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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La Mère Nature ou le nouveau visage de Dieu… (II)

5 Janvier 2013, 01:04am

Publié par Fr Greg.

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Malgré tout, ce problème d’allocation sur le marché du travail provoque indéniablement une détresse sociale, qui pourrait amener certains à se tourner vers la religion…

Ces personnes se sentent en effet en situation de crise, et ils se tournent justement vers les nouveaux grands prêtres de la religion individuo-globale, qui peuvent être des psychothérapeutes (dans la version la plus apparemment rationnelle) ou vers des guides spirituels. Reste qu’ils acceptent en général de gagner moins pour occuper un emploi qui les épanouit. Ceux qui n’arrivent pas à trouver une profession épanouissante sont « stressés » et cherchent à compenser durant leur loisir en partant en stage de yoga, en sautant à l’élastique, etc. Dans les années 1970 ou 1980, seule une archi-minorité avait ce type d’aspiration.

L’enquête mondiale sur les valeurs, la plus grande enquête réalisée dans l’histoire de l’humanité, qui a débuté dans les années 1970, et dont les dernières vagues ont visé à étudier des échantillons représentatifs (près de 90% de la population mondiale) font très clairement apparaître ce tournant culturel des années 1990, que le sociologue américain Ronald Inglehart appelle la « Révolution culturelle silencieuse ». Simultanément, on assiste à un déclin de ce qu’on appelle les valeurs traditionnelles et industrielles, soit toutes les valeurs rattachées à la morale classique, dans les mœurs, la sexualité, à la croyance en un Dieu omnipotent, à une hiérarchie sociale stricte. Et en même temps, les revendications « spirituelles » s’affirment : on veut « se développer », s’épanouir, vivre des expériences intérieurement enrichissantes… même dans le travail. Les trois axes de cette « nouvelle religion » postindustrielle sont le développement personnel(recherche de la créativité), le bien-être (une santé supérieure) et la connaissance de soi(découvrir la vérité du monde au travers de pratiques comme le yoga ou la relaxation).

On le voit dans le travail, mais aussi dans nos loisirs : on ne part plus en vacances pour se vider, on part à la recherche de nouvelles expériences, de nouvelles compétences qui nous transforment, nous améliorent. C’est l’ère du tourisme culturel, du tourisme spirituel, du tourisme humanitaire. On part faire de l’humanitaire, on veut s’accomplir en construisant un hôpital au milieu de nulle part.

Cela transparaît également dans notre rapport au couple : si, un temps, divorcer était un échec, le divorce apparaît aujourd’hui de plus en plus comme une expérience positive, une étape dans le parcours dans le parcours existentiel.

N’existe-t-il pas une contradiction entre la volonté de s’engager dans l’humanitaire et le nombrilisme de cette « religion du bien-être et de l’accomplissement de soi » ?

Tout à fait. Mais justement une religion se fonde toujours sur des contradictions, la première d’entre elle étant le fait de désirer vivre et pourtant de devoir mourir. L’ « individuo-globalisme » se fonde sur la contradiction entre le désir d’être Soi et la quête de l’Universel, du Tout, la quête de la singularité individuelle et le désir de diversité. C’est ainsi que l’on vénère aujourd’hui l’altérité, la diversité, l’autre, le lointain, mais à travers le voyage vers l’autre lointain on cherche en réalité à se construire soi-même. On retrouve souvent cette logique chez les gens qui sont engagé dans l’humanitaire. D’ailleurs je ne critique pas, je ne dis pas que c’est bien ou mal, c’est seulement ainsi.

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Selon vous, les manifestations de cette nouvelle religion vont de l’écologie, l’engagement humanitaire, le développement durable et le culte du bien-être à… Avatar, le film de James Cameron. Comment ce film peut-il être un avatar de cette nouvelle religion ?

