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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La souffrance amoureuse

17 Février 2012, 04:34am

Publié par Father Greg

  Vander-Weyden.jpg          On ne dira jamais assez les dégâts qu’a provoqué l’invasion du vocabulaire psychanalytique dans le langage courant. Freud voulait donner à l’humanité une notion plus claire d’elle-même ; ce sont désormais les clichés freudiens qui obscurcissent notre connaissance de l’homme. Ainsi le mot masochisme, appliqué à la souffrance amoureuse. Si ta passion fait de toi la proie consentante de l’insomnie, si, malgré toutes tes précautions, malgré le charme que tu déploies, les commentaires dont tu l’inondes et les confidents dont tu t’entoures, l’Autre te dépasse et que tu acceptes cette humiliation de ton entendement, c’est, dira la nouvelle sagesse des nations, que tu y trouves ton compte. La douleur apparente cache une secrète délectation. La plainte est ton euphorie, et la privation la forme que prend pour toi la plénitude. Tu te satisfais, en douce, et peut-être à ton insu, de ce qui semble te faire du mal. C’est dans l’affliction que tu réalises ton désir. Le terme de masochisme qui reconnait la place centrale de la souffrance dans la passion, la convertit en volupté. Ce qui fait de l’amour un besoin parmi d’autres, et du désarroi une modalité paradoxale (certains diraient pathologiques) de son assouvissement.


            Mais la souffrance de l’amour n’est pas une manière sournoise d’être heureux. Et y acquiescer ne veut pas dire s’y complaire, mais soustraire la vie amoureuse au modèle de la satisfaction. Si, tout en aspirant à la tranquillité, l’amant valorise la souffrance, ce n’est pas en raison des jouissances subreptices qu’il en tire, c’est parce que son désir n’est pas une faim qui puisse être rassasiée, mais une approche dont l’objet se dérobe toujours. Il sait, malgré ses plaintes, que la proximité de l’Autre est meilleure que l’union pleine et totale avec lui. Meilleure ne signifie pas ici plus agréable. L’amoureux n’est ni comblé, ni pour autant insatisfait : la passion hasarde son désir hors de la sphère du besoin, c’est-à-dire de l’alternance entre frustration et contentement. Même disponible, même à portée de caresse, le visage aimé manque, et ce manque est la merveille de l’altérité.


            Présent, l’Autre reste toujours prochain (toujours à venir, tel un rendez-vous sans cesse ajourné) : c’est cela qui plonge l’amant dans l’inquiétude. Par l’accueil des souffrances « qui entrent dans son âme comme des hordes d’envahisseurs », celui-ci reconnaît simplement que le non-repos est la vérité de la relation sentimentale. Sans doute a-t-il la nostalgie de l’idylle, d’un temps et d’une patrie commune avec l’Autre, d’une union qui conjure la violente dissymétrie entre lui et le visage aimé. Mais ce qu’on appelle paresseusement son masochisme est le refus de laisser à l’idylle le dernier mot de l’amour. Et c’est peut-être là, dans cet entêtement, que réside la plus profonde sagesse de l’égarement amoureux.


            Notre vision du monde idéal, en effet, est toujours idyllique. Par delà l’infinie variété de leurs recettes, toutes les utopies sociales poursuivent le même rêve obstiné : réaliser dans la vie collective une communion aussi parfaite que la symbiose conjugale. A l’homme nouveau, quelle qu’en soit la substance, mandat est toujours donné de briser l’isolement des individus et de mettre fin, dans l’effusion des cœurs ou le combat fraternel, à la solitude et à la séparation. Au lieu, comme dans le couple, que deux êtres incomplets s’associent pour former une entité harmonieuse, c’est toute une société qui s’exalte et se fond dans un même ensemble.


            Aux dernières en date de ces grandes utopies, on fait aujourd’hui le reproche d’être mensongères et de travestir en radieuses visions d’unité une réalité horrible. Mais ce que nous apprend l’expérience passionnelle, c’est à contester la beauté même de cet idéal, c’est à retirer sa validité, son prestige à l’archétype de la fusion. Pour qu’il y ait fusion, en effet, pour que chacun soit présent à tous, il faut que chaque visage soit présent à lui-même, c’est- à-dire que l’insaisissable prochain cède partout la place à cet être sans mystère : le camarade. C’est ainsi que la transparence communautaire met fin au décalage maudit du visage et de sa manifestation, dont se nourrit la souffrance. Le « masochiste » amoureux ne se résigne pas à cette félicité : ce faisant, il ôte au modèle fusionnel la caution de l’amour, et telle est sa sagesse, dénonce implicitement dans l’idylle l’éternel sourire et l’invivable douceur d’un monde sans autrui.

 

                                                     Alain Finlkielkraut, La Sagesse de l’amour.