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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

La Mère Nature ou le nouveau visage de Dieu…

4 Janvier 2013, 01:46am

Publié par Fr Greg.

Une étude réalisée par l'institut de sondage américain Gallup révèle que l’athéisme est en progression. Un peu moins de 60% de la population mondiale estime être croyante, presque 10% de moins qu’en 2005. 23 % estiment être agnostiques, 13 % athées. C’est en France que le nombre d’athées a le plus progressé, passant de 14 à 29%. 

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R Liogier, dans votre livre Souci de soi, conscience du monde, vous estimez qu’une nouvelle religion émerge et se généralise, que vous appelez individuo-globalisme. Comment expliquer que de plus en plus de Français s’estiment athées ?

Raphaël Liogier : Cette baisse de la croyance en Dieu révèle moins une baisse réelle de la foi qu’un changement de culture. Une nouvelle culture caractéristique des sociétés dites postindustrielles, autrement dit des sociétés les plus riches de la planète, s’est développée depuis les années 50. Dans cette nouvelle culture le divin a pris de nouvelles formes. Nous assistons depuis un siècle à une révolution religieuse et non à une disparition de la religion.

De plus en plus de gens se disent certes « athées », ce qui signifie, étymologiquement, « qui ne croit pas en Dieu ». Pourtant, les enquêtes que nous avons menées montrent que de plus en plus de ces athées déclarés croient néanmoins à une puissance supérieure, par exemple à une connexion avec la nature, qui donne du sens à leur vie. Dieu n’est que le nom donné à cette puissance supérieure, à l’Absolu, dans un certain contexte religieux, celui du monothéisme biblique.

On se rend compte que ces incroyants croient en quelque chose qu’ils n’appellent plus Dieu, mais qui relève pourtant de cet Absolu. L’image du Dieu biblique, impérieux, vindicatif, ombrageux, lointain, attaché à une certaine contrainte morale, est devenue négative. Dès lors le nom même de Dieu est devenu péjoratif. Le divin se nomme aujourd’hui autrement.

Quel est le nom de ce nouveau Dieu ?

C’est surtout la notion d’énergie qui remplace celle de Dieu. On dira qu’il y a de bonnes énergies dans cette maison ou dans cette nourriture ! On distingue même, ce qui est typiquement religieux, les énergies négatives (représentant le Mal dont il faudrait se débarrasser) des énergies positives (qu’il faudrait cultiver en soi et autour de soi, parce qu’elles expriment le Bien). Cette révolution a commencé au XVIIIème siècle. L’énergie est devenue l’objet de toutes les spéculations, à la fois scientifiques et spirituelles. L’un des pères de l’hypnotisme, Messmer (d’où « to mesmerize » en anglais, hypnotiser), fut un des principaux promoteurs de la croyance en un magnétisme animal, selon laquelle une force vitale existerait en nous et dans la nature. Ce principe vital donnerait un sens à l’univers, une direction. Même Hegel s’est intéressé de près au magnétisme animal. Au XXe siècle, les croyances magnétiques donnent progressivement naissance à ce que l’on peut appeler un véritable culte de l’énergie. Le succès des religions extrême-orientales en Occident - surtout le bouddhisme, l’hindouisme, le taoïsme, avec des pratiques comme le yoga, le qi-gong, et les notions de chakra, de méridiens d’énergie - va participer à la normalisation et à la généralisation de ce culte énergétique.

Cette religiosité est-elle un phénomène nouveau ?

Ce nouvel imaginaire se déploie dans les années 1950 en dehors des cénacles intellectuels et ésotériques, sous l’impulsion par exemple du mouvement hippie, des idées émergentes de « développement personnel » et d’écologie. Sans une transformation économique profonde de nos sociétés ce nouvel imaginaire n’aurait pu se développer. C’est effectivement à partir des années 1950 que nous entrons progressivement dans l’ère postindustrielle, autrement dit que nous avons atteint un niveau de richesse par habitant qui permet la mise en place d’un Etat providence élargi qui sécurise matériellement le destin de la majorité de la population. Cette nouvelle sécurité (la sécurité sociale au sens large) a permis le développement de préoccupations de plus en plus détachées de la seule réussite économique (même si la réussite économique reste importante bien sûr !). C’est à ce moment-là qu’apparaissent trois thèmes phares de ce que j’appelle « l’individuo-globalisme » : la connaissance de soi, la créativité, le bien-être. L’ensemble du monde postindustriel est concerné, l’Europe, l’Australie, et non seulement la France. Aujourd’hui le mode de vie « postindustriel » est de plus en plus répandu sur la planète, et logiquement le taux d’athéisme augmente, même si la majorité des sociétés n’ont pas encore amorcé ce virage économique et culturel, ce qui explique que 60 % de la population mondiale adhère toujours à la croyance en Dieu.

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Pourtant, les Etats-Unis, société post-industrielle par excellence, restent un pays très religieux…

Les Etats-Unis sont effectivement un pays postindustriel, mais où la croyance en Dieu est encore forte. Mais c’est aussi un pays dans lequel l’Etat providence est moins développé avec un système de sécurité sociale moins protecteur qu’en Europe en moyenne.

A l’opposé, c’est en Suède qu’on trouve le plus faible taux de croyance en Dieu, où il est encore plus bas qu’en France. De manière générale, la croyance en Dieu est très basse en Scandinavie, où l’Etat providence est le plus développé. Ce sont aussi dans ces pays que la spiritualité individuo-globale est la plus marquée : importance de l’énergie, de la Nature, etc.

La religion est donc un opium pour échapper à la précarité sociale ?

Le religieux donne du sens à notre existence en fonction des contextes dans lesquels nous nous trouvons. La croyance en un Dieu omnipotent est plus adaptée à un contexte de précarité économique et sanitaire alors que la croyance en l’énergie bienfaisante est plus adaptée à un contexte de satiété matérielle.

Pourtant, la crise actuelle devrait inciter les Français à se tourner vers la religion…

Malgré la crise dont on parle actuellement, la France reste un pays dans lequel on mange à sa faim. L’Etat-providence existe toujours. Et d’ailleurs une partie du problème du chômage est moins lié au manque d’emplois qu’au fait que la plupart des gens dans nos sociétés ne cherchent plus seulement à travailler pour gagner leur vie mais à « s’épanouir ». Dès lors les secteurs économiques à forte teneur créative, réputés permettre l’épanouissement de la personnalité, comme le journalisme, la littérature, l’art, la recherche, etc., sont pris d’assaut, alors que l’on trouve par exemple de moins en moins de monde pour travailler dans le bâtiment. La crise de l’emploi est aussi liée à nos choix, à nos nouveaux désirs d’épanouissement conditionnée par la nouvelle religion individuo-globale. 

 

 Propos recueillis par Ania Nussbaum

Atlantico.fr

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