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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Il faut débarrasser Dieu de Dieu...

20 Janvier 2014, 10:48am

Publié par Fr Greg.

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Comme souvent dans cette vie, les choses sont mélangées : il y a dans ce que vous appelez joliment mon retrait, une part de caractère, une sorte de pudeur, et la crainte que la parole, en s'exposant trop souvent en plein jour perde de sa vitalité. Rien n'est plus éblouissant que des traces de pattes de moineau dans la neige : elles permettent de voir l'oiseau tout entier. Mais pour ça, il faut la neige. L'équivalent de la neige dans une vie humaine, c'est un silence, une discrétion, cette distance qui permet le vrai lien. Mon retrait n'est pas une misanthropie, c'est ce qui me donne un lien plus sûr au monde. En écrivant, je me sens comme un enfant qui, laissé dans sa chambre, se met à parler seul, un peu plus fort qu'il n'est raisonnable, pour être entendu de la salle à côté où se trouvent peut-être les parents ou les gens.
 

Cette image vous ramène à votre propre enfance. La solitude du petit garçon que vous étiez vous a-t-elle jamais quitté ?

J'ai une sensation enfantine de la vie qui perdure : je suis attiré depuis toujours par ce qui est apparemment inutile, faible, laissé dans les ornières pendant que passe le grand carrosse du monde. Un enfant est rarement curieux de ce qui préoccupe les adultes. Il va exercer son attention sur ce qui leur échappe ou ce qui, de peu de poids, lui ressemble. Par exemple, je peux faire une danse de derviche tourneur autour d'un pissenlit toute une après-midi pour arriver au texte qui me convient, qui exaucera ce pissenlit et en fera ce que je l'ai vu être, c'est-à-dire un soleil descendu près de nous.

Ces états vous sont-ils donnés par la contemplation de la beauté ou bien par une méditation ?

Je suis incapable de séparer la pensée de la beauté. Elles ont pour racine commune le réel. Les petits astres que forment les pissenlits au mois de juin sont beaucoup plus réels et éclairants que toutes les lampes de nos savoirs. Ce que je recherche, et que j'ai du mal à nommer, ne se trouve pas dans les endormissements théoriques, pas plus que dans les agacements de l'économie ou le bruit machinal du monde. Cette chose me concerne personnellement et, je crois, concerne chacun de nous. J'essaie de faire des petites maisons de livres assez propres pour que l'invisible qui me semble donner le sens de toute vie y entre, et s'y trouve accueilli.


Cet invisible a-t-il rapport au divin ? Au moins, lui donnez-vous un nom ?

Paradoxalement, cet invisible n'est fait que des choses visibles. Mais délivrées de nos avidités, de nos volontés et de nos soucis. Ce sont ces choses familières qu'on laisse simplement être et venir à nous. Dans ce sens, je ne sais pas de livre plus réaliste que les Évangiles. Ce livre est comme du pain sur la table : le quotidien est le foncier de toute poésie.


Leur message a-t-il une résonance particulière dans vos livres ?
La lumière la plus profonde, je l'ai tirée d'un auteur que j'estime plus que tout, Jean Grosjean, et en particulier de son livre l'Ironie christique qui est une lecture d'abeille de l'Évangile de Jean : c'est un livre majeur du XXe siècle. L'auteur fait son miel de chaque parole du Christ, il entre dans chacune d'elle comme une abeille s'engouffre dans chaque fleur d'un rosier, pour en surprendre toute la pensée. À la fin de l'Évangile, il est dit qu'« il y a encore beaucoup d'autres choses que Jésus a faites ; si on les écrivait une à une, le monde lui-même, je crois, ne saurait contenir les livres qu'on en écrirait ». J'ai pris cette parole à la lettre : j'essaie d'avoir le souci du présent, de qui me parle ou de ce qui se tait devant moi ; je cherche dans le plus tremblé du présent ce qui ne glissera pas comme tout le reste dans les ténèbres. Le ciel est ce qui s'éclaire dans le face à face. Le fond de la vie, et c'est le fond même des Évangiles, c'est que tout ce qui compte se passe toujours entre deux personnes.

Dans l'enfance ou à l'âge adulte, avez-vous connu des moments d'illuminations, des expériences d'ordre mystique ?

Ce n'est pas vraiment une illumination mais un sentiment plus souterrain, diffus, que je pouvais parfois croire être perdu et qui revenait toujours : la sensation d'une bienveillance tramée dans le tissu parfois déchiré du quotidien. Cette sensation n'a jamais cessé de courir par-dessous les fatigues, les lassitudes et même les désespérances. Je tourne autour d'un mot : la bonté. C'est la bonté qui me stupéfie dans cette vie, elle est tellement plus singulière que le mal.

 

Christian Bobin.