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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La politique doit montrer ce qui la dépasse !

23 Avril 2012, 07:55am

Publié par Father Greg


moine-votant.jpg Pour autant qu'il s’agisse aujourd'hui d'une élection, le choix est donné entre le trop visible S. et le trop peu visible H. Les noms importent peu, non plus que les personnes. (Le charisme est ailleurs.) Ce qui est trop visible est moins un individu agité que l'emprise souveraine exercée par la grande machine folle de l'autoproduction et de l'autosatisfaction de la richesse. Soit ce que nomme le mot "finance" dont l'origine signifie qu'il s'agit de finir par payer ou par faire payer. Plus précisément, la finance fiduciaire, c'est-à-dire celle qui se représente en tant que confiance en soi (crédit, créance, hedge, notation, garantie, etc.) Autrement dit, le plein essor de ce qui a primitivement - il y a 6 siècles - accumulé le capital. Ce qui est trop peu visible, c'est ce qui reste en mal d'histoire, ce qui se voulait naguère tantôt rival, tantôt maître de la machine et qui se nommait "socialisme" ou "communisme" pour signifier que l'enjeu est la condition faite à tous et à chacun ensemble. Cela reste strictement vrai, mais au lieu de pouvoir nous fier à un autre sujet de l'histoire - et de la machine - qui la conduirait à une fin promise, nous devons aujourd'hui comprendre qu'il s'agit plutôt de changer d'histoire.

Il y a de bonnes raisons de soutenir que le choix entre un présent clinquant et un passé grisaille n'est pas un choix et doit être refusé. Mais il y a aussi de fort bonnes raisons de signifier plus qu'une indignation, un refus, un rejet de la machine à payer tel qu'on en puisse attendre quelques effets sur les mesures et sur les actions les plus cyniques du contrôle financier. Ce serait déjà précieux.

Il reste cependant que dans tous les cas le plus important se tient par-delà le trop et le trop peu visible. Dans l'invisible par conséquent. Dans l'encore inapparent basculement du socle même de toute cette culture ou "civilisation" qui repose sur la confiance dans la supposée valeur de ce qui fait s'équivaloir toutes choses et toutes vies en finissant par les payer ou par les faire payer dans une comptabilité générale ininterrompue. L'invisible est l'incalculable, le sans prix de ce que rien ne peut payer et qui n'est donc pas un "luxe" mais une belle nécessité. On le nommait "sacré" lorsqu'il y avait d'autres mondes derrière ce monde. Il n'y a plus désormais que le monde, et ce n'est pas un malheur, c'est une chance. Nous pouvons exiger ici et maintenant que le sans prix advienne, infiniment. Nous le devons. Ce n'est pas une politique qui peut répondre à cette exigence. C'est autre chose, un art, une pensée, un sentiment, une sensation. Mais une politique ne peut pas s'exempter d'en indiquer la direction et la conscience. Une politique doit montrer avec le visible - ce qui n'est ni clinquant ni gris - et plus loin que lui (plus loin qu'elle-même) qu'elle sait qu'il y a de l'invisible. Ici, non pas ailleurs. Commun et non réservé. Sans prix et non monnayable.

Qui le dira ? Qui donnera une voix à l'invisible - non pas pour le promettre, bien entendu, mais pour en affirmer le souci intransigeant ? Qui fera voir qu'il y a de l'invisible au lieu de faire croire à des visions hautes en couleurs ou bien subtiles en demi-teintes ? J'imagine un homme, une femme politique qui aurait le courage - ou l'aplomb, ou l'insolence - de venir dire : "La politique n'est pas tout, il s'en faut de beaucoup. Mais elle doit rendre possible l'accès à tout ce qui la dépasse, c'est-à-dire à tout ce qui met en œuvre le sens de l'existence, celle de chacun, celle de tous, celle du commun. Cela relève de l'invisible, peut-être même de l'impossible, mais à l'impossible nous sommes tenus. Je ne suis pas visionnaire, je veux seulement nous délivrer des visions et nous libérer pour l'invisible. Et cela commence par reconnaître autre chose que le face-à-face du trop et du trop peu visible."

Cet homme, cette femme improbable n'est pas le rêve d'un songe-creux. Un jour viendra, n'en doutons pas, où la maladie et le malheur de cette civilisation - aggravant ce qui fut d'abord son malaise - exigeront la venue de figures inédites, insolites, où nos politiques ne se reconnaîtront plus. Peut-être quelque chose de cette venue est-il déjà en train de se faire : car en dépit de tous les calculs et de toutes les pesanteurs, c'est bien aussi un frémissement de cet ordre que réveille l'excitation de l'élection, s'il est permis de penser qu'à travers le spectacle convenu des "campagnes" comme à travers les ferveurs sincères ou même les froideurs sceptiques se glisse une attente, un désir qui dépasse les attentes électorales aussi bien que les demandes d'assurance et même que les exigences de justice.

A coup sûr il importe d'enrayer les processus d'appauvrissement, de précarisation, de soumission aux marchés et aux mythologies, d'exclusion et d'abrutissement. Mais cela importe surtout parce qu'au-delà d'une existence correcte, digne et sereine se lève ce qui nous fait vivre d'un désir plus grand que la vie ou bien ce qui engendre non pas un "sens de la vie" mais la vie du sens. Encore une fois, la politique ne va pas jusque-là mais elle n'en reste pas non plus à la gestion du donné. Elle se tient à cette articulation où il s'agit de rendre l'existence possible pour qu'elle puisse s'ouvrir à l'impossible, à l'invisible vie du sens et à ses vibrations. Et le sens n'est jamais le fait d'un seul, il est toujours en commun, de même qu'il n'est jamais unique mais pluriel, sens en tous les sens du mot.

Un responsable politique, qu'il le veuille ou non, est en charge de cela aussi. De manière paradoxale, la politique est en charge d'un accès à ce qui l'excède. Son pouvoir, s'il est ce qu'il doit être, est un pouvoir qui lui-même se trouve au service d'une tout autre souveraineté : celle qui mérite le nom de bien d'un peuple, du peuple, de tous les peuples pour autant que rien ni personne ne prétende avoir sur ce bien quelque puissance d'appropriation ni d'acquisition, pas même de désignation ni de nomination.

Ce bien n'est pas moral - il n'est pas le bon - pas plus qu'il n'est bien meuble ou immeuble. Le bien du peuple tel que l'a compris au fond toute la tradition, d'Aristote à Jules Guesde en passant par Thomas d'Aquin, c'est la possibilité non pas de "bien vivre" au sens actuel de ces mots, mais de vivre plus que l'entretien de la vie (de la force de travail ou de chômage) et même de vivre plus que la simple existence. Le bien a son lieu "au-delà de l'être" comme on le sait depuis Platon. Nous pouvons ajouter : il consiste à passer au-delà de l'être et c'est en quoi il n'est pas un bien et n'a pas de prix. Encore faut-il être pour pouvoir passer.

Jean-Luc Nancy, philosophe, Le Monde.fr |12.04.2012

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