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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Il faut débarrasser Dieu de Dieu... (II)

21 Janvier 2014, 10:52am

Publié par Fr Greg.

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Qu'avez-vous traversé qui vous a le plus profondément heurté dans votre vie ?

Incontestablement la perte d'êtres chers. On s'aperçoit qu'on devient désert quand quelqu'un que l'on aime meurt. Qu'on n'a pas d'autre sens que d'être habité par des gens dont la présence nous réjouit ou dont le seul nom nous éclaire. Et quand ces présences s'éteignent, que les noms s'effacent, il y a un moment étrange et pénible où l'on devient à soi-même comme une maison vidée de ses habitants. On n'est propriétaire de rien au bout du compte. L'épreuve du deuil se traverse. Elle est une épreuve de pensée vécue à son maximum. En refoulant ces choses qui arriveront forcément, on enlève le terreau de la pensée la plus profonde. On risque de se vouer à l'irréel qui me semble être le plus dangereux dans ce monde.

C'est-à-dire ?

L'irréel, c'est la perte du sens humain, c'est-à-dire la perte de ce qui est fragile, lent, incertain. L'irréel, c'est quand tout est très facile, qu'il n'y a plus de mort et que tout est lisse. Contrairement aux progrès techniques, les progrès spirituels sont équivalents à un accroissement des difficultés : plus il y a d'épreuves, plus vous vous rapprochez d'une porte paradisiaque. Alors que l'irréel vous décharge de tout, y compris de vous-même : tout circule merveilleusement mais il n'y a plus personne.

N'est-on pas aussi dans l'irréel en étant trop religieux, en vivant par exemple dans l'évidence qu'il y a une vie après la mort ou que Dieu est bon ?

On peut faire avec Dieu ce que les enfants font avec un arbre, c'est-à-dire se cacher derrière. Par peur de la vie. Les pièges dans cette vie sont innombrables, comme penser qu'on est du bon côté, qu'on a vu et recensé tous les pièges, ou qu'on sait ce qu'il en est une bonne fois pour toute du visible et de l'invisible. Ça ne marche pas comme ça. Les religions sont lourdes. Elles reposent sur des textes qui sont des merveilles. Mais elles sont d'abord les analphabètes de leurs propres écritures. Elles n'oublient jamais leur puissance. Elles veulent détourner à leur profit le cours ruisselant de la vie. Au fond, il faudrait débarrasser Dieu de Dieu. On pourrait parler d'un Dieu athée de ses propres religions.

Vous parliez tout à l'heure des « endormissements théoriques ». La connaissance est-elle une barrière à un chemin spirituel ?

C'est difficile de répondre. Kierkegaard parlait de communication directe et communication indirecte. Pour le dire simplement, la communication directe, c'est quand vous transmettez un savoir : vous le donnez comme vous donnez un objet. La communication indirecte, d'après lui, est la seule qui convienne aux choses de l'esprit : il ne faut rien donner directement. La vérité n'est pas un objet mais un lien entre deux personnes. C'est pourquoi le Christ parle en parabole et rarement tout droit. Sa parole est chargée d'images, avec ce qu'il faut d'énigme pour que le chemin se fasse dans la tête de son interlocuteur, pour que cet interlocuteur accomplisse son propre travail mental. C'est l'origine de toute poésie vraie : il faut que quelque chose manque pour espérer goûter à un peu de plénitude. Le problème avec ce qu'on appelle le savoir, c'est que tout est fait, cuit et même mâché.

« Je suis né dans un monde qui commençait à ne plus vouloir entendre parler de la mort et qui est aujourd'hui parvenu à ses fins, sans comprendre qu'il s'est du coup condamné à ne plus entendre parler de la grâce. » C'est une phrase tirée du recueil la Présence pure, publié en 1999. Comment prolongeriez-vous aujourd'hui cette réflexion ?

Pardonnez-moi d'être banal, mais on n'a jamais plus conscience de la vie que lorsqu'on sait qu'à chaque seconde elle peut vaciller et tomber en poussière. La mort est une excellente compagne, très fertile pour la pensée de la vie. Si on expulse l'une, on condamne l'autre à s'épuiser dans le bagne d'une distraction perpétuelle. La claire conscience de la vie, amenée par la calme pensée de sa fragilité, est la grâce même. La grâce, c'est regarder Dieu se tenir sur la pointe d'une aiguille : quelque chose de fugace, d'infime, qui ne demande surtout pas à être retenu, et qui coïncide avec l'incorruptible joie d'être vivant. Emily Dickinson écrit dans l'une de ses lettres : « Le simple fait de vivre est pour moi une extase. » Sur la mort, avez-vous une espérance, une intime conviction ?

J'éprouve que le meilleur de nous, quand nous réussissons à le faire vivre, ne sera pas bruni, emporté par la mort. Je ne peux guère dire plus. Ou plutôt si : les nouveau-nés, je l'ai souvent écrit, sont mes maîtres à penser. Le bébé à plat dans son berceau avec le ciel étonné de nos yeux qui lui tombe dessus, est la figure même de la résurrection. C'est beau, le front dénudé des nouveau-nés. C'est la confiance qui remplace le crâne. La confiance est le berceau de la vie. 

Christian Bobin.

www.lemondedesreligions.fr