce dernier tournant où la pensée vacille, beaucoup d’hommes sont arrivés et parmi les plus humbles. Ceux-là abdiquaient alors ce qu’ils avaient de plus cher qui était leur vie. D’autres, princes parmi l’esprit, ont abdiqué aussi, mais c’est au suicide de leur pensée, dans sa révolte la plus pure, qu’ils ont procédé. Le véritable effort est de s’y tenir au contraire, autant que cela est possible et d’examiner de près la végétation baroque de ces contrées éloignées.

 

                                                                                  Albert Camus, Le mythe de Sisyphe.

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