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QUE CHERCHEZ-VOUS ?

Éloge du nombrilisme

26 Novembre 2013, 10:30am

Publié par Fr Greg.

 

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Dans une certaine éducation qui se veut virile, purificatrice et efficace, on convient volontiers et un peu vite qu’il y a de vrais problèmes, la faim, la maladie, la séparation, la guerre, le chômage etc… et par ailleurs de faux problèmes, ceux de l’intérieur. L’examen de ces derniers est bien rapidement taxé de nombrilisme et de perte de temps, comme s’il était urgent de trouver une recette du bonheur et de l’appliquer avec efficacité en s’épargnant les atermoiements futiles de l’âme. On compare alors les problèmes des uns et ceux des autres, et l’on juge les sensibilités de l’extérieur, à la faveur des malheureux qui de ce fait même sont plus autorisés pour dire la souffrance humaine parce qu’ils « ont donné ». Bien souvent, dans les milieux qui veulent dispenser une éducation virile et serviable, lorsque des sentiments complexes et douloureux émergent dans une vie extérieurement « réussie » ou devant l’être par détermination, ils semblent aussitôt frappés d’interdit, estampillés « problèmes d’enfants gâtés », aussi bien dans nos consciences chrétiennes tout imprégnées de culpabilité dès qu’il s’agit du « moi » que dans le discours général, enclin à aller vite en besogne sur la subtile question du bonheur.

          

  J’ose pourtant espérer que  la difficulté de la vie n’enlève rien à la subtilité voire à la confusion des sentiments,  que ceux-ci ne sont pas la seule propriété honteuse des oisifs et des heureux, des enfants gâtés ! Les grandes souffrances simplement semblent avoir le pouvoir d’aiguillonner un instinct de précision vers l’essentiel. Elles peuvent permettre d’aller plus vite et donnent de ce fait probablement l’impression pour le regard extérieur de tailler à gros coups dans l’immense palette des affects, ce qui n’est certainement pas le cas. Les tergiversations sont moindres parce qu’il y a dans la souffrance pour les âmes sensibles un démultiplicateur de sensibilité tel qu’elle parvient enfin à devenir intelligente. L’urgence alors d’un sens à découvrir peut faire sortir  de son langoureux vécu et donner un fruit inattendu du côté du don et de l’incandescence, qui est une forme radicale de la sensibilité. C’est cela la souffrance bien comprise. Il ne s’agit pas de taire ses sentiments et ses questions, ses petites douleurs, aussi humbles et d’ailleurs humiliantes, soient-elles.

Le degré objectif de la souffrance n’est d’ailleurs pas l’indice d’une meilleure utilisation de la sensibilité ni d’une plus grande valeur morale. C’est dans les toutes petites souffrances qu’il faut se tailler un cœur humain, le reconnaitre. Les repousser, les négliger, les relativiser par rapport à d’autres, c’est épaissir sa sensibilité par la volonté, contourner son intériorité, c’est oublier la nécessité absolue de la catharsis et donc de la culture,  et devenir peu à peu un monstre de morale, un poison pour les autres, l’enfer d’une humanité systématisée, incolore et froide, bref, tout ce qui coupe d’un rapport réel au monde et à soi-même. Au contraire que la descente prudente et secrète dans les abysses de nos souffrances quotidiennes permet à la fin une question radicale. Et l’on peut remonter à la surface peu à peu chercher les réponses et trouver un vrai repos malgré la souffrance, avec elle et ce repos, ce sera l’amour du monde et d’un autre comme soif. Je préfère cette voie humiliante au sens noble du terme, d’« humus », qui fait toucher terre, la terre réelle. Plutôt que la voie de la culpabilité de l’enfant gâté  qui n’est que l’expression d’un idéal sur nous même, une relativisation du mal particulièrement sotte et inefficace. Car qui est gâté ? C’est tout le problème des « types » que la morale traditionnelle des familles nous ressert en général sans réflexion autre que le bon sens immédiat et matérialiste ainsi que la peur de l’individuation des sentiments.

            Et je plains ceux qui sont tellement écrasés par les soucis qu’ils n’ont plus que cela à donner au monde. Je plains ceux qui ne savent que raconter leurs problèmes parce qu’ils n’ont plus la force de les écouter, de les regarder, et d’en tirer un suc, parce qu’ils n’en ont pas l’habitude, parce qu’ils ne se le sont jamais autorisés dans des circonstances moindres et que maintenant qu’ils sont écrasés, il est trop tard pour se comprendre et qu’en outre maintenant ils ont le droit de se plaindre, au prétexte de leur malheur ! Ce n’est pas leur avoir rendu service que de leur avoir interdit un certain nombrilisme. Education néfaste qui n’apprend pas à interroger ses passions et ses inclinations comme y conduisaient les moralistes antiques ou classiques mais qui juge tout selon une purification précoce et imprudente, spiritualiste avant même de regarder la nature humaine, interdisant l’accès à la connaissance de soi. Elle produit des monstres ou à l’inverse des serpillères. La morale du devoir n’a rien à envier à celle du plaisir qu’elle fustige pourtant. Elles mènent à la même décadence : l’incapacité à rencontrer le monde dans sa subtilité, l’enfermement en soi-même par l’atrophie de la sensibilité pour l’une et son engluement dans la sensation pour l’autre.

 

L Pleuvier.