Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Le cinéma, une quête de lumière ? (I)

31 Mai 2011, 05:09am

Publié par Father Greg

« As-tu vu, leurs yeux sont vides… ils ne pensent qu’a se faire valoir, à se vendre au meilleur prix… à se faire payer chaque élan de leur âme. Ils considèrent ‘ne pas être nés pour rien’, ‘être choisis’, qu’ils ne vivent qu‘une fois’… comment peuvent-ils croire en quelque chose ? »

Andréï Tarkovski . Stalker.

 

 

 

889058038.jpgLes scénarios du cinéaste russe Andreï Tarkovski sont un des lieux pour s’interroger sur la place du cinéma dans notre quête humaine.

 

C’est d’abord la trop surprenante originalité ou le non-conformisme de ses films qui reflètent et révèlent la quête spirituelle qui a habité  ce cinéaste-philosophe « Je vois comme ma tâche particulière de stimuler la réflexion sur ce qu’il y a d’éternel et de spécifiquement humain, qui vit dans l’âme de chacun, mais que l’homme ignore le plus souvent (…) Mon devoir est de faire en sorte que celui qui voit mes films ressente le besoin d’aimer, de donner son amour ». Il n’a, pour autant, nulle intention de communiquer, comme a pu le faire Eisenstein, des idées et des réflexions à l’état pur.

 

La difficulté qu’il y a au premier abord, à recevoir ses films, - outre la déformation inhérente à notre culture de masse qui stéréotype notre capacité d’appréciation- vient il me semble, de ce qu’il ne cherche ni à convaincre, ni à distraire. Ainsi, pour ne pas succomber au lot commun de la production commerciale, ou à un jargon de propagande et prétendre à « sa propre vérité  l’artiste essaie simplement de présenter sa propre image du monde, pour que les gens soient à leur tour pénétrés de ses sensations, de ses doutes, de ses pensées… c’est pourquoi une œuvre est toujours ambiguë, aussi indéfinie et multidimensionnelle comme la vie elle-même ». « L’artiste ne peut être unilatérale et doit pouvoir unir les contradictions dialectiques inhérentes à la réalité ».

A travers eux c’est tout un regard, une réflexion des plus profondes qui se dégage sur l’art et le cinéma ; l’homme, sa destinée et son histoire.


L’art, éveilleur spirituel de l’homme.

 

L’art est d’abord pour lui, en URSS, le seul moyen de réveiller et d’éduquer chacun dans ce qu’il a de plus spirituel, d’humain. « Il faut, aujourd’hui plus que jamais, sauvegarder tout ce qui a un lien, si ténu soit-il, avec le spirituel. Comme l’homme renonce vite à l’immortalité ! Est-il possible que, réellement, son état normal soit celui des bêtes ?[10] »

 

 

Aussi l’artiste a une mission prophétique, celle «de donner un éclairage sur le sens de l’existence… et sinon de l’expliquer, du moins d’en poser la question(…). L’art existe et s’affirme là où il y a une soif insatiable pour le spirituel, l’idéal. L’art contemporain a fait fausse route quand il a remplacé la quête du sens de la vie par l’affirmation de l’individualité pour elle-même. (…) Mais l’homme contemporain ne veut pas du sacrifice, alors qu’il est l’unique vrai moyen de s’affirmer(…) ».

 

Mais, si elle voit et montre la vocation de l’homme, la mission de l’artiste n’est pas pour autant celle d’un prédicateur. « La fonction de l’art n’est pas comme le croient certains d’imposer des idées ou de servir d’exemple. Elle est de préparer l’homme à sa mort, de labourer et d’irriguer son âme, et de la rendre capable de retourner vers le bien(…). Il est évident que l’art ne peut rien enseigner, puisqu’en quatre mille ans l’humanité n’a rien appris du tout ! Nous serions tous des anges, si nous avions été capables d’assimiler l’expérience de l’art et d’évoluer dans le sens des idéaux qu’il véhicule…Il est absurde penser qu’on puisse apprendre à l’homme à être bon. Il serait ridicule, par exemple, de vouloir apprendre à une femme à être ‘fidèle’… l’art ne peut que nourrir, bouleverser, émouvoir… ». 


Le cinéma, parmi les beaux-arts ?


Bien qu’il se considère en premier comme poète, Tarkovski se consacre totalement au cinéma « voulant l’élever au niveau des autres arts ». En effet, s’il réalise sa quête spirituelle à travers le cinéma, c’est qu’il est pour lui « le seul art où l’auteur peut créer une réalité absolue, littéralement son propre monde… cette capacité de séparer la lumière d’avec les ténèbres et la terre ferme d’avec les eaux[13] » ; Cette quête consiste ainsi «àtendre vers l’absolu en cherchant à élever le niveau de mon art (…) dans le niveau de la qualité, perdue par tous parce qu’elle n’est plus nécessaire, et remplacée par l’apparence… » écrit-il dans son Journal.

 

C’est donc un double défi puisque d’une part le cinéma n’est souvent qu’un objet de consommation dans la recherche effrénée du plaisir, et ensuite, sa volonté de servir les autres et la vérité implique en elle-même une véritable offrande de lui-même, un sacrifice absolu, réclamant qu’il ne s’oriente que vers un seul but : « nous sommes crucifié dans une seule dimension, alors que le monde est multidimensionnel. Nous le sentons, et nous souffrons de l’impossibilité de connaître la vérité. Mais il n’est pas nécessaire de connaître. Il faut aimer. Et croire… »


fr Grégoire.

©QUE CHERCHEZ-VOUS?

 


Né en 1932 en URSS, décédé et enterré en France en 1986, après s’être expatrié en Europe dès 1979.

Son non-conformisme le rend très proche du cinéaste Luis Buñuel (cf. Le Temps scellé. p 47-48) de R. Bresson (p 141) mais aussi de Kurosawa, Dreyer…

Andréï Tarkovski. Le Temps scellé. Editions des Cahiers du Cinéma. 1989. Essai sur l’art en général et le cinéma en particulier.

cf. Le Temps scellé. p 172 et ss  « La pensée d’Eisenstein est despotique… Il empêche le spectateur de vivre ce qui se passe à l’écran comme sa propre vie… d’établir un lien entre sa vie et ce qui est montré… Je voudrais faire des films… qui soient l’occasion d’expériences intimes profondes. »..

Le grand public exprime souvent une totale incompréhension face à ses films : « Je viens de voir le Miroir. Camarade réalisateur, c’est fort ! Mais l’avez-vous au moins vu vous-même ?Il me semble qu’on ne peut considérer ce film comme normal ! Je vous souhaite du succès pour l’avenir ! Mais n’en faite plus de pareils !.. » Cit. Le Temps scellé. p.10.

« Le politique exclut l’artistique car pour convaincre il a besoin d’être unilatéral. » Tolstoï. Journal cit. In Le Temps scellé p 50.

ibid. p 82

ibid. p 155.

ibid. p 50.

A.Tarkovski. Journal, 1970-1986. Editions des Cahiers du Cinéma. 1993.

A. Tarkovski. Le Temps scellé. p 37-39

Ibid. p 43-46.

Ibid. p 165