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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Esquisse

5 Décembre 2011, 05:02am

Publié par Father Greg

 

 

 

450px-Macke_Russisches_Ballett_1.jpgDemander au peintre pourquoi il peint, c'est demander au vent le secret de ses tourbillons, c'est demander à la mer quand elle cessera de creuser, d'étendre et d'ourler inlassablement ses vagues. Parler de la peinture, c'est déjà arrêter le regard, tenter de s'emparer de cet insaisissable qui justement ne peut être dit que par la peinture.

 

A-t-on appris à voir pour peindre, ou peint-on pour voir ? Quel est cet essentiel d'une réalité qui touche au silence et à la lumière des choses, qui échappe à toute analyse et demeure la fugitive expression d'une éternité ? Quelle est l'urgence qui, dans la seconde où elle a brûlé le regard, devient capable de vous mobiliser tout entier ? Quelle est cette attention qui retient dans l'instant le geste et la respiration du peintre ?

 

Permanence et fulgurance... On ne choisit pas de peindre pour se distraire : « quel joli passe-temps ! », me dit-on souvent. La peinture s'impose avec une force grave comme une lutte nécessaire pour que survive l'éblouissement. Je me souviens de ces matins si transparents, si fragiles dans leur beauté, quand la lumière révèle les formes en les éveillant dans un miracle. S'impose alors avec acuité la certitude d'un mystère, d'un instant qui ne se reproduira plus. La joie, voisine de la douleur, demande de s'approprier ce réel. Commence alors ce long mouvement de va-et-vient entre ce que je vois et la nouvelle présence d'une réalité recréée par le travail. Cet échange est si profond qu'il n'a d'autres mesures que lui-même. Il ne s'agit pas bien sûr de reproduire ce réel avec une précision toute photographique, mais plutôt de se laisser aspirer. Supprimer la distance, devenir l'ombre, la lumière, ou le reflet, c'est tendre, au risque de tout perdre, à ce point ultime qui est limite et délivrance. Quelle folie et quelle difficulté de vivre cet instant avec le seul contrôle de l'éblouissement ! C'est sans doute dans cette subtile correspondance qu'est la vérité du peintre. La réalité - source – nous dépasse toujours, et façonner ce qui déjà existe c'est choisir, dans l’alchimie des couleurs, la musique qui a éveillé le désir. Une étincelle émergera, peut-être une œuvre, correspondance transfigurée de l'émotion et de la réalité. Elle surprend toujours, acidulée comme une trahison ou libre comme l'envol du papillon. Il est vrai qu'à un moment donné l'œuvre s'impose. Le regard du peintre s'est posé sur un visage, puis sur le portrait en train de naître et là, par sa propre nécessité intérieure, l'œuvre guide la main jusqu'à l'instant où ce portrait est peut-être devenu le visage.

 

Tout est peinture. L'eau et le feu, le vent dans l'air doré et ce bleu froid qui borde l'incendie d'un ocre. L'arête d'ardoise, diagonale de lumière, griffe là-haut les chutes violettes de l'abîme. Il suffit de voir, il suffit de s'émerveiller. Peindre, c'est tenter d'arracher le secret d'un rapport - rapport des tons, valeurs et rythmes entre eux - qui ne s'impose qu'à l'instant où on le perçoit. Fulgurante évidence d'une unique possibilité dans la rencontre d'une lumière et du regard. La lumière construit mais il faut savoir lire, et rapidement. Le choix de cet instant porte la marque de chaque peintre. La structure des troncs de Cézanne n'a rien à voir avec le velouté d'un bosquet de Lorrain. Tout se conjugue : valeur, couleur, matière, dans un miracle intérieur à la peinture et qui essoufflera toute tentative d'explication. Personne ne peut prétendre entrer avec des mots dans cette saisie totale et rapide. C'est cela « voir » pour un peintre. Affiner le regard jusqu'à ne prendre du détail que ce qui sera indispensable à l'ensemble. Tout contenir dans l'essentiel, ce n'est pas avant tout « simplifier et dépouiller », c'est porter à sa pointe ultime tout au long du travail, dans une décision constante, le miracle entrevu.

 

 

ISABELLE TABIN-DARBELLAY (peintre) Aletheia n14