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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Le massacre des innocents...

27 Décembre 2010, 23:37pm

Publié par Father Greg

 

       scene-du-massacre-des-innocents---leon-cogniet.jpg   Ukrainien né à Berditchev en 1905, d'abord étudiant en chimie, Vassili Grossman devient journaliste et écrivain officiel, d'une orthodoxie absolue au régime soviétique. En 1960, Grossman achève son chef d'œuvre Vie et destin, seconde partie d'une fresque relatant un moment clé et crucial de l'histoire soviétique et mondiale : la bataille de Stalingrad. Mais, ne défendant plus le communisme, elle est confisquée par le KGB, et ne verra le jour en occident qu'en 1983 ! Première reconnaissance - a contrario- du réalisme de cette œuvre qui nous plonge au cœur de l’âme humaine, et place l’imaginaire de l'auteur au niveau de la réalité!

 

        Au travers de différentes histoires particulières et, sans verser dans la dénonciation à la manière de Soljenitsyne, Grossman étudie d'une manière sobre et dépouillée, le destin que peut imposer l'Etat à l'homme, et cherche, comme un frère solidaire de chacun des membres de la race humaine, ce qui peut donner un sens à ces vies inutiles, absurdes et massacrées, des victimes et des bourreaux.

 

        Véritable catharsis digne des tragiques, alliant la profondeur philosophique des grands stoïciens à une composition organique propre au génie russe, ce constat de l’histoire humaine, place tout un chacun devant lui-même : aucun de nos actes ne sont anodins, nous sommes tous responsables de ce qui fait que l’homme est humain!

        

        Sans résumer ici ce qui marque en propre les œuvres de V. Grossman, la force de ses interrogations sur le massacre des innocents revient constamment dans ses œuvres :

 

        Comment “ y voir clair, dégager les lois de ce chaos de souffrances où la culpabilité contrastait avec la sainte innocence, les faux aveux de ses crimes avec le dévouement fanatique, l'absurdité de ce massacre de millions d'êtres innocents et dévoués au Parti, avec la terrible signification de ces meurtres?”

 

        La question de la cause, d’un coupable à tous ces maux apparaît aussi. Mais peut-on attribuer à quelqu’un la responsabilité de ces massacres sans retomber dans les mêmes erreurs ?

 

        A Tolstoï qui écrivait que “tous sommes innocents”, Grossman rétorque : “L’homme n’est redevable qu’a lui-même de l’abjection humaine. Savez-vous ce qu’il y a de plus sordide chez les mouchards et les délateurs? Vous pensez que c’est le mal qui est en eux? Non, le plus épouvantables, c’est le bien qui est en eux, le plus triste, c’est qu’ils soient pleins de bonnes qualités, de vertus…[...] Non, non, ils ne sont pas coupables! Parmi les vivants, il n’est pas d’innocents. Tout le monde est coupable…Mais pourquoi souffrons nous tant, pourquoi avons-nous tellement honte de la…cochonnerie humaine?”.

 

        On sent aussi souvent poindre la noblesse et le caractère de l’écrivain à travers ses récits, refusant à l’homme l’incapacité à ne pas vivre selon sa dignité : “ Que de minables, partout! Que les gens ont donc peur de défendre leur droit à l’honnêteté, qu’ils cèdent facilement, qu’ils sont conciliants, que leurs actes sont pitoyables!. Et encore, devant l’attitude de ceux qui se soumettent au régime : “la docilité du bétail bien nourri, bichonné…, la peur de ruiner sa vie, la peur d’avoir de nouveau peur”.

 

 

       Le jugement dernier approche, les philosophes et les théologiens ne sont plus les seuls à se poser le problème du bien et du mal, il se pose à tous les hommes, cultivés ou analphabètes. [...]Les hommes virent que beaucoup de sang était versé à cause de ce petit, de ce mauvais bien, au nom de la lutte que menait ce bien contre tout ce qu’il estimait, lui, le petit bien, être mal. [...] même Hérode ne versait pas le sang au nom du mal, il le versait pour son bien à lui, Hérode. Une nouvelle puissance était née qui le menaçait… Or ce qui était né n’était pas un mal mais le christianisme. Jamais l’humanité n’avait entendu ces paroles : “Ne jugez pas et vous ne serez pas jugez…Aimez vos ennemis…” Qu’apporta à l’humanité cette doctrine de paix et d’amour? Les tortures de l’Inquisition, la lutte contre les hérésies, la guerre entre les protestants et les catholiques…Telle est la destinée terrible, qui laisse l’esprit  en cendres, de la doctrine la plus humaine de l’humanité…

 

        Des milliers de livres ont été écrits pour indiquer comment lutter contre le mal, pour définir ce que sont le bien et le mal. Mais le triste en tout cela est le fait suivant, et il est incontestable: là où se lève l’aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule. Non seulement les hommes, mais même Dieu n’a pas le pouvoir de réduire le mal sur la terre. Une voie a été ouïe à Rama, Rachel pleure ses enfants; et elle ne veut pas être consolée, par ce qu’ils ne sont plus. Et il lui importe peu à la mère  qui a perdu ses enfants, ce que les sages estiment être le bien et le mal…J’ai pu voir en action la force implacable de l’idée de bien social qui est née dans notre pays. Cette belle et grande idée tuait sans pitié les uns, brisait la vie des autres, séparait les femmes et les maris, arrachait les pères à leur enfants…

 

        Néanmoins, “Il existe, à côté de ce grand bien si terrible, la bonté humaine dans la vie de tout les jours…Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoins, sans idéologie…C’est la bonté de l’ermite qui réchauffa un serpent sur son sein. C’est la bonté qui épargne la tarentule qui vient de piquer un enfant. Une bonté aveugle, insensée, nuisible!…Elle est, cette bonté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme,…le  point le plus haut qu’ait atteint l’esprit humain…Sa force réside dans le silence du cœur de l’homme…la bonté est forte tant qu’elle est sans force…Le secret de (son) immortalité est dans son impuissance…

 

        La vie apparaît alors comme un combat, une lutte quotidienne, qui ne vise pas à l’exploit mais à une quête de soi dans la connaissance de son impuissance : « comme le juste accomplissant tous les jours de bonnes actions reste obsédé des années durant par un seul péché ».  Ainsi « à chaque jour, à chaque heure, année après année, il fallait lutter pour le droit d’être un homme. Le droit d’être bon et pur. Et ce combat ne devait s’accompagner d’aucune fierté, d’aucune prétention, il ne devait être qu’humilité ».

 

        “L’histoire de l’homme n’est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal. L’histoire de l’homme est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d’humanité. Mais si même maintenant l’humain n’a pas été tué en l’homme, alors jamais le mal ne vaincra.”

 

 

La première partie Pour une juste cause parait en 1960.

V. Grossman. Tout Passe. (cit. p 115) éd. Julliard/ l'Age d'Homme. 1984. 235 pages, rédigé en 1954. (Staline meurt en 1953).

Tout Passe. p 88 - 89.

Vie et destin. p 775.

Vie et destin. p 788.

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