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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Je ne connais pas de plus grande gloire que de vivre seul et ignoré

31 Octobre 2013, 09:19am

Publié par Fr Greg.

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15 septembre

Au cloître de San Francesco à Fiesole, une petite cour bordée d’arcades, gonflée de fleurs rouges, de soleil et d’abeilles jaunes et noires. Dans un coin, un arrosoir vert. Partout, des mouches bourdonnent. Recuit de chaleur, le petit jardin fume doucement. Je suis assis par terre et je pense à ces franciscains dont j’au vu les cellules tout à l’heure, dont je vois maintenant les inspirations, et je sens bien que, s’ils ont raison, c’est avec moi qu’ils ont raison. Derrière ce mur où je m’appuie, je sais qu’il ya a la colline qui dévale la ville et cette offrande de tout Florence avec ces cyprès. Mais cette splendeur du monde est comme la justification de ces hommes. Je mets tout mon orgueil à croire qu’elle est aussi la mienne et celle de tous les hommes de ma race (qui savent qu’un point extrême de pauvreté rejoint toujours le luxe et la richesse du monde). S’ils se dépouillent, c’est pour une plus grande vie (et non pour une autre vie). C’est le seul sens que je consente à entendre dans le mot « dénuement ». « Etre nu » garde toujours un sens de liberté physique et cet accord de la main et des fleurs, cette entente amoureuse de la terre et de l’homme délivré de l’humain, ah, je m’y convertirais bien si elle n’était déjà ma religion.

            Aujourd’hui je me sens libre à l’égard de mon passé et de ce que j’ai perdu. Je ne veux que ce resserrement, cet espace clos (cette lucide et patiente ferveur). Et comme le pain chaud qu’on presse et qu’on fatigue, je veux seulement tenir ma vie entre mes mains, pareils à ces hommes qui ont su renfermer leur vie entre des fleurs et des colonnes. Ainsi encore de ces longues nuits de train où l’on peut se parler et se préparer à vivre, soi devant soi, et cette admirable patience à reprendre ses idées, à les arrêter dans leur fuite, puis à avancer encore. Lécher la vie comme un sucre d’orge, la former, l’aiguiser, l’aimer enfin, comme on cherche le mot, l’image, la phrase définitive, celui ou celle qui conclut, qui arrête, avec quoi on partira et qui fera désormais toute la couleur de notre regard. Je puis bien m’arrêter là, trouver enfin le terme d’un an de vie effrénée et surmenée. Cette présence de moi-même à moi-même, mon effort est de la mener jusqu’au bout, de la maintenir devant tous les visages de ma vie (même au prix de la solitude que je sais maintenant si difficile à supporter). Ne pas céder : tout est là. Ne pas consentir, ne pas trahir. Toute ma violence m’y aide et le point où elle me porte mon amour m’y rejoint et avec lui la furieuse passion de vivre qui fait le sens de mes journées.

            Chaque fois que l’on (que je) cède à ses vanités, chaque fois que l’on pense et vit pour « paraître », on trahit. A chaque fois, c’est toujours le grand malheur de vouloir paraître qui m’a diminué en face du vrai. Il n’est pas nécessaire de se livrer aux autres mais seulement à ceux qu’on aime. Car alors ce n’est plus se livrer pour paraître mais seulement pour se donner. Il y a beaucoup plus de force dans un homme qui ne paraît que lorsqu’il le faut. Aller jusqu’au bout, c’est savoir garder son secret. J’ai souffert d’être seul, mais pour avoir gardé mon secret, j’ai vaincu la souffrance d’être seul. Et aujourd’hui je ne connais pas de plus grande gloire que de vivre seul et ignoré. Ecrire, ma joie profonde ! Consentir au monde et au jouir (mais seulement dans le dénuement). Je ne serais pas digne d’aimer la nudité des plages si je ne savais demeurer nu devant moi-même. Pour la première fois, le sens du mot bonheur ne me paraît pas équivoque. Il est un peu le contraire de ce qu’on entend par l’ordinaire « je suis heureux ».

            Une certaine continuité dans le désespoir finit par engendrer la joie. Et les mêmes hommes qui, à San Francesco, vivent devant les fleurs rouges, ont dans leur cellule le crâne de mort qui nourrit leurs méditations, Florence à leur fenêtre et la mort sur la table. Pour moi, si je me sens à un tournant de ma vie, ce n’est pas à cause de ce que j’ai acquis, mais de ce que j’ai perdu. Je me sens des forces extrêmes et profondes. C’est grâce à elles que je dois vivre comme je l’entends. Si aujourd’hui me trouve si loin de tout, c’est que je n’ai d’autre force que d’aimer et d’admirer (…).

 

                                                                                              Albert Camus, Carnets, 1917