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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Il y a autre chose...

19 Mars 2011, 01:30am

Publié par Father Greg

 

 

 

anna.jpg"Si l’on regarde très rapidement des enregistrements d’images conservés dans un appareil, et que l’on passe très vite de l’une à l’autre, cherchant une image précise qui vient seulement après toutes les autres, il peut arriver alors, de façon presque accidentelle, qu’un instant, l’appareil s’arrête sur un cliché qui est tout à coup projeté, sur l’écran lumineux, éclatant, et nous saisit de stupeur avant d’être à nouveau avalé par l’appareil. On a une impression comparable à ce que j’ai évoqué : ce que nous avons vu si clairement pendant un instant reste en nous, mais reste aussi, après coup, conservé dans l’appareil.


Ces images existent donc, bien au-delà de notre expérience ou de notre vie, enfermées dans un univers auquel nous n’avons accès que par un accident soudain et imprévu. Toutes les expressions que j’ai employées ou que l’on peut employer à propos de ces souvenirs étranges représentent la même idée, la même image – et la même espérance. Je parlais à l’occasion de l’impression d’un rideau qui s’entrouvre, un moment sur une scène vivement éclairée, qui nous échappe ensuite ; on pourrait parler aussi d’un coup de lumière brusque dans la nuit qui nous fait soudain apparaître tout : la mer, le rivage, les îles, les bateaux, pour un court instant, avant de s’éteindre ; pourtant les bateaux, la mer et le ciel sont encore là, dans l’appareil, quand nous ne les voyons plus. Un nuage un instant dissipé, une lucarne qui découpe soudain dans le toit un carré de lumière brillante, pour aussitôt disparaître. Toutes ces métaphores correspondent à  l’impression que j’ai tenté de décrire.


J’ai ainsi eu la faveur d’être admise un bref moment à l’intérieur d’un monastère de femmes : on ressent alors l’impression d’être admis au-delà, dans un monde où tout est différent. Et quand je suis ressortie, j’ai vu la mère supérieure, une femme entourée de respect, vêtue à l’ancienne et très digne, se prosterner soudain comme une fleur coupée aux pieds du prêtre qui m’avait introduite avec lui pour cette brève visite. Ce geste même soulignait la différence entre un monde et un autre. J’avais, pour un bref moment, entrevu ce monde inconnu et différent, mais il n’avait pas cessé d’exister : il était là, « derrière la clôture » !

 

Ce ne sont là que des images, des approches timides. Mais, après tout, je ne serais pas moi-même si j’oubliais la façon dont, dans La République de Platon, les hommes enfermés dans la caverne arrivent par un effort de volonté à se détourner du spectacle obscur qui est sous leurs yeux, à faire effort, à montrer, à aller plus haut et à déboucher enfin dans un univers de clarté et de vérité. De tout temps, les hommes ont eu le sentiment d’une aspiration à quelque chose de ce genre ; ils l’ont traduite de façons diverses, mais elle est revenue. Et comment oublierait-on, quand on l’a vu une fois, ce sourire bienheureux qui apparaît parfois sur le visage des gens qui viennent tout juste de mourir ? J’en ai fait l’expérience et je ne l’oublierai jamais. Ce n’est pas seulement le soulagement que l’on éprouve, quand cessent enfin les souffrances et les misères de la vie : le contentement qui se grave à ce moment-là sur le visage nous laisse alors entrevoir la possibilité d’un monde où tout serait lumineux, serein, éternel.

 


Tout cela est beaucoup pour les petits souvenirs qui m’ont frappée et que j’ai évoqué dans ce livre. Mais cette gerbe de faits de tous ordres indique assez qu’il y a eu, de tout temps, chez les hommes, ce sentiment qu’il existait ailleurs quelque chose d’autre, de plus durable et de plus précieux, que la réalité à notre portée.

 

Au point où j’en suis arrivée, j’imagine fort bien le lecteur éventuel hochant la tête et pensant alors : « Voici que maintenant elle s’imagine donner une nouvelle démonstration de l’existence de Dieu ! » Eh bien non ! Je tiens à préciser qu’il n’en est rien et que telle n’est pas mon intention. Il est même assez amusant de penser qu’au début de ce livre je me défendais de vouloir refaire la madeleine de Proust et que me voici, à la fin, en train de me défendre de vouloir offrir une nouvelle démonstration de l’existence de Dieu. Je le répète, telle n’est pas mon intention. Je dois seulement remarquer, en toute honnêteté, que ce monde plus lumineux et plus durable dont j’envisage ici l’existence s’accorde mieux avec la foi et avec la religion qu’avec leur négation et leur refus.

 

En revanche, il y a une idée à laquelle je m’attacherais volontiers : elle rejoint ce qui a été pour moi une croyance solide tout au cours de ma vie et a souvent dicté ma façon d’agir ou de me conduire. Cette idée tient en peu de mots, et elle n’est pas très précise. Elle se résume dans la formule : « Il y a autre chose ».

 

Jacqueline de Romilly, Les révélations de la mémoire.


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