Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Le Confort intellectuel...

29 Août 2013, 05:53am

Publié par Father Greg

      35656_Portrait_of_a_Cleric_f.jpg 

 

 Au cours d’une promenade en forêt, M. Lepage m’entretint encore des mots et particulièrement des adjectifs dont le sens se relâchait tellement, disait-il, que les plus usuels seraient bientôt tous des synonymes. L’étaient déjà selon lui, la plupart de ceux qui nous servent, dans la conversation, à exprimer la valeur esthétique d’un objet. Ainsi des adjectifs : beau, joli, superbe, formidable, magnifique, épatant, étonnant, inouï, extraordinaire, etc…, sans compter les néologismes argotiques qu’affectionnent les bourgeois.


            « Quand vous voulez vous extasier sur un poème ou sur un tableau, vous pouvez employer indifféremment l’un quelconque de ces adjectifs. Et si vous le faites précéder de la particule très ou d’un adverbe, le résultat cherché est le même. Vous le savez comme moi, le superlatif absolu ne signifie plus rien. Si vous venez de voir un chef d’œuvre ou un ivrogne en train  de vomir dans le ruisseau, dites : joli ou tout à fait joli, ou quelle que soit l’expression employée, vous êtes sûr de vous faire entendre de vos interlocuteurs. Faire entendre quoi ? Direz-vous. Pas grand-chose. Il s’agit d’une vague émotion, la même pour le chef-d’œuvre que pour l’homme soûl, une émotion qu’un vocabulaire dégénéré et omnibus vous empêche de vous préciser à vous-même. Ces obscurs remuements dont on ne sait s’ils sont de la chair ou de l’esprit, nos élites bourgeoises n’en sont du reste pas peu fières, et il leur semblerait perdre beaucoup si elles y voyaient un peu clair. C’est justement pour que subsiste cette incertitude brumeuse, cette ignorance de soi-même, devenue un besoin et un opium, que tant de mots ont fini par perdre leur substance, tant d’adjectifs se gonfler de vent. Il importe avant tout de défendre et de perfectionner les habitudes de paresse d’esprit et les commodités de tout confondre, qui sont le résultat d’un siècle et demi de romantisme. Ce n’est pas en vain qu’une rhétorique vague et magnifique a célébré si longtemps, avec un égal enthousiasme, la beauté, la laideur, le chaotique, le bizarre, le monstrueux, pas en vain non plus que tant de poètes se sont défendus de contrôler leur inspiration.

 

A présent, les gens distingués qui hantent les vernissages et font les réputations littéraires et artistiques auraient honte de justifier leur préférences par des raisons et ils en sont du reste incapables la plupart du temps. Leur choix s’élabore dans une région de la sensibilité où l’intelligence n’a pas accès. Les impressions qui leur tiennent lieu de jugements sont si personnelles, si secrètes à eux-mêmes, et pour tout dire si incommunicables qu’elles n’ont pas besoin, pour s’exprimer, des ressources du langage. Au lieu de prononcer les mots formidables, inouïs et autres consacrés, l’amateur de peinture pourrait se contenter de pousser un rugissement. Ce serait encore suffisant pour traduire ce qu’il éprouve d’indéfinissable, d’impossible à situer et qui n’a à mes yeux pas plus d’importance, s’il n’apporte rien à l’esprit, qu’une démangeaison au doigt de pied. A force d’être personnelles, de telles impressions finissent d’ailleurs par devenir parfaitement impersonnelles. Du moment où tout le monde les traduit par les mêmes qualificatifs, on n’est pas fondé à croire qu’elles diffèrent d’un individu à l’autre. En fait notre bourgeoisie si cultivée se montre peu curieuse de comprendre et ne se soucie que de sentir. »

 

 

Marcel Aymé, Le Confort intellectuel.