La religion permet aux humains de raconter une vie cohérente sur une scène mythique. Nous avons tous besoin de raconter notre vie. Ne serait-ce que se donner un nom, Pierre, Paul, Jean, etc., c’est déjà faire référence à une histoire, c’est essayer d’être autre chose qu’un organisme animal. C’est cela l’identité au fond ! Qui dit scène mythique, dit évidemment scénarios à jouer (et nous avons déjà évoqué les thèmes centraux des scénarios dans lesquels nous jouons notre vie), mais il faut aussi des décors comme dans un théâtre. Dans la religion individuo-globale, il y a trois décors qui sont combinés, superposés les uns aux autres, ce que j’appelle l’hypertradition (une tradition plus que traditionnelle, dont les religions classiques ne seraient que des versions frelatées), l’hyperscience (une science capable de comprendre l’énergie, qui justement redécouvrirait la vérité de l’hypertradition, qui s’intéresse au mystère de l’infini, à l’ondulatoire, etc.) et enfin l’hypernature (vision d’une nature plus que naturelle, qui est même le critère de la vérité de toute science et de toute tradition).La nature ne saurait mentir, elle est aujourd’hui à proprement parler surnaturelle.

Dans la morale individuo-globale, même un tsunami, s’il fait des morts, ne peut pas être l’œuvre seulement de la nature, mais doit quelque part avoir été provoqué par la « mauvaise » science de l’homme, par l’industrie, etc. La nature est la clé métaphysique de la théologie individuo-globale : l’hypertradition et l’hyperscience doivent prouver qu’elles sont « naturelles » pour être légitimes. C’est valable pour nos pratiques individuelles. La méditation, par exemple, est vantée parce qu’elle serait une pratique à la fois traditionnelle, scientifique, bénéfique à la santé et, forcément, naturelle. De même pour le taï-chi, le chi-kong et la relaxation.

On retrouve cela en marketing. Aujourd’hui, pour vendre un produit de beauté, il faut expliquer qu’il est issu d’une longue tradition, mais que, en même temps, il a été éprouvé par la science d’avant-garde et les nouvelles technologies propres – naturelles – et qu’en cela il renoue avec la Nature. Ce produit, pour être désirable, doit être hypernaturel.

Or le film Avatar exprime, de manière caricaturale, ces trois décors : la fascination pour l’hyperscience, qui peut quasiment tout faire ; pour l’hypertradition, celle de ces autochtones extraterrestres (qui ressemble en réalité à des « autochtones » très terrestres, en dehors de leur peau bleuté), qui vivent selon une tradition originelle, ce qui rend leur mode de vie supérieur à la vie urbaine polluée des humains ; mais une tradition qui est en contact direct avec la nature. Ces « autochtones » sont comme la partie non corrompue de nous-mêmes que nous pouvons redécouvrir lorsque nous partons à la rencontre de l’autre, ainsi que le fait le héros du film, qui va redécouvrir la partie originelle « naturelle » de son humanité en sauvant ce peuple extraterrestre naturel. Et bien sûr on retrouve l’incontournable culte de l’énergie qui sait tout (conférant une connaissance intuitive et immédiate de soi et du monde), qui procure bien-être (source inépuisable de santé voire d’immortalité), et permet la créativité (qui développe toutes les capacités, en nous traversant elle nous fait devenir ce que nous devons être, elle nous révèle à nous-mêmes).

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Quels sont les dogmes de cette nouvelle religion ?

Un des dogmes cruciaux est celui de la connectivité. Il faut être connecté au monde et à soi-même. Connecté depuis son ordinateur, connecté avec ses amis, connecté aux autres, à la terre, et, in fine, connecté à l’univers, à la nature. Quelqu’un qui est connecté se connaît forcément lui-même, il est aussi forcément créatif, et forcément en bonne santé. La connectivité recoupe le dogme de la circulation de l’énergie. Ainsi, dans l’imaginaire individuo-global un problème est forcément un blocage de l’énergie. Par exemple en matière de santé il s’agira de combattre les blocages. De même en matière de management, en politique, il faudra toujours restituer les flux, les accroître (il y a un lien avec le développement du capitalisme libéral bien sûr). Ce qui circule est positif, bienfaisant. L’arrêt ne peut être qu’un blocage. On voit bien que nous sommes au niveau religieux, parce que le caractère positif, merveilleux, bénéfique de « l’énergie qui circule » n’est pas discuté, cela va de soi, cela a la saveur de l’évidence. Personne ne remet en question ces priorités de bien-être, de créativité, de connaissance de soi, ou même la valeur surnaturelle de la Nature. Or le propre du religieux, c’est d’être indiscutablement admis, de constituer la trame même de nos désirs les plus profonds

 

 Propos recueillis par Ania Nussbaum

Atlantico.fr

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