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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Esquisse (III)

7 Décembre 2011, 05:08am

Publié par Father Greg

 

 

Rough-Seas-with-wreckage-by-Joseph-Mallord-Turner.jpgDans sa quête incertaine et qui le rend fragile, le peintre s'il veut grandir doit s'affronter à quelque chose qui le dépasse. Le risque sinon est de s'essouffler dans la fade reproduction, la quête d'une originalité à la mode, ou la fidélité béate à son seul imaginaire. La rude fréquentation des grands maîtres éclaire les balbutiements et corrige l'errance. Seule l'exigeante présence de ceux qui ont fait le chemin permet de se « mesurer ». On n'improvise pas, on ne devient pas peintre parce qu'un jour on s'est éveillé revêtu de l'Inspiration ! On peut devenir peintre, peut être, parce que l'on a rencontré un jour le regard d'un vrai peintre. Du regard on est passé à l'œuvre. De l'œuvre on est retourné au regard. Et ce long va-et-vient a duré toute une vie.

 

Choisir ou reconnaître un maître ? Le reconnaître plutôt, parce qu'on 'avait choisi déjà, à l'intérieur de son propre désir. La peinture, l'art ne s'invente pas. On demeure celui qui ne sait rien encore. Le torrent bondit, mais il faut des berges pour qu'il soit torrent. Les infinis possibles appellent une taille. Le maître est ce milieu. Il est celui qui reçoit, éveille et porte dans un climat de confiance et de respect. Il attire dans une admiration. Il n'est pas la peinture apprise à l'école, le savoir technique ou historique qui, détaché de la vie propre de l'art, donne naissance à ces vedettes, blessantes caricatures dont notre monde pullule. Le maître est là, vivant chaque jour au rythme de ses doutes et de ses folles joies. Le regarder « voir », tenter de comprendre de l'intérieur l'enracinement de la peinture. Référence vivante que l'on imite dans ses premiers balbutiements, à la manière de l'enfant qui refait le geste du père sans aucun souci de sa propre originalité. Il faut assurer le pas : le regard d'abord, le dessin, le volume, et la couleur, à travers la saisie de leurs rapports. Ecouter, recevoir encore, recommencer jusqu'à l'oubli de la technique, jusqu'à l'instant rare où le geste est habité. Rien n'est plus simple, difficile, et banal, qu'un apprentissage.

 

Le maître est celui que l'on aime. Auprès de lui s'apprend la pauvreté d'un incessant désir de pénétrer plus simplement le secret. Ne rien arracher, recevoir. C'est la rosée. Apprendre à voir en le regardant faire, sans craindre les longues heures de silence. Elles ne sont pas inutiles. Comment découvrir autrement l'inlassable recommencement du métier et sa nécessaire solitude ? On ne s'approprie pas l'expérience d'une vie, on ne peut que guetter les touches posées, reprises, jusqu'à l'hallucination. Jamais je n'ai ressenti aussi fort le prix et l'importance du travail, qu'au cours de ces longs après-midi d'été que mon maître épuisait sur une toile toujours trop petite pour contenir tout son désir. Je n'ai su le prix des nuances, la valeur d'un ton, son importance, qu'à travers cette lutte interminable et muette. Nous avions quitté depuis longtemps le temps des théories et des mots. Naît alors, au fond de soi, plus précieux que tout, l'exigence de cette taille sans concession. La qualité attire et essouffle. Le regard se concentre sur l'instant jamais atteint, comme l'horizon lumineux qui semble fuir le marcheur.

 

Un jour le maître s'en va. Au vertige de l'amour orphelin s'ajoute l'incommensurable vertige de cette somme d'expérience et de savoir que le silence va enfouir. On mesure le temps gagné auprès de lui, tout en recevant dans un éclair le testament d'une quête personnelle qu'il nous faut poursuivre. La source ne se perd pas, elle rejaillit. Recevoir le secret d'un père, c'est aussi le porter au-delà, dans un grand respect. Travail de durée et de longue patience au rythme d'une reconnaissance intérieure. Il a été celui qui nous a ouvert la porte. On ne lui dira jamais assez merci. Sa quête devient notre quête. On ne refait pas. Il faut apprendre à renaître chaque jour.

 

L'urgence précipite les instants. On ne peut tout saisir. Mais ce que l'on n'a pas pu voler au vent demeure enfoui, ce que l'on n'a pas pu arracher à la beauté, à la douleur, au silence, demeure une expérience personnelle, cachée comme l'humus. Le peintre porte en lui ces émerveillements qu'il n'a jamais pu dire. Les plus beaux voyages n'ont pas le prix de cette seconde transfigurée pour laquelle il donnerait tout. Troubadour des couleurs, il ne se repose que dans cette quête, contraint de travailler pour mieux voir, mieux recevoir, contraint d'épier encore à l'instant où. il ne voit plus. La lumière serait-elle un peu sa contraignante liberté ? Elle qui joue et s'envole, elle qui effleure puis disparaît, avec quelle rigueur elle se joue de celui qui la poursuit !

 

II n'y a pas deux quêtes. S'il n'est pas toute sa vie, le travail de l'artiste s'enracine dans sa vie même comme l'exigence qui creuse d'autres exigences. Cet appel suscite un autre appel. Pour le peintre, chaque matin est le début du monde. Si la lumière fugitive n'était que le reflet d'un éblouissement plus mystérieux ?

 

ISABELLE TABIN-DARBELLAY (peintre) Aletheia n14

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